I. — LES PIGMENTS PURIQUES
Le pigment purique se présente chez les Vertébrés inférieurs sous un aspect remarquablement constant. Toujours formé de cristaux, il est contenu dans des cellules différenciées ayant la valeur de véritables chromatophores. Ces éléments, ou guanophores, sont localisés dans différents tissus (derme, péritoine, iris, etc). et leur répartition à la surface du corps ou dans les régions profondes paraît soumise à des lois générales qui s’appliquent aux groupes zoologiques les plus éloignés par leur caractère anatomique et leur genre de vie. C’est ainsi que les guanophores sont, de facon constante, plus abondants à la face ventrale qu’à la face dorsale de l’animal.
1° Historique. — Barreswill en 1861, étudie le blanc d’ablette. Toutes les propriétés de cette matiere sont identiques à celles de la guanine.
Voigt, en 1863, publie dans « Susswasserfischer von Mittel-Europa » une conclusion semblable à celle de Barreswill concernant la nature chimique
des pigments; il s’agit de guanine. Il étudie, en particulier des cristaux trouvés dans la vessie natatoire d’Argentina Sphyroena, produit employé à la fabrication des perles artificielles. En 1890, Kühne et Sowall publient un compte-rendu de leurs recherches sur les yeux des poissons et spécialement sur ceux d’Abramis brama. Dans l’épithélium de la rétine, ils trouvent des granules opaques constitués par de la pure guanine, mais par ailleurs, ils trouvent que le lustre brillant de l’iris argenté d'Abramis et des autres Téléostéens consiste en guanine combinée avec une base. Ils retrouvent le même composé dans le tapetum des Elasmobranches. Il y forme les granules appelées ophtalmolithes par Delle et Chiaje. La méme année, Moreau affirme que l’essence d'Orient extraite de l’ablette est la substance blanche qui se trouve à la face interne des écailles et qui est formée de petits cristaux. Sowald et Krükenberg, en 1883, font un travail d'ensemble sur ce sujet. Ces observateurs montrent que chez les poissons, reptiles et amphibiens, la guanine est contenue dans la cellule du tissu conjonctif, dans quelques cas, sous forme de fins cristaux de guanine combinée avec une base (téléostéens, guanoïdes et cyclostomes). Dans d’autres cas, la guanine est pure, elle n’a pas de lustre métallique; elle est d’un blanc mat (peau des sélaciens). Chez les différents poissons étudiés, ces auteurs trouvent la guanine dans la peau, les écailles et le tissu conjonctif sous-cutané, le fascia musculaire, la vessie natatoire, la vésicule biliaire et le péritoine. Les auteurs notent différentes particularités dans la distribution
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de la guanine pour les différentes espèces. La peau du ventre contient plus de guanine que la peau du dos mais dans Solea platessa, la surface sombre tournée contre le soleil est plus pauvre en cette substance que l’autre côté. Ils remarquent que le maquereau et Caranx trachurus font aussi exception à la règle; la partie externe de la peau dans les régions bleu-foncé est extrêmement riche en guanine. Cunningham s’inscrit en faux contre cette assertion.
2° Préparation. — En grattant la face externe de la paroi abdominale d’un poisson très argenté — tel que l’ablette — on détache de celle-ci des écailles chargées de pigments. On les broie ensuite et on les lave à plusieurs reprises à l’eau en ayant soin de séparer par décantation, le pigment plus lourd, des débris organiques. On recueille au fond du vase une poudre brillante composée presque uniquement de cristaux et qu’on peut achever de purifier par centrifugation.
On conserve cette poudre dans de l’eau légèrement ammoniacale. Elle constitue un matériel propre à l’analyse chimique.
3° Propriétés. — Les résultats de Millot comme ceux de ses prédécesseurs montrent que le pigment irisant des poissons est composé de guanine.
Il est, en effet, insoluble dans l’eau froide, l’éther, le xylol, le chloroforme, la glycérine; faiblement soluble dans l’eau chaude; il est très soluble dans toutes les bases, sauf dans l'ammoniaque qui, même en excès et concentrée, dissout très mal les cristaux. Ce caractère est un de ceux qui permettent le mieux de distinguer Ja guanine de la xanthine, beaucoup plus soluble dans l’ammoniaque. Il est très soluble dans tous les acides, sauf les acides acétique, formique, lactique, citrique. Il est précipité de ses solutions, en présence de sels de magnésium par une solution ammoniacale de nitrate d’argent à l’état de purate argentico-magnésien.
Il est précipité d’une solution étendue par le ferri-cyanure de potassium! (en solution concentrée) sous forme de crisfaux prismatiques brun jaune soubles dans l’eau chaude. La xanthine n’est pas précipitée dans les mêmes conditions. Il donne la réaction de la murexide. Il donne la réaction de Weidel (oxydation à l’eau de chlore, puis vapeurs d’ammoniaque).
L'adénine et l’hypoxanthine ne donnent aucune de ces deux dernières réactions.
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Une solution de pigment dans l'acide chlorhydrique au 1/10° donne, après évaporation des cristaux de chlorhydrate de guanine caractéristiques.
En ajoutant à la solution chlorhydrique une solution saturée d’acide picrique, il se forme de longues aiguilles jaunes groupées en buisson de picrate de guanine.
Voigt a pratiqué des dosages d’azote sur les cristaux de la vessie natatoire d’Argentina sphyroena. Les chiffres qu’il a obtenus (45,64 %) concordent de façon très satisfaisante avec ceux que la formule de la guanine permet de calculer (46,36 %).
Millot a essayé de doser les corps puriques contenus dans les cristaux, par la méthode Haycraft-Deniges. IL a obtenu les résultats suivants :
poids de substance pigmentaire : 0 gr. 57; poids de corps purique trouvé : 0 gr. 087.
Le corps purique (guanine) forme donc un peu plus du 1/6 de la substance pigmentaire.
Pour la plupart des auteurs la guanine serait à l’état de sel de calcium.
Ainsi Barreswill (1861), Kühne et Sowall (1880) pensent que les cristaux représentent du guanate de chaux. Fuchs (1914) trouve aussi du calcium dans les guanophores. Cunningham et Mac Munn (1893) admettent que la chaux n’est qu’un produit d’excrétion provenant de substances autres que le pigment qui est formé de guanine pure.
Millot présente des résultats nouveaux. Il calcine dans une capsule de platine de la poudre de cristaux sans aucune addition, puis en présence de chlorhydrate d’ammoniaque à un pH entre 4,8 et 5,2, il pré-
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‘“cipite par de l’oxalate d’ammoniaque et titre l’acide oxalique précipité sous forme d’oxalate de chaux par le permanganate 1/100. Il ne trouve que de très faibles quantités : 14 %0 environ, et très variables d’un échantillon à l’autre. Il en déduit que ce calcium provient d’impuretés.
Si Voigt, d’après cet auteur, a obtenu de grosses quantités de calcium, c’est qu'il a employé des produits impurs.
4° Genèse des pigments puriques. — L'apparition des guanophores a été étudiée chez différents animaux. Chez tous les poissons, les guanophores de la choroïde et de l'iris sont les seuls qui apparaissent avant l’éclosion. Lorsque celle-ci date de quelques jours l’organe visuel présente déjà un éclat argenté visible à l’œil nu, alors que même au microscope aucune trace de pigment purique n’est décelable dans le reste du corps.
Chez les alevins, le développement des guanophores du tégument externe suit une double direction cranio-caudale et dorso-ventrale. Il est intéressant de constater que la pigmentation mélanique se fait également suivant cette double direction.
Panu a étudié l’apparition des pigments guaniques chez la civelle. On sait que l’anguille, pendant son existence, traverse trois étapes :
La première est larvaire et se passe au large dans l’Océan. Les œufs et les larves qui en proviennent se trouvent d’abord suspendus dans la masse des eaux atlantiques près des îles Bermudes à l’origine du Gulf-Stream. Ces larves, appelées leptocéphales, sont emportées par le courant du Gulf-Stream, elles grandissent en gardant la transparence de leur corps;
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elles arrivent alors à la hauteur des côtes européennes, mais: avant de toucher au littoral, elles subissent une métamorphose compliquée dont le résultat est de les convertir en petites anguilles ou civelles. On compte pour Îa croissance et la métamorphose 3 ans. Schmidt, dans un travail paru en 1906, divise la métamorphose en 6 stades.
Les stades V et VI correspondent à la phase civellaire qui dure depuis son arrivée sur la côte et le commencement de la migration dans l’eau douce jusqu’à la fin de sa dernière réduction en longueur et en volume.
Gilson subdivise le stade VI en A et B.
Panu note que la formation des pigments puriques se réalise à la phase VI A 4.
Panu note que la lumière vive accélère la pigmentation purique. En outre, et ceci est vrai pour toutes les pigmentations : la salinité retarde la pigmentation tandis que l’eau douce la favorise. Les civelles. sont euryioniques. L’optimum de pH qui agit sur la pigmentation doit être considéré comme compris entre 7,1 et 7,4 (pH de l’eau douce). La pigmentation est inversement proportionnelle à la teneur en oxygène de l’eau et directement proportionnelle à la température, en tenant compte des limites extrêmes.
De même que les autres chromatophores, les guanophores présentent des apparences d’expansion et de rétraction. La forme de la cellule reste invariable, comme le montre la coloration du protoplasma sur des éléments contractés, mais le pigment se déplace à l’intérieur de la cellule. Ce déplacement se ferait sous l’action du système nerveux, au moins en partie ; tous les guanophores d’un même territoire se déplacent, en général, dans le même sens et jouent um rôle important dans les changements de coloration des animaux.
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Il. — PIGMENTS DU TYPE LIPOCHROME
1° Historique. — Krukenberg a isolé, en 1882, un pigment rouge aqueux de Luvarus impérialis. Il parvient à extraire d’autres lipochromes de certains téléostéens : sole, carpe, murène.
Cunningham et Mac Munn montrent que les seuls pigments trouvés dans la peau sont les lipochromes. Apparemment, il y a deux pigments lipochromes, un rouge et un jaune, mais en réalité ils ont le même spectre ; c’est la condensation qui provoque des couleurs différentes. Ainsi, quand ils sont très condensés et sous une grande épaisseur, la couleur est rouge ; lorsqu'ils sont raréfiés et sous une petite épaisseur, la couleur est jaune.
Cependant, il existe quelquefois un deuxième pigment jaune qui peut être séparé du rouge par une extraction de la peau à l’alcool qui entraîne les pigments jaunes, laisse les pigments rouges qui sont, à leur tour, entrainés par l’éther.
Le pigment jaune est contenu dans les cellules placées immédiatement au-dessus de ja membrane basale. Ces cellules ont des prolongements irréguliers. Dans le stade d’expansion, ces prolongements ne sont pas arborescents comme ceux des mélanophores.
Un certain nombre de poissons osseux dont le plus connu est l’orphie présentent une coloration verte ou vert bleuâtre qui imprègne diffusément tous les tissus ou seulement quelques-uns d’entre eux.
Moreau montre, en 1881, que le pigment des Or-
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phies colore surtout le système osseux. D’après Pouchet (1876), cette coloration occuperait non pas un système anatomique spécial, mais bien toute un région du corps : la face dorsale de l’animal.
Le pigment vert résiste à la cuisson ; il se conserve 2 ou 3 ans au contact de la glycérine. D’après Mile Asvadourova, il contiendrait un sel de cuivre.
Pouchet rapproche de ce pigment celui de la Scorpène (Cottus gobio) où la coloration est beaucoup plus étendue. Presque tous les organes, os, muscles, etc... et la plupart des humeurs sont d’un vert bleuâtre très net. Ce pigment étant détruit par l’alcool ; il serait plutôt à rapprocher des carotinoïdes.
2° Chimie des lipochromes. — Panu, dans ses recherches, a constaté que le pigment jaune est un mélange de carotinoïdes et le lipoïdes divers.
L'ancienne classe des lipochromes, dans laquelle était confondue les pigments solubles dans les corps gras et les lipoïdes eux-mêmes, doit être considérée comme non existante, d’après l’auteur. Quand le pigment est lui-même un corps gras, on peut le classer parmi les substances chromolipoïdes. Mais quand le pigment est un carotène et seulement soluble dans les corps gras, on peut le considérer comme un pigment jaune ou carotinoïde.
Le carotenoïde que l’on rencontre dans les chromatophores est soluble dans l’alcool à 95°, l’alcool absolu, le chloroforme, l’acétone, le toluène, le sulfure de carbone, l’éther de pétrole et les autres solvants organiques. Il est soluble dans la créosote, les essences, les carbures liquides, les graisses, les lipoi-
des et les acides gras et insoluble dans l’eau, la glycérine, le formol, les acides minéraux et les solutions alcalines.
Le substratum du pigment est de nature lipoïde. En effet, lorsqu'on traite les cellules jaunes de la peau d’anguille par l’acétone, le pigment est dissous tandis que le substratum persiste, ce qui a permis à Panu de le mettre en évidence par la méthode de fixation de Dietrich modifiée par Parat et coloration à l’hématoxyline de Kultschitzkys.
3° Genèse des lipochromes. — L'apparition du pigment jaune dans la peau commence lorsque la pigmentation médanique est achevée. À partir du stade V A, de Strubberg, on voit que le pigment jaune est accolé aux mélanophores. C’est pour cela qu’on ne peut le voir par transparence dans le corps des civelles, que lorsque le mélanophore est contracté. Quand le mélanophore est en expansion, la cellule qui représente le pigment jaune est cachée sous ce mélanophore.
Plus tard, après 70 jours de ce stade (V. B. de Sfrubberg), les cellules jaunes forment dans le derme de Ja peau un réseau assez régulier dont les mailles sont occupées par les mélanophores étoilés.
Cette disposition réticulaire du pigment jaune commence après 80 jours du stade V. B.; elle est moins régulière : les nœuds du réseau se colorent plus intensément que les travées.
Panu croit que l’apparition du pigment jaune coïncide avec l'accroissement de l'individu et la fin de l’état de dénutrition générale qu’il considère comme un état physiologique. Au début de ce terme, la feneur en graisse et en lipoïdes de l’organisme commence à augmenter de façon assez appréciable et la cellule pigmentaire jaune commence à trouver dans l'organisme les substances grasses nécessaires à sa nutrition.
Au stade VI B, les cellules jaunes se trouvent dans la peau de la région ventfrale de l’anguille jaune argentée et de Ia civelle. Dans la peau immédiatement sous la membrane basale, les cellules jaunes sont les plus superficielles.
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