‹ Bibliothèque historique, monumentale, ecclésiastique, et littéraire, de la Picardie et de l'ArtoisChapitre 42 sur 170 · BOURGEOIS DE CALAIS · texte numérisé non relu

BOURGEOIS DE CALAIS

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PRÈS la funeste bataille de Crécy , les Anglais résolurent de se rendre maîtres de Calais , et le 30 août 1 346 Edouard in en commença le siège.

La présence de sa flotte ne permettait guères que la place fût secourue par mer ; et les habitants ne pouvaient espérer que le roi de France pût réunir assez de troupes pour venir dégager Calais. Cependant le siège se prolongeait ; la famine s'était déclarée dans la place ; déjà le désespoir gagnait les Calaisiens et bientôt les horreurs de la faim allaient être plus fortes que leur courage lorsque , une nuit , ceux qui gardaient les remparts aperçurent de nombreux hommes d'armes qui s'approchaient en ordre de bataille. La joie fut grande parmi les assiégés lorsque , à la clarté de la lune , on reconnut les bannières et les pennons aux armes de France. C'était toute une armée d'archers et de communiers rassemblée à Amiens par Philippe de Valois pour secourir Calais. Tout ce qu'il restait de noblesse échappée au désastre de Crécj et aux guerres de Gascogne et de Guienne avait voulu répondre à la semonce royale ; la France , vaincue à Crécy , voulait

une fois encore se mesurer avec Edouard et venait tirer son dernier coup d'épée sous les murs de Calais.

Philippe ne tarda pas à dépêcher un message au roi d' Â.ngleterre pour lui offrir le combat ; voici, selon Froissart, ce que répondit celui-ci aux envoyés du roi de France : « Dites à votre maître, s'il vous plaît, que je » suis ci endroit , et y ai demeuré près d'un an , ce a-t-il » bien sçu , et y fut bien venu plus tôt s'il eût voulu ; )) mais il m'a laissé ici si longuement demeurer que je y n ai grossement dépendu du mien , et y pense avoir tant » fait que assez brièvement je serai sire de la ville et du n chàtel de Calais. Je ne suis mie conseillé de tout faire » à sa devise et à son aise, ni éloigner ce que j'ai tant n désiré et comparé. )> Si l'on en croit une lettre écrite par Edouard à l'archevêque de Cantorbéry et rapportée par Bréquigny dans ses savants mémoires , le roi d' /Angleterre accepta le défi, et le combat ne devint impossible que par le départ précipité de Philippe de Valois. Quoiqu'il en soit , ce dernier donna Tordre de la retraite dans la nuit du 2 août 1347 ; il congédia les communiers et la plus grande partie des hommes d'armes, abandonnant ses chars et ses prisonniers. Les Anglais trouvèrent dans son camp des chevaux et des vins dont ils firent leur profit.

La douleur des assiégés fut vive lorsqu'ils virent l'armée de Philippe plier ses tentes et se préparer au départ. La famine faisait dans Calais de tels progrès et les habitants « estoient en si grande douleur et détresse que le plus » grand et le plus fort se pouvoit à peine soutenir ; » aussi quelques bourgeois se déterminèrent-ils à aller trouver le gouverneur, Jean de Vienne, le suppliant au nom de l'humanité d'entrer en négociations avec Edouard.

Jean de Vienne était brave ; il l'avait prouvé pendant le siège ; mais la pitié l'emporta dans son cœur et il consentit à négocier. C'est alors qu'Edouard dit à Gautier de Mauny, l'un de ses chevaliers : « Vous en irez à ceux de » Calais , et direz au capitaine que la plus grand' grâce » qu'ils pourront trouver ni avoir en moi c'est que ils » partent de la ville de Calais six des plus notables bour- » geois , en purs leurs chefs et tous déchaux , les hars » au col , les clefs de la ville et du châtel en leurs mains ; )i et de ceux je ferai ma volonté ; et le demeurant je » prendrai à merci. »

Jean de Vienne attendait sur les remparts la décision du roi d'Angleterre. Lorsque Gautier de Mauny eut accompli son message, le gouverneur fit sonner la cloche du beffroi ; aussitôt , femmes , enfants et vieillards se rassemblent à la halle échevinale ; Jean de Vienne leur fait part de ce qu'exige le roi ; mais le silence accueille ses paroles , car Edouard demande six victimes. . . Puis , la douleur éclate parmi ces infortunés ; « ils commencèrent » tous à crier et à pleurer si amèrement qu'il n'est si » dur cœur au monde , s'il les eut vus ou ouïs, eux dé- » mener, qui n'en eut pitié. Et n'eurent pour l'heure » pouvoir de répondre ni parler ; et mémement messire » Jean de Vienne en avoit telle pitié qu'il larmoyait )> moult tendrement. »

Bientôt, cependant, le plus riche bourgeois de Calais se présente ; il se nomme Eustache de Saint-Pierre ; « Sei- M gneurs, s'écrie-t-il , grand'pitié et grand meschef se- » roit de laisser mourir un tel peuple que ici a , par fa- )) mine ou autrement , quand on y peut trouver aucun » moyen ; et si seroit grand'aumône et grand' grâce en- » vers Dieu qui de tel meschef le pourroit garder. Je , en

» droit moi , a si grand'espérance d'avoir grâce et pardon » envers Notre-Seigneur , si je muir pour ce peuple sau- » ver , que je veuil être le premier ; et me mettrai volonw tiers en pur ma chemise, à nud chef, et la hart au » col, en la merci du roi d'Angleterre. — Quand sire » Eustache, ajoute Froissart, eut dit cette parole, chacun » l'alla aouser (adorer) de pitié, et plusieurs hommes et » femmes se jetoient à ses pieds pleurant tendrement ; » et ëtoit grand'pitié de là être, et eux ouïr, écouter et )) regarder. »

Jean d'Aire, très-honnête bourgeois et de grand' affaire , qni avoit deux belles damoiselles à filles ; Jacques de Wissant , riche homme de meubles et d'héritage ; et Pierre de Wissant , son frère , se dévouèrent comme Eustache de Saint-Pierre pour le salut des Calaisiens. Deux autres bourgeois , dont les noms sont restés ignorés , suivirent leur exemple. L'admiration de la postérité a dédommagé ces derniers de l'oubli de l'histoire.

C'était une chose touchante que le spectacle de ces six bourgeois marchant en chemise , la tête découverte , les pieds nus, la corde au cou, portant en cet état au roi d'Angleterre les clefs de la ville de Calais. Jean de Vienne, exténué par les fatigues du siège et monté sur une petite haquenée ., les conduisit à Gautier de Mauny et dit en se séparant d'eux : « Messire Gautier, je vous » délivre , comme capitaine de Calais , par le consente- » ment du povre peuple de cette ville , ces six bour- » geois ; el vous jure que ce sont et étoient aujourd'hui » les plus honorables et notables de corps , de chevance » et d'ancestrerie de la ville de Calais. »

On sait qu'Edouard impitoyable ordonna qu'ils fussent décapités et que les supplications de la reine purent

seules le fléchir. Enfin la grâce fut accordée a et la bonne »! dame dit à Edouard : Monseigneur, très grans mercis ! » Puis elle fit lever les six bourgeois et leur ôter les »; chevestres d'entour leur cou, et les emmena avec li n en sa chambre et les fit revêtir et donner à dîner tout wi.aisé ; puis donna à chacun six nobles et Tordre de les *} conduire hors dsed'ost à sauveté. »

' 'Edouard 'fit enîsuïte son entrée triomphale dans la ville dësëlée ; la famine avait décimé les habitants ; leur misère et leur douleur profonde formaient un triste contraste avec la brillante escorte du vainqueur composée de barons et de chevaliers , dé inenestrandies , trompes , tambours, muses et ohalemies. L'antique possession du toit paternel ; les héritages, les objets de négoce, les meubles mêmes , furent ravis aux malheureux Calaisiens. «' Tous ces grands bourgeois et ces nobles bourgeoises >f' et leurs beaux enfans , qui d'estoch et d'extraction » avoient demeuré et leurs devanciers dans Calais » furent condamnés à l'exil. Edouard repeupla la ville avec des Anglais. L'ère d'une domination étrangère commençait pour Calais ! Elle dura plus de deux siècles et ne prit fin qu'en 1558 lorsque le duc de Guise , après un siège habilement conduit , « ravit à l'Angleterre , selon >/: l'expression d'un chroniqueur, la plus belle rose de » son chapeau qu'avec honneur et gloire elle avait ac-

jT'quise après la grande bataille de Crécy. ' »

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!ifd',îni^:i;i:-. i;rjiol'\ 1'», }itO£ ' Vi • '"^ »1'<>Y \',^ :. î^ioo^; L authenticité du récit de r roissart , ' résume dans les

pages qui précèdent, a été mise en doute ou niée par quel-

* Le texte qui précède est extrait des Archives Ilistoriques et Ecdésiasliquei de la Picardie et de l'Artois, publiées à Amiens en 1843, tome II, page 188.

ques historiens. D'autres gardent le silence sur les principaux faits que Froissart rapporte. Nous citerons Voltaire et Bréquigny parmi les premiers ; Thomas de La More Knighton, Avesbury ne disent rien du dévouement des six bourgeois. On a même affirmé qu'Eustache de Saint- Pierre s'était vendu à Edouard; qu'il empêcha une dernière sortie contre l'ennemi et livra la place aux Anglais. On s'appuie en ceci sur les lettres d'Edouard qui accordent une pension à Eustache et lui restituent ses biens. Mais en pesant la valeur réelle de l'argument on reconnaît qu'il n'a rien de décisif ; ces lettres mêmes établissent que les biens d'Eustache furent confisqués après la prise de Calais ; il n'eut pas été dépouillé s'il s'était vendu aux vainqueurs ! Eustache pouvait rendre des services dans Calais et le roi voulut, à la fois, l'employer à y maintenir l'ordre^et récompenser son courage. Il convient d'ailleurs de remarquer que la rentrée d'Eustache à Calais n'eut lieu qu'après le 28 septembre 1347, jour où la trêve fut conclue entre les rois d'Angleterre et de France. Philippe de Valois , selon les termes de cette trêve , laissait la ville aux Anglais, Beaucoup de Calaisiens y rentrèrent alors ; Eustache de Saint-Pierre revint lui-même le 8 octobre 1347. Les lettres d'Edouard sont de cette date. La première ' concède à Eustache une pension provisoire .dç, 40 jqaarcs

>l fjli vio'i , J>-i';iîi;"!)iM3 ,7i')l(|ij(I iit)i(]i)'^ , iii'.llir.î! "■ LETTRE D'EDOUARD, ROI D'ANGXETEBIU5k< i ; <

« Pro Eustachio de Sto-Pctro (8 oct. 1347.) '"'''•"-' '

» Rex omnibus ad quod elc... Salutcm. Sciatis quod de gracia nostrû speciali , » etc.. pro bono servicio nobis, pro Eustachium de SanctoPetro, pro custodiâ » et bonâ disposicione ville nostre Calesii impendendo , concessimus eî; '■pi'd' » sustentacione suâ, quadraginta marcas sterlingorum percipiend. singulis dttiiîs, » ad scaccarium nostrum, ad festa Pasche et sci Michaelis, per equales porn clones, qiiousque de statu ejusdem Eustachii aliter duxerimus providend. In » cujus et Teste rege apud Cales , vni die octob. — Per ipsum regem. »

7fi

sterlings , récompense des services qu'il pourra rendre au roi d'Angleterre pour la garde et le bon ordre de la ville de Calais.

L'éclaircissement de ce point historique fut mis au concours en 1835 par la Société des Antiquaiî^es de la Morinie ; le mémoire de M. Clovis Bolard qu'elle couronna continuait le système de Bréquigny , appuyé par des recherches qui déposent d'une érudition réelle. Une réfutation de ce mémoire ne pouvait toutefois se faire attendre. Celle qu'a publiée, il y a quatre ans, la Société d' Agriculture et des Arts de Calais nous paraît de nature à dissiper tous les doutes. L'auteur , M. Auguste Lebeau , examine et compare tous les textes ; il en discute la valeur et appuie ses assertions sur un grand nombre de pièces justificatives peu connues jusqu'à ce jour. Ce travail, très-remarquable en tout point, se termine par l'énumération des manuscrits et des historiens qui n'ont point mis en doute la véracité du récit de Froissart. Nous donnons ici cette nomenclature :

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