‹ Bibliothèque sacrée (volume 4)Chapitre 76 sur 77 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Un des plus grands désordres de l'homme, dans la poursuite de son salut, c'est de ne vouloir pas assez connaître ce qu'il doit à Dieu : il voudrait rendre, dit saint Bernard , la grâce responsable de tout le bien qu'il ne fait pas. Si d'autres s'avancent dans la piété , il croit que le ciel travaille pour eux, et qu'ils sont plus heureux que lui ; et , dans les bons mouvemens qu'il a ressentis , il aime mieux dire qu'ils n'étaient pas assez forts , que d'avouer qu'il n'en a pas été touché , tant on est porté à se justifier aux dépens même de la bonté et de la miséricorde de Dieu. Ce n'est pas qu'on ne rende à la grandeur de Dieu la gloire qui lui est due. On reconnaît qu'on peut tout avec lui, et que sans lui on ne ])eut rien ; qu'on n'est que péché et que faiblesse , et qu'on a besoin de sa force et de sa justice. Ou voudrait bien se sauver; mais on s'imagine toujours que Dieu ne fait pas assez de son côté: on se confesse pécheur, et l'on voudrait être délivré de son péciié sans se donner la peine de le

comballre : on a même del'humililé, maison ne peut vaincre sa paresse. De là vient qu'on se décharge d'une partie de ses devoirs, et que dans la pensée où l'on est d'avoir moins reçu , on se croit aussi moins obligé : de là vient qu'on n'ose rien entreprendre pour son salut, sous prétexte qu'on sent sa faiblesse, et que d'ailleurs on ne se croit pas assez secouru ; de là vient enfin que , n'ayant ni assez de confiance pour les grâces qu'on attend , ni assez de reconnaissance pour celles qu'on a reçues, on perd le fruit des unes et l'espérance des autres , et l'onjdemeure dans les voies de la perdition.

Je dis , messieurs , que Dieu a fait de son côté ce qu'il fallait pour vous rendre saints. Il vous a régénérés , et en vertu de cette régénération spirituelle, il vous a appelés à la sainteté , et vous a donné le droit et le pouvoir de vous y maintenir; c'est la doctrine constante des apôtres dans leurs épîtres canoniques.

Espérez, dit saint Pierre , à la grâce qui vous a été donnée par la révélation de Jésus-Christ , comme des enfans d'obéissance, et soyez saints dans toute la conduite de votre vie, conformément à celui qui vous a appelés. Pour nous apprendre qu'ayant reçu ces premières influences de la sainteté de Jésus- Christ, et étant comme marqués à son caractère, ils peuveut et doivent conserver cette innocence. Saint Paul, presque par-

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tout où il écrit aux fidèles nouvellement baptisés, les appelle saints et amis de Dieu. Est-ce pour leur donner bonne opinion de leur piété naissante , et pour établir le royaume de Jésus- Christ par une complaisance humaine? il ne croit pas que Dieu veuille être glorifié par le mensonge. Est-ce pour les porter tout d'un coup à une perfection dont ils ne sont pas encore capables? il sait s'accommoder à la portée des faibles, et nourrir de lait cette enfance spirituelle, jusqu'à ce qu'elle puisse supporter une nourriture plus solide.

Est-ce pour leur donner dispense , sur ce titre de sainteté, des plus difficiles et des plus nobles vertus du christianisme?

il leur enseigne au contraire qu'il faut aspirer aux dons plus parfaits, et qu'on ne peut être couronné sans avoir auparavant combattu. Son dessein, est donc de les avertir de leur devoir, non-seulement à cause de la dignité qu'ils ont reçue en Jésus- Christ, mais à cause de la vie conforme à Jésus-Christ , à laquelle ils sont engagés, afin que, comme ils ont été sanctifiés en lui, ilsviveut saintement comme lui.

C'est sur ce fondement que saint Augustin, expliquant cette parole du psaume , Seigneur, gardez mon âme, parce que je suis saint, dit cjue chaque chrétien peut et doit oser dire qu'il est saint. Ce n'est pas le sentiment d'un cœur rempli d'orgueil , c'est la confession d'un

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cœur touché (le reconnaissance, rite; c'est un avantage que la j

Si vous vous croyez saint par piété de nos pères nous a pro- '

vous-même, étant pécheur de curé, et que nous n'avons pas -;

votre nature, vous êtes superbe; soutenu par la nôtre. L'iniio- l

si, étant fidèle en Jésus-Christ cence que nous avions reçue, 1

et membre de Jésus-Christ, vous n'a duré qu'autant que la fai- ;

ne reconnaissez pas que vous blesse de l'âge nous a tenus dans

êtessaintpar sa grâce; vous êtes l'impuissance de la perdre; les

ingrat , si vous dites que vous passions se sont saisies de notre •;

avez de quoi vous sanctifier par âme; l'esprit du monde a pré- j

vous-même, vous vous faites un valu , dès que nous avons été en -j

honneur que vous ne méritez état de le connaître ; et nous :

pas ; car qu'avez-vous que vous avons cessé d'être fidèles aussi- i

n'ayiez reçu? Si vous ne dites tôt que nous sommes devenus ^

pas que vous êtes saint, après raisonnables. Cependant il y a ;

que Dieu vous a sanctifié, vous des saints : oui, messieurs, il y j

faites tort au chef dont vous êtes en a parmi ceux que nous rêvé- ^

membre. C'est le raisonnement ronj aujourd'hui, qui ont su ,

decesaint docteur; d'où je con- conserver cette grâce, dont la |

dus que la vocation du chré- vie a été une piété non intcr- ]

tien est une vocation à la sain- rompue , que ni l'éclat des hon-

teté dans le dessein de Dieu , et nenrs et des pompes du monde, !

un- engagement à la sainteté ni la commodité des richesses , '

dans la conduite de l'homme, ni la douceur des plaisirs n'ont ,

parla grâce qui lui a été donnée jamais pu détourner des voies \

dans le baptême : grâce qui est de la justice, et qui, malgré .

la source de toutes les bciiédic- toutes les sollicitations de la j

lions spirituelles, et qu'on ne chair et du sang, ont observé ■

compte ])resque pour rien. fidèlement toutes les conditions ,

Car, qui est-ce qui, pour ra- et toutes les lois de cette prenimer sa foi languissante, la mière alliance, ramène quelquefois à son ori- Mais en vain donnerionsgine? qui est-ce qui , se mode- nous aujourd'hui de tels modérant dans les prospérités de la les, et il suffit de vous avoir dit vie, se souvient que son jour que , soit justes , soit pécheurs , heureux est celui où il devient c'est la volonté de Dieu que enfant de Dieu? qui est-ce qui , vous soyicz saints, ou par la juspour mieux connaître et pour tice, ou parla pénitence. Dieu punir sévèrement les infidélités étant infiniment parfait, ne qu'il a faites à Dieu , rajipelle peut vouloir être que ce qu'il en son esprit ou renouvelle les est , et ne peut avoir d'autre fin promesses qu'il lui a faites? au dedans de lui que lui-même; J nous portons le nom de chré- mais étant infiniment bon, et j tiens sans réflexion et sans mé- voulant se communiquer , il ^

veut quelque chose hors de lui, mais toujours par rapport à lui , c'est la perfection de ses créatures. Or, comme notre perfection consiste à lui ressembler, et que c'est notre sanctification qui nous donne ces traits de ressemblance avec lui, il nous oblige à être saints à cause qu'il est saint lui-même. C'est à celte fin qu'il rapporte tous les biens qu'il nous fait : car ce n'est proprement ni les richesses, ni les prospérités, ni les grandeurs, ni les avantages de la nature et de la fortune que Dieu veut que nous ayions , quoique tous ces dons viennent de lui ; mais c'est précisément notre sanctification : c'est le seul point auquel toute la volonté de Dieu se réduit sur nous : tout le reste nous est donné comme moyen. Étesvous riches? c'est afin que vous vous sanctifiiez par le bon usage des richesses : êtes-vous éclairés? c'est afin que vos connaissances vous rendent plus exacts dans l'accomplissement de vos devoirs : êtes-vous grands dans le monde? c'est afin que vous usiez de ce monde comme si vous n'en usiez pas. Tout ce que Dieu a fait pour vous, tout ce que vous devez faire pour Dieu, est fait à cette intention , et c'est la seule chose nécessaire.

En quoi l'aveuglement des gens du monde est déplorable , quand nous leur exposons les devoirc du christianisme, l'esprit de mortification , de pénitence, de renoncement à soimême , la haine du péché , la

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fuite du siècle et de ses engagemens criminels : quand nous disons à celui-ci : Jusqu'à quand serez-vous emporté par vos passions ou dissipé par vos affaires?

quelques heures de votre oisiveté ne seraient-elles pas bien employées à la prière ? ne sauriez-vous convertir en aumônes les folles dépenses que vous faites? éloignez- vous de ces objets qui vous sont occasion de scandale et de chute , et cherchez dans les sacremens que vous négligez un asile à votre innocence. Quand nous disons à celle-là : A quoi bon ce soin de plaire, celte passion des parures et des ajustemens, cette perte du tem})S , qui est la chose du monde la plus précieuse ; à quoi bon un eitiploi toujours vain et le plus souvent pernicieux ?

soyez ornée de pudeur et de modestie , selon le conseil de l'apôtre ; vivez dans la retraite; quittez le monde avant qu'il vous quitte , et faites par vertu ce qu'il vous faudra faire par raison et par bienséance, on nous répond d'ordinaire, comme pour se justifier : Nous serions des saints si nous vivions ainsi , comme si ce n'était pas la vocation et la fin de tous les chrétiens que d'être saints, mais une œuvre de surérogation et de conseil! comme si l'esprit qu'ils ont reçu n'était pas un esprit de sainteté ! comme si tous les préceptes de la morale chrétienne n'étaient pas autant de leçons de sainteté! comme si tous les chefs particuliers far

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lesquels ils seront jugés n'étaient pas tous réduits à celui de la sainteté! C'est donc la volonté de Dieu que chacun de nous se sanctifie par les exercices d'une sincère piété, et par un culte spirituel et raisonnable. Or , messieurs , cette volonté n'est pas stérile; il faut qu'il nous donne pour cela les grâces qui sont nécessaires. Il serait indigne de sa bonté de nous appeler à un état où il nous serait impossible d'arriver. Ce serait se moquer des pécheurs et insulter à leurs misères, de leur dire, Levez-vous et marchez, comme au paralytique de l'Evangile, et de les laisser dans la langueur et dans l'impuissance de se relever.

11 vaut donc mieux accuser votre lâcheté, que de yjous plaindre du peu de secours qu'il vous a donné. Ne vous a-t-il pas rachetés? ne vous a-t-il pas envoyé son Esprit? n'a-t-ilpas satisfait pour vos péchés ? j'atteste ici votre conscience. Quels moyens n'a- 1- il pas employés pour votre salut? inspirations, grâces, bienfaits , espérances de ses promesses, menaces de ses, jugemens , dégoûts du monde, rien n'a pu vous gagner. Ne dites donc pas que Dieu ne vous a pas touché le cœur, dites plutôt que votre cœur est endurci :

vous n'avez eu que trop de grâces , mais vous n'avez pas travaillé de votre côté à l'ouvrage de votre salut.

Je sais bien que Dieu , par un effet extraordinaire de sa puissauce, pourrait nous sanctifier

SER indépendamment de ces austères pratiques , mais il y a de certains moyens et un certain ordre que la sagesse divine a établis pour la conduite de notre salut, auxquels il faut nous assujétir. Cet ordre et ces moyens , c'est de veiller sur nous, c'est d'agir et de souffrir pour Jésus- Christ. Par là , il retire les hommes de la paresse ; il les tient dans une circonspection et dans une crainte salutaire ; il exerce leur foi , et il occupe leur charité; il leur fait plus estimer les choses qu'ils acquièrent avec plus de peine ; il leur fait sentir, dans ces emplois laborieux, la punition de leurs péchés dans les pratiques de la vertu même. Ce sont là les voies par où les saints ont marché :

la grâce ne leur a pas manqué , mais ils n'ont pas manqué à la grâce. Ne vous excusez donc pas sur les secours que vous croyez n'avoir pas reçus, ni sur cette prétendue impossibilité de vous sauver dans votre condition , puisqu'on peut vous convaincre aujourd'hui par des exemples.

SECONDÉ PARTIE

Pour peu de disposition que nousayionsà la vertu, rien n'est si capable de nous y porter que l'exemple. On peut interpréter les lois et les préceptes ; on peut contredire le raisonnement par le raisonnement; on peut douter des miracles qui sont audessus de notre portée : pour l'exemple, il faut s'y rendre; c'est un fait qui porte avec lui

SER sa preuve et son évidence. C'est pour cela que Dieu a suscité dans Ions les temps des hommes excellens en sainteté et en vertu, afin qu'on connût ce qu'on {pouvait espérer de sa grâce : la religion s'est accrue par cette succession de mœurs ; et, comme il y a dans l'Eglise une tradition de doctrine qui y conserve la pureté de la foi, et qui sert à convaincre les hérétiques qui la combattent , il y a de même une tradition d'actions qui , passant de saints en saints et de siècle en siècle , sert à établir la piété, et à confondre les mauvais chrétiens qui la dérèglent , et les faibles qui la relâchent.

Mais il faut chercher dans le ciel de tels exemples; car encore que les gens de bien qui sont vivans puissent exciter en nous une louable émulation , l'Église n'oserait nous les proposer solennellement. Leur vertu peut être douteuse , surtout aujourd'hui qu'on ne sait plus à quoi s'en tenir pour la dévotion, et qu'on se trouve souvent en danger ou d'approuver la fausse, ou de condamner la véritable, tant elles sont confondues! le conseil que l'apôtre donne d'éprouver et de discerner les esprits , ne fut jamais plus nécessaire. Parmi tant d'illusions et d'artifices, la charité qui croit tout , se trouve presque forcée d'être soupçonneuse : et si , selon le précepte de l'Evangile, il faut avoir la simplicité de la colombe , pour ne pas juger témérairement, il faut avoir aussi la

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prudence du serpent, pour s'empêcher d'être trompé.

D'ailleurs , la vertu des justes en ce monde n'est pas parfaite :

il leur reste toujours certaines faiblesses que la nature entretient, et que Dieu même laisse pour leur servir comme de contre-poids, de peur qu'ils ne s'élèvent dans la vue de leur sainteté. Telle est même notre corruption , qu'il arrive souvent qu'au lieu de nous édifier des grandes qualités qu'ils ont, nous cherchons leurs moindres défauts pour en faire des sujets ^le scandale ou de raillerie. De plus, qui est-ce qui peut répondre de leur persévérance? ils portent leur sainteté comme un trésor dans un vase fragile, et sont obligés, par plus grande sûreté, de vivre dans la retraite et dans le silence , et de cacher, autant qu'ils peuvent, leurs vertus sous le voile de l'humilité.

Enfin , ils sont tellement mêlés en ce monde, qu'ils sont confondus et comme étouffés dans la multitude des médians. De là vient que la plupart des hommes s'autorisent du nombre et de la coutume , et disent : Si c'était mal, tout le monde serait perdu ; au lieu que dans toutes les règles de la raison , il faudrait dire : Hélas! si tant de gens périssent , pourquoi veux-je périr avec eux?

11 nous faut donc , pour objet de notre i.nitation , une vertu qui soit solide et certaine , c'està-dire, qui vienne de Dieu comme de sa source . et qui retourne à

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Dieu comme à sa fin; qui soit consommée, et qui ne soit plus mêlée de ces imperfections qui en sont inséparables durant le cours de celte vie ; qui soitconstanle dans sa durée , en sorte qu'elle ne puisse point être ébranlée par les tentations; enfin, qui soit séparée du commerce des médians et de la contagion du mauvais exemple.

Tels sont les saints qui nous sont représentés aujourd'hui.

Leur sainteté ne peut être suspecte, puisqu'elle est approuvée et couronnée de Dieu même ; ils ont été purifiés par le feu de la charité ou par le feu de la pénitence , et ils sont entrés ainsi dans le sanctuaire du Dieu vivant où l'Écriture nous enseigne qu'il n'entre rien d'impur et de souillé. La cupidité est éteinte en eux ; ils ont choisi la meilleure part qui ne leur sera point ôtée ; et comme ils n'ont plus de relation qu'avec Dieu seul, ils louent sa bonté, ils adorent sa grandeur, et jouissent éternellement de sa f^loire.

Voilà ce qui nous est proposé.

Mais parce que les exemples les plus touchans sont ceux qui ont avec nous plus de proportion et de ressemblance, et parce que ordinairement on cherche à se justifier du peu de soin qu'on a de son salut , par les difficultés qu'on trouve ou qu'on se figure dans sa condition. Dieu veut bien aujourd'hui tirer , pour ainsi dire , le voile (jui couvre le paradis, et faire voir à chacun de nous quelques-un?

SER de ces esprits bienheureux , qui, ayant eu les mêmes peines, et les ayant généreusement surmontées , nous encouragent ou nous condamnent par leur exemple. Saint Jean nous représente le ciel rempli d'une troupe innombrable de saints de tout âge , de toute nation , de toute qualité, de tout sexe. Il n'y a point de difTérence ni d'acception de personnes en Dieu; le ciel est la patrie commune de toutes sortes de fidèles. Les pauvres y sont admis , les riches n'en sont pas exclus ; et, devant le trône de Dieu, tel qu'il nous est représenté dans l'apocalypse, il y a des malheureux qui s'y Consolent de leurs peines, des martyrs dont on couronne la patience , des vierges qui triomphent de leurs tyrans après leurs supplices, des rois qui jettent respectueusement aux pieds de l'agneau leurs sceptres et leurs cauronnes, pour marquer qu'il n'y a point d'état qui n'y puisse prétendre. Dieu , par sa providence , a sanctifié tant de sujets difTérens, afin que toutes sortes d'hommes servent aux fins pour lesquelles ils ont été destinés :

car, comme dans la création du monde , Dieu commanda aux plantes de porter leur fruit , cliacune, selon son espèce, dans la régénération spirituelle il a commandé à tous les chrétiens de jtroduire les fruits des bonnes œuvres , chacun selon sa vocation particulière , pour faire voir encore les divers effets, ou, selon les termes de l'apôtre , les

formes différentes de sa grâce, devoirs de la religion, en les

qui conduit les uns par les ans- regardant comme impraticables

térités de la pénitence, les au- avec son état, ou pour se par-

tres par les douceurs de la cba- donner les fautes qu'on fait dans

rite, quelques-uns par l'obser- son état, en les regardant com-

yance des conseils, plusieurs par me inévitables et nécessaires.

les devoirs d'une piété com- Si ces raisons ne vous touchent

mune , et tous portant à la pas, je n'ai qu'à vous produire

même sainteté, afin que per- ici des saints, qui, dans le mê-

sonne ne se défie de la grâce, et me rang et dans les mêmes em-

que chacun puisse se retrouver plois que vous, se sont sauvés

dans cette multitude de miséri- delà corruption du monde. Les

corde , en voyant ce grand nom- uns , dans une dignité suprême,

bre de bienheureux qui sont pouvant toutcequ'ils voulaient,

au-dessus de nous , selon l'apô- n'ont rien voulu que de juste et

tre , comme une nuée de té- de raisonnable ; les autres, em-

moins qui forment la plénitude ployés ]iour le bien public, ont

des saints, et composent la con- exercé les charges sans orrueil

damnation des pécheurs : c'est et sans avarice: ceux-ci, accom-

enfin par là qu'il nous rend inex- modant la politique à la reli-

c usa blés ; car ces hommes de gion , et non pas la religion à la

même profession et de même politique, ont trouvé le moyen

naissance que nous, ont eu les de servir leur prince sans enga-

même obstacles. Ils n'ont pas ger leur conscience, rendant à

été, dit saint Grégoire, d'une César ce qui est à César, et à

nature plus excellente , mais Dieu ce qui est à Dieu. Ceux-là

d'une vie plus régulière. Ils ont administré la justice sans

n'ont pas ignoré les vices, mais faveur et sans intérêt, comme

ils les ont évités et les ont vain- ayant eux-mêmes un juge à qui

eus ; et ils nous ont appris par ils répondraient de tous leurs

la vie pénible qu'ils ont menée, jugemens. Pourquoi donc ne les

à ne pas flatter notre négligence ; imiterez- vous pas? N'avez-vous

et, par le bonheur éternel dont pas le même l'>angile qu'eux ?

ils jouissent , de ne pas désespé- n'élaient-ils pas de la même

rer de notre salut. profession que vous? Jésus-

Que ])ersonnc donc ne se per- Christ est-il mort pour eux et

suade quesa condition est unob- non pas pour vous? Les mêmes

stacle à sa sanctification; qu'on commencemens qui leur ont été

ne peut vivre dans le monde faciles voussont-ilsimpossiblcs?

que selon les règles du monHe , I^.taient-ilsplushabiifsque vous?

etque la cour est un lieu où l'on Suivez donc leur exemple : Êles-

ne peut se sanctifier; car c'est vous plus habiles qu'eux? Pro-

souveut un prétexte dont on se fitez-donc de vos lumières,

sert , ou pour se dispenser des Je sais bien que nous ne soni-

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mes pas tous appelés à uu même degré de sainteté. Saint Paul nous avertit que tout le monde n'est pas fait pour être apôtre ; et Jésus-Christ nous enseigne qu'il y a plusieurs demeures dans la maison de son Père. Il y a des âmes, dit saint Augustin , que Dieu , par une grâce particulière, détache de toutes les choses créées, qui ne tiennent presque plus à la terre par aucun endroit , et qui s'élèvent sans peine à la plus sublime vertu : mais il y en a qui se trouvent engagées dans le commerce du monde par l'ordre même de la providence de Dieu, qui ne s'avancent que peu à peu, qui sont faibles , mais qui sont humbles , fidèles et circonspectes. Les premières sont comme des aigles qui percent les nues par la force de leurs oraisc)ns, qui pénètrent les grandes vérités, qui regardent le soleil de justice. Lesaulressontconiuie des colombes qui gémissent de leurs imperfections , qui ne volent que terre à terre , et qui ne laissent pas d'arriver par celte médiocrité de ver lu à la perfection qui leur est propre.

Pour mieux comprendre ici , rejuarquez avec moi , messieurs, qu'il y a dans le christianisme un état de perfection et une perfection d'état. L'état de perfection est une condition de vie qui , détachant le chrétien du inonde , le lie plus étroitement à Dieu, en lui consacrant d'une façon particulière ou par des vœux exprès , les biens du corps,

SER de l'esprit et de la fortune; tels sont ceux qui , par une charité surabondante, suivant le conseil de Jésus -Christ, vendent leurs biçns pour en donner le revenu aux pauvres; tels sont ceux qui, par un zèle de religion, ont donné leur vie pour la vérité ou pour la justice , et pour le secours du prochain ; tels sont ceux qui, renonçant aux plaisirs, même légitimes, ont conservé dans un corps mortel une pureté toute évangélique. Mais la perfection de l'état consiste dans la pratique des vertus qui conviennent à chacun dans sa profession particulière , parce que Dieu a ses élus partout , et qu'il lesconduit par des moyens proportionnés à leur condition ; les rois par la justice , les sujets par l'obéissance ; les riches par les aumônes, les pauvres pv-^r la patience ; les pasteurs par la charité et par la vigilance sur leur troupeau ; les pères par l'éducation cluétienne de leurs enfans, et par le règlement de leur famille.

Sur quoi l'on peut faire deux réflexions. La première , qu'encore que ceux qui se letirent dans les cloîtres embras ent un genre de vie plus évangélique et plus saint que celui que vous exercez dans le monde; si vous accomplissez mieux vos devoirs, quoique communs, qu'ils n'accomplissent les leurs, ils sont dans un état plus parfait que vous; mais vous êtes plus parfaits qu'eux. La seconde réflexion, c'est qu'il n'y a point

SER de tentation plus daugereus que celle de sortir des bornes de son état, sous l'apparence d'un plus grand bien qu'on croit pouvoir faire : car il prend à l'esprit humain je ne sais quelle inquiétude , même dans les affaires du salut , qui fait qu'il a bien de la peine à se tenir dans la place où il doit être, et où Dieu l'a mis. Ceux qui sont destinés à la retraite, veulent, sous des prétextes de charité , renouer commerce avec le monde.

Au lieu de songer à leur salut en particulier, ils veulent faire voir qu'ils sont propres à travaillera celui des autres : ainsi, s'embarrassant insensiblement des affaires et des intrigues du siècle, dont ils devraient être séparés, en pensant à sauver les âmes d'autrui, ils viennent à perdre la leur. Ceux qui sont appelés à l'action et au service du prochain , veulent , à contretemps , faire les contemplatifs.

C'est ainsi qu'un magistrat, sous prétexte d'oraison et de piété , devient souvent chagrin et inaccessible à ceux qui ont besoin de son secours, et qu'occupé inutilement à des prières que Dieu ne lui demande pas , il lasse la patience des malheureux, que Dieu lui ordonne d''^couter favorablement , lorsqu'il traîne en longueur la justice qu'il doit leur rendre.

C'est ainsi qu'une femme dont la vocation est de se renfermer dans les soins et dans les devoirs de sa famille, va souvent d'église en église, de directeur eu direc-

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leur; et qu'entrant dans toutes les parties de dévotion qui se présentent , elle ne néglige que celle qui lui est propre, qui est d'élever ses enfans , et de régler son domestique. Rien n'est si commun que ces dévotions prises de travers. On cherche , non pas ce qui convient , mais ce qui plaît et ce qui paraît davantage.

Chacun veut être saint, non pas selon sa vocation , mais selon son humeur. On néglige ses véritables devoirs pour s'en faire d'autres à sa fantaisie. De là vient qu'on s'empresse , qu'on se consume vainement , qu'on n'a ni le mérite de son état , ni celui des autres , et qu'on ressemble à ces arbres qui , ayant été transplantés mal à propos , jettent tout au plus quelques feuilles , et ne prennent plus racine , ni dans la terre où on les met , ni dans la terre d'où on les tire.

Que chacun demeure donc dans sa vocation , dit l'apôtre ; que Moïse lève les mains sur la montagne , il est destiné à prier pour Israël ; que Josué combatte contre Amalec , Dieu lui a donné les ennemis de son peuple à vaincre ; que Joseph soit chargé de l'administration de l'Egypte , Dieu l'a établi sur ce royaume.

C'est ainsi que les saints , dont nous renouvelons aujourd'iiui la mémoire , sont parvenus à la sainteté. Les emplois où ils ont été engagés et l'affaire de leur salut ont été pour eux la même chose ; et de quelque profession qu'ils aient été , ils se sont ren-

dus saints pour nous apprendre par leur exemple à ne nous point excuser sur notre condition , et pour nous faire voir , par les récompenses qu'ils ont reçues , à ne pas nous effrayer de l'austérité de la vie.

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