A LA CONVENTION
Pour bien apprécier la conduite politique des hommes de la Révolution, il est bon de connaître leur point de départ.
Je suis né à Poitiers, le 23 mars 1765, de père et mère roturiers. La famille de mon père remontait à Jacques Thibaudeau, marchand de draps, vivant au milieu du seizième siècle, dans la ville de la Châtaigneraie, en Poitou (1). Le fils et le petit-fils de Jacques continuèrent la même profession dans cette ville. Des actes publics les
(1) Voir Appendice.
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qualifient d "'honorable homme, d'honnête personne. Leurs descendants vivaient sur leurs domaines, dans la même contrée. Mon bisaïeul fut commandé par le maréchal Chamilly, pour se rendre à son armée, monté et armé en dragon. Ma trisaïeule, calviniste, fut enlevée par ordre du roi, et enfermée dans un couvent à Luçon. Le Bas- Poitou est le foyer de ma famille; les Thibaudeau y sont assez nombreux. Je n'en ai pas trouvé ailleurs. Ce sont de petits bourgeois, des propriétaires-cultivateurs, des artisans attachés au pays où ils sont nés, et sans ambition. Pendant plus de vingt ans que j’aurais été en situation de leur être utile, il n’en est pas un seul qui m’ait donné signe de vie. Mon aïeul paternel était procureur à Poitiers.
La famille de ma mère, Voyer, faisait remonter son origine à Richard Yoyer, noble et homme de guerre, venu d’Angleterre vers 1400. Elle se prétendait parente des Yoyer d’Argenson. Jamais nous n’avons cousiné, jamais nos chiens n’ont chassé ensemble. Le vrai chef de la famille connu, était Elie Voyer, lieutenant d’une compagnie de chevau-légers, tué au siège de la Rochelle en 1628. Il habitait le Loudunais. Plusieurs Voyer se réfugièrent en Hollande pour cause de religion. Mon aïeul maternel était avocat à Poitiers. Mon père occupait le premier rang au barreau. Il eut beaucoup d’enfants ; nous restâmes huit, cinq garçons et trois filles.
L’éducation de la jeunesse roturière de province, surtout dans les familles nombreuses, était pour ainsi dire abandonnée à deux grands maîtres : la nature et la nécessité. Ma mère, excellente femme, toute à Dieu et à son ménage, soignait notre éducation physique et religieuse. Mon père ne s’en occupait pas, absorbé qu’il était par les travaux de son état. Avocat de l’évêque, de plusieurs
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chapitres et couvents, il allait à l’église , mais il était philosophe et déiste. Matin et soir, il faisait sa prière, son bonnet à la main, en marchant, selon le temps, dans son jardin ou dans son cabinet. Les dimanches et fêtes, ma mère nous conduisait à l’église. Enfant, j’avais de la foi et de la ferveur ; mais à force de me menacer de l’enfer, j’eus plus peur du diable que d’amour de Dieu. Adolescent, j’aimais les cérémonies religieuses comme spectacle ; je chantais en chœur les hymnes et les psaumes. Jeune homme, je ne fréquentai plus les églises que par respect humain, et dans un but tout à fait profane, malgré les bons exemples que j’avais dans ma famille. Le monde m’en offrait aussi de mauvais. Je voyais des libertins et des gens tarés affectant la dévotion, des prêtres de mœurs équivoques, des amants qui se donnaient rendez-vous dans le temple du Seigneur, les pratiques de la religion servant de manteau à des intérêts mondains.
Pour mon instruction, je suivais les cours du collège tenu par des prêtres séculiers qui avaient remplacé les jésuites ; j’avais à la maison un précepteur, apprenti prêtre. On n’enseignait absolument que le latin; thèmes, versions, discours français, on ne sortait pas de ce cercle. Je faisais mes études avec mon frère aîné, plus âgé que moi de quinze mois. A quoi nous destinaient nos parents? Deux carrières principales étaient ouvertes à la bourgeoisie : l’Église, le Palais. Elle regardait le commerce et l’industrie comme une dérogeance. J’avais des dispositions naturelles, je fis des progrès, j’étais cité comme un bon écolier, j’obtins des couronnes et des prix. Mon frère, avec de l’esprit naturel, était dissipé, n'aimait pas l’étude, et restait en arrière. Sans nous consulter, on résolut de faire de lui, un prêtre, et de moi, un avocat. Mon père,
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voyant en moi son successeur, me donna de bonne heure celle direction.
A la différence des anciens du barreau qui ne connaissaient que Cujas et Barthole, il aimait les lettres, et les cultivait dans le peu de loisirs que lui laissait son état. Dans sa bibliothèque, dont la jurisprudence faisait le fond, il y avait des historiens, des poètes, des philosophes. J "aimais beaucoup la lecture. Un gentilhomme, M. Thoreau de la Grimaudière, grand amateur de livres, avait une belle bibliothèque, sans contredit la meilleure de la ville. Quoiqu'il eût totalement perdu la vue, il achetait toujours des livres, les plus nouveaux, les ouvrages défendus. Il se les faisait lire, il en prêtait à mon père et j’en profitais. A la campagne où je passais les vacances, un ancien jésuite, homme d’esprit, était réduit aux fonctions de vicaire de la paroisse, dont le curé était un âne, et, à la lettre, ne savait pas lire. L’ex-jésuite me prêtait trèssecrètement des livres prohibés de philosophie, de politique et même érotiques. Il prenait plaisir à s’entretenir de ces matières avec moi, à me les expliquer, à m’en donner le goût. Toutes ces lectures, je les faisais sans direction suivie, sans plan, au hasard et à la dérobée ; cependant elles n’étaient pas perdues, il en restait toujours quelque chose.
Habitué à me servir moi-même, et n’ayant pas les moyens de payer les autres quand j’en avais besoin, j’appris à faire usage de mes membres, je pratiquai les arts mécaniques pour mon usage, et j’y trouvai du plaisir. L’horticulture eut beaucoup d’attrait pour moi ; je m’en occupais avec ardeur pendant les vacances. J’étais en relation avec les cultivateurs, les artisans et les ouvriers. Les pères m'instruisaient, je me livrais avec les fils aux
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exercices du corps, aux amusements de notre âge. Je faisais un cours d’égalité pratique. Ces impressions et ces habitudes de ma jeunesse ne se sont point effacées dans la prospérité. Elles m’ont été d’un grand secours dans les revers de fortune.
Mon père me destinant à la profession d’avocat, chercha à m’en inspirer le goût, et à m’initier dans la pratique. Pendant les vacances, appelé pour des contestations qui exigeaient l’inspection des lieux, ou des opérations sur le terrain, il me menait avec lui dans les châteaux de nobles clients et dans de riches abbayes. Ainsi, je visitai à sa suite Dissais à l’évêque de Poitiers, Lefou au marquis de la Roche-du-Maine, Baudiment au marquis de la Rochetulon, La Rochefaton au comte de Vitré, Plumartin à la famille de ce nom, les abbayes de la Merci-Dieu, de Noaillé, du Pin, de Bonnevaux et bien d’autres seigneuries laïques et ecclésiastiques. En voyant ces vastes demeures, les tours, les donjons, les fossés, les pontslevis, les parcs, les champs, les prés, les forêts et toutes leurs dépendances, j’éprouvais un vague sentiment d’envie, non dans mon intérêt personnel, mais dans celui de ma classe roturière. Je cherchais à m'expliquer comment et pourquoi les nobles et les corps religieux propriétaires de ces vastes domaines, les possédaient ; à quel litre ils percevaient la dîme et les droits féodaux. Je considérais ces privilégiés, si fiers vis-à-vis de la roture et devant lesquels elle s’humiliait, je cherchais s’ils étaient supérieurs aux autres hommes, je ne trouvais chez eux aucune différence. Ces premières impressions me conduisirent plus tard à des études et à des réflexions sérieuses sur la constitution de la propriété, sur le régime féodal, et sur l’inégalité des conditions.
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Ma raison se révoltait en voyant les grandes possessions du clergé, surtout du clergé régulier, l’usage qu'il faisait de ses immenses revenus, le luxe des supérieurs, la vie oisive des moines, et le relâchement reconnu de leurs mœurs. Mon vieux jésuite m’en avait tant raconté là-dessus !
Ce fut surtout le château de Plumartin qui frappa le plus mon imagination. Il n’y avait pas encore vingt ans que deux régiments y avaient été envoyés pour en faire le siège et avaient enlevé le marquis de ce nom. Il avait été conduit à la Bastille, où on le croyait encore. Les gens du pays racontaient ses brigandages. C’était, au XVIIIe siècle, une imitation parfaite du XIVe : rapt, viol, assassinat, mépris de l’espèce humaine et de toutes les lois. Je frémissais d’indignation en parcourant les lieux théâtre de ses odieux exploits et à l’aspect des oubliettes où il engloutissait ses viclimes. Le château, jadis fortifié et défendu par une garnison de brigands, n’était plus qu’une vaste et triste solitude, habitée dans ce moment par la marquise dont le costume annonçait le veuvage, et dont les traits portaient l’empreinte de profonds chagrins. Tout cela n’était pas propre à me faire aimer la noblesse.
Dans le voisinage de la campagne de mon père était un château qui rappelait des souvenirs moins tragiques : c’était Bonnivet, bâti pour l’amiral de ce nom, favori de François Ier, pour humilier le connétable de Bourbon qui possédait, non loin de là, le château plus modeste de Châtellerault. J'y faisais de fréquentes excursions. C’était un magnifique monument de la Renaissance, une véritable résidence royale où rien n’avait été épargné pour le décor intérieur et extérieur. Il n’avait jamais été habité ;
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il s'ôtait de lui-même parfaitement conserve ; il n'y avait presque pas de revenu, et il appartenait aux Châteignier, famille noble, mais qui n’était pas riche. En présence de ce château, l’étude de l'histoire de François Ier avait pour moi beaucoup de charmes. J’y faisais comparaître le roi, le favori, le connétable. Ma sympathie était pour le rebelle. Peu de temps avant la Révolution, Bonnivel fut vendu par son noble propriétaire à un procureur de Poitiers, pour être démoli. Alors disparurent les combles élevés, les hautes cheminées, les tourelles se terminant en cône, la belle charpente en bois de châtaignier, les longues façades percées de 3G5 croisées, les riches frontons, les plafonds, les arabesques, les fleurs, les emblèmes, les devises, les salamandres, les ornements les plus délicats, la sculpture d'un fini parfait. Tout cet édifice s’écroula sous le marteau du maçon. La place fut rendue nette comme elle l’était avant l’amiral Bonnivet.
Lorsque j’eus fini mes humanités, je passais pour un petit prodige. Comparativement à la plupart de mes condisciples, cela pouvait être vrai, mais réellement je ne savais rien ou que très-peu ; c’était la faute du système d’instruction et non la nôtre. Du latin inculqué par six longues années d’enseignement ; du français, ce qu’on en apprenait sans maître, par routine et lecture ; de l’histoire, des excursions incomplètes ; de la littérature moderne, des notions superficielles ; des sciences, de pauvres bribes; de la plus importante de toutes, celle de la nature de l'homme, de sa destination, du but moral de la vie, zéro. Ce qu’il y avait de plus fâcheux pour moi, c'est que je ne me doutais pas de mon ignorance. Ma famille, le public me gâtaient, et je me laissais faire. Mon cours de philosophie s’écoula comme celui de mes humanités. J’avais
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passe sept ans, sous la férule des prêtres, abandonné à moi-même. Je fis mon droit avec quelque succès, mais comme simple légiste, avec la même foi qu'un bon chrétien dans l’Évangile, comme l'enseignaient les professeurs, sans examiner les principes et les effets des lois.
En 1782, mon père commença à publier Y Abrégé de l' Histoire du Poitou. Ainsi qu’il le disait dans son avertissement, l'amour de la patrie et le désir de s'instruire lui avaient fait faire des recherches à ce sujet; il avait profilé d'un temps d’inaction absolue du barreau de Poitiers, pour recueillir ces mémoires. C’était à l’époque de la révolution parlementaire du chancelier Maupeou. A l’exemple du parlement de Paris, les tribunaux de Poitiers, juges et avocats, refusèrent le service ; le cours de la justice fut interrompu. Mon père utilisa ses loisirs par une œuvre patriotique. Alors, et surtout en province, le métier d’écrivain ne menait pas à la fortune. Mon père n’espérait pas retirer d’un travail historique local beaucoup plus de gloire qu’il n’en avait acquis dans l’exercice de sa profession. De la peine, des dépenses, des jalousies, des inimitiés et presque de la persécution, voilà la récompense qui l’attendait. Il lui fallait consulter toutes les archives de la province; les plus intéressantes étaient dans les maisons religieuses ; il eut beaucoup de peine à y pénétrer, et ne put en consulter qu’une partie. Les Bénédictins s’occupaient, depuis le XVIe siècle, de YHistoire d'Aqtnlaine, ils n’avaient encore rien publié : Dom Mazet, religieux de cet ordre à Poitiers, avait hérité de cette grande entreprise : Inde irœ.
Dans les moments de loisir que me laissaient mes études, j’aidais mon père dans la préparation des matériaux. Je déchiffrais les chartes ; cette occupation me
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plaisait beaucoup; je devins assez fort en paléographie.
Malgré mon éducation routinière, les exemples de mes parents, mon attachement pour eux, et mon respect pour les convenances sociales, j’avais de l’indépendance, de la fermeté dans le caractère, de la hardiesse dans l’esprit ; je comparais, je réfléchissais, je me permettais de ne pas trouver tout bien, et de rêver du mieux. Ce fut principalement pendant mon cours de droit que s’opéra en moi mon émancipation morale. Des circonstances et des événements, en eux-mêmes peu importants, contribuèrent à développer le germe d’un sentiment que je portais dans mon âme, celui de ma dignité d’homme.
Poitiers était essentiellement une ville de nobles et de prêtres ; on y comptait un grand nombre de paroisses, de chapitres, de couvents. L’Église et le Palais étaient les deux carrières ouvertes aux bourgeois. Ceux qui n’y entraient pas, vivaient dans l’oisiveté de leurs modestes héritages. Point de commerce ni d’industrie ; des marchands en détail, et des artisans pour les besoins de la consommation. On donnait au Poitevin pour armes parlantes, trois G qu’on expliquait ainsi : Gueux, Glorieux, Gourmand. Il était apathique et ne manquait pas do fierté.
La noblesse était orgueilleuse, insolente, ignare. La maison de mon père en était entourée. Nous en avions trois familles en perspective. Je les voyais tous les jours, l’épée au côté, se pavanant dans leur glorieuse nullité. Mon père était l’avocat de beaucoup de nobles ; ils venaient le consulter dans son cabinet; il les recevait avec politesse et dignité ; hors de là, on se saluait réciproquement, mais point de rapports de société. Pour moi, je saluais
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aussi les vieux dont j’étais connu : quant aux jeunes gens, nous nous regardions, et voilà tout. Une de ces trois familles était composée de deux chevaliers de Saint-Louis, podagres, dont l’un, bon et brave homme, avait un fds à peu près de mon âge ; l'autre célibataire et hargneux ; on l’appelait Chétif drôle. Le fds, tout fraîchement nommé officier dans les carabiniers, promenait fièrement son uniforme. Un jour, il s’avisa de me lancer, de sa fenêtre, un projectile dans ma chambre où j’étais occupé. Il ne fut pas assez leste à se retirer pour que je ne le visse pas. Le soir même, l'apercevant qui revenait chez lui, je descendis dans la rue, lui barrai le passage, et lui demandai raison. Il pâlit, balbutia, et me fit comprendre que je n’étais pas d’étoffe à ce qu'il se mesurât avec moi. Alors je me fis justice, et je le laissai assez grièvement offensé pour croire qu’il provoquerait une réparation. Mais au lieu de m'envoyer un cartel, il alla porter plainte au procureur du roi. Le magistrat, noble de cloche, prit la chose au sérieux, envoya chercher mon père, lui déclara que j’avais là une très-mauvaise affaire, et qu’il ne pourrait s'empêcher de me poursuivre, si je ne m’empressais de faire, en sa présence, des excuses au plaignant. Mon père revint tout consterné, m’appela, me lava la tête, et me demanda ce que je voulais faire pour sortir de l’embarras où je m’étais jeté si imprudemment sans égard pour lui et ma famille. Mon parti est tout pris, lui répondis-je ; des excuses, jamais : me battre avec le plaignant, ou subir le procès. Je lui expliquai toutes les circonstances de la querelle, je lui démontrai que je n’avais pas pu faire autrement. Il alla chez les parents du plaignant. Ce fut là une autre scène. Des lamentations du père sur ce que les enfants troublaient la bonne intelligence et les rapports
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de bon voisinage qui avaient toujours existé entre les parents. Indignation de l’oncle sur ce que son neveu, un officier, oubliait le soin de son honneur au point de porter plainte ; déclaration que s’il ne se battait pas, ce serait lui qui, malgré sa goutte, viendrait se battre avec moi. Enfin personne ne se battit; nulle suite ne fut donnée à la plainte. L’officier partit pour son régiment avec son injure, et l’affaire en resta là.
Les étudiants en droit formaient un corps respectable, parce qu’il savait se faire respecter. Il avait certains privilèges, notamment celui du port d’armes. Ils étaient bien tombés en désuétude ; les étudiants ne portaient plus l'épée, mais ils s’en servaient ; ils se nommaient des chefs sous le nom de prévôt, et de lieutenant de prévôt ; ils avaient leur café, leur salle d’armes. On racontait leurs querelles et leurs exploits ; comment ils avaient combattu contre des officiers de la garnison, avec tant d’avantage, qu’on avait été obligé de faire partir de la ville plusieurs régiments. Nourris de ces souvenirs, les étudiants étaient très-susceptibles sur le point d’honneur, surtout avec les officiers, alors presque tous gentilshommes. Ceux-ci représentaient la noblesse ; les étudiants , le Tiers- État.
Nobles et roturiers vivant de leur côté, habituellement, il n’y avait pas de conflit ; il ne s’en élevait que dans les occasions où l’on se trouvait réunis, telles que dans les divertissements publics. Aux redoutes, dans la salle de spectacle, la noblesse s’emparait du théâtre, faisait bande à part; les demoiselles ne dansaient que de mauvaise grâce avec les roturiers. Par inadvertance, ou pour se venger de l'impertinence d’une de ces nobles danseuses, un étudiant lui marcha sur le pied. Il s’ensuivit un duel.
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et, quinze jours après, trois étudiants furent arrêtés par lettres de cachet et transférés dans des prisons d’Étal.
Les éloges pompeux que faisaient les historiens de l’honneur chevaleresque de la noblesse ne nous avaient pas accoutumés à ces ignobles vengeances. On en concluait ou que ces éloges étaient menteurs, ou qu’elle était dégénérée. Les mœurs antiques s’étaient bien corrompues ; mais c’étaient des nobles, hommes et femmes, qui s’affichaient. Malgré les enseignements de l’histoire qui nous révélait les mœurs dissolues de la cour, nous étions élevés dans le respect du roi et (Jes princes. En 1782, le comte d’Artois se rendant au fameux camp de Saint-Roch, s’arrêta à Poitiers. Il était frère du roi, apanagiste duPoitou, joli homme de vingt-trois ans, dans la lleur de la jeunesse. On courut au-devant de lui, on lui fit une brillante réception, on l’admirait, les femmes en raffolèrent. Il ne s’occupa que de plaisirs et ne les épargna pas. Le jour de son départ, ses voitures allèrent l’attendre hors de la ville ; il la parcourut à pied, escorté d’une bande de jeunes nobles et d’officiers de la garnison. Sortant de déjeuner, ils avaient l’allure et les manières dévergondées de libertins qui viennent de faire ripaille. Le cortège traversa la magnifique promenade de Blossac où se trouvait réuni un grand nombre de dames et de demoiselles. Soit par le besoin pressant de rendre le champagne dont il s’était largement abreuvé, soit par un excès de cynisme déhonté, le prince s’arrêta, et insulta, avec un rire effronté, à la pudeur publique. Voilà l’homme à qui mon père dédiait son Abrégé de l’Histoire du Poitou, comme le Chef et le premier citoyen de la province.
Après avoir fini mon droit, je passai de la théorie à la pratique; je travaillai dans le cabinet de mon père et chez
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un procureur pour apprendre la procédure ; je suivis les audiences pour me former à la plaidoirie. Le barreau était bien composé. A la tête se trouvaient trois avocats à peu près du même âge, et dont les noms avaient la même désinence, Giraudeau, Laurendeau, Thibaudeau ; Giraudeau était disert ; Laurendeau mordant, railleur, parfois brutal ; mon père était le plus près de l’éloquence. Ensuite venaient des hommes d’une nouvelle génération qui marchaient avec plus ou moins de succès sur les traces de ces trois chefs. Enfin quelques jurisconsultes qui ne plaidaient plus et se bornaient à consulter. L "ordre se distinguait par la confraternité qui tempérait les rivalités, par la délicatesse des sentiments, parla pureté des mœurs, le respect de soi-même et le désintéressement . Voici quel était le tarif des avocats : consultation verbale, 24 sous ; par écrit, 3 fr. par page ; plaidoyer, depuis 3 fr. jusqu’à 12 fr. Il n’y avait d’exception que pour de grandes causes qui exigeaient plusieurs audiences ou des mémoires imprimés. Quand un avocat gagnait 20 ou 25 louis dans un procès, c’était un cas fort rare et tout à fait extraordinaire. On donnait un reçu des honoraires ; du reste, quand un client marchandait injustement, on ne se disputait point avec lui, on se tenait pour satisfait. Avec ce régime, en travaillant du matin au soir, mon père gagnait de cinq à six mille livres par an.
Lorsque, par le travail du cabinet, j’eus acquis une certaine pratique des affaires, je commençai à travailler pour mon compte. Des procureurs qui cherchaient le bon marché, me donnaient des requêtes à faire ; mon père m’essayait à rédiger des consultations, et m’accordait quelques gratifications. Que je fus heureux et fier du premier argent que je gagnai ! C’était le présage de l’in-
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dépendance, du bien-être, d'un soulagement pour ma famille.
Enfin, je fus reçu avocat à vingt-deux ans; je plaidai en 1787 ma première cause, et je volai de mes propres ailes.
Lorsque j'entrai dans la carrière du barreau, le cours pacifique de l’ordre judiciaire était livré à de graves perturbations; de hautes questions politiques agitaient les esprits ; la France ressentait les premières secousses d’un grand ébranlement.
Les assemblées provinciales furent établies. Les citoyens étaient appelés à la gestion des intérêts locaux, et notamment à la répartition des impôts. C'était pour le Poitou, administré par un intendant sans contrôle, un commencement de vie publique. Mon père fut nommé procureursyndic; il apporta dans l’administration des affaires de son pays le zèle et la capacité dont il avait donné des preuves éclatantes comme avocat. Nécessairement l’exercice de sa profession en souffrit. L’administration absorba le barreau. L'institution de ces assemblées fut accueillie comme un grand bienfait. Mais elle maintenait les trois ordres, le clergé, la noblesse et leurs privilèges. Par conséquent diversité d’intérêts, eL les privilégiés en majorité. La marche de l’administration ne tarda pas à s’en ressentir. J’écrivis un pamphlet pour critiquer plusieurs de ses opérations, et j’osai aborder la question du privilège des deux ordres en matière d’impôts. Je portai mon œuvre à l’imprimeur ; au lieu de l'imprimer, il communiqua mon manuscrit à mon père qui le retint, me blâma vivement d'un acte de hardiesse qui n’aurait eu d’autre effet que de nous attirer à dos le clergé et la noblesse. Je me soumis.
Les élections aux États-Généraux confirmèrent ce que
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j’ai dit sur le caractère peu avancé des Poitevins. Parmi les députés du clergé et de la noblesse, il n’y en eut pas un seul qui jouât un rôle à la tribune, ni dans les comités de l’Assemblée nationale. Parmi les députés du Tiers- État, presque tous magistrats ou avocats, trois seulement sortirent de l’obscurité ; Creuzé La Souche, esprit juste, instruit, consciencieux, travailleur; Cochon Lapparent, ambitieux, remuant, propre aux petites intrigues ; Bion, ardent, emporté, brouillon. Aucun des trente-six députés ne jeta, par ses travaux, par ses talents, quelque éclat sur sa province. Je n’excepte pas mon père qui aurait pu tenir un rang honorable, si des causes que je dirai n’avaient paralysé ses facultés.
Bien que flatté d’avoir obtenu, dans son pays, cette honorable distinction, mon père en fut épouvanté. Depuis vingt-huit ans qu’il était allé à Paris se faire recevoir avocat en parlement, il n’avait quitté son travail que pour des excursions dans sa province. Le travail l’avait rendu casanier; il s’était accoutumé à la vie de famille; il s’était fait un besoin des soins et des commodités dont il était entouré. Quoique d’une bonne constitution, il était sujet à quelques indispositions, qu’aggravait son imagination en les exagérant. Il lui était pénible de rompre tousses liens, de renoncer à ses habitudes, pour aller, âgé de cinquantedeux ans, vivre à l'auberge, livré à des étrangers, à des mercenaires. Avec des mœurs simples, une conscience délicate, une âme pure, il redoutait l’approche des grands et de la cour, et se sentait déplacé sur le théâtre de la politique. Enfin avec son patriotisme et sa philosophie, il n’avait ni l’ambition, ni la fermeté de caractère qui font affronter les révolutions et jouer avec leurs orages. D’un autre côté, dans sa famille, loin de lui donner du courage,
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tout concourait à l’affaiblir. La séparation était pénible, douloureuse surtout pour ma mère qu’il n’avait jamais quittée. Moi seul, dans l’enthousiasme pour l’ère nouvelle que promettaient les États-Généraux, je m’efforçais de le faire partager à mon père, de retremper son âme par la perspective de la gloire qu’il allait acquérir, en concourant, par ses talents, à fonder la liberté et le bonheur de la France. Je m’offris à l'accompagner; je ne lui dissimulai pas combien je serais heureux d’assister au spectacle nouveau et intéressant qui se préparait à Versailles. Ma proposition fut acceptée, le départ, résolu; j’en fus dans l’ivresse.
Je n’étais pas sorti de ma province, et je n’y avais pas beaucoup voyagé. Nous partîmes par la diligence qu’on appelait Turgotine. On la regardait comme un grand progrès. Mon père me disait que, lorsqu’il était allé se faire recevoir avocat en parlement, il avait fait le voyage à cheval, suivi d’un fourgon qui portait les bagages. C’était alors la messagerie; on restait sept à huit jours en route. La Turgotine n’en mettait que trois ou quatre ; on couchait plusieurs fois ; on était horriblement cahoté. Il n’y avait pas de meilleure voiture. La poste aux chevaux était du luxe.
Après avoir pris un moment de repos à Paris, nous nous rendîmes à Versailles le 25 avril. Nous louâmes un modeste logement de deux chambres. Les premiers jours se passèrent à se reconnaître, à s’arranger, à faire quelques visites. Il y avait un grand mouvement dans la ville. Les députés du haut clergé et de la noblesse, avec le luxe de leurs costumes et de leurs équipages, augmentaient encore l’éclat si resplendissant de la cour. Le bas clergé et les députés du Tiers-État faisaient nombre. Les curieux
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affluaient de l’étranger, des provinces, de Paris. Jamais Versailles n'avait élé aussi peuplé, aussi vivant.
Le 2 mai, les députés furent présentés au roi; ceux du clergé et de la noblesse dans son cabinet, ceux du Tiers- État dans le salon d’Hercule, ce qui excita des murmures parmi eux.
Le grand drame qui se préparait, et auquel je venais assister, commença le T, par une procession solennelle. Pour la première fois, je voyais la cour sur pied. Je ne pus examiner attentivement que les principaux personnages : Louis XVI, épais, lourd, nulle dignité, figure sans expression ; Marie-Antoinette, svelte, tournure dégagée, traits réguliers, physionomie tour-à-tour fière et gracieuse, répondant bien à l’idée qu’on se faisait de ce que devait être une reine ; Monsieur, constitution analogue à celle du roi, le regard expressif et spirituel ; le comte d’Artois, bien fait, élégant, figure agréable, insouciance dédaigneuse. Je me rappelai son impertinence de la promenade de Blossac. Les spectateurs nombreux, pressés comme moi sur le passage du cortège, furent en général froids pour la cour. Il y eut des cris de : Vive le Roi! rien pour la reine. Tout l'intérêt se portail sur le duc d'Orléans, prince de bonne mine et d’une bonne tenue, d'un air ouvert et riant. Il répondit à quelques acclamations, et semblait les provoquer par des saluts. Les députés excitaient au plus haut point l'intérêt et la curiosité. Les spectateurs laissaient passer en silence ceux de la noblesse et du haut clergé, distingués par la richesse de leurs costumes, et exprimaient par leurs applaudissements leur sympathie aux députés du Tiers-État, costumés en baillis de village. On les mécontenta par la manière peu convenable, pour ne pas dire indécente, dont ils furent.
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le 5 mai, introduits dans la salle d’assemblée. Il y en eut même qui proposèrent de forcer la porte. La salle était magnifiquement décorée. La cour y déploya tout son luxe. J’avais vu le roi terre à terre, sur ses pieds. Je le vis assis sur son trône dont les degrés étaient couverts de nombreux officiers domestiques dans de brillants costumes ; c’était éblouissant. Il prononça son discours sans hésiter, d’une voix ferme et sonore, et excita de vives acclamations. Le garde des sceaux, Barentin, et le ministre Necker parlèrent ensuite fort longuement. A cette époque Necker était l’homme le plus populaire de France. On en avait la plus haute idée. Je ne l’avais aperçu qu’un moment. J’eus le temps de le voir à mon aise pendant qu’il parlait. Il avait une physionomie froide, sévère, solennelle et peu agréable ; il portait la tête très-relevée. Dans son maintien et son débit, il y avait plus de morgue et d’emphase que de dignité et d’éloquence. Rien moins que séduisant, il imposait. Je ne sais si c’est parce qu’il était Genevois, son air me parut plus étranger que français; son discours fut d’une longueur assommante. Louis XVI se retira aux cris de : Vive le Roi! On cria quelque peu : Vive la Reine! La cérémonie fut assez froide. Le Tiers-État, mal disposé, commença à craindre, d’après les discours ministériels, que la cour n’eût convoqué les États-Généraux que pour en obtenir de l’argent, et qu’elle ne se bornât, pour tout le reste, à recevoir leurs doléances. Enfin le silence gardé sur le mode de délibération parut un oubli inconcevable ou plutôt une combinaison perfide.
Sur cette question, les députés du Tiers-État avaient un parti pris. Le mot d’ordre avait couru dans toutes les députations pour la délibération par tête. Celle du Poitou
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était unanime. On était même assuré de plusieurs curés de la députation du clergé. Le soir de l’ouverture des États-Généraux, les députés du Tiers-État se prononcèrent en décidant que ceux du clergé et de la noblesse seraient invités à se réunir à eux, pour procéder à la vérification des pouvoirs. Alors commença ce conflit qui dura plus d’un mois.
Je suivais avec un vif intérêt les séances du Tiers-État; j’entrais souvent avec mon père dans l'enceinte où siégeaient les députés. Un jour, je me permis d'émettre à mes voisins une opinion contraire à celle d'un orateur. Un membre se leva furieux, et, me montrant du doigt, me dénonça au président comme un étranger qui, non content d'usurper une place dans l’assemblée, lui manquait de respect. C’était Bion, député de ma province, de qui je n’étais pas encore connu. Heureusement mon père s’approcha de lui, et parvint à le calmer. J’en fus quitte pour la peur d’être chassé par un huissier. Je me promis d’être plus circonspect à l'avenir. C'était un grand bonheur pour moi de voir et d'entendre à leurs débuts les principaux orateurs. Celui qui me fit la plus vive impression fut sans contredit Mirabeau. Il réunissait toutes les qualités de l’orateur, l'organe, le débit, le geste et la pose. Ses formes athlétiques, sa forte tête, son épaisse chevelure, sa figure couturée de petite vérole, lui donnaient l’aspect imposant du roi des animaux. D'après le type convenu de la beauté, il était laid ; mais quand il s’animait, le feu de son regard, la hauteur de sa pensée, l’éclat de son éloquence l’embellissaient ; il était superbe. Sous le poids des plus fortes préventions, il était pour beaucoup de ses collègues un objet de méfiance, de mépris et d’horreur. Eh bien! quand il paraissait à la tribune, et
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dès qu'il demandait la parole, ils étaient tous et malgré eux silencieux, attentifs, empressés de l’entendre, déjà subjugués par sa supériorité, et, quand il parlait, saisis, entraînés par son discours. Sa puissance était d’autant plus assurée, qu’il en avait le sentiment et l'orgueil. Essayait-on de l’ébranler par des interruptions ou des murmures, il relevait fièrement la tête, secouait sa crinière d’où se détachait un nuage de poudre, portait le bras en avant comme pour lancer la foudre, et sa voix de tonnerre dominait les interrupteurs ou leur imposait silence. Pour mon compte, il me saisissait par tous les points sensibles, m’étreignait à m’ôter la respiration, et ne me laissait que la faculté de l’admirer et de l’applaudir. Cependant, dans ma candeur de jeune homme et mon innocence provinciale, je partageais, jusqu’à un certain point les préventions qu'une vie orageuse soulevait, non sans raison, contre lui. El puis, ce qui m'était antipathique, sous le costume roturier du Tiers-État, il était noble, très-vain de sa noblesse, et il avait au suprême degré l’attitude et les manières d’un aristocrate. Mais à mes yeux il rachetait tout cela par son talent, son génie et surtout par sa fouge révolutionnaire. Sans aucun titre, et trop humble pour essayer de faire sa connaissance, je ne perdais pas une occasion de m’en rapprocher soit sur son banc, soit dans les groupes que formaient autour de lui ses collègues, pour l’entendre dans la familiarité de sa conversation où il savait répandre du charme et faire jaillir un trait.
Au commencement de la session des États-Généraux, peu de journaux rendaient un compte détaillé des séances, et propre à en représenter un tableau animé et dramatique. Je prenais des notes sur lesquelles je rédigeais une
correspondance que j’adressais à un des mes amis à Poitiers pour la lire dans une réunion de jeunes patriotes. J’y exprimais mes sensations, je m’y permettais des jugements. Enfin dans une chronique du mouvement extérieur, je rapportais les événements de la place publique, les manifestations populaires, les anecdotes relatives aux députés et à des personnages du gouvernement et de la cour. Celle correspondance eut un grand succès, et comme elle était rédigée dans l’esprit le plus révolutionnaire, elle commença ma réputation patriotique.
A l’ouverture des États-Généraux, j'avais vu la cour dans toute sa représentation extérieure. Chaque jour, je la voyais dans ses habitudes ordinaires, allant et venant, à pied, à cheval, en carrosse, à la chasse, à la promenade. Je voulus la voir dans son intérieur, dans son sanctuaire. On y pénétrait assez facilement à l'heure de la messe; il suffisait d’avoir un habit noir, des manchettes, la bourse et l’épée. Pour moi, simple observateur, perdu dans la foule qui se pressait dans les appartements, c’était un spectacle curieux par sa nouveauté et les reflexions qu’il m’inspirait. Ces grands seigneurs, ces nobles, si fiers, si dédaigneux pour nous, pauvres roturiers, qu’ils étaient, en présence de la royauté, souples, humbles et bas ! Ceux qui avaient des offices à remplir, comme ils étaient orgueilleux, comme ils faisaient leurs embarras! Tous ces yeux convergeant vers une seule personne ou deux, le roi et la reine, en attendant, en implorant un regard, un signe, un mot, heureux de l’avoir obtenu, malheureux de n’avoir pas été remarqués.
Versailles fut bientôt divisé en deux camps, tout prêts à devenir hostiles. D'une part la cour, la noblesse, le haut clergé ; de l’autre les Étals-Généraux, ou plutôt le Tiers-
Étal, qui représentait réellement la nation. L'opinion publique s’exaltait pour les États-Généraux, et, en particulier pour les députés du Tiers-Etat. Dans une ville qui ne vivait que de la cour, on les recherchait, on se les disputait, on s’honorait de les recevoir et de les bien traiter. Cette bienveillance s’étendait à leurs familles ; comme fds de député, je fus parfaitement bien reçu chez des personnes qui avaient des emplois au château. Les événements politiques y étaient le principal sujet de conversation. Par mode ou par conviction, tout le monde était patriote.
Après des visites officielles de députations aux ministres, les députés en firent de particulières. Mon père alla chez M. Necker avec lequel il avait eu des relations comme procureur-général syndic, et qu’il regardait comme l’homme le plus capable, le plus moral, le plus puissant dans le parti patriote. Mon père avait quelque vue d’ambition pour moi, et voulut me mener avec lui. C’était la première fois que j’allais me trouver en présence d’un homme éminent par sa place et par sa renommée. En entrant chez lui, il m'imposa ; j’éprouvai quelque émotion; mais après tout, comme je n’avais rien à lui demander, je repris mon aplomb. Mon père m’ayant présenté à M. Necker, il me demanda ce que je faisais. Je lui répondis que j’étais avocat. Il me loua d'avoir embrassé une carrière dans laquelle mon père s’était honoré et avait mérité les suffrages de ses concitoyens ; il m’engagea à marcher sur ses traces, ajoutant que l’avenir qui se préparait ouvrirait un vaste champ aux talents. Il dit ensuite quelques mots sur les difficultés qui s’élevaient pour la vérification des pouvoirs, et ne parut pas douter que l’intervention concilialoire du roi ne parvînt à les résoudre.
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Mais dans quel sens? Il ne s’en expliqua pas. M. Necker avait un extérieur fort respectable, et, au fond, je le croyais, comme tout le monde, moral, capable et patriote. Mais il était d’un froid glacial, compassé, qui ne m’attirait pas ; je lui aurais désiré plus de mouvement etde chaleur. Je ne cherchai pas à le revoir.
Du 10 au 15 mai, atteint du mal du pays, mon père fut réellement malade. Les médecins n’y virent pas d’autre remède qu’un voyage à Poitiers. J’en fus très-contrarié. Il voulut bien me dispenser de l’accompagner, et partit avec une personne de sa connaissance. Lapparent, député suppléant, demanda à l'Assemblée de prendre séance, attendu l’absence de mon père, et se fit porter sur la liste des députés comme suppléant admis au lieu de M. Thibaudeau resté à Poitiers. L’Assemblée rejeta sa demande. Le 10 juin, mon père était de retour à son poste. La majorité du clergé, composée de curés, sympathisait avec le Tiers-État, et ne demandait pas mieux que de se réunir à lui ; mais elle était encore retenue par l’esprit de corps, et l’influence des évêques. Elle tardait tant qu’elle pouvait de rompre avec eux. Les députés du Tiers- État n’épargnaient pas les insinuations. Ceux du Poitou travaillaient activement auprès des députés de leur province. Lecesve, curé de Sainte-Triaise, était ébranlé ; il lui restait pourtant quelque scrupule ; il vint consulter mon père qui lui dit ces propres mots : « Comment « pouvez-vous hésiter ? N’êtes-vous pas né comme moi « dans le Tiers-État ? Membre du clergé, qu’avez-vous de « commun avec votre ordre ? A vous la charge des âmes <r et la portion congrue ; aux bénéficiers le loisir et les « gros revenus. Venez à nous, rentrez dans la grande « famille. Votre exemple fera cesser un scandaleux conflit «. qui dure depuis trop longtemps. »
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Lecesve embrassa mon père et le remercia. Le lendemain Lecesve et deux autres curés du Bas-Poitou vinrent siéger avec les députés des communes. Toute la France patriote y applaudit, les évêques en furent abasourdis. Il se répandit que mon père n’y avait pas été étranger. Il en reçut des reproches de M. deMerey, évêque deLuçon, et de M. de Saint-Aulaire, évêque de Poitiers, son client. Dès ce moment, toutes relations cessèrent à peu près entre eux et lui.
J’assistai à cette célèbre discussion de trois jours qui se termina par la constitution des députés du Tiers-État en Assemblée nationale, et où Sieyès et Mirabeau luttèrent, l’un d'éloquence, et l’autre de dialectique. Sieyès était sans contredit, comme publiciste, le député le plus estimé, le plus influent dans l’assemblée et en France ; il faisait autorité. Il était venu à Versailles précédé par l’immense renommée que lui avait faite la publication de plusieurs écrits de circonstance, notamment celui portant pour titre : Qu’est-ce que le Tiers-État ? Investi de la faveur populaire, parce qu’il avait été, comme Mirabeau, nommé député du troisième ordre, le prêtre avait sur le noble Davantage d’un caractère moral, d’une vie qui ne prêtait pas à la critique. Ses collègues le respectaient et l’écoutaient comme un oracle. Naturellement il était déjà enclin à en prendre l’attitude, et à s’en arroger l’infaillibilité. Trop calme pour soulever les tempêtes révolutionnaires, il en préparait de sang-froid tous les éléments. Par sa logique rigoureuse, inflexible, il obtenait les mêmes succès que l’éloquence. Ainsi, il proposa cette formule : Assemblée des représentants connus et vérifiés de la nation. C’était la vérité, ni plus, ni moins. Dans sa pensée, cela conduisait à l’abolition des ordres, personne ne s’y trompa.
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Mais la formule n’était pas assez tranchante. Un député obscur, Legrand, la simplifia par le titre (T Assemblée nationale , qui réunit la grande majorité des suffrages. On en fit honneur à Sieyès qui l’accepta.
Après ce coup d’état national, car c’en était un, la cour prépara le sien. Malgré le silence qu’elle observa, il en perça quelque chose. L’alarme se répandit parmi les députés patriotes. Le 19 juin, au soir, il y eut quelques réunions. Plusieurs collègues de mon père vinrent chez lui. On craignait la dissolution, le renvoi des Étals-Généraux et même un coup d’autorité contre quelques-uns des membres les plus célèbres. A ce titre, les députés poitevins n'avaient rien à' redouter ; ils n’étaient pas moins inquiets, par esprit de corps, et dans l’intérêt de la cause pour laquelle ils s’étaient prononcés. Si la cour se portait à celte extrémité, que faire? qu’arriverait-il? On parla beaucoup sans rien conclure. Il n’en fut pas ainsi partout, ainsi que je l’appris ensuite. Les députés les plus compromis résolurent de faire tête à l’orage, et de résister par tous les moyens possibles à ce qui serait tenté par la cour contre l’existence et la liberté de l’Assemblée.
Le 20 juin au matin, nous entendîmes du mouvement dans la rue, nous mîmes la tête à la fenêtre. C’était un héraut d’armes. Il proclamait que le roi ayant résolu de tenir une séance royale aux États-Généraux le 22, les préparatifs à faire dans la salle exigeaient la suspension des séances. A celte proclamation, écoutée avec froideur et même accueillie par quelques murmures, succéda une certaine agitation ; mon père qui était indisposé en fut abattu, et se résigna à attendre l’événement. Je ne fus pas aussi patient. Je sortis pour aller aux informations. Je courus chez des compatriotes, ils ne savaient rien. Je
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rencontrai Cochon Lapparent ; il sortait de chez le président Bailly. Il avait été résolu que les députés iraient comme d'ordinaire à leur salle ; des émissaires étaient en campagne pour les engager à s’y rendre. Je rentrai chez mon père, je l’arrachai de son lit, et je l’accompagnai à la salle de l’Assemblée. Beaucoup y étaient déjà réunis ; ils arrivaient de toutes parts. La porte en était fermée et gardée par des troupes qui leur en refusaient l’entrée. Le président survint, se présenta, somma en vain la garde de lui ouvrir passage, et déclara protester contre la violence. La fermentation était extrême parmi les députés et le peuple qui les entourait. Des menaces furent proférées de tomber sur la garde et d’enfoncer la porte. C’était assez mon avis, rien ne me semblait plus facile. Des voix plus prudentes proposèrent d’aller se réunir dans un autre local. Le nom de jeu de paume fut prononcé, on répéta, on cria : Au jeu de paume ! On s’y rendit, toujours accompagné des encouragements de la foule qui augmentait à chaque pas. Là fut prêté ce serment solennel dont le tableau du grand peintre David ne donnera jamais qu’une idée bien imparfaite.
Je ramenai mon père chez lui. Cette secousse augmenta son indisposition. Deux ou trois de ses collègues vinrent le voir dans la soirée. Comme ils n’étaient pas malades, ils n’avaient pas été si fortement éprouvés que lui. Mais à leur inquiétude, on voyait qu’ils avaient dépensé plus de courage que n’en comportait la dose dont ils étaient pourvus. Pour les rassurer, je leur dis que cela ne faisait que commencer, qu’ils ne manqueraient pas d’autres occasions de lutter avec la cour, qu’ils en prissent leur parti. C’était précisément ce qui les alarmait. La partie ne leur paraissait pas égale ; la cour avait le pouvoir,
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l’argent et les troupes. « Et vous, leur répondis-je, le peuple, l’opinion ! »
Le 21 et le 22 se passèrent sans coup d’autorité; elle fit seulement fermer les portes du Jeu de Paume parce que, disait-on, le comte d’Artois voulait y faire sa partie. Les députés pourchassés de partout, se rassemblèrent dans l’église Saint-Louis ; la cour l’ayant souffert, on se crut fort, on reprit courage. Je n’allai point à celte réunion. Je restai auprès de mon père pour le soigner, et le mettre en état d’assister à la séance royale dont j’étais très-curieux, et qui avait été retardée d’un jour. Ce fut une répétition de la séance d’ouverture ; mais la cour avec tout l’appareil menaçant du despotisme au lieu de l’abandon et de la confiance, et les députés, ainsi que le peuple, dans un morne silence, au lieu de la joie et des cris de : Vive le Roi! Louis XVI était apparu au milieu des angoisses ; il se retira laissant les députés dans la consternation. L’irrésolution, le découragement étaient à leur comble, tout semblait perdu. Mais bientôt le sentiment d’un grand devoir, et l’indignation se réveillèrent aux fond des âmes ; qui osera le premier s’en rendre l’interprète ?
Mirabeau prit la parole et, à sa voix, l’Assemblée se releva énergique et majestueuse. Qu’il fut grand, magnifique dans cette séance. Je le vois encore repoussant, accablant de son dédain le grand-maître des cérémonies. Je vois ce pauvre Dreux de Brezé, empêtré et confus. Je vois, au soulèvement de l’Assemblée, le marteau tomber des maius des ouvriers envoyés pour démolir l’estrade du trône. Je vois la cour battue et les députés maîtres du champ de bataille ; au dehors, le peuple rugissant, se portant au château, redemandant, lui imposant Necker,
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le portant en triomphe, et allumant des feux de joie pour célébrer sa victoire. Quelle 1 telle et grande journée ! Le branle était donné ; le peuple avait essayé sa force. Il ne quittait pas la place, il environnait l'Assemblée. Il menaçait les membres récalcitrants du clergé et de la noblesse. Il en voulait surtout à l'archevêque de Paris, M. de Juigné. Le 24, j’étais sur l’avenue de Paris; il s’éleva un grand tumulte, j’entendis des cris. J’y courus ; la voiture de l’archevêque était assaillie, on lui jetait des pierres et de la boue. Il avait de bons et beaux chevaux ; son cocher ne perdit pas la tête, les mit au galop, entra dans la maison de Saint-Lazare dont la porte se referma aussitôt. Il était temps, quelques secondes de plus, l’archevêque était perdu. Le peuple aurait même assiégé la maison, sans des détachements de troupes et de gardes du corps qui se rangèrent en bataille et sans coup férir. Si la force armée était tombée sur l’attroupement, elle en aurait eu probablement bon marché. Mais moi-même qui n’étais là, avec beaucoup d’autres, que comme curieux, cela ne me vint pas à l’idée. Le peuple, les patriotes étaient animés d'une confiance aveugle, et la troupe semblait avoir perdu le sentiment de sa force ou la volonté de s’en servir.
La séance royale eut un résultat bien différent de celui que la cour s’en était promis. Elle éleva le Tiers-État sur les ruines du clergé et de la noblesse, et fut un échec funeste à l’autorité royale. Mais elle ne se tint pas pour battue, médita de reprendre sa revanche et fit rassembler des troupes. Les députés ne doutaient pas que la cour ne voulût imposer par la force la déclaration du roi du 23 juin. Les alarmes recommencèrent. On ne parlait de rien moins que d’une armée de 50,000 hommes. Que pouvait opposer l’Assemblée? Sa force morale? Si elle n’imposait
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pas aux baïonnettes, elle serait infailliblement subjuguée ou dissoute. Si les hommes timides se résignaient, les caractères énergiques étaient destinés à faire bonne contenance, à résister jusqu’à la fin, et à protester contre la violence. La physionomie de Versailles était bien changée ; la ville était triste et sombre. A la cour, au contraire, les visages étaient riants, épanouis, les propos insolents, l’attitude était hautaine. En me promenant le soir dans le parc, sur la terrasse, je n’avais pas encore vu la reine, les gens du château si gais, si dégagés, si radieux. On montrait au doigt, on narguait les députés patriotes. Les députés de la noblesse du Poitou avec qui mon père avait des relations ne lui dissimulaient pas qu’il fallait que force restât au roi. M. de la Châtre, écuyer de Monsieur, de sa nature franc et rude, était à cet égard d’une naïveté désespérante. Les médecins avaient conseillé à mon père, dont la santé était toujours chancelante, l'exercice du cheval. M. de la Châtre avait l’extrême complaisance de lui en faire fournir des écuries de Monsieur. J’accompagnais mon père dans ses promenades ; je trouvais assez piquant qu’un député patriote, et son fils, révolutionnaire déterminé, montassent les chevaux du frère du roi. Un jour ils nous manquèrent, parce que, ditM. de la Châtre, l’écurie était toute consignée. « Soyez tranquille, ajouta-t-il, vous ne serez pas pendus, vous en serez quittes pour retourner à Poitiers ». Cela n’était pas consolant.
Ce n’était pas à Versailles que la question devait se décider. Paris était dans une grande fermentation. Nous apprîmes, le 25 au soir, que les Gardes françaises avaient rompu leur consigne et fraternisé avec le Palais-Royal. Cette défection était d’un mauvais exemple pour les troupes. La cour en fut consternée. Les députés 11e
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savaient qu'en penser, et cependant se réjouissaient en secret. Le lendemain, le roi ordonna au clergé et à la noblesse de se réunir ; la joie fut à son comble, le peuple dans l’ivresse.
Je compris alors que le foyer de la Révolution était à Paris. Je n'y avais fait que de courtes excursions. Je résolus de partager mon temps entre Versailles et Paris. J’y avais peu de connaissances. Par le moyen d’un ancien camarade de collège, clerc de procureur, je me mis en rapport avec des jeunes gens de la Basoche, qui avaient soutenu le Parlement contre la cour ; patriotes ardents, désertant l’étude pour le Palais-Royal, pérorant dans les groupes, prêts à se jeter dans tous les mouvements. J’étais depuis deux jours à Paris, courant les lieux publics, me mêlant aux rassemblements, ne respirant que sédition, me complaisant dans l’agitation et le tumulte. Un matin, mon camarade entra chez moi, et me dit qu’on allait à l’Abbaye délivrer des Gardes françaises qui avaient été arrêtés. Nous y courûmes. Tandis qu’on assiégeait la prison, des cavaliers de la ligne, sabre nu, arrivèrent au galop. On leur offrit à boire, on les pérora, ils fraternisèrent avec le peuple. Les Gardes françaises furent délivrés et conduits en triomphe au Palais-Royal où on les accabla de témoignages d’intérêt, et où ils furent mis sous la sauvegarde publique. Cette journée fut pour moi d’un grand enseignement. Ces mouvements du peuple de Versailles qui m’avaient inspiré tant de confiance n’étaient qu’une faible image de ceux du peuple de Paris. C'était la mer en furie. Qu’opposerait la cour à cette formidable puissance ? Les troupes de ligne ? Des dragons et des hussards venaient de rengainer leurs sabres et de boire à la nation.
Exalté par ces réflexions et par le spectacle dont j’avais
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été témoin, je retournai à Versailles, j'en fis un récit pompeux et véridique, qui satisfit mes auditeurs, sans les rassurer complètement. D’abord, quoique l’affaire, des gardes françaises eût été terminée à la satisfaction publique, la cour n’avait point renoncé à ses projets, elle continuait ses armements. Si elle tentait le combat, ne pouvait-elle pas l’emporter ? Si elle échouait, û quels excès ne se porterait pas le peuple déchaîné? où s’arrêterait sa fureur? Ces considérations tenaient en suspens les esprits timides, tels que mon père et plusieurs de ses collègues. Je ne portais pas mes vues si loin. Pour moi, l’essentiel était que notre cause triomphât. Elle méritait bien que l'on courût quelques risques. Quant aux moyens et aux suites, je ne m'en inquiétais guère.
Les fortes têtes de l’Assemblée, mesurant la situation, l'avaient mieux jugée que la tourbe de leurs collègues. Ce fut encore Mirabeau qui descendit dans l’arène, prit l’initiative du combat, raffermit l'Assemblée, et la décida à demander au roi le renvoi des troupes. Ses discours, l’adresse immortelle qu'il proposa ne témoignent qu’imparfailement de la hauteur à laquelle l’orateur s’éleva dans cette circonstance. Il se surpassa lui-même. Son courage, son éloquence n’électrisèrent pas seulement ceux qui, comme moi, avaient le bonheur de l’entendre. Le retenlissement s’en fit rapidement sentir dans la capitale. Il avait demandé l’établissement de la garde bourgeoise, l’Assemblée l’avait ajourné. Cette haute pensée ne fut pas perdue ; avidement recueillie à Paris, elle ne tarda pas à produire ses fruits.
La cour ayant persisté dans ses mesures, les perplexités recommencèrent plus alarmantes qu’avant l'adresse de l’Assemblée. Il fut démontré pour tout le monde que la
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crise ne pouvait se dénouer que par la force. De quel côté se trouverait-elle? Dans sa réponse, le roi avait offert à l’Assemblée de la transférer à Noyon ou à Soissoins. Elle, ne vit dans celte offre qu’un piège grossier, une maladroite perfidie. C’était., ainsi que le dit Mirabeau, fuir devant, les troupes, et, ce qu’il ne dit pas, mais ce que chacun sentait, c’était pour l’Assemblée s’éloigner de sa place d’armes, la capitale, perdre son point d’appui, et se mettre à la discrétion des ennemis.
Je désirais vivement d’aller à Paris. Mon père insista pour que je restasse auprès de lui. Dans un moment si critique, on avait besoin de rester réunis, je pouvais lui être de quelque secours. Je restai donc, à mon grand regret. Le bruit se répandit qu’on devait arrêter un certain nombre de députés, que des lits étaient préparés à la Bastille, à Vincennes, que les ordres étaient signés, que leur exécution était imminente.
Les uns s’armèrent pour résister ; d’autres découchèrent ; la terreur était dans l'Assemblée. Le soir, on se séparait en se disant : « A demain, si nous y sommes ». Le matin, on se demandait des nouvelles de la nuit. On passa de très-mauvais moments. Je ne doutais pas des perfides intentions de la cour, mais j’étais persuadé qu’elle ne frapperait que sur les députés marquants. Cependant, à tout événement, et pour rassurer mon père, je couchai tout habillé dans son antichambre, armé d’une épée, de deux pistolets et la porte bien barricadée.
Versailles n’était plus qu’un camp. Tout y respirait la guerre. Si les députés isolément étaient accessibles à la peur, réunis en assemblée, ils montraient un grand courage, ils étaient imperturbables. Tant qu’on voyait Necker à son poste, on espérait encore ; mais il fut renvoyé avec
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tous les ministres. Des hommes impopulaires les remplacèrent; on ne douta plus que ce ne fût le signal de l’explosion. A Versailles tout paraissait perdu, s’il ne venait pas de secours du dehors. Heureusement le secours arriva. A la nouvelle du changement de ministère, Paris éclata, et l'expédition de Bezenval aux Tuileries alluma l’insurrection. Nous savions que la capitale était en feu ; mais les troupes tenaient-elles pour la cour ? se battait-on? à qui resterait la victoire? Nous n’avions point de détails. Seulement la cour concentrait ses forces ; les troupes interceptaient les communications, les nouvelles filtraient difficilement. On en concluait toutefois qu’elle se mettait sur la défensive et qu’elle craignait une irruption des Parisiens.
L’ Assemblée renouvela ses députations au roi pour appeler toute sa sollicitude sur cette situation alarmante. Le roi y fut sourd. Alors elle prit ce fameux décret du 13 par lequel elle maintenait tout ce qu’elle avait fait, lançait la menace sur les nouveaux ministres et se déclarait en permanence.
Le château était environné de troupes. Le bruit se répandit que les gens de la cour leur prodiguaient des caresses et des distributions. Curieux de voir ce manège et l’attitude du camp ennemi, je cherchai à m’en approcher : on me rembarra ; toutes les avenues étaient interdites ; on ne laissait passer que les députations de l’Assemblée, encore avec fort peu de respect et entre deux haies de soldats. Le peuple qui stationnait ou circulait dans les rues auprès de l’Assemblée, en vue du château, rugissait sourdement, et n’attendait qu’un signal pour se porter à des extrémités.
Le 14 juillet, tandis que Paris sauvait la Révolution,
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nous étions à Versailles dans la plus grande anxiété. On disait que la cour faisait ses dernières dispositions pour frapper le lendemain le grand coup. L’aspect du château était on ne peut plus sombre. Les troupes étaient en position. On remarquait l’air farouche des régiments étrangers. La cour était probablement informée du grand mouvement de la capitale. Mais dans la ville, à l’Assemblée, on n'en avait que des notions incomplètes et contradictoires. Oh ! combien je me repentais d’être resté à Versailles, où, dans le fait, j'avais été inutile à mon père t Quels accès d’impatience j’éprouvais ! Combien de fois j’allai, de l’Assemblée qui était en permanence, sur l’avenue de Paris, remplie de peuple, attendant des nouvelles, interrogeant tout ce qui semblait en venir, et n’en obtenant que d’imparfaites.
Enfin, le soir, le vicomte de Noailles arriva à l’Assemblée, suivi par la foule avide de l’entendre, couvert de poussière, pâle, défait, comme un homme échappé d’un champ de bataille. A l’agitation produite par son apparition succéda bientôt un profond silence. Il venait de Paris. Il raconta les événements dont il avait été témoin, le siège et la prise de l’Hôtel des Invalides et de la Bastille, le triomphe du peuple. Pendant son récit, le peuple et l’Assemblée donnèrent des témoignages de la plus vive émotion. Parmi les députés, les uns manifestaient ouvertement leur joie ; les autres craignaient d’être dépassés par une insurrection dont on ne prévoyait pas le résultat et désiraient loyalement tirer le roi de la mauvaise voie dans laquelle on supposait toujours qu’il n’était engagé que par de mauvais conseillers. Je ne partageais pas ces sollicitudes, je ne les comprenais pas. Simple spectateur sans responsabilité, je voyais les événements sous un
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autre point de vue que l’Asseml liée. Je ne croyais pas à la bonne foi du roi, je n'avais aucune raison pour feindre d’y croire, et j’étais glorieux de l’humiliation de la cour et des aristocrates.
L’Assemblée se remit en communication avec le roi par des députations ; elles pénétraient avec peine dans le château ; il avait l’aspect d’une place forte. Louis XVI ébranlé, mais toujours frappé d’aveuglement, ou par obstination, ne faisait que des réponses vagues, incomplètes. Ces longues promenades des députés, leur maintien grave et contristé, la sympathie, l’avide curiosité d’un peuple impatient qui se pressait sur leur passage, les ténèbres de la nuit, tout contribuait à rendre ce spectacle lugubre et effrayant . A deux heures du malin, l’Assemblée envoya à Paris une députation des électeurs, avec un arrêté où elle relatait ses démarches auprès du roi, et annonçait qu'elle les renouvellerait jusqu’à ce qu’elles eussent obtenu un plein succès. Harassé d’émotions et de fatigue, mon père se retira pour prendre du repos. Je le suivis. Après quelques heures de sommeil, je sortis ; je courus aux informations. A l’Assemblée, j’appris que le roi était attendu. Je retournai chez mon père pour l’en prévenir et l’engager à s’y rendre ; il était réellement malade. J’y allai seul.
Louis XVI parut sans autre cortège que ses deux frères, sans façon, en voisin qui vient familièrement rendre visite. Le comte d’Artois avait l’air embarrassé et contraint ; Monsieur paraissait impassible. Les traits du roi étaient un peu altérés. Le silence se fit. Il parla sans embarras, d’une voix ferme et assurée, écouté avec attention, bienveillance, émotion. A ces mots prononcés avec un accent touchant : « C’est moi qui ne suis qu’un avec ma
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nation, c’est moi qui me fie à vous, » l’Assemblée, les spectateurs ne purent se contenir; un tonnerre d’applaudissements et de cris ébranla la salle. On ne se possédait plus, l’exaltation était à son comble. Un de mes compatriotes, Choquin, qui était auprès de moi, se levant, tendant les bras, les larmes aux yeux, éjaculant toute la sensibilité de son âme, s’affaissa tout à coup, et tomba les quatre fers en l’air, balbutiant : Vive le Roi. Il ne fut pas le seul qui fut saisi de ce paroxysme. Moi-môme, bien que je résistasse à la contagion, je ne pus me défendre d’une certaine émotion. Après la réponse du président, le roi sortit de la salle; les députés se précipitèrent sur ses pas, l’entourèrent, se pressèrent autour de lui, elle reconduisirent au château à travers la foule ébahie et frappée du môme vertige que ses représentants. En suivant cette royale farandole, je me trouvai à côté du curé Lecesve qui me parut un peu plus calme que la plupart de ses collègues. « Eh bien! lui demandai-je, qu’en dites-vous? — Ce que j’en dis, répliqua-t-il : nous sommes tous fous, la monarchie est perdue. » Celte crainte ne me touchait guère.
Ce n’était pas une affaire finie. Lorsque le roi, rentré dans son palais, et les députés de retour chez eux, on eut dormi sur cet accès d’ivresse et que les fumées en furent dissipées, on examina de sang-froid la situation des choses; elle était loin d’être éclaircie. La réconciliation du roi et de l’Assemblée s’était faite à Versailles, mais à Paris l’insurrection continuait, grandissait, se fortifiait en s’organisant, et se montrait exigeante. Une députation de l’Assemblée, envoyée pour l’apaiser par le récit de la démarche du roi eide la nouvelle alliance par lui contractée, fut entraînée par le torrent débordé dans la capitale et s’y
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jeta à corps perdu. Bailly fut nommé maire, et Lafayelle commandant de la garde nationale ; il arbora la cocarde insurrectionnelle, tint les discours les plus révolutionnaires, et annonça la propagande. Au milieu de tout ce fracas, surgit, on ne sait d’où ni comment, un vœu, un cri, un ordre : Le Roi à Paris.
Pour la cour, ce fut un coup de foudre. A rabattement succéda l’indignation. Avec les troupes qu’on avait encore sous la main, on voulait sortir de Versailles pour se retirer dans une place de la frontière. Mais soit qu’on manquât de cœur, soit qu'on n’eût plus de confiance dans les soldats, on se résigna. Sur le rapport de sa députation, l’Assemblée n’hésita pas à appuyer le vœu de Paris ; Mirabeau proposait de le transmettre au roi par une adresse, lorsqu'il annonça qu'il avait renvoyé ses ministres, rappelé Necker, et qu’il irait se montrer it sa bonne ville de Paris. L’Assemblée envoya remercier le roi, et lui offrir, pour l’accompagner, une députation de cent membres, qu’il accepta.
Dès que cette détermination fut connue, tout Versailles se précipita sur Paris. J’étais avide de voir la transformation <iui s’y était opérée depuis trois jours, et pour rien au monde je n’aurais cédé ma part du spectacle si nouveau d'un roi qui se rendait aux ordres du peuple de sa capitale. Je ne pus trouver aucun moyen de transport. Je m'acheminai à pied , je n’étais pas le seul , la route était couverte de piétons qui chantaient victoire. Ce n’était qu'une promenade; je l’avais déjà faite plusieurs fois. Chemin faisant, et dans les cabarets où l’on entrait pour se rafraîchir, on couvrait de malédictions le comte d’Artois, Bezenval, Lambesc, Broglie, les ministres ; on parlait avec peu de ménagement de la reine, on plaignait
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Louis XVI comme un bonhomme qui était trompé ; on portait aux nues Necker, Mirabeau, Lafayelte, Bailly. Jo faisais chorus.
Depuis Sèvres jusqu’à Paris, la garde nationale était échelonnée ; elle gardait les barrières ; de nombreuses patrouilles circulaient dans les rues ; cent mille hommes étaient armés ; la ville avait l’aspect d’un camp. Mais ce n’était plus le mouvement désordonné d’une population menacée, irritée, exaspérée, courant aux armes pour se protéger et se défendre ; ce n’était plus l’audace, la soif du combat, la fureur, l’enthousiasme qui avaient conquis la Bastille et puni les traîtres. C’était l’ordre, la régularité, la fierté calme du vainqueur, encore par précaution appuyé sur son épée, attendant le vaincu à son bivouac.
Mes amis me racontèrent les événements, les dangers, les exploits des trois journées ; l’un avait conduit une colonne aux Invalides, et avait failli être étouffé ou blessé dans la presse qui se disputait les fusils ; l’autre s’était trouvé au siège de la Bastille, et bravant le canon, y était entré un des premiers ; celui-ci, de l’escorte du gouverneur Launay, l’avait vu, malgré ses efforts, massacrer par le peuple sur la place de Grève ; celui-là remplissant une mission à l’Hôtel de Ville, avait manqué être atteint par le coup de pistolet qui avait tué le prévôt des marchands, Flesselles. Ils avaient tous vu promener sur des piques les têtes de ces personnages; jeunes gens honnêtes et bien élevés, peut-être n’avaient-ils pas pris part aux exécutions, mais ils les trouvaient toutes naturelles. Dès le soir même, ils me menèrent à la Bastille. Depuis trois jours, elle ne désemplissait pas. Tout Paris voulait la voir et y passa. Je ne la parcourus pas avec un simple senti-
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ment de curiosité ; je foulais aux pieds avec une satisfaction mêlée de quelque saisissement la forteresse du despotisme.
Le lendemain, toute la population se mit en mouvement pour assister à l’entrée du roi. La partie virile, formant la garde nationale, en habits de toutes couleurs, en armes de toutes espèces, et des détachements de gardes-françaises ou de troupes qui avaient passé du côté du peuple, formaient la haie depuis l’Hôtel de Ville jusqu’à la barrière. Tout le reste, femmes, enfants, vieillards, se portait sur cette ligne. Protégé par un de mes camarades, officier improvisé de la garde nationale, je parvins, non sans peine, à me placer à l’endroit réservé pour la réception du roi. 11 se fit longtemps attendre. On se demandait s'il viendrait ou s’il ne viendrait pas ; on eut de fausses alertes, on doutait, on s’impatientait. Bailly et Lafayette parurent; alors tous les doutes cessèrent. Enfin un gros nuage de poussière s’approcha lentement ; il enveloppait une file de voitures contenant la grande députation de l’Assemblée. Le nuage s’arrêta à la barrière, se dissipa, et laissa voir un carrosse où était Louis XVI avec quatre gentilshommes. Quelques cris de : Vive le Roi! se firent entendre et furent aussitôt couverts des cris de : Vive la Nation! La physionomie du roi était ferme, impassible, résignée. Bailly lui remit les clefs de la ville de Paris, et lui adressa ces paroles devenues historiques : « Ce sont les mêmes qui furent offertes à Henry IV ; il venait de reconquérir Paris; aujourd’hui c’est Paris qui a reconquis son roi. » Louis XVI, visiblement ému, fit un mouvement et parla à ses gentilshommes. Bailly continua son discours. Le roi ne lui répondit point. Le cortège se remit en route. Il s’éleva de la rumeur ; c’était à l’occasion d’une escorte
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des gardes du corps qui avait accompagné le roi, et à qui on ne permit pas de le suivre dans Paris.
Cette scène terminée, je désirais voir celle qui allait se passer à PHôtel-de-Yille, et je m’y dirigeai par des rues détournées. La place de Grève et ses abords étaient encombrés, impénétrables. A force de persévérance, je parvins à me glisser dans la rue du Mouton et à gagner une maison qui faisait le coin de la rue et de la place , celle de M. Guyot, fabricant d’encre dite à la Petite Vertu, dont j’avais fait la connaissance. Cette maison, comme toutes celles d’où l’on pouvait apercevoir le plus petit point de la place, avait été envahie de bonne heure, depuis le rez-de-cbaussée jusque dessus les toits. Deux ou trois rangs de femmes occupaient les fenêtres. J’achetai la place d’un garçon à la lucarne d’un grenier. Le cortège royal cheminait très-lentement sur les quais, au milieu de l’immense population qui y était accumulée. Il me fallut donc attendre longtemps dans une position fort peu commode. Un bruit d’abord lointain et confus de cris grossit en s’approchant; les spectateurs fatigués d’attente, ou distraits, tressaillirent, se rangèrent à leur place et prêtèrent attention. Enfin la tête du cortège déboucha sur la place, et fut saluée des cris de Vive la Nation! qui éclatèrent comme un coup de tonnerre, et se prolongèrent. Dans le tumulte et la confusion des hommes armés , des voitures , des députés , des magistrats , il était impossible de rien distinguer, d’observer, de saisir les détails. Lorsque le Roi fut entré à l’Hôtel-de-Ville, l’extérieur retomba dans l’attente et le calme; on écoutait de toutes ses oreilles, on répétait de temps en temps les cris qui sortaient de l’intérieur. Louis XVI parut au balcon, arborant la cocarde révolutionnaire. Tout-à-coup, la
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scène changea ; l'enthousiasme fut à son comble, des cris de Vive le Roi! retentirent de toutes parts. Il y répondit par des saluts, et pendant quelques minutes se donna en spectacle, paraissant profondément ému. Vers la fin du jour, il sortit de l'Hotel— de— Ville et reprit le chemin de Versailles. Le peuple était réconcilié avec lui; mais étaitil réconcilié avec le peuple? En général on le crut; on ne réfléchissait pas ; on se laissait prendre aux apparences. Malgré les compliments , les formes respectueuses , Louis XVI avait été amené prisonnier au milieu d’un peuple insurgé. Cette Garde nationale, ce n’était pas pour lui qu’elle s’était armée. Tous les honneurs de cette entrée triomphale avaient été pour les députés, pour Bailly, pour Lafayette. C’étaient les idoles du peuple. Louis XVI ne pouvait pas s’y méprendre, ni pardonner l’humiliation à laquelle on l’avait réduit. D’après la satisfaction que j’avais éprouvée, je jugeais que la Cour devait être profondément ulcérée, et je ne me trompais pas.
Aucune voix ne s’était élevée pour flétrir ou blâmer le meurtre du gouverneur de la Bastille et du prévôt des marchands. C’était pour les uns un accident du combat , pour les autres un trophée. Il s’était à peine écoulé huit jours que Foulon et Berthier furent mis à mort par' le peuple. A cette nouvelle, il y eut un mouvement d’horreur et d’indignation dans l’Assemblée. Quel fut mon étonnement lorsque j’entendis Lally-Tollendal excuser ces violences , et Barnave les légitimer , pour ainsi dire , par une phrase devenue trop célèbre. Lally-Tollendal était très-populaire. Il intéressait déjà par le supplice atroce de son père. Il était l’ami de Necker , passionné pour les réformes. Comme orateur, il avait une belle prestance, du mouvement, de la chaleur , de la sensibilité, Caban-
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don et l'accent d'un honnête homme. Dès son début, Barnave se fit remarquer, non au premier rang des orateurs, mais avec des qualités qui devaient l’y élever bientôt. Sa jeunesse, son ardeur révolutionnaire, son opposition à la Cour, son courage, ses talents, lui conciliaient la faveur publique. Sa parole n’avait pas la mâle plénitude et l’autorilé accablante de celle de Mirabeau. Il était disert, fort de logique, habile à s’emparer des idées des autres, à résumer une discussion. Il y avait de l’élégance dans sa diction, dans son attitude, dans toute sa personne. Ses discours étaient d’un factieux, d’un tribun, mais d’un tribun de lionne compagnie. Oh ! comme je sympathisais avec ce député de vingt-huit ans ! comme j’enviais la brillante carrière qui s’ouvrait à ce beau talent! Je l’avais rencontré dans une maison où m’avait introduit Prieur de la Marne. Bien que Barnave n’eût que quatre ans plus que moi, et que je me tinsse à une grande distance de sa supériorité , il en descendait volontiers pour causer avec moi et me donner des encouragements. Prieur était un avocat de belle apparence, chaud révolutionnaire et républicain. Il se faisait remarquer par l’énergie de ses opinions. Il parlait souvent; c’était un de ces agitateurs par boutades et sorties qui ne prononçaient pas de discours suivis dans les discussions sérieuses. Son organe était étendu et un peu aigre ; on l’appelait Crieur de la Marne. C’était du reste un bon et honnête homme, il m’avait pris en amitié. Deux autres députés avaient pour moi la même bienveillance, Alquier et Regnaud de Saint-Jean-d’Angely. Nous étions voisins de provinces et presque compatriotes. Tous les deux avocats et dans la magistrature , ils connaissaient de longue date mon père, et avaient pour lui de la vénération. Alquier avait de l’esprit, de la finesse,
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de la grâce , de l’amabilité , une conversation agréable , une diction pure, un langage mesuré, une figure composée , une mise soignée , une dignité un peu affectée , une prudence et une circonspection qui dégénéraient en égoïsme. Regnaud, plus jeune de dix ans (il n’en avait pas trente), avec des avantages physiques, un esprit cultivé, le goût des affaires, une certaine ambition, avait du mouvement, de l’âme, de la hardiesse, de l’abandon, et parlait avec facilité. Ils étaient tous les deux dévoués à la Révolution , mais éminemment monarchiques. Eh bien 1 Barnave, objet de mon admiration et de mon envie, péril à trente-deux ans sur l’échafaud ; Regnaud, proscrit, n’est rentré dans sa patrie que pour y rendre le dernier soupir et y apporter ses os; Prieur est mort à Bruxelles, sous mes yeux , dans les angoisses de la proscription et de la misère. Que d’existences brillantes que j’ai connues dans ce lemps-là, et depuis ont eu cette triste fin!
Necker revint au ministère et obtint encore les applaudissements de l’Assemblée et de la ville de Paris, mais moins par intérêt pour lui que par opposition à la Cour. A compter de ce moment son étoile commença à pâlir et sa popularité à baisser. Il avait préparé des réformes, il n’avait ni voulu ni prévu la Révolution. Elle avait fait de grands progrès et l'avait dépassé. Incapable de se mettre à sa tête pour la diriger, il restait en arrière, cherchant à ralentir sa marche. La popularité s’était attachée à d’autres hommes plus actifs, plus énergiques. Sa démarche en faveur de Bézenval lui fit le plus grand tort ; elle blessait à la fois les principes et les convenances; c’était un excès d’orgueil et une affectation d’autorité dont les députés furent offensés.
Après le 17 Juin où les députés du Tiers-État s’empa-
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rèrentsi courageusement du pouvoir souverain; après le 14 Juillet où les Parisiens renversèrent la Bastille, la nuit du 4 Août fut l’épisode révolutionnaire le plus remarquable, et offrit la scène la plus étrange et la plus curieuse. La Révolution n’avait été jusque-là que politique et morale. L’abolition des droits féodaux lui attacha la nation par l’intérêt matériel. Cette réforme radicale causa d’autant plus d’étonnement qu’elle fut soudaine, complète, et improvisée à l’envi par des nobles et des prélats. J’étais venu à la séance par habitude plus que par curiosité. Les troubles des provinces étaient à l’ordre du jour. Au milieu de la discussion , le vicomte de Noailles ne trouva pas de meilleur moyen de les apaiser que d’en détruire la cause et de supprimer en partie la féodalité. L’effet de sa proposition fut prompt comme l’éclair. Toutes les têtes partirent à la fois ; on se disputait l’honneur des sacrifices; on renchérissait les uns sur les autres; Clergé, Noblesse, Tiers- État, patriotes et aristocrates; les ducs d’Aiguillon, de Castries, du Châtelet, le comte de Grammont , les marquis de Foucault , de Mortemart , le vicomte de Beauharnais, l’évêque de Chartres. A la promptitude, à la légèreté , à l’enthousiasme avec lequel se succédèrent les propositions, on ne savait que croire; était-ce un rêve , était-ce une réalité ? Lorsqu’on entendit Mathieu de Montmorency conjurant l’Assemblée d’accepter ces riches dépouilles de la noblesse, et de sanctionner ce désintéressement , l’exaltation fut portée jusqu’au délire ; c'était une frénésie générale. J’en fus atteint comme tout le monde. Je ne m’épargnai pas les applaudissements et les acclamations. L’impétuosité, la confusion de cet élan patriotique ne se terminèrent que très-avant dans la nuit. Lorsqu’il n’y eut plus rien à déposer sur l’autel de la
patrie, l’Assemblée, sur la proposition de Lally-Tolendal, décerna à Louis XVI, le titre de Restaurateur de la liberté française.
J’avais déjà une bonne opinion de Mathieu de Montmorency, si noble, si jeune, si candide, si patriote, je ne lui supposais pas un tempérament si révolutionnaire. Il n’avait pas de talent; on n’y regardait pas de si près avec un grand seigneur. On lui savait gré de ce qu’il employait ses petits moyens à la défense de la cause populaire. On le disait inspiré et poussé par Sieyès.
Ce qui me frappa le plus dans cette séance mémorable, ce fut l’initiative prise par la noblesse, et son paroxysme de désintéressement et d’abnégation. Le tiers-état ébahi, transporté, n’avait qu’à tendre les mains pour recevoir. Chapelier, président, semblait dire : « Messieurs, y pensez-vous? prenez garde à ce que vous faites! vous le voulez? soyez les bien venus! donnez, donnez, nous acceptons de grand cœur vos offrandes. » Les Parlements avaient exigé les États-Généraux, les nobles abolissaient la féodalité. L’incendie qui devait les dévorer, et dont ils accusèrent ensuite la nation, c’était eux qui l’avaient allumé.
Le 5 Août, en se réveillant, on réfléchit sur l’œuvre de la nuit. Alors vinrent le calcul des pertes, celui des vanités, le regret et le repentir. Comment avait-on pu s’abandonner à cet excès de vertige? on ne le concevait pas, on en était honteux. On l’attribuait à la fumée des libations qui, dans les séances du soir, exaltaient plus ou moins les têtes, au préjudice de la raison et du jugement. Il y avait quelque chose de vrai. J’avais remarqué que ces séances du soir élaienL toujours plus agitées. Des députés déjà turbulents le malin, étaient indomptables le soir,
par exemple le vicomte Mirabeau, surnommé Tonneau, et Babey, député du Jura. Mais c’était un petit nombre. On soupçonnait aussi les aristocrates d’intentions perfides, et d’avoir voulu , à l’ombre d’une feinte générosité , provoquer des désordres pour rendre la Révolution odieuse, et augmenter ses ennemis. La féodalité ne succomba point par ces causes ignobles : elle était usée, violemment attaquée et ne pouvait pas se soutenir. Les nobles le sentaient. Quelques âmes généreuses ambitionnèrent la gloire de lui porter le dernier coup; la plupart offrirent leui's droits en holocauste pour sauver leurs propriétés territoriales et leurs personnes S’il y eut déraison, folie , dans la séance nocturne , ce fut , non d’abolir une institution vermoulue et odieuse , de l’abolir en quelques heures d’enthousiasme , ce qu’il eût été difficile de faire autrement, mais bien de décerner à Louis XVI, pour une détermination à laquelle il était étranger, et qui devait lui répugner, le titre de Restaurateur de la liberté française. C’était le comble de la flatterie, de l’inconsidération et du mensonge. Loin de sanctionner les décrets du 5 août, le Roi en fit la critique sous forme d’observation ; les nobles chicanèrent, voulant reprendre d’une main ce qu’ils avaient donné de l’autre; on ne put parvenir à l’application des principes et à leur exécution qu’après des débats longs et animés, qui auraient été interminables, si le peuple ne les avait abrégés en complétant lui-même son affranchissement.
Le serment du Jeu de Paume, la prise de la Bastille, la nuit du 4 Août, avaient singulièrement facilité le travail de l’Assemblée. A mesure qu’elle démolissait, elle s’efforcait de reconstruire. Elle mit à l’ordre du jour de grandes questions d’organisation constitutionnelle. Deve-
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nues depuis vulgaires, elles avaient alors tout l’intérêt, tout le charme de la nouveauté; elles exerçaient les talents des orateurs, des publicistes; elles excitaient les passions des partis; elles enflammaient la nation de l’amour de la liberté. Ce fut dans ce moment que se dessinèrent nettement dans l’Assemblée les amis et les ennemis de la Révolution, se séparant en côté gauche et en côté droit. Les amis de la Révolution eux-mêmes se divisèrent; une centaine de membres voulaient donner à la France la Constitution anglaise: c'étaient Mounier, Lally-Tollendal , Clermont-Tonnerre, le parti de Necker alors bien diminué, et quelques aristocrates de lionne foi, tels que Malouet et Cazalès qui voyaient dans une chambre haute un dernier refuge pour l’aristocratie, un auxiliaire pour le trône. C’était précisément par ces raisons que les patriotes n’en voulaient pas. A leur grande surprise les deux chambres furent rejetées par une immense majorité, 911 voix contre 89. Il était évident qu'un grand nombre d’aristocrates n’avaient voté que pour une seule chambre. On en cherchait les motifs. Les uns avouaient hautement que c’était par conviction; on disait des autres que c’était dans l’espoir de ruiner le système constitutionnel.
Paris prenait parti dans ces grandes discussions; celle de la sanction royale ou Veto y produisit une exaltation presque pareille à celle des journées les plus chaudes de la Révolution. Du Palais-Royal où était le foyer de l’agitation, elle se propageait dans tous les quartiers et les faubourgs. C’était le sujet de toutes les conversations dans l’intérieur des maisons et dans les lieux publics. Un seul cri se faisait entendre : Point de Veto! à bas le Veto! Je me trouvais au Palais-Royal lorsqu’on y adopta une adresse à l'Assemblée pour lui exprimer ce vœu. Le fameux Saint-
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Iluruge so chargea de la présenter. Tout marquis qu’il était, il ressemblait plutôt à un porte-faix. Il en avait les traits, l'organe, la tournure et la force. C’était une manière de tribun, auquel il ne manquait que du talent. Il n’en était pas moins propre, dans de semblables occasions, à agir puissamment sur des hommes réunis. Il se mil en marche en criant : A Versailles, à Versailles! La foule s’ébranla répétant son cri et le suivit. C'étaient la plupart des jeunes gens de lion air et bien mis; ils partaient pleins d’enthousiasme, comme pour une promenade, une partie de plaisir. Pendant quelques minutes entraîné dans le mouvement, je m'en échappai au détour d'une rue. Témoin depuis quatre mois de beaucoup de rassemblements populaires, loin de les blâmer, j’y prenais un grand intérêt, comme à un puissant véhicule nécessaire au succès de la Révolution. Je n’aimais pas à m’y mêler en acteur; ce n’était pas dans ma nature. Je me sentais capable de me donner de la peine, de compromettre ma tranquillité, de risquer ma vie pour remplir un devoir; il y avait là quelque gloire. Mais marcher confondu dans la foule, à la suite, à la remorque d’un ou de plusieurs chefs improvisés, comme instrument, et abdiquer son individualité, je ne me sentais pas disposé à ce genre de dévouement.
Saint-Huruge fut rembarré par Lafayette. Il avait mis sa garde nationale en campagne , et interceptait les routes, comme s'il se fût agi d’une armée capable d'enlever Versailles, l’Assemblée et la Cour. La bande de Saint-Huruge n’avait pas d’armes; il ne fut pas difficile de la repousser; elle envoya des députations à THôtel-de- Ville ; Bailly les amusa et éluda de les recevoir; elle se répandit dans les districts; ils s'assemblèrent d’eux-mê-
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mes et s’emparèrent de la question du Veto, qu’ils repoussèrent de toutes leurs forces. Les aristocrates plaisantaient fort agréablement sur le peuple qui hurlait contre le Veto, le prenant pour un animal féroce, ou au moins un impôt. Le peuple n’était que l’écho de la bourgeoisie. Du reste son instinct ne le trompait pas. Dans les mains d’une royauté ennemie de la Dévolution, le Veto était une arme très-dangereuse. Le peuple donna la preuve d’un grand sens, en s’égayant à son tour sur ce grave sujet; il appela la Reine madame Veto et la chansonna sous ce nom.
Je suivis avec le plus vif intérêt les débats de l’Assemblée sur cette question. Parmi les membres qui la traitèrent, on remarqua d’autant plus deux hommes éminents parleur talent et leur influence, Sieyès et Mirabeau, qu’ils se trouvèrent absolument d’une opinion opposée. Sieyès était contre tout Veto et l’écrasa de sa puissante logique. C’était son arme, il la maniait avec une grande habileté. 11 était privé de toutes les autres qualités de l'orateur. Sa physionomie était froide; ses manières et toutes les habitudes de son corps étaient sèches et étroites; sa voix était sans inflexions, sa parole sans chaleur ni mouvement; il 11e remuait pas l’âme, il ne réchauffait pas les passions; il agissait fortement sur la raison et l’esprit.
A ma grande surprise, Mirabeau se fil le champion du Veto, et dit que si le Roi ne l’avait pas, il aimerait mieux vivre à Constantinople qu’en France. Certes, il fil une grande impression. Il me sembla, peut-être parce que je n’étais pas de son avis, qu’en soutenant le pouvoir, son éloquence était moins pénétrante que lorsqu’il défendait la liberté. Sa popularité était trop fortement établie pour
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qu’elle eu fût ébranlée. Cependant des soupçons commencèrent à s’élever sur son compte. Lorsqu’on en vint à voler, comme dans la question des deux chambres, l’Assemblée fut très- nombreuse; c’étaient des questions vitales, on y prenait le plus vif intérêt. 325 rejetèrent le Veto. C'était une minorité imposante; il fut adopté, mais seulement suspensif, par 073.
«Nous avons, me dit l’abbé Grégoire, perdu notre procès, mais la Cour n’y a rien gagné; le Veto lui sera fatal. Je ne voulais pas lui en épargner les dangers, je défendais seulement un principe. » Ces paroles me frappèrent. Je voyais souvent Grégoire avec nos curés du Poitou. Quoique prêtre jusqu’au bout des ongles et au fond de l’âme, il était un des députés pour lesquels j’avais le plus de sympathie et de respect. Il était avec tant de bonne foi, de candeur, de courage et de dévouement patriote et révolutionnaire! Sa figure était ouverte et agréable; il avait le sourire de la bonté et de la bienveillance; son regard, quoique légèrement louche, était fin et spirituel; ses habits et sa frisure d’abbé étaient soignés. Sans se dire hautement républicain, il en avait toute l’ail ;re et la réputation. Sans être précisément orateur, il parlait avec hardiesse, chaleur et facilité. Le basclergé en était fier. L’ordre, en général, n’était pas aussi fertile en orateurs qu’on se le serait imaginé, pas autant que; les deux autres ordres et surtout que le Tiers-État. C’est que la tribune était un théâtre bien autrement brûlant que la chaire où il n’y avait pas de contradicteurs, et où l’auditoire ne pouvait ni murmurer, ni applaudir. Le prêtre, surtout dans le bas-clergé, n’était pas mêlé au temporel comme le séculier. Les curés avaient des mœurs et des sympathies populaires, mais ils ne savaient rien
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des matières d'étal; dans l’Assemblée, le bruit et la hardiesse des opinions contrastaient avec leur caractère et leurs habitudes. Excepté un très-petit nombre, Grégoire, Thibaud, curé de Soupes, Dillon, curé du Vieux-Pouzauges, Massieu, curé de Sergy, les autres ne parlaient pas, et se bornaient à bien voter. Mon bon curé Lecesne éla i I dans ce cas. Par ses richesses, ses mœurs, ses relations, le haut clergé était plus mondain; il s’y trouvait donc plus d’orateurs, d’hommes d’affaires, de faiseurs.
Le premier orateur du clergé, un des premiers de l’Assemblée était sans contredit le fameux abbé Maury; il n’avait du prêtre que l’habit. Fortement constitué, l’air mâle, hardi, effronté, impudent, brutal, intempérant, c’était un vrai grenadier politique ; voilà le mauvais côté. Profonde érudition, improvisation facile, éloquence brillante, imagination, fécondité, onction, vigueur, présence d’esprit : voilà le beau côté. Champion imperturbable de l’ancien régime, luttant à tort et à travers contre la Révolution, écouté, battu avant d’avoir ouvert la bouche, revenant à la charge, tombant de défaites en défaites dans une déconsidération voisine du ridicule, la bêle noire du peuple, plusieurs fois en butte à sa colère, lui imposant par sa présence d’esprit et des bravades, excitant sa gaîté par d’heureuses saillies et des arlequinades.
Parmi les prélats, l’évêque d’Autun était le plus, le seul populaire, quoiqu'il eût les manières, la tenue et la froideur d’un homme de cour. Ce n’était ni un orateur, ni même un homme de tribune; quand il y paraissait, il débitait sans art et sans chaleur ce qu’il avait écrit. Un prince de l’Église révolutionnaire, hardi réformateur du clergé et de l’État, c’était une chose si rare qu’on
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lui en savait gré, quoiqu’on ne l’attribuât ni à son désintéressement, ni à sa vertu. On n’ignorait pas que l’abbé de Périgord était un de ces évêques de cour qui n'avaient de leur état que l’habit ou le masque. Mais alors, on n’était pas difficile; le parti national ouvrait ses rangs à tout ce qui se présentait avec l’apparence du patriotisme. D’ailleurs, l’évêque d’Autun passait pour un homme d’esprit, qui . connaissait à fond les affaires du clergé, versé dans les matières politiques et ami de Mirabeau.
Un autre homme d’église, l’abhé de Montesquiou, jouissait de beaucoup de considération dans l’Assemblée, d’abord, comme l’abbé de Périgord, à cause de son nom. Les porteurs de ces noms historiques, quoique rappelant l’oppression du peuple, en tiraient encore de grands avantages. Émancipée à peine depuis quelques mois, la nation n’avait pas secoué le joug de ses préjugés, de ses vieilles habitudes, et quand un grand seigneur daignait se rapprocher d’elle, elle en était flattée et le tenait à honneur. Je le voyais à chaque instant dans l’Assemblée, à la manière dont les membres les plus marquants du Tiers-État abordaient les principaux de la noblesse et du clergé, et paraissaient glorieux d’en recevoir quelque reflet. L’abbé de Montesquiou était rusé, souple, doucereux, patelin. Sa parole était séduisante; au fond, aristocrate, il affectait une extrême modération. Il était en grande faveur auprès du côté gauche, quoiqu’il siégeât au côté droit.
L’agitation produite par les débats sur les décrets du 5 août, les deux Chambres et le Vélo, fut suivie de quelque calme. L’Assemblée décréta les bases fondamentales de la monarchie, et sans discussion. Elle professait des principes très-démocratiques, la nation en était fortement imprégnée. Ils présidaient à la démolition de l’ancien
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régime et aux institutions qui s’élevaient sur ses ruines. Cependant on ne pensa pas à la République, personne ne la demanda. Seulement le général baron de Wimpfen, député de la noblesse, proposa cette définition : Le gouvernement français est une démocratie royale.
On lui rit au nez pour avoir dit une vérité, car ce que l’Assemblée entreprenait de constituer n’était autre chose ipie la monarchie chez une nation démocratisée. Ce problème était nouveau et difficile à résoudre; j’entendais bien chuchoter d’un parti républicain. On citait une douzaine de députés qui ne s’en défendaient ni ne l’avouaient hautement : Buzot, Pétion, Anthoine, Grégoire, Prieur, Robespierre, etc.
J’employai ce temps de paix en excursions à Paris, pour mieux connaître cette ville. Jusque-là, je ne l’avais vue pour ainsi dire qu’en courant, d’une manière trèssuperficielle et dans des jours orageux. Dans les premiers jours du mois mai, j’avais trouvé l’ancien régime pur cl intact. Rien n'y avait changé ni de forme ni de place. Certainement en sautant de Poitiers dans la capitale, frappé de son étendue, du bruit, du mouvement, de ses boulevards, de ses monuments, de ses théâtres, de ses promenades, j’avais ouvert de grands yeux. Le bassin de la Seine depuis le Pont-Neuf jusqu’aux Champs-Elysées avait excité mon admiration ; il me semblait impossible de rien trouver au monde de plus magnifique. D’un autre côté, la plupart des rues étaient étroites, obscures, sales et puantes. Les monuments, le Louvre, par exemple, étaient extérieurement souillés par d’ignobles échoppes qui y étaient adossées. La cour et les abords des Tuileries étaient encombrés de bâtiments mesquins. Le tiers de la ville était envahi, occupé par les immenses cloîtres des
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ordres monastiques à l'aspect sombre, (liste et solitaire. Le peuple travailleur était hâve, sale, déguenillé ou mal vêtu. La mendicité étalait aux regards ses difformités et ses plaies dégoûtantes. La bourgeoisie, avec les cheveux poudrés et le chapeau sous le bras, avait des habits râpés, des bas de soie troués ou crottés, des manchettes et des jabots enfumés. Tout cela avait l'air humble, bas et misérable. Les grands seigneurs, les financiers, les femmes entretenues, se pavanaient insolemment, éclaboussant, accrochant, écrasant les piétons dans d’élégants équipages, attelés de coursiers fringants, couverts d’or et d’argent, de riches peintures, d’armoiries, surchargés de laquais galonnés sur toutes les coutures. Les cochers faisaient la police avec leur fouet, et en administraient des coups aux vilains trop lents à se ranger, assez hardis pour se plaindre. Le guet, les commissaires de police donnaient toujours tort au peuple. Les magistrats, gourmés d'autorité, guindés d’importance, cheminaient avec une lenteur solennelle dans de lourds carrosses héréditaires, attelés de lourds chevaux carrossiers du Poitou, noirs et à tous crins. A l’aspect des voitures, on distinguait le titre des riches et leur rang dans l’État ou dans la société. La bourgeoisie aisée avait la ressource des fiacres, grande caisse, réceptacle d’immondices, montés sur crics et soupentes, ou bien la cahotante vinaigrette traînée par un homme haletant et bousculée par tous les véhicules attelés de chevaux. Voilà en gros Paris, tel qu’il m’apparut au mois de mai 1789 ; haut et bas, luxe et misère, insolence et ignominie.
A Versailles, ce contraste était moins sensible. En présence de ce monstrueux château de la royauté , de la cour, tout le monde était bas. On se sentait si petit devant
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ces masses de murailles où étaient accumulés, pour le service et les besoins d’un seul homme, un personnel et un matériel qui auraient suffi à la culture et à la nourriture d’une province. Du moins, de près ou de loin, tout Versailles en vivait peu ou prou. D’ailleurs, on n’y tolérait pas la misère ; on lui donnait un os à ronger, ou bien on la chassait, on la refoulait à Paris. Dans la campagne environnante, peuplée de charmants, de magnifiques châteaux, de parcs, de jardins enchanteurs, le sort du paysan n’élail pas plus brillant que celui du peuple de la capitale. Accablé sous le poids des impôts, de la dîme, de la féodalité, il était mal logé, mal nourri, mal vêtu. Les jours de fête , il portait un long habit de gros drap avec des galons d’une autre couleur imitant la livrée; les jours de travail, une toile grossière. Quand je m'informais des causes de ce bizarre habillement, on me répondait que c’était l’usage et la mode. Qui l’avait introduite ? Evidemment le seigneur, pour mieux marquer le vasselage. Le paysan en portait, humblement le stigmate.
Le tableau de Paris m’avait d’autant plus frappé, qu'en province nous étions assez badauds pour croire que la capitale était le pays de toutes les merveilles, de toutes les félicités. On n’est que trop généralement porté à penser (jue les choses de ce monde ont toujours été comme on les voit. Ainsi ceux qui n’ont vu Paris qu’après dix, vingt, trente ans de révolution, ne peuvent s’imaginer ce qu’il était en 1789. 11 faut l’avoir connu à cette époque pour apprécier la différence. Je sais bien que, par le seul effet du temps, tout marche naturellement vers le progrès ; ce (pie je veux constater, c’est seulement que la Révolution précipita ce mouvement, et que, malgré les ruines dont elle fut forcée de s’entourer, dans quelques années, elle
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ôlcva la France à un état d’amelioration intellectuelle et matérielle que, sans celte violente secousse, un siècle n’aurait pu produire.
Ainsi, depuis cinq mois que les États-généraux étaient assemblés, il s’était opéré à Paris une immense métamorphose. Le matériel ne s’était pas amélioré, mais les hautes classes avaient dissimulé leur supériorité insultante et étaient abaissées ; la bourgeoisie s’était élevée au premier rang ; le peuple avait montré sa force. L’homme marchait la tête haute, sous la bannière de l’égalité. Les Parisiens n’étaient pas reconnaissables ; on eût dit qu’une nouvelle génération avait pris leur place. Cette transformation qui gagnait les provinces avait été spontanée à Taris où une grande population était réunie; elle était frappante ; je l’éprouvais en moi-même avec quelque fierté.
Je m’étais mis en relation avec plusieurs de mes compatriotes qui étaient établis à Paris avant la Révolution. Deux d’entre eux, Agier et Garan de Coulon, l’avaient sincèrement embrassée ; la journée du H juillet les avait portés à la Commune. C’étaient des avocats au parlement, hommes graves et de quelque réputation. J’avais fait la connaissance d’Agier par le moyen de son cousin du même nom, député du Poitou, gai, aimable, bon vivant, qui avait de l’amitié pour moi. Remplis de considération pour mon père, ils me témoignaient de la bienveillance et accueillaient avec plaisir un jeune homme qu’ils voyaient animé d’un ardent patriotisme. Ils savaient parler, mais sans talent oratoire ; Agier était froid ; Garan de Coulon, avec plus de chaleur, avait la parole empâtée. Ils étaient instruits, actifs, laborieux et surtout consciencieux.
Je lisais avec avidité les pamphlets et les journaux, et de préférence parmi ces derniers, les Révolutions de
France et de Brabant par Camille Desmoulins, cl les Révolutions de Paris par Prudhomme, avec celte épigraphe que je trouvais si vraie et si éloquente : « Les grands ne nous paraissent grands que parce que nous sommes à
genoux . Levons-nous. » Loustalot en était le principal
rédacteur. Ces deux écrivains du premier talent , contribuaient puissamment au succès de la Révolution. Ils étaient, ainsi que leurs ouvrages, de caractères différents. Loustalot était grave, méthodique, serré, persuasif. Desmoulins brillait par l’esprit, la légèreté, l’ironie, le sarcasme ; il emportait la pièce. Éminemment révolutionnaires et républicains, ils étaient toujours au-delà des bornes où les meneurs officiels de la Révolution voulaient la renfermer. On les taxait d'audace et d’exagération. Desmoulins ne se contentait pas de manier habilement la plume ; homme d’action, orateur au Palais-Royal, il y avait excité et soutenu l’enthousiasme , il y avait prêché l’insurrection , il en avait donné le signal , et , l'épée à la main, il avait marché au siège de la Bastille. Avant de l'avoir vu et d'avoir fait sa connaissance , je me figurais un homme de haute et forte taille, pourvu de larges poumons, d’une physionomie imposante et terrible, une âme de fer dans le genre de son ami Danton. Rien de tout cela. Il avait une stature et une figure très-ordinaires; il était aflligé d'un bégaiement qui nuisait beaucoup à son élocution, et qui, lorsqu’il s’échauffait, le faisait bredouiller. Il avait l’ingénuité, la gaîté, l’abandon d’un enfant. Pour expliquer son influence sur des hommes rassemblés, il fallait bien qu'il y eût dans son âme un foyer de chaleur électrique ; mais il n’y avait point d’ambition personnelle, de passions malfaisantes, elle était capable du plus pur dévouement. Dans son journal il
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s’était intitulé Procureur général de la lanterne, et quelques, mois après, lorsque je fus de retour à Poitiers, il s’avisa de me nommer son substitut. J’étais si sûr de ses sentiments et de ses intentions que je ne pensai pas à me lâcher de cette marque publique de son souvenir ; il n’y avait pas de lanternes dans ma ville natale. Ce titre lui donna une apparence de cruauté; il ne l’avait pris que par légèreté et débauche d’esprit révolutionnaire.
Par une circonstance assez singulière, Desmoulins fut , sans le savoir, mon rival. Il demeurait dans le fameux district des Cordeliers, dont il était un des principaux membres. M. Jérémie Tribert, mon compatriote et ami, vint à Paris; il était négociant en grains et farines et chargé de commissions par M. Necker. Ardent patriote, tout en faisant ses affaires, il se mêlait de politique. Logé rue du Paon, il fut bientôt en relation avec les patriotes de son quartier, avec Desmoulins, et fréquenta les Cordeliers. M. Tribert avait amené avec lui sa fille aînée, âgée de quinze ans. Depuis six mois que je l’avais laissée, elle était devenue une grande et belle personne. A l’insu de son père, nous contractâmes un engagement. Elle plut à Desmoulins ; il fut question de mariage ; nous n’étions pas plus riches l’un que l’autre; sous d’autres rapports, il était dans une plus brillante situation que moi. Si Mlle Tribert, qui, seule, pouvait faire cette comparaison, s’était montrée favorable à Desmoulins, je ne sais si son père ne l’aurait pas accepté pour gendre. Mais elle m'avait promis son cœur. Mon rival ne fut pas écouté. Elle revint bientôt à Poitiers avec son père; nous nous mariâmes deux ans après.
Le calme dont on jouissait n’était qu’apparent et à la surface. Un grand orage se préparait secrètement, llumi-
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liée de ses défaites, la Cour méditait de s’en venger et de dissoudre l’Assemblée. N’espérant pas triompher de Paris, elle voulut en éloigner le roi. Ce n’était que des bruits sourds. La publication d’une lettre du comte d’Ëstaing à la reine leur donna de la consistance et répandit l’alarme. Les Parisiens menacèrent de se porter à Versailles pour garder le roi, et même pour l’amener parmi eux. Dans cette ville, on faisait des dispositions militaires, on mettait en mouvement, on rassemblait des troupes. Ce fut matière à réclamations et à explications entre la Commune de Paris, le Palais-Royal, l’Assemblée nationale et lo ministère : si le débat au fond n’avait pas été aussi sérieux, on aurait dit une dispute d’enfants. La Cour se disait ménacée, ainsi que l’Assemblée nationale, par des malintentionnés de Paris. Les Parisiens disaient que la Cour menaçait l’Assemblée, la capitale, la Révolution. Chacun se renvoyait le premier tort. Paris et Versailles étaient encore comme deux camps ennemis. L’Assemblée nationale, irrésolue, ne se prononçait pas. Ce n’est pas que beaucoup de députés n’eussent de vives inquiétudes ; comme avant le 14 juillet, ils ne doutaient pas que la Cour n’eût contre eux des projets hostiles , d’emmener le roi loin de Paris , d’appeler l’Assemblée à sa suite , et de lui faire la loi ; on craignait aussi des arrestations et jusqu'à des exécutions, sans forme de procès. Les aristocrates criaient à la calomnie; les modérés, ne sachant que croire, attendaient; les patriotes courageux, craignant de n’être pas soutenus, hésitaient à commence*!1 l’attaque. On ne pouvait éviter une solution , mais d’où viendrait-elle ? Il était écrit, et l'expérience Pavait prouvé, que l'Assemblée et la Révolution ne seraient encore sauvées que par un mouvement populaire.
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Le signal en fui donné, à Paris, par l’arrivée du régiment de Flandre à Versailles, et il éclata à la nouvelle du repas donné aux gardes-du-corps. J’allai le soir au district des Cordeliers. Danton présidait; j’en avais souvent entendu parler, je le voyais pour la première fois. Le portrait qu’on m’en avait fait ne m’en avait donné qu’une idée bien imparfaite. Je fus frappé de sa haute stature, de ses formes athlétiques, de l’irrégularité de ses traits labourés de petite vérole, de sa parole âpre, brusque et retentissante, de son geste dramatique, de la mobilité de sa physionomie, de son regard assuré et pénétrant, de l’énergie et de l’audace dont son attitude et tous ses mouvements étaient empreints. Au premier abord, il me rappela Mirabeau ; il y avait certainement de l’analogie, mais aussi, en y regardant de plus près, de grandes différences. Le député était dans ses manières, comme dans sa diction, habituellement noble, élégant, compassé, digne, toujours gentilhomme ; il calculait ses mouvements oratoires ; l’art gouvernait son éloquence. Chez Danton, c’était l’élan subit de l’âme, la fougue , tout l’abandon de la nature ; l’effet en était prodigieux. Il présidait avec la décision, la prestesse et l’autorité d’un homme qui sent sa puissance ; il poussait l’assemblée de district vers son but. On y adopta un manifeste.
Le 4, c’était un dimanche, tout le peuple était sur pied ; on se groupait dans tous les lieux publics, on discourait, on s’échauffait, on s’excitait à marcher sur Versailles. Des bandes armées faisaient la chasse aux cocardes blanches et noires qui se montraient depuis quelques jours. La Commune publia une défense d’en porter aucune autre que la cocarde tricolore. Toute la journée se passa en mouvements, en discours, en menaces qui ne permet-
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taienl pas de douter d’une prochaine et subite explosion. Tout le monde s’y attendait pour le lendemain ; on en redoutait les conséquences.
Paris n’avait plus la même physionomie qu’au 14 juillet. Alors c’était le peuple entier en insurrection, affranchi de toute autorité, maître souverain. Maintenant il y avait une garde nationale, un commandant général, une municipalité, un maire dont le devoir était de comprimer les mouvements populaires et de maintenir l’ordre. La garde nationale, bien qu’animée contre la Cour, était retenue par la discipline ; la Commune l’était aussi par son respect pour la loi. Bailly et Lafayette faisaient tous leurs efforts pour calmer la tempête. Les agitateurs la soufflaient. Ils tiraient grand parti de la disette du pain qu'ils imputaient à des accaparements faits par les ordres de la Cour, qui, lorsque le peuple mourait de faim, gorgeait ses satellites dans des orgies contre-révolutionnaires.
Le 5, dès le matin, l’insurrection éclata et commença par des femmes. Elles se portèrent à l’Hôtel-de- Ville ; la garde ne leur opposa pas de résistance ; elles y firent irruption. Des hommes les suivirent, enfoncèrent des magasins, s’emparèrent de quelques centaines de fusils, de deux canons, et l’attroupement se mit en marche pour Versailles. J’étais dans le jardin des Tuileries, sur la terrasse du bord de l’eau, avec nombre de curieux, lorsqu’il passa sur le quai. Il y avait quelques mille individus. C’était un spectacle fort grotesque. Excepté deux détachements d’hommes armés de fusils, qui ouvraient et fermaient la marche, tout le reste, composé de femmes, avait toutes sortes d’armes, des hâtons, des fourches, des piques; elles étaient bariolées de
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rubans de toutes couleurs ; elles criaient : Du pain , du pain ! A Versailles, à Versailles I Elles dansaient, elles chantaient, elles étaient plutôt gaies que menaçantes. On voyait quelques dames qu’elles avaient ramassées , et qu’elles entraînaient. La route était fort boueuse ; elles étaient crottées jusqu’au dos. Elles nous provoquèrent à marcher avec elles, nous accablèrent d’injures burlesque#, et nous jetèrent de temps en temps des poignées de boue.
Cet attroupement n’avait pas l’air bien dangereux; on ne concevait pas qu’on ne l’eût pas dissipé, qu’on le laissât poursuivre tranquillement sa marche; on ne doutait pas que la garde nationale ne se mît sur ses traces pour l’arrêter, ou qu’il n’allât se casser le nez à Versailles. Depuis le matin , on sonnait le tocsin, on battait la générale, on se portait dans les districts, la garde nationale se rassemblait sur la place de Grève ; j’y courus. Elle était obstruée ; il y régnait une grande agitation ; on entendait un sourd bourdonnement; j’entrai chez M. Guyot. La Commune était depuis longtemps en délibération avec Lafayette. Tout-à-coup un roulement de tambours excita l’attention. Chacun se mit en place et fit silence. Lafayette parut au haut du perron et descendit sur la place. Il voulut pérorer ; nous n’entendîmes que des cris à chaque instant renouvelés : A Versailles I Nous le vîmes longtemps à cheval, immobile, échangeant quelques mots avec son état-major, dans l’attitude de l’attente et de l’angoisse. Un individu sortant de l’Hôtel-de-Ville lui apporta un papier. Il y jeta les yeux et donna des ordres. Au milieu d’une explosion de joie, le cri A Versailles I retentit, unanime, tonnant. Pendant que les colonnes se formaient pour se mettre en marche, j’allai chercher une place sur leur
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passage. Un sentiment de joie animait la garde nationale et la population. Lafayette était triste et contraint malgré les acclamations dont il était l’objet. Il était évident qu'il ne conduisait pas la garde nationale, et que c’était elle qui le traînait. On évaluait sa force à 25 ou 30,000 hommes. Il était déjà tard quand le défilé commença; il fut long, très-long; quand la nuit vint, les derniers bataillons étaient à peine sortis de Paris, et l’avant-garde des femmes devait être depuis longtemps arrivée à Versailles. J’aurais bien voulu m’y rendre pour me trouver auprès de mon père dans une situation aussi critique ; mais la circulation des voitures était impossible, et, déjà très-fatigué par les agitations de la journée, je ne me sentis pas le courage d’entreprendre, à pied , un voyage nocturne sur une route boueuse et encombrée d’hommes armés. Je ne doutais pas que le lendemain le roi ne vînt à Paris, et je n’étais pas fâché de voir une seconde fois ce triomphe du peuple. D’ailleurs , d’après les forces et les bonnes dispositions de la garde nationale, je ne voyais pas comment il pourrait y avoir une lutte et des malheurs. Cependant, aux bruyantes acclamations qui avaient accompagné son départ, succéda, dans Paris, un morne silence, mêlé de quelque anxiété. La plupart des rues furent illuminées ; de nombreuses patrouilles circulaient; les districts et la Commune étaient en permanence. J'y passai une partie de la nuit avec Garan de Coulon. Il ne partageait pas ma sécurité. Mille bruits divers arrivaient de Versailles ; on ne concevait pas comment on n’avait encore aucune nouvelle positive ; on en tirait de mauvais augures. Je le (initiai à une heure du matin, pour prendre du repos.
A neuf heures, j’allai à la découverte et aux informa-
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lions. La foule se pressait pour lire deux placards qui venaient d'être affichés à quelques heures d'intervalle. Ils annonçaient que le Roi avait sanctionné les décrets constitutionnels et qu'il se rendait à Paris, sans dire l’heure de son arrivée. Quant à ce qui s’était passé à Versailles, les placards ne donnaient aucuns détails et se bornaient à rassurer les Parisiens. Ils avaient en effet repris leur sérénité; ils commençaient à se porter vers la barrière. Je suivis le mouvement. J’y arrivai un peu avant midi. Beaucoup de gens venaient de Versailles, on se pressait autour d’eux, on les interrogeait; il y en avait qui se plaisaient, sans provocation, à raconter les événements ou qui, pour se donner de l’importance, se vantaient d’y avoir pris part. J’appris là, en gros, qu’on s’était battu avec le château; qu’il y avait des victimes des deux côtés; que la victoire était restée au peuple; que le Roi et sa famille étaient amenés prisonniers. Bientôt parut une bande d'hommes portant sur des piques deux têtes de gardes-du-corps. Quelques individus donnèrent des signes d’approbation. En général on fut saisi d’horreur. Un détachement de garde nationale de service arrêta la marche de celle bande, la dissipa, s'empara de ce sanglant trophée, et le fit disparaître.
Vers deux heures, Bailly arriva avec une députation de la Commune; on vit des troupes et des canons, on crut que c’était le Roi et l’armée parisienne. Ce n’était que l’avant-garde; elle était entremêlée et suivie d’hommes et de femmes couverts de rubans tricolores, montés dedans, dessus toutes sortes de voitures, jusque sur les canons, agitant des dépouilles de gardes-du-corps, des chapeaux, des bandoulières, des épées. Ensuite venaient des chariots de grains et de farines. De moment en moment, se
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succédaient des petits détachements isolés. Mais le gros de l’armée et la famille royale n’arrivaient pas. En vain assurait-on, de quart d’heure en quart d'heure, qu’ils n’étaient pas loin; on s’inquiétait, on s’impatientait de ce retard. On avait essuyé des averses de pluie; la nuit approchait. Pour mon compte, j’étais harassé. Enfin, de cinq à six heures, tout à coup, la foule s’agita, se dressa, se pressa; pour cette fois, c’était le Roi, c’était l’armée. La marche était ouverte par des femmes portant de longues branches d’arbres, ensuite venaient des troupes de toutes armes, infanterie, cavalerie, artillerie. C’était un pêle-mêle de garde nationale, de soldats du régiment de Flandre, de Cent-Suisses, de gardes-du-corps -, de dragons, de femmes chantant, criant : « Du pain, nous n'en manquerons plus : voilà le boulanger, la boulangère et le petit mitron! » Ce cri retentissait autour de la voiture du Roi. Il ressemblait à une masse impassible; sa physionomie était triste et immobile. La Reine s’efforçait de dissimuler son abattement; sa pâleur, sa bouche contractée, la fierté de son regard annonçaient la colère d’une âme ulcérée. Bailly, avec sa longue figure sérieuse, adressa quelques paroles au Roi, qui ne furent pas entendues et auxquelles il ne répondit pas. Lafayette, pâle, défait, comme la veille à son départ de l'Hôtel-de-Ville, au milieu de tout ce tumulte, paraissait moins commander qu’obéir. Sans la joie du peuple, on eût dit un enterrement. Le Roi était parti à une heure de Versailles, il n’arriva qu’à neuf heures à l’IIôtel-de-Ville. Je n’y suivis point le cortège.
Le lendemain j’appris que tout s’y était très-bien passé, que le Roi avait consenti à rester à Paris, et qu’il avait couché aux Tuileries. J’allai dans le jardin, il était en-
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combré de curieux. Le château, depuis si longtemps inhabile, la veille encore désert et solitaire, avait un air vivant et animé. On entrait, on sortait pour les besoins de la Cour, ou voyait du monde aux fenêtres. Un détachement nombreux de la garde nationale y faisait le service, des factionnaires gardaient toutes les issues. On ne manifestait point d’opinions hostiles an Roi; il n’en était pas ainsi de la Reine; on était satisfait d’avoir arraché Louis XVI de Versailles, où de perfides conseillers pouvaient plus facilement l’égarer, et de posséder dans la capitale du royaume la Cour et le Gouvernement, dont la présence devait nécessairement amener l’Assemblée nationale. Enfin on s’en promettait l’abondance du pain et toutes sortes d’avantages. Voilà quel était en général le sentiment dominant. Quant à l’échec humiliant que venait de subir encore le Roi, et à l’avilissement dans lequel était tombée la royauté, personne ne paraissait y penser, ni en mesurer les conséquences.
Je retournai à Versailles; mon père, les députés nos amis et moi, nous eûmes pour plusieurs jours à nous raconter les événements dont nous avions été témoins. Ils avaient eu de cruelles alertes et de très-belles peurs. La grande question était de savoir si l’Assemblée nationale se transporterait à Paris. A cet égard, les avis étaient partagés. On craignait qu’elle y eût moins d’indépendance. Grégoire nous disait : « Qu’irons-nous faire dans cette Sodome? Nous y aurons sur les bras une population irreligieuse, turbulente, affamée. On y menace, on y insulte les prêtres; le calme de Versailles convient mieux à des législateurs. » La plupart des députés obscurs, paisibles, s’en trouvaient bien, et y avaient contracté des habitudes. Les habitants désolés les conjuraient de ne pas
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vouer leur ville à une ruine certaine. L’Assemblée avait pris l’engagement de suivre le Roi partout oit il jugerait à propos d’établir sa résidence. A l’Hôlel-de-Ville, il avait fait une réponse vague ; mais il ne lui était plus permis de sortir de Paris. Il déclara donc qu’il y établissait sa résidence, et invita l’Assemblée à s’occuper de sa translation. Elle fut décidée.
Je m'y rendis avec mon père. Depuis qu’il était venu aux États-Généraux, il n’avait pris qu’une très-faible part à leurs travaux; il n’était pas monté une seule fois à la tribune. J’étais affligé, humilié de ce qu’avec plus de savoir, de facilité et même de talents qu’une foule de ses collègues qui parlaient et faisaient parler d’eux, il avait gardé le silence. Ceux qui le connaissaient en étaient surpris et en avaient du regret. Il s’en excusait sur son état maladif, aggravé par le pire de tous les maux, le mal du pays, qui lui ôtait tout ressort et le jetait dans la mélancolie. Pers iadé qu’il ne se rétablirait qu’en retournant dans ses foyers, il était tenté de donner sa démission. Je l’en empêchai. Ma sœur aînée vint auprès de lui pour le soigner et lui tenir compagnie. Pleine de jeunesse et de santé, c’est elle qui paya le tribut à la nature; il eut la douleur de la perdre. Accablé de ce coup fatal, il demanda un congé et vint chercher des consolations dans sa famille. Il fournil péniblement jusqu’à la fin sa carrière législative, avec quelques interruptions, s’intéressant au succès de fa Révolution, mais n’y contribuant que par ses votes. J’anticipe ici sur l’ordre du temps pour n’y plus revenir.
En accompagnant mon père aux États-généraux , je ne devais rester auprès de lui que quelques semaines, et le temps convenable pour moi de voir Paris. Je me
disposai donc à retourner à Poitiers. J’aurais pu me faire une existence dans la capitale, je n'y pensai pas. Je n’avais aucune ambition, j’étais possédé d’un patriotisme local qui m’attirait dans ma ville natale pour y retrouver ma famille, mes camarades, mes amis, y reprendre ma profession d’avocat, y propager la Révolution, et me consacrer au service de mes concitoyens. En approchant de Poitiers, en revoyant les lieux au milieu desquels j’avais passé mon enfance, j’éprouvai une vive émotion. Lorsque j’arrivai dans ma ville, et que je descendis de la diligence, il était; nuit. En me rendant à la maison paternelle, je sentis faiblir mes jambes et mon cœur. En me retrouvant dans les bras de ma mère, au milieu de mes frères et sœurs, j’étais si oppressé que je ne pus ni trouver une parole, ni me soutenir. Je me jetai sur un siège, je ne recouvrai mes sens qu’après avoir versé quelques larmes; je n’oublierai jamais ce momentlà.
Arrivant de Paris, témoin des grands événements dont il avait été le théâtre, enthousiaste de la Révolution, je fus recherché, pressé de questions, écouté avec intérêt ou curiosité. Je me fis un devoir de répondre à cet empressement, et d’en profiter pour réchauffer mon pays qui était encore bien arriéré. Ce n’était pas une petite besogne. Il fallait combattre, anéantir, ou du moins neutraliser l’influence des prêtres et des nobles, si puissante à Poitiers, celle des fonctionnaires de l’ancien régime, la plupart encore en place; éclairer le peuple, le relever de son abaissement, et le rattacher à la bourgeoisie qui ellemême était assez engourdie et avait besoin de stimulants.
J’avais repris l’exercice de ma profession d’avocat. Je débutai contre mon ami Chauveau qui plaidait sa pre-
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mière cause. Won exorde fut une apologie très-animée de la Révolution. Les juges, c’étaient, encore messieurs les conseillers au présidial, le trouvèrent incendiaire; peu s’en fallut qu’ils ne m'admonestassent. Cela lit du bruit au barreau et dans la ville. Les gens qui ne m’avaient pas entendu ne savaient que penser. Déplaire aux juges, ce n’élait pas le moyen d’avoir des causes. Je lis insérer dans les Affiches du Poitou un article explicatif. C’était un tableau de la profession d’avocat avant 1789 et des améliorations qu’elle devait recevoir sous le règne de la liberté. Dans des souvenirs écrits par mon père, voici ce que je trouve à ce sujet. « Il m’en arriva autant lors de ma première cause. Il s’agissait de l’état d'un enfant de protestant; je m'exprimai assez librement sur la rigueur de la loi. Les vieux bonnets trouvèrent cela mauvais. L’énergie n’existe ordinairement que chez les jeunes gens. Si l’Assemblée nationale n’eût été composée que de vieillards, la Révolution ne se serait pas faite. Les jeunes donnaient de l’activité aux vieux et tout allait ensemble. »
Pour propager la Révolution, une réunion patriotique et la publicité me parurent le meilleur moyen et le plus rapide. J’en avais vu l’effet à Paris. Le club breton y avait suivi l’Assemblée nationale et s’était constitué, dans le couvent des Jacobins, en Société des Amis de la Constitution. Je projetai d’établir une semblable société; je trouvai d’abord peu de dispositions favorables et beaucoup d’obstacles; je ne me rebutai point. J’eus bien delà peine à rallier autour de moi une vingtaine de patriotes. Nous commençâmes par des réunions qui, sans être publiques, n’étaient pas secrètes. Avant de paraître au grand jour nous voulions nous recruter et nous assurer que
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nous ne prêcherions point dans le désert, on que les ennemis de la Révolution ne viendraient pas nous bafouer; car ils en étaient capables, et ne manquaient pas d'audace. Dans ces réunions à buis-clos, c'est moi qui portai le premier la parole; j’en fus presque exclusivement l’orateur. Nous excitâmes au plus haut point la curiosité publique. On se faisait rendre compte de nos séances; on demandait que nous ouvrions nos portes. Les patriotes prirent courage et sollicitèrent leur admission. Notre succès était assuré ; nous annonçâmes une séance publique dans le couvent des Augustins. Nous nous installâmes en présence d’une foule de spectateurs. La salle était comble. Je prononçai le discours d’ouverture; il fut couvert d'applaudissements. Dès ce moment, notre société se consolida, fil de rapides progrès et devint une puissance. L’aspect de la ville changea, les patriotes prirent le dessus; la Révolution y domina.
Outre les avantages matériels qu’elle assurait, la nouvelle organisation qui commença par les municipalités intéressa à la chose publique un grand nombre de citoyens qui lui avaient été étrangers. Ce fut d'abord marchandise un peu mêlée ; il ne s’opéra pas dans les opinions un départ rigoureux; les électeurs sans expérience avaient leur éducation à faire. Il se glissa dans les places quelques hommes douteux, indécis et même hostiles, prêtres, nobles, bourgeois, mais ils étaient contenus par une bonne majorité et par la masse du peuple. J’aurais probablement obtenu les suffrages de mes concitoyens, si j’avais eu les vingt-cinq ans nécessaires pour être éligible. Du reste, je ne les ambitionnais pas. Je ne pensais nullement à faire mon chemin dans les diverses carrières que la Révolution ouvrait devant moi. J’étais à cet égard
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d’un désintéressement ou plutôt d’une indifférence que les habiles appellent niaiserie.
Notre club ne fut pendant quelque temps qu’une école d’instruction pour le peuple. Il n’y avait presque pas de discussion. On y prononçait des discours pour expliquer et commenter les décrets de l’Assemblée nationale, ou bien les événements les plus marquants. Les orateurs étaient rares. Le plus souvent la charge tombait sur moi. Je n’avais pas fait d’études politiques, mais les six mois que j’avais passés à Versailles et à Paris, les savantes discussions auxquelles j’avais assisté, les violentes agilations dont j’avais été témoin, cette glorieuse Révolution, appelée par la volonté du peuple Français, opérée par le dévouement courageux de ses représentants, défendue, imposée à la Cour par le patriotisme et l’énergie des patriotes , c’était certes un enseignement public et pratique propre à élever l'àme, à éclairer l’esprit, à agrandir les idées. JLe fus secondé d’abord par quelques jeunes gens d’espérance, Chauveau, Sabourani, ce dernier très-distingué par le talent de la parole. Successivement, les sociétés des amis de la Constitution se propagèrent, correspondirent entre elles, s’affilièrent cà la société mère de Paris et embrassèrent toute la France dans un vaste réseau; elles portèrent dans toutes les affaires leur investigation et leur surveillance; elles devinrent un puissant ressort révolutionnaire; alors tous les hommes énergiques, passionnés, désintéressés et ambitieux y affluèrent et y prirent la parole avec plus ou moins de talent et de succès. Notre société fut transférée dans un local plus vaste; par une imitation fortuite de la société mère de Paris, elle s’établit dans le couvent des Jacobins ; à mesure qu’elle s’augmenta, ma besogne et mon influence furent partagées.
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Les rivalités n'excitaient pas mon envie; je n'ambitionnais pas de prééminence; il me resta toujours un mérite qu’on ne pouvait pas me disputer, celui de fondateur.
La nation ne fut d’abord divisée qu’en deux partis, les patriotes et les aristocrates. D'après des historiens, on s’imagine que, dès le commencement de la Révolution, les aristocrates étaient opprimés, persécutés et obligés de se cacher ou de se (aire. C’est une grande erreur. Pendant longtemps et jusqu’à leur émigration, les aristocrates, la plupart nobles, ne dissimulaient pas leur haine de la Révolution, levaient la tête et bravaient les patriotes. Ils s’avisèrent d’établir, sous le titre de société littéraire, un club à buis-clos dans le voisinage du nôtre. Ils en avaient le droit. Mais ils descendaient le soir sur la Place d’armes lorsque nous sortions de séance et nous provoquaient. Il en résultait des chocs violents, des rixes, des gourmades. Un soir ils se présentèrent avec des armes. La garde nationale fut obligée d’intervenir pour les disperser. L’autorité supprima la société littéraire et rendit un vrai service aux aristocrates; ils n’étaient pas de force à lutter, et le peuple était pour nous. Cela se passait au mois de mars 1791.
La garde nationale s’était formée spontanément à Poitiers, comme dans les autres villes. Sou organisation avait été ensuite régularisée. Elle n’était forte que de 2,000 hommes, bourgeois et artisans, de la plus belle tenue, fiers de porter l’uniforme, animés du zèle le plus ardent, et toujours prêts à marcher. J’en faisais partie comme simple grenadier. Elle fut d’abord commandée par des nobles qui exerçaient par leur fortune un certain patronage, ou anciens militaires. C’est à ce dernier Litre que furent nommés : colonel, le vicomte de Châteignier, et
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Ueutenant-colonel, le chevalier Filleau ; ils n’aimaient pas la Révolution, mais ils ne se montraient pas hostiles, et on leur en tenait compte. Ces commandements paraissaient flatter l’orgueil des nobles; ils les recherchaient comme un moyen de retenir leur supériorité qui leur échappait. Le seigneur de Furigny, hobereau très-fier et peu riche, nommé colonel de la garde nationale de Neuville, lui tit présent d’un drapeau coûtant 200 livres et lui donna un repas qui en coûta 300, sans compter le vin de son crû; dépense qui parut énorme pour l’époque et pour celui qui la faisait. Si ces colonels furent débordés par les progrès de la Révolution qui les laissa en arrière, ces exemples prouvent que le peuple avait de la déférence pour les nobles. '
De toutes parts les gardes nationales se fédéraient; celle de Poitiers fit aussi sa fédération, et convoqua celles de la province et des provinces voisines. On invita à la fêle les deux régiments de la garnison, Royal-Roussillon, le régiment du Roi, cavalerie et la maréchaussée. Les commandants répondirent qu’ils écriraient au duc de Maillé, à la Rochelle, pour prendre ses ordres. Il répondit que les corps militaires ne pouvaient marcher sans les ordres du Roi, que ceux de la garnison pouvaient seulement se faire représenter à la fédération par un ou deux officiers. Les sous-officiers et les soldats ne voulurent pas se soumettre à cette décision, et menacèrent de prendre les armes sans leurs chefs. La municipalité intervint en médiatrice. Il fut convenu que les deux régiments se rendraient, drapeaux déployés, à la fédération, et n’y prendraient ostensiblement aucune part. 11 s’y trouva plus de G, 000 hommes. Après la célébration de la messe et la bénédiction des drapeaux, au moment oû on allait
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jurer le pacte fédéral, les deux régiments et la maréchaussée se retirèrent ; la cérémonie s’acheva sans eux.
Ces fédérations partielles ne furent que le prélude de la fédération générale de toutes les gardes nationales du royaume à Paris, le 11 juillet 1790, anniversaire de la prise de la Bastille. Je fus un des députés élus par mes concitoyens. Celte mission me fit le plus grand plaisir.
Nous nous mîmes en roule une demi-douzaine, à cheval, en uniforme, avec armes et bagages, comme si nous allions entrer en campagne. Nous étions bien montés; nous arrivâmes en moins de cinq jours. Quel voyage agréable! Jeunes, pleins de santé, de vigueur, d’enthousiasme, par le plus beau temps du monde, à travers cette aimable Touraine, sur les bords fertiles de la Loire, salués, traités amicalement à notre passage, nous simples soldats-citoyens, mais destinés à fournir quelques anneaux à cette grande et forte chaîne qui allait se former au nom de toute la France ! Dans les auberges , on nous servait la meilleure chère; c’est à peine si l’on voulait de notre argent, et l’hôte ne l’acceptait qu’à la condition de boire avec lui le vin de l’étrier, la meilleure bouteille de sa cave, en l’honneur de la nation. C’était un cri qui parlait du fond des âmes; un hommage pur et sincère à la liberté, à la patrie.
A Paris, j’aurais pu loger avec mon père; mais la vie active que je devais mener pendant mon séjour dans la ville aurait rendu notre communauté d’autant plus gênante pour lui, qu’il était toujours dans un état maladif. Ses compatriotes ne l’avaient point oublié; on venait de mettre en activité la nouvelle organisation administrative, ils l’avaient nommé procureur-syndic du district de Poitiers, le 14 juin 1790.
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Des mesures avaient été prises pour assigner des logements aux fédérés; je pris le mien chez un avocat, mon compatriote, rue Pérou, qui me l’avait offert d’avance. J’allai revoir mes amis et connaissances parmi les députés et les patriotes. Les fédérés étaient reçus avec la plus cordiale hospitalité, les attentions les plus délicates, la joie la plus expansive, tous les honneurs. Ils furent admis à partager le service de la garde nationale parisienne auprès de l’Assemblée nationale et du Roi. Il n’y a rien d'exagéré dans tout ce qui a été dit sur la gaieté, la joie, l’enlhousiasme , le dévouement, le pêle-mêle fraternel de toutes les classes de la population; les travaux qu’elles exécutèrent au Champ-de-Mars en chantant Ça ira ! leur concours spontané et infatigable à la solennité principale et aux fêtes accessoires qui durèrent quinze jours. Toutes les relations ne sont plutôt qu’une faible expression de la réalité. Depuis j’ai vu bien des fêtes à Paris, jamais rien de pareil.
Le 13, les fédérés furent convoqués pour une revue du Roi aux Champs-Élysées. Il pleuvait, on donna contreordre. On nous fit défiler sous le pavillon de l’Horloge, devant lui , la Reine et la famille royale. Il y eut bien quelques mécontents, mais en général ils se trouvèrent flattés de l'honneur que la Cour daignait leur faire. Louis XVI me parut , comme toujours, assez impassible , sans apparence de plaisir ni d’humeur. La Reine faisait beaucoup de frais pour plaire, elle était riante et gracieuse. Dans des moments d’arrêt, elle adressait quelques mots, elle faisait quelques questions aux fédérés qui se trouvaient devant elle.
Le 14, les fédérés réunis sur la place de la Bastille, car elle avait été démolie, se mirent en marche pour le
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Ghamp-de-Mars, sous une pluie battante et clans la boue. Loin d’affaiblir leur ardeur, ce contre-temps la ranimait; ils conservaient leur alignement , ils rivalisaient de bonne tenue et d’attitude martiale, fiers des acclamations et des applaudissements des nombreux spectateurs qui se trouvaient sur leur passage, dans les rues, sur les quais, aux fenêtres des maisons. Le défilé dura trois heures. 30 ou 40,000 hommes armés au Champ-de-Mars ; 3 ou 400,000 spectateurs rangés en amphithéâtre sur les tertres; l’autel de la Pairie élevé de vingt-cinq pieds au centre et couvert de 2 ou 300 ecclésiastiques ; nue galerie adossée à l’École militaire pour le Roi, l’Assemblée nationale, les autorités, la Cour; le soleil reparaissant enfin dans son éclat; la magnificence de ce spectacle a été assez décrite pour me dispenser d’y revenir. Le moment le plus imposant et dont l’effet ne peut être rendu fut celui où Lafayette , du haut de l’autel de la Patrie, ayant lu le serment, 400,000 individus à la fois, étendant les bras répondirent : Je le jure, et où le Roi ayant juré la Constitution, des cris de joie, des transports d’enthousiasme éclatèrent de toutes parts et, mêlés au bruit des tambours , des orchestres et des canons, ébranlèrent la voûte des cieux.
Après la cérémonie, il y eut, parmi les fédérés, de la confusion "sans désordre. Les uns, par détachements ou isolément , rentrèrent dans Paris ; les autres , attirés comme moi par la curiosité et l’appétit, allèrent à la Muette où un banquet était préparé. Le pont jeté sur la Seine se trouvant encombré par la foule craqua et fléchit. Je crus que nous allions nous rafraîchir dans la rivière. Il y eut un instant d’inquiétude et de presse. Ce fut l'affaire de quelques secondes. Heureusement il n’y avait avec nous ni femmes , ni enfants pour jeter l’épouvante.
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Des (ailles élaient dressées dans les allées du parc de la Muette; nous uous en donnâmes à cœur-joie et ce n’était pas sans besoin. Lafayette arriva et parcourut les allées. Déjà échauffées par le vin , toutes les têtes partirent. On se livra à toutes sortes de folies; ce furent des saturnales d’adoration. Il faillit être étouffé, lui et son cheval blanc. En rentrant à Paris, des bandes de fédérés, en train de crier, passèrent aux Tuileries et crièrent sous les fenêtres du Château : Vive le Roi! et beaucoup moins Vive la Reine! Personne ne répondit. Il était tard, et leurs Majestés en avaient assez de la longue corvée qu’elles avaient subie.
L’enthousiasme et l’effusion n’avaient laissé ni dans les esprits ni dans les cœurs aucune place à la réflexion. Le lendemain, lorsqu'on fut un peu de sang-froid, la critique s’exerça sur quelques circonstances de la fête. Le siège du roi était plus orné que celui du président de l’Assemblée nationale; le roi ne s’était pas rendu à l’autel de la Patrie pour y prêter serment ; invité par décret de l’Assemblée à prendre le commandement des troupes, il n’avait ni monté à cheval , ni fait un pas dans le Champde-Mars, ni donné un ordre ; roi fainéant ou boudeur, il avait abdiqué son pouvoir et ses devoirs en faveur de Lafayette; véritable roi de la fête, le général, affectant l’attitude d’un maire du palais, avait provoqué les serviles témoignages d’adulation et s’en était insolemment enivré. Ces griefs furent articulés dans les journaux les plus avancés.
Les districts félicitèrent à l’envi les fédérés logés dans leur arrondissement ; c’étaient des banquets, des danses à n’en plus finir. Le 18, une revue de tous les fédérés par Lafayette fut l’occasion d’une fête générale qui s’étendait
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depuis la place de la Bastille jusqu’aux Champs-Élysées. Sur remplacement de l’ancienne forteresse du despotisme, il y avait une salle de liai avec cette inscription : Ici Von danse. Pour preuve, j’y dansai, nous y dansâmes. Ce n’était pas seulement cette partie du peuple qu’on voit figurer habituellement dans les bals officiels en plein air; je ne dirai pas non plus que nos danseuses étaient des marquises ou des duchesses, car je n’avais pas l’honneur d’en connaître , mais certainement il y avait beaucoup de dames de la plus haute bourgeoisie; toutes les classes étaient confondues par le sentiment de la fraternité la plus sincère et la plus franche. Il n’y eut sorte de folies qu’on ne fît encore pour Lafayette et son cheval blanc.
La fête que nous donna mon district commença par un banquet dans un cloître de couvent, Lorsqu’on se leva de table, un orateur parisien, au nom de ses compatriotes, du haut d’une estrade, prononça un discours tout en l’honneur des fédérés des départements. Personne ne se présentant pour répondre à ce compliment, je demandai la parole. On me porta pour ainsi dire sur l’estrade. J’y débitai une allocution chaleureuse en l’honneur des Parisiens, des fédérés, de la liberté. Elle fut accueillie par les plus vifs applaudissements et les plus bruyants transports. On en vota l’impression. Je fus entouré, pressé, embrassé et entraîné dans une chambre pour rédiger par écrit mes paroles. Une demi-heure après, on apporta l’imprimé, on le distribua dans l’Assemblée ; on se l’arrachait. Il ne faut pas demander si je fus flatté de ce succès. Il ne m’est rien resté de cette improvisation, ainsi que de beaucoup de discours et d’écrits de cette première année de la Révolution. J’ai quelquefois
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regretté, dans l’âge mûr, de ne pouvoir jeter un regard sur ces essais de ma jeunesse.
La Cour avait vu de très-mauvais œil la fédération ; n’ayant pu éviter de la subir, elle essayait de la faire tourner à son profit, et de royaliser les fédérés. L'entreprise était difficile. Pour la nation et les fédérés, la fédération était une commémoration de la victoire remportée sur le despotisme et l’ancien régime. On voulait bien la royauté, mais constitutionnelle. On criait Vive le roi ! mais parce qu'on le croyait le roi de la Révolution. C’était le sentiment général. Si Louis XVI, en uniforme de garde-national , eût monté à cheval , pris le commandement des fédérés, marché à leur tête, joué le rôle principal qu’il avait abandonné à Lafayette , il n'est pas douteux que, pour le moment, il n’eût séduit beaucoup de fédérés. Mais la Cour n’employa que de petits moyens dont l’effet ne fut que partiel et passager. Ainsi on représenta au théâtre des pièces royalistes: à l’Opéra, Louis IX en Égypte ; aux Français, Gaston et Bayard. Quelques fédérés furent invités à faire des compliments à la reine , et à crier des vivats sous les fenêtres. Le cri dominant fut toujours Vive la nation t
Cependant la plupart des fédérés, et les nombreux étrangers qui étaient venus à Paris, s’en allèrent le cœur content , persuadés que la Cour , les députés , tous les Français étaient sincèrement ralliés à la Révolution, et que bientôt ils en recueilleraient paisiblement les bien' faits. En ne considérant que la superficie des choses et la physionomie de la capitale, il est certain que rien n'était plus consolant. Probablement, j'en aurais emporté l'idée la plus favorable, si par mes relations je n'en avais été amené à pénétrer plus avant, et au fond de notre situation.
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Ce qui me frappa le plus, c'était la division qui, depuis la fin de 89 s'était opérée dans le parti de la Révolution , et l'exaspération des plus ardents patriotes. Des députés très-révolutionnaires et marquants s’étaient séparés de la Société des Amis de la Constitution pour établir une société rivale et se rapprocher de la cour. On poursuivait avec acharnement les journaux et les écrivains révolutionnaires; ceux de la contre-révolution étaient encouragés et tolérés. La presse patriote attaquait violemment Bailly et Lafayette, ou récriminait amèrement contre eux. Elle n’épargnait pas le roi, la reine, la cour, les ministres, les députés. Outre la cour et les aristocrates, ennemis de la Révolution, il y avait dès lors deux partis bien tranchés : celui qui voulait l’arrêter, et celui qui la poussait à ses dernières conséquences. En arrivant à Paris, j’avais cherché Camille Desmoulins, sans pouvoir le trouver. Il était poursuivi par le Châtelet, menacé dans sa personne et dans son médiocre avoir; il avait déménagé, lui et ses meubles; pendant les fêtes, il eut quelque répit et se montra. J’eus avec lui plusieurs entretiens. Sans ajouter une foi aveugle à tout ce qu'il me dit, car il était trèsulcéré, il me dégrisa sur bien des hommes et des choses. Il croyait impossible d’asseoir la Révolution sans renverser la royauté, ou au moins, comme transition, changer la dynastie. Il déplorait la corruption exercée par la liste civile, et s’indignait de ce qu’on eût osé l’essayer sur lui. C’est sous ses impressions que je retournai à Poitiers.
A la fin de 1790, on renouvela la municipalité. Je venais d’atteindre mes vingt-cinq ans; je fus nommé par mes concitoyens substitut du procureur de la commune, et je me livrai sans réserve au soin de leurs intérêts. Alors, ce n’était pas un mérite. Les patriotes avaient tant d’enthou-
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siasme et de dévouement qu’aucun sacrifice ne leur coûtait , et sans considérer leur intérêt, ils consacraient tout leur temps à la chose publique. Magistrat, j’étais exempt du service de la garde nationale, il était même incompatible avec mes fonctions. Je n'en restai pas moins simple grenadier dans ma compagnie, et si je ne montais pas la garde, j’assistais exactement aux exercices et aux manœuvres. Ce n’était pas un simple passe-temps; les citoyens avaient pris la garde nationale au sérieux. C’était la plus solide garantie de la Révolution, et en cas de besoin, de l’indépendance nationale; j’avais à cœur de les entretenir dans cette idée par mon exemple. C’était aussi un moyen de fraterniser avec les patriotes, et un lien de plus entre l’autorité et la force armée.
La commune, la garde nationale, la Société des Amis de la Révolution enlevaient beaucoup de temps à l’avocat. Le principal n’était plus, pour ainsi dire, que l’accessoire. Cependant il me fallait vivre de mon métier; il est vrai que nourri et logé dans la maison paternelle, j’avais peu de besoins. El puis, sans souci pour mes intérêts privés, j’étais heureux de me consacrer à la chose publique.
Il était impossible que la Révolution n’imprimât pas à l’armée la même secousse qu'à la nation. On l’avait éprouvé par la défection des gardes-françaises, la désertion qui avait gagné les troupes sous Paris le 12 juillet, l’altitude du régiment de Flandre à Versailles, la rixe sanglante de quatre régiments à Lille, la boucherie du général Rouillé à Nancy. Les désordres se succédaient dans les places, dans les ports. On les déplorait, on les attribuait aux provocations des patriotes, on leur opposait des moyens de répression, on se consumait en vains efforts, on ne remontait pas à la cause du mal. C’est que
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l’armée offrait en petit une image parfaite de la nation ; d’un côté le peuple soldat déshérité de tout avancement, de l’autre des nobles, officiers privilégiés. Il n’y avait qu’un remède, le licenciement de l’armée et sa réorganisation. Dans l’état de l’Europe, il était sans danger. On préféra des palliatifs qui prolongèrent les tiraillements, les collisions, l’indiscipline. Poitiers n’en fut pas exempt. Dans les deux régiments qui y étaient en garnison, les sous-officiers et les soldats étaient patriotes, et les officiers aristocrates. Les soldats vinrent aux séances de la Société des Amis de la Constitution ; les officiers le leur défendirent. De là des conflits. Il était naturel que la Société prît parti pour les soldats. Ceux-ci se plaignaient surtout de la mauvaise administration des fonds, et demandaient des comptes. L’Assemblée nationale avait, jusqu’à un certain point, accueilli ces plaintes et prescrit des mesures; les officiers en éludaient l’exécution. Un soir, la Société était en séance, on entendit un grand tumulte; on vit entrer dans la salle une députation de soldats et de sousofficiers qui apportaient la caisse du régiment du Roi, et priaient la Société de la recevoir en dépôt, jusqu’à ce que la comptabilité fût apurée, et qu’on eût fait droit à leurs réclamations. Ils furent reçus avec acclamations et invités aux honneurs de la séance. Certes, le cas était grave, et d’après les lois, les régiments auraient dû être décimés et dissous. On avait l’exemple de ce qui s’était passé à Nancy. Mais les temps n’étaient plus les mêmes; il s’était écoulé un an depuis. Pour les patriotes, les Suisses de Château-Vieux étaient des victimes de la Révolution. Les liens de la discipline militaire s’étaient relâchés, et le pouvoir avait perdu de sa force. Les autorités civiles et militaires se concertèrent pour étouffer cette affaire et
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l’arranger à l’amiable. Tout rentra dans l’ordre, mais quel ordre, entre des soldats patriotes et des officiers aristocrates, dont l’émigration éclaircissait peu à peu les rangs !
Sur l’émigration on a accrédité de grandes erreurs. On s'imagine que les patriotes ont, par les menaces, les persécutions, les voies de fait, les excès de toute sorte, forcé les nobles à se réfugier, pour leur sûreté, sur les terres étrangères; il n’y a rien de plus faux, du moins en ce qui concerne le département de la Vienne. Les patriotes, loin d’être d’abord hostiles à la noblesse, poussaient la candeur jusqu’à désirer qu’elle se résignât du moins à la Révolution. Lors de la formation de la première municipalité, Béra, avocat, patriote, président d’une assemblée, dit dans un discours : « Citoyens nobles, vos esprits ont été momentanément égarés, mais vos cœurs ne l’étaient pas. Vous ne perdez rien à la Révolution; les services rendus à l’État par vos aïeux augmenteront toujours le prix des vôtres. Le sang dont vous sortez prêtera sans cesse un nouvel éclat à vos vertus et à votre mérite.» La garde nationale délibéra, avec l'approbation de la municipalité, d’inviter les émigrants non prévenus de crimes, ni condamnés par un tribunal, qui étaient inquiétés dans leurs terres, à se rendre à Poitiers, leur promettant de garantir leur sûreté. Pour la plupart des nobles, l’émigration était volontaire, spontanée, une partie déplaisir, une mode. Ils ne se cachaient pas, ils faisaient ostensiblement leurs préparatifs; ils disaient hautement que ce serait une affaire bientôt finie, que dans quelques mois ils reviendraient triomphants, qu’ils remettraient à leur place ces bourgeois insolents, la canaille patriote, et leur feraient payer leurs frais de voyage. Jeunes patriotes et jeunes émi-
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grants, on se (oisait, on se narguait dans les rues et les lieux publics. Nous nous sentions si forts de notre nombre, de la sainteté de notre cause, que nous ne nous fâchions pas; nous prenions en pitié cette poignée de déserteurs de la patrie, et nous nous réjouissions d'en être débarrassés.
Quoique dans mon département la guerre aux châteaux n’eût pas été aussi menaçante que dans plusieurs autres, je ne prétends pas qu’il n’y eût pas des nobles qui émigrèrent par peur et pour leur sûreté, mais c’était en petit nombre, et encore ils ne l’avouaient pas. Ils faisaient trop les fiers. Ils se posaient comme des paladins et des bravaches qui volaient à un rendez-vous sur les ailes de l’honneur, pour revenir, prompts et terribles comme la foudre, mettre à la raison les patriotes. Je ne sais si, dans mon département, il y eut un château pillé ou incendié ; je n'en ai pas eu connaissance. Ce que je sais parfaitement, c’est qu’avant et pendant l’émigration les nobles fourmillaient dans la ville de Poitiers, et qu’ils y étaient autant en sûreté que les autres citoyens.
Il en était autrement des prêtres; ils n’émigraient pas, ils restaient dans le pays pour soulever le peuple contre la Révolution. L’évêque Beaupoil de Saint-Aulaire, dit à l’Assemblée, sur le serment civique : « Messieurs, j’ai 7ü ans révolus; j’en ai passé 35 dans l’épiscopat où j’ai fait mon possible pour remplir mes devoirs. Accablé d’années et d’infirmités, je ne déshonorerai pas ma vieillesse. Je ne puis prêter un serment qui n’est pas dans ma conscience; j’aime mieux vivre dans la pauvreté; je prendrai mon sort en esprit de pénitence.» Ces paroles eurent un grand retentissement dans le clergé du Poitou. Loin de se résigner à son sort, il prêcha le schisme qui alluma la guerre
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de la Vendée, et, après avoir jeté le brandon, il émigra.
Pour récompenser le curé Lecesve du bon exemple qu’aux États-généraux il avait donné en se réunissant au Tiers-État, ses concitoyens le nommèrent évêque constitutionnel. Cette élection fut célébrée par une messe solennelle et un Te deum auquel assistèrent toutes les autorités. Le nouvel évêque quitta l’Assemblée nationale pour venir prendre possession de son siège. La garde nationale alla au-devant de lui jusqu’à une lieue. Il fut complimenté à la porte de la ville par les corps administratifs ; toutes les cloches étaient en branle ; on tira le canon. Il alla descendre au modeste domicile de l’ancien curé congruiste de Sainte-Triaise. Ses paroissiens allumèrent un feu de joie. Le lendemain, il fut installé à l’évêché. Douze jours après il mourut, âgé de 58 ans. Le clergé réfractaire répandit que c’était une punition du ciel. Il fut remplacé par l’abbé Montaut, qui fut sacré par les évêques d’Indre-et-Loire, des Deux-Sèvres, de la Vendée. Le soir ils allèrent tous à la séance des Jacobins où l’évêque d’Indre-et-Loire présida.
Les deux évêques du département de la Vienne étaient des hommes de bien, animés de l’esprit de paix, de mœurs irréprochables. Mais saint Pierre serait venu en personne exercer l’épiscopat constitutionnel, que les prêtres réfractaires l'auraient anathématisé comme l’Antéchrist. Car si, pour quelques-uns, le schisme était une affaire de conscience , c’était en général , et à commencer par la Cour de Rome, une affaire de calcul temporel et d’intérêt matériel. C’est pour cela que les patriotes haïssaient plus les prêtres que les nobles. Ils ne pardonnaient pas aux ministres d'une religion d’abnégation, de paix et de
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charité, de souffler la discorde, la révolte aux lois et la contre-révolution. Ce fut surtout lorsque les dissidents, regardant les églises comme souillées par les prêtres constitutionnels, allèrent officier en cachette dans des oratoires particuliers, que le peuple s’irrita et leur donna la chasse. Ainsi le dimanche , lorsque la garde nationale revenait de l’exercice, des gardes-nationaux quittaient leurs rangs , se répandaient en petites bandes dans les campagnes , arrêtaient les prêtres chambrelans pris en flagrant délit, les amenaient en ville au milieu des huées des uns, des gémissements des. autres, et les déposaient à l’Hôtel-de-ViHe, croyant avoir fait la plus belle expédition du monde; les autorités, et moi particulièrement, nous blâmions la conduite de ces prêtres ; mais les persécutions religieuses me répugnaient Nous ne pouvions approuver des voies de fait ; les réprimer-, les prévenir par voie d’autorité, ce n’était pas facile ; on ne pouvait employer que la persuasion. Lorsque la nuit était venue, nous faisions comparaître ces prêtres , et après leur avoir fait des remontrances , nous les mettions en liberté en leur disant: Allez el ne péchez plus. Ils le promettaient, et recommençaient , car ils aimaient à se donner un air de martyrs. Tant que je fis partie de l’autorité municipale, elle ne leur accorda pas cette satisfaction. Grâce à la modération du peuple , des patriotes et des autorités , il n’y eut pas un seul meurtre politique dans la ville de Poitiers; je crois pouvoir ajouter ni dans le département.
Si, dans le principe, la ville de Poitiers n’avait pas suivi avec chaleur le mouvement révolutionnaire , elle n’éprouva pas non plus ces secousses violentes qui l’avaient accompagné dans beaucoup de contrées. Le
calme dont elle avait joui, un instant, fut troublé; ce ne fut pas pour cause de révolution. Les subsistances servirent de prétexte. Sous ce rapport, le peuple était facile à s’alarmer. Soit qu’il fût provoqué par des agitateurs politiques, soit qu’il fût poussé par ses frayeurs, il pour suivait de ses anathèmes les marchands de blé, comme accapareurs. De la menace , il passa à l’action. Depuis plusieurs années , M. Jérémie Tribert avait établi des moulins et faisait le commerce des farines; il avait des marchés avec le gouvernement et fournissait la marine à Rochefort. Un jour le peuple se souleva , se porta sur ses moulins, les démolit, le poursuivit au quartier de la cavalerie où il s’était sauvé, et menaça sa vie. L’autorité ne put ou n’osa point réprimer ce désordre. Les deux régiments de la garnison eurent beaucoup de peine à le soustraire à la fureur du peuple et à le conduire à l’hôtelde— ville. La nuit seule mit. fin à cette émeute. La municipalité en profita pour lui rendre sa liberté ; il sortit de la ville pour se mettre en sûreté. Cet événement qui porta un coup fatal à la fortune de M. Tribert, puisqu’il fut obligé de renoncer à son commerce, resserra les liens qui m’attachaient à sa fille et à lui. 11 supporta ce malheur avec courage et résignation ; son dévouement à la Révolution n’en fut point ébranlé.
En 1789,1a France était toute monarchique. De l’ancien régime, la Révolution n’avait, pour ainsi dire, laissé debout que la royauté. Elle avait perdu ses anciens appuis. Le roi n’acceptait que de mauvaise grâce les nouvelles institutions et les détestait au fond de son âme. Elles étaient attaquées ouvertement par les nobles et les prêtres. On n’avait plus de confiance dans le roi constitutionnel. Depuis deux ans , l’opinion monarchique s’était
singulièrement affaiblie. Avec un roi, on était de fait comme en république. En fuyant clandestinement de Paris, Louis XYI porta un coup mortel à la royauté. La nouvelle arriva à Poitiers, le 24 juin, à huit heures du matin. Il y eut, au premier moment, de la surprise et de la stupeur. Bientôt les patriotes se félicitèrent d’être débarrassés du roi ; il y en eut qui crurent à la République. Le directoire du département s’empressa de convoquer toutes les autorités administratives et judiciaires. Elles renouvelèrent le serment civique, jurèren^ fidélité à la nation, à la loi, au roi, et de maintenir la constitution. Le roi se trouvait dans la formule, mais le serment était une protestation contre lui. Le lendemain il fut prêté par la garde nationale, la troupe de ligne, et toute la population. On apprit bientôt l’arrestation du roi et son retour à Paris. On se réjouit de le voir humilié et prisonnier, comme d’une grande victoire remportée sur la royauté. Le serment civique semblait maintenir la monarchie. Si l’Assemblée nalionale en avait retranché le nom du roi, on ne l’aurait pas prêté avec moins d’enthousiasme. Il ne décidait pas la question de la personne royale. Beaucoup de patriotes, et j’étais de ce nombre, ne concevaient pas comment on pouvait désormais concilier l’existence de la constitution avec un roi qui venait de se parjurer, de déserter le trône, et de publier contre la Révolution le plus sanglant manifeste. Il semblait qu’il y avait là une incompatibilité radicale que nulle puissance ne pouvait effacer.
La révision de la Constitution était très-avancée, et l’Assemblée nationale allait terminer sa laborieuse session. On procéda à l’élection des députés à l’Assemblée législative. Le département de la Vienne en nommai!
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huit. Les choix portèrent sur des fonctionnaires déjà investis de la confiance publique, patriotes modérés et constitutionnels, parmi lesquels il n’y avait pas un homme d’État ni un orateur (1). Les deux autres départements du Poitou n’étaient pas plus riches ; excepté Jard-Panvilliers et Lecointe-Puyraveau qui n’étaient pas sans quelque mérite. Les élections furent faites consciencieusement, et sans aucune brigue. Un citoyen n’aurait osé se poser ouvertement comme candidat, ni solliciter des suffrages.
Allard, élu député, laissait vacante la place de procureur de la commune de Poitiers; j'y fus nommé par mes concitoyens.
La Constitution fut publiée à Poitiers avec une grande solennité. Il y eut des réjouissances publiques. La joie fut générale et sincère. On croyait la Révolution consolidée et finie. L’Assemblée l’avait déclaré comme si cela eût été en sa puissance.
Mon père revint dans ses foyers avec une grande satisfaction. Bien qu’il eût fourni obscurément sa carrière législative, fidèle à la Révolution, il avait siégé et voté avec le parti patriote. Sans ambition, incapable d’intrigue, probe et indépendant, il n’avait pas eu la moindre pensée de profiter de sa position pour lui et sa famille. Il revenait avec une médiocre fortune, qui était loin de suffire à son existence. Retourner au barreau à son âge, après une longue interruption, c’était assez difficile. La clientèle avait disparu, de nouveaux avocats étaient en
(1) Allard, professeur de droit, procureur de la commune; Belleroche, Ingrand, Piorry, membres du directoire du département ; Martineau, Prcssac des Planches, juges ; Guillani de l’Étanche, Montaut, Desilles.
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possession des affaires. Il n’avait donc pour ressource que les emplois publics, et encore dans sa ville il ne les aurait jamais brigués. Heureusement ses concitoyens lui conservaient leur estime, et pensèrent toujours à lui. Le corps électoral ne s’assemblait pas sans Phonorer de ses suffrages ; il venait d’être nommé président de tribunal criminel. La municipalité fut chargée d’installer le tribunal. Comme procureur de la commune, je requis l’installation de mon père. Il y eut des discours prononcés dans lesquels on fit allusion à cette circonstance dans des termes honorables pour nous deux.
L’asdeur avec laquelle je me livrais à la politique ne me fit point négliger la liaison que j'avais formée en 1789 avec mademoiselle Tribert. Nous nous mariâmes à la fin de 1791. Le sentiment plus que l’intérêt présida à notre union. Elle nous a aidés puissamment à supporter les diverses vicissitudes d’une vie longuement agitée.
Dès le début de l’Assemblée législative, il fut facile de voir que la Révolution n’était pas finie, ainsi que les législateurs constituants l’avaient proclamé. Ils avaient légué à leurs successeurs une situation dont la politique extérieure augmentait les embarras. La Révolution était plus que jamais menacée par le roi, la cour, l’émigration, les prêtres, les puissances étrangères. Les défiances, les haines, avaient remplacé l'union et l’enthousiasme des premiers jours. Les patriotes étaient divisés. Les pouvoirs, les autorités étaient sans énergie, sans force.
Poitiers fut le théâtre d’une émeute d’ouvriers, soufflée par les aristocrates, et dont le prétexte était le prix du pain. Il y périt un homme. L’autorité fut obligée de déployer tous ses moyens pour contenir le peuple qui demandait la tête du maire.
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Afin de donner quelque satisfaction au peuple et d’apaiser ses ressentiments , les autorités délibérèrent d’envoyer un commissaire à Paris, pour exposer à l’Assemblée législative les besoins des ouvriers et lui demander quelques secours. Je fus chargé de cette mission ; je comparus à la barre, et je fus assez heureux pour obtenir et rapporter une cinquantaine de mille francs. Pendant les quelques jours que je restai à Paris, j’en vis assez pour me convaincre que la Révolution était loin d’être terminée, et qu’une grande commotion était inévitable. A Poitiers , en général , les autorités la redoutaient plus qu’elles ne la désiraient. Influencées par la majorité des députés de notre département qui étaient du parti Feuillant, elles voulaient le maintien de la Constitution, ni plus , ni moins. Un autre esprit animait la Société populaire ; excitée par les députés Piorry et Ingrand, elle marchait sur les traces de celle des Jacobins de Paris, dont ils étaient membres. Là s’entretenait le feu révolutionnaire. Ces Sociétés étaient une grande puissance.
Toute ma famille était patriote, et contribuait, autant qu’il était en elle, à la défense de la Révolution. A la formation du premier bataillon de volontaires, les employés du district de Poitiers , parmi lesquels j’avais un frère , avaient arrêté que l’un d’eux partirait pour les frontières. Ils allaient tirer au sort; la plupart étaient pères de famille. Mon frère ne voulut point le permettre, et se dévoua pour ses camarades; il l’annonça à la Société populaire par une lettre brûlante de patriotisme, et partit le 13 mai
La journée du 20 Juin où la demeure du Roi fut envahie et sa personne exposée à de graves outrages, fit dans dans le premier moment une impression pénible. Le Di-
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recto ire du département, en publiant la proclamation royale, exprima son indignation. Les autorités subalternes gardèrent le silence. La réflexion vint, et ne fut pas favorable au Roi. On récapitulait ses torts, et on leur attribuait l’exaspération du peuple de Paris. L’avilissement impuni de la royauté lui enlevait toute confiance et fut regardé comme l’avant-coureur de sa ruine.
La garde nationale se proposait d’envoyer des députés à Paris pour la fédération du 14 juillet, le ministre de l’intérieur écrivit au Directoire de département pour en empêcher. On ne crut pas devoir passer outre. Les gardes nationales du district de Poitiers se réunirent dans cette ville et y célébrèrent leur fédération (31 juillet).
La municipalité proclama le décret qui déclarait la patrie en danger et prit des mesures pour activer les enrôlements (5 août); dans quelques jours, plus de 200 hommes vinrent s’inscrire ; 50 s’engagèrent à se charger chacun d’un enfant de volontaire. Plus de 100 souscrivirent pour des contributions en argent. Le second bataillon de la Vienne fut bientôt formé et en marche.
Lorsqu’un courrier apporta la nouvelle de la bataille du 10 août, personne n’en fut surpris. Elle était décisive; on n’hésita pas. Le décret qui suspendait le Roi et convoquait une Convention nationale fut proclamé solennellement. L’adhésion fut instantanée, générale; le nouveau serment fut prêté avec enthousiasme. Les royalistes en petit nombre se turent et se renfermèrent chez eux. Cette révolution ne fut suivie , dans le département , d’aucune violence, d’aucune persécution.
Par son décret pour la convocation d’une Convention nationale, l’Assemblée législative s’était tenue dans une extrême circonspection. Elle suspendait le Roi de ses fonc-
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tions et annonçait la nomination d’un gouverneur du prince royal. Ces dispositions, la dernière surtout, semblaient indiquer que l’Assemblée inclinait pour le maintien de la royauté. Sous se rapport, elle était en arrière de l’opinion qui avait préparé le 10 Août, et qui, depuis le triomphe du peuple dans cette grande journée, faisait explosion de toutes parts. Les esprits ardents et révolutionnaires appelaient de leurs vœux la République ; les esprits les plus modérés ne voyaient pas comment on pouvait conserver la monarchie. Rétablir Louis XVI? personne n’osait y penser. Le prince royal? un enfant, une régence pour gouvernerner dans les tempêtes de la Révolution et de la guerre! sur le trône le fds d’un Roi détrôné! le rejeton d’une dynastie qui, à la tête de l’émigration , et à la suite de l’étranger, combattait contre la patrie! La branche d’Orléans? son chef était décrié. Il avait hautement abdiqué dans plusieurs circonstances, pour lui et sa famille, les droits éventuels attachés à sa naissance, et déclaré qu'ils n'ambitionnaient d’autre litre que celui de citoyens. Enfin la race des Bourbons avait fait son temps, elle était usée; la Révolution l’avait dépouillée, ainsi que la royauté, du reste de prestige sous lequel se cachait leur décrépitude.
Quant à la personne royale, à Louis XVI, il n’y avait qu'une seule voix, qu’un seul cri. On l'accusait de trahison , d’attentat aux libertés de la nation , à son indépendance; on demandait vengeance, son jugement, sa punition. C’est ce qu'attestent tous les documents publics du temps. Les partisans de Louis XVI, s'il en avait, gardaient le plus profond silence.
C’est dans cette situation que, le 26 août, se réunirent les assemblées primaires pour nommer les électeurs;
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sept jours après , l'assemblée électorale de la Vienne ouvrit ses séances à Châtellerault et nomma les députés à la Convention nationale. Je m’y rendis comme électeur. Il n’y eut pas plus de brigue ni de cabale que pour l’élection des députés à l’Assemblée législative. Chacun était venu sans avoir subi de sollicitations, sans engagement, avec pleine liberté d’opinion et de conscience. On demandait aux hommes les plus connus , et en qui on avait confiance : Qui nommerons-nous ? Mais personne ne répondait et n’aurait osé répondre : Moi. S’il y avait des ambitieux, la pudeur les empêchait de se nommer. Solliciter soi-même les suffrages, c’était le moyen d’être repoussé. Telles étaient alors la pureté et la délicatesse des mœurs politiques. Naturellement l’attention des électeurs se porta d’abord sur les députés à l’Assemblée législative. Ils en nommèrent trois : Ingrand, Piorry et Martineau, les plus patriotes. On ne jugea pas que les autres fussent à la hauteur des circonstances. Les suffrages se portèrent ensuite sur trois ex-constituants, patriotes éprouvés, Dutrou-Bornier, Bion et Creuzé-Lalouclie , enfin sur Creuzé (Pascal), maire de Poitiers, et sur moi. Je fus d’autant plus surpris et flatté de celte honorable distinction, que loin d'y prétendre, je n’y avais pas du tout pensé. Malgré la fermeté de mon caractère, et mon dévouement à la cause nationale, je me trouvais bien audessous de cette haute mission. Je n’avais que 27 ans ; je ne sentais que trop combien mon instruction' était incomplète; je regrettais d’être lancé si tôtdans une carrière que je n’avais pas la conscience de pouvoir parcourir de manière à servir utilement ma patrie et à lui faire honneur.
Les assemblées électorales s’étant réunies dans toute la
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France, le 2 septembre, on a dit cpie les députés de la Convention furent nommés sous l’empire d’une terreur causée par les massacres qui commencèrent à Paris ce jour-là. Je crois qu'à très-peu d'exceptions près, Paris, par exemple, cet événement déplorable n’eut aucune influence sur les élections. J’ose en répondre pour mon département. Lorsque la nouvelle arriva, les opérations étaient finies, ou très-avancées. Elles l’étaient dans l'est, l’ouest et le nord du royaume. Ce fut l’horreur et non la terreur que les massacres répandirent dans la généralité des départements ; ils n'y furent pas imités, malgré les provocations qui partirent de Paris.
Ingrand, membre du Comité de sûreté générale, écrivait le 3 septembre à la Société populaire de Poitiers : « On a découvert une conspiration nouvelle dont l’objet était de faire sortir des prisons tous les brigands qui auraient pillé Paris, tandis que la plus grande force en serait sortie pour aller à l’ennemi. Dans cette situation, on a cru, que pour assurer la tranquillité de la ville, il fallait faire sortir des prisons tous ceux qui n’étaient point détenus pour cause de vol, assassinat, ou conspiration contre l’État, et que les autres devaient être mis à mort sur le champ. En conséquence on s’est porté sur toutes les prisons et maisons d’arrêt, et tous ceux qui ont été reconnus être des voleurs, assassins, fabricateurs de faux assignats et conspirateurs, ont été exécutés par le peuple, à la porte des prisons ; les autres ont été mis en liberté. »
Piorry écrivit le 6 à un de ses amis ; « On a massacré depuis sept ou huit jours tous les bandits, scélérats et contre-révolutionnaires qui étaient enfermés dans les prisons de Paris. Le nombre s’élève à 7 ou 8.000 hommes.