‹ Biographie-bibliographie du BriançonnaisChapitre 16 sur 36 · CANTON DE BRIANÇON · texte numérisé non relu

CANTON DE BRIANÇON

▲LBERT (François).

A côté du nom de François Albert, il n'est point utile, pour lui créer une célébrité factice, de faire figurer une généalogie plus ou moins maladroitement soudée à celle d'anciennes familles homonymes plus en renom dans le Briançonnais, au Queyras, soit à Guillestre. Il n'y a pas lieu à rattacher à ce nom le souvenir de quelque fait historique considérable^ non plus que celui de traits éclatants de civisme ou d'œuvre d'esprit supérieur; mais si, avoir pris part de façon honorable, dans des fonctions diverses et dans des temps difficiles, durant le cours et d'un bout à Tautre d'une longue existence , à la vie sociale , municipale et

J'eiprime ici ma gratitude à mes compatriotes et amis qui ont bien ▼oulu me donner d'utiles indications et renseignements : MM. le Docteur Chabrand, Gaston Gendron, chef d*escadron de cavalerie, Paul Guillaume, Paul Guillemin, Edmond Maignien et Victor Vincent.

politique de sa ville natale; avoir rempli avec zèle, avec droiture, avec intelligence, les charges diverses auxquelles peuvent appeler soit la confiance des pouvoirs publics, soit le libre suffrage de ses concitoyens, charges les premières en importance et en responsabilité dans le pays, donnent le droit, dans une chronique Briançonnaise, de figurer au catalogue des Briançonnais dignes de mémoire, j'estime que François Albert, mon grand-père paternel, y a conquis sa modeste place, et que ce serait un scrupule puéril de la part de son petit-fils de la lui dénier.

François Albert est né à Briançon le 12 novembre 1742; son père, Etienne Albert, qui était négociant à Briançon, venu de la Bâtie-des-Yignaulx, mourut dans la force de rage, à Grenoble, revenant de Lyon, en voyage d*afTaires. Son fils François dut, en association avec sa mère, continuer le commerce. Une large aisance étant acquise à la famille, François Albert, qui déjà avait été mêlé à la vie publique, ayant été l*' échevin de Briançon en 1783, songea, quoique d'âge déjà mûr et père d'une nombreuse famille, à donner carrière à une très avouable ambition qui visait Texercice d'une profession libérale. Ayant fait de bonnes études au collège des Jésuites à Embrun, il prit ses degrés universitaires à la Faculté de droit d'Orange, où la résidence durant le cours des études n'était pas de rigueur.

Le diplôme de licencié en droit obtenu, François Albert acquit de Bonaventure de Pons la charge d'avocat du roy près le baillage de Briançon. Il fut reçu à la prestation de serment devant le parlement de Grenoble le 14 novembre 1787, et il prit immédiatement possession de son siège.

Au mois d'octobre 1788, François Albert fut député par les ofliciers du baillage auprès du Parlement pour le féliciter sur son retour. Le discours du magistrat briançonnais, correct et littéraire de forme, mais quelque peu emphatique comme ceux prononcés à cette occasionicst reproduit dans l'imprimé : Récit des fêtes données au retour du Parlement^ p. 26.

La charge d'avocat du roy disparut à la Révolution avec le baillage. Dans la nouvelle organisation judiciaire^ dont

le principe fondamental était l'élection , Albert trouva sa place. Il fut élu le 11 mars 1791 par l'assemblée générale des électeurs départementaux, accusateur public près le Tribunal criminel du département. Cette élection était, ce semble, pour Télu, un certificat d'intégrité, de civisme et de capacité.

Le 29 pluviôse an vi, Albert est président de Tadministration municipale du canton de Briançon. Il est nommé peu après commissaire du Gouvernement près le Tribunal et successivement, en 1804, procureur impérial, fonctions qu'il exerça jusqu'en 1816.

En 1811 et 1812, Albert fut appelé à la présidence de rassemblée du corps électoral du Briançonnais, honneur très envié. (Aimé Ghampollion, Chroniques dauphinoises).

François Albert eut toujours le souci de l'instruction publique et de l'assistance charitable. Il fit partie de toutes les commissions dont la sollicitude avait pour objet la surveillance et le développement des institutions de bienfaisance et d'instruction publique. Il avait l'amour des livres. II composa, chose rare et peut-être unique à Briançon, une bibliothèque nombreuse et choisie où la philosophie, l'histoire, la littérature et les voyages étaient largement représentés. J'ai pu, dans le don de livres que j'ai fait à la ville de Briançon comme premiers éléments d'une bibliothèque publique, faire figurer quelques ex-libris de mon aïeul François Albert. Il est décédé le 12 novembre 1820.

ALUEY Frédéric.

Alliey (Gamille-Théodore-Frédéric) est né à Briançon le 9 février 1799 ; il suivit tout jeune en Westphalie son frère ainé^ Pierre Alliey, qui était inspecteur général des postes des Etats du roi Jérôme. A la retraite de Russie, Pierre Alliey et ses nombreux frères et beaux-frères qu'il avait placés dans les postes, rentrèrent ensemble en France avec de la fortune. Frédéric, le plus jeune alors, âgé de 14 ans, avait sans doute eu sa part.

Il suivit plus tard les cours de droit de la faculté de Paris, obtint le diplôme de licencié et il entra dans la magis-

trature. II occupa durant de longues années un siège de juge dans les tribunaux de TArdèche, à Tournon et à Privas, notamment. C'était un médiocre magistrat. Mais ce fut un technologiste bibliographe, plein d'ardeur, de patience et d'habileté. Tous les instants quïl pouvait dérober à ses fonctions^ il les employait à la recherche de tous les livres et documents concernant le jeu des échecs, le jeu de dames, le jeu de tric-trac.

Il vivait chichement, mais il ne recula ni devant les dépenses d'argent, ni devant les difficultés de voyage lointains pour se procurer les objets de ses convoitises passionnées. Il composa ainsi une collection des plus curieuses et probablement unique au monde de livres publiés, de découpures de journaux et de documents manuscrits sur les échecs, le tric-trac, le jeu de dames.

Il ne reculait pas devant la dépense d'une traduction dont il s'attribuait sans scrupule la paternité, devant les diliicultés de correspondance en langues étrangères^ devant l'emploi de tout un attirail de diplomatie, de ruses, d'implorations pathétiques , d'invocations de l'intérêt de la science, etc. Il montra, par le succès, la puissance que donne à l'homme de l'intelligence la plus ordinaire la poursuite, sans diversion, sans temps d'arrêt dans les recherches, sans vacillation de volonté, d'un but unique.

Il est mort le 13 juin 1856 laissant une fortune assez rondelette à son neveu, M. Gustave Roux. Il a légué à la ville de Briançon une maison pour l'établissement d'une salle d'asile et une somme d'argent pour la fondation à l'hospice civil d'un lit pour un vieillard infirme.

« A la charge par l'hospice, dit le testament, de faire « placer deux écriteaux ou plaques ostensibles, aussi dans a cette intention, l'une dans la salle portant : Salle d'asile « fondée à ses frais à perpétuité par Frédéric Alliey, ma- « gistrat de cette ville, et l'autre au-dessus du lit portant : « A été créé à perpétuité par Frédéric Alliey, magistrat de c cette ville. »

Libéralité posthume saupoudrée de survivante vanité.

A la ville de Grenoble, il a légué son immense collection

de livres, de brochures, de notes documentées et de travaux manuscrits sur les jeux.

Bibliographie complète, analytique, raisonnée sur le Jeu de Trie-Trac, par Alliey (Camille-Théodore- Frédéric), de Briançon, département des Hautes-Alpes, Magistrat. Commerce, 1850.

Poèmes sur le Jeu des échecs. — 1° Latin de Tévêque d'Albe, Vida, de Crémone; 2<' Polonais, de Jean Kochanowski; 3"" Anglais, de sir William Jones; A^ Allemand, du recteur Fischer. Traduits en français par Frédéric Alliey, magistrat; Paris, 1851.

1984. — « Trois petites pièces de vers fort anciens sur le Jeu des échecs », traduites du latin en français par Frédéric Alliey. Mss.

1992. ~ « Du jeu des échecs, traité suivant une méthode légale par Thomas Actius Forosemproniensis. A Pisaure, chez Jérôme Concorde, 1583. Traduction libre du latin en français, c*est-à-dire réduite expressément à ce qui concerne seulement le jeu des échecs, par Alliey (Gamille- Théodore-Frédéric), avocat à Briançon, département des Hautes-Alpes, 1822. Mss. Bibliot. publique, Grenoble.

▲LPHAND.

Le village des Vigneaux en Vallouise a été le berceau de la famille Alphand, dont le nom a «icquis, de nos jours, de la célébrité, par le génie architectural d'Adolphe Alphand, le directeur des travaux, le transformateur de Paris, Témule avec plus large portée et sur champ d'action plus vaste, des Lenôtre, des la Quintinie.

Adolphe Alphand a pu compter dans ses ancêtres des hommes d'une haute valeur intellectuelle. Trois d'entre eux, son bisaïeul, son grand-père, son père appartiennent, à ce titre^ à la biographie du Briançonnais.

Jean ALPHAND Z«^

Jean Alphand, né en 1683, aux Vigneaux-de-Vallouise, décédé le 16 juin 1775, quitta, en 1702, la maison paternelle où se faisait un humble petit commerce d'épicerie, concurremment avec la culture des quelques champs de la famille. Il vint chercher fortune à Briançon. C'était un jeune homme d'intelligence supérieure , d'une merveilleuse aptitude pour les aflaires. Il entra comme clerc, comme saute-rutsseau, dans l'étude de M« Ollagnier, procureur à Briançon. Il ne tarda pas à mettre en lumière ses remarquables facultés, à imposer à tous la confiance en ses talents et à s'assurer, comme légiste, un ascendant professionnel qu'il conserva jusqu'au bout d'une très longue existence.

Il épousa en 1710, le 27 novembre, Catherine Ollagnier, la fifle de M* Ollagnier, procureur^ en eut un grand nombre d'enfants et acquit en 1715 le droit de oombourgeoisie à Briançon. Disons tout de suite que, devenu procureur en 1716, près le baillage, bientôt en possession de la plus nombreuse et de la plus importante clientèle, il fut, à plusieurs reprises^ le premier magistrat municipal de la ville, qu'il y envahit toutes les situations lucratives, tous les titres honorifiques, et que, malgré la charge d'une nombreuse famille, il acquit la fortune la plus considérable du Briançonnais. Ses fils et ses gendres occupèrent presque tous, soit dans la magistrature, soit dans les charges de judicature, des positions enviées. Jean Alphand, 2<' du nom, devint vibailly du Briançonnais; Antoine était procureur au Châtelet de Paris ; Joseph, procureur au Parlement de Grenoble ; François, avocat et procureur au baillage de Briançon. Ses gendres, Telmon et Didier, étaient procureurs au même baillage.

L'acquisition de la charge de vibailly par Jean Alphand II procura à la famille Alphand une prépondérance sans limites^ dans la distribution des litiges entre les avocats et les procureurs du baillage. Vainement Alphand père et François Alphand, procureurs, s'étaient soumis à se démettre de leur charge de procureur, condition exigée

par le garde des sceaux pour la nomination du vibailly ; cette promesse fut éludée et la famille, sous la direction de son chef, forte de Tinfluence exercée à son profit par le nouveau vibailly, tenta de plus belle Taccaparement de toutes les affaires litigieuses du baillage. Les procureurs étrangers à la famille recoururent au Parlement pour faire cesser un état de choses qui leur semblait inique et ruineux. Le procès qui s'ensuivit dura longtemps, hérissé de fins de non recevoir, d'enquêtes et d'incidents sans nombre. La famille Alphand défendit son monopole avec acharnement, sinon toujours avec succès. Les mémoires impri^ mes des litigants furent nombreux et pleins d'acrimonie. La lutte à Briançon fut souvent orageuse. Le plus jeune mem* bre de la famille, Alphand (Etienne), V Achille de la famille, doué d'une vigueur peu commune, terrorisait les parties adverses de sa famille par ses menaces et ses violences. En dernier résultat^ les procureurs obtinrent certains redresssements des agissements du vibailly et des siens.

Quoi qu'il en soit, Jean Alphand 1''% homme d^un esprit supérieur, d'une finesse de montagnard sans égale, sut, malgré son âpreté au gain bien connue, gardant jusqu'à un âge très avancé ses belles facultés, conserver l'autorité de sa science de jurisconsulte. On le trouve comme conseil dans toutes les affaires litigieuses ou autres du Briançonnais, durant presque tout le cours du xviip siècle. Il était consulté, malgré la séparation opérée par le traité d'Utrech (1713) par les habitants des vallées depuis lors devenues piémontaises.

Jean ALPHAND U.

Jean Alphand, fils aîné du précédent, est né à Briançon le 16 octobre 1711. Sous la direction de son père, juriste consommé, il apprit le droit et la pratique des affaires. Il continua et termina ses études à l'Université de Valence et y obtint sa licence en droit. Il revint se fixer à Briançon où, sous la tutelle etTinfluence de son père, et par son propre mérite, il ne tarda pas à conquérir une clientèle assez nombreuse. Il acquit une charge de procureur au baillage

et il exerça, suivant l'usage suivi en cette judicature, les doubles fonctions d'avocat et de procureur.

En exécution d'un pacte de famille^ dont nous avons dit ci-dessus les conditions et les errements d'exécution, il acquit rodice de conseiller du roy, vibailly du Briançonnais, charge depuis longtemps vacante à la suite de la résignation forcée du sieur Gardon de Péricaud, accusé et convaincu de malversation. Jean Alphand fut investi de ces fonctions par lettres de provision datées de Versailles du 9 novembre 1748. Nous avons dit^ en traçant la biographie de son père, ce que fut le vibailly vis-à-vis du personnel des hommes d'aflaires du baillage et quelle situation fausse lui fut faite par les ambitieuses menées des membres de sa famille, dont il partageait d'ailleurs les vues et secondait les irréguliers agissements. Sans entrer dans plus de détails, il faut dire cependant que les chefs du Parlement eurent à blâmer et à redresser à plusieurs reprises les procédés du vibailly, soit vis-à-vis des procureurs, soit envers les justiciables. Une lettre du 9 juin 1750, de M. d*Audiffred, lieutenant du roi à Briançon, homme d'un haut mérite et dont Voltaire fait l'éloge dans son histoire de Louis XV, lettre publiée par les procureurs du baillage, dans leur mémoire, contient une appréciation sévère de la conduite du vibailly.

Le vibailly Alphand, en dehors des questions d'intérêt qui pouvaient le toucher et l'égarer, était un jurisconsulte instruit et éclairé. M. André Latour, qui a été président du tribunal de Briançon et qui est décédé président de celui de Grenoble, m'a affirmé à plusieurs reprises que le vibailly Alphand avait laissé un important recueil manuscrit de dissertations et thèses juridiques, œuvre qui témoignait de l'instruction solide et du sens droit de l'auteur. Je n'ai pu retrouver ces documents au greffe du tribunal de Briançon, malgré l'aimable empressement de M. Dumont, greffier, à me seconder dans mes investigations.

Le vibailly Alphand se maria dans un âge relativement avancé, avec la demoiselle Antoinette de Pons, le 23 octobre 1775, quatre mois après la mort de son père. Il avait

64 ans. Il appartenait à une race d'athlètes dans laquelle la vigueur et la longévité demeuraient de conserve. De cette union, il eut deux dis : Antoine, qui fut conducteur des ponts et chaussées, et Charles Alphand, qui a été colonel d'artillerie, tous les deux hommes de forte et belle constitution.

Le vibailly Alphand est décédé à Briançon, le 20 mars

lie colonel AIiPHAND.

S'il y a quelque vérité dans tout ce qui se dit, s'écrit et se publie à ce jour sur Vataviume, il faut reconnaître que cette transmission héréditaire, étudiée par la science, se manifesta quant à la constitution physique dans la descendance du vibailly Alphand; mais il n'en fut point ainsi pour le caractère et les tendances morales. Si les Alphand de la Yallouise et ceux de Briançon avaient été, jusque-là, avides de fortune et portés au gain avec excès, le colonel Charles Alphand et son fils Adolphe, l'inspecteur général des ponts, furent des modèles de droiture, de désintéressement et de bonté.

Né à Briançon, le 12 septembre 1778, François-Charles- Marie Alphand entra à TEcole pol>i;echnique en novembre 1797. Le 16 mai 1800, il était lieutenant d'artillerie à Strasbourg. Sa carrière militaire, au cours de laquelle il manifesta sa bravoure sur les champs de bataille, et sa large et solide instruction dans les manufactures d'armes, dans la direction des arsenaux de Tartillerie, notamment à Toulon et à Lyon, à Maubeuge, à Soissons, lui firent parmi ses frères d'armes une brillante réputation, se termina le 8 septembre 1834, jour où il fut admis à la retraite comme colonnel d'artillerie. Il avait servi dans les armées d'Italie, de Hollande, des côtes de l'Océan, dans la grande armée, dans celle d'Espagne. Il était officier de la Légion d'honneur et chevalier de Saint-Louis.

Le colonel Alphand était doué de qualités maîtresses : belle intelligence, grand cœur, tout pétri d'honneur et de loyauté, bravoure, mâle fierté. Il eût conquis à coup sûr le

plus haut grade dans Tarmée (parmi les maréchaux, point de plus braves, plusieurs moins intelligents), sans le souci extrême, le soin chatouilleux de sa dignité, sans sa pas-^ sion d'indépendance et son républicanisme inébranlable et bien connu. Ce furent des obstacles à son avancement; il ne fit rien pour les écarter.

A sa retraite, il se fixa à Gières, à deux pas de Grenoble, sur la route d'Uriage. Là, il se fit adorer par sa bonté, sa charité sans bornes, par Tappui donné à toutes les causes justes. Accessible à tous, inspirant l'estime à tous ceux qui rapprochaient^ le colonel fut considéré à Grenoble comme un type de bonté, de mâle franchise, d'ardente philanthropie, de sincère et large libéralisme.

A la pratique journalière de vertus si rares, le colonel joignait une correspondance active avec ses amis les savants, les Gay-Lussac, les François Arago, etc. Il prit part aussi, dans les rangs des républicains dauphinois, de 1834 à 1852, à toutes les luttes politiques.

Des liens de famille lointains quant à Torigine, mais non mis en oubli et Tamitié qui avait uni dans leur jeunesse le colonel Alphand et mon oncle Auguste Albert, mort juge de paix à Briançon, m'avaient valu un accueil aimable dans rhospitahère maison de Gières. Bientôt se fonda, entre le vieillard plein de feu, plein de foi au progrès, de juvénile ardeur, malgré les ans, et Thumble étudiant Briançonnais, une amitié vive et profonde dont, durant de belles années, j'ai savouré le charme et dont le souvenir, en traçant ces lignes, remue le cœur de celui qui est à son tour un vieillard.

Le colonel Alphaad est mort le 8 septembre 1854.

L'abbé Gérin, homme d'esprit élevé, de caractère ferme et indépendant, évéque nommé d'Agen et que Pie IX, par les intrigues d'un prélat perdu de mœurs, ne voulut pas consacrer, Tabbé Gérin, qui avait été curé à Gières, professait pour le colonel Alphand une admiration sans bornes. Le souvenir de ce grand homme de bien fut souvent le sujet de nos conversations.

ARDOUYNy Avocat, ARDOUYN, Médecin.

Fornier {Histoire des Alpes-Maritimes, p. 43-515), mentionne deux Briançonnais du nom d'Ardouyn vivant, vers le milieu du xvi* siècle, Tun avocat, l'autre médecin.

Du premier il parle ainsi :

« Melchior qui ne m'estoit cognu par les archives de « Boseaudon et du Chapitre d'Embrun que par la capitale « de son nom. M., m'a esté finalement manifesté par la « curieuse intelligence de Monsieur Ardouyn, docteur es « droicts et advocat fameux pour son esprit grandement « universel, dans le baillage du Briançonnez.

« Oultre plusieurs autres obligations que je luy ay, j'ay c recouvré par luy cet extrait des remonstrances faictes par « le procureur général de la cour du parlement de Paris, le « Sieur de la Guesle, contre le livre du Cardinal Bellarmin, « touchant la puissance du pape, imprimé à Rome, par « Barthélémy Zaneti, Tan 1610. »

Et page 514 :

I J'ai Tobligalion de ces mémoires qui concernent « Oronce Fine par la Communication que m'en a fait M. « Ardouyn, 'docteur, advocat, fort signalé et des mieux « versez dans le balliage de Briançon, balliagequi se peut « glorifier d'avoir eu d'aussi remarquables personnages « que guères (sic) autres villes du royaume. »

Quant au médecin, il en est question quelques lignes plus bas en ces termes :

« L'année 1535 avait encore dedans Briançon deux c remarquables hommes en médecine par l'attestation de « leurs écrits : l'un Poncet et l'autre Ardouyn. . . le second « était de Névaches, du diocèse d'Ambrun. »

II y a à se défier peut-être des qualificatifs pompeux à l'usage des anciens historiens des Hautes-Alpes. Le curé Albert, par exemple, parlant de la communauté de Cervières, signale ce petit pays comme étant une pépinière de grands hommes : « Il faut convenir, dit-il, que Cervières a t produit et produit encore tous les jours de grands /lom-

« mes d'un vaste génie qui assurément ne sont point sim- « pies. » N'est-ce pas adorable de candeur et de simplicité? Y a-t-il irrévérence en vérité envers la mémoire de nos bons chroniqueurs à n'accepter leur appréciation en biographie que sous bénéfices d'inventaire ?

AUREL (Jean).

Guy-Allard, dans la bibliothèque du Dauphiné, mentionne Aurel dans les termes suivants :

a Aurel (Jean) du Briançonnais a composé un poème « latin sur la facture de Tor. »

Il n'indique, comme on le voit, ni le temps où vivait Fauteur ni la date du livre.

a Bien certainement, dit Adolphe Rochas (Biographie du Dauphiné) Guy-AUard a voulu parler de Jean Aurel Augurello né à Rimini vers 1454 qui a écrit un poème latin Chrisopeia, traduit en français sous ce titre : de la Facture de Vor. (Lyon, 1548, in-16.) »

Jules Janin, dans un opuscule intitulé la Bataille de la vie, publié dans les œuvres inédites de Charles Reynaud (1854) range le livre d'Aurel (sans enquôte préalable sur la nationalité de l'auteur), parmi les productions de Tesprit Dauphinois, « le poème d' Aurel, la Louange de Tor (il estropie le titre donné par Guy-Allard). Il ajoute avec humour : « Un poème, cet or !! on a oublié les paroles, mais on se souvient de l'air sur lequel on le chantait. »

Jules Janin ne fait pas, on le voit, autorité^ quant au livre et à l'auteur, mais sa perfide allusion aux penchants des Dauphinois, n'est point, peut-être, sans portée.

Il y a, du reste, peu d'habitants des montagnes (du Jura par exemple) qui soient en droit de crier haro 1

Colomb de Batines, biographe prudent et avisé, n'avait pas inscrit le nom d'Aurel dans son Catalogue des Dauphinois, dignes de mémoire (1840), omission qui avait pu donner l'éveil à Adolphe Rochas.

AURUZ ou AURUGE.

La famille Auruz ou Auruce appartenait au Briançonnais

et était originaire de Cézanne (en Piémont). (Indication formelle d'un hommage prêté à Guignes, Dauphin, le l*"^ juillet 1332 : Guigues Aurace de Cézanne). (Inv. de la Cour des Comptes). Chorier est dans l'erreur en assignant, pour berceau, à cette famille, le Valbonnais. C'est au xiii» siècle que les Auruce occupèrent, dans le Dauphîné, une considérable position. Othbert Auruce fut élevé par le choix du Dauphin Guigues X, dit Guigues-Ândré, à la dignité de maréchal (commandant en chef de àon armée) ; les historiens Dauphinois, assignent à ce grade, l'importance et les attributions de nos anciens connétables. Othbert Auruce fut le général, le conseiller^ Tami de Guigues-André, qui lui donna dans son testament, de 1236^ la marque de la plus haute faveur et delà plus flatteuse confîance en le nommant son exécuteur testamentaire, en soumettant la Dauphine, en cas de viduité, à associer Othbert Auruce comme conseiller, à la tutelle du jeune Dauphin, son fils (1). Dans tous les actes importants de cette époque, Othbert Auruce, Marescalus, figure comme témoin.

Un jour, en 1227 ou 1228, le maréchal Auruce devint le prisonnier de Thomas I, Comte de Savoie. Les guerres étaient fréquentes entre les Dauphins et les Comtes de Savoie, leurs états étant fortement enchevêtrés et chacun d'eux pouvant, par les projections territoriales de ses fiefs, pénétrer presque jusqu'au cœur des états de son rival. Les historiens Chorier, Guichenon, Valbonnays, L'art de vérifier les dates, ne mentionnent aucune guerre dirigée ou soutenue par le Dauphin Guigues-André, contre les Comtes de Savoie, mais ils relatent, en deux mots, le fait d'une alliance de Guigues André avec Turin, Pignerol, Testona et la confédération Lombarde contre le Comte de Savoie, le Marquis de Montferrat, celui de Saluées, ceux d'Asti et ceux de Chieri. Ces derniers, les Astesans et leurs alliés

(1) Item voluit et prmcipit ut dicta comitiasa. (Béatrice la Dauphine) tulelam administret Cum consilio Oberti Auritii fidelia aui m&reae&lii. (ValbonnaySf II. p. 49 et 60).

de Ghieri poussèrent la guerre avec vigueur et célérité et détruisirent Testona de fond en comble. Sur remplacement de Testona fut bâtie presque contemporainement àce fait, la ville de Montcallier (1). G*est sans doute au cours de cette expédition rapide que le maréchal Othbert Âuruce fut fait prisonnier. Sa captivité n'est pas antérieure à 1227, car il est témoin à un acte de libertés accordées en juillet 1226, aux habitants de St-Laurent-du-Lac (Bourg-d'Oisans) par le Dauphin. « Et Omnia Supradicta, dit le Dauphin, tsictis Sacrosanctis evangeliiSy promisimus fîrmiter observare : Idem juravaverunt Auruz marescalluSj Villermus de Balma, etc. »

C'est dans le Ghartarium Ulciensis ecclesiae, que nous prouvons des détails assez précis sur la captivité d'Othbert Auruce, sur le paiement de sa rançon et sa mise en liberté.

Le maréchal n'était certes point en disgrâce auprès de son souverain, et cependant le Dauphin ne fut pas en situation de payer sa rançon aux comtes de Savoie, Thomas I*' ou à son fils aine Aimon. Les princes savoyards étaient exigeants. Le montant de la rançon était d'un chifTre élevé, exorbitant peut-être.

On s'adressa aux moines d'Oulx, grands écumeurs d'argent autant qu'accapareurs de possessions territoriales, dccimateurs dans une multitude <ic communautés en Dauphiné, en Piémont et autres lieux. Ils avaient été libéralem(y>t rentes par les comtes d'Albon à partir de Guignes le Vieux (Sencx) et de son fils Guignes le Gras (pinguis), par les comtes de Savoie, par ceux de Saluées^ de Suze, etc.,

(1) Quindi (nel 1228) Torino, Pinerolo « Testona tenere le parti delta confederazione Lombardo e per prcmurnirsi contro gli impériati stringere Atleanza Con Andréa ^ delfino Vienneae ; contro questi stare il conte di Savoia, i Marcheai di Monteferrato e di Salltizzo, gli aatigiani edi Chiereai, Prima a sperimentare gli effeti di queata tega fu teatona che gli aatigiani e Chiereai prenero e dialruasero dalle fondamenla (aujourd'hui Montcalière). [Storia delta Dinastia de Savoia, p. 85).

par les seigneurs possesseurs de fiefs aussi bien que par les regas des deux versants des A]pes. Les familles seigneuriales d'OuIx, de Bardonnëche^ de Cézanne avaient fait au monastère de grandes libéralités en terres, bois, pâturages, redevances ; la famille Auruce^ était de temps immémorial. Tune des plus considérables de ces pays. £n 1053, un Auruce fut l'un des témoins de la donation faite au monastère par Guigues le Vieux, si toutefois la charte qui la mentionne est authentique.

Les Auruce avaient sans doute suivi, à Tégard de la grande Abbaye, l'entraînement général. C'était là, dans l'esprit du temps, un acte de rédemption pour les âmes pécheresses, opinion soigneusement entretenue par les bénéficiaires de ces actes d'abandon des biens terrestres. « Pro redemplione animae mese, ut deus demittat nobis peccala nostra et ut canonici deum pro me deprecentar die ac nocte », telle était, en général, la formule adoptée. Contrition le plus souvent tardive pour les écarts et les dérèglements de la vie humaine i expression d'espoir pour la vie future! C'était le ciel ouvert par la prière d'intercesseurs, en échange des biens plus tangibles, plus certains, transmis par le pécheur plus timoré que repentant. Il faut noter cependant que dans ces consciences troublées, il y avait à ce moment un irrécusable témoignage de la prédominance du droit sur la force.

Les chanoines d'Oulx, mis en demeure de secourir le captif, consentirent par politique ou par sincère dévouement, à cautionner l'engagement d'Othbert Auruce pour le paiement de sa rançon. Ils se firent donner cependant, par acte formel, par le maréchal, toutes les garanties, tous les gages au pouvoir du prisonnier, non seulement pour le remboursement éventuel de la rançon, mais aussi pour les frais de la négociation. (Chartes 120-121, p. 113-114 du Chartarium,)

Il est à croire, quoique le cartulaire ne le dise pas expressément, qu'Othbert ne put payer et que l'abbaye d'Oulx fut obligée de procurer réalisation à son cautionnement. Le captif recouvra la liberté.

M. Louis des Ambrois, dans sa notice sur Bardonnëche (appendice) attribue, de ce fait, ufi beau rôle de dévouement à Tabbaye et, fort à la légère, fait peser sur la mémoire du maréchal Âuruce une accusation de déloyauté.

« En 1228, dit-il (les chanoines d'Oulx) purent, par un « acte de patriotisme éclairé, se rendre garants pour la « rançon du maréchal Auruce, alors prisonnier du comte « de Savoie, et débourser ensuite cette somme considérable « que le maréchal, devenu libre , ne se soucia pas de « payer. »

M. des Ambrois a pris sous son bonnet cette assurance de Tinsouci du débiteur. Sans doute, le maréchal ne put s'acquitter sans délai. Mais Testime du Dauphin, la considéra* tion générale qui l'entourait, devaient le mettre à Tabri de tout soupçon ou reproche de duplicité. Le cartulaire d'Oulx ne contient, au reste, aucune récrimination. Rien ne justifie l'injuste allégation de Tauteur piémontais.

Si M. des Ambrois avait consulté de plus près le contenu du cartulaire, il eût pu se convaincre que la dette du maréchal avait été acquittée. Deux chartes (159 et 1G3) attestent le fait du remboursement opéré par Guignes Auruce fils ou petit-fils d'Othbert. Gqigues Auruce (charte 159) distribue entre ses neveux ses immenses propriétés d'Oulx, de Millaures, de Solemiac, de Cézanne, de Sestrières, du Monêtier et autres lieux, mais oblige chacun des donataires (condition absolue de la validité de la donation) à payer à l'église d'Oulx une somme d'argent. Ce fut ainsi sans doute, quoique la charte ne porte aucune date, que s'eiïectua la libération de la famille Auruce.

Le maréchal ne conserva point jusqu'à sa mort les hautes fonctions à lui conférées par Guignes André; il les résigna ou dût les résigner sous le successeur de ce Dauphin.

Cette cessation de fonctions résulte des termes d'un acte intervenu entre le Dauphin et Othbert, acte relevé par Ulysse Chevalier, dans l'inventaire des archives des Dauphins à Saint-André de Grenoble en 1277 (166, carta composicionis factse inter dom. Delphinum et Ubertum Aurucii Condam (sic) Marescalum.)

La famille Âuruce possédait la seigneurie de TArgentiëre en Briançonnais, qu'elle échangea avec le Dauphin pour la terre de Montbonnot. près Grenoble. Cette possession de la seigneurie de l'Argentière devait être un élément de capitale importance dans la fortune des Auruce. On peut être autorisé à penser que plusieurs membres de cette famille durent résider à Briançon, à proximité de leur fief. Cette hypothèse qui n'est point dénuée de vraisemblance, nous autorisait, ce semble, à donner place ^ en cet état des Briançonnais, dignes de mémoire, à ces notes biographiques sur le maréchal Auruce.

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