OBSERVATIONS
Ar ta amdttde d'Annibal engagé dam le détroit des moiUagnet
de Cassitinum.
SI
Le plot nué capitaine est e& même temps le plof brave. Réflexions sur le plan de fuerre qne Fabius se propose.
Je ne sais dans quel auteur j*ai trouvé cette maxime, que les plus fins et les plus rusés capitaines ne sont pas toujours les plus courageux. Quel qu'il puisse être, ancien ou moderne, il a fait voir qu'on ne pouvait rien avancer de plus taux et de plus absurde. La guerre h*est pas seulement, comme dit Cicéron, un débat qui se vide par la force ; mais encore par la ruse et le stratagème. En effet toute la science de la guerre roule là-dessus. A la prendre dans chacune de ses parties, il n'y en a pas une qui ne l'ait pour but, et qui ne nous y conduise. Or celui-là est le plus habile qui y excelle le plus, et celui qui y excelle le plus est toujours le plu3 courageux : car les capitaines d'un courage médiocre ne conservent jamais leur jugement dans le danger.
Si Ton prend toutes les parties de la
science des armes les unes après lel autres, l'on verra qu'elles tie foulent que sur les tromperies et Fartifite réduit en art, et Ton peut dire que les généraux d'armées ne font jamais mieui connaître leur intelligence, leur courage, la bonté de leur jugement et leur prudence, que lorsqu'ils réussis^ sent dans leurs desseins, plutôt par l'adresse de leur esprit, que par la force des armes ; et pour réussir par celle-ci, il faut bien moins de Talettr et de fermeté que dans Tautre. A-t-on douté de celle d'Annibal? A-t-on soupçonné celle de Fabius? Cependant voici deux hommes qui jouent au plus fin, et qui remplissent parfaitement ce personnage.
La victoire qui s'acquiert par la force et par la supériorité du nombre est ordinairement l'ouvrage du soldat, plutôt que celui du général; mais celle qu'on remporte pat la ruse et par l'adresse, est uniquement due à celui-ci. L'une et l'autre sont la ressource des petites armées contre lea
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Fabius ne fut pas long-temps sans «ronnatlre Tesprit qui régnait dans son «rm^^'C, el dont le général de la rava*
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gage daas me sorte 4e gaove fi rmoe tontes ses cspénaees. et i«v* cellei de la répabiiqae.
Après ce que je «as 4e **• comment pent-on soateair €ttttf^ position, que les plus fins et ks fto rusés capitaines ne sont pas 1 les plus braves? Je gen(»-Ii , si on hmnme peo coora^ conservera un jugement sainettrti' quille dans les dangers les ptas ^ nens de la guerre , et s'il ne fcnlf* les mépriser pour imaginer et PJ^ moltre la rnse en effet; soit pCP*^
rOLARD.
wr
la chaiear d'uoe actimi , soit dans l69 dispositions qui la précèdent : car le but d'un esprit insidieux et rusé, est la victoire.
Celui qui compte sur le grand nombre de ses troupes , et sur leur courage, n'a pas besoin de tant de mÉchines, ni d'une valeur si extraordinaire contre un ennemi qui n'a qu'une petite armée à lui opposer. Il laisse faire au nombre , il loi suffit de lâcher la détente , le coup part, et il est assuré de l'effet par ses forces. Les victoires de la plupart des conquérans, d'un Attila, d'un Gengiscan, d'un Timurbec, ont été le prix de leur nombre ; mais celles d'Annibal furent celui de la ruse et de la sagesse audacieuse de ce grand homme. Je conclus de tout ceci, que tout général qui n'est pas rusé est un pauvre général, et que ceux qui ont avancé cette proposition ne pouvaient rien dire de plus absurde.
Le projet de Fabius était tout ce qu'on pouvait penser de plus salutaire et de plus profond. Il fallait user d'une grande prudence, de beaucoup de dextérité et d'une prévoyance sans fin : car un ennemi habile et rusé, qui cherche l'occasion de combattre, reroue son camp, et la fait naître par ses marches et ses contre-marches ; et comme il est assuré d'avoir toujours Fennemi en queue ou en flanc, il peut l'engager dans quelque pays favorable à ses desseins, revenir sur ses pas par une marche accélérée et forcée. Il peut se servir de l'avantage de la nuit^ et venir par des chemins contraires, secrets et peu battus; ces sortes de marches sont d'autant plus heureuses, que k vitesse ne donne pas le temps d'en être averti. Fabius se démêle de toutes les ruses et les souplesses de son antagoniste, et le réduit à l'extré-
mité par des mouvemeus bien concertés, qui rendent sans effet ceux deson ennemi.
Yégéce est favorable à mon opinion.
Il dit qu'il y a peu de capitaines très yaillans qui exécutent de grands faita d'armes, ce qui est très véritable ; étant une chose bien rare que les courages trop ardens, impétueux et trop impatiens soient accompagnés de beaucoup de prudence. Fabius autant par sa patience et son adresse, que par son courage et sa capacité, sauve la république lorsqu'elle semblait désespérer de son salut, et que tout conspirait à une décadence prochaine.
Vnui komo nobU eundamdo rutiiuU rem^
dit Ennioa. La prudence fut la qualité qui était le plus au goût de Végèce. « Les bons capitaines, dit-il, ne sont pas ceux qui combattent en rase cam«pagne, où le péril est commun ; mais bien ceux, qui par adresse et ruse de guerre, sans qu'il leur en coûte un seul soldat, essayent de défaire l'ennemi^ ou du moins à le tenir en crainte et en échec. » C'était là le talent de Fabius.
Il fallut que la république tombât dans un danger éminent pour se tourner du cAté des gens de bien. Si on veut bien se donner la peine d'examiner avec quelque attention ce que les auteurs Grecs et Latins rapportent des événemens de cette guerre d'Amibal, et la conduite des généraux, comme celle du Sénat, on conviendra qu'il y avait bien de l'ignorance dans les uns et bien des étages vides dans les tètes de l'autre : ce Sénat, si vénérable dans réioignetnent s'égarait étrangement, et souvent. Il fut peu équitable, et même injuste à Yégnd du plus grand
B4 et k ifim bMBète Imbum 4e k ré|NibUqiie. Miaveiiu^ géoéral delacaYalerie, homme impradent et baitf eo, fenna nû poiamit parti oon- Ira le dietateiur : chaeiin^ à Yenyi^ se iDBOt la Vbetté de décrier la sagesse de sa t&màmit. Oo m peal lire edle da peuple et da Sénat sans îodigiiaet regarder les enrieu de ce homme sans nn eitrème mépffis.
Mais comment se pent-il qne ce Sénat, rempli de si bonnes tètes, s'il fMrt en croire les adtniratenrs des Romains, n'ait pn connaître le caractère, la snfGsance et le solide du projet de Fabios ; qn'il n'ait pu connaître aussi l'igaoïanee et les défauts de ceux qu'il mit à la tète des armées, qui firent tant de honte au nom romain ; pendant qu'un étranger sorti du fond de l'Espagne^ à la tète d'mie armée formée de dififérentes nations, qui n'est jamais entré dans Rome^ n'ignore rien de ce qui se passe dans les délibérations les plus secrètes du Sénat f On aurait dit qu'il se gouvernait au gré de ses désirs. Il étudie, il creuse si bien l'humeur, le génie et le caractère de chaque consul qu'on lui oppose, il profite si habilement de leurs faibles^ i|ne tous les historiens confiennent qu'il dut à cette connaissance, et à un talent si merveilleux et si rare, tout le succès de cette guerre.
S'il e&t découviN^t dans le dictatev le moindre défaut, dont il eût pu tn rer avantage, il ne lui eût sans doute pas échappé ; mais il ne rencontra dasis ce capitaine que des vertus et des qualités éminentes pour la guerre, une profondeur de génie, une prévoyance sans bornes, qui ne suivait pas, mais .précédait les conjectures : devinant les desseins de l'ennemi, et ce qu'il pouvait entreprendre par la
STRATAffikifli, ETC.
sauce fu'fl avait du pays, ei fm là et ce qu'il pouvait faire ; ae maîiiteMut dans la possession d'agir à sa Toirali^ ne recevant jamais hi loi de la site ni du hasard. 0 ne fall«t moins que cet assemblage de qualités dans le R€»naio« pour rasser le Carthaginois dana ce qu'A /ttait résolu de faire.
11 est difikSe que deia hommes qui se font la guerre, remporter de grands avantases T\ sur l'antre, si l'un cherche avec d'ardeur le combat, que l'antre à IV luder et à détourner les coups qui b menacent par sa prudence et par sn adresse. La défensive minait »&■* Uement Annibal, et tirait les Romài de leur décadence. Ledictatato* prai donc le parti de traîner la gmem m longueur, et d'observer les aanan mens de l'ennemi, de le cAtoyer sav le perdre de vue, de se poster geusement, de le harceler sans l'inquiéter dans ses fourrages et dm ses vivres, bien résolu de se servir di l'avantage des lieux et de saisir l'i sion, s'il la trouve, et de n'en aucune à son ennemi.
Annibal, déconcerté de ee plan de guerre, qui lui coupe loirt moyen d'exécuter librement et i ssi aise ce qu'il voudrait tenter, mît es œuvre tout ce que son esprit Ctooai en expédions put loi fournir d'^ cieux pour réduire le général À descendre dans les plaines; fut inutilement. Il emploie ces violons dont il s'était servi contae Flaminius; il remplit la Gaaapauieds tous les maux de la guerre^ Il y poile le fer et le feu ; mais il avait sÂaireA un homme qui ne s'émouvui pas aiiiment pour des sujets si légers jm rappcurt aux conjonctures. D dwMUfa inèteaidable et to^iours fiie daas te
MijyiD.
fsgtièmd de gaerre cpi'il s'était résolQ de snivref sans jamais s'en écarter que daos le cas d'pne nécessité absolne, oa dans des conjonctures si fay^ables qu'il pftt être assuré du saccds entier de ses armes, et sans lesquelles il croyait qu'il allait du salut de la république, contre un antagoniste aussi redoutable que le Carthaginois, d'opiner plutôt selon les règles les plus sévères de la prudence, que d'obtenir des avantages par un pur coup de hasard.
Ânnibal se vit roulé de la sorte pendant toute cette campagne. Il épie inutilement l'occasion d'en venir aux mains ; tout ce que l'art lui peut fournir de ruses et d'artifices, dont l'usage lui avait été jusqu'alors si heureux et si glorieux, est réduit à l'absurde : il ne voit plus où il en est contre un homme qui fait la guerre de la sorte.
Il voit en effet que ses affaires preq^ nent un train peu favorable, qu'elles dédinent, et qu'il faut enfin redescen* dre après avoir monté si haut.
Cette manière de faire la guerre, jusqu'alors inconnue aux Romains, et ruineuse aux Carthaginois, fit l'admiration de ceux-ci et le mépris des autres, incapables d'en connaître le fin, et confondant dans la conduite de leur général la lâcheté avec la prudence; ne prenant pas garde qu'il était tout nen^li de celle-ci, alors si nécessaire, et que pour former un dessein de défensive aussi profond que le sien, on ne le peut sans une très grande fermeté et un courage au-dessus du eom- Bum. Ils le regardèrent comme un iMmime qui évitait le combat, Inen plus par timidité, défaut de courage et par défiance de lui-même, que par raison» Ses maximes, fui étaient de ne rien dobntf à la fortune, et de «rendre ses mesure» uvec la démise
circonspeetion, firent qu'on l'aeeMI dans cette affaire-d de n'avoir su prU-^* fiter de Foccasion favorable de couper les vivres et toute espérance de retraité à l'armée carthaginoise, imprudemment engagée dans ces détroits. Oa fut du moins le sentiment des géné^ raux de son armée.
Comme Fabius savait qu'il avait af* faire à l'ennemi du monde le plus rusé et le plus fécond en ressourcés, il crut ne devoir rien négliger des précautions nécessaires pour lui couper tonte veii de retraite ou de retomrner sur ses pas avant que de rien engager. D pardi qu'U parvint à ce dessein-là; maii cmnme il fallait du teuips pour eelui il donna celui è son ennemi de pMr«* voir à ses affaires, sans qu'on puisse accuser le dictateur d'avoir nég}igi l'occasion de faire un bon coup, mais seulement d'avoir multiplié les sAreléi qui ne lui servirent de rien, et de s'être conduit avec un peu trop de dr« conspection; ce qui lui fut moins préjudiciable que la mauvaise conduite et le peu decapadté des officiers gé^ néraux : l'entreprise échouée p«r la ruse d' Annibal, décom'agea les ^Idak Romains, qui soupçonnèrent leur gé« néral de faiUesse et de Iftcheté. fiea ennemis et ses envieux, dont Rente n'était pas moins bien fournie que l'armée qu'il commandait, soulevèrent le Sénat contre sa conduite ; et quoiqu'il fit pour se justifier, on ne goûta point des raisons. Le général de la cavalerie, et ceux de sa cabale, avaient teHement prévenu tout le peuple contre lui par leurs lettres écrites auMnat et à hi ville, qu'il n'y eut qu'un très petit nombre de gens sages qui crurent le dictateur irréprodiaUe; unis le peu qu'il y en avait n'était pas eapaUe de faire pendier la balanoe.
L'en onrit qued ce général eût pfiofité
tTAATAtiftmit ne.
de lacoDjonettre, tonte rarmée iTAn- BiiMl eût été taillée en pièces, ce qal ii*était pas une entreprise sor le succès de laquelle on pût trop compter. Le dessein dn dictateur était plus assuré et plus profond qu'on ne pense pour finir la guerre sans mettre les affaires au hasard : il voulait enfermer son ennemi dans ces détroits, et le réduire à sa miséricorde, comliie nous le ferons Toir dans le cours de ces observations. On a de la peine à concevoir que les Romains n'eussent encore rien compris dans le plan dé guerre et de conduite du dictateur, ou qu'ils en oubliassent sitAt la solidité, bien que ce grand capitaine leur eût fait assez connaître que l'état où il voyait les affaires de la république, et celles de leurs ennemis, les obligeaient à changer celui de la guerre, et à suivre une route différente de celle qu'on avait suivie jusqu'alors ; que la défensive ^tait l'unique moyen de sauver la république, et de la délivrer sans coup férir d'un ennemi si formidable ; qu'en se conduisant de la sorte, ils le ruineraient infailliblement sans rien hasarder. L'on peut reconnaître par tout ce qu'il fit, combien il était habile dans la science des postes et des campemens. Rien n'inquiétait tant Annibal, et ne l'embarrassait davantage qu'une défensive; les remèdes qu'il employa pour obliger les Romains à combattre étaient pires que le mal : car outre qu'ils lui furent inutiles contre Fabius, ht république en tira plus de bien que dédommage, par les excès et les violenees exercées sur les peuples et dans la campagne, qu' Annibal arma contre lui, au lieu de les gagner par des moyens tout contraires.
Cette conduite si opposée à ses véritables intérêts et aux conjonctures, ' le fit regarder comme un homme qui
n*a plus rien à perdre, et qui ne toR d'autre ressource que dans son désespoir. Le dictateur comprit, par ane conduite si peu sensée, combien il lai importait de temporiser, et de ne rien hasarder contre un ennemi qui dl«t se ruiner. Il le cAtoya toujours de camp en camp, et de poste en poste, sans rien engager, persuadé qu'il ne pouvait séjourner long-temps dans la Campante, rainée par le séjour des armées.
Quel était le but du général Carthaginois 9 Il est surprenant qu'il n'en ait point d'autre que celui de combattre, et de vaincre toujours sans aucan profit, rien de réglé dans ses projets, nulle pensée d'établissement, dbI moyen d'y parvenir, s'il n'était nultre des places fortes, dont la perte énervait la république. C'est à quoi Annibal ne pensa jamais : cependant le gain de plusieurs victoires ne sert de rieo, s'il n'est suivi de la prise des forteresses ennemies. Le parti que prenait le dictateur, eût dû obliger Annibal à s'attacher à quelque siège, qui Im' importait bien plus que la défaite de l'armée romaine, et son expérience eût dû lui apprendre que les Romains se relèveraient aisément de leurs pertes. Un général qui imiterait un tel modèle dans la conduite d'une guerre, se trouverait aussi peu avancé dansdii ans, que le fut Annibal au bout de dix-huit qu'il employa dans cdle-d.
Ce grand homme, plus propre i vaincre qu'à savoir profiter de ses victoires, court le pays, traverse des provinces entières en vrai vagabond, qui cherche le pillage et à subsister, comme n'ayant rien de meilleur à faire contre un ennemi qui' l'observe, le harcelle et le serre de près, et qui va le réduire à ne savoir où se touner.
La campagne se passe de la sorte en
mouvemeos réciproques. AnnitaV se trouve enfio au bout de sa course, il trouve des pas de montagnes et la mer, et se voit obligé de retourner par le chemin d'où il est venu. Le dictateur, qui cherche l'occasion de faire un bon coup, jugea par le chemin qu'il prenait, qu'il allait s'engager dans un pas très dangereux, environné de montagnes et de défilés, d'où il lui serait difficile de sortir. Il profite à propos de ce passage important, s'en rend le maître, et l'attend en bonne posture; Ton vit pour le coup le grand et rusé Carthaginois tomber dans le même piège qu'il avait tendu à Flaminius au défilé de Thrasymène.
Tite-Live est plus exact dans le détail de cette marche, et rapj^orte des drconstances qui ont un grand air de vérité, et qui me font croire qu'il s'est servi de mémoires qui ne sont pas venus à la connaissance de Polybe ; ce qui me paraît d'autant moins suspect, que ce que dit l'historien romain est favorable à Annibal, et le justifie à l'égard de la faute qu'il commit de s'être engagé dans ces détroits, d'où il semblait ne devoir jamais sortir, et où il n'y avait qu'une seule issue, dont les Romains étaient les maîtres. Désespéré d'un événement si extraordinaire, il reconnaît sa faute, et se trouve dans le piège 4 la merci de ses ennemis, dont il se voit environné. De quelque cAté qu'il se tourne, il ne voit que des obstacles presque insurmontables et d'affreuses difficultés, pour peu que le général romain sache profiter de ses avantages. Cependant il ne se décourage point. Il pense a se délivrer d'un pas si dangereux. 11 vit bien que la force n'était pas un moyen fort assuré. Il voyait même de l'impossibilité à forcer le dictateur si avantageusement posté. Sa cavalerie, sur
FOLAmi>. 9M
laquelle il comptait le plus, lui devenait inutile dans un pays si difficile* L'armée romaine oocupftit toutes les hauteurs, et le seul passage par où il pouvait entrer dans la plaine. Le rusé Carthaginois n'avait pas de temps i perdre, il profite de la faute de l'ennemi, qui bien loin de l'attaquer sur* le-champ et de profiter de l'avantage des lieux, remit la partie au lendemain, et laisse échapper l'occasion de le combattre et de finir tout d'un coup la guerre. Les ruses et les stratagèmes, dit Tite-Live, sont les ressources des généraux qui ne peuvent rien emporter par la force. On peut voir dans cet auteur, comme dans le nôtre, les moyens dont Annibal se servit pour se tirer d'un endroits! difficile et si dangereux.
Les ruses les plus récentes, et qui n'ont aucun exemple, sont celles qui sont les plus estimées et les plus difficiles à prévoir. Il faut qu'on avoue que celle-ci, où les Romains se laissèrent prendre, n'est pas des plus fines elle me paraît puérile, et plus capable d'épouvanter des petits enfa&s que des gens de guerre, et cependant elle eut son efiet. La superstition ne serait-elle pas entrée pour quelque chose dans ce que les Romains pensèrent de ces feux errans sur la pente et sur le haut de ces montagnes? On sait assez combien les impertinences des poètes, canonisées et prèchées par les prêtres, avaient renversé de cervelles du temps du paganisme. Jamais peuple n'en a été plus gâté que celui de Home ; les soldats, comme plus brutes et plus ignorans, croyaient tout bonnement ces folies. Ces feux n'auraientils pas contribué à leur remplir l'ianagination de quelque divinité favorable auxjCarthaginois? Toutes ch<Mses paraissant des prodiges aux esprits su-
STRATA^ElifiS, filC
» diens en humeur de conunenoer » leur danse ordioaire. Le cheval fait » au manège musical, ne manque pas » de caracoler aussitôt en cadence ; le i> cavalier obéit malgré lui aux mou* » yemens du cheval, et l'on devine » bien par où se termina un ballet '» sonblable.» Je soupçonne beaucoup oion auteur dans le récit de Faction de Cassilinum; il faut qu'il ait oublié certaines circonstances qui ont pu favoriser l'entreprise d'Annibal. Il est apparent que le dessein du dictateur était d'envelopper le général carthaginois dans ces détroits, ce qu'il ne pouvait faire qu'en divisant ses troupes pour occuper tous les passages et les hauteurs dont les ennemis pouvaient se rendre les maîtres, «t par là il dut s'affaiblir extraordinairement. Annibal ne douta nullement que son stratagème n'obiige&t encore le général romain d'envoyer du renfort du côté où ces feux paraissaient, et qu'il se dégarnirait aux endroits on il ne paraissait pas qu'on dût attaquer ; ce qui arriva en effet Polyen rapporte un stratagème de Brasidas qui me parait d'une instruction merveilleuse pour les généraux inquiets et peu prévoyans qui réduisent leurs années à rien par les précautions inutiles qu'ils prennent faute d'expérience ; car il est dangereux de diviser ses troupes lorsqu'on a l'ennemi en face et en masse devant soi.
Rapportons l'exemple, il mérite d'avoir place ici.
« Brasidas était campé auprès d'Ara- )i phipolis sur une hauteur de difficile jt accès, où les ennemis l'environ- ]) naient de tous côtés. Dans la crainte » qu'ils eurent qu'il ne leur échappât I» à la faveur de la nuit, ils résolurent » de l'enfermer, et se mirent à élever B de grands retranchemens tout au- » tour de son camp. Les Laoédémo-
» niens étaient indignés que » ne les menât point au combat, el » qu'il les exposAt à périr hootanse- » ment de faim; mais il leur dit qu'il » saurait bien trouver le temps de les D tirer d'embarras. En efiet dès que D la clôture fut presque achevée, el » qu'il restait A peine l'espace d*an»x> peut qui ne fut pas fermé , il dit : » etêi maUUemmtle tempidecombaiirt^ 1» et faisant sortir ses troupes, fl d<Mina » courageusement sur l'enneoii, et » s'échappa. La disposition étroite des » lieux se trouva favorable pour Va » troupes, qui étaient moins nom- » breuses que celles des ennemis ; et » d'ailleurs^ la clôture qu'ils avaiait D faite empêchait que les Lacédémo- » niens pussent être attaqués par der- » rière; ainsi le travail des ennemis » ne servit qu'à rendre leur multitude » inutile, et assura la retraite des Li- » cédémoniens. d
Rien ne prouve davantage la nécessité de l'étude de l'histoire que ki ruses de guerre. Les anciens s'appliquaient à ces sortes d'ouvrages. Cette sorte de lecture me paraît beanoonp plus nécessaire à un général dvmèe qu'à tout autre, outre qu'elle est très amusante et encore plus instructive; car l'ignorance où l'on est là-dessos fait que l'on est toujours nouveau contre hi ruse et le stratagème ; et lorsqu'on ne les ignore point, on appreni à les rendre inutiles ou à les mettre en usage dans l'occasion. Ce qu'il y « de bien surprenant, c'est* qu'ib ont toujours leur effet, et que Ton donne encore tout au travers, quoiqu'il y en ait toujours un très grand nombre qui ont été pratiqués mille fois. La matière est abondante à l'égard des armées engagées dans de mauvais pas.
Je me borne à trois des anciens, car il y en a une foule, et un moderne très
FOtAED.
remarquable. Frontin me fournit les trois premiers, et je tire l'autre de rhistorien du maréchal de Guébriant.
« Le colonel Publius, en la guerre » des Samnites, dit Fr^mUn, voyant » l'armée investie par les ennemis en » un lieu désavantageux , se détacha » du gros pour s*aller saisir d*unecol- » Une, afin de les attirer de ce c6té*là, )> et de donner moyen à l'armée d*é- 1» vader ; ce qui arriva conune il l'avait » prémédité, car les ennemis Tétant » venus envelopper, laissèrent écbap- » per le consul, et le colonel se sauva » la nuit par un généreux eObrt, et » Talla rejoindre avec sa troupe....
» Un autre, dit encore Fronlin^ flt la » même chose sous le consul Attilius » Calatinus, car le voyant enfermé )> dans un vallon, et toutes les mon- » tagnes voisines occupées par les en- » nemis, il prit avec lui trois cents » soldats qu*il encouragea à bien faire, » et s'enfonçant dans le vallon, y at- » tira l'ennemi, et donna moyen au » consul de sauver le gros de l'armée, » tandis qu'il s'opini&trait à la dé- » fense. » Je l'ai dit quelque part dans ce t ouvrage, jamais peuple n'a donné plus aisément dans les picges qu'on lui tendait qu'ont fait les Romains. L'histoire est parsemée de eurs disgrâces sur ce point là. On se souviendra de la honte des fourches caudines, elle est célèbre dans l'histoire romaine, où il n'y en a pas pour une; mais il y a d'autres pièges qui leur ont été tendus, d'où ils se sont heureusement débarrassés. Celui que je vais rapporter est singulier, car ils s'en tirèrent par une ruse qui ne peut tromper que des gens grossiers et des stupides.
« Le consul Minolius se trouvant D enfermé dans des détroits sur lu côte » de Gènes, et craignant ravenlurc m
» des fourches caudines, dont le sou- » vem'r étonnait déjà ses soldats; fl » fit marcher ses chevaux légers ntt* » mides vers le passage, et attira l'en* » nemi de ce cAté-là, comme un speoy> tacle, par la laideur de leurs cIuh » vaux et la mauvaise mine des cava- » liers, qui avaient mis pied i terre, » et folâtraient pour se rendre phu » ridicules. Mais toutrà-conp voyant te )) passage dégarni, ils remontèrent suc » leurs chevaux, et passant ces détroits » à toute bride, se répandirent par la » campagne, où mettant tout à feu et » à sang, ils obligèrent les ennemis i » quitter le consul pour venir défen* » dre leur bien. »
Le stratagème moderne me parait plus remarquable qu'aucun de ceux que je viens de rapporter. Il est digne d'un guerrier luibile et profond* Si l'aflaire ne s'est pas passée dans un pays de montagnes, dans le reste elle se trouve conforme au sujet que je traite. C'est un général qui se tire d'un pas très dangereux, où il s'était imprudemment engagé, par un stratagème plus profond que celui d'Annibai, et dont les généraux qui y donnèrent ne furent pas indignes d'être moqués* Quand même ce fait ne serait pastoutà-fait parallèle à.mon sujet, je ne saurais m*empècher de le citer, tant je le trouve digne de l'admiration des con« naisseurs.
La prudence et le courage ne paraissent jamais avec plus d'éclat que dans les hommes qui conservent l'une et l'autre dans les dangers les plus pressans et les difficultés les plus affreuses. Dans ce que je vais dire ici , le maréchal Banier fit voir ce que peut la valeur qui ne s'étonne de rien, jointe à l'esprit rusé et de ressource de cet habile guerrier. Je vois peu de ma^ nœuvres et de ruses semblables à celles
STRATÀGÉMBS, BTC.
de ce général pour se tirer d'un pas très dangereux, et TanUquité ne nous offl'e rien de semblable et de mieux conduit.
Ce général suédois n'avait qu'une armée de quatorze mille hommes ; il 9é trouve pourtant engagé et coupé par BUe autre de quarante-cinq mille, commandée par des généraux expérimentés, et qui vint jTondre sur lui dans un temps où il se croyait bien assuré.
Ayant décampé de Torgaw, il prît aa route du côté de Furstemberg sur FOder; il passe cette rivière avec bien delà peine. Banier croyait que Wrangel l'attendrait à l'issue du marais de Gustrin ; mais il apprit que Wrangel était de l'autre côté vers Stettin. Cela le mit en doute s'il continuerait sa marche. Comme il avait sujet de croire que les ennemis emploieraient plus de deux jours à passer tant de marais , qu'ils devaient trouver, il espéra de les prévenir. Mais son étonnement fut extrême, quand il vit devant lui au bout de trois jours l'armée impériale qui faisait une lieue de front : dans un danger si pressant, la bravoure de ses troupes fut son unique ressource.
Quelque grande que parût l'intrépidité de l'habile général, il était cruellement agité dans le fond de son âme. De quelque côté qu'il jetât les yeux pour sa retraite, il ne voyait qu'une perte assurée. Retourner en arrière cela ne se pouvait : il n'osait se fier à la Pologne, qu'il avait à droite : entreprendre de forcer une armée, la témérité semblait trop grande.
Banier songe à un stratagème: il envoie sa femme, celles de ses officiers et son principal bagage par la Pologne dans la basse Poméranie. Les ennemis croient qu'il va prendre le même chemin, s'avancent vers le Notez, et font
divers ponts pour suivre les Suédois le ^^ long des bois qui mènent à la basse Poméranie. Dans le dessein de mieux tromper Galas, le maréchal fait semblant d'être tout prêt i parth* ; et a6n que la nouvelle en vienne à l'électeur de Brandebourg, qui partageait déjà le butin et les prisonniers de l'armée de Suède avec le général de l'armée de l'Empereur, Banier donne quelque argent, et promet une plus ample récompense à un cornette du pays de Brandebourg, qui oiTre d'amener un guide fidèle et capable de conduire l'armée suédoise par les bois le long du Notez. Le cornette ne manqua pas d'en avertir l'électeur. Les ennemis marchent incontinent dans la Pologne. Le maréchal, qui n'avait rien dit de son dessein, fit sur les neuf heures du soir une contremarche vers l'Oder, déterminé à forcer le comte de Bouchain, qui gardait l'autre passage de la rivière. Il espérait de forcer le comte avant que Galas, qui s'était avancé d'une journée, pût passer le lac de Custrin.
Mais quelles furent sa surprise et sa joie, quand il vit qu'il avait moins d'affaires : Bouchain avait délogé pour joindre Galas. Mais plutôt quels furent le dépit, le chagrin, et la honte de celui-ci, lorsqu'il apprit que l'armée suédoise avait passé heureusement l'Oder à gué ! Ses gens, qui avaient déjà fait des chansons sur la défaite procba/no de l'ennemi, furent cruellement raillés par des pasquinades affichées à Hambourg. On grava en taille douce Galas et ses officiers subalternes, embarrassés à lier le haut d'un sac, où l'armée suédoise paraissait enfermée, à l'exception de Banier, qui, coupant de son épée le bas du sac, ouvrait un passage à ses gens, pendant que les ennemis conteî^taient sur le butin et sur le pil-
lage. Je ne sais si les Romains ne contestèrent pas sor le pillage et sur les prisonniers de rarmée d'Annibal.
N'est-ce pas une grande injustice, quand les affaires tournent mal par la faute d'un autre qui fait à sa tète, de faire tomber toute l'iniquité sur le général, dont on a enfreint les ordres? C'est l'ordinaire dans les mauvais succès, et particulièrement dans une guerre toujours malheureuse, de s'en prendre aux chefs qui se font battre, ou qui échouent dans leurs entreprises* On tourne toute la censure, tout le blAme sur lui : on se répand en inyectives et en reproches sur celui qui n'y a aucune part. Le général donne ses ordres, c'est à ceux qui les exécutent d'agir conséquemment. Ce n'est que dans les batailles qu'un officier général peut prendre sur soi, et régler sa conduite selon les diiTérens cas et les accîdens inopinés; mais lorsqu'il s'agit d'un poste d'une extrême conséquence, et du seul endroit par où l'ennemi peut s'échapper, on y met tous ses soinS, et son attention la plus grande: on ne Tabandonne point. C'est donc celui qui désobéit, qui est le seul coupable, et c'est celui ordinairement dont on ne parle point; c'est au chef à qui on en impute la faute. On fabrique mille mensonges sur sa conduite, chacun selon sa passion plus ou moins forte.
Les reproches faits à Fabius, ne sont pas sans quelque fondement à l'égard de certaines précautions peutêtre inutiles, ou du moins de ses incertitudes; mais ses ennemis, qui s'en faisaient si fort à croire, quoique fort ignorans et sans expérience, sont-ils exempts des plus grands reproches ? Ils pouvaient en demeurer sur ses incertitudes et sur son manque de prévoyance, qui se fait assez remarquer ;
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mais d*y ajouter des calomnies atroces; et de décrier sa conduite comme celle d'un Iftche et d'un traître, pour le ruiner phis sûrement dans le sénat, je ne vois rien de plus bas et de plus honteux. Qui nous assurera que cette conduite trop circonspecte de Fabius, qui ne fut pas un défaut en lui dans la situation des affaires des Romains, ne trouva pas place dans les vaudevilles, dans les chansons et dans les satires? Je suis persuadé qu'il n'y fut pas oublié, et qu'il fut chanté de la bonne sorte, comme l'ont été tant d'autres moins coupables que leurs ennemis et leurs envieux.
Le maréchal de Catinat et M. Iq duc de Venddme, deux capitaines célèbres, qui ont fait la gloire de leur temps, n'ont pas été en proie aux chansons mordantes des poètes, qui ne se sont jamais égayés sur la sagesse de leur conduite et de leurs entreprises. Leurs dangereux ennemis n'étaient pas poètes, mais adroits et malins courtisans ; et pendant que toute la terre les admirait, ils les firent passer à la cour comme des gens à qui une bonne dose d'élébore n'aurait pas suffi pour leur remettre l'esprit dans son assiette naturelle. De bonnes lettres en prose firent le coup à la cour, comme celles de Hinucius dans le sérnat, et ces lettres réussirent selon leurs souhaits. Sur la foi de ces mauvais rapports, il arrive quelquefois dans les cours des princes qu'on disgracie, et qu'on note d'infamie des hommes capables de bien servir l'État, pendant qu'on laisse sur pied l'auteur du mauvais succès d'une campagne* Tout tomba sur la tète de Fabius dans le sénat, sans prendre garde que c'é^ tait sur celle de ses envieux que toute la honte de Cassilinum aurait dû tom< ber. On aime mieux s'en prendre à
STEATAGÈilBS, KTC.
celui qui commande, dont le mérite, l'intelUgence et la vertu, incommodaient ces messiears-Ià. Les officiers généraux sont toujours ceux qui forment sourdement ces sortes de pratiques contre le général. Chacun s'imagine avoir sa place, ou être moins méprisé d'un autre, qui les craindrait, ou qui s'en laisserait gouverner.
Minucius, général de la cavalerie, 8*était mis dans l'esprit que s'il pouvait supplanter le dictateur, il aurait la conduite de cette guerre: tant il avait bonne opinion de sa suffisance.
n avait formé un si puissant parti contre son général, le plus honnête homme de la république, que toute Tarmée faillit à se soulever, pendant qu'on le déchirait à Rome de la manière la plus indigne. On lui attribua toutes les manœuvres d'un lâche et d'un traître, et Ton vint à bout de faire passer ces infamies. Il y a certes de quoi s'indigner contre le sénat, qui condamne un général avec tant d'aveuglement et d'iniquité, lorsque la faute et la honte eussent dû tomber sur les officiers généraux, qui ne firent rien et n'exécutèrent aucun des ordres du dictateur. Nous avons vu de nos jours un grand nombre de Minucius Ée distinguer par des moyens si bas et ai malhonnêtes, à l'égard de cerlains généraux du premier ordre qui ont commandé les armées en Italie et en Flandre, pendant le cours de la guerre de 1701. Leurs envieux, soit par haine ou par ambition, ou par d'autres vues qui nous sont inconnues, trouvèrent le secret par de basses intrigues de les faire succomber, sans qu'ils aient pu venir à bout de ternir leur réputation : ils l'ont au contraire augmentée, bien loin de la diminuer.
Je n'ai garde de donner du jour à ce
paralMe. Il faut une postérité plus reculée pour l'éclaircir.