‹ Biographie de Alfred de MussetChapitre 12 sur 14 · ALLORI · texte numérisé non relu

ALLORI

Elle est morte d'ennui, de froid et de vieillesse. Allons, nobles seigneurs, entrons chez ma maîtresse.

Il existait encore un fragment de scène où AIIoim, ayant saisi des pi^uves certaines de l'infidélité de sa maîtresse, faisait à son élève Romano la confidence de sa jalousie et de son désespoir. L'auteur aura sans

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iloule jelé au l'eu ces jalons inutiles, et nui mémoire n'en a retenu que des lambeaux informes.

Nos conversations sur l'Italie ne discontinuèient pas de tout) l'hiver. Cet innocent plaisir l'ut interrompu par une pleurésie que mon frère gagna le ])lus follement du monde, pour avoir voulu se promener le soir au bois de Boulogne, par un beau ciel, mais aussi par un froid mortel. Les saignées, dont on abusa encore, allongèrent le temps de sa convalescence. Pour se désennuyer, il écrivit une Nouvelle, sur les amours de deux sourds-muets, qui parut dans le Constitutionnel. Il composa, en même temps, les stances intitulées  mon frère revenant (ritalie, et puis il garda le silence, malgré les sollicitations de tous genres et les offres les plus brillantes. Ses amis eux-mêmes durent cesser leurs remontrances, voyant qu'il les prenait fort mal. « Je serais curieux de savoir, me disait-il, si Pétrarque avait incessamment à ses trousses une douzaine de pédagogues ou de sergents de ville, pour le forcer, l'épée sur la .gorge, k chanter les yeux bleus de Laure, quand il avait envie de se tenir en repos. Ce reproche de paresse est une invention nouvelle qui sent d'une lieue le siècle des manufactures. Que ne l'a-t-on adressé à Monsieur de Cambrai, pour n'avoir voulu faire qu'un seul roman, ad nsum Belphini. Vous mériteriez tous que je me misse à écrire un poème en latin, <iussi long et aussi indigeste que YAfrique de Pé-

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Irai^iiip. Paiiiii ceux qui ji]'apj)(>||,'nl |)aressoiix, je voudrais savoir coiubion il y en a qui répètent ce qu'ils ont ciihMîdu dire, conil)ien d'autres qui n'ont jamais lu un vers de leur vie et qui seraient bien attrapés si on les obligeait à lire autre cliose que les Mystères de Paris. Le ronian-l'euillcton, voilà la vraie littérature de notre temps. »

L'oblitération du goût public était une des causes de ce silence qu'il voulait garder; mais il y en avait d'autres plus profondes et d'un ordre plus élevé, sur lesquelles sa modestie lui interdisait de s'expliquer entièrement, même dans le tète-à-téte avec moi ou avec son ami Tattet. Les vers Sur la paresse ne contenaient que la moitié de ses pensées. S'il eût écrit son poème de Jm/ith, cette indifférence et ce dédain se seraient peut-être retrouvés dans le personnage d'Allori. Selon son habitude, le poète auiait eu l'envie de prêter à son héros ses propres sentiments. L'occasion et le prétexte étant donnés, il y aurait Ibrmulé ses raisons, ses griefs, ses sujets de dégoût, dans le langage de la Nuit de mai, et ce cœur qu'il voulait tenir fermé se serait ouvert malgré lui; c'est pourquoi je considère le poème de Judith comme regrettable à plus d'un titre.

Cet, homme si paresseux ne pouvait pas demeurer oisif pendant une heure. Son temps était partagé entre la lecture et le jeu des ec/iecs. Il se mit à étudier les ouvrages de Philidoi-, de Walker, etc.; il eut

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quelquotbis rhoniiciii- de faire la paitie de Labourdonnavs et des membres les plus distiimiiés du cercle des Echecs. Rien ne ressendjle moins à de la paresse que cette étude ardue comme celle d'une science abstraite. Mais la lecture et le jeu des échecs laissaient encore beaucoup de place à l'ennui. Souvent Alfred se plaignait que la vie était longue et que ce diable de temps ne marchait pas. Il n'allait plus dans le monde et négligeait ses connaissances les plus aimables. Sa marraine elle-même ne le voyait qu'à de longs intervalles.

Quand il lui prenait une envie d(» se distraire et de rompre ses habitudes, il passait d'un (^xtreme à l'autre. Il allait dix fois de suite au Théâtre-Italien, à l'Opéra ou à l'Opéra-Comique; et puis il rentrait un soir rassasié de musique pour longtemps. Quand il s'embarquait dans quelque partie de plaisir, c'était avec le même emportement. Tout cela était excessif et souvent nuisible à sa santé; mais, jusqu'à son dernier jour, il ne voulut jamais s'astreindre ni à un régime modéré ni à une précaution quelconque. Un confrère en littérature, qui l'avait rencontré dans un de ses moments d'intempérance, m'aborda un matin dans la rue, et, sans dire mot de la rencontre, me parla du silence du poète avec une douleur hypocrite à travers laquelle je démêlai les éclairs d'une joie qui avait de la peine à se contenir. La jalousie était bouffonne dans un écrivain si inlimc Je rassurai ce bon

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coulrèrc sur les lacultés du poMr <|u'il aiiiiail si ItMidrciuent, et j'eus la satisfaction de voir son visage s'assombrir ïi mesure que son inquiétude diminuait. Dans le même temps, — presque le même jour, — la marraine, à qui rien n'échappait, me lit part d'aulr(3S condoléances du même ffenre. Elh; en était sérieusement alarmée : « Il est évident, jue dit-elle, que la médisance et l'envie seront d'autant plus à l'aise qu'elles prendront l'apparence de l'intérêt et de la compassion. Déjà, je l'ai remarqué, on parle plus volontiers de notre poète; on ne lui marcliandc plus autant les éloges; mais on s'empresse de dire qu'il n'y a plus rien à espérer de sa muse. Si vous m'en croyez, n'attendez pas à demain pour l'avertir de ce danger. »

Je répondis que j'y perdrais mon latin, que notre poète méprisait la prudence et que mon influence était usée; mais que celle de la marraine, toute neuve encore, pourrait avoir plus de succès. « Eli bien, me dit-elle bravement, j'essayerai. »

Elle me donna ensuite un aperçu du discours qu'elle voulait tenir, des arguments qu'elle comptait employer, et elle s'en acquitta avec une lucidité, un bonheur d'expression qui surpassèrent mon attente. Je me retirai plein d'espoir, admirant combien les femmes nous sont supérieures en éloquence et môme en logique lorsque le cœur les inspire. Une petite lettre jetée à la poste apporta au filleul la prière de

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