‹ Bibliothèque sacrée (volume 4)Chapitre 65 sur 77 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

La nécessi té de la foi est celu i de tous ses caractères qui rend l'incrédule plus inexcusable. Tous les autres motifs dont on se sert pour le ramener à la vérité , lui sont, pour ainsi dire, étrangers ; celui - ci est pris dans son propre fonds , je veux dire dans le caractère même de sa raison.

Or , je dis que la foi est absolument nécessaire à l'homme dans les voies ténébreuses de cette vie , parce que sa raison est faible, et qu'il faut l'aider; parce qu'elle est corrompue , et qu'il faut la guérir ; parce qu'elle est changeante , et qu'il faut la fixer. Or , la foi toute seule est le secours qui l'aide et qui l'éclaire, le remède qui la guérit, le frein et la règle qui la retient et qui Icf fixe. Encore un moment d'attention : je n'en abuserai pas.

Je dis, en premier lieu, que la raison est faible , et qu'il lui faut un secours. Hélas ! mes frères , nous ne nous connaissons ni nous-mêmes , ni tout ce qui est au dehors de nous.

Ce souffle de la divinité qui nous anime , cette portion de nous-mêmes qui nous rend capables d'aimer et de connaître, ne nous est pas moins inconnue :

nous ne savons comment se forment ses désirs , ses craintes , ses pérances, ni comment elle peut se donner à elle-même ses idées et ses images. Personne jusqu'ici n'a pu comprendre comment cet être spirituel , si éloigné par sa

nature de la matière , a pu lui qu'il nous en a appris , si nous être uni en nous par des liens si le comparons à ce que nous indiissolubles , que ces deux sub- ignorons encore ? stances ne forment plus que le Descendez sur la terre ; et diméme tout, et que les biens et tes-nous , si vous le savez, qui les maux de l'une deviennent tient les vents dans les lieux où ceux de l'autre. Nous sommes ils sont enfermés; qui règle le donc un mystère à nous-mêmes, cours des foudres et des tempêcomme disait saint Augustin ; tes; quel est le point fatal qui et cette vaine curiosité même, met des bornes à l'impétuosité qui veut tout savoir, nous se- des flots de la mer, et comment rions en peine de dire ce qu'elle se forme le prodige si régulier est, et comment elle s'est for- de ses mouvemens? Expliquezmée dans notre âme. nous les effets surprenans des

Au dehors nous ne trouvons plantes , des métaux , des éléencore que des énigmes ; nous mens : cherchez comment l'or vivons comme étrangers sur la se purifie dans les entrailles de terre , et au milieu des objets la terre : démêlez , si vous le que nous ne connaissons pas. pouvez , l'artifice infini qui en- La nature est pour l'homme un tre dans la formation des inlivre fermé; et le Créateur, pou r. sectes qui rampent à nos yeux ; confondre, ce semble, l'orgueil rendez-nous raison des différens humain, s'est plu à répandre instincts des animaux : tournezdes ténèbres sur la face de cet vous de tous les côtés; la naabîme. ture de toutes parts ne vous of-

Levez les yeux , ô homme ! fre que des énigmes. 0 homme ! considérez ces grands corps de vous ne connaissez pas les objets lumière qui sont suspendus sur que vous avez sous l'œil , et votre tête , et qui nagent, pour vous voulez voir clair dans les ainsi dire , dans ces espaces im- profondeurs éternelles de la foi ! menses où votre raison se con- La nature est pour vous un mysfond. Qui a formé le ciel , dit 1ère , et vous voudriez une re- Job, et donné le nom à la mul- ligion qui n'en eût point? Vous titude infinie des étoiles ? corn- ignorez les secrets de l'homme , prenez, si vous le pouvez , leur et vous voudriez connaître les nature , leur usage , leurs pro- secrets de Dieu ! Vous ne vous priétés, leur situation, leur dis- connaissez pas vous-même, et tance , leurs apparitions ; l'éga- vous voudriez approfondir ce lité ou l'inégalité de leurs mou- qui est fort au-dessus de vous ! vemens. Notre siècle en a dé- L'univers que Dieu a livré à couvert quelque chose , c'est-à~ votre curiosité et à vos disputes, dire, il a un peu mieux con- est un abîme où vous vous perjecturé que les siècles qui nous dez , et vous voulez que les ont précédés; mais qu'est-ce mystères de la foi qu'il n'a ex-

posés qu'à votre docilité et à votre respect , n'aieut rien qui échappe à vos faibles lumières !

0 égarement ! si tout était clair, liors la religion, vous pourriez, avec quelque apparence de raison , vous défier de ses ténèbres ; mais puisque, au debors même, tout est obscurité pour vous , le secret de Dieu , dit saint Augustin , doit vous rendre plus respectueux et plus attentif, mais non pas plus incrédule : Secretinn Dei intentos débet facere non adverses.

La nécessité de la foi est donc fondée en premier lieu sur la faiblesse de la raison; mais elle est encore fondéesur sa profonde dépravation. En effet, qu'y avait- il de plus naturel à l'homme, que de connaître son Dieu , l'auteur de son être et de sa félicité, sa fin et sou principe ; que d'adorer sa sagesse , sa puissance, sa bonté, et toutes les divines perfections dont il a gravé des traits si profonds et si bien marqués dans son ouvrage? Ces lu mières étaient nées avec nous. Cependant repassez sur ces siècles de ténèbres et de superstitions qui précédèrent l'Évangile , et voyez jusqu'où l'homme avait dégradé son créateur, et à qui il avait fait Dieu semblable ; il ne se trouva rien de si vi! dans les créatures, dont son impiété ne se fît des dieux, et l'homme fut la divinité la plus noble que l'homme adora.

Si dans la religion vous passez à la morale, tous les principes de l'équité naturelle étaient ef-

faces, et l'homme ne portait plus écrit dans son cœur l'ouvrage de cette loi que la nature y avait gravée. Platon , cet homme si sage, et qui, selon saint Augustin, avait si fort approché delà vérité, anéantit néanmoins la sainte institution du mariage :

et permettant une brutale confusion parmi les hommes, il confond les noms et les droits paternels, que la nature ellemême a toujours le plus respectés jusque parmi les animaux; et donne à la terre des hommes tous incertains de leur origine , tous venant au monde sans parens, pour ainsi dire, et par là , sans liens, sans tendresse, sans affection, sans humanité; tous en état de devenir incestueux ou parricides, sans le savoir.

D'autres vinrent annoncer aux hommes que la volupté était le souverain bien ; et quelle que pût être l'intention du premier auteur decettesecte.il est certain que ses disciples ne cherchèrent point d'autre félicité que celle des bêtes : les plus honteuses dissolutions devinrent des maximes de philosophie. Piome, Athènes, Corinthe, virent des excès où l'on cherche l'homme dans l'homme même. C'est peu ; les vices les plus abominables y furent consacrés : on leur dressa des temples et des autels : l'impudicité, l'inceste, la cruauté, la perfidie, et des crimes encore plus honteux, furent érigés en divinités:

le culte devint une débauche et une prostitution publique; et des dieux si criminels, ne furent

plus honorés que par des criuïes : et l'apôtre qui nous les rapporte prend soin de nous avertir que ce n'était point là seulement le dérèglement des peuples, mais des sages et des philosophes, qui s'étaient égarés dans la vanité de leurs pensées, et que Dieu avait livrés aux désirs corrompus de leur cœur.

0 Dieu ! en permettant que la sagesse humaine tombât dans des égaremens si monstrueux, vous vouliez apprendre à l'homme que la raison toute seule , livrée à ses propres ténèbres, est capable de tout, et qu'elle ne saurait être à elle - même son guide, sans tomber dans des abîmes dont votre foi et votre lumière seule peut les retirer.

Enfin, si la dépravation de la raison nous fait sentir le besoin que nous avons d'un remède qui la guérisse, ses inconstances et ses variations éternelles apprennent encore à l'homme qu'il ne peut se passer d'un frein et d'une règle qui la fixe.

Et ici, mes frères, si la brièveté d'un discours permettait de tout dire, que de vaines disputes , que de questions sans fin , que d'opinions différentes ont partagé autrefois les écoles de la philosophie païennel et ne croyez pas que ce fût sur des matières queDieusembleavoir livréesàla dispute des hommes; c'était sur la nature de Dieu même, sur son existence, sur l'immortalité de l'âme , sur la véritable félicité.

Les uns doutaient de tout;

les autres croyaient tout savoir.

Les uns ne voulaient point de Dieu ; les autixs nous en donnaient un de leur façon, c'est-àdire , quelques-uns, oisif, spectateur indolent des choses humaines, et laissant tranquillement au hasard la conduite de son propre ouvrage , comme un soin indigne de sa grandeur et incompatible avec son repos :

quelques autref, esclave des destinées, et soumis à des lois qu'il ne s'était pas imposées lui-même : ceux-ci , incorporé avec tout l'univers, l'âme de ce vaste corps, et faisant comme une partie du monde, qui tout entier est son ouvrage. Que sais-je?

car je ne prétends pas tout dire; autant d'écoles, autant de sentimens sur un point si essentiel.

Autant de siècles, autant de nouvelles extravagances sur l'immortalité et la nature de l'âme.

Ici, c'était un assemblage d'atomes; là un feu subtil; ailleurs, un air délié ; dans «ne autre école, une portion de la divinité.

Les uns la faisaient mourir avec le corps; tl'autres la faisaient vivre avant le corps; quelques autres la faisaient passer d'un corps à un autre corps; de l'homnie au cheval ; de la condition d'une nature raisonnable, à celle des animaux sans raison. Il s'en trouvait qui enseignaient que la véritable félicité de l'homme est dans les sens; un plus grand nombre la mettaient dans la raison; d'autres ne la trouvaient que dans la réputation et dans la gloire; plusieurs dans la pa-

fSA SËR

resse et dans l'indolence : et ce qu'il y a ici de plus déployable, c'est que l'existence de Dieu , sa nature, l'immortalité de l'âme, la fin et la félicité de l'homme ; tous points si essentiels à sa destinée, si décisifs pour son malheur ou pour son bonheur éternel, étaient pourtant devenus des problèmes, qui, de part et d'autre, n'étaient destinés qu'à amuser le loisir fies écoles et la vanité des sophistes; des questions oiseuses, où l'on ne s'intéressait pas pour le fond de la vérité , mais seulement pour la gloire de l'avoir emporté. Grand Dieu! c'estj ainsi que vous vous jouiez de la sagesse humaine.

Si de là nous entrions dans les siècles chrétiens, qui pourrait rapporter ici cette variété infinie de sectes , qui , dans tous les temps, ont rompu l'unité pour suivre des doctrines étrangères?

Quelles furent les abominations des gnosliques, les extravagances des valenliniens, le fanatisme de Montan, les contradictions des manichéens? Suivez de siècle en siècle; comme il est nécessaire qu'il y ait des hérésies pour éprouver les justes, vous trouverez que chacjue âge en a vu l'Église tristement déchirée.

0 foi! ô don de Dieu! ô flambeau divin, qui venez éclairer un lieu obscur, que vous êtes donc nécessaire à l'homme! 0 règle infaillible descendue du ciel, et donnée en dépôt à l'épouse de Jésus-Christ, toujours la même dans tous les siècles , toujours indépendante des lieux,

des temps, des nations, des intérêts ! qu'il est donc nécessaire que vous serviez de frein aux variations éternelles de l'esprit humain ! 0 colonne de feu, si obscure et si lumineuse en même temps, qu'il est important que vous conduisiez toujours le camp du Seigneur, le tabernacle et les tentes d'Israël, à travers les périls du désert, les écueils , les tentations et les voies ténébreuses inconnues de cette vie!

Pour vous, mes frères, quelle instruction tireriez-vous de ce discours, et que pourrais-je vous dire eu finissant? Vous dites que vous avez la foi; montrez votre foi par vos œuvres. Que vous aura-t-il servi de croire, si vos mœurs ont démenti votre croyance? L'Évangile est encore plus la religion du cœur que de l'esprit : la foi qui fait les chrétiens n'est pas une simple soumission de la raison, c'est une pieuse tentative de l'âme; c'est un désir continuel de devenir semblable à Jésus-Christ; c'est une application infatigable à détruire tout ce qui se trouve en nous d'opposé à la vie de la foi.

Il y a une incrédulité de cœur, aussi dangereuse pour le salut que celle de l'esprit. Un homme c[ui s'obstine à ne pas croire après toutes les j)reuves de la religion, est un monstre dont on a horreur ; mais un chrétien qui croit, et qui vit comme s'il ne croyait pas, est un insensé dont on ne comprend pas la folie :

l'un se condamne comme un désespéré; l'autre comme un in-

SER lodent qui se laisse tranquillement entraîner par les flots, et qui croit qu'il peut ainsi se sauver. Rendez - vous donc , mes frères, votre foi certaine par vos bonnes œuvres; et si vous frémissez au seul nom de l'impie , ayez pour vous la même horreur, puisque la foi nous apprend que la destinée du mauvais clirétien ne sera pas différente de la sienne , et qu'il aura le même partage que les infidèles : Pavtem ejiis cimi infîdelibiis pond. Vivez conformément à ce que vous croyez : voilà la foi des justes, etla seule à qui les promesses éternelles ont été faites.

( Le père Massillon , carême , tome I . )

Page 1