Educatore isr., 1854, p
Alexandrie. C'est là qu'il rencontra M. Michel Erlanger, qui a depuis pris une place si honorable dans le judaïsme parisien, et qui l'accompagna à Jérusalem.
Albert Cohn resta cinq jours à Alexandrie. Il régnait dans la communauté de cette ville une scission profonde entre les Israélites indigènes et les Israélites étrangers. Albert Cohn réunit la population dans un temple, et, dans une allocution éloquente, il reprocha aux deux partis leurs torts réciproques, les exhorta à s'unir et à vivre en frères. Pour consacrer leur union par une œuvre utile et en même temps pour préparer l'avenir de la génération naissante, il leur annonça la fondation de deux écoles israélites, une école de garçons et une école de filles. Parlant à un public mélangé, A. Cohn s'exprima tour à tour en hébreu, en italien et en arabe. Le lendemain un comité fut formé, les statuts des écoles arrêtés, et Albert Cohn écrivit aussitôt à Trieste pour faire venir un instituteur i.
1. Toute cette relation et celle qui suit sont empruntées aux Lettres juives et aux lettres envoyées à cette époque par Albert Cohn et par M. Michel Erlanger en Europe. Lettres d'Albert Cohn: Jérusalem, 27 juillet, Univers, X, 1 28 juillet, Archives, 1854, p. 485; Constantinople, 17 août 1854, Univers, X, 12; Pirée, 25 août 1854, z62t/., 57. — Let-
Le vendredi 7 juillet, Albert Cohn s'embarqua avec M. Erlanger pour Jaffa, où ils arrivèrent dans l'après-midi. Toute la communauté Israélite de Jaffa et des députations des différentes communautés Israélites de Jérusalem l'attendaient sur le rivage. Nos deux voyageurs rendirent grâce à Dieu de fouler pour la première fois le sol de la terre sainte, et « c'est au milieu des larmes, telles que Joseph en versa en reconnaissant ses frères, » qu'ils se rendirent à la synagogue de Jafia, pour entendre le service divin de Mînha.
A l'issue du samedi, 8 juillet, ils se mirent en route pour Jérusalem Ils avaient derrière eux la mer, éclairée par la pleine lune; devant eux la ligne des montagnes de Juda. Ils firent halte successivement à Ramléh, à Abou-Gouch (l'ancien Kiryat Yearim) et à Coulounyéh ou Clunia i, village situé à trois lieues de Jérusalem, où des députations juives vinrent recevoir l'illustre voyageur. « Il continua son chemin, dit M. Erlanger, entouré, suivi d'un
très de M. Erlanger : Jérusalem, 27 juillet 1854, ibid., 2; Arcldves, 1854, p. 486; Alexandrie, 20 août 1854, Univers, X. 61. Cf. Educatore, 1854, p. 287, 291 et suiv.
1. Ce serait là que Vespasien aurait établi une colonie de vétérans pour garder les abords de Jérusalem. Guérin, Description géographigue... de la Palestine, I, 26.
immense cortège, qui augmentait à chaque pas. Arrivé tout près de Jérusalem (le 9 juin), il trouva toute la population sur son chemin ; il paraît que personne n'était resté en ville. »
Quand il fut en vue de Jérusalem, Albert Cohn mit pied à terre. Il ne voulait pas entrer à cheval dans la ville sainte, jadis si florissante et aujourd'hui enveloppée de deuil. Avant de prendre le moindre repos, il alla se prosterner au pied du mur oriental, où tant de générations ont apporté leurs prières et leurs larmes.
Toute la semaine fut consacrée aux visites, aux réceptions et surtout à une enquête sérieuse sur les personnes et les choses. Albert Cohn acheta la maison même dans laquelle on l'avait logé, pour la convertir en hôpital. Il voulut procéder lui-même à l'inauguration de cet établissement. On travailla jour et nuit pour approprier la maison à sa nouvelle destination, et M. Erlanger dirigeait les travaux avec une intelligence et un esprit de précision qu'il a souvent employés depuis aux constructions de la communauté israélite de Paris.
Pendant que tout ce qui avait des bras et une certaine aptitude professionnelle travaillait à l'hôpital, Albert Cohn faisait une excursion au sud de Jérusalem. Il partit la nuit du samedi
20 juillet, pour aller à Hébron. Sur la route, il s'arrêta devant le tombeau de Racbel, où il trouva, parmi d'autres inscriptions, le nom de deux pèlerins qui avaient visité le tombeau avant lui, celui de sir Moses Montefiore et celui de M. le baron Gustave de Rothschild. Il se rendit ensuite à Hébron, visita le caveau de Mahhpéla, où reposent les patriarches, puis, dans le voisinage, quelques endroits mentionnés dans l'histoire de David. Il retourna à Jérusalem, en visitant, sur sa route, la ville de Betléhem. Ces excursions n'étaient pas sans danger. Les troupes étaient sur le théâtre de la guerre, et les routes n'étaient pas sûres. A Hébron, Albert Cohn dut composer avec un brigand, qui s'arrogeait un droit de police sur la contrée, et lui payer deux fois des sommes assez importantes. Plus tard, il se fit accompagner dans ses courses par des hommes armés et payés par lui.
Il visita, avec cette escorte, Rama, le séjour du prophète Samuel, Sichem, Naplouse, les monts Ebal et Garizim, la communauté des Samaritains, réduite alors à 134 âmes, et ses grands prêtres Selama et Amram. Le vendredi 21 juillet, il fit l'ascension du mont Garizim, pour voir les ruines de l'ancien temple des Samari-
tains, construit au temps de Néhémie ou même d'Alexandre le Grand. Au pied de la montagne, une Bédouine lui yendit une belle grappe de raisin. Il se souvenait de ce détail avec la plus grande précision, et il aimait à le rappeler.
Le 23 juillet, il revint à Jérusalem. Le mercredi 26 juillet (Rosch Hodesch Ab), l'hôpital fut inauguré. Dès la veille, des distributions avaient été faites aux indigents de tous les cultes. MM. les consuls assistèrent en corps à la cérémonie : M. le comte Pizzamano, consul d'Autriche ; M. Fime, consul d'Angleterre ; M. Rosen, consul de Prusse, et, en l'absence de M. Batta, consul de France, le chancelier M. Lequien. La cour avait été disposée pour recevoir les invités. Au dehors se trouvait massée toute la population Israélite.. Albert Cohn appela sur l'établissement la protection divine et le mit sous la garde des consuls i. Il parla ensuite, dans diverses langues, aux Israélites présents. Des prières furent récitées pour le sultan Abdul-Medjid et pour les souverains dont les consuls assistaient à l'inauguration. Puis on visita l'hôpital, installé pour recevoir dix-huit malades, et dont le service
L Son discours est reproduit dans la première lettre de M. Erlanger.
médical fut confié à M. le D^ Bernhard Neumann i.
Les frais de premier établissement furent fournis par M. le baron James de Rothschild, de Paris, et l'hôpital fut appelé, du père de la famille de Rothschild (né àFrancfort-sur-Mein, en 1743, mort dans cette ville en 1812) Hôpital Mayer-RotliscMld. Une salle reçut le nom de M. le baron James de Rothschild; une autre, celui de Sir Moses Montefîore. Chaque lit eut également un nom. Sur l'un d'eux on inscrivit les mots qui servent de devise au Comité consistorial de secours et d'encouragement de Paris : « S"; '7N Trr?o n2'N /O^^ne:, Comité consistoynal. » L'hôpital est situé au sud de la ville 2 ; du haut de la terrasse on aperçoit le mur occidental du temple. Outre le service des malades, on y organisa des consultations gratuites et des distribution des médicaments pour toute la population, sans distinction de culte. C'est encore aujourd'hui la plus belle fondation Israélite de Jérusalem.
L'hôpital ouvert par Albert Cohn comptait 18 lits. Nous ne savons si ce chiffre a été aug-
1. Ses successeurs sont : I\I. le Dr Rothziegel, M. le D^ London, M. le D^ Schwarz.