‹ Bien-être et concorde des classes du peuple françaisChapitre 1 sur 21 · PAR M. €H. DUPIN · texte numérisé non relu

PAR M. €H. DUPIN

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Il me parait utile de reproduire ici les paroles que j'ai prononcées lorsque j'ai présidé, le iZ août dernier, la séance publique annuelle de r Académie dès sciences morales et politiques : elles jetteront quelque jour sur le but qui m'est commun avec mes iDustres confrères.

c Une étude à la fois digne du moraliste et de l'homme d'État peut s'accomplir en portant autour de nous un regard attentif: c'est l'étude qu'aujourd'hui le premier magistrat de la République nous engage à poursuivre; disons au milieu de quelles circonstances*

c Dès 1880, il s'était offert à la pensée de l'observateur un résultat singulier des révolutions profondes et soudaines, non-seulement sur les passions, mais sur les facultés intellectueDes de tout un peuple. En t84S, le même sujet d'observation s'est présenté, bien plus vaste et plus frappant par ses effets et par ses causes^

6 INTaODUCTION.

Alors nous avons vu se renouveler un spectacle que Platon et Gicéron, dans leurs écrits sur la République, ont peint avec tant d'éloquence et de génie : le spectacle des agitations tumultuaires, dont les soulèvements contagieux se propagent, de Tocéan populaire jusqu'au réduit de la famille ; Finsubordination , qui s'étend à tous les rangs, à tous les états, à tous les âges; la lutte partout et sur tout : et la paix nulle part. C'est qu'il se produit, alors, dans l'intérieur des intelligences, une altération d'équilibre, un changement de transmission, et je dirais presque de nature. Une partie des idées, et la plus salutaire, attaquée, prosorite et renversée tout à coup, ne peut plus être rendue par les mêmes expressions, ne correspond plus, dans une juste mesure, aux mêmes faits, aux^ mêmes actes : sa disparition brise la chaîne logique qui constitue la raison des individus pris à part et d'un peuple pris ensemble.

« La nature inanimée nous fournit l'image expressive d'un semblable phénomène, quand la lumière du soleil rencontre l'obstacle d'un cer-

INTBODUCTION. 7

Uûn genre de cristal, qui brise» qui r^racte ses rayons* Au sortir du cristal, c'est toujours la lumière émanée de Tastre du jour, et pourtant elle a perdu la plénitude de sa puissance. Lorsque, ensuite, elle tombe sur un miroir, d*un certain côté, sous une certaine incidence, elle n'a plus la faculté d'être visible , c'est-à-dire d'éclairer ; dans cet état imparfait, on dit qu'elle est polarisée.

€ Revenons, à présent, de l'ordre physique à l'ordre moral* Dès le lendemain d'un grand changement politique, appelé révolution, voyez les ténèbres de la destruction (1) versées sur les lois immuables qui servent de base aux sociétés humaines, quels qu'en puissent être les noms et les formes : le respect de Dieu, qui conmience la sagesse; le respect de la patrie, qui fait la nation puissante ; le respect de la famille, qui défend la vertu privée; le respect des magis* trats, qui défend la vertu publique; enfin, le respect du bien de chacun, qui protège à la foi^

Cl) Les ténèbres visibles (le MiltoiL. •

a inTBODirCTIOlf.

la foitunô de ftiai et celle des citoyens, tout est obscurci, fkussé ; tout est attaqué, tout est nié, méprisé, conspué ; tout cesse d'être compris : en un moment les lumières sacrées qui brillaient en rhonneur de la paix sociale, flambeaux disparus de la civilisation , ne réfléchissent plus

dans les esprits que les rayons polarisés, c*està-*dire inapercevables, d'une raison oblitérée.

c Suivons à l'effet cette étonnante métamorphose. Faut -il aveugler la raison des classes nalvas et simples , si remarquables d'ordinaire paJr h lucidité de leur sens commun? Le génie du sqphisme transforme à leur usage le devoir en droit y le bienfait en dette, et la reconnais^ sance en détestation^ Bans les temps ordinaires» quel esprit droit n^aperçoit pas que c'est la eonr eorde qui fait le bonheur des dtoyens? Qui ne voit que c'est rharmonie d'un travaS admira-< Uement divisé , réparti , par la liberté, dans les mille rameaux d^une industrie puissante et va^ riée, qui produit le bien-^tre de tons? et qui le produit à des degrés assignés par l'activité, l'in-* teUigence et la vertu de chacun , selon les lois

IIITBODUGTIOIf. 9

imprescriptibles comme la justice , qui rétribuent l'oeuvre de l'homme en proportion de sa quantité, de sa nature et de sa perfection ? Chacun s'efforce de mieux mériter pour obtenir davantage ; l'opulence de la patrie nait de TefTort universel de ses enfants , et l'aisance du peuple entier s*accroît par la richesse générale... Advienne tout à coup une grande mutation, qui change la destinée de l'État, à Tinstant le magnifique spectacle de ces prospérités cesse d'apparaître sous ses véritables couleurs àceux même dont elles sont l'honneur et la vie. Un esprit d'erreur, qui triomphe, les entraîne à juger que cette harmonie merveilleuse du libre travail avec les sciences et les arts, c'était l'absence de toute équi* té , de tout ordre , c'était en un mot le chaos ; et que le chaos , à son tour , devient l'organisation ; et qu'il faut, pour commencer ce nouveau bienêtre, faire abandon du travail ; et qu'il serait pusillanime d'être arrêté par la raison , quand on a pour soi la force! Voilà par quel enchaînement, ou plutôt, voilà par quel déchaînement d'idées, nous avons vu se préparer et a'acRûîc&r

plir ces collisions à jamais lamentables qui, par la grandeur de la scène et la puissance insensée des bras égarés, ont paru comme ime lutte des géants contre le ciel. En contemplant de tels efforts, auprès desquels semblent des colères d'enfants les plus fières rébellions de Flrlandais, de r Anglais, de l'Allemand et de ^'Italien, la patrie ne peut s'empêcher de reconnaître et d'avotier sa race intrépide de Fleurus, de Rivoli , de Zurich et d'Austerlitz; et d'éprouver, en pleurant d'indignation, je ne sais quel espoir et quel orgueil de nière, à travers son affront !

a Ouvrons nos cœurs à la pensée d'un meilleur avenir, lorsque nous voyons, du côté des lois, la vertu, tour à tour la plus énergique et la plus douce, éclater jusque dans ces luttes civiles, qui ne servaient, chez le plus renommé des peuples, qu'à redoubler la férqcité parmi les combattants sous les drapeaux des Marins et des Sylla ; lorsque nous voyons les citoyens ouvrir la route aux soldats , et les adolescents devancer les adultes pour voler au secours de la patrie ; enfin, lorsque nous voyons, pour ép^gner la vie de nos frères,

et s'abstenir s'il se pouvait de la victoire, les législateurs braver le péril , les généraux chercher la mort, et les pontifes le martyre ! Voilà comment sait combattre et vaincre la civilisation française.

« Cest la première et noble consolation qu'éprouvent les amis de notre gloire nationale.

• <K Une autre consolation, une autre espérance nous est réservée par le commandant de la force militaire, qui, dès le second jour du combat, investi de la dictature, s'en est démis le lendemain de la pacification. Cette espérance la voici :

« L'insurrection surmontée, ses armes rendues, le triomphe est entier du côté de la force, et ce n'est pourtant que la moitié de l'avantage à remporter. La mission de l'épée accomplie, il reste à commencer celle de l'idée. Il faut demander à la raison , à l'expérience, à la science , de livrer un autre combat qui , cette fois, ne fera pas verser de larmes ! qui renversera, dans l'imagination, dans l'esprit du peuple, passez-moi le mot, les barricades de l'erreur ^ et fera rendre les armes aux systèmes sut\vQ?t«5&

1 2 IlfTBODIJCTION.

de tout ordre social. Mais il ne suffirait point de parier aux esprits ; il faut surtout parler aux eoéurs , afin d'apaiser les irritations et de consoler les souffrances. La philosophie , la morale, rhistdre, le droit et des hommes et des peiq)Ies , l'économie sociale et ses faits statistiques, doivent à I*envi concourir pour entreprendre cette œuvre à la tcis d'intelligence, de concorde et d'humanité.

« n y a trente jours, cette pensée, digne d'un sage et d'un homme d'État, le président du pouvoir exécutif en faisait part au président de l'Académie des sciences morales et politiques. Dès le lendemain, TAcadémie convoquéa acceptait à l'unanimité la plus noble mission qu'un général ait jamais déférée, pour ajouter, par d'autres mains , à la victoire d'une autorité militaire qui met son plus grand honneur à perpétuer la paix.

« Chacun des académiciens voudra concourir, dans l'ordre de ses idées et selon le genre de ses travaux , à cette entrq>rise à la fois patrio* i/çue et sainte.

INTBODUCTIOIV. 13

« Nous attendrons avec respect le jugement du public sur le résultat de nos efforts; nous attesterons seulement nos intentions et nos diésirs d'éclairer nos concitoyens , pour concourir à la concorde , au bonheur de la patrie.

« Je terminerai ce discours en m*appuyant sur las paroles du plus iUustre iMos(^he qu*ait possédé le pontificat français : c*est Bossuet, qui rend justice aux travaux des philosophes citoyens* Dans son Histoire universelle ^ il promène son regard d'aigle sur les empires qui s'écroulent avec fracas, de révolutions en révolutions. Il pénètre les causes de leur durée, de leur grandeur et de leur décadence ; puis , lorsqu'il arrive à ces peuples de l'antiquité qui nous ont transmis, en si grande partie, leurs lois, leurs mœurs, leurs arts, leur civilisation, et leurs libertés orageuses, il ajoute :

« Ce que fit la philosophie pour conserver

rÉtat de la Grèce n'est pas croyable. Plus ces

peuples étaient libres , plus if était nécessaire

d'y établir , par de bonnes raisons , les règles

des mœurs, et celles de la ^oçAfeV(i.^^>^^^^^

Thaïes, Ânaxagore, Socrate, Archytas, Platon, Xénophon , Aristote , et une infinité d'autres , remplirent la Grèce de ces beaux préceptes. Il y eut des extravagants qui prirent le nom de philosophes ; maisceux qui étaient suivis, étaient ceux qui enseignaient à sacrifier l'intérêt particulier à l'intérêt général et au salut de l'État; et c'était la maxime la plus commune des philosophes, qu'il fallait ou se retirer des affaires publiques, ou n'y regarder que le bien public. »

fc Puisse l'Académie des sciences morales et politiques mériter, avant peu , qu'un historien éloquent et véridique fasse un aussi complet éloge de ses travaux et de ses services ! »

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