PARIS
CHEZ ANSSLIN, SUCCESSEUR DE MAGIMEL, Roe Daophine, 56.
NOTEmBBK 1944.
|)t)tl00O|)t)ie.
BXAMEN DE LA PHRÉI^OLOGIE > par P. FIouren«, membre de TAcadëmie française, secrëlaire perpëluei de l'Acad. des sciences. Professeur de physiologie au Muséum d'histoire naturelle de Paris, etc., etc.
On peut rattacher Torigine de tous les systèmes , soit cosmogoniques, soit anthropologiques, h deux principes diamétralement opposés^ et qui peuvent s'exprimer dans les termes sui« ▼ants :
La matière , essence de toutes choses , génératrice des forces et, par elles, des phénomènes.
Les forces, ou la force première, essence du monde, de la matière elle-même, et mettant en jeu celle-ci pour produire les phénomènes.
Au point de vue cosmogonique, le premier de ces principes conduit i l'athéisme, ou au panthéisme qui n'est qu'un mode de l'athéisme; le second conduit au théisme, et au monothéisme, conséquence forcée du théisme.
Au point de me anthropologique, le premier nie la responsabilité du moi, et sa durée au del3k de cette vie, il ne reconnaît
6 EXAUEN DB LA PHRBNOLOGIE,
ni conscience, ni loi morale ; le second rattache le moi à un principe spirituel, immortel , responsable, et sanctionne Tautorité de la conscience.
Leur lutte date de Torigine des temps philosophiques. Tan« tdt leur rencontre a ëtë loyale. Tranche, la Tisière \eiée ; tantdt ils ont revêtu des formes qui dissimulaient leurs buts, et ont pu paraître un instant chercher quelque accommodation, jusqu'à ce qu'un retour à la franchise ou Ik la rigueur de Targumentao tion ait dëtruii l'illusion. Tour à tour vainqueur et vaincu, chacun a eu ses siècles de triomphe et ses siècles d'épreuve. L'histoire de cette lutte , c'est l'histoire même de la philosophie. Aujourd'hui encore Aristote et Platon sont en présence.
Mais la philosophie n'est pas seulement une science à pari des autres ; elle est , en outre, la science des sciences, elle im* prime ses tendances à toutes les branches des connaissances humaines. Aussi la lutte dont nous avons parlé, loin de se maintenir dans les limites de la spéculation proprement dite^ s'est plus ou moins reproduite ailleurs, et les sciences médicales, en particulier, lui ont offert un vaste champ.
Le mouvement des esprits a consommé , vers la fin du dixhuitième siècle^ le triomphe du matérialisme, préparé dès longtemps par les théories sensualistes de Locke, puis de Condillac. Le commencement du dix-septième siècle avait vu fleurir, au contraire , le spiritualisme sous la puissante impulsion de Descartes et de Leibnitx. La médecine avait été vitaliste avant les tendances que lui imprimèrent les doctrines philosophiques de Destult de Tracy et de Cabanis. Dès loi*s Gall, Broussais, puis les anatomo-pathologisles, et enfin toute Técole physiologiste de Paris donnèrent aux recherches médicales une tendance physique et exclusivement organique.
C'est vers la révolution de 1830 que commença la réaction philosophique qui règne en France contre la philosophie du d[ix- huitième siècle; et cette réaction a fini par imprimer aussi son caractère aux science» physiologiques et médicales.
PAB H. yLOUBBBS. 7
L'Unifersitë , personnifiée dans MM. Cousin > Yilleaiainy Jourfroy, etc., relève le drapeau du sptrilualisiney et semble avoir pris pour mot d'ordre le nom de Descartes » donl le souvenir est évoqué et exhumé de toute pari^
Ce n'est pas qu^on entende adopter avec une entière soumission tout Tencbalnemcnt philosophique par lequel Descartes a passé pour arriver, du scepticisme absolu à Taide duquel il a balayé tout le champ des convictions de son temps, au système philosophique' qu'il a fondé. Non, Descartes est plut6t aujourd'hui le grand nom Trançais, rilluslraiion nationale, au nom de laquelle on désire à la fois se débarrasser des derniers vestiges d'une philosophie dont on ne veut plus, et se préserver de Tassujetlissement de l'instruction publique au pouvoir eoclé« siastique.
On comprend que Gall et tous Jos phrénologistes quil a mis au monde , participent aux disgrâces du* temps présent , et ce qui précède suffit aussi pour expliquer qu'un des. physiologistes les plus éminents de l'Université soit entré en lice, toujours s^u nom de Descartes, pour ruiner une direction physiologique dont l'origine appartient h des temps périmés.
Dans son court et lumineux écrit sur laphrénologie, Mr. Elourens examine successivemeint les travaux de Gall , puis ceux de Spurzheim, de Broussais, après quoi il revient à Gall pour résumer son opinion sur ce père de la phf éoologie ; et après avobr réfulé son système avec autant de clarlé que de rigueur scienlifique, il conclut fort spirituellement qu'une disposition assez l'épandue chez les hommes pour mériter à plus d'un titre d'oocuper sa place dans le dénombrement des facultés de Gall, où elle n'est pourtant pas même désignée, a été Tunique cause de la fortune de ce système : la curiosité.
Les deux propositions sûr lesquelles repose tout le système de Gall sont :
1 " Que le cerveau où, mieux encore, Tenoépliaie est le siégecxclusif €le l'Ame.
8 IXASm DB LA PRBniOI*OGlB,
2^ Que i'âmé se compose de facultés dont chacune a pour li^e une portion circonscrite de Tencëphale.
A ces deux propositions, dans lesquelles Mr.Flourens rësume le système pbrënologique , nous en ajouterons une troisième non moins explicitement proressëe par Gail, et qui nous parait tout aussi essentiellement liée au système que les deux premières ; c'est, que le dejjré d'énergie ou de déTcloppement de ces facultés est proportionnel au Toluroe des portions circonscrites d'encéphale qui leur correspondent.
A propos de la première de ces propositions, qu'il parait accepter entièrement, sous la seule réserTc d'exclure le cervelet et le mésocéphale, Mr. Flourens cite les anatomistes et plusieurs philosophes qui ont précédé Gall, entre autres Descartes, pour montrer que cette proposition n'offre rienjde neuf, qu'elle était déjà généralement admise avant Gall.
Nous pensons, avec Mr. Flourens^ que la première proposition de Gall n'est point une idée noufelle ; nous reconnaissons aussi que Descartes attribue au cerTeau seul, parmi tous les organes du corps , la fonction de transmettre i l'ime les impressions des sens; mais nous ne saurions aller jusqu*i admettre que Descartes fait concourir le cerveau k tous les phénomènes de la pensée. Cette opinion peut être vraîe, nous la croyons même vraie ainsi que Mr. Flourens; mais nous ne croyons pas qu'elle s'accorde avec les doctrines de Descartes. Lui faire professer cette opinion serait le mettre en contradiction avec le fondement même de sa psychologie ; et il suffit de lire avec quelque attention les premières pages de la (|uatrième partie de son Discours sur la méthode , pour voir que le fait de conscience intime sur lequel Descartes fonde la certitude de l'existence du moi, est un fait dans lequel il ne reconnaît en aucune façon l'intervention du corps et> en particulier, du cerveau. Je pense , donc je suis. Je puis, par hypothèse, admettre qu'il n*y a ni espace, ni matière, que mon corps même n^xiste pas, que toutes ces notions sont des illusions; et
PAU H. VLOUBEVS. 9
pourtant^ même dans celte hypothète^ ia conacienoe de mon aotWitë intellectuelle , qui produit en moi la conscience de mon existence y n'en demeure pas moins évidente. De là Des« cartes conclut que aie moi est une substance dont Tessence ou la nature n'est que de penser^ et qui, pour être, n'a pas besoin d'aucun lien^ ni ne dépend d'aucune chose matérielie ; en sorte que ce moif c'est-à*dire Tâme, est entièrement distincte du corps , et même qu'elle est encore plus aisée à connaître que lui , et qu'encore qu'il ne fût point , elle ne laisserait pas d'élre ce qu'elle est. »
il est évident que si Descaries accorde au cerveau la fonction de Iransmellre à l'âme toutes les sensations , il ne lui attribue pas une part essentielle et indispensable dans rexercice de la pensée; que le moi, lequel est pour lui l'âme^ pense et pourrail penser tout aussi bien sans corps et par conséquent sans cerveau.
Je ne prétends point ici examiner jusqu'à quel point l'argumentation de Descartes est irréprochable, et sa conclusion juste; tout ce que j'en veux induire, c'est que, si la première proposition qui sert de fondement à la phrénologie, ne fait que relater une opinion déjà admise avant Gall, il ne faut cependant pas, ainsi que le fait Mr. Flourens, compter Descartes parmi les philosophes qui l'ont professée. Comme nous Tavon* dit , c'est au nom de Descartes que la phrénologie est combattue, mais ce n*est pas selon Descartes ; et nous prétendons d'autant moins rabaisser par là le mérite du travail de Mr. Plourens, qu'il nous semble difficile qu'au point où en est la science aujourd'hui, un physiologiste puisse être siriclement cartésien.
Après avoir accordé à Gs^ll sa première proposition, Mr. Flourens lui conteste entièrement la seconde : Vâme se compose de facultés dont chacune n pour siège une portion circonscrite de f encéphale.
Mr. Flou rens nie d'abord que Tencéphale puisse être considéré daiis son entier comme le siège de l'âme; et ae fondant sur
10 EXAMER 1)E LA PHRBBIOLOGIB,
les faits physiologiques qu'il a mis en éYidence dana ses beUes recherches expériroenlales^ reialives aux propriëlés et aux fonctions du système nerveux , il montre qu'il faut d'abord mettre hors de question le cervelet et la moelle allongée^ les lobes ce* rëbraux étant seuls les organes de rintelligencc.
S'occupant ensuite des hémisphères cérébraux seuls , il rappelle qu'on peut en enlever des portions quelconques sans que cette ablation entraîne celle de telle ou telle faculté distincte. Tout ce qu'on remarque en pareil cas» c'est que plus la portion qu'on enlève est considérable^ plus les manifestations intellectuelles s'affaibjissent dans l'exercice général de toutes les facultés ; et ceci tend à établir que le cerveau n'est pas une agrégation d'organes distincts , correspondant à autant de facultés différentes, mais un seul organe chargé de servir l'intelligence dans ses' diverses opérations , qu'en un mot le cerveau est un comme l'intelligence est une.
Après avoir réfuté, à l'aide d'une saine physiologie, la face physiologique du théorème fondamental de Gall, Mr. Flourens l'attaque au point de vue psychologique.
En premier lieu, les 27 facultés de Gall sont autant de moi, d'âmes diverses qui ont chacune leur faculté perceptive , leur mémoire, leur imagination, leur jugement. Au lieu d'envisager une faculté comme un des modes de l'activité du moi , il l'envisage comme un moi; il détruit ainsi l'unité, Tindivisibilité du moi, qui est un fait de conscience intime. L'argumentation de Mr. Flourens sur c^ point est particulièi*ement remarquable par sa force et sa clarté.
En second lieu, Gall nie la liberté morale en niant la volonté comme puissance, faculté , d'être déterminé ; il en fait le résultat de la combinaison des facultés supérieures ; la volonté est, pour Gall, une décision résultant de l'influence combinée des motifs, elle n'est par conséquent rien. De là le fatalisme et ■la négation de la loi morale.
Enfin b faction de Dieu devient, d'aprè» Gall , une idée pu^
PAB n. PLOURBlfS. 11
rement subjeelÎTe , ei qui peut manquer si la faculté dont elle dépend manque.
Ainsi la négation du moi indivisible, la négation de la liberté et par conaéquent de la loi morale , et la valeur conditionnelle de ridée de Dieu, sont les trois objections que soulève Mr. Flourens contre la psychologie de Gall. Chacune d'elles suffirait, au besoin ; toutes les trois , présentées avec la concise clarté qui distingue si éminemment notre auteur, écrasent le frêle et artificiel échafaudage psychologique de Gall.
Mais c'est surtout sur le terrain anatomique que Mr. Fiourens fait ressortir les préoccupations systématiques, sous Finfluence desquelles Gall a été conduit à une théorie qui n*a rien de commun avec les travaui anatomiques dont il a enrichi la science. Aussi Mr. Flourens débute par reconnaître les ëminents services que Gall a rendus en représentant la genèse du cerveau par les faisceaux de fibres qui partent de la moelle allongée. Malheureusement, cette même anatonûe forme une disparate complète avec celle qui a été imagint^e par le même Gall pour attribuer des organes cérébraux distincts à ses vingtsept facultés. Il fallait à Gall , pour donner droit de bourgeoisie à celles-ci , vingt-sept organes cérébraux, ni plus ni moins. Or son anatomie ne décrit que des faisceaux de fibres, ou des fibres , les premiers beaucoup moins nombreux, et les secondes infiniment plus nombreuses que ses vingt-sept facultés. Il lui fallait, de plus, mettre tous ses organes à la surface des masses encéphaliques , pour les lier à la configuration du crâne sur lequel il se proposait de localiser les facultés. Malencontreusement, des expériences sont venues établir qu'on peut enlever toute la croûte superficielle du cerveau , sans anéantir aucune faculté. -~ Il y avait encore une difficulté, l'inexacte correspondance du relief encéphalique avec celui du crâne ; pour celle-ci, Gall a le mérite de l'avoir signalée luimême, mais il ne Ta point levée, et a passé outre aussi lestement qu'il Ta fait à propos des précédentes.
1 2 EXANBCI DB LA PHBBVOLOGIB,
Il resterait encore à savoir^ en supposant que toutes les difficultés déjà énumérées n'existassent pas, si l'on peut admettre c]ue le Yolume d'un organe est toujours la plus fidèle représentation de son énergie TÎtale. Or Tanatoniie et la physiologie comparées nous fournissent bien quelques faits qui tendraient à invalider ce principe ; cependant la pbrénoiogie de Gall n'est plus rien^ s'il n'est pas intégralement reconnu.
En résumé , Gall ayant la prétention de fonder la pbrénoiogie sur des inductions analomiques^ physiologiques et psychologiques, la critique avait un plein droit de juger 9e$ assertions d*après les lumières que fournissent les trois sciences corrcs« pondantes^ prises au degré de développement où elles se trouvent aujourd'hui. C'est cette critique qu'a tentée Mr. Flourens; et nous nous empressons de le dire, il était difficile de contrôler les idées de Gall sous ce point de vue, avec plus de science, de rigueur^ de clarté^ et de rectitude d'esprit. Le savant secrétaire perpétuel de l'Académie. a, selon nous, démontré delà manière la plus évidente l'impossibilité de concilier la phrénologie de Gall avec l'état actuel des sciences.
Mais il existe un autre point de vue sous lequel -Gall avait aussi le droit d'être examiné , le point de vue purement empi* rique ou expérimental ; et c'est ici une lacune que nous croyons devoir signaler dans le travail de Mr. Flourens. Il est vrai que Gall lui-même ne s*e&t point borné à se placer sur ce terrain, qui, pour être modeste, n'en aurait été que plus sûr. La préleniion de fonder un système, et de l'accréditer en le mettant en harncionie avec les sciences à la barre desquelles il savait qu'il serait cité^ voilà quelle était l'ambition de Gall. Chercher tout simplement par l'observation jusqu'à quel point il pouvait y avoir des relations constantes ou fixes entre In configuration du crâne et les formes de l'intelligence, et, après une expérimentation suffisante et avant tout impartiale , juger de la valeur de son hyppthèse, tel n'était point le rôle qu'il se proposait. Gall voulait un renom de génie, et ne se serait pas
PAR m. vLOuneMS. 13
contenté de patser pour un simple et consciencieux observa* teur,
Gall a parla(^ l'aveuglenient de tous les esprits systënuuiques. H n'a pas su voir qu'en imaginant une psychologie et une théorie anatomico-pbysiologique en dépit des données fournies par ces diverses sciences , dans la seule intention de légitimer une théorie dont la sanction ou Tinfirmaiion ne peut être trouvée que par l'observation subséquente^ c'était ruiner par avance, auprès des bons esprits, tout son crédit d'observateur impartial. Gall aurait voulu prendre toutes ses précautions pour mettre en suspicion Timpartialilé de ses études phrénologiques^ qu'il n'aurait pu mieux faire que d'inventer ainsi une psychologie sans portée , une physiologie controuvée , et une anatomie sans relation avec ses travaux sur l'organisation de l'encéphale.
Quoi qu'il en soit des fâcheuses présomptions soulevées par Gall contre lui-même, nous aurions aimé à voir Mr. Plourens accorder: qu'il n'est point déraisonnable de rechercher, par réiudc attentive et impartiale d'un grand nom* bre de crânes , s'il existe ou n'existe pas une relation évidente et constante entre les diverses formes du crâne et les diverses tendances de l'intelligence.
Assurément, nous l'aurions entièrement approuvé si^ après avoir légitimé de pareilles recherches, et avant de donner quelque confiance à leurs résultats, il eût exigé qu'elles fussent faites dans un esprit vraiment sage, c'est-à-dire avec une entière indifférence pour le résultat quel qu'il fût, sans préoccupation, avec le désir de savoir si l'hypothèse est vraie ou fausse, et non avec celui d'entraîner les conyictions en faveur d'une opinion préconçue.
L'empirisme, en tant qu'il se propose la découverte des re* lations constantes qui lient un ordre de faits à un autre, est, dans les sciences d'observation, une méthode aussi légitime qu'irréprochable. S'il n'est pas le plus prompt, il est au moins
1 4 EXAnSK DE LA PHREMOLOGIB,
le phis ftûr moyen de progrès ; et en définitive, si des ^nies supérieurs sont quelquefois arrivés d*un seul bond , par voie d'induction, i une découverte, cette découverte n'a pu s'accréditer auprès des esprits sages et réservés qu'après avoir été sanctionnée par lempirisme.
Mais pour que les fruits de la méthode soient de bon aloi, il faut que celui qui l'emploie ne soit pas convaincu avant qu'elle ait prononcé, car alors elle n'est plus qu'un moyen de populariser des idées favorites. L'empirisme ne doit pas éire seulement le gouvernail , il doit être aussi le timon du gouvernail qui conduit le navire au port, à travers une mer inconnue. C'est là l'objectton que les esprits vraiment philosophiques ont faite de tout temps aux faiseurs de systèmes ; c'est là ce qui empêche les vrais amis de la vérité, dans les sciences d'observation, d'être phrénologisles avec Gall , homéopathes avec Hahnemanh ; en un mot, sectateurs des hommes qui demandent aux faits, non pas une conviction, mais une confirmation de leurs vues.
Que devient la vérité, lorsque , après avoir dressé tout un cadre d'après les fantaisies de l'imagination, on pose Tempirisme sur un teri*ain tellement élastique, tellement mouvant et artificiel, que cette méthode est réduite à l'office d'un mannequin, prêt à prendre toutes les positions que peuvent désirer les amis du système?
Un phrénologiste étudie le crâne d'un assassin. Trouve-t«il Torgane de la destructivHè moins saillant qu'il ne le faudrait : sans seulement songer à reviser ei^périmentalement la légitimité de cette localisation , il se livrera à une analyse des faits intellectuels et moraux du sujet, et, pourvu que l'organe du courag'e soit mieux dessiné, ainsi que celui de V acquit sivité, que la circonspection ne soit pas très-prononcée , en voilà plus qu'il ne faut pour expliquer le cas. Mais, chez un autre assassin, la deslructivilé est-elle honnêtement en relief, alors il n'est plus besoin d'autres bases pour prêter main^forte au système.
PAR n. FL0UAKH8. 15
Si , de reiDpirtsme mis à l'usage de la pbréaologie ^ nous passons à Tempirisnie exploité au profit de rboroéopatbie, nous irouTons au Keu de 27 ou 35 facullës (selon qu*il s'agit de Gall ou de Spuriheim)^ plus ou moins succursales les unes des autres grice à une classification psychologique aussi conTuse que peu légitimée^ des centaines de symptômes pathogénëtiques dont la valeur vërkable est si peu la chose dont on se soucie, qu'elle ne fait pas même question.
En phrënologie, on vous dit qu'il suffit de bien déterminer quelle est celle des facultés de convention à laquelle correspond chaque relief du crâne , pour reconnaître le caractère d'un homme en palpant sa tète. En homéopathie , on vous assure qu'il suffit de trouver le médicament qui est censé produire le plus possible sur l'homme sain les symptômes qu'on observe dans une maladie, pour être sûr de guérir la maladie.
Voici donc une maladie. Vous ouvrez un manuel et vous tombez sur le premier médicament venu ; vous trouvez infailliblement des symptômes homéopathiques au cas, car chaque remède comporte une série innombrable de symptômes et , gui plus est , les symptômes les plus opposés s'y trouvent réunis. Vous donnez votre remède sans seulement vous demander si cet immense catalogue de symptômes appartient réellement au médicament. Or, cinq choses seulement peuvent arriver: le malade peut ou guérir, ou succomber, ou demeurer malade ; et dans ce dernier cas, il peut y avoir ou amélioration ou aggravation. Il n'existe pas une seule alternative hors de ces cinq possibilités.
Si le malade guérit, l'homéopathe triomphe, car il est élevé à peu s'occuper des chances qu'ont les maladies de guérir quelquefois d'elles-mêmes.
Si le malade succombe, même quand il n'y a pas à se défendre à l'égard du public en annonçant qu'on a été appelé trop tard, ou que les remèdes antérieurs ont empêché l'action des remèdes homéopathiques^ il est facile > au point de vue pure-
1 6 BXAHU DB iiA PHEBHOLOGU^
ment scientifique^ de sauter Thoméopathie en alléguant que le remède a été mal choisi, parce que le formulaire indique sous sa rubrique une fouie de symptômes antipathiques au cas.
La maladie resto-t-elle stationnaire? Quelque roiasnae respiré ou ayalé a détruit l'effet du remède ; et ^explication est d'autant plus plausible» que la dose de remède est accommodée de manière à permettre toujours de supposer que les moindres atomes médicamenteux qui se glissent inévitablement dans Talimentation la plus surveillée , sont plus considérables que la dose du médicament administré.
La maladie s*amende-t-elle ? C'est tout simplement parce que le médicament agit curativement. S'aggrave-t^elle momen-* tanémeni? C'est que le médicament commence par agir dans son sens, pathogénétiquement ; il commence par aggraver les symptômes, de manière i provoquer de la part de l'organisme une réaction salutaire.
En un mot, le système est si merveilleusement accommodé h (outes les éventualités, qu'il y a réponse à tout ; et sous ce rapport, il faut l'avouer, Hahnemann a, beaucoup mieux et plus complètement que Gall, entouré son système de toutes les soupapes de sôreté désirables. Il est vrai que chez ce dernier la préoccupation systématique et l'ambition du succès n'avaient pas entièrement neutralisé le levain scientifique, ce certain instinct du savant qui Tattache à la recherche de la vérité pour ellemême, car Gall nous a laissé, comme nous l'avons dit, de belles et solides recherches sur l'anatomie du cerveau ; tandis que, si jamais des recherches sur la valeur de l'idée homéopathique, comme traitement des maladies, venaient à faire de nouveau question dans les sciences médicales , la pathogénésie de Hahnemann devrait être, d'un bout à l'autre, tenue pour mille et non avenue. Hahnemann était trop pressé de mettre en œuvre son idée, pour avoir le temps de déterminer avec soin les symptômes que développent chez Thomme sain les divers médica-
PAR M. FLOURRNS. 17
ments de la matière médicale. Il aurait fallu, pour cela, adminiiCrer h un nombre $uflfi«anl d'hommes parfaitement sains et inteNîgents un même mëdicament, et n'attribuer h celui-ci que les symptômes qui se seraient rencontres chez la plupart des sujets eipérimentés. Faute de temps pour procéder ainsi, Habneroann a composé la paihogénésie de cbaque médicament d'un catalogue innombrable de symptômes, tirés, les uns des matières médicales anciennes, les autres de cas individuels de sa pratique ; et il lui suffisait de rencontrer une fois un symptôme bizarre chez quelqu'un qui prenait sou médicament, pour l'inscrire à la suite , sans la moindre critique, de telle sorte qu'un symptôme constant , et par oonséquenc attribuable au médicament , se trouve à côté d'un symptôme exceptionnel , peut-être unique, et alors presque certainement étranger au médicament. Mais ce qui, scientifiquement, fait de la patbogénésie de Habnemann un vrai cbaos sans valeur^ en fait pratiquement, à causé même du nombre et de l'universalité des symptômes, un fondement si commode, que l'empirisme, manié par un adepte, conduit a^;réablement à parodier la méthode désignée en logique par ces mots : tourner l'objection en preuve.
Si nous avons fait une incursion sur le terrain homéopathique, à propos de la phrénologie, c'est pour faire voir, par des exemples pris dans deux ordres de faits différents, les résultats auxquels conduit l'esprit de système. On a souvent dit qu'au total la science avançait et par les systèmes et par les faits. Cette pensée, pour être juste, doit être mieux précisée. Nous pensons, en effet, que toute idée lancée dans le monde de la science, à titre d'hypothèse proposée à la vérification des observateurs , est précieuse en ce qu'elle provoque les recherches , et que les recherches conduisent sûrement à des résultats. Mais cette idée, tant qu'elle est présentée comme une hypothèse, n'est pas-«ncore un système ; elle ne devient telle que lorsque son auteur, décidé à la LIV 2
18 £XAneif OE LA PHRENOLOGIE.
faire accepter bon gré mal gré, s'en constitue TaTOcat^ met à contribution toutes les sciences qui sont à sa portée, non pour en déterminer la valeur, mais pour Paccréditer, et finit, en dernière analyse, par placer son idée sur un échafaudage si subtilement édifié, que Tempirisme lui-même doit lui prêter un sophistique appui. Heureusement que cet échafaudage est toujours de très-fragile construction.
Nous ne saurions mieux terminer cet article qu'en empruntant h notre auteur, Mr, Flourens , la dernière pensée de son livre :
€ Heureusement un système ne vit jamais que ce que vit un système. Celui du moment est bientôt abandonné pour un autre, et presque toujours pour un tout contraire. Les systèmes se multiplient et passent; et ce sont les systèmes qui nous guérissent souvent du mal que nous feraient les systèmes. i>
D** Marc D'ëspinb.
HISTOIRE DB LA CONQUÊTE DU MEXIQUE. — HISTORY OF THE CONQUEST, ETC. » par William-H. Prescoil ;. 3 yoI. New York et Londres 1843.
Ce nouvel ouvrage de Fauteur du Règne de Ferdinand et di$abelle * n'a pas excité moins d'altention, ni obtenu moins d'éloges des deux c6tés de TAtlantique, parmi les lecteurs éclatrés de toutes nations. Le sujet auquel Mr. Prescott a cette fois consacré ses recherches, présente un égal intérêt pour la vieille Europe et pour les jeunes états qui ont hérité de ses créations dans. l'hémisphère occidental. C'est tout à la fois, un des chapitres les plus brillants de l'histoire du règne de Charles-Quint, et une des portions les plus essentielles des annales du nouveau monde, que Mr. Prescott, en commençant ces volumes, s'était proposé de mettre en lumière ; il nous semble y. avoir pleine • ment réussi.
L'histoire de la conquête du Mexique ne pouvait avoir d'intérêt et de clarté qu*autant que le récit des événements qui firent passer celte contrée sous la domination espagnole serait précédé d'une description exacte et complète de la monarchie indieime dont Cortès renversa l'édifice, pour le remplacer par la structure compliquée de la vice-royauté de la Nouvelle^Es-pagne, Mr. Prescott n'a pas , il est vrai, transcrit à la léle de son travail tout ce que l'Europe connaît des annales d'^/iaAuac; il s'est borné à en extraire les passages les plus dignes, par leur authenticité et leur intérêt intrinsèque , de l'atiention d'un véritable historien. Mais le tableau des institutions civiles, religieuses et militaires, des arts, des sciences, du commerce ^ de
* Voyez BibL Unw.f septembre et octobre 1839, et janyier 1840.
la culture intellectuelle et matérielle, en un mot^ cbex les Aztèques et les autres nations du Mexique, ce tableau se trouve, dans Touvrage que nous annonçons , beaucoup plus détaillé et plus exact en même temps, plus brillant de style et plus épuré de critique, que dans aucune des compositions, même citées préliminairement comme classiques , qui jusqu'à ce jour avaient embrassé le même sujet.
Il ne s'agit évidemment pas ici du roman de Solis, inférieur de touts points à celui de Quinte*Curce , et dont Técole ampoulée de Gongora pouvait seule établir la célébrité sous le rapport de la diction. Mais Touvrage même du judicieux Robertson laissait beaucoup à désirer pour les recherches d'érudition, et plus encore pour la vérité du coloris. Mr. Prescott avait à sa disposition des matériaux nombreux et très-impor^ tants, dont l'illustre Ecossais était resté dépourvu. La vaste collection dé lord Kingsborough n'avait point encore rassemblé, comme dans un foyer, tous les précieux débris des monuments originaux de la civilisation aztèque. Palenqué ' et ses mystérieuses sœurs se cachaient encore dans la nuit du plus profond oubli. Les recherches ingénieuses de Stephens n'avaient pas fait sortir d'une obscurité également complète les magnifiques vestiges qu'une race entourée de doutes historiques a laissés de son savoir et de sa persévérance dans les forêts de Vera-Paz et les tlojios ' du Yucatan. Les précieuses publications de Mr. Ternaux-Compans n'avaient pas encore doublé la masse des documents dignes de foi écrits dans le cours de la génération qui suivit la conquête , documents tirés du secret des archives, et livrés maintenant à l'inspection du monde lettré. Maître d'aussi grands avantages, Mr. Prescott s'en est prévalu avec un laborieux empressement , et en même temps , avec une judicieuse sobriété. Ses recherches ont été si étendues, qu'elles auraient fait pardonner chez lui la prolixité. Mais après avoir
I Voyez Bibl. Univ., mai, juin et octobre 1843. * Plaines découverte».