PREMIÈRE PARTIE
Saint Paul instruisant son disciple (2. ad Tim. 4, 2. ) sur les différentes manières d'annoncer la parole , dont il lui fait le plus essentiel de ses devoirs, semble les réduire à deux principales.
Prœdica vcrhum , insln opportune , importune. Prêchez la parole de Dieu , lui dit-il . avec une assiduité toujours égale , et
pressez vosaudite»irs à temps et à contre-temps. Soit que ce précepte regarde le ptédicateur , qui ayant reçu le don de la parole, est obligé de le cultiver, sans égard à la satisfaction ni à la peine qu'il y trouve ; soit f{u'il regarde les auditeurs que l'on doit coutinuellemcnt instruire , quelle que soit leur disposition, j'y vois toujours la gloire de Dominique. Quant à lui , il a trouvé dans son ministère de grands sujets de consolation, et n'y a pas moins rencontré d'occasions d'exercer son humilité et sa patience. Parrapport à ses auditeurs, il a observé la règle établie par saint Paul, en employant , selon les rencontres , la douceur et la force de la parole ; et vous l'allezvoir, messieurs, tantôt les ménager avec charité, tantôt les presser avec véhémence ; ici prendre le temps favorable pour les gagner , là les attaquer dans tous les ten)ps, pour abattre le cœur superbe sous le joug de la loi de Dieu.
Sa première manière de prêcher fut la pureté de ses mœurs, et le bon exemple de sa vie. Né d'une des plus nobles maisons d'Espagne, il eut des inclinations encore plus nobles que sa naissance. Dans l'âge le plus tendre, il n'avait aucune des faiblesses ordinaires aux autres enfans, et déjà il dédaignait le repos pour s'adonner à la prière.
Il fitdegrands progrès dansl'étude, et de plus grandseucore dans la vertu. Sa première jeunesse 5.'
ne fut qu'ua exercice continuel de mortification et de pénitence , de silence et de retraite , de précaution contre le vice et d'amour pour la piété. Sensible aux misères des pauvres , et compatissant pour ceux qui étaient dans l'afBliction , il confondait les cœurs les plus resserrés et les plus durs par ses œuvres de miséricorde ; et à peine avait-il fini son cours de théologie , nue Dieu , qui voulait le donner en spectacle à l'uoivers, lui en fournit une occasion éclatante dans cette cruelle famine dont l'Espagne fut désolée, et qui de l'Espagne étendit ses ravages affreux presque dans toute l'Europe.
Pour juger, Messieurs, combien ses entrailles furent émues , formez-vous, s'il se peut, une idée de ces temps malheureux, où la terre, privée des influences du ciel, languit dans une triste sécfieresse, ferme son sein à tout ce que le laboureur lui confie, et jette dans tous les cœurs la désolation et le troulile par une fatale stérilité. Les riciies trouvent alors quelque ressource dans les biens conservés par la prudence , ou accumulés par l'avarice. Mais le peuple, abattu sous le poids de l'mdigence et de la calamité, ne peut espérer qu'en cette providence irritée qui, pour des raisons secrètes, mais toujours justes , semble l'avoir entièrement abandonné. Toutes les places publiques sont comme autant de théâtres où la misère représente ses horreurs. Une multitude con-
SER fuse de pauvres languissans et desséchés, sont plutôt des spectres, que des personnes vivantes.
Les uns, épuisés par l'inanition, meurent sans avoir la force de se plaindre. Les autres, animés par la faim même dont ils sont dévorés, appellent à leur secours l'injustice et la violence ; et le citoyen a pour ennemi le citoyen même. Tel qui vit encore , jette sur les morts un regard sec et stupide , et se figure une déplorable consolation , dans l'espérance de les aller bientôt rejoindre. Plusieurs incertains s'ils doivent souffrir la misère jiour éviter la mort, ou souffrir la mort pour éviter la misère , souffrent, dans cette incertitude , et la misère et la mort...
Dans une conjoncture si triste et si affligeante, le jeune Dominique, comme un autre Jérémie , pleure sur les malheurs de la ville de Palence, où il était alors. Il accomplit sur luimême ce qui manque à la pénitence de ses habita ns. Il veut ctre, comme Saint Paul, anathème pour ses frères; et s'il ne peut entièrement soulager la misère commune, du moins il s'y confond en se rendant luimême misérable. La charité , qui a déjà jeté dans son cœur ses plus profondes racines, produit dans cette rencontre tous les fruits de sa fécondité. Nonseulement il vend des biens périssables , c[u'un philosophe mé prise comme un disciple de Jésus-Christ , il se dépouille même de ce que le plus désintéressé
SER philosophe conserve toujours, je veux dire de ses livres... Il ne trouve pas que ce soit assez de donner tout ce qu'il a , il veut encore se donner lui-même. Une mère désolée par resclava{i[e de son fils, le prie de contribuer à sa rançon; n'ayant plus rien en sa puissance, il s'offre de prendre la place du fils malheureux, et de le rendre ainsi à sa mère.
Jugez, Messieurs, si celui qui est si vivement touché des misères corporelles , doit être encore plus sensible aux spirituelles. Comme David, il est desséché par un zèle douloureux , à la vue des pécheurs qui abandonnent la loi de Dieu; et la charité de Jésus - Christ le presse de faire retentir aux oreilles de leur cœur la trompette de l'Évangile, .^ussi l'évêque d'Osme , frappé de la grandeur de ses sentimens et de ses talens extraordinaires , croit voir en lui un de ces hommes privilégiés dont Dieu fait les instrumens de sa miséricorde et de sa puissance. Il l'allire dans son clergé et l'élève à la dignité du sacerdoce. Dominique parut alors plus revêtu que jamais de justice et de sainteté ; et la grâce de l'ordination, jointe à tant d'autres dont Dieu l'avait prévenu, enflamma de plus en plus son zèle pour le salut du prochain. Quelque secours que le saint évêque en retire, il croirait manquer aux autres églises, s'il renfermait ce trésor dans la sienne. 11 veut qu'il soit répandu dans toute l'Espagne ,
en vue des grands biens qu'en doit attendre la religion.
Ici , Messieurs , pour attirer toute votre admiration , je ne voudrais f{ue vous faire percer les ombres de la nuit qui couvrent ce ministre fidèle.
Vous le verriez, ou élevé par l'ardeur de son oraison , ou abattu par la rigueur de sa pénitence , pour obtenir à ses auditeurs un des principaux caractères de la prédestination , qui est l'amour de la parole de Dieu. Vous le verriez ensuite annoncer cette parole avec des fatigues immenses, confondant l'erreur, établissant la vérité , éclaircissant nos mystères ; et peut-être aurait-il sur vous un pouvoir qu'il paraît que nous n'avons pas... Car malgré son jeune âge , Dominique est regardé comme l'oracle des universités , consulté comme docteur déjà profond dans l'intelligence des écritures. Mais comment vous représenter les bénédictions que Dieu donne à ses travaux? Une éloquence pareille à la sienne en ferait à peine la fidèle description. Devant lui l'extravagance des mahométans et la témérité des hérétiques tombent dans une salutaire confusion ; et tel , vaincu par lui , va vaincre d'autres sectaires.
Les ardeurs de son zèle pénètrent jusqu'aux extrémités de la Galice; et quand "les églises ne peuvent contenir la foule , sa voix retentit dans les places publiques et dans les campagnes. Les royaumes de Castille
et d'Arragon cèdent humblement à la force de ses discours et de ses exemples. Ce roi même, à qui nous devons la pieuse mère de saint Louis, change de vie et se dévoue à la piété; et en général tous les prêcheurs, ou attirés par sa charilé, ou ménagés par sa prudence , ou renversés par la crainte de Dieu et de ses jugemens, deviennent sa joie et sa couronne, par la promptitude et la sincérité de leur conversion.
Je ne suis pas surpris, Messieurs, des fruits abondans que produit la parole de Dieu dans cette bouche évangélique. Elle gagne les cœurs par la douceur, ou les enlève par la force. Elle profite du temps favorable, ou les frappe avec persévérance dans tous les temps. Et c'est là l'effet ordinaire de cette .sainte parole qui , comme dit saint Augustin, ne doit jamais cesser de se faire entendre. C'est toujours à propos pour ceux qui la reçoiventavec fruit ; et, si elle importune les pécheurs, dont elle trouble la fausse ,paix , nous voyons dans l'exemple de la veuve de l'Évangile , que son importun! té même peut enfin la rendre efficace.
La puissance de tirer les êtres du néant est tellement propre à Dieu, qu'elle ne peut être communiquée aux hommes; mais la puissance de tirer les âmes de l'erreur, et de les sanctifier, est encore plus grande; et Dieu, par un effet de son amour, veut bien la leur communiquer, et
les rendre ainsi coopérateurs de sa grâce dont ils doivent par conséquent imiter la conduite.
Or la grâce s'empare du cœur de l'homme, malgré les penchans qui s'y opposent. Elle y détruit l'amour du monde par l'amour do Dieu. C'est le modèle que nous voudrions suivre, quoique de loin , pour vous inspirer l'amour des vérités saintes. Mais comme votre cœur n'est pas dans nos mains , comme il est dans les mains de Dieu, et que nous ne connaissons pas comme lui tous les ressorts c[ui le remuent, le zèle chrétien nous inspire de l'attaquer de toutes les manières possibles. Nous vous éclairons , nous vous prions , nous vous exhortons, nous vous menaçons, sans nous lasser jamais de vous tolérer et de vous instruire... Nous opposons pour vous convertir des craintes à des craintes , des désirs à des désirs , des troubles à des troubles, dans l'espérance que la vérité passant par votre esprit , s'insinuera dans votre cœur, le remuera, l'agitera , l'emportera par une douce violence , supérieure à celle de la nature corrompue.
Voilà , mes frères , les précautions cjue vous nous obligez de prendre, et les innocens artifices c{ue nous mettons en usage pour gagner votre cœur à Dieu. Heureux si après tant de soins nous parvenions à la fin que nous nous sommes proposée. Mais nous avons beau étudier le cœur husnain , et nous servir, pour le toucher, de tous
les secrets de l'art et de la nature , nous le trouvons toujours possédé d'intérêts plus forts que i'intéiêt du salut.... Cependant nous ne désespérons jamais de la grâce de notre ministère , fondée sur la promesse de Jésus- Christ , que sa parole « portera son fruit dans la patience ; » et non contens de la diversifier selon les besoins , nous l'annonçons indifféremment à tout le monde , parce que nous savons que l'image de Dieu subsiste dans tous les hommes , lors même qu'elle ne lui ressemble pas. Elle peut y être altérée ; mais rien ne saurait l'effacer. Il est impossible qu'elle s'y perde, et elle peut s'y renouveler. En un moment les saints peuvent se pervertir, et les pécheurs se convertir. Aussi , mes frères , nous vous exhortons sans cesse , parce que nous ignorons le dessein que Dieu a sur vous. Si la vie que vous menez nous fait présumer que sa miséricorde n'y soit pas encore , sa puissance y est, car il peut toujours vous faire miséricorde , et c'est ce que nous espérons. Et si enfin votre dureté, supérieure à toutes nos exhortations, nous empêche de délivrer votre âme , du moins nous délivrons la nôtre.
C'est ici , messieurs, une des conditions du ministère évangélique, dont saint Dominique nous a donné les plus éclatantes leçons , en préchant à toute sorte de personnes, et vous en verrez le détail glorieux dans la seconde partie de son éloge.
SECONDE PARTIE
Il fallait un zèle aussi universel que l'était celui de saint Dominique, ]ïour prêcher la saine doctrine à un siècle aussi universellement corrompu ; et pour juger combien il l'était , il n'y a qu'à se souvenir des événemens malheureux que l'histoire nous a conservés. Ce fut environ dans ce temps-là, que l'on vitla Terre- Sainte misérablement renrise , les lauriers de tant de braves chrétiens flétris , le roi de Jérusalem dans les fers , et les infidèles montés au plus haut point de leur gloire sous le règne de Saladin ; tant de prospérités dans une nation ennemie de Jésus- Christ , et tant d'adversités dans le peuple qui l'adore , étant une marque infaillible d'une grande colère de Dieu , et d'un grand dérèglement parmi les hommes... Les hérétiques violaient la pureté de la foi , les laïques corrompaient les bonnes mœurs , les ecclésiastiques faisaient des plaies mortelles à la discipline. Ce fut contre tous ces désordres que saint Dominique fit briller ce talent de la divine parole , qu'il avait reçu dans le degré le jilus éminent.
« Il faut , dit saint Paul , qu'il y ait des hérésies, non par nécessité , mais selon les desseins de Dieu, qui les permet pour réveiller parmi les fidèles l'amour de la vérité , et la faire paraître avec plus d'éclat, pour connaître les loups dévorans cachés dans la berge-
rie , et distinguer les brebis paisibles, qui croissent dans le sein de la charité. Aussi a-t-on vu dans tous les siècles des esprits inquiets et présomptueux qui , au mépris de la tradition apostolique , sont nés d'euxmêmes sans succéder à personne, et rebelles à la sage autorité dont Jésus-Christ a revêtu son Église, se sont égarés dans des voies qu'ils ont eux-mêmes inventées.
Déjà saint Bernard avait confondu plusieurs sectes qui troublaient l'Église. Mais on en voyait encore de tristes restes ; et de leurs diverses illusions, se forma dans le Languedoc et dans la Guyenne l'hérésie des Albigeois , qui , outre les dogmes impies dont ils étaient les auteurs , faisaient revivre les opinions damnables des ariens et des manichéens.
Dominique, après avoir édifié l'Espagne par ses missions , est conduit par un ordre particulier de la providence dans ce royaume chrétien, et vivement touché des ravages que font les hérétiques dans ces provinces , obtient d'Innocent jii l'autorité nécessaire pour combattre leurs erreurs. Il se joint à ceux que ce pontife y avait déjà envoyés, et trouvant que les voies de fait , qu'ils avaient souvent employées , ne servaient qu'à aigrir le mal, au lieu de le guérir, il leur proposa le moyen clïicace dont il avait éprouvé le succès, qui était de mener une vie pauvre et pénitente, et d'autoriser la parole par l'exemple.
Quel spectacle aux yeux de la foi , qu'une société d'hommes apostoliques , que l'on voit marcher dans les villes et dans les campagnes , sans autre provision que le livre de l'Evangile, sans autre appui que la croix, sans autre secours que la prière, sans aucune force que la pénitence, sans autre ambition que de ramener les erra us dans la voie de la vérité ! Mais aussi quelle honte pour les novateurs dont la vie est aussi corrompue que la doctrine , et qui , sous couleur de réforme, approuvent des déréglemens effectifs I Dominique les confond de vive voix et par écrit, et Dieu confirme sa doctrine par des miracles.
Mais plus l'hérésie se sent faible , plus elle devient furieuse. De tous les saints missionnaires qui parlageiit les travaux de l'homme de Dieu , la plupart périssent par la perfidie des hérétiques , et le voilà chargé lui seul de tout le poids de cette importante mission. Ne serat-il point intimidé à la vue de tantd'ennemis ,ou rebutédetant de périls et de fatigues .'' Non, Messieurs. Il se sent au contraire plus animé par les obstacles. Il va sans crainte dans tous les lieux où sa présence est nécessaire ; et bien loin de soumettre la liberté évangélique à certaines réseï ves que la bienséance humaine prétend quelquefois exiger, il montre partout un front intrépide, et méprise tous les moyens de se conserver ; trop
lieureux , si en s'exposant avec uoe foi si généreuse , il pouvait parvenir à la gloire du martyre.
Il est vrai que là ville de Toulouse rend honneur à sa piété , mais celle de Carcassonne paie ses bienfaits d'une souveraine ingratitude. La première est une Béthanie, où il ne trouve que des Marthe et des Magdelaine ; mais la seconde est une Jérusalem mutinée , où il ne trouve qu'une populace insolente , armée de pierres pour le lapider. Et pour cela même il préfère long-temps le séjour de la ville ingrate au séjour de celle qui ne l'est pas , parce qu'il sait qu'une vertu qui ne souffre rien de la part des médians , n'est pas la vertu que Jésus - Christ est venu apporter au monde.
Jamais il ne cesse d'annoncer aux aveugles cette ]jarole de vérité par laquelle Dieu nous a élevés à la dignité de ses enfans , et il accompagne cette parole de modestie et de force , qualités opposées au caractère du mensonge, qui n'est qu'imprudence et faiblesse. Il prêche la vérité fortement , mais modestement. Il combat les hérétiques sans les aigrir. Il réfute leurs erreurs , en épargnant leurs personnes. Il imite la sagesse éternelle qui surmonte la malice des hommes avec une puissance souveraine , et tout ensemble une admirable douceur. 11 désire que le mal soit ôté, et jamais il ne s'emporte
contre ceux qui lui résistent, parce que sa charité , toujours animée par le zèle, est inséparable de la paix.... Mais il n'est pas encore à la fin de ses travaux. L'enfer confondu frémit de se voir enlever sa proie , et pour entretenir le feu de la discorde et de la division, attire dans son parti les puissances séculières; car l'hérésie, cjui ne manque jamais de fauteurs secrets, en a quelquefois de publics, qui s'entêtent de la fausse gloire d'être chefs en Israël. Le comte de Toulouse et le roi d'Arragon , infectés des opinions insensées des Albigeois, s'en déclarent les protecteurs, et ne se proposent rien moins que de les souteiîir par les armes , c'està-dire de ruiner l'Église , sous prétexte de la réformer.
Triste situation pour le père commun des fidèles, qui, contre son inclination, se voit contraint d'user d'un remède violent , en implorant dans une extrémité si déplorable le secours des princes chrétiens, par la raison qu'avait donnée saint Bernard dans une rencontre pareille , que l'on doit conserver le corps aux dépens des membres , et qu'il vaut mieux que quelques - uns périssent , que de laisser périr l'unité, melius est ut pereat unus , qiiàm unitas. ( Bern. ep. 102. )
Mais quelle estalorsla douleur du missionnaire apostolique 1 Il prévoit les maux où les catholiques vont être exposés dans ces occasions sanglantes ; et , sa-
chaut que l'Églitie a toujours de quoi pleurer dans ces sortes de victoires, combien ne regrettet-il pas la moisson abondante et mallieureuse que l'enfer va recueillir par le trancliant de l'épée. Il sait que Dieu demande la correction et non pas la mort , et il a appris de saint Augustin , que la nécessité de combattre les hérétiques pour les instruire, est bien plus grande que celle de les punir, inquirendi ^ qiiàm piiniendl major est nécessitas.
( Au;ï. cp. 127.)
Mais tout étant inutile, il est obligé de suivre les catholiques, qui entrent dans le Languedoc sous la conduite du fameux Montfort dont la valeur s'était signalée tant de fois dans les guerres de la Terre-Sainte. Ils portent sur leurs habits la croix que le baptême a gravée dans leurs cœurs; et, se croyant plus invincibles par cet instrument du salut que par les armes , ils vont attaquer toutes les forces des hérétiques , ou plutôt toutes celles de l'enfer. Chacun mesure son courage à sa foi. Montfort frappe, et Dominique pleure.
Ce Moïse lève les mains au ciel pendant que ce Josué combat.
L'un attaque des ennemis visibles, l'autre les puissances de ce siècle ténébreux. L'un par sa valeur, l'autre par sa piété. L'un avec l'épée , l'autre avec la croix combattent les hommes et les démons , armés pour perdre les élus de Dieu.
Mais que vois-je , Messieurs ?
Il paraît bien que Dieu lui-
SER même défend sa cause. Une armée de cent mille hérétiques est mise en déroute par un petit nombre de catholiques, et le roid'Arragon , qui se confiait au nombre et à la valeur de ses troupes, étendu mort au milieu d'elles! Ce prodige n'est pas tant une victoire de Montfort, que le fruit d'une prière de Dominique. Ce n'est pas tant ce grand capitaine qui triomphe, que ce grand prédicateur qui fait sentir la force de la vérité.... Mais ce n'est pas seulement aux hérétiques qui ont corrompu la foi , c'est aux pécheurs qui n'ont qu'une foi morte, que Dominique prêche la parole de vie.
Toute parole de Dieu est une parole de vie , parce qu'elle renferme l'esprit et la grâce qui donne la vie. Mais elle n'est pas toujours vivifiante , ou parce que le sujet où elle tombe ne se trouve pas disposé, ou parce que la bouche qui la débite est profane.
Il fallait bien que la grâce accompagnât la parole de saint Dominique, puisqu'il faisait un nombre prodigieux de conversions. Et comment sa bouche aurait-elle été profane , puisqu'elle avait été si long-temps, purifiée par le feu de la charité?' Ce n'est pas que son humilité ne lui inspire souvent de la crainte, et qu'il ne médite avec tremblement le reproche que le prophète fait au pécheur d'annoncer une justice sacrée avec une bouche sacrilège. Dans le temps même qu'il se dévoue à la ven-
SER geance divine pour la conversion des pécheurs, il lui demande avec instance de ne leur point imputer ses péchés, afin qu'ils ne mettent point d'obstacles aux vérités qu'il leur annonce. Il croit que ses souffrances leur seront plus utiles que sa parole, ou du moins que sa parole leur deviendra plus utile par ses souffrances.
C'est ainsi qu'en a jugé ce grand saint , et nous ne nous tromperons pas si nous en jugeons comme lui. Tous les enfans de l'Église ne sont pas appelés à la servir par le ministère de la parole, mais tous, sans exception , sont appelés à souffrir pour elle... La croix de Jésus-Christ qui a été la cause de ses victoires, et qui est toute sa force, demeure imparfaite, parce qu'il y en a peu parmi nous qui se mettent en devoir de la porter, et d'acheter par nos souitVances ce qui peut encore lui manquer pour triompher de ses ennemis.
De là vient que nos actions démentent si souvent nos paroles , et que nous nous rendons semblables à ces docteurs de la loi, qui montrèrent aux mages le lieu où le Messie était né, et qui n'eurent j-arde de les y suivre ; ou à ces incréLlulcs, qui après avoir travaillé à la construction de l'arche, n'y entrèrent point, et périrent dans le déluge. L'excellent prédicateur que nous louons n'ignorait pas combien cette vérité était importante, et son zèle était trop éclairé, pour ne pas donner sa
principale attention à ceux qui entraient dans le sacré ministère.
Dès son jeune âge , il fut suscité comme un autre Zorobabel , pour réparer les ruines de la maison de Dieu , et pour rebâtir ses murailles et ses tours par la réformation des ecclésiastiques, dont le devoir est de défendre les fidèles comme des murs , et de les surpasser en perfection comme des tours.
Les hérétiques, dont l'esprit capricieux est de profiter de tout pour s'accréditer, prenaient occasion de la misère publique dans le Languedoc , pour se charger de l'entretien des filles des catholiques, et les infecter de leurs erreurs; et la noblesse même publiant cette générosité naturelle , préférait un intérêt temporel à la pureté de la religion. Dominique fonde un monastère où il reçoit ces filles infortunées ; et les dérobant ainsi à tous les périls où les exposait la misère , de victimes destinées au démon, eu fait des vierges de Jésus-Christ.
Celles de Rome étaient des vierges folles, qui servaient deux maîtres , Jésus-Christ et le monde. Ilonorius m le chargea de les réformer. Avec quel zèle ne leur représentat-il pas, que comme la maison des fidèles est l'Église , la maison des religieuses est le cloître; que la virginité craint tout, jusqu'aux regards , et qu'elle n'a rien à considérer ni à prétendre sur la terre, parce qu'elle n'a d'autre
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patrie que le ciel. Il eut la consolation de voir fleurir la discipline , où régnait le relâchement. Des filles vaines et dissipées , devenues vierges prudentes , s'assemblèrent , suivant l'intention du pape , dans le fameux monastère de Saint-Sixte, et renouvelèrent leurs vœux entre les mains de leur saint réformateur. Ainsi a-t-il rempli le ministère évangélique dans toute son étendue. Justes et pécheurs, hérétiques et catholiques , ecclésiastiques et religieux , tout a été l'objet de son zèle , et l'iiglise , honorée d'un si parfait ministre, n'aurait à souhaiter que de le posséder toujours. Ce souhait aura sou eÉfet , et la parole de ce grand prédicateur n'ayant été bornée ni par la manière , ni par les personnes , ne le sera pas même par le tenqjs.
Comme il voyait avec douleur que les victoires des croisés, au lieu de réunir les hérétiques à l'Eglise, n'avaient servi qu'à les irriter, il médita un moyen de conversion plus conforme à celui que le Sauveur avait prescrit à ses apôtres. Il crut que des hommes savans et pieux, qui mèneraient en commun une vie })auvre, pénitente et laborieuse, feraient plus sûrement sur les cœurs des impressions de grâces ; et le souverain pontife divinement inspiré , confirma de son autorité un ordre qu'il présumait devoir soutenir l'Église.
Dominique sera donc soumis à l'arrêt prononcé contre tous
SER les hommes, et il faut que sa parole finisse avec lui. Mais il a trouvé le secret de se perpétuer lui-même , en instituant un ordre d'enfans spirituels , auxquels il impose la loi de prêcher dans tous les lieux et dans tous les temps , aux chrétiens et aux infidèles; en sorte que ce patriarche les a non-seulement engendres par l'Evangile , mais pour l'Evangile. Et que n'a-t-il pas fait pour les rendre dignes d'un emploi si sublime ?
Saint Augustin , après saint Paul , demande dans les prédicateurs , la foi , la piété et la science. Aussi leur a-t-il laissé la foi la plus pure , puisqu'ils sont établis juges de celle des autres. Il leur a donné en sa personne le modèle d'une sainte vie , et leur a mérité par ses prières la science la plus profonde en la personne de saint Thomas ; de sorte qu'en donnant un ordre à l'Église , il a donné au monde des prédicateurs éternels.
La même voix dont il s'est servi pour fermer la bouche à l'erreur, se fait encore entendre.
Si les temps heureux qui l'ont vu et cjui l'ont entendu ont passé , du moins sa parole subsiste.
S'il ne parle plus en sa personne, il parle en celle de ses disciples.
Comme il parlait autrefois dans Raimond et dans Hyacinthe , dans Thomas d'Aquin et dans Vincent Ferrier, il parle encore dans ceux qui les ont suivis , et il parlera de même dans ceux qui les suivront... La parole que
SER saint Dominique a prcchée sera donc éternelle , dans le temps par son exercice, et après le temps par ses effets ; et les fidèles qui en auront profité, aussibien que les médians qui l'auront reçue av'ec mépris , seront un monumen t éternel de la gloi re des prédicateurs qui l'auront annoncée.
Jugez maintenant en quelle manière vous prétendez y contribuer. Nous sommes les ministres de la miséricorde de Dieu sur vous , et par vos mauvaises dispositions, nous pouvons l'être de sa justice. Notre gloire , ou plutôt la gloire de Dieu dans nous , est de vous sanctifier , voudriez-vous mériter qu'il la tirât de votre perte?... Que la solennité de ce jour vous porte à être du nombre des sages qui rejettent les discours vains et enchanteurs dont le monde séduit les âmes , pour jiiettre toute leur confiance en la parole de Dieu ; et prions tous ensemble l'illustre saint qui l'a prêcbée avec tant de zèle et pratiquée avec tant de fidélité, de nous obtenir la grâce de la méditer, de la goûter, d'en faire nos chastes délices, de la recevoir docilement de la bouche des pasteurs, et de la conserver dans un cœur bon et sincère.
{Luc 8, i5. ), afin qu'avec la patience chrétienne elle y porte le fruit éternel de salut qu'elle nous promet. ( L'abbé Anselme , panégyrique de saint Dominique, t. 2, pag. 290 et les suiv.)