‹ Bibliothèque sacrée (volume 4)Chapitre 77 sur 77 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Il est vrai , Messieurs , et c*est un ordre établi de Dieu , que l'on n'arrive à la gloire qu'il a préparée à ses élus , que par les tribulations qu'ils souffrent en cette vie , soit parce que cette {^loire étant le fruit des souffrances de Jésus-Christ crucifié, nous devons l'acquérir par les mêmes voies qui nous l'ont méritée , soit que Dieu veuille éprouver la fidélité et la constance de ceux qui le servent , soit que la providence de Dieu qui nous a voulu imposer la nécessité de travailler à notre salut , nous ait voulu aussi exciter à surmonter les obstacles qui s'y rencontrent, par l'espérance d'une éternité bienheureuse.

Aussi toutes les expressions dont l'Écriture-Sainte se sert pour nous marquer cette gloire, renferment ce qu'il faut faire pour y parvenir; et l'on ne saurait presque la définir , que j)ar les peines qu'elle coûte. Qu'est-ce que la gloire ? C'est une récompense. Il faut donc avoir travaillé , avoir servi pour l'obtenir. C'est la couronne de justice ; il faut donc avoir combattu des ennemis : c'e^t le royaume des cieux ; et Jésus- Christ nous apprend qu'il faut

SER le conquérir et l'emporter avec violence : c'est la terre de promission où coulent le lait et le miel ; mais pour s'y établir , il faut avoir passé la mer et traversé le désert aride de ce monde.

C'estenfin la béatitude de l'homme ; mais celte béatitude en cettevie s'applique àla pauvreté, à l'humilité , à la patience.

Telle a été la condition des saints dans le temps de lenr vie mortelle : affligés , persécutés , méprisés par les impies, ils se consolaient de leurs peines dans la vue de la gloire qu'ils attendaient : ils joignaient par leur considération et leur espérance le présent avec l'avenir : ils unissaient leurs triomphes avec leurs combats ; et par ce mélange de travaux et de récompense , ils adoucissaient les uns par les autres. Assurés de recueillir en paix et en joie ce qu'ils avaient semé en tristesses et en larmes ; impatiens d'arriver au terme où la sainteté est récompensée , ils marchaient courageusement par les voies qui y conduisent , quelque rudes qu'elles puissent être. Danslalil)erté qu'ils avaient de choisir, ou la félicité^^de ce monde , ou celle de l'autre vie , ils vivaient de l'esprit , et mettaient , pour me servir des termes de TertuUien , leur corps à part pour mériter la couronne ; et c'est la route que nous devons suivre.

Mais quelque dure et quelque austère que paraisse la religion de ces hommes mortifiés , ne croyez pas qu'elle soit sans dou-

SER ceur et sans récompense dès cette vi^ ; car on se forme une fausse idée de la dévot ion, quand on n'en juge que par les dehors , et qu'on n'en a nulle pratique.

Ou regarde la pénitence comme une vertu meurtrière qui aïïlige l'âme et détruit le corps ; l'application à la prière comme une contrainte fâcheuse qui gêne l'esprit ; la retraite et le silence , comme la marque d'une humeur qui est naturellement chagrine ou qui le devient. On considère ordinairement les justes comme des gens plongés dans une tristesse continuelle , sans repos et sans consolation dans ce monde , ou comme des malheureux volontaires qui s'interdisent les plaisirs par mélancolie , et qui , gémissant sous le joug pesant de la loi et de la crainte de Dieu , traînent leur croix en tristesse , et tout au plus en patience. Les tièdes les blâment , les libertins s'en moquent, et souvent même les honnêtes gens les plaignent. Quelle injustice! dit saint Grégoire; est-ce aux gens du monde à juger ainsi des choses spirituelles ? les ont-ils goûtées? sont -ils entrés dans les voies de Dieu pour décider si elles sont aisées ou difficiles? ont-ils essayé de porter le joug du Seigneur pour savoir s'il est léger ou pesant à ceux qui le portent ? comment trouveraient-ilsagréable ce qu'ils ignorent, dit ce père; et l'apôtre saint Pierre l'avait dit avant lui.

Or , la foi nous apprend sans l'expérience, et l'expérience nous

le peut apprendre sans la foi , qu'il n'y a point dans le monde de gens plus heureux , et je dis même qu'il n'y en a peint d'heureux que ceux qui sont véritablement cljrétiens. Donnez à vos passions toute l'étendue qu'il vous plaira : mettez -vous audessus des lois , et n'ayez , si vous pouvez , que votre volonté pour toute justice : faites-vous un art et une étudedela volupté :

ne refusez rien à vos sens; c'est Dieu qui le dit , non pas moi :

il n'y a point de véritable joie pour les pécheurs, parce qu'ils ne la trouvent pas eux-mêmes, et qu'ils ne la cherchent pas en Dieu. Ils gémissent , malgré qu'ils en aient , sous le poids de leurs péchés ; ennemis des autres et d'eux-mêmes, tourmentés au dehors parJes contradictions qu'ils trouvent en contredisant aux autres , tourmentés au dedans par autant de supl)lices qu'il y a de passions, qu'ils ne peuvent ni satisfaire, tant elles sont insatiables, ni accorder ensemble , tant elles sont contraires les unes aux autres.

Ils ne peuvent être contens ; ou s'ils le sont , dit ^aint Augustin , il n'y a pas de plus grand malheur que de ne pas connaître qu'on est malheureux , et de ne savoir pas qu'une fausse félicité est une véritable misère.

Mais l'apôtre nous apprend , au contraire , que les justes paraissent tristes ; mais qu'ils ont dans le cœur une paix solide et une joie continuelle ; l'oraison , le recueillement, la pénitence,

Saa SER

toutes ces vertus et tous ces exercices de la piété chrétienne ne leur ôtent pas cette modestie et cette attention qui paraît tristesse ; mais ils répandent dans leur âme une joie intérieure et secrète que Dieu maintient , et que rien ne trouble. Qu'est-ce qui troubleraitle repos du juste?

les révolutions et les vicissitudes du monde ? il s'en remet aux ordres de la Providence qui le gouverne. Les scandales qu'y font les impies ? il sait démêler les volontés de Dieu d'avec les malices des hommes. Les persécutions qu'on lui fait ? ce qu'on estime un malheur , il le prend pour une béatitude évangélique.

La perte de nos biens ? il les regarde comme des empêchemens que la fortune aurait pu mettre à son salut. La mort de ses proches? il sait qu'il ne faut pas s'attrister avec excès , comme ceux qui n'ont point d'espérance. D'ailleurs , la connaissance de la vérité , l'intégrité de sa conscience , les grâces qu'il reçoit de Dieu et les services qu'il lui rend , le comblent de consolations spirituelles ; et le mépris même des plaisirs lui est un plaisir très-sensible.

La paix et la joie sont donc le privilège de ceux qui sont à Dieu de tout leur cœur. Mais quand toute la vie ne leur serait qu'affliction et que tristesse, les souffrances de ce temps , dit saint Paul , sont-elles proportionnées à cette gloire à venir , qui sera révélée en nous? quelle tîstdonc cette gloire qu'espèrent

SER les justes ? Élevez votre esprit au-dessus des honneurs , des plaisirs , des richesses et des prospérités que vous connaissez :

c'est la béatitude de l'homme :

c'est la vérité contemplée sans voile et sans nuage : c'est la charité sans aucun mélange d'amour-propre : c'est la vue de Dieu , non plus par images et en énigmes, mais à découvert et face à face ; c'est la jouissance entière et assurée d'uu bien éternel et infini , qu'on aime ardemment, et pourtant sans inquiétude , qu'on possède toujours également', et pourtant sans dégoût : en un mot , c'est Dieu même qui nous rend semblables à lui , pour nous rendre capables de ses communications éternelles , et pour nous faire jouir en notre corps et en notre âme des biens divins et incompréhensibles, qu'il a préparés à ses élus.

Y a-t-il rien de si capable d'exciter nos désirs et d'animer nos espérances? cependant , messieurs, nous vivons comme si nous ne prétendions rien à cette gloire. Quelques satisfactions qu'une trompeuse prospérité nous donne en ce monde , nous font oublier que nous sommes faits pour le ciel. Deux tribus prêtes à passer le Jourdain pour entrer dans la terre promise , demandèrent pour toute grâce (ju'on les laissât demeurer sur le rivage : c'est ici , disaientils , un pays propre à nourrir des troupeaux , donnez-le-nous pour notre partage , c'est tout

SER ce que nous prétendons. Malheureux ! ils découvraient des yeux la terre que Dieu lui-même avait préparée pour être le plus doux séjour et le plus fertile héritage du plus heureux peuple du monde ! S'ils eussent eu de grands déserts ou la mer à traverser encore une fois , s'il eût fallu repasser par des régions ennemies , et courir de nouveaux dangers , leur crainte eût été pardonnable ; mais il ne leur restait que les paisibles eaux du Jourdain à passer. Encore s'ils eussent dit que l'air et les fruits de cette contrée étaient faits pour entretenir les hommes dans une longue santé ou dans une grande abondance? mais ils ont dit, pour toute raison , qu'elle est propre à nourrir des bêtes. C'est à peu près l'erreur de

plusieurs chrétiens , et plût au ciel que ce ne fût pas la nôtre !

Ils souhaiteraient que Dieu les laissât toujours sur la terre , et renonceraient volontiers aux prétentions qu'ils ont sur le ciel.

Ne pouvant s'y arrêter effectivement , ils y arrêtent leurs désirs et leurs espérances. Mais il n'y a donc que le Jourdain à passer , il n'y a qu'un peu de peine à souff'rir : n'importe , cette terre leur plaît , et pourquoi ? parce qu'ils y trouvent de quoi nourrir leurs passions , et de quoi contenter leurs convoitises. Que la foi réveille donc notre zèle , et que la vue des biens célestes que nous attendons , nous fasse oublier et nos plaisirs et nos peines d'ici-bas. ( M. Fléchier j tora. I.)

FIN DU TOME VlNGT-TROlSlEME.

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