DÉVOTION
PREMIER SERMON ABRÉGÉ
Secunduui opéra eorum nolite facere... Oinnia opéra sua faciunt ut videantur ab hominibus.
Ne faites pas ce que font les docteurs de la loi et les pharisiens... Car ils font toutes leurs actions afin d'être vus des hommes. (Mattli. 23.)
Les dignes maîtres qui , en faisant l'œuvre extérieure de la justice, et la portant même audelà des ternies de la loi , ne clierchaient , au lieu delà gloire de Dieu et de leur propre satisfaction , que les différentes récompenses des hommes ! C'est contre cette fausse piété , celte piété superstitieuse et tout extérieure , qui a passé en partie de la synagogue dans l'Eglise, que j'entreprends aujourd'hui d'ouvrir les yeux du peuple fidèle ; mais en même temps je
donnerai des instructions saines et précises sur la piété véritable, telle que doit être ia piété des chrétiens... Ainsi la vraie et la fausse piété. La vraie piété opposée à la vertu mondaine, ce sera le sujet de ma première partie. La véritable piété opposée à la piété judaïque, ce sera le sujet de la seconde.
PREMIER POINT
Que le monde se flatte d'être hors de l'impiété, il y est tout entier, il est tout plongé dans le mal , selon l'expression de saint Jean (i Joan. 5. iq.), et il faudrait encore lui dire avec cet apôtre , au lieu de ces instructions si hautes que nous lui donnons quelquefois : gardez-vous du culte des idoles. Car les passions du siècle , cet esprit de l'idolâtrie, ce caractère des dieux qui ont régné si long-temps dan> le monde , n'y sont-elles pas encore toutes vivantes et aussi animées, que si l'exemple des dieux,
les échaufTait encore? N'y sontelles pas aussi justifiées par les règles du monde, que si la conduite des dieux les autorisait encore?... Vous respectez la religion dans laquelle vous êtes nés...Youscroyez tousles points de la foi chrétienne, vous voulez vivre et mourir dans le sein de l'Église catholique. Que manque-t-il à votre christianisme?
les mœurs des chrétiens. Montrez votre renoncement à celte ancienne impiété du monde par le renoncement à tout ce qui tient de cette impiété, à tout ce qui en fait partie ; par le renoncement à ces passions qui font ce que l'Évangile appelle le monde, monde aujourd'hui plus coupable avec ces passions et en un sens plus impie ; parce qu'au lieu que les païens , en vivant selon les passions de ce monde , vivaient conséquemment à la religion qu'ils professaient, et conformément à l'exemple des dieux qu'ils adoraient : le monde , en vivant aujourd'hui selon ces mêmes passions , vit d'une manière contraire à tout ce qu'il croit, opposée à tout ce qu'il fait dans les temples, et ne peut vivre ainsi qu'au mépris du Dieu saint qu'il reconnaît , et de la religion pure et sans tache qu'il suit. Car encore une fois la religion pure et sans tache ou la vraie piété consiste à se conserver pur de ce siècle : Religio miinda et immaciilaln , dit saint Jacques, hcecest... , immacuiatwn , se custodire ah hoc seculo.
(Jac. f, 7.7.)
Vous n'êtes pur ni dans vos -1 pensées, ni dans vos désirs, ni 1 peut-être dans vos actions : vous , n'êtes pas chaste dans vos chants, ■ dans vos discours, dans ces vues i de plaire , dans cette manière de | vous mettre et de vous montrer j aux yeux des hommes ; tout :
cela est du siècle : tout cela , ■ quand vous auriez d'ailleurs une ; foi encore plus pure , est incompatible avec la vraie piété qui ; consiste à se conserver pu^ des ; passions de ce siècle : Iivmacu- Icilwn se custodire ah hoc secu- ^i lo. Il faut être purs du siècle \ tout entier, l'être en tout. \
Vous passez votre vie au jeu , dans les amusemens : vous er- • rezde plaisir en plaisir, du théâ- .
tre aux fêtes mondaines : sensuel , voluptueux , vivant dans la mollesse ; tout cela est du ( siècle , c'en est le fonds et le 1 mauvais fonds ; et la piété qui .
consiste à se conserver pur de ce ; siècle, est étrangère à cette vie : :■ Imniaculaliim se custodire oh 1 hoc seculo. Il faut être mortifié !
et pénitent. j
Vous êtes un ambitieux tout occupé de vos vues de fortune, ne cherchant en ce monde que 1 les honneurs et les places éle- \ vées , vous étant proposé dans j votre cœur d'y arriver par toutes .
sortes de voies, cela est tout en- 1 tier du siècle, et la piété ne le i souffre pas, quand vous seriez 1 plus retenu sur l'injustice des I moyens. Il faut tourner ses pria- ; cipales vues et ses premiers soins \ du côté de l'éternité bienheureuse.
Vous êtes un homme absorbé dans vos affaires de ce monde , jusqu'à ne vous laisser pas le temps de vaquer aux choses de Dieu , de travailler à l'affaire de votre salut ; tout cela est du siècle; et sans qu'il y ait d'autre iniquité dans votre vie, vous n'êtes pas dans la vraie piété. Il faut chercher en premier lieu le royaume de Dieu et sa justice.
Vous êtes un homme colère , emporté , violent , vindicatif , déclaré , obéissant en cela aux lois du monde ; tout cela est du siècle, et vous n'êtes pas dans la voie de la piété avec votre profession de christianisme et votre assiduité dans les temples. Il faut avoir appris de l'exemple de Jésus-Christ à être doux et humble de cœur; et de sa doctrine, à pardonner tout et toujours.
Vousêtes un grand du monde, superbe, méprisant, aussi jaloux de la gloire de votre nom , que vous l'êtes peu de celle de Dieu et de votre religion , à laquelle vous prétendez cependant être attaché, jusqu'à prendre parti pour elle ; tout cela est du siècle , et part d'un esprit ennemi de celui de la piété. Il faut dans la grandeur avoir l'esprit de l'humilité chrétienne.
Vous êtes un riche qui donnez dans tous les travers des riches, à cela près que vous ne l'êtes pas devenu parles concussions et les rapines ; vous outrez la magnificence et la dépense, ce qui vous rend du moins injuste envers les pauvres que vous n'êtes plus en état d'assister selon vos biens;
tout cela est du siècle , et quand vous feriez d'ailleurs quelques bonnes œuvres, vous ne seriez pas dans la piété. Il faut être riche en Dieu, être riche en bonnes oeuvres , être riche selon les règles de l'Évangile.
Vous êtes une personne du monde peu appliquée à la dévotion, vous ne vous en piquez pas ; peu scrupuleuse pour vous retenir en toutes choses dans les bornes de la modération évangélique , vous en convenez ; peu soigneuse de garder cette grande règle de la justice chrétienne :
Ne faites point aux autres ce que vous ne voudriez pas que les autres vous fissent, cela est visible dans vos mœurs. Vous êtes de ce siècle , vous en avez l'esprit , vous en faites les œuvres :
en attendant votre dernière condamnation avec ce monde , vous êtes déjà jugé de Dieu avec le monde , parce que vous n'avez pas appris de la grâce de Dieu notre Sauveur, en renonçant aux passions du monde, ainsi qu'à l'impiété, à vivre en ce siècle avec tempérance envers vousmême , avec justice envers le prochain , avec piété envers Dieu. Vous n'êtes pas dans la vraie piété , quand vous seriez attaché à l'Église catholique, quand vous passeriez dans le monde pour un dévotàla faveur de mille petites dévotions , à la faveur de quelques pratiques solides , prières , bonnes lectures, assiduité aux instructions du salut et au service divin ; parce que la vraie piété ou la
religion pure et sans tache consiste à se conserver pur de ce siècle : Religio miinda et immaculata apud Deum et Patrem , htec est..., immaculatum se eustodire ah hoc seculo.
Mais , que dis-je , ridolâtrie en ce qu'elle a de plus réel et de plus malin, subsiste au milieu du monde lavé dans les eaux du baptême. L'idolâtrie avec ce qui en fut l'origine et en est le fonds, vit au milieu de votre cœur ; et les objets de cette idolâtrie sont, non pas une seule chose , mais tant de choses que vous aimez dans ce monde avec fureur :
Hoc colilur qitod amatiir. (Aug.) Et le principal objet de cette idolâtrie, c'est vous-même. Ainsi quand on dit d'une femme du monde qu'elleest idolâtre d'ellemême : qu'on dit de cette fille qu'elle cherche à être l'idole du monde , on ne fait qu'appeler les choses de leur vrai et propre nom.
Ceux-là seulement sont vraiment pieux et véritablement chrétiens dans le monde, qui portentla vertu au-delà des vues et des actions même bonnes et louables en elles-mêmes que faisaient les païens. Car Jésus- Christ a d'un seul mot retranché de la véritable piété et dépouillé du nom de chrétiens, ceux qui bornent leur vertu et le christianisme à faire ce que font les païens : aimer leurs amis, faire plaisir à ceux qui leur en font , voir ceux qui les voient et rendre honneur à ceux qui leur en rendent : nonne
et Ethnici hoc faciunt? (Matlh.
5, 47-) En un mot, renfermer la vertu dans les devoirs de la vie civile, et ne l'étendre pas au-delà de la probité humaine, c'est ne pas connaître le christianisme ; et c'est un second défaut de la vertu mondaine. Suivons toujours les rapports du monde avec l'idolâtrie , et nous trouverons aujourd'hui dans le monde^ au sujet de la vraie piété, une seconde illusion plus commune et plus dangereuse que la première.
Il y avait bien des gens dans le paganisme, qui ne prenant, ni les dieux pour modèle, ni leur religion pour règle , se faisaient à eux-mêmes des lois plus conformes aux principes de la raison ; et, suivant ce qui reste à l'homme de lumière naturelle , vivaient moralement bien. C'était au culte extérieur près de leurs divinités, dont leur sagesse ne leur permettait pas de s'écarter, d'honnêtes gens , des femmes sages , des magistrats intègres, des marchands droits dans leur commerce , des ouvriers irréprochables pour la fidélité, des riches et des grands du monde capables d'assister le pauvre , de protéger le malheureux , de rendre service à tous autant qu'ils le pouvaient, de faire de leur bien et de leur puissance un usage noble et utile à la république : c'étaient en un mot des gens de différens états qui tous vivaient avec l'approbation et l'applaudissement du monde.
La philosophie était venue par-dessus; et parmi de certaines choses qui ressentent encore trop la corruption de l'homme et les temps d'ignorance, comme parle saint Paul , elle établissait mille bonnes règles qui pouvaient faire des hommes estimables > et dans la société humaine et dans la religion telle qu'ils la connaissaient : quelle était donc la corruption de cette espèce de religion dans le paganisme ? La corruption de cette espèce de religion, indépendamment du culte des dieux qu'elle tolérait et qu'elle prêchait même par des raisons de politique et d'une sagesse toute mondaine : c'était de ne chercher qu'à se plaire à elle-même et à être applaudie des hommes : c'était de faire ce qu'elle faisait de bon par des raisons toutes prises de l'homme, et de ses misérables intérêts et de ses passions plus couvertes : c'était de s'acquitter des devoirs de religion et des devoirs de la société humaine par des raisons de bienséance et de convenance.
Les pharisiens, qui étaient une espèce de philosophes dans le judaïsme , avaient entièrement adopté cette religion. Ils étaient pleins de cet esprit et le communiquaient autant qu'ils pouvaient à toute ]^ nation. Jésus-Christ ne cessa de le leur reprocher, et dit nettement à ceux qui pensaient à être ses disciples (et c'est comme s'il nous le disait encore à nous ) : « Si votre justice ne passe celle des
scribes et des pharisiens , vous n'entrerez point dansle royaume des cieux. »
Jésus-Christ est donc venu détruire une pareille doctrine , et combattre cette vertu humaine comme corrompue dans son principe , et manquant dans sa fin ; et le Saint-Esprit en a h'ien mis une autre dans le cœur des fidèles , en y mettant la charité. Mais hélas! ce paganisme honnête , cette religion des pliilosophesetdes pharisiens, cherche à ressusciter au milieu du christianisme. Ne le serait-elle point déjà? ne s'avance- t-elle pas sourdement? ne se coulet-elle pas doucement? ne s'insinue-t-elle pas adroitement sous le beau masque de vertu?
Que dis-je? elle se montre à visage découvert; elle a ses partisans déclarés ; elle a ses maîtres échauffés à la soutenir, qui la proposent en particulier , qui l'enseignent publiquement; et cette vertu qu'on peut apprendre au théâtre comme dans l'Église, dont on peut s'instruire dans les romans comme dans l'Évangile ; cette vertu qu'on peut pratiquer, les cartes tout le jour dans les mains comme un bon livre devant les yeux ; cette vertu qui ne dérange rien aux plaisirs , et ne touche aux passions grossières que par des raisons de chair et de sang ; cette vertu qui satisfait l'homme et contente le monde ; cette vertu qui adopte toutes les manières et les usages du monde ; cette vertu qui , dans le courant de la
vie , a aussi peu de rapport à Dieu et à Jésus-Christ, que si l'on ne connaissait, ni Dieu, ni Jésus-Christ (car on ferait la même chose dans une autre religion) ; cette vertu , dis-je , ainsi proposée et enseignée , le libertin ne la rejette point , s'il ne la pratique pas : la femme livrée au monde ne s'en moque pas , et en fait même sa ressource pour le dernier âge; !a femme qui veut être dévote sans cesser d'être mondaine , lui tend les bras; le peuple qui ne creuse point dans le fond de la religion , l'adopte sans peine ; le sage du monde qui s'en trouve flatté, la loue et en fait la principale partie de sa sagesse; l'homme, parce qu'elle est de l'homme, la préfère à celle qui vient de Dieu; le monde entier l'élève au-dessus de la vertu évangélique , en fait la seule vertu convenable à des gens du monde et supportable dans le commerce de la vie.
Voilà ce qu'on entend aujourd'hui de toutes les bouches, voilà comme celte gangrène gagne. Église du Seigneur! sainte Sion , voilà l'ennemi qui vous assiège et qui vous serre de près:
voilà l'erreur qui cherche à entrer par toutes vos portes. Posez des sentinelles de près en près tout le long de vos murailles, et recommandez-leur de veiller le jour et la nuit, et recommandez-leur de crier de toutes leurs forces au moindre bruit de cette doctrine perverse. Et vous qui prêchez et qui enseignez
SER dans l'Église du Dieu vivant, fidèles à ce ministère , regardezvous comme ces sentinelles posées par l'Église même pour n'y rien laisser passer contre la doctrine de la vertu évangélique.
Elevez votre voix comme une trompette en Sion , pour réveiller les pasteurs et mettre tout en garde contre cette religion humaine et toute mondaine.
Et en effet , peut-on s'élever avec assez de force contre une religion , si c'en est une , qui s'élève hardiment elle-même contre la religion , qui la déshonore dans sa substance, qui la dégrade jusqu'à la mettre au rang des choses humaines , qui , ne craignant pas de prendre un ton de religion , et se couvrant du nom de chrétienne , rend la j-eligion méconnaissable à ses propres enfans , méprisable aux étrangers, faible et impuissante contre ses ennemis; qui, sachant se parer de quelques belles couleurs, et superbe en paroles , rend ridicule la religion véritable, quand elle se veut montrer sous sa figure naturelle, et excite ainsi contre elle ou la risée ou la révolte ?
Ici , vous qui entendez encore plus souvent que nous dans le monde cette sagesse du monde se mettre elle-même à la place de la vertu liirélienne , et vouloir attirer à elle tout le respect qui est dû à la religion, entrez dans notre juste indignation, et tous ensemble pour la couvrir de la honte qu'elle mérite , écrions-nous : la belle religion
SËB en effet qu'une religion qui , dans les choses de la vie , oublie Dieu ; qui , dans les choses de Dieu , cherche moins Dieu qu'elle ne se cherche elle-même, et qu'elle ne cherche l'homme !
la belle religion c[ue celle qui , dans les choses de la religion , obéit plutôtà la raison humaine, qu'elle ne consulte la religion !
la belle religion que celle qui se prêche à elle-même , et enseigne aux autres qu'il faut bien vivre, parce que cela est honnête :
qu'il faut quitter le vice pour son repos et pour son honneur:
qu'il faut être respectueux dans le temple , y paraître prier avec recueillement , parce que cela est séant : qu'il faut assister à la messe et au service divin les jours de fête : communier à Pâques , parce que c'est la règle ; venir dans sa paroisse aux grands jours, parce que c'est un usage dans la religion qu'on professe :
qu'il faut bien parler de sa religion, marquer de l'estime de ses cérémonies, parce que cela est bien reçu dans le monde ; qu'il faut n'être pas injuste et être même charitable, parce que toutes les lois de la société défendent l'un , et que l'humanité tout entière demande l'autre ; mais quant aux divertissemens et à la manière de vivre du monde , que la religion n'est pas assez petite pour interdire de pareilles choses, et seulement y entrer.
Certes , une telle religion était-elle digne que Dieu l'ait si long-temps annoncée , et que les
hommes l'aient si long-temps attendue ? Une telle religion était-elle digne d'être enfin venue du ciel avec le Fils de Dieu, d'en être descendue avec son Saint-Esprit ; que pour elle Dieu ait rejeté la loi ancienne ; qu'il ait renversé le monde pour l'établir; qu'il ait fait tant de nnracles , et le grand miracle de l'avoir conservée pure dans les dogmes depuis tant de siècles?
Une religion ainsi humaine et toute de ce monde, était-elle digne que tant d'illustres personnages l'aient enseignée , que tant d'hommes graves l'aient professée , que tant de saints l'aient répandue par leurs travaux, c^ue tant de martyrs l'aient scellée de leur sang? Fallait-il que les Paul, les Pierre, les Matthieu parussent dans le monde ? Les iSocrate , les Platon, les Zenon l'auraient suffisamment instruit. Fallait-il qu'un Dieu mourût sur une croix pour former une telle religion ? Ella ne devait pas seulement coûter la vie à un homme de bien.
Notre religion en effet n'est digne d'aucun des grands noms qu'elle porte , si elle ne s'élève pas au-dessus de cette vertu philosophique , au-dessus de cette sagesse du monde qui est la même sagesse des païens. Les païens auraient fait exactement tout cela dans leur religion. Et quant aux cérémonies , comme c'était moins la religion , que la raison qui les y assujétissait , ils les auraient quittées pour prendre les nôtres ; si la raison , ce
qui renferme la politique et la coutume, l'avait demandé d'eux.
Examinons de plus près par ce dernier endroit cette religion toute mondaine que je combats ici comme quelque chose de si pernicieux dans la religion , loin d'être elle-même la vraie piété.
Cette religion, ouvrage de la raison , qui n'a ôté à ce paganisme honnête et philosophe que son nom et ses cérémonies, que laisse-t-elle à la religion chrétienne de ferme et de solide, de certain et d'invariable? Que lui laisse-t-elle, si ce n'est de suivre en esclave la religion des conquéians et la religion des souverains? Que laisse-t-elle à la sainte doctrine de la vérité, qu'une dépendance entière des temps, des lieux, des usages, et même de tous les intérêts humains? Que laisse-t-elle à la vertu , qu'un assujettissement bas et honteux , sous le nom de raison , aux caprices, aux folies, aux changemens du monde? Si elle se suit dans ses principes, cette religion du monde , il faut être chrétien dans les temps du christianisme : mais il aurait fallu être païen dans les temps du paganisme; changer de religion , quitter celle qu'on avait prise , reprendre celle qu'on avait quittée, selon la fortune des empereurs et leur religion ; être chrétien et catholique sous Constantin , arien sous Constance , idolâtre sous Julien , politique sous Maxime et sous Eugène, etenfin chrétien déclaré sous Théodose : il aurait fallu
SER être hérétique en Orient , sous Valens, et catholique en Occident, sous Valentinien. Dans cet esprit et ce goût de religion, on pourrait être idolâtre dans les pays où règne encore l'idolâtrie; infidèle dans ceux que l'infidélité a conquis sur l'ancien héritage de Jésus-Christ ; luthérien dans ce royaume; calviniste dans cette république ; sociuien dans ces terres plus éloignées : de quelle religion on voudra dans cet état plus voisin , où toutes les religions sont souffertes. Dans cette religion du mondeet de ses sages, ilfaut changerde maxime en changeant de lieux , changer de règle en changeant de temps , croire et professer aujourd'hui une chose, prêt à en croire et à en professer demain une autre. Dans cette religion , qui est l'irréligion même , on aurait pu dissimuler sa religion devant les tyrans , renoncer sa foi au-dehors en la tenant cachée dans son cœur : dans cette idée de religion , il n'y a rien de grand et de saint qui ne cède à l'utile pour ce monde : et alors cela est regardé comme une chose nécessaire ; comme c'est une faiblesse , selon cette idée , de respecter quelque chose dans sa religion, quand il y a à perdre ou à souffrir.
Sentez-vous maintenant le faux de ce que le raonde'appelle dans quelques-uns des siens avoir beaucoup de religion , quand ils n'ont pas même le fondement de la foi? Sentez-vous
SER et comprenez-vous combien cette sagesse du monde , qu'on préfère à la vertu évangélique , tient de la religion de l'honnête homme et du philosophe païen , et à combien de devoirs de la religion elle est opposée ?
Qu'on ne vante donc pas tant l'honnête homme du monde dans l'Église de Dieu : que la bouche des ministres de l'Évangile soit fermée pour louer leur prétendue vertu. La religion ne peut pas s'y fier ; je ne sais si la société civile dans laquelle ils brillent tant, peut compter davantage sur eux ; car en général, qui n'est pas arrêté par les lois de la conscience; cfui n'est pas contraint par les liens de la religion , qui n'a pour toute vertu qu'une politique soumise à je ne sais combien de passions, est tous les jours sur le point de s'échapper, et peut s'échapper à d'étranges choses. Ils sont honnêtes gens , incapables de bassesse et de lâcheté : je le veux , je consens à tout , pourvu qu'on ne veuille pas , s'ils ne sont qu'honnêtesgensselonle monde, en faire de bons chrétiens, à quoi , ministres de la loi chrétienne , nous nous opposons en son nom, sans crainte d'être désavoués d'elle, ni blâmés de personne , si ce n'est du monde lui-même, qui se complaît et s'applaudit dans ses sages.
SECOXD POINT.
Si l'on excepte un petit nombre de justes en Israël , le Juif s'attachait plus volontiers à des
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doctrines et à des pratiques humaines qu'à la loi même : il s'en tenait à la lettre de la loi pour l'observer en esclave : il se proposait les choses de la terre pour la récompense de sa fidélité à la loi : trois caractères de fausseté dans la piété judaïque , auxquels il faut opposer les trois , dont la véritable piété est marquée parmi les chrétiens.
I ". Certes , disait Jésus-Christ parlant des scribes et des pharisiens : « Ces gens là m'honorent bien , proposant aux peuples les doctrines et les traditions des hommes , et les suivant euxmêmes! » 11 leur a fait mille fois le même reproche. Tel était l'esprit de cette secte orgueilleuse ; et qui cherchant avant toutes choses à dominer dans la religion, n'oubliait pas son intérêt et son profit : « Car, dit l'Évangile , ils étaient avares. I Ils débitaient fastueusement ' qu'ils avaient la clef de la science, ', et ne permettaient à personne d'être aussi savant qu'eux. "L'ignorance du peuple étant utile ' à leurs vues , ils la favorisaient.
Jaloux du nom de maîtres, et voulant l'être à meilleur titre ' qu'à celui de disciples eux- 1 mêmes de Moïse , il fallut ajou- ' ter à la loi où cependant tout ' était écrit jusque dans le moin- j dre détail , il fallut interpréter ' la loi qui cependant était bien | claire , et lui donner des in ter- ; prétations utiles à leurs inté- j rets, qu'encore une fois ils n'ou- ! bliaient pas : «< N'enseigner que < ce qu'on avait enseigné de tous
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les temps dans la nation en lisant Moïse plutôt qu'en l'expliquant, » leur parut une faiblesse dans la doctrine, une entreprise qui leur sembla digne de l'esprit et de la science qu'ils s'attribuaient, et de la réputation qu'ils avaient en effet parmi le peuple, fut de faire comme une nouvelle loi , tant ils avaient altéré l'ancienne; et dans celte nouvelle discipline des mœurs de faire entrer toutes sortes de pratiques petites et superstitieuses , en les substituant à la sainteté et à la gravité des préceptes du Seigneur.
Malheur à nous au milieu de qui cet esprit est passé avec ses œuvres, et au milieu de qui il faudrait que Jésus-Christ parût de nouveau pour réprimer la hardiesse des uns , et instruire l'ignorance des autres. Au lieu de la piété enseignée de Jésus- Christ, et laissée à son Église comme un riche dépôt, on n'y voit que la piété autrefois prèchée par les pharisiens, et introduite dans les synagogues pour en être la ruine , après en avoir été la honte. Que voit-on en effet aujourd'hui , comme au temps où Jésus-Christ parut dans la Judée? Que de gens à qui Jésus-Christ reprocherait encore de sa bouche , et à qui aussi son Évangile le reproche , qui , laissant ce qu'il y a de grave , d'essentiel , de sanctifiant dans la loi, s'attachent à mille petites pratiques de dévotion , dont ils composent leur piété , dont ils disent , s'en faisant
SER gloire : C'est ma dévotion , petites dévotions auxquelles ils sont fidèles jusqu'au scrupule ; qu'ils pratiquent à temps et à contre- temps; pour lesquelles ils s'échauffent jusqu'à regarder à peine comme chiétiens, je ne dis pas ceux qui méprisent ces pratiques , mais ceux qui ne s'y assujettissent pas?
Qu'importe au démon , pourvu qu'il trompe les hommes et qu'enfin il les perde , de quelle manière il le fasse? Mais rien n'est plus sûr pour ses desseins, que de nous faire couvrir d'un peu d'extérieur de piété le défaut des vertus chrétiennes, et l'iniquité de la vie. On laisse ce qu'il y a d'important, de vraiment sanctifiant, et d'expressément commandé dans la religion , reliquistis quœ graviora siint legis ( Matth. 23, 23. ), pour des choses peut-être bonnes en elles-mêmes, mais qui ne sont pas commandées par la loi, pour des choses qui seraient saintes pour des saints , mais qui ne servent de rien à ceux qui ne le sont pas : laissant ce qu'il y a de pesant et de dur à la nature dans la loi , comme la pénitence et la vie laborieuse , sans quoi cependant on n'entrera pas dans le royaume des cieux , et sans quoi par conséquent on n'a pas la vraie piété , reliquistis quœ graviora sunt legis : on s'attache à des petites pratiques, et on les multiplie. Laissant là , au grand scandale du public , les devoirs de son état où il y aurait beaucoup de bien à faire.
SER Cet homme suit un genre de piété que la religion ne lui demande pas, et que son état ne souffre point.
Des gens sans esprit de miséricorde , reliquistis misericordiam , ibid. Des gens qui avec beaucoup de bien ne donnent rien , ou donnent trop peu ; qui par conséquent laissent souffrir le pauvre , laissent toutes les œuvres de charité languir, et les établissemens de miséricorde tomber; des gens sans esprit de miséricorde qui laissent opprimer le faible, qui ne prennent pas en main la cause du juste et de l'innocent, par cette mauvaise raison du monde, qu'il ne faut pas pour servir les autres se nuire à soi-même et se faire des ennemis ; des gens qui ne savent ce que c'est que donner aucun secours spirituel à leurs frères , cherchent à se cacher à eux-mêmes ce fonds mauvais par quelqu'une de ces pratiques qui sont belles aux yeux des hommes. Des hommes cruels jusqu'envers leurs pères et leurs mères , mettront leur dévotion , comme ceux qu'instruisaient les pharisiens, à faire des dons aux autels. 0 prodige de séduction !
Des gens qui violent en tout la justice, reliquistis judiciwn.
Des hommes qui prêtent à usure, des gens qui vendent à un prix excessif, ce qui est une excessive injustice et un vol public ; des gens qui retiennent le bien de celui-ci et de celle-là , qui ont fait entrer ce bien dans leur né-
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goce ou dans l'acquisition de leurs terres, feront à de certaines lieures des lectures dans leur cabinet, et réciteront tous les jours des prières en l'honneur de plusieurs saints ; des femmes qui ne paient; ni marchand, ni ouvrier , ni domestique ; qui font souffrir les créanciers, et s'en font maudire ; qui se laissent traîner à tous les tribunaux avec mille clameurs contre la dévotion et les dévots , auront leur confesseur déclaré et connu entre les célèbres , seront dévotes à la confession et à la communion de tous les huit jours :
cela accompagné d'une prière plus longue dans le teinple , et terminé par une aumône fastueuse au sortir de l'église.
Des gens qui auront, pour ainsi dire, abandonné la religion , reliquistis fidem , ibid.
Cet homme décrié pour ses débauches , cette femme trop connue par ses intrigues, cette autre qui passe sa vie au jeu et dans les divertissemens du siècle , et celui-ci homme du peuple sans mœurs et sans honneur, auront chacun leur dévotion , qui fera dire d'eux au jour de leur mort : 11 avait une certaine piété. Dieu lui aura fait miséricorde , pendant qu'il sera mort dans le crime et dans un crime de toute Sa vie. Enfin presque tous les gens du monde cherchent à compenser leur peu de piété et leur vie toute mondaine , par de certains exercices de piété qui coûtent peu et éblouissent beaucoup. Exercices de piété ,
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comme d'entendre la messe tous les jours, d'assister souvent au salut, dont je recommanderai certainement la pratique à tous les fidèles, mais dont je dirai avec Jésus-Christ, à ceux qui ont des oreilles pour entendre :
Il faut faire ces choses, et ne pas omettre les autres : Hœc oporluit facere , et illa non omiltere, ibid.
2"'.Les.Tuifsobservaientlespréceptes de la loi et les cérémonies du culte ; mais alors même , selon l'expression du prophète , leur cœur n'était pas droit devant Dieu. La ci'ainte qui dominait en eux pour leur faire observer la loi , n'était pas la crainte d'offenser un Dieu bon et aimable , la crainte de déplaire à un Dieu que tout engage à servir ; mais la crainte d'être punis et de se rendre malheureux eux-mêmes, en violant cette loi terrible. Tel était l'esprit juif. Leur crainte était bonne, et plût à Dieu qu'elle régnât dans le christianisme! on n'y verrait pas tantde désordres.
Mais enfin cette crainte , qui retiendrait les esprits, et empêcherait tant de violemens de tous les préceptes , ne suffirait pas pour être dans la véritable piété. Que la crainte des supplices de l'enfer , dont l'Évangile menace , retire celui-ci du crime et celle-là de sa vie mondaine , cela est bon. Que cette même crainte , en retirant l'un du crime , l'autre d'une vie qui n'est pas innocente, les mette l'un et l'autre dans la pratique
SER des lois de l'Église , et dans un certain train de dévotion , cela est bon ; mais cela ne suffit pas. Il faut passer de l'état d'esclave à l'état d'enfant ; il faut , après avoir commencé par l'esprit de crainte , finir par l'esprit d'amour : c'est la substance de la religion , c'en est le fonds , c'est toute la justice de l'Évangile et la vraie piété aux yeux de Dieu.
Je dis donc deux choses : que pour être dans la justice évangélique et vraiment pieux aux yeux de Dieu , il faut ne point violer les préceptes de la loi, et vivre dans la piété par l'esprit de la piété. Quelle idée a-t-on de la piété , quand on en fait honneur à des gens qui mènent une vie comme celle du monde, opposée à tous les devoirs de la piété ; si d'ailleurs une personne se conserve pure des grands crimes, et qu'elle ait avec cela une vertu connue , comme d'être charitable envers les pauvres, ou de n'être pas médisante? Quelle idée a-t-on dans le monde de la piété, quand on l'accorde jusqu'à des gens qui sont engagés dans un crime , si d'ailleurs ils paraissent respecter le reste de la loi , et qu'ils joignent à cela un peu plus de fréquentation du temple et des saints exercices ? Comme si la piété chrétienne souffrait un seul crime , quand ce crime serait sans suite, et qu'il ne fût pas écrit dans la loi évangélique : Que quiconque viole cette loi sainte dans un seul point essentiel , est coupable du violement entier de la
SER îoi : OJf'endat in uno, faclus €St omnium reiis. ( Jac. 2. 10. ) Ainsi si vous êtes impur , si vous êtes injuste, fussiez-vous d'ailleurs charitable , bienfaisant aux pauvres , bien parlant de tout le monde , disposé à pardonner une injure , et outre cela assidu au service divin , cherchant les occasions de faire encore mieux ; vous êtes par cette seule tache de votre vie un violateur de la loi de Dieu , bien éloigné de la piété : OJJcndat in uno ^ jactus est omniinn reus.
Vous n'êtes ni médisant, ni emporté, ni vindicatif; mais vous avez, homme du peuple, une faiblesse, qui est de boire avec excès, ou de proférer à tout propos de ces paroles dont saint Paul a dit qu'elles ne conviennent pas à un chrétien. La loi chrétienne se plaint encore de vouscomme d'un transgresseur ; et il n'y a point pour vous de rang dans la piété , même le plus bas, quand avec cela, comme il n'est pas rare , vous auriez de bons sentimens et une continuelle pensée de vous corriger de ce que vous appelez votre faiblesse : Offcndat in uno , factus est opviiuni reus.
Vous n'êtes ni l'un ni l'autre aussi éloignés du royaume de Dieu que ceux cjui ont plusieurs vices à la fois , ni que ceux qui, avec un seul vice, n'ont ni ces bons sentimens , ni ce penchant à la piété ; mais vous n'êtes pas écrits parmi les justes. Il faut pour cela garder toute la loi.
Ce n'est pas en vous un mau-
vais fonds, un amour pour le crime, un goût pour le vice.
C'est votre tempérament que vous retenez encore en bien des choses ; c'est une faiblesse dont vous êtes même assez fâché ; c'est une coutume dont vous travaillez même à vous corriger; et il vous semble que la piété dans de certaines choses ne vous coûte rien. Ce que vous appelez , en adoucissant les termes , coutume , faiblesse , tempérament, dès que vous en suivez l'impression en des choses de conséquence qui sont contre la loi de Dieu , ne permet pas qu'on vous range parmi les serviteurs de Dieu. Quand vous vous serez corrigé, vous faisant plus de violence, et vous servant pour cela du goût que vous avez pour la piété dans tout le reste , alors votre nom sera écrit dans le livre de vie et parmi les justes du Seigneur.
Ce n'est , ni votre tempérament , ni une faiblesse habituelle en vous, ni absolument votre coutume : c'est l'occasion, c'est un malheur , c'est une certaine facilité , c'est un engagement du monde cjui vous entraîne de temps en temps dans quelque débauche , dans des choses licentieuses , et criminelles pour tout dire ; mais vous vous en repentez le moment d'après ; mais vous vous en confessez autant de fois avec une bonne résolution , ce vous semble , de n'y plus retourner ; vous compensez chaque jour ces fautes par quelque bonne œu-
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vre : n'est-ce pas là avoir de la piété? Non , !a vraie piété ne souffre point ces alternatives , elle est corrigée de ces faiblesses. Toujours capable de se laisseraller au mal (car quel homme ne l'est pas jusqu'à la fin?), cela ne lui arrive point néanmoins ; parce qu'outre qu'elle fuit les occasions, et qu'elle prend toutes sortes de précautions , l'habitude avec l'amour du bien qui est en elle , la préserve de ces chutes. Et si , par un effet de la faiblesse humaine, la piété, dans quelque occasion , s'est lout-à-fait écartée des sentiers de la vertu , elle y rentre bientôt, et en fait pénitence pour n'y plus retourner.
Nous avons une idée trop basse et trop charnelle de la justice chrétienne, de croire qu'elle se conserve parmi toutes ces prévarications, parmi toutes ces chutes et ces rechutes. li'Évangile ne nous doime pas lieu de penser de cette sorte , et on n'en pensait pas en effet ainsi dans les temps plus anciens ; mais avec le relâchement des mœurs est venue l'erreur , et l'erreur sur ce point nous a possédés. On donne aujourd'hui le nom de la piété non-seulement à ceux qui n'en font pas toutes les œuvres, mais à celles qui ne prennent pas même la peine de paraître pieuses : on leur fait honneur de rejeter ce nom , et on dit de cette prétendue modestie : voilà la vraie piété , en voilà le vrai modèle pour des personnes du monde. Le nom
SER de la piété est donné dans notre siècle à tous ceux qui sont, moins médians , mais qui, avec le peu de piété qu'ils ont, étant moins méchans , auraient été autrefois sévèrement repris dans les assemblées du peuple de Dieu , et enfin en auraient été mis dehors. Le nom de la piété est aujourd'hui en proie à quiconque veut faire , pour l'avoir , une seule des œuvres de la piété.
Pensons mieux , mes frères , en pensant par principe , et nous décidant par les l'ègles.
Je déclare d'abord que je pense favorablement de tous ceux qui font l'œuvre extérieure de la piété. Je les en congratule au nom de l'Église qu'ils édifient et qu'ils consolent de l'irréligion de tant d'autres. Mais c'est à eux de voir avec euxmêmes s'ils s'éloignent du mal , et s'ils font le bien dans l'esprit judaïque , qui est la crainte seule ; ou si c'est par l'esprit des enfans deDieu , qui est l'amour.
\oyez encore une fois quel esprit vous porte à observer les préceptes. Quand vous vous défendez de violer la loi de Dieu et les commandemens de son Église , voyez si c'est la crainte d'offenser un si bon père, si c'est la crainte d'affliger une si bonne mère , ce qui appartient à l'amour. Voyez , quand vous vous éloignez des vanités et des plaisirs du siècle , et en un mot, de la vie du monde, si c'est moins la crainte de périr avec ce monde , que le goût pour la piété. Voyez, en effet, si en
servant le Seigneur vous le goûtez, et tout ce qui est de son service. Examinez dans les tentations de la vie ce qui vous a déterminé à ne point commettre d'infidélité, si c'est la crainte des peines du péclié, même dans cette vie , ou si c'est les engagemens de religion que vous avez avec Dieu. Voyez dans ces affaiblissemens , dans ces dégoiits qui prennent de temps en temps à l'honinje , si ce qui vous ramène, c'est plutôt les promesses que les menaces de Jésus-Christ , si c'est plutôt le ciel ouvert que l'enfer mis devant vos yeux. Voyez si vous craignez de n'avoir pas ce cœur droit devant Dieu , et si dans cette crainte vous demandez à Dieu avec David , homme évangélique avant l'Évangile , de vous éprouver , de sonder votre cœur , de vous interrorjer luimême par quelque affliction , pour voir si, croyant être dans lesvoiesde la justice chrétienne, vous n'êtes pas en effet dans la voie des justices de la loi. Voyez si quand il vous arrive quelque affliction pour le service de Dieu , ou de quelque autre manière , loin d'être ébranlé , vous ne sentez pas une certaine consolation à souffrir ainsi quelque chose pour Dieu , ou de la main de Dieu. Voilà les caractères certains de la vraie piété; et, selon que nous les trouvons plus ou moins en nous, notre piété tient plus ou moins de l'incertitude au fond des cœurs.
3". Le caractère le plus propre
des Juifs , c'était d'être des hommes de la terre : là se bornaient leurs espérances , là était leur cœur. Nul sentiment élevé ne les poussait , nulle vue du royaume des cieux ne les animait. S'ils observaient fidèlement les cérémonies du culte de ces temps-là, c'était pour les récompenses terrestres qui étaient attachées à cette fidélité : s'ils gardaient exactement les préceptes de la loi, c'était pour les bénédictions de la loi :
s'ils évitaient de violer ses défenses, s'ils portaient, instruits par les pharisiens , leur attention là-dessus jusqu'à des précautions ridicules, c'était dans la même vue d'éloigner d'eux les malédictions de la loi qui étaient pour la terre. Une chose trompait le Juif charnel , c'était la lettre de la loi qui parlait en effet bien davantage des biens de la terre que de ceux du.
ciel , et les inculquait plus fortement. Je vous ai expliqué plus d'une fois ce mystère. Mais enfin ceux qui étaient trompés, c'étaient ceux qui n'avaient pas en eux l'esprit de la piété ; car les justes et les saints de la loi , élevés par l'élévation de leur cœur à Dieu, ne cherchaient que lui au ciel et son royaume.
Les justes de la loi et des temps plus anciens , témoin David et les patriai-ches , au milieu de l'abondance des choses de la terre , cherchaient la cité permanente et le vrai repos.
Appartenons - nous sur ce point à la loi, ou à l'Évangile ?
Sommes -nous Juifs ou chrétiens dans les vues et les fins de notre piété ? Que ce soit nos discours et nos œuvres ellesmêmes c[ui nous le disent : que ce soit nos sollicitudes , nos agitations, les dilFérens mouvemens que nous sentons en nous, qui nous apprennent ce qui en est ; car , dit le Fils de Dieu , celui qui e^t de la terre parle des choses de la terre , goûte les choses de la terre , et les cherche. En servant Dieu selon les règles de notre religion , cherchons-nous , je ne dis pas uniquement, mais en premier lieu, le rovaume des cieux et sa justice, et ne nous proposons-nous pas tantôt l'utilité et le repos de la vie, et tantôt les honneurs mêmes de la dévotion ?
On accuse la piété de nos jours de chercher jusqu'aux plaisirs de la terre, et de ne rejeter que les voluptés grossières et les divertissemens trop indécens : on accuse la piété de notre siècle d'être plus ambitieuse, de chercher à la suite de Jésus-C}]rist , mais d'une manière plus dévote, les premières places de l'Église et de l'État pour ses enfans , d'en faire le principal objet de ses prières : on accuse la piété de nos jours d'être plus attachée à ses intérêts , d'être plus avide de toutes les espèces de biens de la terre , plus ingénieuse à les amasser , toujours par des raisons tirées de la piété : on accuse la piété de notre siècle d'être aussi attachée au siècle présent , aux biens qu'elle y pos-
SER sède , à des enfans , à une famille; d'être aussi attachée à la vie par les commodités dont elle jouit, et par les douceurs qu'elle a su s'y procurer. Si ce sont là les défauts de notre piété, avec de la piété, en avonsnous? ou notre dévotion estelle autre chose que la piété juive?
La piété juive, dans l'affluence des biens de la terre , disait :
heureux celui qui a toutes ces choses ! La piété , chrétienne par avance dans les temps du judaiV.me, disait au milieu de tous ces biens : heureux celui dont le Seigneur est le Dieu I Et en effet, la piété véritable dans tous les temps a été réduite à Dieu , au ciel et sur la terre , comme David le disait et le sentait. Enfans de Dieu à meilleur titre que ces justes mêmes des temps anciens : enfans de Dieu à qui il n'est plus parlé cjue du ciel et de Dieu dans le ciel pour récomj3ense : enfans de Dieu , dont la religion leur prêche le mépris des biens de la terre , leur en interdit les consolations, leur en ôte jusqu'à la vue par la foi qui nous transporte dans les choses qui ne se voient point encore : enfans de Dieu, dont la religion a toutes ses espérances dans la vie future ; si avec cela nous aimons la vie présente, attachés par ses biens ; si nous y avons établi notre repos ; si nous y mettons notre bonheur; si nous craignons tant d'en sortir ; si nous nous y trouvons bien, jusqu'à
donner , pour y demeurer heureux et comblés de biens, noire portion de l'héritage céleste , nous manquons à notre religion tout entière, nous n'en avons pas l'esprit. Si nous n'aimons que la terre, nous n'avons point de part à la promesse divine , nous n'en aurons point à l'héritage des enfansdc Dieu : comment aurions-nous de la piété , même avec tout l'extérieur de la piété? Non , en cherchant ainsi les choses de la terre dans notre piété, nous ne sommes pas les citoyens des saints , les domestiques de Dieu, ses héritiers, cohéritiers de son Fils.
Au milieu de l'Église, avec un nom de piété , nous sommes enfans étrangers , comme était la race charnelle d'Abraharo.
Comprenez-le une fois, mes frères, et comprenez -le tous.
L'écorce de la piété , ce sont les vertus qui paraissent aux yeux des hommes , qui trop souvent cherchent la récompense des hommes. Le fonds de la piété chrétienne , en faisant le bien et fuyant le mal, c'est l'espérance avec le désir du siècle à venir , et de la récompense qui nous y attend. (Sermons choisis , t. 5.
Voyez le père Bourdaloue, dans le second tome de sa dominicale , et dans le premier tome de ses pensées ; le père Cheminais, dans ses sermons du service de Dieu et de la sainteté de vie ; le père Massillon , dans son sermon du véritable culte ; le père la Boissière , dans son sermon de la dévotion ; le
père la Rue et le père Girousl. )