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professeur d'Écriture-Sainte, et pour fin l'étude et l'amour des Saints Livres.
Plus tard, M. Largeteau écrivait à un séminariste en qui il avait découvert et peut-être insufflé le goût de la philologie : « Permettez-moi, cher enfant, de vous conjurer de ne pas trop vous lancer dans ces recherches attachantes pendant votre grand séminaire. A votre âge, j'ai été, moi qui vous parle, tenu à cet égard sous une consigne très sévère par mon vénéré père directeur, que je remplace maintenant dans la chaire d'hébreu. L'hébreu seul, c'est tout ce qu'il consentait à me permettre, et pas même la permission de faire un brin d'italien. Je devais, m'assurait cet homme si sage et si savant, trouver dans la suite tout assez de temps pour pousser ma pointe. J'ai constaté qu'il ne s'était pas trompé, et je le remercierai toujours de m'avoir ôté les occasions de manquer les études sérieuses et si variées qui font le programme normal des années du séminaire. »
M. Largeteau reçut la tonsure à Noël de l'année 1849; les Ordres mineurs deux ans après, en décembre 1851 ; le sous-diaconat à la Trinité de 1852, et le diaconat à Noël 1853. A cette dernière date, il était depuis environ deux mois professeur de sixième au petit séminaire de Bordeaux.
Au mois d'octobre 1854, il rentra au grand séminaire pour achever sa préparation au sacerdoce. 11 fut ordonné prêtre le 23 décembre, et quelques jours après, il avait la douleur et la consolation en même temps d'administrer les derniers sacrements à sa grand'mère.
Puis il remonta dans sa chaire de sixième, qu'il conserva encore un an, et qu'il échangea ensuite contre celle de quatrième.
Pour savoir ce que fut M. Largeteau sur ce premier théâtre de son zèle, il faudrait avoir été le disciple de ce maître dévoué à ses élèves, les instruisant, les stimulant, les amusant, les charmant de toutes manières. Il faudrait avoir vécu avec ce confrère toujours aimable, toujours obligeant, toujours spirituel au milieu de quantité d'hommes d'esprit, toujours fécond en saillies toujours neuves et toujours pi-
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quantes. Il faudrait avoir assisté à ces réunions littéraires privées, où chacun apportait le fruit de son travail, et où tel futur lauréat des Jeux-Floraux lisait des études sur Homère aussi bien pensées que bien écrites. Il faudrait même avoir suivi M. Largeteau hors du petit séminaire, dans cette chapelle des Sœurs de l'Espérance, où, chaque dimanche, il prononçait des exhortations préparées avec soin et dans lesquelles son âme passait tout entière. Celui qui n'a eu aucun de ces bonheurs n'en peut dire autre chose, sinon que, parmi les professeurs de cette époque restés justement célèbres, M. Largeteau avait acquis et a gardé sa part et son genre de célébrité.
Il avait particulièrement le don de rendre le travail attrayant à ses élèves, et cela, du moins en partie, par l'emploi d'un moyen attrayant sans doute en lui-même, mais auquel on reproche généralement de nuire quelquefois au travail. M. Largeteau composait en français des pièces de théâtre; puis, il les faisait traduire en latin et jouer dans cette langue par ses élèves. C'est ainsi qu'il fit représenter, au mois d'août de l'année 1857 (1), le Martyre de saint Laurent, drame chrétien en quatre actes (2); et en 1861, Les trois jeunes hommes dans la fournaise, drame biblique, également en quatre actes. La pièce préparée pour l'année 1859 avait pour titre : Joseph vendu par ses frères. M. Largeteau avait tracé l'esquisse de chaque scène; mais un mal de jambes, qui l'obligea à se retirer durant six mois auprès de sa mère, ne lui permit pas de pousser sa rédaction au delà du premier acte.
Toutes ces pièces avaient beaucoup de succès, parce que les acteurs étaient bien exercés, M. Largeteau réussissant admirablement, là comme ailleurs, à représenter les personnages qu'il mettait en scène. Il ne réussissait pas moins bien, grâce à la sagacité de son esprit, à caractériser par un mot,
(1) Le jour même de l'octave de saint Laurent, 17 août.
(2) Les marges du manuscrit original sont couvertes de notes pleines d'érudition historique et littéraire, justifiant les paroles mises dans la bouche des personnages, ou indiquant les sources qui les ont inspirées. L'auteur avait profondément étudié son sujet.
à peindre par un trait, une posture, une démarche, une physionomie.
Le plus célèbre de tous ses drames latins, celui qui est resté au théâtre du petit séminaire (1), porte ce titre aussi singulier que l'idée même qui a présidé à la composition de la pièce : Do vestem Pauperi; Comédie en un Acte, tirée des exemples de la Grammaire latine de Lhomond; 1862. « Je me fais un plaisir, dit M. Largeteau dans sa préface, d'offrir à la jeunesse studieuse, que j'ai toujours aimée par goût et longtemps par devoir, cette récréation latine sur le Rudiment, cause de tant de larmes. J'espère aussi qu'elle ne sera pas sans utilité. J'ai déjà constaté l'intérêt que, après la représentation de cette pièce, les règles de la Grammaire latine prenaient pour ceux qui en avaient été les acteurs, ou même les simples spectateurs. Toutes les reparties de ce dialogue sont empruntées aux exemples de la Grammaire latine de Lhomond, la mieux appropriée à l'esprit des enfants, et la plus répandue dans les maisons d'éducation. On conviendra sans peine que l'idée est assez originale; et c'est là le principal mérite de ce petit factum. Car il était difficile de créer une intrigue bien mouvementée, en s'astreignant, comme je l'ai fait, à n'employer que les exemples de la grammaire, tirés de tous les côtés, juxtaposés pour le mieux, et respectés, sauf quelques rares exceptions pour le cas des noms, le temps des Verbes, ou quelques expressions d'un emploi impossible, dans toute l'intégrité de leur texte. »
D'autres fois, c'était le tour des opéras, dont les paroles étaient composées par le professeur de quatrième sur des airs connus. En 1859, on assista à la « Descente d'Orphée aux enfers, scène bouffe », où figurent Pluton, Cerbère, Proserpine et Orphée, qui demande, obtient, emporte empaquetée au fond d'un panier, et perd une seconde fois l'ombre de sa chère Eurydice.
L'année précédente, on avait entendu « Philémon etBaucis, grand pot-pourri dramatique, par A. Lebayardois et Com-
(1) Il a été joué en janvier 1883 par les élèves de quatrième.
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pagnie ». M. Largeteau eut, en effet, pour collaborateur dans cette pièce un de ses amis, connu, lui aussi, par ses drames, M. Thibaut, alors professeur de rhétorique au petit séminaire. Pendant un de leurs voyages, M. Thibaut entame tout à coup la conversation par cette phrase qui lui était familière : « Dites donc, cher Arisle, si nous faisions un drame! Tenez; Philémon et Baucis, renouvelé des Grecs ». Aussitôt, les deux poètes se mettent à l'œuvre, ou plutôt s'abandonnent à leur verve : le libretto est composé, et à leur retour, il ne reste plus à M. Largeteau qu'à faire l'accompagnement de l'orchestre pour la partie musicale (1).
Car M. Largeteau possédait aussi à un haut degré le sens musical, de même qu'il avait sur la musique et le chant des principes très arrêtés.
VArmana prouvençau de 1882 (p. 93, 9i) contenait une romance intitulée Lou saut de Marot, composée par M. V. Lieulaud.
M. Largeteau ayant fait, sur ces paroles, une mélodie, elle fut envoyée par M. Lieutaud, à l'insu du compositeur et sous son pseudonyme, L. Argentel, au concours musical de Digne, et le 20 mai 1883, elle y obtint une mention honorable. Le rapporteur, cependant, fut inexact en qualifiant la composition de M. Largeteau d' « air ancien et oublié que son auteur avait fait revivre par le charme de la musique ». « Cette mélodie, au contraire, dit M. Lieutaud, est aussi neuve que fraîche ».
Sans parler de plusieurs cantiques et morceaux de plainchant qu'il a arrangés et harmonies, il a composé plusieurs mélodies avec accompagnement. Trois ont été imprimées sous la signature L. Argentel. Elles ont pour titre : Je voudrais être l'hirondelle, Mon Père, et Dors, mon petit frère. Ce sont des pièces de vers tirées du recueil intitulé : Fleurs de cyprès. M. Largeteau, quelques jours avant sa mort, cor-
(1) M. Largeteau composa encore d'autres dialogues amusants, comme, Les freluquets citadins et le bon sens campagnard ; /." consulte; Le sort de bêtise, scène saintongeaise; Après lu grand'rnesse, la lecture du journal avec commentaires, scène gavache.
rigeait les épreuves de la dernière de ces mélodies, et comme l'air en est un peu plaintif, on l'a joué sur l'orgue à la cérémonie des obsèques de l'auteur (i).
Musicien, M. Largeteau, nous l'avons vu, était aussi poète. Entre autres pièces qui méritent d'être mentionnées, on a de lui en manuscrit : Petit billet trouvé dans le bec d'un oiseau à la fin d'une soirée de tours d'escamotage (1852); Souhaits de bonne fête (1855) et Souhaits de bonne année (1856) à mon frère; Pour la décoration de M. Lataste (1er février 1860); le Testament de Jacob (Genèse, xlix), traduit sur l'hébreu, en partie littéralement, en partie avec commentaire (1866); le Psaume L, Miserere meî, Deus; La Foi, effusion chrétienne et biblique, véritable « effusion » d'une âme animée du souffle divin, où sont poétiquement fondus ensemble plus de cent passages tirés des saintes Écritures. Jamais M. Largeteau ne lisait ce petit poème sans être ému jusqu'aux larmes. « J'entends, lui écrivait, le 16 janvier 1877, un ami qui était venu le voir dans la Gironde, j'entends encore vos aimables cantates; je vois les larmes que vous versiez en nous disant avec tant d'âme vos vers sur la foi ».
On retrouve la même inspiration, le même accent de piété, mais plus affectueux encore et plus tendre, dans les Vingtcinq cantiques pour trois voix — paroles françaises avec accompagnement d'orgue ou de piano — divisés en deux suites, par ïabbé Roura, maître de chapelle de l'église Notre-Dame de Bordeaux. Ces « paroles françaises » sont de M. Largeteau, qui les donna à M. Roura en 1859. II y a dans ce recueil dix cantiques au Saint Sacrement et quinze à la Sainte-Vierge. Un de ceux-ci, Rosa mystica, est aussi imprimé dans les Soirées poétiques et religieuses de M. Ernest Lureau, qui voulut devoir « à l'amitié ce chant tout parfumé en l'honneur de Marie » (2).
Pendant les vacances, M. Largeteau faisait ordinairement quelque voyage, où son esprit curieux et observateur trouvait
(1) Al. Largeteau jouait aussi très bien de l'orgue, du flageolet, de la flûte, du violoncelle et de la contrebasse.
(2) Paris, 1861, in-8°, p. 95, 96.
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à s'instruire tout en se délassant. En 1857, il visita Paris et Londres, en prêtre autant qu'en touriste.
Au sortir du cimetière du Père-Lachaise, à Paris, il écrit au crayon sur son carnet : « La cité morte domine la cité vivante comme une menace de toutes les heures. D'en bas on la voit, cette menace, et on ferme les yeux; puis on les retourne d'un autre côté pour chercher quelque plaisir ou quelque trésor. On s'obstine à travailler pour bien vivre, et nul ne songe à travailler pour bien mourir. Pourtant, il faudra mourir! Eh! ne sont-ils pas morts tous ces hommes dont les restes sont entassés côte à côte sur les flancs de cette montagne funéraire ? Les uns ont laissé un nom éternisé dans la mémoire des hommes ou sur le marbre; les autres sont ensevelis dans un oubli éternel sous cette terre commune, ou derrière ces cyprès où la croix et les noms se pressent et se cachent mutuellement dans un amalgame confus, image du désordre de la mort; mais tous sont morts... Auparavant, c'était l'état provisoire : désormais, c'est l'état définitif. Il en sera ainsi pour nous. Oh ! ne nous bornons pas à travailler pour le provisoire; travaillons pour ce qui est définitif. »
Après une réunion du soir à Notre-Dame des Victoires, il crayonne encore ces mots : « Que la Religion est belle! Elle prie pour des milliers d'àmes recommandées, pour les justes et les pécheurs, pour les affaires du Ciel et pour celles de la vie présente; et à cent cinquante lieues de distance, on est en communauté de prières avec d'autres enfants de Marie réunis à Verdelais ! »
Quelquefois, M. Largeteau partait avec M. Thibaut, le grand voyageur bien connu des Bordelais, et les deux amis faisaient, sans se séparer, de très longs voyages. Aux vacances de I806, ils allèrent en Italie. Outre leurs aventures communes, que M. Largeteau racontait avec toute son originalité personnelle et néanmoins avec toute l'exactitude d'un témoin oculaire, il avait quelque fois les siennes particulières. « Nous jouons de malheur, écrit-il sur son carnet à quelque distance de Bologne : j'ai perdu hier il) f r , aujourd'hui
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mon parapluie et la canne de M. L... » Il en était souvent ainsi dans ses voyages, sans parler de mille autres incidents plus imprévus et qui n'arrivaient qu'à lui (1).
Les pèlerins de Rome et de Lorette firent, deux ans après et toujours ensemble, le pèlerinage de Terre-Sainte. Ils partirent de Bordeaux le 19 août 1858; mais, arrivé au Port- Sainte-Marie, l'un d'eux — lequel? — s'aperçoit qu'il a oublié son passeport! Il fallut en obtenir un autre, non sans peine, à Marseille.
On arriva à Jérusalem le 7 septembre, et le 14, M. Largeteau écrivit à sa mère « le bonheur de l'indigne pèlerin qui visite les lieux consacrés par la présence du divin Sauveur. Nous sommes allés à Bethléem, dit-il. Bethléem! quel lieu cher à la foi ! J'ai dit la messe dans la grotte de la Nativité... Je prie beaucoup pour vous dans tous les sanctuaires ».
Nos deux pèlerins étaient de retour à Marseille le 17 octobre, et quelques jours après, ils rentraient à Bordeaux.
Le triste état où ils avaient vu la religion catholique en Orient était encore présent à leur esprit, lorsque l'abbé Bourgade passa à Bordeaux en 1860. Ce missionnaire d'Afrique, auteur des Soirées de Carthage et de plusieurs autres écrits, venait de fonder la Croisade pacifique ou Association de
(1) Si, par exemple, il était écrit qu'il devait perdre ses lunettes en chemin de fer, elles ne tombaient pas sur la voie, ce qui eût été un accident vulgaire : elles s'insinuaient avec une précision mathématique entre le vasistas baissé et la paroi du wagon. Ainsi encore, une fois, M. Largeteau est invité, pendant les vacances, par le curé de la paroisse de X*** à aller adorer le Saint-Sacrement exposé dans son église, le jour de l'Adoration perpétuelle. M. Largeteau n'oublie pas le jour indiqué : il part de Bordeaux, persuadé que la paroisse Z*** est bien le but de son voyage, et cette fois, il ne manque pas le train. Arrivé à la station où il devait en effet descendre, il se fait conduire à la paroisse Z***, trouve le village dans une tranquillité qui le surprend, découvre son erreur, remonte dans sa voiture que, par bonheur, il n'avait pas renvoyée, et arrive enfin dans la paroisse X*** avant les vêpres. Celui que le vénérable curé d'Ars appelait le grappin, et que M. Largeteau nommait Mclchior, lui jouait souvent des tours semblables, que l'aimable victime racontait ensuite avec autant d'édification que de charme.
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Saint-Louis, laquelle, comme ses ouvrages, avait pour but la conversion des musulmans. Prié de recommander cette œuvre de zèle aux Bordelais, M. Largeteau le fit dans une lettre éloquente, qu'il adressa au Messager catholique de la province ecclésiastique de Bordeaux. « Ah! Monsieur, dit-il, contribuons à la régénération de ces peuples. Qui sait si ce n'est pas par là seulement que nous obtiendrons de ne pas dégénérer nous-mêmes entièrement? Levons-nous, prêtres, fidèles, et faisons briller sur l'Orient cette lumière que nous en reçûmes jadis (1).
Deux ans après, le Messager insérail une autre lettre de M. Largeteau recommandant l'œuvre, ou, comme dirait le P. Martial de Brives, les premiers soupirs de la muse séraphique d'un de ses amis, les Soirées poétiques et religieuses de M. Ernest Lureau (2). A lui seul, ce petit compte rendu justifierait ce qu'on a écrit de M. Largeteau le lendemain de sa mort : « Son goût littéraire était exquis. Esprit fin et d'une sagacité merveilleuse, il était maître dans l'art de juger et d'apprécier un ouvrage » (3).
Lorsqu'il écrivait sa seconde lettre au Messager, M. Largeteau avait dit un éternel adieu à sa chaire de quatrième et à toutes celles auxquelles son mérite et son ancienneté dans le petit séminaire lui donnaient droit de prétendre; et sans s'inquiéter des railleries qui accompagnèrent sa détermination, il était bravement redevenu séminariste. Depuis longtemps, il se sentait attiré vers la Compagnie de Saint-Sulpice. 11 avait, d'accord avec ses directeurs, formé le dessein d'y entrer; mais pour l'exécuter, il lui fallait l'assentiment du cardinal Donnet. Tous ceux qui, sous son long épiscopat, ont été appelés de Dieu à travailler, hors du diocèse, à la sanctification du peuple ou du clergé, ont eu le loisir d'examiner à leur aise et de mûrir leur vocation. Il ne pouvait en être autrement, et à bien plus forte raison, pour le « cher petit orateur » de Guîtres. Cependant, à la fin de l'année 1800, l'ar-
(1) Numéro du 7 avril 1860, pag. 210-215.
(2) Messager catholique de Bordeaux, 22 février 1862, pag. 118-122.
(3) Guienne du 6 janvier 1885 ; article signé, E. L.
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chevêque se laissa fléchir. Il consentit à accorder une autorisation qu'il avait précédemment donnée à un autre qui n'en usait pas parce qu'il se sentait plus justement appelé à d'autres destinées; et comme expression de sa bienveillance envers M. Largeteau, le vénéré cardinal écrivit de sa propre main et lui envoya la lettre suivante :
« Bordeaux, 24 décembre 1860.
« Mon cher enfant; Ma déjà si ancienne estime et affection pour Saint-Sulpice souffrait du refus que j'avais cru devoir opposer à votre départ. Puisque vous persévérez dans votre demande, et que M. le Supérieur du petit séminaire peut vous remplacer, allez où Dieu vous appelle. Si votre santé ou votre goût vous rappelaient parmi nous, mon cœur et mes bras vous resteront ouverts. Votre tout affectionné, — Ferdinand, cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux. »
« Dirupisti vincula me a », tels sont les premiers mots tombés des lèvres et de la plume de M. Largeteau après son arrivée au séminaire de Saint-Sulpice, en octobre 1861. « Oui, c'est vous, mon Dieu, qui avez brisé mes liens; et voici que vous m'en donnez d'autres plus conformes à vos vues sur moi et aux aspirations de mon âme. Il est pénible sans doute, à trente et un ans, de rentrer dans la vie de séminaire en qualité d'élève, de vivre à côté de jeunes gens qui ne nous connaissent pas et ne tiennent pas à nous connaître. Vous l'avez voulu, mon Dieu, je vous en remercie. »
Le postulant supporta courageusement les épreuves de cette première année et de l'année suivante, qu'il passa au noviciat de la Solitude. Son attachement à la Compagnie de Saint- Sulpice ne fit même que croître avec le temps, et dans ses entretiens privés comme dans ses entretiens publics, il répétait souvent qu'il préférait sa vocation à toute autre. Quand il entendait le récit des tribulations ordinairement inséparables des positions élevées, quand il voyait les déceptions ou le succès des ambitieux de tous les genres et de tous les degrés, il était bien rare qu'il retint au fond de son cœur cette exclamation toujours prête à s'en échapper et toujours justifiée
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par les prémisses : « Ah ! il vaut encore mieux être sulpicien ! »
Au mois de septembre 1863, on l'envoya au grand séminaire d'Aix-en-Provence pour enseigner l'Écriture-Sainte. Il y expliqua le prophète Isaïe. En même temps, il était chargé du soin des cérémonies.
L'année suivante, il alla à Avignon, où il professa d'abord la philosophie; mais, au bout de quelque temps, il fut de nouveau appliqué à son enseignement de prédilection, celui de TÉcriture-Sainle. Il excellait surtout à expliquer le sens littéral de nos Saints Livres, grâce à la connaissance profonde qu'il avait de l'hébreu et des langues orientales. Néanmoins, en dehors de quelques notes pour son cours ou pour l'usage de ses élèves, il n'a laissé, sur cette partie de la science sacrée, d'autres travaux que quelques traductions dont je parlerai plus loin.
En 1866, M. Largeteau fut prié de donner ses soins à la 3e édition de la grammaire hébraïque du P. Slaughter (I). D'après M. Lieutaud, à qui je dois ce renseignement confirmé en partie par des notes manuscrites de M. Largeteau, son travail consista d'abord dans la correction typographique du texte déjà publié, ce qui, en cette matière, n'est pas peu de chose. De plus, il fit une note sur la nature du Kametz (p. 3), et une autre sur la prononciation du Aajin (p. 2), prononciation qu'il avait apprise en Orient. Enfin, on doit au nouvel éditeur : 1° le n° 4 de Y Appendix pro gutturalibus (p. 47); 2° les paradigmes des verbes qui viennent après (p. 48-53); 3° les Annotationes pro verbo tertiœ gutturalis (p. 54), et 4° le verbe quiescent de la page 68.
Lorsque, en 1868, Msr Rivet, évoque de Dijon, confia à la
(1) Grammatica hebraïca, auctore Edwardo Slaughter S. J., diligenter emendata, variis accessionibus locupletata à Vincentio F. Castellini linguœ arabicœ in roinano archigymnasio professore, et curante J. J. L. Barges in Academiâ Parisiensi linguœ hebraicœ professore ; editio tertia, notis et tabellis aucta et in meliorem ordinem digesta; Parisiis, 1867, in-8° de 128 pages. Quoiqu'elle porte la date de 18G7, cette édition avait paru avant la lin de l'année 1866.
Compagnie de Saint-Sulpice la direction de son grand séminaire, M. Largeteau fut désigné pour y faire les cours d'Écriture-Sainte et de liturgie. Par son affabilité, par sa science, par sa parole facile, vive, pittoresque, en un mot par toutes ses qualités de cœur et d'esprit, il contribua beaucoup à concilier aux nouveaux directeurs l'estime et l'affection des Dijonnais.
« Quand, en 1870, dit la circulaire nécrologique du Supérieur général de Saint-Sulpice, les mobiles de la Côte-d'Or furent appelés sous les drapeaux et tentèrent de repousser les Allemands qui envahissaient la Bourgogne, il se forma une ambulance composée principalement de séminaristes qui devaient faire l'office d'infirmiers. M. Largeteau les accompagna en qualité d'aumônier auxiliaire (1). Il se fit remarquer dans cette fonction, nouvelle pour lui, par son tact et sa prudence dans les rapports qu'il eut avec les médecins et la partie laïque de l'ambulance; mais il veilla surtout sur les séminaristes, afin de les maintenir dans l'esprit de leur vocation et leur faire accomplir les exercices de piété, autant que les circonstances le permettaient. 11 leur donnait tous les soirs des conseils pratiques et le sujet d'oraison pour le lendemain.
» La campagne fut de courte durée. Les Prussiens renversèrent tous les obstacles qu'on avait essayé de leur opposer. La résistance étant devenue impossible, M. Largeteau dut rentrer à Dijon avec les séminaristes ; mais continuant l'œuvre qu'il avait entreprise jusqu'à ce que le séminaire pût reprendre ses exercices, il se dévoua aux blessés et malades qui se trouvaient dans les ambulances de la ville et dans celle du séminaire. 11 put, au moyen de la connaissance qu'il
(1) L'aumônier en titre était le P. Gironnet, de l'Ordre des Frères- Prêcheurs, du couvent de Dijon. M3r Rivet écrivit à M. Largeteau, la veille de son départ, 21 octobre 1870, la lettre suivante : « Je vous adresse en forme de celebret la permission de quitter vos fonctions au grand séminaire, de vous éloigner du diocèse pour trois mois, et d'aller avec mes dix séminaristes-infirmiers, que je vous confie et recommande paternellement, vous consacrer aux charitables fonctions d'aumônier de l'ambulance internationale pour la Côte-d'Or ».
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avait de l'allemand et de l'italien, rendre des services pour la confession des blessés et des varioleux, soit Prussiens, soit Garibaldiens, et en ramener quelques-uns à des sentiments chrétiens.
» Il fut atteint lui-même de la petite vérole, et après sa guérison, il reprit avec plus de dévouement ce ministère de charité, et il épuisa pour les malades ses petites ressources ». Petites, elles devaient l'être après toutes ces campagnes et surtout après l'escroquerie dont sa bonne foi fut victime (1); car, même en temps ordinaire, M. Largeteau n'eut jamais de trésor, sa charité ne sachant rien refuser aux nécessiteux, ni même — chose plus admirable, — aux emprunteurs.
Après la mort de M. Larrieu, supérieur du grand séminaire de Bordeaux, M. Largeteau revint parmi nous. Son départ excita dans le clergé de Dijon les plus vifs regrets. L'évêque lui exprima les siens par cette lettre affectueuse :
« Dijon, le 29 septembre 1870.
» Allez, mon cher abbé, là où la Providence vous appelle. Mes vœux vous y accompagneront, ainsi que mes paternels souvenirs. Je ne veux pas vous dire que je regrette votre départ de Dijon, puisque telle est la volonté de Dieu. Mais j'aime à vous remercier du bel ordre et du bon état dans lequel vous avez eu le courage et le talent de mettre notre bibliothèque. Si nous pouvions vous oublier, nos livres nous le reprocheraient assurément.
» Ci-jointe une petite image qui, placée dans votre bréviaire, vous rappellera quelquefois, je l'espère, le vieil évêque de Dijon, et lui vaudra une petite prière en retour des sentiments qu'il vous adresse et de la bénédiction qu'il vous
(1) Un soldat italien, malade à l'hôpital de Dijon, réussit, par son habileté dans l'art de feindre, à se taire acheter par M. Largeteau un habillement complet, dont le prix (environ cent francs) devait lui être restitué bientôt par le bénéficiaire lui-même. Les habits neufs aidèrent beaucoup, paraît-il, au prompt rétablissement de la santé du Garibaldien. Quand il jugea que l'air natal et le ciel d'Italie pouvaient faire le reste, il délogea sans dire adieu à son bienfaiteur, qui ne fut remboursé que... par sa mère.
envoie pour adieux en N.-S. Jésus-Christ. — François, évêque de Dijon. »
Les séminaristes de Dijon ne pouvaient rester insensibles à une perte qui les touchait de si près. De son côté, M. Largeteau, en se séparant d'eux, avait aussi à faire un sacrifice, et il le fit courageusement. La preuve de ces sentiments réciproques est dans une lettre qu'il écrivit, quelques mois après son départ, à un séminariste dijonnais qui lui a toujours conservé et témoigné depuis une affection vraiment filiale. Les paroles qu'on va lire et celles qu'on lira également plus loin, malgré l'ardeur des sentiments qu'elles respirent, ne donneront pourtant qu'une idée bien imparfaite de ce qu'il y avait de tendresse, de force et de courage dans le cœur de M. Largeteau, particulièrement quand il s'agissait du bien général ou de celui de ses amis :
« Cher enfant, vous me parlez de larmes versées; je voudrais les avoir là, ces larmes d'ami, pour en faire un baume aux blessures toujours vives que j'ai rapportées de Dijon; ce cher Dijon, où j'ai eu les plus grandes consolations de ma vie, et où, moi aussi, j'ai pleuré, si vous saviez combien! surtout au départ... Dieu est maître et toujours bon, toujours père; donc il faut toujours l'aimer, toujours baiser sa main, toujours aimer sa volonté et l'accomplir de bon cœur, même lorsqu'elle nous exile de Dijon. Priez pour que je ne manque pas à ce devoir, que je tiens à accomplir comme il faut... En finissant, mon amitié ne peut s'empêcher de vous déclarer que la plus grande de toutes les études est celle de la sainteté; que la première de toutes les occupations est le devoir; que la seule grande et belle pratique est celle d'aimer Dieu de tout notre cœur, et qu'en attendant le Paradis, où tout viendra aboutir à cela, il n'y a ici-bas que vanité des vanités : vanité la science, vanité les lettres, vanité les arts, vanité le plaisir, même celui de voir et d'embrasser ceux qu'on aime... »
Tous les Bordelais qui connaissaient M. Largeteau applaudirent au choix des supérieurs dont la décision le fixait parmi nous. Ceux à qui il était connu seulement de réputation s'es-
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timèrent heureux d'avoir à étudier sous un maître qu'ils entendaient chaque jour vanter sous le rapport de l'habileté et de la science. Aussi le professeur eut-il à Bordeaux, dans la chaire d'Écriture- Sainte, des succès tout semblables à ceux qu'il avait eus précédemment à Dijon.
Dans une autre chaire, le prédicateur ne produisit pas des impressions moins efficaces ni moins heureuses. On rapporte que, après son premier sermon donné à la retraite d'octobre 1876, un séminariste dit : « Aujourd'hui, M. Largeteau nous a révélé l'âme d'un saint prêtre » (1).
Le séminariste disait vrai : mais, de la part de son auteur, la révélation avait certainement été inconsciente. Sur quelques points, en effet, cette âme, d'ailleurs si expansive, ne se révélait bien que dans l'intimité. On n'a pas toujours su ce qu'il y avait chez M. Largeteau de sérieux, de grave et même d'austère, sous un air habituellement gai, enjoué, poète. De même, on a pu ignorer tout ce qu'il y avait dans sa volonté d'amour pour la règle et la ponctualité aux exercices communs, tout ce qu'il faisait d'efforts, ce qu'il prenait de précautions pour y être fidèle, malgré ses manquements qui faisaient quelquefois sourire et édifiaient souvent; car ils provenaient de la facilité avec laquelle il se laissait absorber à la poursuite d'une idée, de ces oublis de la vie si fréquents chez lui, qui l'exposaient parfois à des distractions devenues ou restées légendaires.
Ce que tout le monde voyait, ce que tout le monde constatait avec bonheur en M. Largeteau, c'était l'homme « accueillant et bienveillant pour tous, du commerce le plus facile et le plus aimable. Pour ses confrères » en particulier, « il était d'une obligeance parfaite, toujours prêt à rendre service, et le faisant de la meilleure grâce du monde, sans jamais laisser paraître que cela put le gêner » (2).
On pense bien qu'il était exact à remplir ses propres devoirs. A certains jours, à certaines fêtes de l'année surtout, ces devoirs étaient quelquefois bien multiples. Et cependant,
(1) et (2) Circulaire nécrologique du Supérieur de Saint-Sulpice
« malgré sa chétive santé et les ménagements qu'elle aurait réclamés, il est inouï qu'il se soit dispensé des classes ou des cours divers dont il était chargé » (1).
Ces cours, bien divers en effet, étaient ceux d'Écriture- Sainte, de liturgie, de prédication et d'hébreu, dans l'enseignement duquel il succédait au vénérable et savant M. Larrieu.
M. Largeteau fit, pour le tombeau de ce regretté supérieur, l'inscription que j'ai citée (pag. 373), et qu'un élève éminent de l'École des Chartes admirait et louait un jour en ma présence. Il composa également l'inscription mise au-dessous du tableau représentant le martyre du pieux missionnaire Louis Beaulieu, tableau placé dans la salle de Théologie du grand séminaire par une main aussi libérale qu'oublieuse des bienfaits qu'elle répand. De son côté, le petit séminaire de Bordeaux doit à M. Largeteau l'inscription du tombeau de M. Lataste, ainsi que l'inscription gravée sur la plaque de marbre placée sous le cloître, dans le but de perpétuer, parmi les élèves du sanctuaire, la mémoire et les pieux exemples du martyr Langonnais. Enfin, M. Largeteau a aussi composé quelques-unes des inscriptions dont le zélé curé de Saint- Médard-d'Eyrans a orné son église paroissiale (2).
Toutes dénotent chez leur auteur une grande connaissance du style épigraphique et de la bonne latinité. Le latin, d'ailleurs, pour M. Largeteau, était, avec le grec, une langue en quelque sorte vulgaire. C'est à son habileté dans la seconde de ces langues et à sa science exégétique que nous devons Y E pitre aux Romains, traduite en forme de paraphrase d'après le sens littéral du texte grec, et la traduction des dix premiers chapitres de ÏEpître aux Hébreux.
Il nous a encore laissé, traduits de l'hébreu : 1° le Testament de Jacob {Gènes, xlix); 2° la Prophétie de Balaam
(1) Circulaire nécrologique du Supérieur de Saint-Sulpice.
(2) M. Largeteau méditait pareillement une inscription pour le tombeau de M. Arnaudin dans la chapelle du collège de Saint-Andrêde-Cubzac; mais la mort ne lui a pas laissé le temps d'exécuter son projet.
M. LARGETEAU 433
(Numer. xxm, xxiv); 3° le Cantique de Moïse (Deut. xxxii); 4° les Psaumes; 5° les Proverbes; 6° les trente premiers chapitres du prophète Isaïe.
Et l'arabe? M. Largeteau entretint pendant quelque temps, dans le style et les caractères de cette langue, une correspondance écrite, avec un homme qu'il avait connu lors de son voyage en Palestine; et M=r Zouaïn, maronite, venu à Bordeaux il y a quelques années, disait, devant nous, n'avoir rencontré en France qu'un homme, — c'était un attaché au Ministère des affaires étrangères, — possédant l'arabe comme M. Largeteau, el n'en avoir trouvé aucun qui le parlât aussi facilement et aussi bien que lui.
II en était de même du provençal, que M. Largeteau avait pu parler et entendre parler pendant les cinq années de son séjour en Provence et dans le Gomtat d'Avignon. C'est en provençal que sont écrites la plupart des lettres adressées par un ancien séminariste d'Avignon à 1' « Ariste desAristes », au « maître ariste ».
A ce propos, je soupçonne fort cet excellent, cet ariste disciple, dont plusieurs lettres sont datées de la patrie même de Frédéric Mistral, je soupçonne, dis-je, ce cancellario de la Société pour l'étude des langues romanes d'avoir été pour beaucoup dans un honneur accordé à M. Largeteau sans qu'il l'eût sollicité. Le 31 décembre 1877, en effet, il fut élu membre libre de cette Société, sur la présentation de MM. Frédéric Mistral et Roque-Ferrier.
Dix ans auparavant, un autre philologue éminent, M. Le Hir, voulant publier un compte rendu des Etudes philologiques sur quelques langues sauvages de l'Amérique (1), pria M. Largeteau de lui « communiquer quelques notes sur l'accord de ces langues avec le basque; car, ajoutait modestement le professeur de Saint-Sulpice, j'ignore le basque, et je ne puis l'étudier en vue de cet article » (2). Le philologue d'Avignon envoya à celui de Paris quarante pages in-8°, qui
(1) L'auteur de cet ouvrage est M. Cuoq, prêtre de la Compagnie de Saint-Sulpice, missionnaire chez les Algonquins et les Iroquois.
(2) Lettre du 2 mai 1867.