‹ Bibliothèque sulpicienne ou Histoire littéraire de la compagnie de Saint-Sulpice (volume 2)Chapitre 193 sur 275 · II · texte numérisé non relu

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ne lui furent « pas inutiles », et qui fixèrent son « attention sur quelques aspects importants, notamment sur le petit nombre d'articulations de l'iroquois, et sur les lacunes laissées par M. Cuoq dans son livre » (1).

Je ne parle pas de l'italien. En 1859, étant à Luchon pour sa santé, M. Largeteau traduisit trois entretiens de la première des Nuits romaines au tombeau des Scipions, par Alexandre Verri. Travail « abandonné plus tard », écrit-il : peut-être ce travail était-il trop facile.

On raconte que, pour arriver jusqu'au savant Ducrotay de Blainville travaillant « dans un sombre cabinet », le « disciple studieux » admis à se présenter « devait traverser un triple rempart, mélange confus de livres, de dessins originaux, de préparations anatomiques, de microscopes mal assurés; et il n'était pas moins laborieux de se procurer un siège que difficile de le placer » (2).

La chambre de M. Largeteau, au moins vers la fin de sa vie, présentait un aspect semblable. La bonne grâce avec laquelle on y était accueilli ne diminuait rien des difficultés que l'on rencontrait quelquefois à s'y installer. Il n'en fallait pas moins déplacer ou côtoyer des montagnes de grammaires, de rudiments, de dictionnaires, de lexiques, de vocabulaires, de glossaires, ayant pour objet toutes sortes de langues, d'idiomes, de dialectes, de patois : — albanais, alfour, allemand, anglais, arménien, aunisien; — bambara, barmane, basque, béarnais, bourguignon, bressan, breton, brésilien;

— castillan, catalan, celtique, cigain, cophte; — dajak, danois; — égyptien; — finnois, forézien, franco-normand; — galibi, gascon, genevois; — hollandais, hongrois, hottentot;

— indoustan; — japonais; — kabyle, kurde; — lillois, lombard, lorrain; — malai, malgache, mantchou, mentonais, messin, mexicain; — néerlandais; — occitanien, océanien, othoni; — persan, picard, piémontais, poitevin, polonais, pongoué, portugais; — roumain, russe; — saintongeais,

(1) Lettre du 18 septembre 1867.

(2) P. Flourens, Éloges historiques lus dans les séances publiques de l'Académie des Sciences; Paris, 1856, t. II, p. 304, 305.

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sanscrit, sarde, sechuana, sicilien, suédois, suisse, syriaque; — tahiti, thibélain, toscan, tupy, turc, tzaconien; — vendéen; — wallon, wolof, etc., etc. J'en passe, et des meilleurs; car cette énumération n'a absolument rien d'imaginaire, et elle n'est défectueuse qu'en ce qu'elle est incomplète.

Quoi! direz-vous tout effrayé, M. Largeteau savait-il donc toutes ces langues? — Non, assurément; mais il savait un peu de toutes et beaucoup de quelques-unes. Voyez plutôt les marges de ces livres : voyez aussi celles de tous les ouvrages qu'il a lus traitant d'agriculture, d'archéologie, de botanique, d'ethnographie, de géologie, de géographie, d'histoire, de mythologie, d'ornithologie, de zoologie, etc., dans leurs rapports avec la philologie; et comptez, si vous le pouvez, comptez tous les termes soulignés, annotés, comparés avec leurs semblables ou analogues dans d'autres langues.

Ce n'est pas tout. Regardez, au dedans et au dehors de ces volumes, ce nombre infini de morceaux de papiers de toutes dimensions, noircis en totalité ou en partie, au crayon ou à la plume, de mots, de consonnes, de voyelles, d'accents prosodiques, de références et de notes cueillies dans les bibliothèques publiques et les bibliothèques privées de la province et de la capitale. Il y a là des dictionnaires entiers, à l'état où se trouvait le Glossaire latin de Du Cange avant qu'il fût imprimé.

Ajoutez à tout cela les renseignements demandés et reçus par l'infatigable chercheur, qui mettait à contribution les cinq parties du monde, les ignorants aussi bien que les savants, et des savants tels que Frédéric Mistral ; Emmanuel Cosquin; comte Th. de Puymaigre; vicomte de la Villemarqué; D'Arbois de Jubainville; Régnier, de l'Institut; Foucaux et Julien Vinson, professeurs au Collège de France; Max Muller, professeur à l'Université d'Oxford ; Spera, professeur à Cava de Tirreni; Pitre, de Palerme, lequel s'excuse gracieusement du retard d'une de ses lettres sur ce que, dans l'intervalle qui s'est écoulé entre le commencement et la fin, il est devenu padre d'una bella bambina.

Voilà, pour ceux qui ne les ont pas vus de près, voilà une

idée approximative des matériaux philologiques amoncelés par M. Largeteau dans l'espace d'environ vingt-cinq ans (1).

Eh bien ! quel a été, pour le public, le résultat de cet immense travail ? Hélas ! bien peu de chose. Nous avons, à l'état d'imprimé : 1° des fragments — pourquoi rien que des fragments f — d'une lettre sur la prononciation latine, insérée, avec observations de son destinataire, dans L'Aquitaine des 1er et 8 avril 1866 (p. 556-560 et 569-571), sous le pseudonyme de L. Argentel; 2° trois notes philologiques dans la Causerie littéraire sur les patois et sur le poème patois intitulé La Rabagassade (Bordeaux, 1879, p. 8, 12-15, 18-22); 3° quelques notes plus étendues, et également philologiques, sur le texte réédité du Discours véritable du premier exploit d'armes faict en Guienne, en l'abbaye de Saint-Ferme, le 12 octobre 1615, par quelques prétendus Reformateurs d' Estât (Bordeaux, 1879, p. 32-52). Elles n'eurent pas auprès des critiques tout le succès qu'eussent désiré les amis de M. Largeteau (2). On doit l'attribuer, en partie du moins, au défaut d'espace, qui ne permit pas à l'érudit philologue de mettre en évidence ses principes et sa méthode (3).

Il faut croire qu'il eût été plus heureux, parce qu'il eût été plus à son aise, dans l'ouvrage qu'il méditait depuis longtemps, et dont le but était la justification des doctrines de l'Église sur le terrain de la philologie. Car la foi si vive de M. Largeteau ne lui permettait pas de voir avec indifférence l'erreur, parée du faux nom de science, régner partout,

(l)Une personne qui visitait un jour M. Largeteau, considérant la vie de reclus qu'il menait et la constance avec laquelle il demeurait confiné dans un coin obscur du vaste champ de la science, lui dit qu'il ressemblait au hanneton sous sa feuille. Prise de ce côté, la comparaison, quoique peu gracieuse, était néanmoins assez juste : car, pour rester dans le même ordre d'idées, M. Largeteau ne pouvait évidemment être assimilé à ce brillant enfant de l'air qui va errant et volti. géant de tous côtés, sans jamais se fixer nulle part.

(2) Cfr. Revue de Gascogne, juillet 1879, t. XX, p. 339, 340.

(3) M. Largeteau a aussi envoyé quelques Questions et quelques Réponses, toujours signées L. Argentel, à L' Intermédiaire des Chercheurs et des curieux pendant les années 1883 et 1884.

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dans les revues, dans les Sociétés savantes, dans les chaires et dans les écoles où, trop souvent, ce qu'il y a de plus gratuit, ce sont les assertions erronées du professeur. Quand M. Largeteau tombait sur ce sujet — et cela lui arrivait souvent, — on sentait mieux encore combien profondément il aimait l'Église et les âmes (1).

Quelle était l'idée principale de cet ouvrage qui, par l'originalité, par la hardiesse peut-être de quelques-unes de ses vues, eût certainement attiré l'attention et très probablement les anathèmes des savants ? Bien des fois, on a prié M. Largeteau de mettre son plan par écrit, au moins pour soulager sa mémoire; jamais il n'en trouva le loisir. Aussi, le côté positif de ses opinions en cette matière nous est-il moins connu que le côté négatif. Voici ce que je trouve là-dessus dans la lettre citée déjà* plusieurs fois : « A peu près tout ce qui a été écrit, même par des chrétiens de bonne foi, sur la formation, l'altération du langage, de l'alphabet, des langues, est entaché de cette affreuse théorie du développement progressif de l'homme, contre laquelle tous mes prolégomènes avaient pour but de vous armer. Je ne vous ai donné, à cet égard, que des hypothèses; mais comme elles sont aussi solides que celles de nos adversaires, elles suffisent pour les tenir en échec, et pour vous autoriser à voir des déformations et des reculs partout où ces Messieur? enregistrent des créations et des progrès. » — « Non, disait il, l'homme n'est pas parti de la connaissance purement sensitive de l'animal pour s'élever par degrés aux idées générales de la raison; mais, au contraire, il a commencé par exprimer des idées générales dans son langage » (2).

Quant à l'exécution de son entreprise, M. Largeteau serait-

(1) Il eut dans le temps une controverse épistolaire avec un de ses anciens amis d'enfance sur quelques points de dogme, et si l'ambition fut plus forte que ses arguments, elle ne put cependant éteindre sa charité. Dans ses dernières années, M. Largeteau rendit à cette personne, qui l'ignore encore, un service dont je fus l'occasion, et qui certainement n'a pas nui à la fortune politique de cet élu du suffrage universel.

(2) Note communiquée par un confrère de M. Largeteau.

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il parvenu h rassembler et coordonner dans un tout harmonieux et bien lié les innombrables molécules qui devaient composer son édifice? C'est fort douteux. A la fin de 1884, il pouvait malheureusement dire, avec plus de raison encore, ce qu'il écrivait à la fin de 1876 : « J'ai souvent rêvé de composer l'ouvrage qui répondrait à vos désirs. On m'a beaucoup pressé d'y mettre la main; mais toujours quelques points noirs à éclaircir m'ont tenu en défiance de moi-même; et puis, l'obsession de mille charges et affaires m'a ravi le temps dont j'aurais eu besoin pour courir après la lumière ou pour emmagasiner dans des notes présentables mes petites découvertes. Je n'ai que des embryons tachygraphiques entassés pêle-mêle dans tous les coins, au milieu desquels j'aurai bien du mal à me retrouver, si jamais le bon Dieu permet que je m'arme de la truelle pour échafauder tout cela en édifice. Cette permission me sera-t-elle accordée? Je ne puis le prévoir, et je suis, pour le moment, moins pourvu de temps libre que jamais. Puis, je deviens vieux, de plus en plus

souffreteux Ah! beaux rêves! Enfin, beaux rêves, si vous

vous réalisiez jamais, mon petit serait le premier à vous

voir paraître au jour, et vous iriez, où qu'il fût, sous une jolie couverture bleue, verte ou jaune, lui souhaiter le bonjour et lui demander le baptême d'une belle larme de joie et d'amitié ». — Hélas ! le digne objet de ces tendresses n'a eu, comme nous tous, d'autres larmes à verser que des larmes de tristesse et de regret.

Mais enfin, ne possède-t-on pas au moins quelque fragment de l'œuvre, qui soit de nature à donner une idée de l'ouvrier, quelques pages capables d'intéresser les rares amateurs de philologie comparée? Pour répondre à l'aimable invitation de M. Léonce Couture, qui lui avait gracieusement offert l'hospitalité dans la Revue de Gascogne, M. Largeteau avait choisi comme matière de ses premières causeries le sujet qu'il avait le plus étudié, La pupille de l'œil. Il se proposait d'exposer « ce qu'on peut dire de l'analogie métaphorique qui existe entre des langues très éloignées les unes des autres en apparence, par rapport aux noms de la prunelle de

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l'œil, appelée fille, fille d' œil, petit homme, enfant des yeux, etc., etc. ». Le plan de cet article comprenait six questions : M. Largeleau n'a traité que la première, et peut-être incomplètement, dans les vingt pages de sa « rédaction » imparfaite.

Voilà tout ce qu'il a laissé (1). C'est bien le cas de répéter avec lui : « Vanité des vanités : vanité la science, excepté celle d'aimer Dieu de tout son cœur, en attendant le Paradis ».

M. Largeteau le voit encore mieux aujourd'hui.

Depuis quelque temps, l'état de sa santé offrait des symptômes de maladie inquiétants pour l'avenir. Cependant, il continuait à remplir toutes ses fonctions, à suivre tous les exercices de la Communauté.

Le mardi 30 décembre 1884, après avoir soupe comme à l'ordinaire, il se rendit à la chapelle avec les séminaristes pour y réciter Y Angélus. C'est quelques minutes après qu'ils furent sortis pour prendre la récréation, c'est aux pieds des saints Tabernacles et dans l'acte même de la prière que M. Largeteau fut subitement frappé d'apoplexie.

Le médecin appelé et venu en toute hâte déclara le mal sans remède. A neuf heures du soir, l'Extrême-Onction fut administrée au malade, qui, à partir de ce moment, ne parla plus durant les cinq jours qu'il vécut encore. Cependant, il donnait, par intervalles, des preuves qu'il avait conscience de lui-même, et plusieurs fois on le vit prendre spontanément le crucifix et le baiser affectueusement.

Ce cher malade eût été infailliblement sauvé si, pour le guérir, il avait suffi des soins, des veilles, des larmes et des prières de ses confrères et des séminaristes. Mais Dieu vou-

(1) M. Largeteau avait aussi fait de nombreuses recherches historiques et philologiques sur les jeux d'enfants, Enfin, pour ne rien omettre de ce qui concerne ses manuscrits, j'indiquerai encore un cahier de quarante pages, portant pour titre : Humbles remarques sur l'Étude intitulée : Du nom de Dieu, etc. Cette Étude avait paru dans les Annales de philosophie chrétienne, et a pour auteur M. le baron d'Anselme.

lait récompenser la tendre piété qui avait sanctifié toute sa vie. 11 mourut vers midi et quart, le dimanche 4 janvier 1885, veille du jour anniversaire de sa naissance, et, par conséquent, le jour même où il achevait sa 54e année.

Son corps fut exposé dans l'ancienne chapelle du grand séminaire, et les prières pour le repos de son âme s'y succédèrent jour et nuit sans interruption, jusqu'au moment des obsèques, mercredi matin, 7 janvier.

M. le Supérieur du grand séminaire fit la levée du corps et célébra la messe, qui fut chantée avec une douce et imposante gravité. Le chant que l'on entendit après l'élévation, très touchant en soi, avait encore cela de particulièrement attendrissant que le défunt lui-même en était l'auteur. C'était donc bien lui, de toute façon, qui, par une voix empruntée, disait aux nombreux amis présents et priant autour de son cercueil : Miseremini rnel, miseremini mei , saltem vos amici mei, quia manus Domini tetigit me.

M. Delmas, ancien Supérieur du grand séminaire de Bordeaux, était spontanément accouru de Toulouse pour rendre les derniers devoirs à ce dévoué confrère qui l'avait tant aimé. Il voulut bien faire l'absoute et réciter les dernières prières.

Puis, un char funèbre, accompagné par un directeur du grand séminaire, emporta le corps à Guîtres, où il devait être enterré. Toute la ville fut présente aux cérémonies de la sépulture. L'éloge du défunt fut prononcé successivement par M. Lussac, son cousin germain, et par M. Hovyn de Tranchère, dont la voix fut bientôt étouffée par ses propres sanglots.

Enfin, on déposa le corps de M. Largeleau dans le caveau de sa famille.

Il repose là, au milieu des siens, tout près de sa pieuse mère, loin, beaucoup trop loin de ses confrères et de ses chers séminaristes, privés de la consolation de prier, chaque mercredi, sur sa tombe. Mais il n'est pas besoin d'une inscription gravée sur une croix de bois ou de pierre pour le rappeler à leur mémoire : tous ceux qui ont aimé M. Lar-

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geteau, c'est-à-dire tous ceux qui l'ont connu, garderont de lui un souvenir impérissable. Combien lui devront une reconnaissance éternelle f

En terminant cette notice bien imparfaite, je crois inutile de déclarer que je n'ai pas prétendu faire ici un éloge : la modestie de M. Largeteau ne l'eût pas souffert, et d'ailleurs, pour louer comme il le mérite un ami qui n'est plus, il ne suffit pas de l'avoir beaucoup pleuré.

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