L. CLOUZOT, librairie poitevine ancienne et moderne
22, rue des Halles.
Parmi les papiers laissés par Tiiidaudeau se trouvent entre mitres un cahier entièrement écrit de sa main et portant ce titre : Ma Biographie, ainsi qu’un autre, intitulé : Mémoires avant ma nomination à la Convention.
Il nous a paru intéressant de publier la vie de ce grand citoyen, écrite et commentée par lui-même, et la première partie, jusqu’ici inédite, de ses Mémoires.
Le texte des manuscrits originaux a été scrupuleusement respecté ; nous avons seulement cru devoir y ajouter quelques notes ou pièces inédites et compléter la biographie, depuis le moment où elle fut rédigée jusqu'à la mort de l’auteur.
Nous avons également donné la bibliographie des biographies de Tiiibaudeau qui nous sont connues, ainsi que celle de tons ses ouvrages publiés.
Thibaudeau (Antoine-Claire), né à Poitiers le 23 mars I7G5. Dans cette ville, deux carrières étaient ouvertes à la bourgeoisie : l'Eglise elle Palais. Son père, avocat distingué, le destina au barreau et lui donna cette direction.
Dans les familles nombreuses, comme la sienne, l’éducation physique de la jeunesse roturière de province était, pour ainsi dire, abandonnée à deux grands maîtres : la nature et la nécessité. Ignorant le luxe, ses commodités et ses besoins factices, le jeune homme s’accoutumait dès l’enfance à une vie frugale, austère, laborieuse, et à employer ses facultés physiques et intellectuelles. C’est à cette école que Thibaudeau puisa l’indépendance, la fermeté, l’égalité de caractère, la hardiesse
d’esprit et la philosophie stoïque qui le distinguèrent dans toutes les vicissitudes de sa longue vie.
Bien que, dans ses études classiques, il fût au premier rang, son éducation scientifique ne fut pas aussi heureuse. Excepté le collège où l’on n’enseignait que le latin, la philosophie scolastique, excepté l’école de droit, Poitiers était dépourvu de moyens d'instruction, et dans les plus obscures ténèbres.
En 1787, âgé de 22 ans, Thibaudeau fut reçu avocat et débuta au barreau. L’existence pacifique de l’ordre judiciaire était alors livrée à de graves perturbations. De hautes questions politiques agitaient les esprits. La France ressentait les premières secousses d’un grand ébranlement.
Thibaudeau père fut nommé successivement procureur-syndic de l’Assemblée provinciale et député du Tiers-Etat aux Etals généraux. Désirant ardemment d’assister au spectacle nouveau et imposant qui se préparait, Thibaudeau accompagna son père à Versailles. Il partagea son temps entre cette ville et Paris; il suivit assidûment les séances de l’Assemblée nationale ; il fut témoin des principaux événements de cette époque. Il embrassa avec enthousiasme la cause de la Révolution.
Après la translation de l’Assemblée nationale à Paris à la suite des journées des 5 et G octobre, il retourna à Poitiers où il reprit l’exercice de ses fonctions d’avocat. Mais la politique lui fit négliger' le barreau. Il trouva ses concitoyens extrêmement arriérés. Il établit une société patriotique, il en fut d’abord presque exclusivement l’orateur. Ses études politiques avaient été fort incomplètes. Mais les six mois qu’il avait passés à Versailles et à Paris, les savantes et magnifiques discussions auxquelles il avait
assisté, les grands événements dont il avait été témoin, les relations qu’il avait eues avec des orateurs et des publicistes distingués, étaient un enseignement propre à éclairer l’esprit, à agrandir les idées, à élever l'âme. La société patriotique fit de rapides progrès, améliora l’esprit public et assura le triomphe de la Révolution à Poitiers.
Thibaudeau, comme député de la garde nationale, assista à la Fédération générale du 14 juillet 1790 à Paris. Dès qu’il eut atteint l’âge de vingt-cinq ans fixé pour l’exercice des fonctions publiques, ses concitoyens le nommèrent successivement substitut et procureur de la commune. Il exerça ces fonctions jusqu’à ce qu'il fût élu député à la Convention nationale. Il n’était nullement préparé à cet honneur, il ne l’avait pas ambitionné, il n’y avait pas pensé, il en fut plus effrayé que satisfait. Il partit pour Paris, persuadé, dans la candeur de son âme, que dans l’espace de six mois au plus, la Convention aurait prononcé sur le roi, établi la République, refait la constitution, assuré au moins la paix intérieure, et que les députés reviendraient dans leurs départements recueillir les bénédictions de leurs concitoyens.
Il siégea à la Montagne, entraîné par des députés de son département à l’Assemblée législative, par l’énergie des opinions républicaines et de l'action révolutionnaire. Acteur sur un grand théâtre, en présence d’une grande nation et de l’Europe, il sentait vivement ce qui manquait à son instruction ; il était effrayé de son inexpérience et de sa portion de responsabilité ; il n'osait se mesurer avec des orateurs du premier ordre ; il craignait d’être confondu dans la tourbe des parleurs; il trouva plus prudent et plus facile de se taire. Il vota et ne parla presque pas.
Siéger à la Montagne et 11e pas aller aux Jacobins, cela paraissait un contre-sens. Plusieurs de ses collègues voulurent l’y entraîner : il résista opiniâtrement et n'y mit jamais le pied. Simple citoyen, il avait fondé un club dans sa ville natale; lorsque sa voix eut de l’influence sur les affaires d’état, il se lit une loi de conserver son indépendance. Cette résolution rendit son patriotisme suspect et ne contribua pas peu à lui susciter, dans la suite, des persécutions.
Dans le procès de Louis XYI, il vota, sur toutes les questions, avec la majorité.
Par décret du 10 mai 1793, il fut envoyé avec son collègue Creuzé (Pascal), comme représentant du peuple à l’armée des côtes de la Rochelle. Cette mission avait pour objet d’organiser les moyens d’éteindre la guerre de la Vendée. Il y avait, dans les départements de l’Ouest, quinze ou vingt représentants chargés de la même mission et qui ne s’entendaient guère. L’armée se ressentait de leurs divisions; c’était de l’anarchie.
Les journées des 31 mai, 2 et 3 juin 1793 avaient soulevé la majorité des administrations départementales. Il 11e s’agissait de rien moins que de réunir une assemblée à Bourges, d’organiser une armée départementale et de marcher sur Paris. L’administration départementale de la Vienne donna dans ce projet, malgré la résistance de Thibaudeau père, procureur général syndic. Le représentant Thibaudeau était à Niort; il déplorait les événements du 31 mai, mais comme membre de la Convention, il ne pouvait approuver une insurrection contre elle, et il prévoyait qu’elle serait fatale à ses auteurs. Il accourut à Poitiers et obtint de l’administration départementale le rapport de la décision imprudente qu’elle avait
prise. Les administrateurs ne furent pas moins compris dans les poursuites dirigées ensuite contre la faction du fédéralisme. Thibaudeau fut rappelé. On ne put pas lui reprocher d’avoir porté la moindre atteinte à la fortune et à la liberté de personne. En parlant de Paris, il avait reçu 10,000 livres en assignats pour frais de mission; ils s’élevèrent pour lui et son collègue à 2,355 livres, et il rendit le surplus.
Alors commença le règne de la Terreur. La famille de Thibaudeau en fut une des premières victimes. Son père, son beau-père, ses frères, ses parents, ceux de sa femme furent arrêtés. C’était lui qu’on voulait atteindre. 11 fut l’objet d’odieuses dénonciations. En vain il essaya, à la tribune et auprès des comités, d’obtenir justice des persécutions exercées dans son département contre sa famille et une foule de patriotes, sa voix fut étouffée; il fut partout repoussé, et on lui fit entendre que ce qu’il avait de mieux à faire pour sa propre sûreté, c'était de garder le silence. Sa position devint extrêmement pénible et périlleuse. Participer à la Terreur qu’il était loin d’approuver et qui le menaçait lui et les siens, c’eût été une insigne lâcheté. Bouder, s’isoler, se donner un air de mécontent, c’était courir à une perte certaine. Thibaudeau s’occupa d’instruction publique. L’éducation commune avait beaucoup de partisans. Le Pelletier deSaint-Fargcau en avait présenté un plan. Le Comité de Salut public l’avait adopté. Robespierre l'avait soutenu à la tribune. Deux fois le Comité d’instruction publique l'avait proposé. Deux fois Thibaudeau le combattit : il fut rejeté. La Convention l'adjoignit au Comité. Il se livra entièrement à ces divers travaux. Il rédigea une instruction pour les écoles établies sur les vaisseaux; elle fut adoptée par la
Convention et envoyée dans tous les ports. 11 rédigea ensuite un Recueil des actions héroïques et civiques des Républicains français dont la Convention ordonna l’envoi dans tous les départements, pour être lu publiquement les décadis.
Le 9 thermidor changea entièrement la position de Thibaudeau. Délivré de la Terreur qui pesait sur la France, sur sa famille et sur lui, il commença à jouer réellement un rôle actif. Il publia l’histoire du Terrorisme dans le département de la Vienne. Bien que particulière à ce département, c’était un tableau dont les principaux traits étaient applicables à toute la France.
Thibaudeau resta dans le Comité d’instruction publique. Il prit une grande part à l’établissement et à l’ouverture du Musée des arts, au Louvre. C’est sur son rapport que furent décrétés l’agrandissement et l’organisation du jardin de botanique de Paris, sous le nom de Muséum d’histoire naturelle. Il participa assidûment à tous les travaux de la Convention. Il attaqua la loi du 17 septembre, dite des suspects, qu’on appliquait encore deux mois après le 9 thermidor, et la loi du maximum qui prolongeait la disette. Il provoqua la révision de toutes les lois ultra - révolutionnaires. Il fit comprendre Thomas Payne dans le décret qui rappelait dans la Convention les soixante-treize députés proscrits après le 31 mai.
Thibaudeau fut élu Président de la Convention le 10 ventôse an III (6 mars 1795).
Effrayée de la concentration du pouvoir avant le 9 thermidor, la Convention le dispersait. Pour éviter la tyrannie, on tombait dans l’anarchie. Les terroristes demandaient la mise en activité de la Constitution de 93 ; c’était le code de la démagogie. La Convention n’en
voulait pas; on opposait qu'il fallait d’abord faire les lois organiques; personne encore n’osait l’attaquer ouvertement. Thibaudeau en fit une critique sanglante. En attendant que la Convention prît un parti, il proposa une organisation du Gouvernement révolutionnaire qui lui donnât plus de ressort. Son système consistait à laisser tous les pouvoirs dans l’Assemblée et à en séparer l’exercice. Il osa dire que l’ancien Comité de Salut public aurait été une bonne institution, s’il n’avait pas eu droit de vie et de mort sur tous les citoyens et sur la Convention. Mais elle craignait toujours que le pouvoir ne fût trop fort. Les idées de Thibaudeau furent amendées et dénaturées. Les choses restèrent à peu près dans le même étal.
Le 9 thermidor les complices de Robespierre lui avaient porté les premiers coups, pour sauver leurs têtes qu’il menaçait. Mais loin d’abjurer son système, ils prétendaient le continuer. D’un autre côté, la réaction, inévitable après une longue oppression, les poursuivait eux et le système, et attaquait jusqu’à la Révolution. Deux partis se trouvaient en présence et se faisaient une guerre acharnée. Etranger aux excès de la Terreur, Thibaudeau aurait désiré que la Convention contînt d’une main ferme le terrorisme et la réaction; c’étaiî impossible. La Convention faisait le procès aux représentants complices de Robespierre. D’abord sur la défensive, les terroristes attaquèrent et mirent en mouvement les faubourgs. Dans les journées de germinal et de prairial, la Convention fut envahie et momentanément dissoute. Thibaudeau montra courage et fermeté au fauteuil de la présidence et à la tribune ; il se prononça avec vigueur contre les terroristes et pour les mesures énergiques adoptées contre eux.
Thibaudeau fut nommé membre du Comilé de. sûreté générale. Les attributions de ce Comité n’avaient aucun attrait pour lui. Il n’y parut qu’un moment, et. opta pour la Commission des Onze à laquelle il fut élu. Instituée pour faire les lois organiques de la Constitution de 93, elle la mit. tout de suite de côté, et résolut de faire une nouvelle constitution. Lorsqu’elle fut soumise à la discussion de l’Assemblée, Thibaudeau parla plusieurs fois pour soutenir quelques-unes de ses dispositions ou pour en attaquer d’autres. Il se prit corps à corps avec un organisateur célèbre, Sieyès. Nommé à la Commission des Onze et au Comité de Salut public, il avait opté pour le Comité et refusé de prendre part aux travaux de la Commission. La discussion de la Constitution était déjà avancée lorsque Sieyès proposa à la Convention sa Jurie constilulionmire. Elle trouva des partisans et des défenseurs dans la Commission et dans l’Assemblée. Les principales dispositions de son projet se sont trouvées depuis dans la Constitution de Tan VIII. Thibaudeau l’attaqua vivement, comme une superfétation inutile et dangereuse. La Jurie constitutionnaire fut rejetée presque à l’unanimité.
Thibaudeau fut nommé membre du Comité de Salut public (15 fructidor).
On imputait la ruine de la Constitution de 1791 à la retraite de l’Assemblée constituante sans l’avoir essayée. Par ses décrets des 5 et. 13 fructidor, la Convention décida que les deux tiers de ses membres resteraient dans les Conseils législatifs. Il se lit alors un revirement dans les partis. Les royalistes qui avaient secondé la Convention pour abattre le terrorisme attaquèrent violemment ses décrets et lui déclarèrent la guerre. Les Jacobins se ral-
lièrent à elle et lui offrirent leurs services. 11 se forma une alliance entre eux et les chefs thermidoriens. Dans la lutte qui s’éleva entre les Sections et l’Assemblée, et qui se termina par le combat du 13 vendémiaire, Thibaudeau fut constamment sur la brèche contre les sectionnâmes.
A peine délivrée des royalistes, la Convention eut à se défendre des Jacobins et des chefs thermidoriens réunis, Barras et Tallien. Ils voulaient s’emparer de la victoire, casser les élections, ajourner la Constitution, et continuer le gouvernement révolutionnaire. Cette nouvelle réaction faisait de rapides progrès. Tiiibaudeau s’y opposa de toutes ses forces dans l’Assemblée et dans le Comité de Salut public. Une Commission de cinq membres fut nommée pour présenter des mesures de Salut public ; Tallien en était membre. Le 1er brumaire, Thibaudeau apprit que la Commission allait proposer de casser les élections et d’ajourner la Constitution. Il résolut de la prévenir; il monta à la tribune, dénonça la Commission et ses projets, en déroula les fatales conséquences, attaqua personnellement Tallien, réveilla l’Assemblée de la torpeur où elle était tombée, lui rendit toute son énergie et fit avorter tous les plans du parti révolutionnaire. Dans cette séance Thibaudeau dit : « Je serai toujours la barre de fer contre laquelle viendront se briser les complots des factieux. » Le nom lui en resta.
Thibaudeau fut élu au Conseil des Cinq Cents par trentedeux départements (1) ; il opta pour celui de la Vienne.
(I) Cantal, Charente, Charente-Inférieure, Cher, Cote-d’Ür, Dordogne, Eure-et-Loir, Finistère, Gard, Gironde, Indre, Jura, Loire, Loire-Inférieure, Lot, Lot-et-Garonne, Maine-et-Loire, Manche, Meurthe, Meuse, Montblanc, Nord, Oise, Pas-de-Calais, Bas-Rhin.
A la première formation du bureau, il fut nomme un des secrétaires.
La mise en activité de la Constitution n’avait pas éteint les partis. Elle avait toujours pour ennemis les Jacobins et les Royalistes. Les élections du nouveau tiers, faites en liaine de la Convention, avaient amené des royalistes dans les Conseils législatifs. Les Conventionnels y avaient la majorité; ils composaient le Directoire; le Gouvernement leur paraissait donc assuré. Mais ils étaient divisés. Les uns tenaient rigoureusement à l'exécution de la Constitution et formaient le parti constitutionnel ; le nouveau tiers leur prêtait souvent son appui. Les autres, anciens jacobins, ou thermidoriens reconciliés avec eux, conservaient les principes et l’allure révolutionnaires. Le Directoire avait de la sympathie pour eux. Ces partis étaient politiques; il en existait un, dit les Anarchistes, qui voulait bouleverser entièrement Tordre social. 11 se réunissait publiquement au club du Panthéon. On y prêchait le retour delà Constitution de 93, la terreur et les massacres. Ce parti comptait dans les conseils législatifs quelques adhérents, mais en petit nombre.
Thibaudeau était un des membres les plus ardents, un des chefs les plus influents du parti constitutionnel. Il fut regardé comme royaliste par le parti révolutionnaire avec lequel il était en hostilité ouverte depuis le 9 thermidor. Avant la nomination de ses cinq collègues au Directoire, il n’avait pas eu de relations intimes avec eux. Il crut devoir s’abstenir de les fréquenter pour conserver son indépendance.
Haute-Saône, Saône-et-Loire, Seine, Seine-Inférieure, Deux-Sèvres, Vendée, Vienne. C’est le pius grand triomphe parlementaire que l’on puisse citer.
Il s’opposa à la création d’un ministre de la police proposé par le Directoire. Regardant les serments politiques comme une garantie illusoire et une source de parjures, il combattit une résslution qui imposait aux fonctionnaires le serment de haine à la royauté. Le Directoire proposa ensuite d’étendre cette obligation aux électeurs ; Thibaudeau renouvela son opposition et fournit un nouveau prétexte à l’accusation de royalisme.
La Convention avait rendu in extremis la fameuse loi du 3 brumaire, qui excluait des fonctions publiques les parents des émigrés. Thibaudeau l’avait combattue comme inconstitutionnelle et avait prédit qu’elle serait un brandon de discorde. Sa prédiction se réalisa : elle fut souvent attaquée et défendue avec une égale chaleur, et rapportée après les élections de l’an V. Thibaudeau la combattit constamment, ne voulant pas que le régime constitutionnel eût ses suspects, ni la République ses Ilotes.
Cette ligne de conduite lui mérita les suffrages de la majorité du Conseil qui le nomma président (2 ventôse an IV). Elle lui aliéna plus que jamais le parti révolutionnaire. Cependant, en même temps qu’il ne voulait pas que les parents d’émigrés fussent privés de leurs droits civiques, Thibaudeau se montrait irréconciliable avec l’émigration. La révision des lois sur les émigrés était poursuivie vivement par les royalistes; il la regardait comme intempestive et dangereuse, et s’y opposa constamment, et avec succès.
La France et les grands pouvoirs de l’État étaient vivement préoccupés de la conspiration de Babeuf qui venait d’être découverte. A propos d’un incident qui s’éleva au Conseil des Cinq Cenls, Tallien attaqua le ministre de la
police, dénonça les excès commis par les royalistes, une nouvelle réaction préparée depuis trois mois contre les patriotes. Répondant à Tallien, Thibaudeau dit qu’il allait il son tour signaler la véritable réaction, celle de la faction à laquelle appartenaient les conjurés qu'on venait de saisir. 11 rappela tous les excès de la Terreur, tous les efforts faits par les thermidoriens pour prolonger le gouvernement révolutionnaire. Il déroula les projets anarchiques de Babeuf; il repoussa les déclamations par lesquelles on cherchait à donner le change sur les véritables dangers et à sauver de grands coupables. Il protesta que jamais la Terreur ne régnerait en France. « Non. non, jamais», s’écria unanimement l'Assemblée, sur laquelle ce discours fit. la plus profonde impression. Ce fut le pendant de la séance du 1er brumaire, an IV, à la Convention, où Thibaudeau avait attaqué Tallien.
Pendant dix - huit mois, malgré les convulsions du régime révolutionnaire, le gouvernement constitutionnel s’était établi et avait marché. La situation intérieure de la République s'était notablement améliorée; au dehors elle était glorieuse. Les royalistes dominèrent dans les élections de l'an V; elles remirent tout en problème. Un tiers de Conventionnels sortit des Conseils législatifs; ils se composèrent de deux tiers d'hommes nouveaux. Alors, trois partis s’y formèrent : les constitutionnels, les royalistes, le parti révolutionnaire et du Directoire. Les constitutionnels avaient perdu; les royalistes s’étaient renforcés, ils avaient un club dit de Clicliy; cependant, les partis constitutionnel et du Directoire réunis, avaient la majorité. Les constitutionnels étaient les Feuillants de l’époque, et dans la plus mauvaise position. Le Directoire les confondait avec les royalistes. Thibaudeau ne resta pas
moins fidèle au parti constitutionnel, ne mit pas le pied à Clicliy, et défendit le régime constitutionnel contre les atteintes qui lui étaient portées par les royalistes et le Directoire.
Il n’avait pas précisément de spécialité et s’occupait indistinctement de toutes sortes de sujets. Il n’avait aucune vocation pour les finances. Elles étaient, entre les Conseils et le Directoire, une source de discordes qui favorisaient le désordre. On dénonça les opérations d’une compagnie d'agioteurs sous la raison Dijon qui avait abusé d’un traité passé avec le trésor. Des influences puissantes voulaient étouffer cette affaire. Elle était très-compliquée. Thibaudeau l’examina dans tous ses détails, dévoila des malversations préjudiciables au trésor et demanda la suspension des Commissaires de la Trésorerie et que le Directoire fût chargé de faire poursuivre les coupables devant les tribunaux. Thibaudeau eut contre lui la Bourse, les agioteurs, de belles dames et le Directoire. L’affaire traîna en longueur. Le 18 fructidor l’étouffa.
Incessamment attaqué par le parti royaliste, le Directoire se mit en défense, en attendant qu’il prît l'offensive. En opposition au club de Clicliy, il établit le Cercle constitutionnel. On y remarquait Benjamin Constant, ami de Madame de Staël, et Talleyrand qu’elle avait fait rentrer en France et introduit à la cour de Barras. La majorité du Directoire fil scission avec deux de ses membres: Barthélemy, royaliste, et Carnot, constitutionnel ; il changea ses ministres pour en choisir de plus dévoués et nomma Talleyrand ministre des relations extérieures. Alors le Directoire appela les armées à son secours. Elles répondirent par des adresses d’adhésion à sa politique. L’armée d'Italie surtout, électrisée par Bonaparte, déclara la guerre
Iti
aux royalistes à Clicliy et les menaça de marcher contre eux. Des paroles on en vint aux faits. Des corps considérables de l’armée de Sambre-et-Meuse, commandée par Hoche, se dirigeaient sur Paris et franchissaient les limites constitutionnelles. Dans les Conseils, l’irritation fut à son comble. Les propositions, les accusations contre le Directoire se succédèrent. Il répondit par un message; quant au mouvement des troupes, que leur destination était Brest, et que leur marche avait été arrêtée ; quant aux adresses, qu'il déplorait les circonstances qui les avaient produites ; il rappelait ces circonstances, c’était une accusation contre les royalistes. Ce message fut renvoyé à une Commission dont Thibaudeau était membre et fut nommé rapporteur.
Le parti directorial chercha à se le rendre favorable. Mm0 de Staël lui fit des ouvertures. Il eut des conférences avec Talleyrand, B. Constant, Jean Debry, Poulain - Grandpré. Suivant eux, la majorité des Conseils était royaliste. Si l’on attendait les élections de l’an VI, il n’y aurait plus de conventionnels, la contre-révolution se ferait toute seule. Il était dans une fausse position; il donnait la majorité tantôt à un parti, tantôt à l’autre. En passant du côté du Directoire, il lui assurait la majorité. Suivant Thibaudeau, on exagérait la force du parti royaliste; le parti constitutionnel et celui du Directoire réunis auraient une grande majorité. Pour opérer cette réunion, il fallait que chaque parti fît des concessions. Les constitutionnels ne pouvaient pas, sans se déconsidérer et trahir leurs principes, passer sans conditions au Directoire. Il ne voulait faire aucune concession. On ne put donc pas s’entendre. Thibaudeau fit son rapport, il y répartissait la censure et l’éloge sur les actes légistatifs et ceux
du Directoire, sur la conduile des armées et celle des partis. 11 prétendait être impartial, ne conclut à rien, ne contenta personne, et mécontenta les royalistes et le Directoire. Il accéléra ses préparatifs hostiles. Les Conseils n'avaient rien à lui opposer que la tribune. Divisés comme ils l’étaient, ils n’avaient pas même la ressource douteuse des décrets. Au Conseil des Cinq cents, il y avait une commission des inspecteurs de la salle. Thibaudeau venait d’en être nommé membre. On avait fait de cette commission administrative une espèce de Comité de sûreté générale ou plutôt de club, où les représentants vinrent jusqu’au dernier instant perdre le temps en bavardages et exposer leur impuissance.
Le 18 fructidor, le Directoire fil son expédition nocturne sans la moindre résistance. Prévenu le 17 au soir, Thibaudeau avait pourvu à sa sûreté et échappa à l'arrestation. Porté sur la liste de déportation, il en fut rayé à la demande de Boulay de la Meurlhe. Il continua de siéger au Conseil des Cinq cents, sans prendre aucune part aux affaires. 11 ne fut pas réélu aux élections de l'an vi. Il sortit du Conseil et renonça à la carrière politique. Sans fortune, pour se faire des moyens d'existence, il reprit sa profession d'avocat à Paris, et s’y consacra entièrement.
Dans les assemblées nationales, sans s’élever au premier rang, Thibaudeau tint une place distinguée. Il fil des rapports sur diverses matières, il prit la parole dans la plupart des discussions importantes par des discours improvisés ou écrits. Par l’indépendance et la fermeté de son caractère, son désintéressement, sa franchise, son courage, il exerça une grande influence depuis le 9 thermidor an ÏII, jusqu’au 18 fructidor an V. En cessant ses
fondions, il emporta l’estime de la plus grande partie de ses collègues de tous les partis et une part honorable dans l’estime publique.
11 s’était fait une existence honnête, lorsque le 18 brumaire, le général Bonaparte s'empara du pouvoir. Il applaudit à cette révolution, ne pensa pas à en profiler, ne fit aucune démarche et resta dans son cabinet. Le Premier Consul l’invita à une entrevue, lui fit l’accueil le plus flatteur, réclama' ses services et le nomma préfet de la Gironde (1). Il ne resta que six mois à Bordeaux. Son administration fut caractérisée dans la lettre suivante du secrétaire d’Etat qui lui en annonçait la récompense :
« Paris, 5e jour complémentaire an VII.
« Citoyen.
« Les Consuls, en vous confiant la préfecture de la Gironde, savaient qu’ils accordaient à ce département une distinction que méritait l’importance de cette portion de la République. Ils lui donnaient pour administrateur l’un des citoyens les plus recommandables par ses talents, ses services et son caractère. Ils vous chargaient d’une mission digne de vous. Toutes les espérances du gouvernement et des administrés ont été réalisées, vous les avez surpassées, citoyen, et les Consuls vous ont reconnu propre à de plus hautes fonctions. Le Premier Consul me cl large de vous annoncer qu’il vient de vous nommer Conseiller d’Etat à la section de législation.
(1) Sa commission de préfet do la Gironde est datée du 8 ventôse an VIII.
« Je vous invite, citoyen, à vous rendre à votre nouveau poste aussi promptement qu’il vous sera possible.
« Salut et fraternité.
« Hugues B. Maret. »
Thibaudeau ne s’attendait pas à cet avancement; il ne l’avait pas désiré. Loin d’être enivré de la nouvelle carrière qui s’ouvrait devant lui, il regrettait celle qu’il quittait. Il s’était passionné pour son département et renonçait avec peine à l'exécution des projets qu’il avait conçus pour sa prospérité. Il pria ses amis d’obtenir qu'il restât à Bordeaux conseiller d’Etat en service extraordinaire. Ils lui répondirent qu’il était fou et le conjurèrent de se rendre promptement à son poste. En effet, le Conseil d’État était alors, sinon hiérarchiquement, de fait par ses fonctions et ses relations intimes avec le Premier Consul qui le présidait, le premier Corps de l’État. C’était la carrière la plus favorable à l’ambition, à la faveur, à la fortune. Bien qu’il eût appartenu au barreau, Thibaudeau fût un peu contrarié d’être attaché à la section de législation. Il avait pris goût à l’administration, il aurait préféré la section de l’intérieur. La section de législation avait cependant une grande et magnifique tâche : la confection des codes. Elle commença par le code civil. Le travail fut réparti entre tous les membres de la section ; Thibaudeau en eut sa part.
Le Premier Consul envoya des Conseillers d’État en mission dans les départements pour examiner la situation de toutes les branches de l’administration. Thibaudeau fut envoyé dans la sixième division militaire (1). Il fut
(1) Dont le siège était à Besançon. Voir page 1034 <lu Moniteur du 8 prairial an IX, n* 248.
chargé de présenter, à l’ouverture de la session législative île l'an X, l'exposé de la situation de la République. Le Premier Consul lui témoignait estime et confiance et lui donnait des preuves de bienveillance (1).
La République était maintenue, mais seulement de nom. Le Premier Consul revenait insensiblement aux institutions monarchiques. Si, parmi les patriotes qui composaient les grands Corps de l’État, la plupart obéissaient plus ou moins servilement à ses inspirations, il y en avait qui, fidèles aux principes de la Révolution, avaient pris la République au sérieux et en voulaient les institutions. Thibaudeau était un de ces patriotes. Il apportait à la cour consulaire une certaine raideur qui était dans son caractère et dans ses habitudes républicaines. Il se soumettait à ce qu'exigaient les bienséances; il rendait à Bonaparte les hommages dus à son éminente supériorité, et au Premier Consul les devoirs dus à son rang, mais il n’était pas courtisan. Il contrariait souvent les idées et les projets du Premier Consul dans des conversations intimes avec lui ou au Conseil d’État. Il combattit l’institution de la Légion d’honneur, le Concordai, le Consulat à vie. Il remit au Premier Consul un plan d’institutions propres à garantir les libertés nationales du danger auquel pouvait les exposer la prorogation de son pouvoir.
Il se fit à la cour la réputation d’un frondeur, d’un
(I) « Saint-Cloucl, le 20 vendémiaire an XI.
« Citoyen Conseiller d’Etat,
« Le citoyen Locré vous remettra quinze mille francs en forme de gratification. Je désire que vous y voyez un témoignage de satisfaction des services que vous avez rendus, à l’État dans le courant de l’an X.
« Je vous salue ,