‹ Bibliothèque internationale de l'Alliance scientifique universelleChapitre 1 sur 7 · PROVINCE DE QUEBEC · texte numérisé non relu

PROVINCE DE QUEBEC

Par J.-M. LeMOINE, Président du Comité de Québec.

Tracer l'origine complexe des diverses nationalités qui habitent r Amérique-Britannique, fixer l'ère exacte, décrire les causes de leur migration de la vieille Europe et de leur établissement sur cette féconde et salubre terre de l'ouest, déterminer la proportion précise dans laquelle chaque race a contribué à la création de la population composite des huit provinces du Canada confédéré, voilà certes, un programme assez vaste pour satisfaire l'ethnographe le plus zélé. Il me sourirait, si j'avais sous la main toutes les données nécessaires au développement de mon sujet : vain espoir pour le moment.

206 J. 3L LeMoine

Je m'en tiendrai donc aujoiird'liiii, à cette partie du programme qui nous intéresse de plus près : l'étude des groupes qui peuplent l'ancienne colonie française de Québec, jadis la Nouvelle-France.

Tour la prt)vince de Québec, les sources ethnographiques se révèlent comme suit :

1. Les tables du recensement officiel, sous la domination française et sous le régime qui la remplaça en 17G0, la domination anglaise.

2. Les registres authentiques des mariages, baptêmes et sépultures conservés dans les églises des divers cultes. (Qu'il me soit permis, avant d'aller plus loin, de rendre hommage aux savantes recherches sur cette matière, de feu les abbés Ferland et Langevin, et de l'abbé Cyprien Tanguay).

3. Les états de service des régiments français, anglais; écossais, allemands, suisses, licenciés au pays.

4. Les annales canadiennes, augmentées des pièces justificatives et des documents déposés aux archives, à Ottawa et à Québec.

D'abord disons un mot en passant des récits fantastiques et injurieux que certains écrivains légers ou malhonnêtes ont lait circuler sur les commencements de la colonie.

Les antécédents des premiers colons de la Nouvelle France, sont fort différents, sachons-le, de ceux des gens que l'état envoyait aux Antilles françaises, à Saint- Christophe par exemple. Ce n'était pas des repris dejustice, des galériens, des malfaiteurs, en un mot des rebuts

Etude ethnograpJvique 207

sociaux, que l'on destinait à la nouvelle colonie. ^lais, comme Ta si bien dit M, Rameau de Saint-Père : " des " paysans français, paisibles, laborieux, régulièrement " organisés sous leurs seigneurs, avec l'aide et l'encou- " ragement du gouvernement."

Plus tard, en 1665, l'élément militaire fera acte de présence : les troupiers du régiment de Carignan se grouperont autour du manoir seigneurial de leurs officiers concessionnaires de vastes seigneuries, auxquels ces derniers laisseront leur nom et où ils feront souche. Les grands de Louis XIV, rivalisant d'empressement à seconder le roi, contribueront de leurs deniers même, à fonder cette France nouvelle au-delà des mers, arrosée par notre fleuve-roi ; radieuse contrée, plus vaste que l'Europe, où l'or, l'argent, le cuivre, le fer, n'attendent que le pic du mineur ; où lacs et rivières fourmillent de poisson ; où les forêts offrent àl'exploitateur d'abondantes, de riches pelleteries.

L'enthousiasme gagnera même les grandes dames de la cour : des femmes généreuses, distinguées par la naissance : les duchesses de Bouillon, d'Aiguillon, madame de la Peltrie, madame de Champlain, se chargeront de civiliser, de coloniser, de christianiser ces lointaines contrées, dont on disait de si merveilleuses choses à la cour du grand roi.

Aux paisibles fermiers normands, aux aventureux pêcheurs bretons, aux vigoureux militaires du colonel de Salières et du marquis de Tracy, il fallait des compagnes. La France chrétienne leur en enverra.

208 J. M Le3fome

On fera clioix dans les liôititanx, dans les orphelinats de Paris, de Lyon, de jeunes personnes de mœurs irréprochables, que la flotte chaque printemps conduira sous escorte convenable, à Qué])ee : et l'histoire nous répète, que si par hasard, il se rencontrait quelques mauvais sujets parmi les recrues, les vaisseaux les ramenaient tout de suite en France. (1) Le jésuite Le Jeune, en 1636, se plaisait à dire : '' Xous voyons tous les ans aborder bon nombre de très honorables personnes, qui se viennent jeter dans nos grands bois, comme dans le sein de la paix, pour vivre ici avec plus de piété, plus de franchise et plus de liberté." îs"éanmoins, l'arrivée, chaque printemps, à la fonte des neiges, de ces honorables personnes, si elk avait son côté récréatif pour les colons eu quête d'épouses, ne donna lieu à aucun abus appréciable, bien qu'elle ait fourni à LeBeau et au caustique et peu scrupuleux baron La Ilontan, des pages plus grivoises que véridiques, La Ilontan trace un tableau assez amusant de ces précoces fiançailles : l'heureux cou[)le, déclaré mari et femme par le magique Conjungo vos du curé, et le contrat

(1) Si parmi les colons, il se trouvait, aux rapports de La Tour,de l'Intendant De Meules et même de la Mère de l'Incarnation, de la marchandise avariée, on s'en débarrassait au plus vite : évidemment la majeure partie, comme le dit le Père Leclerc, se composait de "très honnêtes gens, aj'ant de la probité,

de la droiture et de la religion L'on a examiné et choisi les habitants,

et renvoyé en France les personnes vicieuses." Ceux qui restaient au Canada " cffaçiicnt glorieusement par leur pénitence les taches de leur première condition."

Charlevoix, qui écrivait plusieurs années après leur rend un semblable témoisnage.

Etude ethnographique 209

du notaire, recevait, le lendeinain, du gouverneur de la colonie, comme gratuité, un bœuf, une vache, deux porcs, un couple de volailles, deux barils de viande salée et onze écus en espèce sonnante.

On offrait aux officiers des gratuités encore plus fortes, lorsqu'ils prenaient femme et se fixaient dans la colonie ; à cette lin l'intendant Talon demandait à Colbert, le 27 octobre 1667, " des demoiselles bien choisies."

Quinze cents livres furent données à M. La Motte, qui avait allumé le flambeau de Thyménée en Canada ; six mille livres furent distribuées parmi d'autres militaires qui suivirent son exemple, et douze mille livres furent mises à part pour les simples soldats, enclins à en faire de même,et cela, en sus d'octrois de terre et de provisions de bouche pour une année.

Des gentilshommes français, plus riches en blasons qu'en écus, obtinrent du roi des fiefs en Canada, où ils allèrent, entourés de leurs vassaux, écouler une paisible existence, loin du bruit et du faste des cours ; des militaires, signalés sur des champs de bataille européens en firent autant : leur nom revit chez quelques uns de nos seigneurs.

La colonie de Québec, dès son berceau, a été singulièrement privilégiée sous le rapport de l'immigration.

Plus tard, sous le régime anglais, nous la verrons ouvrir la porte à une classe d'émigrants distingués par leur éducation supérieure et leur position sociale : les loyalistes de la Xouvelle-Angleterre, United JEnipire

Page 1