FAUCHÉ-PRUNELLE
Il existe, comme on sait, en France aussi bien qu à l'étranger, un nombre infini de monographies sur le passé non seulement de régions jadis provinciales ou de villes de quelque renom, mais de localités à peines connues. Ces essais historiques ou biographiques utiles au point de vue de la constitution de l'histoire nationale comme matériaux ofTerts aux ingénieuses et puissantes synthèses de nos grands historiens, ne présentent, en général, qu'un intérêt secondaire, tout de surface et d'eflet pittoresque.
Tel n'est point le livre pensé et écrit sur Briançon et le Briançonnais par Fauché- Prunelle. C'est une œuvre de haute science historique, d*intense méditation sur graves questions de droit public et administratif, sur les conditions et les errements de la vie nationale et sociale. Abondent dans ce livres les recherches patientes et habilement dirigées sur des points d'histoire inexplorés et les heureuses tentatives de mise en lumière des sédiments d'institu-
tions et de vie morale déposés, dans les Alpes dauphinoises par des nationalités diverses du v« au xi« siècle.
L'histoire du Brianconnais de Fauché-Prunelle n'est point une relation suivie des incidents de la vie publique ou privée d'un centre de population, fantasmagorie monotone par la répétition de scènes dramatiques identiques ou analogues de la vie ordinaire. C'est une œuvre de bien plus haute portée. Ce sont les institutions, leur action sur la vie publique ou privée et l'influence de rétroaction des mœurs sur les institutions qui sont surtout la préoccupation de l'auteur. C'est, du reste, dans son intégrité, 1 ame d'un petit peuple qui palpite dans ces pages; ce sont ses aspirations, sa notion du droit, sa rectitude de jugement sur les dillicultés naissant de l'opposition des idées ou des intérêts, la modification des mœurs par lopinion publique dans ses organes les plus éclairés; c'est la Uberté limitée et cantonnée par le droit d'autrui ; c'est la vigilante conservation des usages démontrés utiles par la pratique; telle est, h grands traits, cette mosaïque historique, de lecture si attrayante et instructive non seulement pour un Brianconnais mais pour tout lecteur sérieux. Le livre de P'auché-Prunelle est de la grande facture historique des œuvres des Guizot, des Barante, des Michelet, des Mignet. etc. Le Brianconnais y a été fouillé dans ses profondeurs, dans son caractère ethnographique, dans ses tendances morales, dans les conditions de sa vie matérielle et dans les ressources normales de ses productions, dans sa conception de la justice distributive, et- de l'assistance publique. On voit que ce laborieux, ce penseur, possédant un grand savoir et la clairvoyance d'un solide esprit, est à Taise devant les horizons ouverts par ses recherches pour juger sainement des hommes et des choses.
Fauché-Prunelle n'est pas né à Briançon, mais si les mentions de Tétat civil font défaut pour le déclarer brianconnais, on peut dire que la naturalisation s'est accomplie, inconsciemment peut-être pour lui, par la consécration de ses éminentes facultés à l'histoire du Brianconnais, son œuvre capitale, et aussi par son attachement à ce pays,
altachement qui se traduit parfois dans ses écrits par un trait énergiquement exprimé de sympathie.
Il nous semble, dès lors, que nous sommes en droit de revendiquer, pour l'inscrire à la page lu plus marquante d'une biographie du Briançonnais, la haute personnalité de notre historien.
Que son nom figure dans notre modeste travail, afin qu'y soit inscrit Thommage de respect, d'admiration et de gratitude qui lui est dû.
II. Gariel a écrit une notice de critique littéraire et de biographie sur Fauché-Prunelle comme discours de réception à TAcadémie delphinale. Pour la composition de la partie biographique de son œuvre, il me demanda un concours et des communications que mes longues et affectueuses relations avec M. Fauché-Prunelle pouvaient lui rendre particulièrement utiles. Pour dire brièvement ce que fut notre historien, j'emprunte à la brochure de Gariel quelques détails qui appartinrent à notre collaboration :
« André-Alexandre Fauché-Prunelle est né à Grenoble le 15 janvier 1795. Il fit ses études au lycée de cette ville, où il obtint, en 1811, le prix d'honneur en rhétorique (1). Reçu un des premiers à l'Ecole polytechnique en 1814, il prit part, avec toute TËcole, à la bataille de Paris, où 23,000 hommes tinrent pendant treize heures contre 200,000 ennemis avides de reprendre enfin leur revanche d'une domination de dix ans, qui avait humilié les souverains dans leur orgueil, et, chose plus dangereuse, les peuples dans leur patriotisme et leur nationalité.
« Après la capitulation de Paris, M. Fauché-Prunelle rentra à l'Ecole jusqu'à son licenciement (ordonnance du 15 avril 1816). 11 revint à Grenoble, à la fin de 1816, comme surnuméraire dans l'enregistrement, et il suivit en même temps les Cours de l'Ecole de droit. Reçu licencié en 1820,
(i) Sous le premier Empire, il n'y eut au lycée de Grenoble que deux prix d*honneur ; Tautre avait été donné, en 1810, à M. Qontard.
il abandonna la carrière de Tenregistrement pour se livrer à la profession d'avocat.
« A la Hévolution de 1830, sa qualité d'ancien élève de TËcole polytechnique et ses opinions libérales très connues le firent acclamer capitaine de la garde nationale. Le 16 octobre de la même année^ il fut nommé président du tribunal civil de Briançon ; le 29 septembre 1836, à celui de Vienne. Le 14 août 1838, il revint à Grenoble conseiller à la Gour royale, fonctions qu'il remplissait lorsque la mort, le frappant avant le temps, est venue jeter le deuil dans la cité. »
« M. Fauché-Prunelle fut conduit à s'occuper de Thistoire du Briançonnais et successivement de celle du Dauphiné de la façon singulière que voici : on pourrait croire que ce fût pendant son séjour à Briançon et pour charmer ses loisirs, — car, que faire à Briançon ? — que notre regretté confrère étudia sur place l'histoire des Alpes Gottiennes dont il devait plus tard se constituer le savant et patriotique écrivain. Il n'en est rien. Pendant les six années 1 1830-36) qu'il passa à Briançon, M. Fauché fit de la botonique et composa un herbier remarquable, moins par le nombre que par la beauté et la rareté des plantes, et une collection de lépidoptères décalqués et coloriés avec une merveilleuse habileté. Piéton aussi sobre qu'infatigable, il parcourait toutes les hauteurs des Alpes, et se délassait de ses courses au sein d'une société d'élite qui, appréciant à leur juste valeur, son mérite, son instruction et son caractère, l'avait fort gracieusement accueilli.
« Lorsqu'il dut quitter Briançon pour aller à Vienne, M. Benoit Bouchié, un de ceux qui l'avaient le plus goûté, lui offrit un diner où il avait réuni tous ses amis. La conversation tomba sur l'histoire locale, et M. Bouchié, homme d'un savoir remarquable, prématurément enlevé à sa ville natale qu'il honorait, peignit, en quelques traits généraux, la constitution politique et le régime municipal inscrit dans la grande charte briançonnaise de 1343. G'est par cette charte que le dauphin Humbert II transporta aux communautés Briançonnaises tous ses droits féodaux et seigneu-
riaux. La curiosité de M. Fauché fut vivement éveillée par le récit de M. Bouchié, et, comme il émettait quelque doute sur rétendue de l'abandon fait par le Dauphin, lamphytrion, se levant de table^ alla prendre dans sa bibliothèque un exemplaire imprimé de la transaction de 1343, et en fit don à M. Fauché. Arrivé à Vienne, notre futur historien fit une sérieuse étude de ce document et projeta dès lors son grand ouvrage sur les anciennes institutions briançonnaises et sur les libertés du Dauphiné. Mais la ville de Vienne ne pouvait lui fournir les matériaux indispensables à la réalisation de ce projet, et ce ne fut réellement qu'à Grenoble (1838) qu'il put mettre la main à l'œuvre. La bibliothèque, les anciennes archives de la Cour des comptes et celles de toutes les communes du Briançonnais, furent fouillées par lui dans tous les sens. Ce Briançonnais qu'il avait tant exploré en naturaliste, il l'explora de nouveau à diverses reprises et dans ses plus petits recoins, mais en paléographe. Les archives de Briançon, deNévache, duVal-des-Prés, de Ville- Vieille, de Ville-Vallouise, etc., furent complètement dépouillées. M. Fauché mit près de vingt ans à réunir tous les éléments de son livre. C'est l'œuvre de sa vie. »
Lorsque parut le livre de Fauché-Prunelle sur le Briançonnais (1856-1857), j'en donnai un compte rendu dans le journal le Vœu national du 15 mars 1857. Je dois dire, en toute humilité, que mes appréciations formulées sur lecture rapide du livre, demeuraient au-dessous de ce qu'une critique plus méditée, plus autorisée aurait pu relever de plus saillant dans cette œuvre magistrale à laquelle l'académie des inscriptions et belles-lettres eut dû, en toute justice, décerner le prix au lieu d'une mention très honorable.
Tel quel, je reproduis ici le compte rendu que je viens de rappeler :
« Essai sur les anciennes institutions autonomes ou populaires des Alpes Cottiennes Briançonnaises, par M. Alex. Fauché-Prunelle , conseiller à la Cour impériale de (yrenoble.
« Voici une œuvre sérieuse, fortement conçue, longue-
ment méditée et contrastant avec ces productions légères que, sous les formes variées du feuilleton et de la revue périodique, une littérature au jour le jour prodigue à une société préoccupée outre mesure des intérêts matériels, et peu soucieuse, en général, des travaux historiques de longue haleine et de haute portée.
« Le livre de M. Fauché-Prunelle est destiné à prendre une place recommandable parmi les travaux historiques de notre temps. L'Académie des inscriptions et belleslettres, en décernant à Tauteur une mention très honorable, n'a fait, par cette flatteuse distinction, que prévenir le jugement du public sur cette œuvre.
« M. Fauché-Prunelle a voulu retracer l'histoire des institutions municipales, des libertés d'un petit peuple, le Brianconnais. Si la scène où se sont accomplis les faits et les choses que Ton trouve dans la monographie de M. Fauché- Prunelle paraît, au premier abord, étroite et mesurée, on se préoccupe peu de cette cause apparente de défaut dlntérét dès qu'on a ouvert ce livre. On s'aperçoit bien vite que l'auteur élargit, à chaque instant, Thorizon de sa pensée et de ses observations, soit par des rapprochements nombreux des faits qu'il raconte avec ceux de l'histoire générale du Dauphiné, soit par des comparaisons des institutions du Briançonnais av(ïc celles de nationalités importantes. D'ailleurs, ainsi que le dit très bien l'auteur dans l'avantpropos de son livre : « Est-ce l'importance numérique d'un peuple, est-ce la plus ou moins grande étendue de son territoire qui fait, qui constitue la nature, la force ou la bonté de ses institutions? »
« M. Fauché - Prunelle réunissait, plus que personne, toutes les conditions nécessaires pour traiter remarquablement le sujet qu'il avait choisi. Président du tribunal de Briançon et aj^ant réside dans cette ville pendant plusieurs années, M. Fauché avait étudie le caractère, les mœurs, les croyances des populations dont il a, plus tard, retrace l'histoire à un point de vue particulier ; il avait étudié aussi et saisi la physionomie du pays, ses productions, ses ressources. Et c'est toujours un excellent moyen d'éclairer
le passé historique d'un pays que de se rendre un compte exact de sa situation actuelle, de ses éléments existants.
« Avant d'aborder ce travail important, M, Fauclié- Prunelle avait poussé au loin ses reconnaissances historiques tout autour du théâtre de son étude principale; il avait fouillé les archives des communes du Brian(;onnais, celles fort importantes de la ville de Brian(;on^ sauvées presque intactes des deux incendies de 1624 et 1092, et il avait publié, dans le bulletin de 1 Académie delphinale, une analyse des titres les plus importants de ces archives; rien de ce qui pouvait intéresser ce pays n'a paru indilTérent à M. Fauché. On trouve dans le bulletin de l'Académie delphinale, signés de son nom, un article intéressant de zoologie sur le Briançonnais, une savante dissertation historique sur Tinvasion des Sarrazins dans les Alpes, des considérations économiques du plus haut intérêt, à propos de la ({uestion importante du déboisement des forêts, si tristement remise à Tordre du jour par les désastreuses inondations de l'année qui vient de s'écouler; des appréciations pleines d'autorité et de science au sujet d'un travail de M. Albin Gras, sur la botanique du Dauphinc.
« On voit que M. Fauché-Prunelle se trouvait dans les conditions les plus heureuses pour entreprendre et mener abonne fin lœuvrc difficile qu'il publie aujourd'hui. Qu'il nous soit permis d'indiquer en quelques traits rapides les points les plus saillants de ce livre dont nous ne voudrions, nous, rien retrancher à coup sûr.
Le chapitre xi'^, l**" vol, ayant pour titre Abolition de la Féodalité, peut être recommandé à une attention spéciale. I/auteur y donne les détails les plus dignes d'intérêt sur la manière dont les Briançonnais, dès le milieu du xiv siècle, se sont rachetés de tous droits seigneuriaux ou féodaux vis-à-vis des comtes Dauphins, leurs seuls seigneurs suzerains, au moyen d'une rente annuelle perpétuelle de 4.000 ducats et d'une somme de 12,000 florins, payable dans un délai assez court. In traité intervint entre le Dauphin et les habitants du Brian(;onnais, et ces derniers, en échange des sacrilices pécuniaires qu'ils faisaient, obtinrent le droit
de s'administrer eux-mêmes, d'exercer les droits seigneuriaux personnels, tels que ceux de port d'armes, de chasse, de pèche, de créer des francs-bourgeois..., le Dauphin ne se réservant que son autorité de haute justice et son autorité militaire. Une situation presque unique en France, d'indépendance et de liberté, fut acquise dès cette époque au pays briançonnais, par Teftet de cette charte au sujet de laquelle on trouve, dans Ghorier, les réflexions suivantes :
« Leurs députés (des Briançonnais) furent d'habiles gens; a ils attaquèrent Tesprit du Dauphin du côté qu'il était le « plus faible ; l'argent présent pouvait plus sur lui que les « plus fortes considérations, il était prodigue, et qui Test « toujours est toujours avare ; il ne refusait rien à qui lui « donnait ; ils lui présentèrent, outre ce revenu annuel « (4,000 ducats), un présent de 12,000 florins d'or, et ce fut « ce qui acheva ce célèbre traité. »
« Ce chapitre est suivi du texte de la charte du 29 mai 1343.
A Le second volume présente aussi les détails les plus intéressants sur les vicissitudes du régime municipal du Briançonnais, sur la justice et la magistrature municipale, le droit de bourgeoisie, l'instruction publique, l'industrie, le commerce, l'impôt, les droits d'arrosage, les bois et forêts, etc.. Tout est, du reste, dans ce livre du plus haut intérêt, et pour qui s*adonne volontiers à une lecture instructive et sérieuse, il y a obligation de tout lire.
« Ce 2* volume, qui est de 712 pages, renferme aussi une très belle étude sur l'historique des états-généraux du Dauphiné, depuis leur origine jusqu'à leur suppression en 1628, sur les assemblées des commis ou des huit ou dix villes, et, enfin, sur les Etats du Dauphiné depuis 1628 jusqu'à leur fin en 1789. Par cette dernière partie, le livre de M. Fauché-Prunelle se rattache à l'histoire générale du Dauphiné.
« Cette œuvre est destinée à un durable et bien légitime succès. Car il est, de nos jours, peu d'hommes assez dominés par l'amour de la science pour se livrer à des recherches aussi nombreuses, aussi variées. Ces pages sont, en dehors
d'un texte substantiel, nourries de notes, de dates, de citations d auteurs ou de documents manuscrits très multipliés.
« Toutes ces conditions assurent à cette remarquable monographie une longévité de réputation difticile à conquérir aujourd'hui.
Fauché-Prunelle est décédé le 13 juin 1863.
L'avocat-général René Bérenger, aujourd'hui sénateur, exprimait ainsi dans la séance de rentrée de la Cour d'appel de Grenoble du 3 novembre 1863, son sentiment sur le caractère et les œuvres du regretté magistrat :
« C'était un de ces esprits essentiellement studieux pour lesquels le repos est une fatigue et le travail un besoin. Les occupations de la vie judiciaire ne pouvant sullire à son activité, il se porta vers d'autres objets et sut se faire dans le monde savant une réputation qui ne nuisit en rien à celle qu'il s'était acquise au palais. Son ouvrage principal. Recherches sur les institutions briançonnaisei<^ fruit de longues et patientes études, lui valut l'attention de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Admirateur passionné des merveilles de notre beau pays, il n'est pas une de ses œuvres qui ne soit un témoignage de son attachement pour lui. Soit qu'il éclaircisse les origines de notre histoire, soit qu'il fouille les poudreuses archives de nos vieilles juridictions ou qu'il décrive, en artiste épris de son œuvre, les beautés alpestres, on le sent toujours guidé par la pensée de concourir à la gloire de son pays. C'est ce but constant qui fit l'unité de ses œuvres et l'honneur de sa vie. L'expression de la reconnaissance publique pour une existence si noblement occupée doit se joindre au témoignage de nos regrets. »
Œuvres ayant trait au Briançonnais :
Aperçu pittoresque et romantique sur le Briançonnais. {Grenoble imp, de Prudhomme^ 1843), in-8<» de 19 p. Tirage
à part du Bulletin de la société des sciences et de^ arts de Grenoble, séance du 4 août 1843. Cet aperçu acte reproduit dans l'Essai sur les anciennes institulionf^, t. 1. p. 5-25.
Essai sur les anciennes institutions autonomes ou populaires des Alpes cottiennes-briançonnaises, augmenté de recherches sur leur ancien état politique et social, sur les libertés et les principales institutions du Dauphinc, ainsi que plusieurs points de Thistoire de cette province. Grenoble, Vellot etComp% 1850-1857, 2 vol. in-8"de 636 et 712 p.
Coup d'œil sur la végétation des Alpes considérée dans son rapport avec le climat, suivi d'observations sur la hauteur de la ligne-limite des neiges perpétuelles dans les Alpes dauphinoises. Grenoble, impr, de Maisoywille (185^!. in-8» de 48 p. Extrait à petit nombre du Congrès scientifique de France, session de Grenoble, septembre 1857.
Travaux publiés dans la collection du Btilletin de
iAcadémie Delphinale :
Dissertation sur un tombeau antique découvert en 1834 à Histolas, dans la vallée briançonnaise du Queyras, t. 1. p. 321-328.