‹ Bibliothèque universelle de GenéveChapitre 1 sur 93 · Bibliothèque universelle de Genéve · texte numérisé non relu

Bibliothèque universelle de Genéve

MPPMT d'un VOTAOK fait DAMS LIS ai(Q nPARTIftlIlÛirS DB LA BRKVAQM >. PUDAITT I£S AM^M 1 B40 SV 1 84 1, I^'APBàS . kES OBDEES D£ L'AGADÉnUfi DBS gClENCeS KORALES KT PPU^

Ti(^D£S^pajr MM. Benpiiion de Châteauneufet VîHermé.

La Reme des. dêus Honitê dbait mi 188& : « Les Brelont ^ (|ui avaMal lemé sous MerG«iirj aptèt la moct des Guiae, d« iderer le irAoe «lucal^ ne, purent y parvenir el fareni prompte^ QMUt rëduUi. Abri oe peuple tf^opp^sa plot à la conquête Tran*çaiêe i|iie la tétiaiapcie d'iaeriie de tes cott|Uunet> de 9a langfuc ei de set i«iperitiliom. Ces moyens ^ si faibles en apparence , oni seuls suCK^pour lui coMerter pendant trois èièeles sa phy« sionooiie spëciaie» et ee n'a pas M, i mire am> un spectaele lana iaiiérél que «ètte Mte siienoieuse et hArédilaire de quel* ques lanûUes contre Finfluenee étmn^ère^ kitfe que fM*olangerotti encore quelque teo^M ks croyances et Tanour du ad , mais d^nt 0m péui prévoir la fin prochame et «loml nous cami' gnoHê FtxpreêtUm dernière. »

S'il n*y a pas d'exagération dans ces dernières paroks , on serait tenté de croire que TAcadénaie des Sciences morales et politiques avait pour objet , dans la mission cpi'elle a donnée à

6 PC LA GIV1LI8ATI0H

MM. Benoiston de Chiteauneuf et ViHermé, non-seutement de recueillir des données staiistiques , mai» encore de constater, pour en eonsenrer le souvenir , un état social et des mœurs dont le temps s'apprête à faire justice ; comme on se bite queU quefois de faire le portraii d'un qaourant^ avant que ses traits soient entièrement décomf>o8és.

En partant de cette hypothèse^ cependant^ l'attenie des iec^ teurs^ surtout des lecteurs étrangers^ ne s^a pas entièrement satisfaite par la lecture du rapport ; et comme on ne peut soup-. çonner des hommes tels que les auteurs de ce rapport d'avoir mal compris ou incomplètement, rempli leur, missioi) ,. il faut bien admettre que T Académie elle-même s'est exclusivement préoccupée des questions économiques. Quoi qu'il en soie, les faits constatés ayant une importance historique indépendante du but pour lequel ih ont été recueillis, nous les envisagerons, ici principalement sous ce point dé vue^ sans nous astreindre. ;i faire l'analyse du travail pfësemé-i l'Académie.

On sait que la Bretagne avait conservé, jusqu'à la fin du siècle dernier, certains privUéges qui avaient contribué^ arec d'>autres causes, à faire de ses habitants ui»è nation distincte : « Vi*vant au sein de leurs montagnes , entourés par li mer, isolés par leur langue, conduiis dans ks voies du salul par leurs évèques et leurs recteurs, s'en remettaèl de leurs intérêts prités k la justice de leurs. seigneurs, de leurs droits publies & la surr veillance des étais qui s'assemblaient tous les deux ans , ils regardaient, après plus de treixe siècles, les Français comnae des étrangers, que, dans leur langue , ils appelaient;, ils appeUenl encore aujourd'hui Galh. Fidèles h la nouvelle patrie qu'ils, avaient acceptée, ils la servaient avec courage , avec dévouement ; ils prod^aient pour elle leur sang et leurs trésors, sans se mêler, sans se confondre avec elle, présentant ainsi, jusqu'à la révolution, le jingulier spectacle d'un peuple à part au milieu du peuple dont il> (disait partie, et qui, renfermé constamment dans sa nationalité, conservait avec un. respect religieux ses inr

âtitulîons^ ses mœurs, son costume et sa langue, comme M garde dans ses iraiu les caractères encore reconnaissables de la race à la€|uelie appartenaient ses ancêtres. >.

Cette physionomie distincte, le Breton la conserve encore aujourd'hui, et Von nous saura gré de reproduire ici les principaux traits du tableau que les auteurs du rapport en ont tracé:

c C'est cbei le Breton quelque chose de bien remarquable, que cet esprit de consertation , cet instinct de Phabitude qui fait de sa vie entière une vie de souvenirs et de traditions. Ce toit qui Tabrite est celui qui abrita ses ancêtres ; ces meubles sécttlakes étaient 4eiirs meuUea, et ib ne feront place A d'autres que quand ik tomberont vermoulus, détruits par le temps. Ce champ qu'il cultrre, il le laboure de la même manière que le labourait son pèré^ et cehiirci faisait exactement, ce qu'il avait vu faire au sien.

« Si cet aUacfaemenI constant-aux lieux, aux choses, qui se rcr iuae à tout changeiÉent, ii toute amélioration, et maintient in^ variablement ce. qui est comme il est , produit la routine, rend le mal éternel et le mieux. impossible, il conserve aussi les mœurs, les institutidna, ta^nationalité, et cet amour ardent du pays que le Breton nourrit au fond de son cœur, et ^ui est un des traits les. plus prononcée d^ son caractère^ Loin . de sa patrie, il n'existe qu'à moitié ; souveet il 4neutt de regret de ne plus la voir. On racoèteijiie J 'ancienne compagnie des Indes, frappée des pertes nombreuses! qu'éprouvaient les équipages de ses vaisseaux, presque tous compoaéa.de matelots nés dans la Ere* lagne, et qui, transportés sur les bords du Gange^ y pleuraient la patrie absente et mouraient de douleur, prit le parti d'embarquer sur chacun de ses navires un joueur de biniou. Les sons de cet instrument, chéri du Breton , en lui rendant les airs et les danse» dé son. pays, adoucissaient la longueur de son exil et diminuaient Tamertume de ses regrets. y>

Ceci rappelle le Heimweh des Suisses au service de Fr^ce ;

8 mhà aiouAAnoH

mais Jfis oiâeA^ nalbattlM p êu Utm d» r^om^imr h ^UÎMe a¥e€ Vevl, Je lui ratidMiit fbif ji«i9^py9!itabl(p ^ imJtipliûenI tellement les désertions, qu'^D m vil obKffi d'inlerdjire i9m musiques miKtaum teiraw dks vici)ifs elfk# {nHMi airs suissat^ àiit pasle^ plusieMs /dks Craks i^MfstérialiqiMs du, Brtloii. sa retrou.- «est ûhea k jSuisae des Waldsltttcij fki»o impeu nsaw d'igporance, une intelligence plus développée, et beaucoup plus de biai^tre mMénâ. GcHe/dhrmire d^rewt expKq^ p^oi-^ire celle de f«ffet |nioduk sur Tua ;«« aur ranlre par toi aira oar sianauK.

a La misère «si grande «i» Sectagoe* Mockcr la aignalail ct^à err 1 7S4, et soixante am aipnès b#iis Vmom eneore ratiMTée. Il y a icUe oomasune où l'on oomple 600 mendiaiHs sur AOOO lûbitfinls, et telb Tiile où, sur 8000, on esCtaMque )6000 oM à peine 5|uelques moyens d^'eidstenoe^

c II faut ravoir vu pour se faire une idée de leur dénA<v ment ; il faut avoir pépélré dans la demeure d^un pauvre paysan breton, dans sa cteumièro délabrée,^ dont le^ toit s'abaisse jua-n qu'à terre, dont llntérieW estnoird par la fumée ooMtinuello des bruyères et des ajoncs di^sséakéa, seul àHnKDnt de son foyer. C^est dans cette mîsérabio hulie, oà le jtur no pénètre que. perN la porte et s'éteint dès qu^elle ^u fimnée, qu'il habite kii ce sa. lamitle dfmi^nue, n'ayant pour to«t meuble qu'une mM^aisev table, un banp, un cbaudrôn^ et» quelques ustens^es de ménage en bois ou en terre ; pour Ut , qu'une espèce de botle, oè îL couche sans draps sur un m^ehif oi^ la balle dfafroine a reoar placé la laine, tandis qu'è l'autre coin de ce triste réduk, m^ mine sur un peu de fumîèr la vache maigre et chéûna (heureux encore a'il en a une) qui nourrit de son lait ses enfants et lui* même.

e Telle esi sa. condition, etilTaccepie sans murmures contre la Providenoe, sans envie contre sesi voisin plus è l'aise que lui. Il y a quelque chose de tmichant à rentendre dire : Mes pa-. rents étaient malheureux et je le suis <u>mme eux ; notre con-

S« BRBTAÇHE. 9

ditiaii est d*éîr% pauTi^. Sa rëtigmiloA ett •• entière, m eoni^ jpAHc, qu'elle n'Aie rien au calme de ses traili, k la sérénité de •Dfi regard ; qu'elle Tait presque douler qu'il consentie à échanger son pain aoir el sa boMÎtf ie d'aTdiare contre un pain moins grossier et des mets d'un goût meilleur , s'ils lui éiaieht ofierls. »

Pour rhabilaiit de la Brets^^, comme pour le Suisse des ^âts Cantons» ee profond sentiment de sa naiionalsté locale, CCI aiiftdwaient si fif à tout ce qui compose celie nalionaUté, fi» particuKor ^ aon peys natal , cette immoUlilé des mœurs et des usages à travers les siècles et en dépit des réroiutibDJs quils oml amenées, tout cela est le résultat de Tisolement , et Tisolemcnt provient en partie de la situation géographique du pays,, eo partie de la langue que parlent ces peuples et qu'eux seub oomprenneat. Quant è la misère du Breton , à la résignation avec laquelle il j'y soumet, au bonheur qu'il sait trouver dans une conditi<Mi peu supérieure a celle du paysan irlandais, nous W Terrons les causes plus loin*

L'isolement , s'il coosen e les mœuns cl le- sentiment de nar lionalîté, entretient aussi l'ignorance. Il résulte des décumehts. cités par las auteurs du rapport^ que l'iéstruction tant primaire que secondaire est à peu près au même point, en Bretagne, oà file se «rouvait eu 1789, c'Mt*è*dire fort arriérée^ phis arrié** uée que dans aucune autre partie de la France, et que, si quel** ^ues progrès ont été (tiu i.cet égard depuis la loi de 1839, #es progeès stfpt encore à peu près insensibles dans les partiet les phss centrales de la prCTince. Mms, dire qu'un peuple est ^norant , c'est affirmer simplement que les connaissances in«alnimentales, c'cst-»à«dire la lecture et Téeriture , n'y sont pas généralement répandues, ce qui ne sttl& pas pour &ire apprêt* cier le degré djs aon déreloppemcnt intellectuel, ni suHout de son défialoppement «oral. €e peuiple est-il stupide et destitué 1 la fois d'idées et de connaissances? ou bien rempiace-t-il lei cotinMsances scolaires qui kti manquent, par des idées et dei

ta

DK UA CIV1U8ATK>E^

notions plus ou moins fausses ? Ecoulons sur ce poini les aca- . dëmicièns voyageurs :

r Le Breton, ignorant et simple, est superstitieux; il croit aux rëes, aux nains dont la race noire et relue ne se platt que dans le mal, aux sorciers, aux reyenants^ aux dëmons. C'est dans les Tcillées que se débitent ordinairement ces histoires ef« frayantes qui font trembler celoi qui les raconte comme ceux qui les écoutent. On les retrouTc également sur les côtes et dans i^intérieur« Chaque canton, chaque village a les siennes.

« Mais si son ignorance fait voir au Breton , dans les bits naturels les plus simples, la révélation de Tavenir, une croyance plus élevée lui enseigne aussi la patience dans- ses maux, la pitié potti: ceux d'aulruj , la confiance dans un Dieu juste , Fespoir enfin d^iine vie mc$Heore« Crédule et croyant tout ensemble^ s'it accueille avec complaisance tous lés miracles de la légende> il- remplit avec une exacte- régularité tous les devoirs de la rel%ion. Si la loil^app^lle au drapeau, il ne partira pas sans aroir demandé et reçu dç son reçteur>i'absoli|tion de ses foutes ; s'il meurt dans sa chaumière au milieu des siens , c'est avec une piété calme qui n'a rien négligé des dernières obligations du chrétien. Voyex dans les villages, les dimanches et Mtes, i Fheure où sonne la messe, cette longue procession dliabitanta qui se dirige vers Téglise. Presque toujours, celles est trop petite pour une bule si grande. Une partie reste en dehors. Im^ mobiles, agenouillés sur la terre, un chapelet à la main, 1^ . hommes d'un côté^ les femmes de l'autre, tous prient dans un profond recueillement. On sent qu'il y a li une piélé vrate^^une foi sincère, i»

Les auteurs du rapport décrivent ici les cérémoniei des fu« nérailles et celles du mariage , telles qu'ils les ont vues pratiquées en Bretagne, cérémonies signalées, les premières, par des symboles religieux, les dernières, par des danses nationales, cérémonies pleines de poésie , attestant Timagination active de ce peuple, et fournissant à cette imagination un aliment pé-riodi(|ue.

bN BBETAGMI. 11

c Le Breton a , dans son maiiilieo , dans ta démarcbe , sur ses traiu, quelque cboie.de calme et de^grare. Ses dianls sont sans agréraenl , sa danse sans. rÎTacité* Eternelle, image d'une longue chaîne d'hommes et de femmes se tenant tous par la maîn^ qui se dételoppe et se replie sans cesse, k pas leillement' balanoés, die est sans grâce, sanslégëceté, comme ^instrument qui l'acciMnpgne, espèce de cornenuae appelée biniou, est lui-même monotone et traînant. Et cependant le Breton aime cette danse ; il en Tait lin de ses plaisirs lés plus rib. »

Ainsi, b danae et la musique ne sont point pour ce^peuple des friaism tensiiels , mais det plaisirs d'imagination , et c'eU parce que son imagination trouTè dans le culte, dans la nature, dans les usages de la vie privée, un aliment quotidien, qu'il se eonieole d*une condition matérielle si chétive , qu'il- se résigne aux privations et à la pauvreté, qu'il est heureux, enfin, dans sa misère et qu'il ne cherche point à en sortir.

Quant à cette misère dle-méme, les causés ensontaasex paitentes. L'immobilité que montre le Breton dans ses goûts et ses aentimenu, il la montre aussi dans l'application de ses fiicultés actives, dans l'exercice du petit nombre d'arts qu'il connaît et qui le font vivre, noumment dans ^agriculture, dans la ûibrication de toiles de lin, d'étofles de drap et de quelques autres produits qiii constituent la richesse industrielle des contrées centrales de la Bretagne. Le rapport est très-explicite sur ce point. Noua nous bornerons à citer qudques observations générales qui suffisent à notre but.

« Le fernlier breton ne connaît autre chose qu'ime résistance invincible à toute amélioration, h tout progrès. Ce n'est pas qu'il ait moins d ratelligehce, de pénétration qu'un autre* Plus instruit, il en niontrerait autant , peui-étre même davantage ; mais i une extrême indolence il joint une routine avetigie. Ses instruments ne valent rien ; il s'obstine i les garder. Ses méthodes de culture sont absurdes ; il s'opiniAtre k n'y rien changer. . . Il serait difficile de trouver une charrue plus mauvaise

12 DR LA anUSATlOH

que b sceiiue ; mais cette efaamie ett celle de «on père, de ses aïeux ; tous kà conteils» toutes les exhOTtations ne sauraient la hii Taire abandonner.

« Le Breton Mirique des draps pour son usage, et eçs draps retseaiUénl à ceux que fabriquaîeni ses ancêtres il y a un siè« de; tes procédét, VéloSe, la qualité sont encore les noénies* Cependant les manuracuires de Vire, enllornuuidîe, de^Lodève^ de Carcassané, dans le Mi A, «eraettt sur tes propres marchés leurs tissus de laiiie plus ins, plus moelleux, que Ton aciiète au décrmem des draps du pays. Cette oonourrenoe mine le fiibricaht breton. 11 le voit, il en conrient, et il n'en continue pas moins à produire les mêmes ^toQos qu^ii produisait H y a^ cin* quanteans.

« Leé GuTtirateurs élèt cm des bestiaux ; mais les mauraises méthodes d'agricuhure auxqugsUes ils som attachés, en les pn* Tant de la quantité de fourrage dont ik auraient besoin, prirent aussi leur bétail d'une nourritm« suffisante , le rendent petit, maigre, sans valeur et presque sans profit.

« Quelle que soit, pour la Bret^;ne, rimportance du cooir merce de aes toiles, elle n'a rien fait pour en améliorer la Ci» bricâlioD. Depuis plusieurs années, des procédés nourcaux^ meilleurs, ont été adoptés partoiH avec avantage. EHe a oon<» •erré les anciens. L'on reconnaît aujoivd'btti que les fils faita ). la mécanique sont plus réguliers, phis unis, plu^ coulante; que leur grosseur toujours égale permet de donner aux toiles une finesse toujours la même, avantage que l'on ne peut obtenir du. filage h la main qu'avec une peine et des soins infinis. Cependant la phipart des libricante bretons s'obstinent à les repouaser, bien que Temploi s'en étende chaque jour autour d'ew^ et réduise leur industrie au néant, et leurs fileuses à la mi'* sère. »

il n'est besoin de rien ajouter i ces renseignements pour exr pliquer la pauvreté du paysan breton. Les mots extrême indo^ ience ot routine aveugle disent tout ; ils sont corrélatifs l'un de

lui BBBfAOHE. 13

l'autre; ilt eiprittent aussi fue ec n'eu pat dans k gain, dans les chances de fortune que gtt, pour ce peuple, le principal kk* lérét de la vie. Les auteurs du rappèrl noua apprennent de plus que le Breton a detix passions doorinanles : celle de Tar-* gent et celle des boissons fortes. Ces deux passions ne sontin^ compatibles pi entre elles, ni avec les autres trails du caractère breton, canine on pourrait le peoier au preosier abord. L'amour de rangent, qu'il ne faut confondre ni ayec b eopidité, ni avec TaTàrice proprement Aie, est le dëfiMit commun de tous les: paysans dont le travail a peu de valeur et dont la vie maiëridiéeat réduite ma strict nécessaire. L'argent est pour ewa une cbose rare, qui représente à la fois, dans lem* imagination, tout ce qur leur manque, tout ce qu'ils appelent richesse. LV mour excessif de Targent se cofteilier souvent ebex les pauvres avec une grande libéralité à l'égard des éléaaents grossiers dont se compose leur nécessaire, à l'égard des moyens de subsistanee qu'ils produisent eux-mêmes et qui ne sont pas immédiatement échangeables contre de Target. Cette passion se conoiifto nialbeureusemeot auni avec celle dea boissonS' spiritueuses, si con»mune, si endémique chez les peuples i la fois tfès-p«ttvres et très*^orants. Ecoutons encore ipi les auteurs du rapport i

« L'amour du Breton pour l'argent est extrême. S'il arrive qu'il soit obligé d en donner, il retarde autant qu'il peut l'époque du paiement. La somme , û l'a oubKée, il fout la hû rappeler ; puis il tâche d'obtenir une réductiJM queloonque. Enfin il se décide à payer ; mais il le fiiil^ pièce à pièee> et danala pks mauvaise monnaie qu'il peut trouver. Reçoit-il ,. au. eootlraîre^ un écu, il le cache, il lé aerre avec d'aulresqu'ili amasse et qui ne reverront jaasais le jour.

« Des sens grossiers, auxiquris il. foui de forts* eseilants, une position, pénible, dont t*oubli momentané aide à supporter les misères, telle est la double cause du goAt ardent que montrent les classes pauvres pour les boiesoM lirrmentées y et comme il y a en Bretagne peu de civilisation et beaucoup de pauvinelé, il

14 DE LA CIVILISATIOM

y a aussi parmi ses bal>îunis un pettchanl irrésistible & boire et h s'enivrer.

« Mats ces penchants honteux^ qu'il doit phitAt encore i sa position qu'à son caractère^ le Breton les rachète par des qualités aimables^ par des vertus qui l'honorent. Il ne ferme à Tin* digent ni sa main^ ni sa porte; il est charitable, hospitalier. Nulle part, en France, la charité ne se pratique plus largement qu'en Bretagne, et c'est sans doute pour cette raison que les mendiants n'y ont pas cet extérieur pâle, maigre, hâve, de ceux des autres pays. Partout où Tindigent se présente, chez le plus pauvre comme chez le plus riche cultivateur, il reçoit des alimenu ; et anéme, s'il arrive a rheure du repas de la famille, il le partage avec elle; il a lameilleure place an foyer. Le jour* nalier €(ui se trouve sans travail est appelé, sous le plus léger prétexte, à travailler chez son voisin plus aisé que lui , et il y est toujours nourri. »

Nous irons plus loin. Nous crojons que Tamogr de l'argent et le goAt des liqueurs fortes sont, chez le Breton, des besoins d'imagination. Ce sont les passions natives et caractéristiques d*im peuple chez lequel cette faculté a reçu beaucoup plus de développement que la raison, mais chez lequel aussi, et par là même, ces passions n'excluent point les autres besoins de Timagination et de la sensibilité.

Après avoir signalé, parmi les faits consignés dans le rapport, ceux sur lesquels nous désirions attirer l'attention du lecteur, nous avouons que nous ne sympathisons pas entièrement avec les auteurs du rapport, quant a l'impression qu'ils ont reçue et aux conséquences qu'ils en déduisent.

«Ce qu'il importe à l'Académie de savoir, disent-ils, c'est que, dans la péninsule bretoni^, l'hoinme, les animaux, la terre, tout est à améliorer ; qu'un si triste état de choses existe depuis des siècles; que le défaut d'iiutruction , la misère, l'ont créé autrefois et Tentretiennent aujourd'hui. Ce qui doit exciter l'intérêt de l'Académie , c'est la misérable condition du

IN BRKVAGUB. 15

paysao breton^ la pan? reië , Tignorance dans letquelles il lan-* guil^ et les moyens de Ten tirer.

« Sans doute ^ disent^ils plus loin , il est déplorable qiie 1 5 000 à 20 000 ourrières^ et peut-être plus^ roient se briser dans leurs mains le fil auquel leur existence est attachée ; que cette communauté de trayaux qui^ pendant les longues soirées d'-hÎTer, réunissait toute une famille autour du foyer domesti-* que, entretenait au milieu'd'elle de bonnes habitudes et de bonnes mœurs , en occupant utilement des heures de la journée qui> sans cela peut-être, Teussent été moins bien ; qui donnait de petits gains» il est vrai, mais les donnait toujours, soit tombée, soit détruite. C'est un grand mal, une grande calamité ; mais avmii d*avoir des mœurs , il faut avoir du pain, et le meilleur travail est celui qui en procure * . »

Cette manière de voir a dû résister, dans l'esprit de MM. Benoiston de Châteauneuf et Yillermé, ^ bien des aTcrtissemcnts, des répugnances et des scrupules.

« Les hommes qiii réfléchissent, et il y en a partout, s'affligent pour leur pays du changement qui s'apprête. Plusieurs d*entr'euz n*ont pas tu sans intérêt, mais aussi sans quelques alarmes, la mission dont nous étions chargés. Ils craignaient que notre Tote, qui allait s'élcTer au sein de cette Académie, ne bâtit les progrès d'un changement dont ils apprécient moins les avantages, qu'ils n'en redoutent les dangers. Deux millions d'hommes, nous disaient-ils, avaient des mœurs empreintes, il est vrai, d'une certaine rudesse, mais d'ailleurs franches et hospitalières; d'anciens usages. qui pouyaient paraître étranges, mais qui n'offraient au fond rien de blâmable ; une grande ignorance, que l'on ne saurait défendre, mais qui du moins laissait dormir au fond des cœurs le levain des passions et la fièvre des désirs ; tout cela va disparaître, et qiii le remplacera ? des manières plus polies qui cacheront moins de franchise sous plus

* Cette maxime n*irait-elle pas à justifier tous les métiers honteux et imroaranx, y compris Vusure, Tespionnage» la prostitution» etc. ?

10 DB LA CmLlSAflO»

d'urbtfbitë ; un^ imtrnûiïon plut étendue qui^ cbes un peuple f impie et jusque-là coulent de peu^ aidtipliera it9 besoins^ hii fera ehong^ let Trait bien» qu'il poMède contre de dusses jouissunees qto^ ignore^ peut-élre oaènie, aflUbltra dans son sein eette (oi^iûèère^ qui donne au pauvre atses de rési^alioa pour supporter seti maHieur, an riche, assez de charité pour le soulager. Sans doute le bien*étre maférief sera plus grand, le corps sera mieux nourri, reposera plus moHement ; man Vime en sèra»^t-eire meflleore, et pour atoir pftn d*a{sance, le Bre-^ ton aura-mV plus de vertus ?

<E Nous devons Tétùtt^ h f Académie, ces craintes, ces regrets inspirés par famour du pays, toujours st respectable quand il est ai vrai, nous ont plus d'une fois émus. Pkis d'une ibis nous nous sommes surpris i penser eorobien H est fiieile, sous l'empire de ses opinions et Penirainement de ses idées, de réver pour un peuple simple ef pauvre on état meilleur ; de le doter en imagination de tous les biens qui' lur manquent ; puia, après l'avoir si Rbéraletnent enrichi, de se glorifier dans son propre ouvrage et de s'appfaudir du* bien qu'on t frit, sans sln-* quiéter du prix qu'ii faudra le payer; sans craindre que plos de doute et d^crédulité, que plus d'aisance n'excite le désir d*en avoir encore davantage, que plus d'industrie ne déve« loppe plus d'ambition, de cupidité, d*égolsnie.

« Sans nous dissinmler la* fofale condition de toute oeuvre humaine, éoddtaMiée à ne jamais élte qu^m* mélange imparihit de bien et de mal, cependant nous n'isvons pu nous persuader que la conséquence nécessaire du savoir ftt la pêne de foute vertu, et que pour demeofr^r honnête, il ftiliftt toujoin^ vivre ignorant ; nousarrons fait cet honneur i la civilisaiionv de croire qu'elle peut éclairer les esprits sans les cornompre, procurer le bien-être sans allumer la soif dé* For, épurer les ci\>yanem sms ébranler h foi; enfib, nous nou9 stnnmes dit que, s'ifesv ées maux qu'il faut accepter, il est aussi des biens qu'il ne faut pas repousser, parce qu'ils servent de compensation k ces ma(ix et

tS BRETAGNE. 1?

qu*ib en portept souvent le remède avec eux^ et sans partager des craintes qui nous paraissent exagérées, sans nous livrer non phità désespérances qui le seraient également^ nous avons fait des vœux pour que la civilisation, déjà si avancée sur les c6tes de kl Bretagne j étende bientôt ses progrès dans Tintérieur; pour qu'eHe apporte au sein des populations qui l'habitent tous Iqs germes de prospérité qui leur manquent^ et qu*elle ajoute aux qualités heureuses qu'elles ont déjà un nouveau prix, un nouvel emploi , par une instruction plus générale « une industrie plus active et plus intelligente, une aisance plus grande. »

Noos nous attendions que les auteurs du rapport^ après avoir exposé avec tant de force les appréhensions parfaitement raisonnables des penseurs bretons, des hommes qui réfléchit^ $eni dans ce pays*fà^ s'efforceraient de dissiper ces appréhensions autrement que par des vœux stériles ; qu'ils indiqueraient les moyens d'introduire le savoir parmi le peuple sans y détruire ta vertu^ et de le maintenir honnête tout en le tirant de son ignorance ; qu'ils décriraient et organiseraient cette civilisation capable d'éclairer les esprits sans/les corrompre, de prociu*er le bien-être sans allumer la soif de l'or, d'épurer les croyances sans ébranler la foi. Des vœux, c'est bien peu pour résoudre un tel problème, par le temps qui court, même des vœux d'acadéiniciens ! Ce n'est pas que nous soyons disposé à nier absolument la possibilité d'une solution, et que nous regardions les société humaines comme irrévocablement condamnées à passer d'un extrême à l'autre, h croupir dans l'ignorance et la misère ou à perdre toute moralité et toute dignité, à tomber enfin du Charybde de la barbarie dans le Scylla de la corruption. Seulement, nous voudrions savoir i quelle civilisation MM. B. et V. font cet honneur dont ils parlent; car, si c'est une civilisation émanant de Paris, ayant pour véhicules des gazettes parisiennes ou des capitaux parisiens, nous nions très*positivement que cette civilisatiôn-là ait le pouvoir et les qualités que ces messieurs lui attribuent, et qu'elle puisse apporter autre chose, en Bretagne, LUI 2

Page 1