BONAPARTE
révolutionnaire incorrigible. Lorsque tant d’hommes de la Révolution subissaient le joug, abjuraient leur passé, tlaltaient le Premier Consul et le secondaient dans sa marche rétrograde, l’attitude de Thibaudeau ne devait pas lui plaire et le refroidit sensiblement. Il donnait à des Conseillers d’État des directions de branches d'administration. Il en avait promis une à Thibaudeau et ne lui tint pas parole. Thibaudeau prit de l’humeur et lui mit pour ainsi dire le marché à la main. Le 3 floréal an XL il reçut, sans en avoir été prévenu, sa nomination à la préfecture des Bouches-du-Rhône (1).
Passer d’une préfecture au Conseil d’Etat et redevenir préfet, c’était dans l’opinion rétrograder et une défaveur. Thibaudeau ne se dissimula pas que c’était sa faute. Il n’y avait pas de remède, c’était à prendre ou à laisser. Il fil contre mauvaise fortune bonne contenance. Dans son audience de congé, il remercia le Premier Consul qui, de son côté, lui fit valoir la preuve de confiance qu’il lui donnait en l’envoyant dans un département où l’administration était dans le plus grand désordre, et où il fallait un homme juste, actif, ferme et d'un bras vigoureux. Le
(I) « Paris, 10 floréal au II.
« Le Ministre de l’Intérieur au Citoyen Thibaudeau, Conseiller d'État.
« J’ai l’honneur de vous annoncer, citoyen Conseiller d’Etat, que par arrête du 3 de ce mois, le Premier Consul vous a confié la préfecture des Bouches-du-Rhône, .l’adresse ampliation de cet arrêté au C. Delacroix, que vous remplacez, et je l’invite à continuer l’exercice de ses fonctions jusqu'à ce que vous vous présentiez pour les remplir. Je vois avec bien de la satisfaction, citoyen Conseiller d’Etat, que par cette disposition, de nouvelles relations vont s'établir entre nous et qu'elles me procureront des occasions fréquentes do vous donner des témoignages de ma considération et de mon attachement.
« J’ai l’honneur de vous saluer,
« chaptal. »
Premier Consul lui fit connaître ses vues et ses projets pour la prospérité du commerce de Marseille; lui dit les choses les plus flatteuses et lui promit de ne pas Poublier. Ils se quittèrent dans les meilleurs termes. En rentrant dans l’administration Thibaudeau se retrouvait dans la position qu’il avait regrettée en quittant la préfecture de la Gironde. Il rêvait déjà les améliorations qu’il pourrait faire dans un grand département maritime. On était en paix , mais il n’avait pas encore quitté Paris, lorsque le départ de lord Witworth ne laissa plus de doute sur la guerre avec l’Angleterre. Dès lors, Thibaudeau prévit tout ce que sa nouvelle carrière aurait de pénible; tous ses rêves de bien public s’évanouirent. Cependant, préfet des Bouches-du-Rhône pendant dix ans, il laissa dans ce département, dans les Conseils du gouvernement et auprès de l’Empereur la réputation d’un des administrateurs les plus habiles et les plus honorables (1). Il fut nommé, comme presque tous les Conseillers d’État, commandeur de la Légion d'honneur, 10 vendémiaire et 26 prairial an XII, et comte de l’Empire, 15 août 1809.
En 1814, lorsque la nouvelle de la restauration des Bourbons arriva à Marseille, Thibaudeau jugeant trèssainement la situation, n’hésita pas un seul instant : il donna sa démission à l’amiral Ganteaume, commissaire extraordinaire de l’Empereur, partit de Marseille, se rendit à Paris et rentra dans l’obscurité de la vie privée, n’ayant de relations qu’avec quelques amis, personnages politiques ennemis de la Restauration. Six mois s’étaient à peine écoulés, les Bourbons étaient menacés par deux
(I; Par décision en date du 19 prairial an XI, l’académie des sciences, belles-lettres, arts, agriculture et commerce de Marseille, admit Thibaudeau comme membre résidant.
partis, les Bonapartistes et les révolutionnaires. Initié dans leurs projets, Thibaudeau pensait qu’un combat était inévitable; que les Bourbons seraient chassés, que forts de l’armée, les Bonapartistes profiteraient de la victoire et rappelleraient l'Empereur; que la Coalition fondrait de nouveau sur la France, qu’elle ne serait pas en état de résister et que les Bourbons reviendraient. Cette perspective ne lui présentait que des désastres pour la patrie et pour lui que des dangers. Il résolut, à l’insu de ses amis, de quitter la France, en attendant le dénouement de la crise. Au mois de septembre, il alla à Bruxelles pour faire les préparatifs de son établissement. Ses amis ayant pénétré son projet l’obsédèrent pour y renoncer; il céda. Les événements prouvèrent qu’il avait bien jugé.
Lorsque l’Empereur arriva le 20 mars à Paris, Tliibaudeau ne se mêla pas aux Bonapartistes, aux courtisans qui encombraient le palais des Tuileries. Il n'y parut que lorsqu'il fut nommé Conseiller d’État. L'Empereur auquel on l’avait signalé comme peu favorable à son retour parut disposé à n’avoir avec lui que des relations officielles. Thibaudeau se le tint pour dit, n’en eut pas d’autres et même peu fréquentes. Bien qu'il n'eût pas confiance dans l’avenir, il n’y avait à choisir qu’entre l’Empereur ou les Bourbons, il n’hésita pas; c’était pour lui la révolution ou la contre-révolution, il servit loyalement la cause impériale.
Napoléon revenait comme Empereur. Les libéraux voulaient la monarchie constitutionnelle; des Bonapartistes même réclamaient des institutions libérales. Thibaudeau était d’avis que toute organisation politique fût ajournée, que Napoléon ne se présentât que comme commandant militaire, et qu’il exerçât la dictature. Cette
idée fut généralement repoussée. Des adresses furent présentées à l'Empereur. Celle du Conseil d'Élat intitulée Deliberation fut remarquée pour la hardiesse de ses principes. Defermon qui en fit lecture à Napoléon en fut réputé l'auteur. C’était Thibaudeau qui l’avait rédigée.
L'Empereur le nomma commissaire dans la sixième division militaire, pour lever et diriger les gardes nationales de la Bourgogne contre le duc d’Angoulême, et pour épurer les autorités. Cette mission qui éloignait Tliibaudeau de Paris, lui répugnait beaucoup ;il ne l’accepta que sur les instances pressantes du ministre Carnot, et la remplit consciencieusement. Il fut nommé membre de la Chambre des pairs, qui le choisit pour un de ses deux secrétaires. Il prit une part active aux travaux de cette Chambre qui ne fut, pour ainsi dire, que l’écho de celle des représentants qui prenait l’initiative.
Après la bataille de Waterloo, l’abdication de l'Empereur, l’arrivée des armées étrangères sous les murs de Paris, la cause nationale était abandonnée par la Commission de gouvernement, tout se préparait à recevoir Louis XVIII; Thibaudeau fit à la Chambre des pairs une sortie violente contre les Bourbons, ramenés une seconde fois par l'étranger, déclara que jamais il ne consentirait à les reconnaître, et prédit que leur règne ne serait que passager. C’était crier dans le désert et se compromettre inutilement (1).
(1) Voici le discours remarquable que Thibaudeau prononça dans la séance du 28 juin 181b :
« Je vois avec plaisir que la Chambre des représentants s’est décidée à faire une adresse à l’armée, je le vois avec d’autant plus de plaisir qu’il me paraissait étonnant que dans la situation où nous nous trouvons, le gouvernement et les Chambres ne se fussent pas mis en rapport avec l’armée. Je dirai, parce que je n’ai rien de caché, parce
La veilic de rentrée du roi à Paris. Thibaudeau en partit, avec son fds, âgé de dix-neuf ans, pour voyager, et se rendit à Lyon, à Aix en Savoie et à Lausanne. Ils furent arrêtés dans cette dernière ville, par ordre de l'ar-
qu’aujourd’hui l’on doit tout dire, que jusqu’ici les ennemis de la patrie ont cherché à faire prendre, soit dans les Chambres, soit dans les Conseils du gouvernement, des résolutions pusillanimes, qu’on a cherché à atténuer les forces nationales, à porter le découragement dans le cœur des bons citoyens, enfin, qu’on en est arrivé au point que les ennemis de la patrie sont radieux, et que ses amis sont consternés.
« Cependant, l’armée se rallie sous les murs de Paris, les soldats sont décidés à périr pour l’indépendance de la patrie : pourquoi les puissances alliées sont-elles réunies contre la France? pourquoi cette coalition attaque-t-elle aujourd’hui la capitale? Tour un homme. Eh bien I cet homme s'est sacrifié. Si la coalition est désintéressée, que veut-on maintenant? On veut nous imposer un gouvernement, un gouvernement réprouvé, je ne dis pas par nos intérêts, mais par le vœu national. Et qui sommes-nous? Nous sommes les représentants d’un peuple qui a prononcé l’expulsion de ce gouvernement; pour ma part je respecterai mon mandat, jamais je ne transigerai avec mes devoirs et mes sentiments. Par qui sommes-nous envoyés ? Par une Constitution qui rejette les Bourbons. Si ce sont les Bourbons qu'on veut nous imposer, je déclare que jamais je ne consentirai à les reconnaître. Je le dis à la face de l’ennemi qui assiège la capitale ; je le dirais à la face des Bourbons eux-mêmes; je dis que, si nous avions pris cette attitude depuis six jours, nous aurions sauvé la patrie.
« Cependant, je ne désespère pas encore; le désespoir n’entre pas dans les cœurs qu’anime l’amour de la patrie. 11 existe dans Paris une foule de bons citoyens qui n’attendent qu’un appel du gouvernement pour voler à la défense de la patrie, une foule de citoyens dont on a enchaîné le courage. Il en est temps encore, l’ennemi n’est pas victorieux, nous pouvons le repousser ou du moins périr avec honneur.
« Je demande que la Chambre adhère à l’adresse de la Chambre des représentants dans une forme qui la rende commune aux deux Chambres; qu’il soit nommé des commissaires, et qu’ils aillent, conjointement avec ceux de la Chambre des représentants, la présenter aux armées.»
cliiduc Jean qui assiégait Huningue (1). Leur qualité de Français était le seul motif de cette mesure de rigueur. A l’étranger on faisait partout la chasse à tous les libéraux ou Bonapartistes. Thibaudeau fut traduit à Bâle et à
(1) Voici la lettre que Thibaudeau adressa alors à l'archiduc Jean, h Bâle :
«Lausanne, 5 août 1815.
« Monseigneur,
« Le juge de paix du cercle de Lausanne, sur la réquisition faite par M. le premier lieutenant de Klaus, aM nom de V. A. I., a ordonné le 3 de ce mois que je serais, ainsi que mon fils âgé de 19 ans, arrêté et gardé jusqu’à nouvel ordre.
« On m'a fait entrevoir que les motifs de la mesure de rigueur dont je suis l’objet pouvaient être :
« 1° Que mon passeport n’étant pas au type royal était sans valeur;
« 2° Que le nom de Montolieu, porté dans mon passeport n’était pas mon véritable nom;
« 3° Qu'il s'élevait des doutes sur la vérité du visa du chef d’étatmajor de M. le général de Bubna.
« Je ne peux mieux répondre, Monseigneur, à ces trois points, ni mieux vous mettre en état de prendre une décision sur moi, qu’en vous faisant, avec la franchise qui m’a toujours caractérisé, le récit de tout ce qui me concerne.
« Je ne suis point Montolieu, je suis Thibaudeau, conseiller d’État et membre de la Chambre des pairs sous le dernier gouvernement.
« Après la conclusion de la Convention relative à la capitale, je convins avec mon ami, M. le duc d’Otrante, de m’absenter de Paris et d’aller voyager incognito; en conséquence, il me donna, pour moi et mon fils, des passeports sous le nom de Montolieu, à la date du 15 juin, pour Milan.
« Je partis de Paris le 6 juillet, j’arrivai à Lyon le 8 au soir. J’y suis resté jusqu’à la publicité de la convention conclue pour cette ville entre le maréchal Suchet et les généraux Autrichiens.
« J’en partis le 16 au matin, après avoir fait viser par les autorités locales mon passeport pour Chambéry, dans le dessein d’aller aux eaux d’Aix en Savoie, dont l’usage m’était conseillé depuis plus de quatre ans, pour une indisposition réelle.
« Je fus arrêté aux avant-postes, à la sortie du faubourg, et conduit au quartier général de M. de Bubna, à Brou (1er relai de poste); il était six heures. Je remis mes passeports à un officier qui me parut un aide-de-camp et qui me dit qu’il aliait les présenterau chef d'étatmajor. Tandis que j’étais à attendre dans un salon, M. le général de
Fribourg en Brisgau. Enfin, après un mois de détention, il fut envoyé, prisonnier sur parole, à Colmar occupé par les Autrichiens. Pendant ce temps là, il avait été compris dans l’ordonnance d’exil du 24 juillet. Les puissances dé-
Bubna sortit de sa chambre et me demanda ce que je voulais, d’où je venais, et d'après ma réponse, il me fit entrer dans sa chambre et me questionna sur la situation de Lyon. Il s’interrompit pour envoyer chercher mes passeports, il les lut et ordonna qu’ils fussent visés. Ils me furent rapportés revêtus de cette formalité par l’aide-de-camp qui resta en tiers dans la conversation qui avait eu lieu j)endant tout cela et qui continua encore quelque temps, c’est-à-dire, en tout environ une demie heure, sur Lyon et la France en général. Je pris congé de ces messieurs et je continuai ma route.
« J’arrivai à Chambéry le soir, j’en repartis le lendemain pour Aix.
«Je me mis à l'usage des eaux jusqu’au 27; ayant su alors que j’avais été reconnu, et fidèle à mon projet de rester ignoré, j’en partis ce jour là pour Genève.
« A la porte de la ville (je voyageais en poste) on me demanda et on me retint mes passeports, en me disant que je pourrais aller les reprendre le soir chez le commandant de la place, ce que je fis. Ils n’y furent point visés, mais seulement enregistrés.
« Je passai à Genève la journée du 28, (perchant une voiture pour la Suisse, et j’en partis le 29. Mes jiasseports furent visés à Coppet, et j’arrivai à Lausanne.
« A mon arrivée, je fis porter mes passeports chez le juge de paix, où ils étaient encore déposés, lorsque j’ai été arrêté.
« Du reste, je n’ai eu, pendant tout le voyage, de relations qu'avec les médecins, les aubergistes et les voituriers.
«Voilà, Monseigneur, la vérité et toute la vérité.
« Ainsi : 1° Mes passeports ne sont point émanés des ministre^ du Roi, parce que je suis parti de Paris avant l'entrée du Roi;
« 2" Ils ont bien été réellement visés au quartier général de M. de Bubna, et je viens de lui écrire pour le prier de les attester en tant que de besoin. Du reste, depuis mon arrestation, il est passé entre les mains du juge de paix de Lausanne de semblables visas qui sont parfaitement conformes à celui qui est sur mes passeports; c’est lui qui me l’a dit.
« 8" Les motifs qui m'ont fait demander et accorder des passeports sous un autre nom que le mien, n’ont rien de suspect et sont assez justifiés par les circonstances, et si une autorité quelconque m’avait communiqué scs soupçons, je n'aurais pas hésité à les éclaircir.
« Pour ne laisser aucun doute à V. A. I. sur ce point et sur mon
cidèrent que les exilés, au nombre de soixante-huit, ne pourraient résider qu’en Autriche, en Prusse et en Russie. Prisonnier de l’Autriche, Thibaudeau n’était pas libre de
identité, j'ai l'honneur de lui transmettre la copie que j'ai reçue hier de la lettre que M. le duc d’Otrante a écrite au préfet du département du Mont-Blanc, croyant que j'étais encore aux eaux d'Aix.
« J’espère, Monseigneur, que tous ces détails suffiront pour éclairer votre justice, et pour me faire obtenir de V. A. I. ma mise en liberté et celle de mon fils et la restitution de nos passeports.
«Maintenant, V. A. I. veut-elle me permettre de lui demander une grâce?
« La Révolution commençait en France lorsque je suis entré dans le monde; j'y suis entré avec elle, et je me suis trouvé porté très-jeune dans la carrière politique. Je n’ai jamais été l'homme d’aucun parti, le courtisan ni le favori d'aucun des gouvernements qui se sont succédé. J’ai été l'homme de la Révolution, et je suis resté toujours fidèle aux principes raisonnables quelle a développés. J’aurais pu, comme beaucoup d’autres, m’accommoder avec les circonstances et les événements, mais j’ai toujours préféré de succomber, que de transiger avec ma conscience. Telle est la conduite que j’ai tenue encore dans ces derniers temps.
« Un homme d’honneur, Jprsqu’il ne peut plus être utile à la cause qu'il défendait, n’a rien de mieux à faire que de s'éloigner. Je suis en cela d’accord, je crois, avec les vues du gouvernement actuel de la France. Je n’ai jamais été employé sous les Bourbons, je n'ai donc point à me reprocher d’avoir trahi des serments, ni des devoirs. Je n'ai presque point de fortune, mais j’ai peu de besoins et beaucoup de résignation et d’amour du repos, après vingt-six ans d'une vie très-agitée.
<t J’ose donc prier V. A. I. de me permettre d’aller résider dans la partie des États de la monarchie Autrichienne qu’elle voudra me désigner. S’il m'était permis de former un vœu, je désirerais que ce fût en Italie, en Toscane, à cause de mes habitudes, de l’état de ma santé et de celle de mon fils. Dans ce cas, je la prierais de me faire donner des passeports pour mon fils et pour moi.
« Si V. A. I. croj'ait avoir besoin de plus de renseignements sur la malheureuse affaire qui me procure l’honneur de lui faire mes réclamations, je la supplie de me faire transférer le plustôt possible, avec mon fils, à son quartier général, et dans tous les cas, de considérer que mon fils n’a rien de commun avec moi, dans cette conjoncture, que son attachement inviolable à la destinée de son père.
« Veuillez, etc. »
choisir. 11 reçut un passeport autrichien pour Prague; il se rendit avec son fils dans cette ville, sa femme vint partager son exil.
Thibaudeau fut bientôt frappé par la loi du 12 janvier 1810, qui prononçait le bannissement des Conventionnels votants; elle leur laissait du moins la liberté de choisir un asile à l’étranger. Ils le trouvèrent en Belgique. Thibaudeau, toujours sous le joug de la convention des trois puissances qui confisquaient les exilés de l’ordonnance du 24- juillet, resta prisonnier de l’Autriche.
Incertain de la durée de sa proscription, et sentant le besoin de savoir la langue du pays qu'il habitait, dès son arrivée à Prague, Thibaudeau prit un maître et se livra sérieusement à l’étude de l’allemand. Il avait cinquante ans, c’était un peu tard pour aller à l’école; mais à force de travail il parvint à le parler passablement, et, surtout à lire les principaux écrivains et à les traduire. Il prenait toujours un vif intérêt à la politique générale, et particulièrement à celle de la France. Il tenait un journal des événements, de ses réflexions, de ses prévisions. Portant ses regards sur le passé et sur la Révolution française dont il avait été acteur ou témoin, il rédigeait des mémoires et ramassait des matériaux pour l'histoire. Il n'avait pas l’intention de rien publier; il voulait seulement occuper ses loisirs et adoucir les amertumes de l'exil.
En 1818 plusieurs Conventionnels votants furent autorisés, sur leur demande, à rentrer en France, mais en étal de tolérance et toujours sous le coup de la loi de bannissement. Des amis de Thibaudeau lui offrirent leurs bons offices et le pressèrent de faire aussi une demande. 11 leur répondit qu’il préférait l’exil à la situation précaire
faite à ses collègues; que d’ailleurs ayant dit à la Chambre des Pairs que jamais il ne reconnaîtrait les Bourbons, il ne voulait pas se donner un démenti.
Après quatre ans de séjour à Prague, il lui convenait d’aller demeurer à Vienne. Par la convention des puissances les résidences royales étaient interdites aux exilés de l’ordonnance du 24 juillet. Le gouvernement autrichien fit une exception en faveur de Thibaudeau, et lui accorda l'autorisation de résider à Vienne, en considération de l'attitude calme et digne avec laquelle il supportait son exil.
Thibaudeau avait séjourné près de huit ans en Autriche. Les rigueurs de ce long exil, qui n’étaient pas près de finir, avaient été adoucies par les égards et la considération qu’avaient pour lui les autorités et le gouvernement, par l'intérêt et l'estime que lui témoignaient tous ceux dont il était connu. Mais des revers de fortune et des raisons de famille le décidèrent à sortir de l’Autriche et à se rapprocher de la France. Il obtint des gouvernements autrichien et français l'autorisation de résider à Bruxelles. Il chercha à se créer des moyens d’existence par des travaux littéraires. Il s’arrêta en Bavière et traita avecM. Cotta, un des premiers libraires de l’Allemagne, pour écrire une Histoire de Napoléon. Il résida pendant un an à Augsbourg. Cette ville ne lui offrant pas les ressources nécessaires pour ce grand ouvrage, il se rendit à Bruxelles. Il y était à peine établi’: on venait de publier à Paris ses Mémoires sur la Convention et le Directoire. Cette publication déplut au gouvernement français, et sur sa réquisition, celui des Pays-Bas lui notifia l’ordre de quitter le royaume dans quarante-huit heures. Après trois mois de résistance et de réclamations, il ne dut l'inexé-
culion de cet ordre qu’à la bienveillance et à l’esprit hospitalier du roi Guillaume.
Le succès de ses Mémoires sur la Convention engagea Thibaudeau à publier des Mémoires sur le Consulat, et. pour s’éviter de nouveaux désagréments, sous le nomd’tm ancien Conseiller d’Etat-, il concourut à diverses entreprises littéraires. Mais sa principale occupation était toujours l'histoire de Napoléon (1). En 1827 et 1828 on en publia à Paris cinq volumes contenant les campagnes d’Italie et d’Egypte. Mécontent de son commissionnaire chargé de cette publication, M. Colta arrêta l’impression de l’ouvrage. Cette mesure lui porta un coup funeste.
(1) Thibaudeau qui avait conservé des relations avec plusieurs des membres de la famille de Napoléon leur avait écrit pour avoir communication de documents qui pussent l’aider dans son travail; il reçut à ce sujet la lettre suivante qui nous a paru digne d’être reproduite :
« Rome, le 16 juillet 1824.
« Monsieur,
« J’ai reçu dans le temps votre lettre et le prospectus de l’ouvrage que vous projetez sur 1 Empereur, et vous me demandez de concourir principalement en fournissant des matériaux de nature à y trouver place.
« De mon côté, je ne suis plus en âge à m’occuper, et le serais-je, 1 état de mon coeur affligé ne me le permettrait pas. Les membres de ma famille sont trop séparés les uns des autres pour recueillir les mémoires qui se pourraient donner, et les circonstances où ils se trouvent ne permettent pas qu’ils puissent s’en occuper encore.
« Recevez donc mes remercîments d’avoir voulu songer à écrire sur celui qui n’existe plus pour beaucoup de personnes, mais qui soutient encore ma vieillesse, mon courage et mon caractère.
« Ma mémoire me fournit tout ce quej’ai besoin de savoir de lui pour me le rendre toujours présent, et je souhaite que vous rassembliez pour 1 histoire des matériaux qui puissent mettre au jour la vérité que d autres se donnent tant de peine pour obscurcir.
« Agréez, Monsieur, l’assurance de ma reconnaissance et de mon estime avec laquelle je suis