‹ Biographie d'Albert CohnChapitre 33 sur 54 · Neumann, p · texte numérisé non relu

Neumann, p

Les habitants de Jérusalem et ^de toute la Palestine avaient aussi reçu des secours importants de sir Moses Monteflore, de Londres. Le legs de Juda Touro, de la Nouvelle-Orléans, avait mis à la disposition de sir Moses Monteflore des sommes importantes pour les israélites de la Terre sainte i. Celui-ci alla à Jérusalem au mois de juin 1855 pour exécuter la dernière volonté du pieux testateur. Il y posa la première pierre d'un hôpital, créa une école de filles, un moulin à vent, et fit construire près de la porte de JafFa vingt jolies maisons destinées à offrir le logement gratuit à des Israélites pauvres. En vertu d'un firman impérial, il était autorisé à acquérir des terres aux environs de Jaflfa, Safed, Tibériade et Jérusalem, et il acheta en effet à Jaffa un beau jardin où des Israélites essayèrent immédiatement de pratiquer l'agriculture, mais qui est aujourd'hui dans le plus mauvais état.

Si ces dernières créations, sauf les maisons de Jérusalem, étaient destinées a périr, rien ne faisait prévoir cet échec à l'époque où Albert Cohn revint à Jérusalem. La ville sainte semblait renaître à la vie , et un jeune fonc-

1. D'après les Archives israélites (1854, p. 2Ç)2 et suiv.), 300,000 francs; d'après Neumann (p. 416j, 100,000 dollars.

tionnaire, Kiamil-Pacha , appuyait toutes les œuvres créées pour les Israélites. Dans une visite qu'il fit à l'hôpital, le 29 juillet, avec Albert Gohn, il ne voulut point se retirer sans avoir baisé le Séfer Tora, et il envoya pour les malades un don de 1,000 piastres. Albert Cohn ouvrit, à l'hôpital, une bibliothèque qu'il n'a cessé de pourvoir de livres. M. Schwarz et M. Askenazi furent chargés par lui de la publication d'un annuaire qui devait paraître sous le nom de Minha Haclascha et commencer par les Dil)ré hay amimiohv omq\xQ) de M. Schwarz. Plus tard, Albert Cohn annonça la publication des (( Annales Israélites de la Société pour la propagation de la civilisation parmi les Israélites de l'Orient {llehrat Tora loe-DéreUh Eréç), )) dont la première livraison devait paraître en janvier 1857.11 renonça à ces projets, comme il avait déjà renoncé, lors de son premier voyage, à celui de créer un journal Israélite à Jérusalem dans le but d'entretenir des relations suivies entre l'Orient et les Israélites d'Occident. Plusieurs journaux Israélites se sont depuis fondés spontanément à Jérusalem, et l'expérience a montré que la publication projetée par Albert Cohn n'était pas indispensable.

Après avoir envoyé des secours aux communautés d'Hébron, de Tibériade et de Safed, Albert Cohn quitta Jérusalem, le 30 juillet, pour se rendre à Constantinople en suivant la côte de Syrie. A Beyrouth, M. Rousseau, agent consulaire d'Angleterre aux Dardanelles, monta sur le bateau. Albert Cohn célébra avec lui l'anniversaire du 9 Ab (10 août). Du fond de sa cabine, sur les flots de la a grande mer )) qui baigne la côte de la Palestine, le pieux voyageur adressait au ciel une touchante prière pour cette « abandonnée » à laquelle il était allé apporter des secours et des consolations !

Le jeudi 14 août, Albert Cohn arriva à Constantinople. Dès le lendemain, il visita l'école israélite fondée deux ans auparavant à Haskeui, et placée sous la direction de M. Benoît Brunswick. Le programme d'enseignement comprenait l'étude de l'hébreu, du Talmud, du turc et du français. A l'examen qui eut lieu le 20 août, les assistants écoutèrent les réponses des élèves avec une admiration naïve, lis étaient émerveillés. Le nombre des élèves était de cent vingt, et ils étaient restés sur les bancs malgré le choléra qui avait sévi dans le quartier. C'était déjà un grand progrès d'avoir créé à Constantinople le type d'une bonne école

européenne. La difficulté d'instruire la jeunesse Israélite de cette ville est extrême. Constantinople s'étale sans ordre et presque sans limites sur les rives du Bosphore, les moyens de communication y sont très-coûteux et trèsdifficiles. Les 40,000 Israélites qui l'habitent sont disséminés dans tous les quartiers. Les plus importantes agglomérations juives, celle de Haskeui et celle de Balata, sont établies l'une en face de l'autre, au fond de la Corne-d'Or. Tout à côté de Haskeui se trouve le groupe israélite de Péri Pacha ; plus loin, en face du Séraï, est la communauté de Galata, et derrière celle-ci, les Israélites de Péra; tout au loin, et en dehors de la ville, ceux d'Ortakeui, et enfin, sur la rive asiatique, les communautés de Couscoundjouk et de Daghamami. Cette population israélite est généralement pauvre, les moindres incidents politiques ou financiers la jettent dans la misère. La vie, du reste, est très-chère à Constantinople, les professeurs sont rares, insuffisants, et prétendent à des traitements élevés. Pour répandre l'enseignement primaire parmi les Israélites de cette ville, il faut donc de nombreuses écoles, établies dans tous les quartiers de la ville, et dont chacune coûte deux à trois fois plus que les

établissements du même genre dans les villes les plus peuplées de l'Europe. C'est dans ces derniers temps seulement que V Alliance Israélite, grâce à la belle fondation de M. le baron de Hii^ch, est parvenue à ouvrir plusieurs écoles de garçons et de filles dans la capitale turque. L'ancienne école de Haskeui existe toujours. Elle est entièrement entretenue au moyen d'un legs de feu Camondo.

Avant de procéder à l'examen de cette école, Albert Cohn avait célébré, dans la synagogue de Galata, un beau service religieux « pour bénir la mémoire des soldats Israélites français morts en Crimée. » M. de Thouvenel, l'ambassadeur français, n'avait pas pu y envoyer des soldats, le départ des troupes françaises étant déjà effectué presque entièrement; mais M. Battu, son drogman, y assista en costume. Un détachement de la garde impériale ottomane y vint, musique en tête, sur les ordres du Séraskier-Pacha et sous le commandement du colonel d'état-major Gabri-Bey. A la grande joie des Israélites indigènes, les soldats présentèrent les armes au Séfer Tora. Albert Cohn dit une prière des morts, et fit des prières pour le Sultan, pour l'empereur et les souverains des nations alliées. Une quête fut faite par M. de

'second voyage en orient. 97

Castro^ M. Fano et M. Benoît Brunswick, au profit des victimes de la récente inondation du Rhône à Lyon, et le produit en fut remis à l'ambassade de France.

Le lendemain, jeudi 21 août, Albert Cohn fut reçu en audience par le Sultan. Il rendit compte à Sa Majesté de l'état des institutions de Jérusalem, lui remit un rapport imprimé sur l'hôpital, et le remercia d'avoir compris les israélites dans les mesures en faveur des raïas édictées par le hatti-houmaïoun du 18 février 1. « Je n'ai fait que mon devoir, » répondit le Sultan*

Albert Cohn reçut encore cette fois les plus vifs témoignages de sympathie de l'ambassade autrichienne, à la tête de laquelle se trouvait le général Proskesch - Osten, et le premier drogman de cette ambassade, M. Schreiner, l'accompagna dans toutes ses visites officielles.

Il quitta Constantinople le lundi 25 août pour retourner en France. Le lundi 26 octobre, les administrations israélites réunies de Paris lui offrirent un banquet dans le palais du Bazar Bonne-Nouvelle. Des toasts furent prononcés en

I. Reproduit dans La Situation des Israélites en Turquie, en Serbie et en Roumanie, par Isidore Lœb, Paris, 1877, p.6.

son honneur par feu le grand-rabbin S.Ulmann, par M. le grand-rabbin Isidor, par M. le rabbin Astruc, aujourd'hui grand-rabbin de Belgique, et par d'autres. M. Jéramec, vice-président du Comité consistorial de secours, porta un toast en l'honneur de M. le baron James de Rothschild, dont les libéralités avaient permis à Albert Cohn d'accomplir tant de bonnes œuvres. Albert Cohn fut heureux des sentiments si touchants que lui témoignait la réunion, et l'on se sépara plein d'espérances pour la régénération de l'Orient Israélite.

Événements de Syrie (1860). — Les Driises et les Maronites. — Appel de M. Crémieux en faveur des chrétiens du Liban, souscriptions israélites. — Les chrétiens persécutés à Damas, fausses accusations contre les juifs de cette \111e. — Albert Cohn chargé par le Consistoire Central d'aller ïaire une enquête à Damas, s'apprête à partir. — Fausseté des accusations démontrée, l'enquête inutile.

Albert Cohn pouvait maintenant suivre de loin le développement régulier des institutions qu'il avait fondées à Jérusalem. Les événements de Syrie, en juin 1860, faillirent le rappeler en Orient.

Des montagnes du Liban un cri de détresse était venu en Europe : les chrétiens maronites avaient été massacrés, torturés, pillés par les Druses et les musulmans ; vingt mille personnes, femmes et enfants, erraient dans les montagnes, exposées aux plus grands périls, mourant de faim.

Dès que la nouvelle de cette persécution arriva en France, M. Ad. Crémieux, dans un de

ces élans de charité qui lui sont habituels, sollicita les israélites en faveur des victimes de Syrie. Jamais sa parole n'avait été plus émue ni plus éloquente :

« Toute la terre nous était fermée, lorsqu'au premier jour de son immortelle Révolution, la France nous ouvrit ses bras et nous fit citoyens.

« Cette France qui nous a miraculeusement délivrés, qui nous adopta, qui nous appelle ses enfants, c'est la France chrétienne.

« Et voilà qu'en Orient les chrétiens sont livrés à la plus effroyable persécution... Israélites français, venons les premiers en aide à nos frères chrétiens... A ce signal répondront nos frères de l'Angleterre, de l'Allemagne, de la Belgique, de la Hollande, de toute l'Europe i... )>

Cet appel fut entendu. Bien avant que le gouvernement français songeât à secourir les chrétiens de Syrie, avant que des souscriptions générales fussent ouvertes en faveur de ces malheureux, des souscriptions israélites étaient, organisées. Le 15 juillet, les présidents des sociétés israélites de Paris prirent une résolution commune pour s'y associer; des grands

1. Univers Israélite, XV, p. 645. La lettre de M. Crémieux est du 11 juillet 1860.

rabbins et des rabbins français recommandèrent cette œuvre dans des lettres pastorales et des sermons ; le Consistoire israélite du Bas- Rhin, des Comités israélites du Haut-Rhin, publièrent des circulaires dans le même but. V Alliance israélite universelle, qui venait d'être fondée, y prêta également son concours. Une liste de souscriptions israélites, insérée dans le Moniteur officiel du 7 août, se montait déjà à 50,292 francs. MM. de Rothschild avaient envoyé 16,000 francs, MM. Emile et Isaac Pereire, 10,000 francs, les volontaires israélites d'Alger, 1,355 francs. A Londres, dès le premier moment, sir Moses Montefiore avait adressé 5,000 francs au Times. Des souscriptions israélites furent également faites dans d'autres pays, en Italie, en Allemagne et même en Russie. Dans une belle lettre datée du 25 juillet, V Alliance chrétienne universelle félicita M. Crémieux de l'initiative qu'il avait prise et des nobles sentiments manifestés par les israélites. Ceux-ci témoignaient ainsi leur reconnaissance des sympathies que l'opinion publique avait montrées récemment aux juifs dans la douloureuse affaire Mortara i.

1. U7iivers israélite, XV, QiQ, 647, 650; XVI, 19, 23 et suiv., 76. Archives israélites, 1860, p. 574.

Peu de temps après, le gouvernement français envoya un corps d'armée en Syrie pour protéger les chrétiens. Un poëte Israélite, Léon Halévy, adressa au corps expéditionnaire des adieux dans lesquels on remarque le passage suivant ^ :

...Pour punir des meurtres infâmes, Vous courez aux bords syriens.

Vengez les enfants et les femmes, Sauvez des frères, des chrétiens!

Croisade du Dieu qui console, Tu réunis tous les croyants :

Le juif a donné son obole Comme il donnera ses enfants.

Les juifs étaient prêts à verser leur sang pour les chrétiens persécutés, pour le triomphe des principes d'humanité et de tolérance religieuse.

Cependant cette manifestation de la charité Israélite troublait ceux qu'elle aurait dû le plus profondément toucher : on insinua que les juifs voulaient expier le meurtre du Père Thomas (1840). Lorsque des désordres éclatèrent à Damas et que des chrétiens y furent maltraités, des journaux français prétendirent que les juifs de cette ville avaient pris part à l'émeute. D'après des nouvelles fort incertaines arrivées en Eu-

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