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xomv causer avec sa marraine, qui lui promcllait rie Retendre sa porte aux autres visiteurs.
T.c mardi 13 août 1844, après le dîner, Alfred se rendit à cette invitation. La conférence dura jusqu'à minuit. Pendant ce temj)s-là, j'élais parti pour les Vosges et pour Bade, où des amis m'attendaient; ils m'entraînèrent en Suisse; je les quittai à Constance, et me rendis à Venise. Lorsque j'en revins, au mois de novembre, je demandai à la marraine (juei avait été le résultat de son entrevue : « Ne m'en |)arlez pas, répondit-elle avec émotion. J'ai fait beaucoup de mal à notre cher Damis*. Je m'en suis fait beaucoup à moi-même. Je ne puis vous répéter ce qu'il m'a dit. Cela est au-dessus de mes forces. Sachez seulement qu'il m'a battue sur tous les points; qu'il a cent fois raison; que son silence, ses ennuis, ses dédains ne sontque trop bien justifiés; que, s'il voulait les exprimer, il ferait rentrer sous terre ceux (|ui se mêlent de le blâmer et de le plaindre, et que tôt ou tard son immense supériorité sera reconnue par tout h; monde. Laissons faire le temps, et ne jouons plus avec le feu, car nous ne sommes que des enfants auprès de lui. En me quittant, le pauvre garçon m'écrivit un sonnet qu'il m'envoya le lendemain de grand malin, cl ipii m'a arraché des lai'uies. Jl voulait me montrer ce qu'il était capable de faire, comme si
* Celait un des surnoms qu'elle aimait à iloimer à son lilleul.
l)'AI.Ki;m) IIK Ml SSET. 029,,
j'eusse (loïKé (le lui! .1,. garde ces v.m-s dans mes archives. Un jour peut-être, ils seront pirJjIiés, et la terrible soirée du 13 août ne sera pas peidue. »
Je demandai à voir ce sonnet; mais la marraine en redoutait la lecture; elle ne voulut pas le chercher «'I paila d'autre chose. Treize ans plus tard, après la mort de mon frère, elle m'en donna l'autogTaphe. Voici ce sonnet :
<juun sot aie calomnie, il ne m'importe guère. Que sous le faux semblant d'un intérêt vulgaire, <]eux même dont hier j'aurai senv la main Me proclament, ce soir, ivrogne et libertin,
Ils sont moins mes amis (|ue le verre de vin Qui pendant un quart d'heure étourdit ma misère; Mais vous, qui connaissez mon âme tout entière, A qui je n'ai jamais rien tu, même un chagrin,
Est-ce à vous de me faire une telle injustice,
Et m'avez-vous si vite à ce point oublié ?
Ah! ce qui n'est qu'un mal, n'en faites pas un vice.
Dans ce verre où je cherche à noyer mon supplice, Laissez plutôt tombei' quelques pleurs de pitié Qu'à d'anciens souvenirs devrait votre amitié.
Le célèbre Liszt avait un élève nommé Hermann, qui depuis est devenu un saint homme. Hermann jouait souvent du piano, en petit comité, pour deux ou trois amis. Alfred aimait son talent de pianiste et de compositeur. Tandis que le musicien improvisait, le poète cherchait de son côté des vers sur le rythme du morceau. Ils composèrent ainsi ensemble trois chansons : Bonjour, Sinon! — Non, Sinon, pas encore! et Adieu, Siizon! Une autre mélodie du même maestro, sur des paroles italiennes, servit plus tard à faire la barcarole que cliante Steinberg dans Bettine. Un beau jour, au printemps de 1845, Hermann disparut : la grâce l'avait touché subitement. On appiit longtemps après qu'il était carme déchaussé dans un couvent du midi de la France.
niocRAPiiiK D'AF.FiiEh i)K Ml ssf:t. .m
Au iiionKîiit uù cette c'onveisi(»ii iniraculfiisc s'opéra, je reçus de M. de Salvaiidy, ministre de l'instruction ])ubliquc, une mission lilléraire ixmr Venise. Il s'agissait d'explorer les archives de la république, et d'y recueillir des documents relatifs à l'histoire de France. La mission était de six mois; mais j(; i-eslai à Venise une année entière. Notre oncle Desherbiers, dans la carrière administrative depuis plus de trente ans, occupait la modeste souspréfecture de Mirecourt. Je proposai à mon frère de rendre une visite à ce bon oncle. Nous partîmes de Paris ensemble, dans les premiers jours de mai 1845, pour Mirecourt, où nous restâmes environ deux semaines. Je me rendis ensuite à Épinal, d'où je gagnai Venise par Munich, Inspruck et Trente. Alfred demeura dans les Vosges pendant la moitié de l'été, voyageant de Mirecourt à Épinal et d'Épinal à Plombières, fêté par les bonnes gens de la Lorraine et recherché par la famille aimable du préfet du département.
J'étais à Venise depuis près de six mois, lorsqu'un soir de novembre, un Français de beaucoup d'esprit, M. deTrobriant, m'aborda sur la place Saint-Marc pour me parler avec enthousiasme d'un proverbe qu'il venait de lire dans la Revue des Deux-Moudcs : — // faut quune porte soit ouverte ou fermée. Je m'empressai de chercher la livraison qui contenait ce proverbe. A la distance où j'étais, et après une longue absence,
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cette peintuio de la vie parisienne nie lit un plaisir extrême. Je reconnaissais, d'ailleurs, les personnages. Ciclui du comte était si ressemblant, que, de loin, je voyais mon frère prenant son chapeau à chaque coup de sonnette, laissant la porte entr'ouverte et ne pouvant se décider ni à rester ni à sortir. La femme aurait été plus difficile à reconnaître si le titre de marquise ne m'eût guidé. J'appris bientôt que je ne m'étais pas trompé dans mes conjectures. La conversation avait eu lieu à bien peu de chose près comme elle est rapportée dans le |)roverbe. Le dénoùment seul a été ajouté. La marquise resta veuve; le poète s'en alla, et la porte fermée ne se rouvrit qu'à la visite suivante, où l'on devisa d'autre chose.
Il faut le dire à la louange d(^ l'acteur Bocage, c'est lui qui le premier poussa jusqu'à un commencement d'exécution l'entreprise hardie de faire jouer un acte d'AlIred de Musset devant un public payant. Bocage, directeur de l'Udéon, voulait absolumenl risijiici' une représentation du Caprice. Mademoiselh^ Naptal apprenait déjà le lôle de madame de Léry. L'aiiU'ur, qui se souvenait de /(f Nnit vénitienne, a' dilendait à un second échec; il n'alla pas aux répétitions, et donna carte blanche à Bocage. Je n'ai jamais su pourquoi ce projet n'eut pas de suites. Peut-être hji-il empêché par un de ces mille contre-temps dont le théâtre est plein, comme l'engagement de mademoiselle Naptal à la (lomédie française, ou la pré-
D'AU r.Kll \)K MUSSKT. rîo:{
soiitation df quoliiuo pièce offranl de meilleures garanties de succès que le Caprice. Lorsque je revins de Venise, directeur l't auteur avaient abandonné cette idée.
Un heureux événement causait alors une i^iande joie dans noire iamille et un(; grande perturbation dans notre intérieur. Notre sœur se mariait et se séparait de nous. Elle s'en allait habiter la province. Sa mère partait avec elle pour l'installer dans son ménage. Je restai quelque temps à Paris, et je tins compagnie à mon l'rère, en causant avec lui de cette chère Italie que je venais de revoir encore; après quoi je me rendis à l'invitation de ma sœur devenue maîtresse de maison. Pendant mon absence, une jeune actrice débuta au théâtre du Gymnase. Piose Chéri avait enfin trouvé, dans le rùle de Clarisse Harlowe, l'occasion de déployer un talent dont elle n'avait peut-être pas conscience'. Alfred de Musset aimait particulièrement et relisait sans cesse le beau roman de Richardson; il fut attiré par le titre du drame, et il se prit d'une telle admiration pour l'actrice et d'un tel goût pour la pièce qu'il suivit assidûment les représentations du Gymnase pendant trente soirées consécutives. A mon retour de l'Anjou, je le trouvai sous le charme de ce plaisir quotidien, et presque
* l.a pit''ce de Clarisse Harlowe était de M. Léon Guillurd, aujouid'tiui archiviste de la (lomédie française.
•.m lilOGUAIMIIK
aussi onthousiasle de Rose Chéri qu'il l'avait été de Rachel et de Pauline Garcia. Le soir niènie de mon arrivée à Paris, il fallut me laisser conduire au Gymnase. Celte passion d'artiste dura aussi longtemps que les représentations de Clarisse Harlowe.
L'hiver de 1847 nous ])arut fort triste. ?sotre appartement semblait agrandi de moilié. A quoi ]»on dire des loties à table ? Il n'y avait plus là personne pour en rire. Plus de musique après le dîner ! Ces mélodies de Mozart, ces sonates de Beethoven que nous avions l'habitude d'évoquer d'un m(»l, on ne les entendait plus, et le piano lui-même avait disparu, laissant un trou dans le mobilier de noire salon. J'engageais mon frère à couper l'hiver en deux par une excursion, soit en Anjou, soit dans un pays chaud ; mais on ne pouvait pas l'arracher de ce Paris dont il se plaignait de connaître tous les pavés. Au mois de septembre seulement, je le décidai à en sorlir; nous allâmes ensemble aux bains de mer du Croisic, et de là chez notre sœur, où Alfred se trouva si heureux que je l'y croyais lixé pour longtemps. 11 y resta un mois, et ce fut beaucoup pour lui. Une nouvelle incroyable l'attendait à Paris : on allait jouer /(' Caprice au Théâtre-Français! La forhnn' de cette pièce est vraiment singulière.
Madame AUan-Despréaux, oubliée des Parisiens, jouissait d'une grande faveur à la cour de Russie. Admise dans la plus haute société, elh; y avait |)ris le
I»'AM'UP:D de MUSSET. 305
Ion et les manièros des femmes du grand monde. Un jour, ù Saint-Pétersbourg, on lui conseilla d'aller voir une pièce qui se jouait sur un petit théâtre et dans laquelle était un joli rôle de femme qui pouvait lui convenir. On lit la partie de plaisir d'aller à ce petit théâtre. On vit la petite pièce russe, et madame Allan-Dcspréaux en fut si contente qu'elle en demanda une traduction en français, pour la jouer devant la cour. Or, cette pièce était le Caprice, et peu s'en fallut qu'on ne le traduisît dans la langue où il avait été écrit. L'empereur Nicolas aurait certainement commandé ce travail, si une personne au courant de la littérature française, comme il s'en trouve beaucoup en Russie, — plus même qu'en France, — n'eût averti madame Allan que la pièce russe, dont le mérite l'avait tant frappée, n'était elle-même qu'une traduction. Le volume qui contenait le Caprice courait les rues à Saint-Pétersbourg; on en donna un exemplaire à madame Allan, et cette pièce fut jouée devant la cour, qui la trouva charmante.
A Paris, nous ne savions rien de tout cela. Lorsque M. Buloz, administrateur de la Comédie française, eut traité avec madame Allan par correspondance, pour sa rentrée au Théâtre-Français, elle voulut reparaître devant le public de Paris dans les deux rôles de Gélimène et de madame de Léry. Excepté M. Buloz, tout le monde, à la Comédie française, s'étonna de ce choix. On ne savait d'où tombait
ce petit acte; mais la grande actrice, forte de son expérience, persista dans sa résolution. En arrivant à Paris, au mois d'octobre, Alfred de Musset trouva l'affaire très avancée. Pendant une des répétitions du Caprice, il entendit, de la coulisse où il était, M. Samson, caché dans la nuit de l'orchestre, s'écrier d'un ton scandalisé: « Rebonsoir, chère! En quelle langue l'St cela? »
Ce qui prouve qu'en 1847 on en était encore, à la Comédie française, à se demander si l'auteur du Caprice écrivait dans un style qu'on pût parler sans se compromettre dans la maison de M. Scribe, cet écri- A^ain si brillant et si correct! La pièce fut pourtant représentée le 'îll novembre, et l'incertitude cessa. Le succès du Caprice a été un événement dramatique important, et la vogue extraordinaire de ce petit acte a plus fait pour la réputation de l'autour que tous ses autres ouvrages. En quelques jours, le nom d'Alfred de Musset pénétra dans ces régions moyennes du public, où la poésie et les livres n'arrivent jamais. L'espèce d'interdit qui pesait sur lui se trouva levé comme par enchantement, et il n'y eut plus de jours où la presse ne citât ses vers.
Quand arriva le coup de foudre du 24 février 1848, Alfred de Musset vit partir avec regret la famille royale dans laquelle il n'avait eu qu'un ami. Cette révolution devait l'atteindre comme bien d'autres ; mais ce fut d'une manière à laquelle il ne s'atten-
(lait pas. Le nouveau ministre de l'intérieur avait, disait-on, une sorte de conseil intime et nocturne, où s'élaboraient des Bulletins de la République que la population de Paris lisait avec étonnement, souvent même avec effroi. En voyant parmi les noms de ces conseillers privés celui d'une personne qui ne pouvait décemment lui vouloir que du bien, il pensa que sa place de bibliothécaire lui serait conservée. Il se trompait: une des premières mesures de M. Ledru-RoUin fut la destitution d'Alfred de Musset. Un journal en cria; un autre nia le fait. Alfred envoya aux journaux la lettre qui lui donnait avis de son renvoi. Cette lettre, d'un laconisme brutal, était signée par un secrétaire général nommé Garteret. J'écrivais alors des articles de littérature dans le National, qui se trouvait tout à coup jouir d'un crédit auquel ses vingt ans d'opposition ne l'avaient pas accoutumé. Je fis parler au ministre de l'intérieur par un de mes amis du National; mais ce fut inutilement.
Bien qu'il n'eût pas beaucoup à se louer de cette révolution qui lui enlevait le plus sur de son revenu, Alfred ne pouvait se défendre d'admirer, dans une de ses manifestations les plus soudaines et les plus énergiques, cette nation française, si pleine de vie, de ressort et d'imprévu, dont M. de Tocqueville a dit qu'elle peut inspirer de grandes sympathies ou de grandes haines, mais jamais l'indiffé-
rence. Pendant les tristes journées de juin, où le sang ruissela sur le pavé des rues, Alfred de Musset paya de sa personne et passa plusieurs nuits au bivouac. Au milieu môme des épisodes de nos guerres civiles, il poursuivait le cours de ses succès dramatiques. Comme une suite au Caprice, le Théâtre-Français voulut représenter le proverbe // faut fjuune porte soit ouverte ou fermée, et la comédie en trois actes // ne faut jurer de rien, dont MM. Provost, Brindeau, Got et mesdames Mante et Luther firent un vérit;dDle bijou. Cette dernière pièce fut jouée pour la pi-emière fois le 2^ juin 1848, à l'heure même où une insurrection formidable élevait de tous côtés des barricades. Le Théâtre-Historique donna quelques représentations du Chandelier, (|ui revint plus lard à la Comédie française. Rachel demandait à l'auteur un rùle; mademoiselle Augusline Brohan déployait ses coquetteries et son esprit dans le même but. A la suite d'une correspondance fort gaie avec le poète, la reine des soubrettes obtint une demi-promesse. Alfred écrivait Louison; mais une brouille survint, dont je ne sais plus le motif; le rôle de Louison fut donné à mademoiselle Anaïs, et il ne perdit pas au change.
Le 3 mai 1849, il y eut dans les salons de Pleyel une matinée musicale et dramatique au profit des pauvres et à laquelle prêtèrent leur concours mademoiselle Rachel, madame Viardot, madame Allan,
MM. Roger, Got et Régnier. Alfred, averti d'avance, écrivit pour cette matinée un proverbe inédit : On ne saurait penser à tout, dont l'insertion au programme attira beaucoup de monde. La grande majorité des spectateurs se composait de jeunes et joHes femmes, en toilette de printemps, et l'auteur retrouva ce qu'il appelait son public des petits nez roses. Le proverbe obtint un succès de rires; mais le jour de la représentation au Théâtre-Français, le public de la rue Rochechouart n'était plus en majorité; la presse du lundi se montra hostile, et la pièce ne fut jouée que dix ou douze fois. Le Chandelier, accueilli avec une faveur extraordinaire, répara ce léger échec, malgré l'opposition de la critique qui ne manqua pas de crier au scandale. Cette pièce eut la bonne fortune de trouver à la Comédie française, dans la personne de M. Delaunay, le type exact de Fortunio, avec ses vingt ans, son accent passionné et cette chaleur de cœur qui va parfois jusqu'à verser de vraies larmes en scène. Tout Paris y courait. Lorsque M. Léon Faucher s'avisa de faire supprimer cette comédie après quarante représentations, l'auteur en eut tant de chagrin qu'il composa un dénoûment moral, pour donner satisfaction au ministre. Dans cette version, Fortunio partait pour l'armée avec Clavaroche, tandis que Jacqueline retombait sous la férule de son vieillard. Ce changement proposé n'arriva pas à la connaissance de M. Léon Faucher, qui ne voulut pas en entendre parler.
Au commencement de 1850, notre communauté fut dissoute. Notre mère, attirée en Anjou par sa fille, donna congé de son grand appartement. Il fallut nous séparer. Ce moment nous fut cruel. Jusqu'alors nous avions toujours vécu en famille. Alfred se logea d'abord rue Rumfort; mais il se trouva trop loin de moi, et vint bientôt demeurer rue du Mont-Thabor (j'avais pris un appartement rue des Pyramides). Notre mère lui avait choisi une gouvernante capable de suppléer avec tout le dévouement possible la sœur Marcelline, si regrettée dans les moments de maladie. L'intelligence et le zèle de mademoiselle Colin épargnèrent à mon frère bien des préoccupations, et lui assurèrent les soins que sa santé réclamait. Naturellement disposé à l'inquiétude, il se voyait, non sans effroi, obligé de ne compter désormais que sur lui-même pour subvenir à tous les besoins de la vie. Le premier moment une fois passé, il envisagea cette position nouvelle pour lui avec résignation et courage. Ce fantôme terrible de la Nécessité, qui, à trente ans, lui avait inspiré tant d'horreur, il se trouvait préparé à le regarder en face par des événements politiques durant lesquels bien d'autres existences que la sienne avaient reçu de graves atteintes. Depuis 1847, il n'avait fait autre chose que suivre du regard la seconde carrière ouverte par le théâtre aux productions de sa jeunesse. A quarante ans il reprit tout à coup le goût du travail.
Pour ne rien omettre dans l'historique de ses der-
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niers ouvrages, il convient de remonter de quelques années en arrière, et de rapporter ici un de ces petits incidents que son imagination de poète se plaisait à considérer comme des ordres du Destin.
Un jour, en avril 1846, Racliel l'avait invité à dîner chez elle. Les autres convives étaient des hommes de la meilleure compagnie, et tous fort riches. Pendant le dîner, le voisin de gauche de la maîtresse du logis remarque une très belle bague qu'elle porte à son doigt. On admire cette bague; on se récrie sur le ta~ lent de l'orfèvre, et chacun à son tour fait l'éloge du précieux joyau. « Messieurs, dit Rachel, puisque cet objet d'art a l'honneur de vous plaire, je le mets à l'enchère ; combien m'en donnez-vous ? »
Un des convives olfre cinq cents francs, un autre mille, un troisième quinze cents. En un moment, la bague est poussée jusqu'à trois mille francs. « Et vous, mon poète, dit Rachel, est-ce que vous ne mettez pas à l'enchère? Voyons, que me donnez-vous?
— Je vous donne mon cœur, répond Alfred.
— La bague est à vous ! »
En effet, avec une impétuosité d'enfant, Rachel ôte la bague de son doigt et la jette dans l'assiette du poète. En sortant de table, Alfred pensant que la plaisanterie a duré assez longtemps, veut rendre la bague. Rachel se défend de la reprendre. « Par Jupiter! dit-elle, ceci n'est pas unbadinage. Vous m'avez donné votre cœur, et je ne vous le rendrais pas pour
cent mille écus. Le marché est conclu, il n'y a plus à s'en dédire. »
Cependant, malgré sa résistance, Alfred lui prend doucement la main et lui remet la bague au doigt. Alors Rachel la retire de nouveau, et la présente dans une attitude dramatique et suppliante : « Cher poète, dit-elle d'une voix réellement émue, vous n'auriez pas le courage de refuser ce petit présent, si je vous l'olt'rais le lendemain du jour où je dois jouer ce fameux rôle que vous devez écrire pour moi et que j'attendrai peut-être toute ma vie. Gardez donc cette bague, je vous en prie, comme un gage de vos promesses. Si jamais, par ma faute ou autrement, vous renoncez pour tout de bon à écrire ce rôle tant désiré, rapportez-moi la bague, et je la reprendrai. »
En parlant ainsi, elle plie le genou et déploie cette grâce enchanteresse que la nature lui a donnée, comme un auxiliaire de son génie. Il fallut bien accepter la bague aux conditions où elle était ofïerte. Le poète rentra chez lui fort ému de l'aventure, plein de bonne volonté, et résolu, cette fois, à profiter de l'occasion. Malheureusement, Rachel partit pour l'Angleterre peu de jours après la scène que je viens de raconter. Elle avait bien promis de lui écrire, mais elle ne tint pas sa parole, et Alfred, connaissant par expérience l'humeur changeante de la grande tragédienne, augura mal de son silence. Lorsqu'il la revit à l'automne, elle ne lui parla de rien. C'était le moment où Ruse
Chéri jouait avec tant de succès la pièce de Clarisse Harlowe. Alfred ne craignit pas de dire, en présence de Rachel, tout le bien qu'il pensait de la jeune débutante du Gymnase. Probablement Rachel crut voir une intention blessante pour elle dans ces éloges prodigués à une autre; sans s'expliquer à ce sujet, elle prit avec son poète un Ion d'aigreur dédaigneuse, auquel il ne répondit qu'en lui rendant la précieuse bague qu'elle semblait avoir oubliée. Elle se la laissa remettre au doigt sans opposition.
Quatre ans après, en mars ou avril 1851, Rachel donnait un diner de cérémonie dans l'hôtel qu'elle avait fait bâtir rue Trudon. Alfred de Musset y fut invité. La maîtresse du logis lui prit le bras pour aller à la salle à manger. Dans ce trajet il fallait passer par un escalier un peu étroit. Alfred marcha sur la robe de Rachel, qui lui dit, avec ses grands airs : « Quand on donne le bras à une femme, on prend garde où l'on met le pied.
— Quand on est devenue princesse, répond le poète, et qu'on se fait bâtir un hôtel, on commande à son architecte un escalier plus large. »
La soirée commençait mal. Cependant, après le diner, il y eut un raccommodement. Alfred rappela, en soupirant, le beau temps où il avait soupe chez Roxane avec des couverts d'étain. Rachel s'amusa de ces souvenirs. « Vous croyez peut-être, dit-elle, en voyant mon luxe, mon argenterie splendide, que je ne
suis plus aussi bonne fille que dans ce temps-là. Eh bien, je vous prouverai le contraire.
— Comment cela? demanda Alfred.
— En allant vous voir, pour vous supplier encore une fois d'être mon auteur. »
Elle arriva, en effet, le lendemain, et demeura une heure à causer théâtre. Elle revint encore plusieurs fois les jours suivants et finit par obtenir la promesse d'un rôle. Mais Alfred se défiait un ])eu de la versatilité d'esprit dont Rachel lui avait déjà donné tant de preuves. Il voulut attendre. La saison des congés arriva, et Rachel partit encore pour l'Angleterre.
Une actrice nouvelle, dans toute la fleur de la jeunesse et de la beauté, venait de débuter récemment à la Comédie française. Elle demandait des rôles, et c'était avec la ferme intention de les jouer. Alfred se tourna de ce côté. Il arrangea pour la scène les Caprices de Marianne. Madeleine Brohan accepta avec reconnaissance ce rôle de Marianne que Rachel aurait dû prendre, si elle eût compris ses véritables intérêts. Cependant, en 1851, au milieu de ses succès, Rachel écrivit de Londres à son auteur une lettre pressante pour lui rappeler ses engagements. Lorsqu'elle revint à Paris, elle apprit que son auteur venait d'écrire pour Rose Chéri la pièce de Bettine, dont nous parlerons tout à l'heure. Peut-être un peu de jalousie s'en mêlant, elle insista de nouveau pour obtenir le rôle promis. Alfred, touché de tant de constance, prépara
D'ALFREH DE Ml SSET. 315
le plan d'un drame en cinq actes entièrement de son invention, et dont la scène était à Venisi^ au xv siècle.
Sur ces entrefaites, Bettinc fut jouée avec peu de succès, et l'ardeur de Rachel en parut tout à coup refroidie. Alfred de Musset, mécontent du silence (ju'elle gardait avec lui, remit le travail commencé parmi ses papiers de rebut, en disant : « Adieu, Rachel ! c'est toi que j'ensevelis pour jamais dans ce tiroir*. »
En effet, tout fut fini entre Rachel et lui, et nous n'aurons désormais plus rien à dire de cette actrice de génie que la nature semblait avoir créée et mise au monde pour s'entendre avec l'auteur de Lorenzaccio, et qui ne sut pas même s'accorder avec lui pendant le temps nécessaire à l'achèvement d'une pièce de théâtre. Sans doute Alfred de Musset a été aussi coupable qu'elle. Il aurait dû se rire des caprices et pousser son œuvre jusqu'au bout, afin d'arriver par-dessus les obstacles d'un moment au jour lucratif de la représentation. Bien d'autres lui en donnaient l'exemple; mais les autres n'étaient pas des poètes, et il faut prendre les poètes comme ils sont.
Revenons maintenant à Betl'me. Alfred se souvenait de madame Rose Chéri, et du plaisir qu'il avait éprouvé, six ans plus tôt, aux représentations de Cla-
* On peut juger par le fragment de Faiistine, inséré dans les Œuvres Posthumes, combien il est regrettable que ce drame n'ait pas été achevé.
risse Harloluc. Le rôle de Bettine qu'il écrivit exprès pour elle fut reçu avec joie. Je n'ai pas encore compris pourquoi cette pièce a été accueillie froidement par le public du Gymnase-Dramatique. Elle ne fut jouée que vingt-cinq ou trente fois, ce qui est peu pour un théâtre de genre. Je la tiens cependant pour une des productions les plus parfaites de la plume qui écrivit le Caprice. Si elle n'a pas obtenu tout le succès qu'on en devait attendre, je n'en puis chercher la cause que dans sa perfection même, dans la poésie d'un style auquel les oreilles de ce public-là ne sont pas accoutumées, dans la maturité du génie de l'auteur et sa profonde connaissance du cœur humain. Le spectateur désorienté écoutait avec une attention extrême, mais les beautés de cet ouvrage lui passaient par-dessus la tête. Le dernier mot n'est pas dit sur Bettine* . Tôt ou tard on y reviendra.
Le récit des caprices de Rachel, des déboires de notre poète et de tout ce qui s'y rattache m'a entraîné plus loin que je ne voulais aller. Il faut revenir en arrière d'une année pour parler d'un petit chef-d'œuvre qu'on doit en grande partie à l'insistance et à l'habileté de M. Véron, peut-être aussi au dé]»it qu'avait ressenti Alfred de Musset des critiques
* On peut voir par une lettre de niatlanie Allan-Despréaux, insérée dans les notes de la grande édition iii-l°, que cette actrice, d'un goût excellent et d'un grand esprit, aimait beaucoup la pièce de Bettine. Elle aurait joué ce rôle, si elle n'eût été trop âgée et déjà malade.
n'ALFUED DE iMUSSET. 317
essuyées par Loiiison et par le proverbe On ne saurait penser à tout. En 1850, malgré sa bonne envie de rester fidèle à la Revue des Deux-Mondes, Alfred avait dû céder aux sollicitations de M. Véron, qui lui ouvrait les colonnes du Constitutionnel à des conditions très avantageuses. Carmosine parut dans ce journal. Cette comédie est assurément un des plus beaux ouvrages d'AUVed de Musset, le plus profond et le plus touchant à mon gré. En lisant les termes dont Carmosine se sert pour faire au bouffon Minuccio la confidence de son amour sans espoir, je crois avoir sous les yeux une scène tracée par la main de Gœthe ou celle de Shakspeare. Mais laissons à d'autres le soin d'apprécier cette œuvre poétique.
M. Véron avait une entière confiance dans le talent d'Alfred de Musset. Sans savoir ce que vaudrait le manuscrit de Carmosine^ il s'était engagé d'avance à en donner mille francs par acte, laissant à l'auteur la liberté d'en faire trois ou cinq, comme il l'entendrait. Alfred, incapable d'augmenter d'un acte une pièce, qui dans son esprit n'en comportait que trois, croyait son travail fort bien rétribué aux conditions convenues. M. Véron fut si charmé par la lecture de cet ouvrage qu'il voulait le payer comme s'il eût été en cinq actes. L'auteur se défendit d'accepter une si forte somme; il fallut partager le différend par la moitié. Je cite, en passant, ce détail parce qu'on y
peut remarquer deux choses assez rares : un édileur généreux et un écrivain désintéressé.
Alfred de Musset se croyait trop peu apprécié des classiques de l'Académie française pour pouvoir leur demander à faire partie de leur compagnie. Il s'y décida pourtant, encouragé par M. Mérimée. L'Académie s'est honorée en recevant dans son sein le poète de la jeunesse. Il aurait pu se passer d'elle; mais, puisqu'il s'était présenté, si elle l'eût laissé mourir sans lui ouvrir les portes de l'Institut, elle s'en repentirait aujourd'hui, et l'opinion publique le lui reprocherait. L'auteur des Nuits parut plus sensible que je ne l'aurais cru à cette marque de distinction, qu'il regarda comme une consécration nécessaire de son talent. Le jour qu'il prononça l'éloge de M. Dupaty, dont il occupait le fauteuil, j'entendis, parmi le public élégant des petits nez roses, un murmure de satisfaction et d'étonnement causé par l'air de jeunesse el la chevelure blonde du récipiendaire. On lui aurait donné trente ans.
Son élection ne s'était pas faite sans difficultés. De tous les graves personnages qui l'entouraient ce jourlà, une dizaine au plus connaissaient quelques pages de ses poésies. M. de Lamartine lui-même a confessé publiquement qu'il ne les avait pas lues. D'autres les blâmaient sur parole sans vouloir les connaître. La veille du scrutin, M. Ancelot, qui aimait particulièrement le candidat, bien résolu, d'ailleurs, à lui
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donner sa voix, disait, dans le jardin du Palais-Royal, à l'éditeur Charpentier : « Ce pauvre Alfred, c'est un aimable garçon et un homme du monde charmant; mais, entre nous, il n'a jamais su et ne saura jamais faire un vers. »
M. Fortoul était alors ministre de l'instruction publique. Il eut l'envie de faire quelque bien à notre poète, lui témoigna beaucoup de considération et l'invita plusieurs fois à dîner, presque en famille*. Un soir, le ministre exprima le désir de fournir luimême au poète un sujet à traiter en vers. Alfred de Musset n'aimait pas les travaux de commande. Sa muse indépendante n'obéissait volontiers à l'appel de personne, et, le jour où il reçut cette ouverture, il revint du ministère un peu effrayé. ^ Touché pourtant des bons procédés de M. Fortoul, il consentit à jeter les yeux sur divers projets entre lesquels on lui laissait la liberté de choisir. Il s'en trouva un qm lui plut. Sans prendre d'engagement, il mit dans sa poche une espèce de scénario, en promettant d'y réfléchir et de donner une prompte réponse, s'il lui convenait de traiter ce sujet. A la visite suivante, il rapporta le poème presque achevé. C'était le Sorif/e <r Auguste. Le ministre en fut si satisfait qu'il en voulait faire une représentation solennelle pour quelque
* M. Fortoul, qui avait été un des collaborateurs de la Revue des Deux-Mondes, aimait sincèrement les écrivains de talent.
grande fête de cour. Charles Gounod composa la musique des chœurs. On devait choisir les meilleurs artistes de tous les théâtres, et déjà Rachel et M. Dressant étaient désignés pour les rôles d'Octavie et d'Auguste.
Je ne sais quel murmure et quelles appréhensions vagues vinrent tout à coup jeter sur le feu un seau de glace. Le ministre lui-même parut craindre d'avoir fait une imprudence, et ne parla plus de la représentation projetée. L'année suivante éclata la guerre d'Orient. Comme la scène principale du poème étail une discussion entre Livie et Octavie sur la paix et la suerre, l'auteur devait nécessairement conclure en faveur de la paix. Après la canonnade de Sinope, le Songe d'Auguste n'était plus de circonstance, et quand, au bout de deux ans, la paix fut signée, l'oubli avait marché sur tout cela. D'ailleurs, M. Fortoul, qui s'intéressait seul à cet ouvrage, mourut subitement; mais il ne s'en alla point sans réparer le mal que M. Ledru-Rollin avait fait à l'auteur. Voici la lettre qu'il écrivit à Alfred de Musset au moment de la lecture du Songe d'Auguste :
« Mon cher monsieur, j'ai le plaisir de vous annoncer que je viens de vous nommer bibliothécaire du ministère de l'Instruction publique. Ces fonctions que vous n'avez point sollicitées, mais que je désirais depuis longtemps vous confier, ont été rendues va-
D'ALPHEl» DE MUSSET. m
canles par un mouvement qui ne dérange aucune position acquise. Je m'estime infiniment heureux d'avoir pu réparer une partie des torts que vous ont faits nos discordes aujourd'hui oubliées. Je regrette seulement d'avoir si peu de chose à offrir à un des hommes dont le talent honore le plus la littérature de notre temps.
« Veuillez croire h tous mes sentiments dévoués,