M. BOISBOURDIN
Nous empruntons encore à la Semaine religieuse de Paris (numéro du samedi 9 décembre 1899, p. 726-729) l'excellente notice qu'on va lire. Grâce à une bienveillante communication de l'auteur — M. Grente, vicaire à la paroisse Saint- Jacques du Haut-Pas, à Paris, — nous en donnerons même les fragments qui ont été supprimés par la Semaine religieuse, sans doute « à cause de l'abondance des matières ». On annonce aussi une autre notice encore plus ample, qui paraîtra bientôt à Orléans, probablement dans les Annales religieuses.
« M. Marie-Alexis Boisbourdin naquit à Orléans, le 24 avril 1836, d'une famille très chrétienne. Deux de ses oncles et l'un de ses frères appartiennent au clergé d'Orléans. Son père, directeur de l'hôpital d'aliénés, était un fidèle et zélé paroissien de l'église Saint-Paul; c'était de plus un artiste qui se faisait un honneur de prêter son concours aux grandes solennités religieuses. Le jeune Alexis l'accompagnait avec bonheur dans ces circonstances; et c'est là, sans doute, qu'il faut chercher l'origine de ce goût si particulier qu'il garda toute sa vie pour la musique. Plus tard, les belles exécutions de Saint-Sulpice, les concerts religieux de la capitale, comme aussi les savantes symphonies de Widor, n'auront pas d'admirateur plus sincère et plus enthousiaste.
» A l'École des Frères de l'impasse du Goq, où il commença ses études primaires, il eut comme condisciples le R. P. Cormier, assistant du général des Dominicains, et le chanoine Séjourné. Déjà il se faisait remarquer par la vivacité de son intelligence et son génie d'invention. Ses premiers succès en arithmétique, son attrait vers la mécanique, altiraienl l'attention de ses maîtres et de ses parents. Le catéchisme surtout lui valait les plus brillantes victoires. « Tout jeune qu'i' fût, raconte M. Séjourné, il était intrépide dans les luttes de
doctrine chrétienne que les Frères organisaient pour assurer notre instruction religieuse ».
» La piété couronnait ces heureuses qualités. Il aimait à servir la messe à son oncle, M. Boisbourdin, aumônier de l'hôpital. Une de ses plus grandes joies était d'être choisi pour porter la navette ou le carton des oraisons devant le dais, à la procession mensuelle du Saint-Sacrement.
» Au Petit Séminaire de La Chapelle-Saint-Mesmin, où il entra avant sa première communion, il trouva un guide, parfois un peu sévère, dans la personne de son oncle maternel, M. Godefroy. Privé désormais d'une manière hahituelle des tendresses de la famille, il conserva toute sa vie une affection très vive pour les siens; il s'intéressait aux moindres événements qui les concernaient, se faisait un bonheur do prendre part, quand il lui était possible, aux petites fêtes ou réunions familiales, et n'oubliait pas de s'en faire rendre compte quand il avait dû en rester éloigné.
» Les maîtres et les condisciples de M. Boisbourdin ont gardé le souvenir de l'heureux équilibre de ses qualités de l'esprit et du cœur : « sa piété régulière et modeste, ses aptitudes variées, dont la plus saillante et la plus personnelle était pour les mathématiques, auxquelles on est tout étonné de voir joindre une souplesse vigoureuse pour la gymnastique ». (Lettre de M. Aubert, son ancien professeur.)
» Il entra au Grand Séminaire d'Orléans en octobre 1854; il se sentait « vraiment à l'aise et heureux dans ce milieu de piété éclairée, de sérieuses études et d'élévation morale ». (Notes de M. L. Bernard, son condisciple, puis confrère à la Chapelle.)
» Dès le 1er octobre 1857, bien avant son ordination sacerdotale (18 juin 1859), il retourna comme professeur au Petit Séminaire de la Chapelle-Saint-Mesmin. C'était la maison préférée de M*1 Dupanloup; le distingué prélat y avait renouvelé en quelque sorte son Petit Séminaire de Paris : même règlement, même méthode, même esprit des maîtres et des élèves. Lorsque M. Boisbourdin sera devenu directeurà Sainl- Sulpice, il aimera, à son tour, à retrouver à Notre-Dame dos
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Champs comme une image de la Chapelle; et les élèves de celte maison lui seront particulièrement chers comme des enfants de la famille.
» Les prêtres qui ont vécu avec lui pendant les douze années de son professorat lui rendent un témoignage des plus flatteurs. Son exactitude ponctuelle, sa passion pour l'étude, son dévouement pour les élèves dans la fonction fort peu appréciée à cette époque de professeur de mathématiques, sa charité délicate pour ses confrères, lui avaient attiré l'estime de tous. Avare de son temps, il trouvait moyen, sans manquer à aucun devoir professionnel, de développer toutes ses connaissances par un travail tout personnel. Lorsqu'il se présenta au concours de la licence es sciences, il encourut les reproches élogieux des examinateurs pour s'être préparé sans le secours d'aucun maître.
» Son esprit mathématique avait forcément eu de l'influence sur son caractère. Dès cette époque, on remarquait sa grande impressionnahilité. « Ame droite, tout dévoué à son Œuvre, défenseur de la discipline, les doubles ou demi-mesures, les faiblesses, les transactions, les concessions par pure faveur, lui semblaient des atteintes à l'organisme de la Maison; et, grâce à son tempérament nerveux, il en souffrait presque physiquement. Il l'avouait lorsque des amis plus calmes ou plus résignés mettaient en avant l'imperfection naturelle des hommes ou des choses Un cœur
d'or sous des apparences plutôt timidement discrètes que froides. Les élèves coupables le savaient bien, et nous, ses confrères, nous l'éprouvions quotidiennement. »
» Ces qualités de M. Boisbourdin se révéleront mieux encore dans le nouveau milieu où la Providence va l'appeler. Son caractère sérieux, la noblesse de ses aspirations l'attiraient vers un ministère plus élevé que celui du Petit Séminaire. Après la guerre, il entrait à la Solitude, noviciat des Sulpiciens, en mars 1871. 11 n'y resta que les cinq mois qui suivirent, bien mouvementés par les événements de la Commune. A la rentrée d'octobre, il était nommé directeur à Saint-Sulpice, chargé du cours de morale des nouveaux.
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Quatre ans plus tard, il prenait, pour le garder pendant vingt-trois ans, le cours de dogme des anciens.
» Le professeur de théologie héritait des heureuses dispositions du professeur de sciences. On peut le caractériser d'un mot : c'était un vrai critique. Les esprits chagrins qui ont reproché à Saint-Sulpice des méthodes et des doctrines surannées n'ont jamais assisté à l'un des cours de M. Boishourdin. D'une netteté et d'une précision mathématiques, il prévoyait tout ce qu'il avait à dire avec un soin qu'on était parfois tenté de trouver trop minutieux, l'exposant avec la vigueur dont un organe malheureusement affaibli était capable, sans se laisser entraîner à des digressions imprévues; et lorsque l'heure marquée arrivait, sa classe était vraiment achevée.
» Respectueux de la vraie tradition ecclésiastique, il ne s'attachait cependant à suivre servilement aucun auteur ou aucune école particulière. Les dogmes définis doivent pouvoir se soutenir, pensait-il, devant les différents systèmes de philosophie sérieuse : se concilier avec les monades de Leibnilz et l'étendue des cartésiens aussi bien qu'avec la matière et la forme des scolastiques; et, de fait, il donnait les explications propres à l'adaptation de nos croyances à ces divers systèmes.
» Les textes des Pères et des docteurs apportés en preuves avaient été pour lui l'objet d'un examen tout spécial. Jamais il ne se serait permis d'en citer un seul sans en avoir contrôlé par lui-même, dans les meilleures éditions, le sens vrai, en le comparant au contexte.
» Pour les questions controversées, les simples opinions théologiques, il en résumait les arguments avec une exactitude impartiale; mais après cela, liberté entière à chacun d'adopter celle qui lui conviendrait le mieux : « Quand je vois de si bons auteurs, nous disait-il, tenir pour l'affirmative, d'autres non moins excellents pour la négative, d'autres encore rester dans le doute, je me sens trop petit garçon pour avoir une opinion à moi ».
» Il avait pourtant des théories bien spéciales sur certains
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sujets particulièrement difficiles : sur l'appropriation des personnes de la Sainte -Trinité, sur différents problèmes relatifs au mystère de l'Incarnation, par exemple : mais il en rejetait l'exposition à des moments où le cours était déjà complet; c'était comme un développement supplémentaire destiné à ouvrir des aperçus nouveaux aux travailleurs de l'avenir. '
» Il est difficile à un professeur vraiment critique d'être compris de tous ses élèves. II se trouve toujours de pauvres âmes timorées dont la foi mal assise s'effraie lorsqu'elle entend émettre un doute sur des points d'ordre secondaire dont elles s'étaient exagéré l'importance. Avec quelle douce ironie, pleine de bonté, M. Boisbourdin allait au-devant de leurs objections ou de leurs craintes! Il est des jeunes gens qui ont peur de voir la théologie et tout le dogme s'écrouler, parce qu'ils voient attaquer de petites thèses démodées. Semblables à de pauvres enfants qui craindraient que le Séminaire ne s'écroulât sur eux, parce qu'un peu de blanc vient de se détacher du plafond : « Sortez donc, Messieurs, de cette salle; voyez la solidité de nos murs, ces puissants piliers qui soutiennent ces solives non moins puissantes sur lesquelles reposent les étages supérieurs. Ainsi en est-il delà vraie théologie : les assises en sont solides et intactes; elles ont résisté aux chocs furieux et fréquents de toutes les hérésies, et elles sont de taille à leur résister toujours. Qu'importe qu'un faible ornement qu'un artiste a voulu y ajouter de sa propre invention vienne à s'effriter et disparaître : le monument n'en reste pas moins intact. »
» Nous avons parlé de la bonté de M. Boisbourdin. 11 n'est aucun de ses élèves qui ne l'ait au moins soupçonnée. Ceuxlà surtout qui l'ont eu pour directeur de conscience savent combien son dévouement leur était acquis. Il ne songeait pas à leur imposer à tous ses méthodes de travail ou d'action- Se conformer au tempérament, aux forces, aux habitudes prises de chacun, tel était pour lui le secret de la direction des âmes. Les épreuves du cœur, de l'intelligence, les souffrances du corps, trouvaient en lui un soutien, un
conseiller aussi prudent que sûr. La formation du Séminaire n'était pas le seul objet de ses préoccupations sacerdotales : les prêtres de Paris aimaient à continuer à le venir trouver, et ses conseils, ses sages décisions dans les circonstances difficiles du sainl ministère, ne leur étaient pas moins précieuses que ses avis pour leur conduite intime.
» De tout temps, les séminaristes avaient remarqué ses conférences spirituelles, les sujets d'oraison, les instructions de retraite surtout : l'élévation des idées, la délicatesse des sentiments, la pureté d'un langage toujours châtié sans affectation, l'auraient fait apprécier des plus difficiles. Pendant plusieurs mois, il fut donné aux dernières générations de jouir chaque jour de cette parole distinguée. La maladie du regretté M. Bieil, directeur de Saint-Sulpice, obligea M. Boisbourdin à le suppléer dans l'exercice de la lecture spirituelle; et il le lit avec le soin qu'il apportait à toutes ses occupations.
» Malheureusement, le cumul de cette fonction temporaire avec celle du professeur d'un cours dont les auditeurs augmentaient chaque année achevèrent d'épuiser les forces déjà bien atteintes par un travail incessant. Pendant les vacances de 1898, une fatigue nerveuse générale se fit sentir d'une façon très intense. A la rentrée d'octobre, tout travail était devenu impossible. Ce fut, pendant un an, la lutte d'une âme essentiellement active contre une impuissance désespérante. La promenade au grand air, le repos forcé ne parvenaient pas à distraire l'ennui d'une telle situation. M. Boisbourdin sut l'accepter avec la résignation de la foi. La seule consolation qu'il éprouvât était de pouvoir suivre encore les exercices généraux de la Communauté. Le mal s'aggravant, il lui fallut bientôt y renoncer. 11 retourna dans sa famille pendant plusieurs mois; mais malgré la tendresse qu'il avait toujours conservée pour les siens, il ne se sentait pas là dans le milieu qu'il avait préféré. En octobre dernier, il voulut revenir à Saint-Sulpice. Cette maison, à laquelle il avait consacré les plus précieuses années de sa vie, l'attirait : c'est dans le lieu témoin de ses travaux et de son dévouement que Dieu se réservait de le rappeler à lui.
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» Le mardi 7 novembre, il avait assisté, comme d'usage, aux exercices de Communauté. Les séminaristes, les quelques anciens élèves qui l'avaient approché ce jour-là avaient remarqué chez lui une plus grande facilité d'élocution, une vivacité plus soutenue dans la conversation. Le soir, pendant la lecture spirituelle, une congestion se déclara, il fallut le transporter dans sa chambre. 11 reçut avec la foi robuste qui le caractérisait les derniers sacrements. Il était temps; bientôt il perdait connaissance pour ne plus la recouvrer : il s'éteignit dans la nuit du samedi au dimanche.
» Ses obsèques ont eu lieu dans la chapelle du Séminaire avec ce caractère de religieuse sérénité qu'apporte à l'a me la confiance en Celui qui ne laisse pas sans récompense les plus légers sacrifices accomplis pour son amour. Peut-on redouter la sévérité de ses jugements envers les prêtres fidèles dont la vie tout entière a été consacrée à son service? Ses anciens élèves avaient tenu à venir en grand nombre témoigner de leur attachement, autant que de leur admiration, pour ce maître intelligent et dévoué qu'ils regretteront longtemps. — J. G. »
1 . — Discours sur les sciences, prononcé à la distribution des prix du Petit Séminaire de La Chapelle-Saint-Mesmin, en juillet 18G6; Orléans, 186(5, in-8".
2. — Manuel biblique, par M. Vigouroux, tome II, n° 248 : « Par quels moyens Dieu opéra-t-il le miracle (de l'arrêt du soleil par Josué)'? » La partie qui propose des explications scientifiques est de M. Boisbourdin et signée de son nom.
3. — Allocution de M. l'abbé Boisbourdin au mariage de M. Robert Garnier et de M"e Jeanne Rougier, célébré en l'église Saint-Sulpice de Paris le samedi 10 juillet 1897, in-8° de 10 pages.
^4. — Causeries scientifiques sur l'Arithmétique, la Chimie animale et la Géologie, par l'abbé X..., licencié es sciences, rédacteur de la partie scientifique du journal Le Sténographe, in-18, pp. 32. Écrit en sténographie Duployé.
5. — Bibliothèque sténographique : V Analyse spectrale et ses principales applications, par l'abbé X..., licencié es