‹ Bibliothèque universelle de GenéveChapitre 2 sur 93 · DE I. CIVILISATION · texte numérisé non relu

DE I. CIVILISATION

qu'un savoir puremeni formel^ avec le germe de toutes les pai,sions qui rendent un peuple malheureux et ingfouvernable*

Notre première impression^ à la lecture du rapport, a été celle d'une profonde surprise, en voyant que cette centralisation française, si vantée comme moyen d'union et de fusion entre les populations des diverses provinces, avait laisaé le^ mœurs et la nationalité bretonnes si intactes. Voilà bientôt un demi-siècle que cette centralisation agit> et les Bretons soumis à sa loi commune , à ses fonctionnaires, à son gouvernement central, n'en continuent pas moins à former un peuple à part, ayant sa langue, ses coutumes, ses idées, ses croyances, entièrement distinctes de celles du corps de nation qui les gouverne, et opposées sur plusieiu*s points à l'esprit de ces lois, de ces fonctionnaires et de ce gouvernement ! Nous pensions que l'organisation des tribunaux et des justices de paix, celle des écoles, et la conscription avaient dû infuser l'esprit français, ou plutôt détruire la nationalité provinciale, jusque dans les moindres artères de ce grand corps.

Les lois sont cependant appliquées en Bretagne, comme ailleurs. MM. B. et Y. nous apprennent en particulier que les propriétés y sont extrêmement divisées, ce qui est le résultat de l'application des lois de succession.

Il résulte de là, selon nous, un premier enseignement qui, certes, n'est pas nouveau, mais qu'il est bon de répéter aussi souvent que l'occasion s'en présente; c^est que les lois, par elles-mêmes, sont un faible moyen d'action sur les peuples, un moyen d'action qui, lorsqu'il est à peu près le seul qu'on emploie, veut pour être efficace le secours du temps, et que ce n'est pas trop d'un siècle pour fondre et amalgamer ensemble/ dans le creuset d*une loi commune et d'un gouvernement eom? mun, deiix peuples qui n'ont pas eu jusqu'alors la même langue, les mêmes intérêts, les mêmes souvenirs.

En Angleterre, où la centralisation administrative n'a jamais élé et n'est point encore poussée au même degré qu'en France,

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et OÙ la centraiUaiion lëgi$laiiTe n'a pas empêché les diferset provinces de comerTer leurs droits coulumiers disUncu^ la nationalité bretonne a résisté à une action bien plus prolongée^ an moins dans le pays de Galles ; tandis qu'elle s'est presque efficée dans le pays de Comouailles , et entièremmK sur les bords de la Tweed^ sous une domination plus immédiate des races saxonne et normande.

Faut-il déplorer^ dans l'intérêt de la France et du gouvernement central, celte résistance des diœurs, de. la laiigue et dç Tignorance d'une ancienne province^ et faire des tosux^ comme les Toy^^eurs de l'Académie^ pour que la centralisation achève bien vile l'ceuvre qu'elle a comi9encéeP Nous tie le croyons pos^ et Ton nous permettra de dire ici toute notre pensée^ au risque de blesser quelques susceptibilités particulièrement irritables. Nous sommes intimement convaincu que c'est grAce à rigaorance dans laquelle sont .demeurés plongés les trois quarts de son peuple que la France est encore gouvernable, et qu'elle cessera de l'être du jour où la centralisatiop aura uniformément répandu sur tout le territoire les lumières qui surabondent dans la capitale et qui éclairent à peine jusqu'à ce jour les villes du second ordre.

Dans la plupart des provinces de France, aussi bien qu'en Bretagne, il y a encore deux influences puissantes^ celle du fonctionnaire civil et celle du prêtre^ qui s'exercent l'une et l'autre dans le sens du gouvernement central établi. Or ces deux, influences ne sont possibles, ou du moins n'ont, de prise sur les opinions et la vie polijûque du peuple, que parce que ce peuple, encore simple dans ses goûts, ignorant, superstitieux, attaché & ses moeurs, à sa langue, à %^ traditions locales, s'est conservé par cela même inaccessible aux idées libérales^ radicales, subversives que propagent sans cesse par la presse les partis hostiles au gouvernement. Le Languedocien, le Picard, le Bourguignon, le Gascon, le Poitevin .ont, aussi bien que le Breton, leur patois national, leurs vieilles coutumes que la centralisa-

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lion n'a pas entièrement effacées, cl une croûte de bienheureuse ignorance qui les disposé à soumettre leur intelligence et leurs opinions ï l'autorité du prêtre, du juge, du maire et du souspréfet de l'endroit. Il y a là de nombreuses populations élevées, comme Tlntiroé

Dans la crainte de Dieu, Monsieur, et des sergents,

et sur lesquelles , jusqu'à présent , la politique d'estaminet , qui a son foyer dans les cbefs-lietix, n'a presque obtenu aucune prise.

On nous comprendrait bien mal si Ton nous attribuait fintention de décrier le gouvernement actuel de la France et de le représenter comme n'ayant pas la volonté ou la capacité de garantir Tordre, la justice, la prospérité et la Kbertéparmi les populations qu'il gouverne. Notre critique ne porte que sur la centralisation, que nous considérons, malgré tout ce qui a été dit en sens contraire, comme étant poussée beaucoup trop loin, et comme diminuant en réalité la force du gouvernement, quoi* qu'elle paraisse l'accroître.

Avec cette centralisation excessive, le gouvernement n'a d'ascendant sur «es populations que par la supériorité intellectuelle de ses lohctionnaires; il n'en acquiert point sur les sentiments. Que le peuple s'éclaire , que cette lumière fausse et incomplète^ qui rayonne du centre, se répande jusque dans les moin- . dres hameaux, que la masse des citoyens devienne tout entière accessible aux idées d'opposition, aux doctrines et aux passions des partis, et ce sera feit de l'ascendant du gouvernement central.

Nous laissons cette question, sur laquelle il y aurait encore beaucoup à dire> mais qui touche de trop près à la politique pour être convenablement discutée dans ce journal, et nous en abordons une autre sur laquelle nous ne sommes pas moins en désaccord avec les voyageurs de l'Académie : c'est celle de savoir si, dans l'intérêt dé la Bretagne et des Bretons eux-mêmes.

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il faut déplorer leur condition sociale actuelle et cette immobilité qui le$ distingue au milieu du progrès général.

Assurément il est fort difficile^ ou phit*t impossible, d^apprécier arec justesse, de peser en quelque sorte les quantités de bonheur que procure ou promet à tel ou tel peupfe un certain ensemble d Institutions et d'autres causes. Cependant» il est impossible de lire le rapport présenté à TAcadéraie par MM. BenoistOA de Chateauneuf et Villermé, ou seulement les extraits que nous en ayons donnés cinlessus, sans reconnaître, dans rétat actuel de ia population bretonne, plusieurs élé-^ ments de bonheur qu'une plus grande ciyilîsation détruirait sans retour.

C'est, en premier Keu, cette foi naïve, sincère, profonde, qui inspire à ce peuple tant de résignation, tant de calme et de vrai cooienlement, au milieu même de la pkis excessive misère.

Ce sontj en second lieu, ces jouissances d'imagination, cet aliment poétique dont le Breton possède une source inépuisable dans ses vieilles coutumes, dans ses traditions, dans ses supa*stitîons même.

Ce sont, enfin, ces sentiments de bienveillance et de confiance mutudle, qu'entretiennent et conservent, d'un eAté, le fait de fofmer une race distincte ayant une langue, des souvenirs, des usages h part, d un autre cêté, les vertus nationales en grande parde dépendantes elles-mêmes des mœurs et coutumes. Qu'on se rappelle seulement ce que nous avons cité plus haut de la ma* Rière dont la charité se bit en Bretagne !

En compensation de. si précieux avantages, qu'est-ce que la eivilbation promet, qu'apportera- t-eUe aux pauvres paysans de k. basse Bretagne?

L'aisance ? Pour un temps peut-être, mais en les faisant passer de la condition de petits propriétaires ou fermiers, et de petits capitattstes exerçant chez eux, en famille, avec leurs propres métiers, Tindustrie du filage et du lissage du lin, à la condition précaire de journaliers vivant de salaires et travaillant, les uns

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