PREMIÈRE PARTIE
Rien sans doute ne devrait nous intéresser davantage en cette vie que le soin de notre salut éternel : outre que c'est ici la grande affaire où il s'agit de tout pour nous, nous n'en avons même , à proprement parler, point d'autre sur la terre ; et les occupations infinies et diverses attachées à nos places, à notre rang, à notre état, ne doivent être que des manières différentes de travailler à notre salut.
Cependant ce soin si glorieux auquel tout ce que nous faisons, et tout ce que nous sommes , se rapporte , est pour nous le plus méprisable : ce soin principal , et qui devrait être toujours à la tête de tous nos autres soins , leur cède à tous dans le détail de nos actions ; ce soin si aimable , et auquel les promesses de la foi et les consolations de la grâce attachent tant de douceurs , est devenu pour nous le plus dégoûtant et le plus triste :
et voilà, mes frères , d'où vient le défaut de vivacité dans l'affaire de notre salut éternel. On y travaille sans estime , sans préférence , sans goût. Suivons ces idées , et souffrez que je les développe.
C'est ULe erreur bien déplorable, mes frères, que les hommes aient attaché des noms pompeux à toutes les entreprises des passions, et que les soins
SER du salut n'aient pu mériter auprès d'eux le même honneur et la même estime. Les travaux militaires sont regardés parmi nous comme la voie de la réputation et de la gloire : les intrigues et les mouvemens qui font parvenir , sont comptés parmi les secrets d'une profonde sagesse ; les projets et les négociations, qui arment les hommes les uns contre les autres , et qui font souvent de l'ambition d'un seul l'infortune publique , passent pour étendue de génie et pour supériorité de talenS : l'art d'élever sur un patrimoine obscur une fortune monstrueuse , aux dépens souvent de l'équité et de la bonne foi , est la science des affaires , et la bonne conduite domestique ; enfin le monde a trouvé le secret de rehausser par des titres honorables tous les soins qui se rapportent aux choses d'ici-bas : les actions de la foi toute seule , qui demeureront éternellement, qui formeront l'histoire du siècle à venir, et qui seront gravées durant toute l'éternité sur les colonnes immortelles de la sainte Jérusalem , passent pour des occupations oiseuses et obscures , pour le partage des âmes faibles et bornées, et n'ont rien qui les relève aux yeux des hommes. Et voilà , mes frères , la première raison de notre indifférence pour l'affaire du salut :
nous n'estimons pas assez cette sainte entreprise pour y travailler avec vivacité.
Or, je ne crois pas devoir
ni 'arrêter ici à combattre une illusion si indigne même de la raison. Car, qu'est-ce qui peut rendre un ouvrage glorieux à celui qui l'entreprend? Est-ce la durée et l'immortalité qu'il promet dans la mémoire des hommes? Ah! tous les monumens de l'orgueil périront avec le monde qui les a élevés : tout ce que nous faisons pour la terre aura la même destinée qu'elle :
les victoires et les conquêtes, les entreprises les plus éclatantes , et toute l'histoire des pécheurs , qui embellit le siècle présent , sera effacée du souvenir des hommes; les œuvres du juste toutes seules seront immortelles , écrites à jamais dans le livre de vie, et survivront à la ruine entière de l'univers.
Est-ce la récompense qu'on nous y propose? mais tout ce qui ne peut nous rendre heureux, ne peut aussi nous récompenser ; et on n'en a pas d'autre ici que Dieu même. Est-ce la dignité des occupations auxquelles on vous engage? m-às les soins de la terre les plus honorables sont des jeux auxquels notre erreur a donné des noms sérieux : ici tout est grand; on n'aime que l'auteur de son être; on n'adore que le souverain de l'univers; on ne sert qu'un maître tout-puissant; on ne désire que des biens éternels; on ne fait des projets que pour le ciel; ou ne travaille que pour une couronne immortelle.
Qu'y a-t-il donc de plus glorieux sur la terre, et de plus
digne de l'homme, que les soins de l'éternité ? Les prospérités sont d'honorables inquiétudes ; les emplois éclatans, un esclavage illustre , la réputation est souvent une erreur publique ; les titres et les dignités sont rarement le fruit de la vertu, et ne servent tout au plus qu'à orner nos tombeaux et embellir nos cendres. Les grands talens, si la foi n'en règle l'usage , sont de grandes tentations ; les vastes connaissances, un vent qui enfle et qui corrompt , si la foi n'en corrige le venin ; tout cela n'est grand que par l'usage qu'on en peut faire pour le salut ; la vertu toute seule est estimable pour elle-même.
Cependant si nos concurrens sont plus heureux et plus élevés que nous dans le monde, nous les regardons avec des yeux d'envie; et leur élévation , en humiliant notre orgueil , ranime la vivacité de nos prétentions et de nos espérances : mais lorsque les complices quelquefois de nos plaisirs , changés soudain en de nouveaux hommes , rompent généreusement tous les liens honteux des passions , portés sur les ailes de la grâce , entrent à nos yeux dans la voie du salut, tandis qu'ils nous laissent derrière eux errer eucoie tristement au gré de nos désirs déréglés , nous yoyons d'un œil tranquille le prcwiige de leur changement ; et loin que leur destinée nous fasse envie et réveille en nous de faibles désirs de salut, nous ne pensons peut-être qu'à rempla- 3o.
cer le vule que leur retraite laisse dans le monde; qu'à nous élever à ces postes périlleux d'où ils vieunent de descendre par des vues de foi et de leligion. Que dirai- je ? Nous devenons peut- être les censeurs de leur vertu ; nous cherchons ailleurs que dans les trésors infinis de la grâce, les motifs secrets de leur changement; nous donnons à l'œuvre de Dieu des vues toutes humaines , et nos censures déplorables deviennent la plus dangereuse tentation de leur pénitence. C'est ainsi , ô mou Dieu ! que vous répandez des ténèbres vengeresses sur des cupidités injustes : d'oii vient cela ? nous manquons d'estime pour la sainte entreprise du salut ; première cause de notre indifférence.
En second lieu nous y travaillons avec indolence, parce que nous n'en faisons pas une affaire principale , et que nous ne lui donnons jamais la préférence sur tous nos autres soins. En effet, mes frères, nous voulons tous nous sauver ; les pe'cheurs les plus déplorés ne renoncent pas à celte espérance : nous voulons même que pariai nos œuvres , il s'en trouve toujours quelques-unes qui se rapportent au salut; car nul ne s'abuse jusqu'à croire qu'il méritera la gloire des saints , sans avoir jamais fait une seule démarche pour .s'en rendre digne ; mais où nous nous trompons , c'est dans le rang que nous donnons à ces œuvres parmi les occupa-
SER tioMS qui paild^eiit notre vie.
Et certes, mes frères, les bienséances et les inutilités des commerces , les fonctions d'une charge , les embarras domestiques , les passions et les plaisirs ont leurs temps et leurs momens marqués dans nos journées. Où plaçons - nous l'ou vrage du salut ? Quel rang donnous-nous à ce soin unique sur tous nos autres? En faisons-nous une affaire seulement? Et pour entrer dans le détail de vos mœurs, que faites -vous ])our l'éternité que vous ne rendiez au monde au centuple ? Vous employez quelquefois une légère portion de vos biens en des largesses saintes ; mais qu'est-ce si nous le comparons à ce que vous en sacrifiez tous les jours à vos plaisirs , à vos passions et à vos caprices.'' Vous élevez peutêtre au commencement de vos journées votre espritau Seigneur parla prière ; mais le monde, au sortir de là , ne prend-il pas sa place dans votre cœur , et tout le reste du temps n'est-il pas pour lui ? Vous assistez peut-être exactement chaque jour aux mystères saints; mais sans entrer ici dans les motifs qui souvent vous y conduisent, cet unique exercice de religion n'est-il pas compensé par une journée entière de vie oiseuse et mondaine ? Vous vous faites quelquefois une violence passagère ; vous souffrez peut-être une injure ; vous prenez sur vous pour une obligation de piété : mais ce sont là quelques faits uniques
SER et singuliers qui sortent de l'ordre commun , et qui n'ont jamais de suite ; vous n'en sauriez }>roduire un seul devant le Seigneur , qu'il ne s'en offre mille de l'autre côté que l'ennemi compte pour lui : le salut n'a que vos intervalles; le monde a, poi?r ainsi dire, l'état et le fond ; les niomens sont pour Dieu ; la vie toute entière est pour vous-mêmes.
Je sais, mes frères , que vous sentez vous-mêmes là - dessus l'injustice et le danger de votre conduite ; vous convenez que les agitations du monde , des affaires, des plaisirs , vous occupent presque tout entiers, et qu'il vous reste peu de temps pour penser au salut : mais vous dites, pour vous calmer, que lorsqu'un jour vous serez plus tranquilles ; que des affaires d'une certaine nature seront termi nées; que vous vous serez déchargés sur un aîné des soins de cette dignité ; que certains embarras seront finis; en un mot, que certaines circonstances ne se trouveront plus , vous penserez tout de bon à votre salut , et que l'affaire de l'éternité deviendra alors votre principale affaire.
Mais ce qui vous abuse , c'est que vous regardez le salut comme incompatible avec les occupations attachées à l'état où la pioviàence vous a placés. Car ne pouvez - vous pas eu faire des moyens de banctification ? ne pouvez-vous pas y exercer toutes les vertus chrétiennes ? la pénitence, si ces occupations
sont pénibles? la cléujence , la miséricorde , la justice , si elles vous établissent sur les hommes ? la soumission aux ordres du ciel , si le succès ne répond pas quelquefois à votre attente?
le pardon des injures, si vous y souffrez l'oppression , la calomnie et la violence ? la confiance en Dieu seul , si vous y éprouvez l'injustice ou l'inconstance de vos maîtres ? N'est-il pas des âmes de votre rang et de votre état qui , dans la même situation où vous êtes , mènent une vie pure et chrétienne ? Vous savez bien vous - même qu'on peut trouver Dieu partout : car dans ces momens heureux où vousavezététouchés quelquefois delà grâce , n'est-il pas vrai que tout vous rappelait à Dieu 3 que les périls mêmes de votre état devenaient pour vous des in structions et des remèdes ; que le monde vous dégoûtait du monde même ; que vous trouviez partout le secret d'offrir à Dieu mille sacrifices invisibles , et de faire de vos occupations les plus tumultueuses des sources de rélle>ions saintes ou des occasions salutaires de mérite ?
Que ne cultivez-vous ces impressions de grâce et de salut? Ce n'est pas votre situation, ce sont vos infidélités et vos faiblesses qui les ont éteintes dans vos cœurs.
Aussi , lorsque nous vous disons que le salut doit être l'unique affaire , nous ne prétendons pas que vous renonciez à toutes les autres; vous sortiriez
de l'ordre de Dieu. Nous voulons seulement que vous les rapportiez toutes au salut ; que la piété sanctifie vos occupations ; que la foi les règle; que la religion les anime ; que la crainte du Seigneur les modèi'e; en un mot , que le salut soit comme le centre où elles aboutissent toutes : car d'attendre que vous soyiez plus tranquilles etplusdébarrassésde tous soins pour être plus hommes de bien, outre que c'est une illusion dont le démon se sert pour reculer votre pénitence, c'est un outrage même que vous faites à la religion de Jésus-Christ : vous justifiez les reproches que les ennemis des chrétiens faisaient autrefois contre elle ; il semble que vous la regardez comme incompatible avec les devoirs de prince , de courtisan , d'homme public , de père de famille : vous semblez croire comme eux que l'Évangile ne propose que des maximes funestes à la république ; et que s'il en était cru, il faudrait tout quitter, sortir de la société , renoncer à tous les soins publics , rompre tous les liens de devoir, de bienséance , d'autorité , qui nous unissent aux autres hommes , et vivre comme si l'on était seul sur la terre , au lieu que c'est l'Évangile tout seul qui nous fait remplir ces devoirs comme il faut : au lieu que c'est la religion de Jésus-Christ toute seule qui peut former des princes religieux , des courtisans chrétiens , des magistrats incorruptibles, des maîtres modérés,
SER des sujets fidèles, et maintenir dans une juste harmonie cette variété d'états et de conditions, d'où dépend la tranquillité des peuples et le salut des empires.
Mais pour vous faire mieux sentir l'illusion de ce prétexte , quand vous serez libres d'embarras et dégagés de ces soins extérieurs qui vous détournent aujourd'hui du salut , vos cœurs seront -ils libres des passions?
Les liens injustes et invisibles qui vous arrêtent seront - ils rompus ? Serez-vous rendus à vous-nîêmes?Plus humbles, plus patiens , plus modérés , plus chastes , plus mortifiés ? Ah ! ce ne sont pas les agitations du dehors qui vous retiennent ; c'est le dérèglement du dedans ; c'est le tumulte et la vivacité des passions. Ce n'est pas dans les soins de la fortune et dans l'embarras des événemens et des aiFaires, dit saint Chrysostôme , qu'est la confusion et le trouble , c'est dans les inclinations déréglées de l'âme. Un cœur où Dieu règne est partout tranquille : Non in reriim ei>entii perturbatio ac tumultus , sed in nobis et in anitiiis nostris.Yos soins pour la terre ne sont incompatibles avec le salut , que parce que les affections qui vous y attachent sont criminelles ; ce ne sont pas vos places, ce sont vos penchans qui sont pour vous des écueils. Or ces penchans , vous ne vous en dépouillerez pas comme de vos soins et de vos embarras; ils seront même alors plus vifs , plus indompta-
SER blés que jamais ; ils auront, outre ce fond de faiblesse , qu'ils tirent de votre propre corruption , la force du temps et des années : vous croirez avoir tout fait eu vous ménageant du repos , et vous verrez que vos passions plus vives à mesure qu'elles ne trouveront plus de quoi s'occuper au dehors , tourneront toute leur violence contre vousmêmes ; et vous serez surpris de trouver dans vos propre cœurs les mêmes obstacles que vous ne croyez voir aujourd'hui que dans ce qui vous environne.
Cette lèpre, si j'ose parler ainsi, n'est pas attachée à vos vêtemens , à vos charges , aux murs de vos palais , de sorte que vous puissiez vous en défaire en les quittant ; elle a gagné votre propre chair : ce n'est donc pas en renonçant à vos soins qu'il faut travailler à vous guérir ; c'est en vous purifiant vousmêmes, qu'il faut sanctifier vos soins ; tout est pur à ceux qui sont purs: autrement vos plaies vous suivront jusque dans le loisir de vos solitudes ; semblables à ce roi de Juda dont il est parlé au Livre des rois, lequel eut beau abdiquer sa couronne , remettre tous les soius de la royauté entre les mains de son fils , et se retirer dans le fond de son palais , il y porta la lèpre dont Dieu l'avait frappé, et vit cette plaie honteuse le suivre jusque dans sa retraite.
Les soins extérieurs ne trouvent leur innocence ou leur malignité que dans notre cœur , cl