CHAPITRE Vni
(1) M. Goorgaud.
L'Empereur, dit M. de Ségur, se refusa à faire brûler les voitures qui couvraient la rive gauche de la Bérésina. (Page 358.) Ce prince n'avait pas de motifs pressants pour faire brûler les voitures de bagages qui restaient sur cette rive. Son seul but eût été de ne pas laisser des trophées à l'ennemi; mais quels misérables trophées que des voitures de bagages! C'était une bien mince considération comparée à l'état où cette perte réduisait des blessés et des familles qui avaient suivi l'armée française à son départ de Moscou, et qui , même en tombant au pouvoir de l'ennemi, auraient pu conserver encore quelques ressources!! Dans tous les cas, sous le point de vue militaire, il était peut-être avantageux de laisser les abords du pont encombrés après le passage de l'armée et de son artillerie ; car c'était créer à l'ennemi un nouvel obstacle. L'auteur ajoute que ce fut (( par entraînement pour l'avis qui le » flattait le plus, » (c'est une remarque aussi fausse qu'elle est puérile) a et par » ménagement pour tant d'hommes » dont il se reprochait le malheur. »
(Page 358.) Si c'est une accusation dirigée contre les auteurs de cette guerre, elle ne retombe pas sur l'Empereur ; si elle est dirigée contre sa conduite dans cette expédition, elle est injuste et malveillante. Est-ce d'ailleurs avec ces dissertations pédantesques, et des suppositions continuelles que l'on écrit l'histoire?
L'évaluation que notre écrivain feit des troupes russes et françaises au combat du 28 , s'éloigne beaucoup de la vérité, a Tittchakoff , avec ses vingt- )) sept mille Russes de l'armée du midi, » débouchait de Stakowa contre Oudi- » not , Ney et Dombrowski. Ceux-ci
» comptaient à peine dans leurs rangs » huit mille hommes, que soutenaient » la vieille et jeune garde , alors corn- » posée de deux mille huit cents baïon- » nettes et de neuf cents sabres. »
(Page 359.)
Le corps d'Oudinot et la division Dombrowski comptaient neuf mille trois cents hommes ; celui du maréchal Ney, cinq mille quatre cents. L'infonterie de la vieille garde , qui , à son départ de Smolensk, était forte de cinq mille sept cent soixante-dix-sept hommes, en comptait encore quatre mille dnq cents; la jeune garde, deux mille deux cents; la cavalerie de la garde, deux mille; les cavaliers démontés de la garde, sous les ordres du colonel Dautancourt (aujourd'hui général), dixhuit cents; le corps du maréchal Vie* tor, réduit aux divisions Daendels et Girard, comptait plus de onze mille hommes. Ce qui faisait , avec les corps d'Eugène et de Davout , et notre nombreuse artiUerie, une armée de plus de quarante-cinq mille hommes par&ite* ment armés.
<c Parmi les pertes de ce jour, celle » du jeune Noailles, aide-de-camp de » Berthier, fut remarquée; une balle » le tua raide. C'était un de ces offi* » ciers de mérite, mais trop ardents, » qui se prodiguent , et qu'on croit » avoir assez récompensés en les employant. » (Page 361.) M. de Noailles était sans doute un estimable officier ; mais pourquoi le louer seul parmi tant de braves qui se distinguèrent dans cette occasion ?
L'auteur ne dit pas un mot du général Legrand , qui fut blessé et se conduisit avec tant d'intrépidité; du général Maison, qui n'en montra pas moins; du général Candras , qui fut tué ; des généraux Merle, Grundler, Berkeim; du général Zayoncheck , ce Nestor de
l'armée polonaise , qui eut la jambe emportée; du brave colonel Dubois, du 7* de cuirassiers, qui contribua tant au succès de l'affiûre. Il eçt vrai que ces officiers portent des noms que la gloire seule a anoblis. Au surplus, quand on cite, il faut citer juste. Il est faux que M. de Noailles ait été tué d'une balle. Il était venu porter un ordre au 23^ régiment de chasseurs , et parlait au colonel Marbot, commandant de ce régiment, lorsqu'une charge de la cavalerie russe eut lieu. Le cheval d'Alfred de Noailles s'abattit ; on vit deux Cosaques entraîner par le collet cet officier, en le frappant. Le 23« fit un effort pour le délivrer ; il fut infructueux, et M. de Noailles , dont on n'a plus entendu parler, fut probablement massacré par ces barbares.
Dans le récit de ce combat, H. de Ségur a oublié de faire connaître l'ordre que l'Empereur fit donner à la division Daendels, de repasser la Bérésina pour aller au secours du maréchal Victor, qui, seul avec la division Girard, soutadait une lutte si disproportionnée contre les efforts de Wittgenstein; et cela dans le moment où l'Empereur et les troupes qui avaient passé la Bérésina, étaient violemment attaqués par l'armée de Moldavie. Il est vrai qu'en rapportant un pareil fait, l'auteur eût réfuté lui-même de nouveau le passage de son livre, où il dit (page 192) : « Napoléon sentait » qu'il n'y avait plus qu'à sacrifier » successivement l'armée partie par » partie , en commençant par les ex- » trêmitéspour en sauver la tète. »
(( La nuit vint avant que les qua- » rante mille Russes de Wittgenstein » eussent pu entamer les six mille » hommes de Bellune. » (Page 362.) Si , dans tout le récit de cette campagne , les Russes eussent fourni à This-
L'EUHRE.
torien dé te Grftnde- Armée, un fait d'armes aussi glorieux que celui des soldats de Victor, certes, il n'eût pas été aussi économe d'éloges.