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veillance envers les hommes, de charité pour les pauvres, de passion pour les recherches. Ces sentiments se fondaient chez lui dans une habitude de sérénité qui le rendait étranger à ce qui s'agitait à ses côtés. Insensible aux intempéries, à la pluie comme au soleil, tête nue, chapeau sous le bras, il glissait entre les passants plutôt qu'il ne marchait, sans un regard pour la galerie, allant ainsi droit au but avec une célérité devenue proverbiale. Né chétif, avant terme, élevé dans du colon, resté mince et fluet, l'exercice en fit un marcheur intrépide. On raconte de lui des prouesses incroyables. Parti d'Autun au point du jour, il allait au Beuvray et était de retour à midi, après avoir accompli plus de 50 kilomètres. Une autre fois, il quitte le séminaire à jeun, va dire sa messe à Dettey, déjeuner à Génelard, coucher à Semur-en-Brionnais. Faut-il dire qu'il jouait partie contre le chemin de fer? Sorti de Flavigny pour prendre le train aux Laumes, une chasse d'insectes l'attardé et le coup de sifflet du départ retentit désagréablement à son oreille. Désappointé, il s'informe; un express va passer, mais ne s'arrête qu'à Montbard. Vite, l'abbé prend sa valise et le pas de course sur la voie, avec autorisation. La sueur l'inonde; une flaque d'eau se montre au bord du chemin ; il pose son bréviaire, rafraîchit prestement son visage, et dans sa course échevelée, arrive à Montbard ex œquo avec l'express. Le soir, il est à Paris, mais son bréviaire était resté près de l'eau, et son celebret dans le volume. Un mois plus tard, une lettre d'un curé savoisien lui disait : « Monsieur l'abbé, j'ai acheté d'un chemineau, » moyennant 2 fr., un bréviaire qui vous appartient; si vous » tenez à ce livre, il est à votre disposition contre rembour- » sèment du prix d'achat ».
» Le goût de la numismatique était chez l'abbé Lacatte une tradition de famille. Son aïeul, membre de l'Académie de ueims, avait réuni déjà un bon nombre de médailles que le petit-fils augmenta considérablement. Mais les médailles ne lui suffisant pas, sa collection devint une encyclopédie. Plantes, minéraux, jetons, insectes, papillons, poteries, statuettes, livres, manuscrits, antiquités de toute sorte, il ado-
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rait tout; le monde semblait créé pour lui. Courbé sur {es sillons du Champ de la Justice, il encombrait sa poche de bois silicifiés. Une fois dans la campagne, le mètre de pierres du chemin, la fleur des champs et des haies, l'écorce ou la feuille des arbres avec leurs coléoptères lui payaient tribut; aux insectes récalcitrants, il tendait des pièges, enfouissait des appâts pour les amadouer et les saisir. En France, en Suisse, en Italie, sa quête était la même, dans les prés, les bois, les carrières, les caves ou les clochers. Une de ses industries, à Autun, était d'élever des chenilles jusqu'à l'éclcsion des chrysalides en papillons.
» 11 fit quelques découvertes, mais sans prendre la peine d'établir sa priorité; la jouissance d'avoir trouvé lui suffisait. 11 élevait aussi des lapins au Séminaire, et une nuit qu'il était tombé une neige abondante, il s'inquiéta, leur parc n'étant pas couvert. Craignant de mouiller ses bas ou ses souliers, il avisa un stratagème, ce fut d'aller les visiter pieds nus, à la grande joie des élèves qui constatèrent ses empreintes sur la neige. L'abbé, avec son instinct pour suivre les pistes, eût fait un vrai chasseur; la Providence le traitait en privilégié. Autour du temple de Janus, on rencontre certains coléoptères, parfois même des médailles; l'abbé cherchait les deux. Pendant qu'il grattait le sol, un frétillement inusité agita le buisson; le chien de la ferme voisine étranglait un lièvre. Cet insecte manquait à la collection du chercheur. En flattant tendrement le chien, il lui fil lâcher sa proie et, la dissimulant de son mieux, l'apporta au Séminaire. C'était en temps prohibé. L'économe d'alors, un peu timoré, se souciait médiocrement de servir un gibier délictueux, et refusa en tout cas d'en goûter. Son confrère avait un autre scrupule, non moins fondé. Il se disait qu'ayant privé le chien d'un bien qui lui appartenait, c'était contravention au septième commandement; puis prenant deux livres de pain sous le bras, il retourna sur les lieux, rencontra le chien et allégea sa conscience du fardeau en sa faveur (1).
(1) Le fonds de l'anecdote est vrai : néanmoins, le spirituel académicien qui ne l'a apprise que par ouï-dire permettra à un témoin oci.-
» L'archéologie avait une pari non moins belle que les insectes. Chaque jour, l'abbé Lacatte faisait sa ronde, visitant, i'un après l'autre, jardiniers et terrassiers, tous les coins où l'on remuait une pelletée de terre du vieux sol d'Autun. Il payait largement les objets, disant avec ingénuité : « C'est une occasion de faire l'aumône à ces pauvres gens ». Nous ne voudrions pas en diminuer le mérite, mais peut-être n'étaitelle pas si désintéressée. Dans la crainte d'être devancé, il n'hésitait pas à frapper aux portes avant le jour. Un manœuvre, réveillé une fois en sursaut par cet appel plus que matinal, crut que le feu était à sa maison et, ouvrant précipitamment, sa lampe à la main, éclaira la face souriante de l'abbé Lacatte, qui réclama d'une voix doucereuse quelques tessons d'un pot récemment trouvé. Ne serait-il pas permis de dire qu'un si saint homme n'était pas exempt de malice, mais
laire — lequel, hélas ! a encore sur la conscience la part qu'il a mangée, de rectifier quelques erreurs de détail. C'était pendant les vacances, deux jours avant l'ouverture de la cliasse. M. Lacatte revenait d'une excursion, lorsque, entre six et sept heures du soir, il aperçoit de la route un chien occupé à dépecer dans un pré un lièvre dont il venait de briser les vertèbres. M. Lacatte descend aussitôt dans le pré, réussit sans trop de peine à ravir au chien sa proie encore chaude, la cache sous sa soutane, et flanqué de cette fourrure, rentre ainsi à Autun. On dit que l'extrémité des pattes de l'animal dépassait l'extrémité du vestis talaris de l'ecclésiastique : je ne l'ai pas vu, non plus que les agents de l'octroi. Au souper, M. Lacatte nous fit le récit de sa conquête. Comme cela devait arriver entre théologiens, la question de savoir s'il était permis de manger ce gibier fut aussitôt posée et discutée. Ceux qui tenaient pour la licôité ne manquèrent pas d'alléguer (lue le lièvre n'ayant été ni tué par M. l'économe ni même chassé par son ordre, ce n'était pas du gibier au sens de la loi, mais seulement le cadavre d'un animal tombé sous la dent d'un autre, qui, étant dépourvu de raison, n'avait sur lui aucun droit de propriété. Le lendemain, le mets « délictueux » fut servi au repas de midi. L'ancien « économe », retraité depuis plusieurs années, fut le seul qui, par scrupule de conscience, refusa d'être participans in prsedâ. Quant au chien spolié, comme son nom et celui de son propriétaire étaient également ignorés de M. Lacatte, toute restitution ou indemnité était impossible : nul doute, cependant, que s'il l'eût rencontré de nouveau, M. Lacatte ne l'eût récompensé ; ceux qui. à cette époque, ont été témoins de ses tendresses pour Cybèle ne me démentiront pas.
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c une malice gracieuse et douce. Entre antiquaires, le métier engendre forcément l'antagonisme. Un jardinier venait de rencontrer dans sa terre le sceau de Geoffroy, évêque de Nevers, perdu depuis plus de sept cents ans dans la bagarre qui eut lieu l'an 1146, au transfert des reliques de Saint Lazare à la cathédrale d'Autun. Un délégué de la Société Eduenne manœuvrait depuis deux ou trois jours pour l'acquérir. L'abbé Lacatte, comme un furet, avait flairé l'affaire, et, sans sourciller, traité pour son compte. L'Éduen, le croisant dans la rue, l'arrête, et croyant le prendre par les sentiments, lui dit qu'en pareil cas, il ose espérer son abstention en faveur d'une collection publique? L'abbé Lacatte, avec son aimable sourire, s'incline en quart de cercle, et, d'une voix édulcorée, prononce ces simples mots : « Monsieur, je l'ai », puis fait une pirouette en laissant l'interlocuteur ahuri. On ne donne pas plus gentiment un coup de poignard.
» Ce pourchas archéologique journalier lui avait permis d'accaparer un grand nombre d'objets antiques dont aucun n'était visible pour le visiteur entrant dans sa cellule. On se demande comment ce réduit pouvait contenir tant de choses. Les murs disparaissaient derrière les livres. Une table, une armoire, une apparence de lit, deux chaises, une échelle, c'était tout, hors des caisses, des boites, des carions et le médaillier, cachant aux yeux indiscrets les richesses du logis. Parmi les archéologues, il en est qui, s'ils font une découverte, battraient la grosse caisse pour en informer la ville, le monde, s'il se pouvait. Leur joie n'épargne personne et doit être celle de l'humanité. L'abbé Lacatte recelait la sienne en jaloux, crainte de l'émiet er. Une courte anecdote le peindra mieux qu'une amplification. S. Ém. le Cardinal ayant pour hôte un oratorien, membre de l'Académie des inscriptions, crut l'intéresser en l'adressant à l'abbé Lacatte, pourvoir ses antiquités. Un membre de la Société Éduenne était chargé de le présenter. Les visiteurs joignent l'abbé au bas de son escalier, font part de la recommandation de Son Eminence, ainsi que du but de leur démarche : — Je n'ai rien! je n'ai rien! dit l'abbé précipitamment, du ton d'un homme pi
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d'éconduire deux importuns. — Mais, Monsieur l'abbé, reprit l'un, vous avez du moins le sceau de l'évêque Geoffroy de Nevers, que vous avez acquis récemment? — C'est vrai, Messieurs; attendez-moi là, je vais vous le chercher. — Monsieur l'abbé, pour vous éviter la peine, nous vous suivrons. — Je n'ai rien! je n'ai rien! d'ailleurs, c'est si peu! On monta quand même et l'on vit le fameux sceau, en félicitant le détenteur, non sans un regret, peut-être. L'oratorien attendait la suite... souci superflu. Le rusé compère prit son échelle, l'appliqua contre l'armoire et descendit du haut un carton plein de bois silicifiés. « Je ne suis ni géologue ni minéralogiste, reprenait le Père, et ne m'occupe que d'antiquités. » L'abbé, ne semblant pas comprendre, remontait sur l'échelle et apportait un second carton de bois silicifiés. « J'ai eu l'honneur de vous dire, Monsieur l'abbé, répétait l'oratorien, que je suis uniquement archéologue. » Le sourd de parti pris offrait un troisième carton. Cette fois, c'était trop, tous les bois silicifiés y eussent passé; il ne restait qu'à fuir. Le Père remercia galamment et s'inclina. Une fois dehors, il rit de tout son cœur et me dit : « C'est le second de celte trempe que je rencontre; ces gens-là croiraient leurs trésors perdus si quelqu'un les avait vus ».
» L'abbé Lacatte, dans la crainte bien légitime de se créer des concurrents, cachait soigneusement la provenance de ses acquisitions. Il avait acquis un jour une curieuse lame de couteau en schiste, et l'avait gracieusement offerte à un collègue que ces sortes d'objets intéressaient. Celui-ci, détenteur antérieurement d'une autre pièce complétant la première, avait déduit du rapprochement une communauté d'origine utile à constater pour l'histoire locale. Le pauvre abbé dut regretter sa générosité. Pressé de questions, il ne savait où trouver refuge dans son rôle d'àme en peine : « II avait bien mauvaise mémoire... ses objets provenaient tantôt du dedans, tantôt du dehors de l'enceinte romaine... il craindrait de se tromper, etc. » Mais l'impitoyable questionneur prolongeait cette scène de martyre comme un juge d'instruction pour arriver à la vérité, et finit par extraire ce demi-
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aveu « qu'il serait bien possible que les deux objets fussent frère et sœur », et comme la provenance de l'un était connue, elle entraînait celle du second. Ces petits conflits sont fréquents entre gens de même métier; il en est qui, pour dérouter, ne reculent pas devant un mensonge catégorique, mais avec l'abbé Lacatte, il ne pouvait s'agir que de réticence.
» Ne lui gardons pas rancune. S'il a quelques méfaits sur la conscience, il les a rachetés par de bonnes actions et, s'il nous a supplantés plus d'une fois, nous lui devons aussi des pièces de valeur. Citons une tête de Jupiter-Sérapis en marbre, presque de grandeur naturelle, un masque grotesque en céramique rare, formant une coupe, reprodui! dans nos Mémoires, un pilastre rectangulaire, en schiste, de 0m00 de haut, artistement orné de feuillages de lierre, et détaché vraisemblablement d'un laraire domestique, objet des plus remarquables, par son volume et sa ciselure, dans la série de nos schistes romains. Mais le joyau le plus précieux parmi ses dons est le moule chrétien en pierre, portant l'épigraphe : calicem salvtaris accipiam, avec le chrisme entouré d'un feston (1). L'abbé Lacatte, souffrant alors, me fit prier de passer chez lui pour une communication. Il présenta le moule en me demandant mon opinion. Je lui répondis qu'il était trop rare pour le juger ex abrupto, mais que son authenticité une fois établie, il avait une grande valeur. « Eh bien ! me dit-il, je voulais le savoir pour vous l'offrir. »
» L'abbé Lacatte avait collectionné durant près de cinquante ans. Par une singularité de caractère, son amas de documents, au service de connaissances réelles, a été stérilisé par un exclusivisme contrastant avec sa bienveillance habituelle. Il faisait de la science pour lui seul, ne se souciant même pas de prendre rang en signalant ses découvertes en entomologie. Nous ignorons s'il a jamais rien publié; pas une note n'existe sur ses acquisitions archéologiques, pour-
(1) Acheté à Couhard d'un ouvrier que nous n'avons pu découvrir, dans l'intention de fixer le point précis de l'extraction. Il a été question, dans la séance du 3 septembre 1894, de cette pierre, attribuée au v8 siècle par M. Henry Graillot.
tant nombreuses. La collection fut pour lui une sorte de dilettantisme borné à l'admiration de tout objet digne de fixer le regard ou l'esprit, sans en faire part aux autres. Tout lui était bonheur; sa physionomie en portait l'empreinte; ceux qui l'approchaient bénéficiaient de cet état d'àme en ne rencontrant sur son visage qu'un amical et discret sourire. S'il n'a rien écrit, ce qu'il a recueilli sur le sol d'Àutun sera du moins conservé et servira à l'étude; le grand Séminaire organise à ce sujet une salle de musée qui permettra de suppléer au travail que le collectionneur a négligé de faire.
» Le calme et la douce température ne sauraient durer toujours. La quiétude de notre collègue n'a pas été sans traverses ; ce prêtre, d'apparence frêle et timide, a su, dans les mauvais jours, se révéler à la hauteur de toutes les situations, de tous les devoirs, de tous les dévouements, Le séjour des Garibaldiens au grand Séminaire (1870-1871) le mit à l'épreuve. Chargé de veiller sur la maison tombée aux mains des infidèles, il subit le supplice de vivre au milieu de cette horde au péril de sa vie. Des menaces de mort, en plusieurs circonstances, ne purent ébranler sa résistance aux prétentions extravagantes de ces énergumènes, dont l'un le coucha en joue, menaçant de faire feu s'il refusait de leur ouvrir la cave. Ces menaces n'obtinrent rien. La vigilance n'admettait pas d'intermittence. L'abbé Lacalte passa dixsept nuits sans entrer au lit, se jetant sur un matelas quand il était excédé; trois commencements d'incendie allumés par ses hôtes malencontreux furent éteints de ses mains. Au moment de l'attaque d'Autun, ce fut lui qui alla prévenir la sous-préfecture de l'approche des Prussiens. Quand le canon tonna et que les obus éclatèrent sur le champ du petit Séminaire, il courut au poste d'honneur et de danger, ramasser et soigner les victimes, à travers le feu. L'abnégation, la bienfaisance avaient été les premiers mobiles de sa carrière, elles en furent le couronnement. Une pauvre femme était venue réclamer de lui des secours, des chaussures. On ne frappait jamais en vain à sa porte. L'abbé Lacatte, monté à