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La Semaine religieuse de Paris' (numéros des 10 et 23 décembre 1899, p. 703-700, 799-802) a publié sur M. Mérilan une très intéressante notice, due à M. Monier, Supérieur de la Maison Saint-Jean. C'est pour nous plus qu'une bonne fortune de pouvoir en enrichir notre ouvrage.
« M. Méritan était né le 9 avril 1828, à Saint-Martin de Caslillon, petit bourg coquettement assis sur les pentes du Luberon, à peu de distance d'Apt, la ville sainte, qui garde le tombeau de l'aïeule du Christ. II avait reçu au baptême le nom d'EIzéar, que les vertus chevaleresques du bienheureux comte de Sabran, le chaste époux de sainte Delphine, ont rendu populaire dans la contrée.
» Le jeune EIzéar perdit son père de bonne heure, et sa première éducation fut l'œuvre de sa mère, femme d'intelligence et de caractère, à l'influence de laquelle se joignit celle d'un bon curé, qui, frappé de l'esprit judicieux et de la piété du jeune enfant, lui donna les premières leçons de latin, et bientôt, voyant s'accentuer les dispositions qui faisaient pressentir en lui un futur ministre des autels, le présenta comme élève au Petit Séminaire d'Avignon.
» Cet établissement, où vivait encore le souvenir de son fondateur, Mer de Prilly, mort évêque de Châlons, avait alors pour supérieur M. Sermaud, un prêtre de la vieille roche, autrefois camarade de collège de M. Icard, et qui, avec lui (tous deux aimaient à le rappeler), avait été présenté à la tonsure cléricale dès l'âge de treize ans. A défaut de cette faveur, qui n'était plus dans les usages du diocèse, la maturité précoce du nouvel élève lui valait celle de revêtir, dès la classe de quatrième, l'habit ecclésiastique. 11 s'en montra digne; et telle était dès lors sa gravité, même au milieu des jeux bruyants de son âge, que son ancien maître, qui a vécu assez pour le voir curé de Saint-Sulpice, avait coutume de dire que la gravité du curé n'était pas plus grande que celle du jeune séminariste d'autrefois.
» Par une transition toute naturelle, et comme de plainpied, EIzéar Méritan, après avoir fini avec succès sa rhétorique, entra, en 1816, au Grand Séminaire d'Avignon, qui était alors gouverné par M. Caval, le futur supérieur de Saint- Sulpice. Dans ce milieu plus exclusivement sacerdotal, il se trouva tellement dans son élément que ce mot lui vint bientôt au cœur et aux lèvres : Hœc sedes mea, Deus, in œternum. Ce fut aussi l'avis de ses maîtres, et tout particulièrement du
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vénérable et aimable M. de Monclar, à qui il avait confié la direction de sa conscience, et qu'il devait pareillement retrouver à Paris trente ans plus tard, remplissant à ses côtés, dans la paroisse de Saint-Sulpice, les fonctions de second vicaire. Tous jugèrent que celui que l'on voyait en quelque sorte prêtre avant que d'être prêtre était tout désigné pour former un jour des prêtres. Dès la rentrée de 1849, il était donc envoyé au Séminaire de Saint-Sulpice pour y terminer ses études théologiques, et de là, en 1851, il passait à la Solitude, où, sous la forte discipline de M. Renaudet, il acheva de se préparer à l'ordination sacerdotale, qu'il reçut à Notre- Dame, le 5 juin 1852, des mains de Mgr Sibour.
» Trois mois après, le jeune Sulpicien était envoyé à Aulun pour y enseigner la théologie. Il trouvait là ce qu'il avait rêvé, le recueillement, la régularité, le calme d'une vie studieuse. « Votre lettre, écrivait-il à un ami d'Avignon qui lui demandait de ses nouvelles, m'a trouvé au Grand Séminaire d'Autun, où je viens d'être nommé professeur de dogme. On ne saurait être plus content ni plus tranquille que moi dans ma position. Je ne sais ce que c'est que l'ennui. » Et, quelques semaines plus tard : « Je suis content de mon état : je suis en compagnie de charitables confrères et de bons jeunes gens. Vous savez que dans la vie d'un Sulpicien, tous les jours se ressemblent; néanmoins, cette monotonie, loin d'être fatigante, finit par devenir comme une habitude et une seconde nature » (1).
» La paix de ces premières années de ministère fut pour lui féconde. C'est alors surtout, pendant les loisirs plus grands que lui ménageait sa qualité de jeune directeur (car on sait par combien d'occupations diverses est envahie la vie d'un directeur de séminaire, une fois que l'ancienneté a multiplié ses relations avec le clergé), c'est alors surtout qu'il entretint avec les grands docteurs de l'Eglise, particulièrement avec saint Thomas, le docteur des docteurs, ce commerce assidu qui donna à son esprit cette forte trempe théologique dont Lyon et Paris ont pu apprécier la solidité.
(1) Lettres citées dans la Semaine religieuse d'Avignon, 18 novembre 1899.
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» Ses élèves en profitaient dès lors, car M. Méritan était déjà l'homme éminemment pratique que nous avons connu. La profondeur et l'étendue de sa science ne nuisirent jamais à la simplicité de son enseignement. 11 faut savoir beaucoup pour demeurer simple en enseignant les choses difficiles : et la théologie est au premier rang des choses difficiles. Nul peut-être ne l'a mieux montré que le jeune professeur d'Àutun pendant ces neuf belles années qu'il consacra à l'enseignement, d'abord du dogme, puis, à partir de 1857, de la morale. Nul n'y pratiqua mieux ce désintéressement de soi-même qui sait faire le sacrifice des effets de parole, et qui, en se résignant à s'enfermer dans le cadre de l'auteur cl à en fouiller chaque expression, force l'élève à prendre luimême l'habitude de la réflexion et lui inspire cet amour de la précision et cette horreur de l'a peu près, nulle part plus nécessaires que dans l'étude des sciences sacrées.
» Les résultats de cette méthode fermement et intelligemment appliquée en montrent la sagesse. L'enseignement de M. Méritan a laissé trace, non seulement au Séminaire d'Autun, qui vit ses débuts, mais aussi, on pourrait dire surtout (car il était de ceux qui savent progresser), à celui de Lyon, où une décision de M. Carrière l'appela, en octobre 1861, pour y continuer le même enseignement de la théologie morale.
» Mais Lyon allait lui ouvrir une autre voie. C'est là que, après six nouvelles années consacrées à ce ministère de l'enseignement, M. Méritan allait donner toute sa mesure dans cet art de gouverner les hommes, qui, pour les natures que Dieu a marquées de son signe, est la grande fonction à laquelle, selon le mot du P. Lacordaire, les autres aboutissent : « Étudier jusqu'à trente ans, disait l'illustre orateur, enseigner jusqu'à cinquante, gouverner ensuite... »
» M. Méritan était encore loin de la cinquantaine : il avait à peine quarante ans; mais le Supérieur du Séminaire de Lyon, le vénérable M. Duplay, en avait plus de quatre-vingts, et quoique depuis près d'un demi-siècle sa robuste nature portât sans fléchir le lourd fardeau d'un Séminaire comme
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celui de Lyon, M. Gavai, devenu alors Supérieur général, crut le moment venu de prévenir en lui les défaillances de la vieillesse en lui adjoignant, sous le titre de directeur du Séminaire (comme on dit à Saint-Sulpice) , un auxiliaire qui, tandis que le Supérieur demeurait la tète qui conseille cl ordonne, tut le bras, ferme et fort, qui exécute.
» Cette collaboration dura trois ans. Elle fut heureuse. Le Directeur y mettait toute la déférence filiale que son cœur lui inspirait pour le vieillard dont il avait appris à vénérer les vertus; celui-ci, une confiance toute cordiale en celui qu'il considérait comme son fils et dont il disait volontiers : Filius accrescens Joseph.
» Car il ne se faisait pas illusion. A ses yeux, comme aux yeux de tous, le jeune coadjuteur était un futur successeur. Celte succession s'ouvrit plus tôt que nul ne l'aurait pensé et dans des circonstances particulièrement difficiles. La guerre venait d'éclater, et les passions révolutionnaires, surexcitées par la nouvelle de nos premiers désastres, ouvraient pour tous, pour tout ce qui était honnête et religieux, une crise redoutable. On crut, avec raison, que cetle crise réclamait dans l'autorité une concentration plus grande. Le 4 septembre (une date éloquente), peu de jours avant l'investissement de Paris, une dépèche du gouvernement central de la Compagnie conférait à M. Méritan le. titre et les pouvoirs de Supérieur.
» Inaugurée en un tel moment, l'administration du nouveau Supérieur promettait d'être mouvementée. Elle le fut dès le premier jour. Le Curé de Saint-Sulpice, revenant sur ses souvenirs de l'Année terrible, aimait à raconter comment il dut ouvrir ses fonctions par une émouvante excursion dans les caves du Séminaire, à la tète, ou plutôt à la suite d'une horde de soi-disant volontaires à la recherche de prétendus dépôts d'armes, réservées, disaient ces pauvres gens, aux ennemis de la patrie. Tous les coins et recoins furent sondés à coups de crosses de fusil : inutilement, bien entendu. Mais ce qui manqua amener malheur, ce fut la découverte de plusieurs caisses mystérieuses renfermant, non des
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armes, mais des ossements provenant de l'ancienne chapelle du Séminaire en attendant leur translation dans la nouvelle. Grand émoi parmi les envahisseurs : et, si les vieux Sulpiciens dont on venait ainsi troubler le repos (M. d'Hurtevent, le premier Supérieur du Séminaire, était du nombre), purent entendre les injures proférées à leur adresse, leur humilité dut tressaillir d'aise dans l'autre monde. Tout finit par s'arranger. M. Méritan, d'une voix ferme, invoqua le respect des morts, le seul sentiment honnête auquel ces forcenés pouvaient être accessibles. Un carabin de rencontre, qui se trouvait parmi les envahisseurs, fit évanouir, à grand renfort d'arguments scientifiques, l'absurde roman qui mettait les têtes à l'envers. Bref, on se sépara presque bons amis, jusqu'à une autre fois.
» On ne pouvait pas exposer à de pareilles alertes la Communauté, qui allait bientôt (car on touchait à la fin des vacances), se réintégrer au domicile accoutumé. On prit le parti de la répartir en quatre sections, que l'on installa dans quatre maisons diocésaines, où l'on pouvait, vu leur éloignement du centre des agitations politiques, se promettre un calme relatif. M. Méritan présida à cette installation, qu'il fallut improviser, et s'établit lui-même à Saint-Germain-Laval, dans le département de la Loire, assurant, par des visites fréquentes, le bon fonctionnement des trois autres sections.
» C'est ainsi que se passa tant bien que mal, on peut presque dire bien, l'Année terrible. Aussi, ce fut avec un vif sentiment de reconnaissance envers Dieu que, l'ordre public étant à peu près rétabli, le bon supérieur crut pouvoir, à la rentrée de 1871, réunir autour de lui toute sa famille, et reprendre la vie normale du Séminaire.
» Cet exercice paisible de ses fonctions de supérieur devait durer quatre ans. 11 était dans la force de l'âge, à cette période de la vie où l'âme, n'ayant pas encore été déprimée par des lassitudes ou des désenchantements trop répétés, jouit de toute la vigueur de ses facultés. 11 se donna, il se dévoua avec entrain. Il aimait plus tard à rappeler ces années de Lyon. Il suffisait, dans la conversation, que le nom
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de ce cher Séminaire fût prononcé pour que son œil s'éclairât soudain et que sa parole s'animât. Huit jours avant sa mort, ayant reçu la visite de plusieurs prêtres lyonnais, il les retenait longuement, et à quelqu'un qui le blâmait de se fatiguer à les reconduire : « Que voulez-vous '? » disait-il, « ce sont mes anciens enfants du Séminaire de Lyon ».
» Ces heureuses années devaient passer trop vite à son gré, et au gré de tous. Un nouveau ministère l'attendait encore, qui ne s'était jamais présenté à sa pensée, et auquel Dieu le préparait à son insu.
» Le 1(3 décembre 1874, le vénérable M. Hamon, depuis vingt-quatre ans curé de Saint-Sulpice, succombait à une cruelle maladie, qui avait fait de ses derniers jours un long martyre. Après les premiers regrets accordés à la mémoire de ce saint prêtre, qui, selon la parole du Cardinal Guiberî, avait fait revivre dans cette belle paroisse les vertus de M. Olier, une question anxieuse se posait dans tous les esprits : Qui pourra remplacer un tel curé?
» Dès le premier moment, quelques bouches avaient prononcé le nom du jeune supérieur de Lyon; et, à Lyon même, quelques appréhensions, que l'intéressé avait cru pouvoir dissiper par la plaisanterie, s'étaient fait jour dans les conversations du Séminaire, quand, dans la première semaine de janvier, une lettre lui arrivait de M. Caval, le mandant immédiatement à Paris. Il eût voulu dissimuler; mais, dans la dernière lecture spirituelle qu'il présida, l'altération de sa voix trahit son émotion. 11 partit à la dérobée, prévenant l'explosion des communs regrets.
» Il ne s'était pas trompé. A son arrivée, le Supérieur de Saint-Sulpice lui fit part de son dessein de le proposer au Cardinal-Archevêque de Paris pour succéder à M. Hamon. Malgré l'effroi naturel que lui causait l'acceptation d'un tel fardeau, M. Méritan n'hésila pas. II était, avant tout, l'homme de l'obéissance, on dirait mieux l'enfant de l'obéissance, car c'est une docilité en quelque sorte enfantine qui, pendant toute sa vie, a été, à l'égard de ses supérieurs, la règle de sa conduite.
» Mais celte docilité n'empêchait pas le sentiment profond de son insuffisance personnelle; et aux personnes qui le félicitaient, il répondait avec sa bonhomie ordinaire : « On m'a choisi à cause de ma bonne santé ».
» Hélas ! en parlant de sa santé, le cher Père se vantait un peu, l'événement l'a prouvé. Mais les qualités et les vertus dont il ne se vantait pas allaient trouver, dès l'abord, l'occasion de se produire d'une façon éclatante et qui ne devait pas tarder à rassurer toutes les appréhensions.
» Tl avait été installé le samedi 13 février, veille du premier dimanche de carême. Le mercredi précédent, jour des Cendres, le prédicateur chargé de la grande station de Saint- Sulpice avait été emporté par une maladie soudaine. Comment, à cette heure extrême, pourvoir à une si lourde charge? Le nouveau curé alla consulter M. Icard, qu'il avait choisi pour directeur intime. Celui-ci, avec cet esprit de décision que nous avons tous connu : « Eh ! mon cher, le prédicateur n'est que le suppléant du pasteur, qui, de droit divin, est obligé de distribuer à son peuple le pain de la parole. Votre suppléant vous manque : allez, remplissez vous-même votre charge, vous avez la grâce d'état ».
» Le Curé alla. Le premier dimanche du carême, il montait en chaire. On l'attendait avec une curiosité quelque peu inquiète.
» On avait encore présent à la pensée, et comme devant les yeux, le souvenir du Curé qu'on venait de perdre, et qui était un prédicateur de race : on entendait encore celte parole tour à tour fine, élevée, émue jusqu'à la tendresse, ayant parfois de magnifiques envolées d'éloquence qui ravissaient son auditoire.
» Toute autre était la parole de M. Méritan. C'était le docteur, nourri et pénétré, par une longue assimilation, de la pure et forte substance des maîtres de la théologie. On s'apercevait bien, en l'entendant, que ces exposés doctrinaux avaient été proposés d'abord à d'autres auditeurs. Mais, grâce à une transposition assez naturelle, cela se trouvait convenir, en somme, à un auditoire intelligent des choses
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religieuses comme est celui de Saint-Sulpice. Le Ion, d'une fermeté calme, était celui qui convenait à cet austère enseignement. La diction, simple et sans recherche, frappait pourtant par sa précision exempte de toute banalité. De temps en temps, un accent ému, où frémissait l'àme du pasteur. Dès les premiers discours, l'auditoire était conquis à ce nouveau genre d'éloquence; et quand, à la fin du carême, le zélé prédicateur commença les retraites, on s'aperçut bien que celle belle et grande doctrine, qui avait instruit les intelligences, louchait aussi aux besoins les plus actuels des âmes. On n'avait pas seulement un docteur, on avait un conducteur d'âmes.
» Ah! la conduite des âmes, c'est le grand ministère pastoral, plus laborieux, celui-là, plus absorbant que la prédication; car il ne s'agit plus, comme en chaire, de prendre une résultante des besoins généraux de tous; mais c'est à chacun qu'il faut approprier les exhortations et les secours. A ce ministère silencieux, on peut dire que le Curé de Saint- Suipice a usé sa vie. Dans cette petite chapelle, attenante à son cabinet et bien connue des âmes pieuses, il avait, en quelque sorte, élu domicile. C'est là qu'il fallait aller le chercher à toutes les heures de la matinée, et souvent de la soirée. 11 y donnait son temps sans compter, au point que l'on se demandait où il trouvait celui de suffire à ses autres fonctions : la visite des malades, qui lui fut toujours si chère, les réceptions inévitables, la direction et la surveillance des diverses œuvres de la paroisse, et aussi la préparation de ses instructions; car, malgré son excellente préparation éloignée, il respectait trop la parole sainte pour l'abandonner aux hasards de l'improvisation, et l'on a pu, après sa mort, retrouver, soigneusement classés dans ses tiroirs, la plupart de ses prônes et de ses sermons de retraites : là se trouvent, entre autres trésors, ces belles séries d'instructions sur le Pater, sur le Canon de la messe, sur la Conscience, si goûtées des fidèles de Saint-Sulpice, et dont, avec tant d'instances, ils réclament aujourd'hui la publication.
» Devant ce débordement d'occupations diverses envahis-
sant la vie d'un seul homme, on comprend le mot qu'il aimait à répéter : « Un curé de Paris, c'est un homme jeté à la Seine : il est noyé ». Lui, pourtant, grâce à ce calme inaltérahle, fruit de la parfaite possession de soi-même, ne se noyait pas. II avait appris de M. Icard, son directeur devenu hientôt son supérieur, à faire les choses l'une après l'autre, sans cpue l'une nuisit à l'autre : et à qui le plaignait de l'encomhrement de ses journées : « Que voulez-vous? répondaitil, tandis que je fais ceci, je ne suis pas obligé de faire autre chose ».
» Mais comme elles étaient loin, ces années d'Autun, où il pouvait à son gré se plonger dans la lecture de ses docteurs favoris ! Non qu'il les abandonnât tout à fait. L'ancien professeur se survivait visiblement dans le curé : le clergé de Paris a pu s'en apercevoir à la fermeté magistrale avec laquelle, clans la discussion des cas de conscience, où il avait succédé au vénérable M. Grandvaux dans les fonctions de modérateur, il s'appliquait à rattacher ses décisions, si précises toujours et si pratiques, aux grands principes de la théologie; mais, au lieu de ces longs tête-à-tête d'autrefois avec ceux qui furent les maîtres de •sa pensée, ce n'étaient plus que de rapides entrevues, comme à la dérobée, et au prix de quels sacrifices ! On le devine à l'accent avec lequel il lui échappait de dire quelquefois : « II n'est pas trop difficile de prendre la discipline : mais de faire ce que je fais, voilà qui coûte davantage ».
» Cela lui coûtait : mais Dieu bénissait son effort; et, en somme, il est arrivé que ce professeur, cet homme d'étude, tiré du milieu de ses livres pour être mis à la tête d'une immense paroisse, s'est trouvé du premier coup un parfait administrateur.
» Son prédécesseur avait été, par excellence, l'homme d'initiative; et il lui laissait la paroisse couverte comme d'un réseau d'œuvres de toutes sortes, se rattachant pour la plupart aux fondations de M. Olier et dont la ténacité avait défié les efforts destructeurs de la Révolution, mais admirablement appropriés par lui aux besoins du temps
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présent el n'en laissant aucun sans un secours particulier.
» Avec son ferme et humble bon sens (car l'humilité est une des conditions du vrai bon sens), M. Médian avait compris qu'une tâche, plus modeste peut-être, mais plus utile en réalité, lui revenait, celle de compléter, quand il en serait besoin, mais de consolider surtout les œuvres brillantes de son prédécesseur.
» Celle qu'il compléta avant toutes les autres, ce fut celle de l'enseignement chrétien. M. Hamon, avec l'intuition des dangers de l'avenir, avait déjà assuré l'indépendance de l'École des Frères en l'établissant dans un beau local de la rue d'Assas. Quand M. Méritan entra en possession de la cure, les nuages qu'avait entrevus de loin son prédécesseur s' imoncelaient plus sombres el plus menaçants. Sans laisser à l'orage le temps d'éclater, il se mit en mesure de ménager dans un autre vaste local de la même rue un asile pareil à l'École des Filles.
» Ce fut son œuvre de prédilection, el dont, avec l'esprit si logique qu'il apportait en tout, il s'appliqua à tirer toutes les conséquences pratiques, par la création d'œuvres assurant les fruits de l'école : patronages, école professionnelle, infirmerie pour les jeunes filles malades, réunion de piété pour les jeunes personnes de seize ans jusqu'au mariage, autres réunions pour les mères chrétiennes ; c'était comme un corps vivant qui entrait successivement en possession de tous ses organes.
» Il procéda de même pour les œuvres de charité, si merveilleusement combinées par M. Olier lui-même, et continuant, sous les titres de Dames de charité, Dames des pauvres malades, etc., de se gouverner par ses sages règlements. Rien n'était à y changer. Mais son cœur trouva le moyen d'y ajouter un nouvel organe par une petite œuvre bien louchante, dont il avait apporté l'idée de Lyon, l'œuvre des veilleuses, se recrutant exclusivement parmi les ouvrières, qui, étant impuissantes à faire l'aumône de leur argent, faisaient l'aumône de leur personne, en passant une nuit par mois au chevet dos pauvres malades.
» Toutes ces œuvres avaient leurs réunions périodiques, dont le bon curé assurait le fruit par sa présence régulière et par sa parole. Chaque dinranche, dans les intervalles des' longs offices de la paroisse, il passait de l'une à l'autre, sans se lasser jamais. Le corps se lassait : mais il allait quand même. Le premier dimanche du mois d'août dernier, alors qu'il s'était évanoui deux heures auparavant en descendant de chaire, il allait présider encore la réunion des veilleuses, et comme on le suppliait, au nom de sa santé, d'omettre cette réunion ou de l'ajourner : « Non, non », répondit-il de cette voix qui ne souffrait pas la réplique, « j'irai jusqu'au bout, jusqu'à la mort ».
» 11 eut, pour se reposer, les séances du grand Conseil des assistants de Saint-Sulpice, dont il était le doyen, y ayant été élu dès son arrivée à la paroisse. Il s'y traîna et prit part jusqu'à la fin aux délibérations. Mais il était vraiment à bout; et, pour la première fois, le repos qu'il alla chercher, selon sa coutume, dans son cher pays natal, ne répara point ses forces épuisées. Il revint plus accablé qu'il n'était parti. 11 était à peine rentré, que l'annonce inopinée de la mort d'un de ses neveux, jeune prêtre plein d'espérances et qu'il affectionnait tendrement, lui porta au cœur un coup terrible; car cet homme, dont l'aspect si grave imposait le respect, avait une tendresse d'àme que l'on n'eût point imaginée et que l'approche de sa fin semblait rendre plus grande encore. 11 pleura, il pria, remerciant Dieu, au milieu de sa douleur, des détails consolants qui lui arrivaient sur cette mort prématurée. « Ce cher enfant », écrivait-il à un ami, « a fait la mort d'un prédestiné : Dieu veuille nous en donner une pareille ! »
» Il allait être bientôt exaucé. La pensée de la mort, dans sa retraite forcée, lui devenait de plus en plus familière. Elle ne lui causait aucun effroi. « Voilà vingt- cinq ans », disait-il à quelqu'un, « que je récite presque chaque jour cette antienne sur le cercueil de mes paroissiens : Omne, quod dat mihi Pater, ad me veniet; et èum, qui venit ad me, non ejiciam foras. J'espère qu'il en sera ainsi de moi,
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et, quand le moment sera venu, je le rappellerai à Notre- Seigneur et lui dirai : Il y a longtemps que votre Père m'a donné à vous, vous n'allez«pas, ô mon bon Maître, me jeter dehors ! »
» Le moment, en effet, était venu. Le jour de la Toussaint, un mal subit se déclara, qui déconcerta les médecins. Une grave opération fut jugée nécessaire. « Faites ce qu'il faut », dit-il avec sa gravité ordinaire. Il voulut, toutefois, recevoir auparavant les derniers sacrements de l'Église, qui lui furent administrés par M. Caplier, son ancien et cher économe de Lyon, aujourd'hui son cher et vénéré supérieur. Puis, il se livra aux chirurgiens; et comme une voix amie lui suggérait ces paroles, qu'il avait si souvent répétées le soir, avant de s'endormir : In minus tuas, Domine, commendo spiritum meum, « Oui, oui, dit-il simplement, c'est bien le cas... »
» L'opération ne put, hélas ! que révéler l'irrémédiabililé du mal : le cher malade avait avoué que, depuis Autun, c'est-à-dire depuis quarante ans, il en avait senti la première atteinte, qu'il avait eu le tort de tenir secrète. Quelques heures après, il s'endormait en paix, le soir du jour des Morts.
» Nous ne décrirons pas l'émotion causée dans la paroisse par cette triste nouvelle. Un journaliste, trompé par celle gravité d'aspect dont nous parlions plus haut et qui rendait l'abord de sa personne un peu sévère, écrivait, le jour de la mort, que le curé de Saint-Sulpice serait regretté, mais non pleuré. Si ce journaliste a été témoin des funérailles émues que la paroisse entière a faites à son pasteur, s'il s'est mêlé surtout à la foule pieuse, qui, dans le parloir du presbytère, n'a cessé pendant trois jours de se presser autour de ses restes vénérés, il a dû réformer son jugement.
» La paroisse attend aujourd'hui (23 décembre), dans la prière, le nouveau pasteur que la Providence lui destine. Quel que puisse être son mérite, la succession de M. Hamon, doublée de celle de M. Méritan, s~ra pour lui un héritage redoutable. »
Gfr. Elzêar Louis Méritan, Prêtre de la Compagnie de Saint-Sulpice, Curé de Saint-Sulpice, Chanoine honoraire de Paris; Avignon, Aubanel, in-8° de» 8 pages. Cette notice est signée, F. R. (F. Redon, Vicaire général d'Avigno 1 et Prélat de la maison du Pape). — Semaine religieuse du diocèse de Lyon, 10 novembre 1899, p. Iii9, 1450. — Semaine religieuse d'Autun, Chalon et Màcon, 11 novembre 1899, p. 858, 859. — Le neveu de M. Méritan, actuellement vicaire de la paroisse Saint-Symphorien d'Avignon, prépare de son oncle une biographie plus étendue. — 11 sera aussi parlé de M. Méritan dans un volume qui s'imprime en ce moment et paraîtra bientôt chez le libraire Lecoffre, a Paris, sous ce titre : Histoire de la paroisse Saint-Sulpice , in-8°. L'auteur est M. Charles Hamel, trésorier du Conseil de Fabrique de la paroisse, membre du Conseil de la Propagation de la Foi, et qui précédemment a publié une Histoire du collège de Juill y.
1. — Manuel de la vie et de la piété chrétiennes, par Monsieur le Curé de Saint-Sulpice; Paris, Victor Lecoffre. 1899, in-16, pp. iu-248. A la fin de la préface, l'auteur dit avoir fait plusieurs emprunts à l'ouvrage de l'abbé Symon de Doncourt intitulé : « Prières pour remplir dignement les devoirs de la religion chrétienne, à l'usage de la paroisse de Saint-Sulpice », 1774, in-12. L'ouvrage se termine par la Liste des Curés de Saint-Sulpice dont le nom est parvenu jusqu'à nous, p. 242, 243.
A. — On projette de publier les Retraites pour les Dames, et les Instructions aux Mères chrétiennes.
Le Polybiblion de décembre 1899 (p. 547) donne M. Méritan, Curé de Saint-Sulpice, comme « auteur » d'un Cours complet de morale à l'usage des élèves des cours moyens, supérieurs et complémentaires des écoles primaires élémentaires et des élèves des écoles primaires supérieures (Cavaillon, 1898, in-16). Cet ouvrage n'est pas du curé de Saint- Sulpice, mais l'œuvre d'un de ses cousins, appelé aussi Elzéar Méritan, et instituteur dans le département de Vauçluse.
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