H. FORTOUL
J'ai déjà eu l'occasion d'en donner la preuve : les poètes ont par moments une sorte de seconde vue. Précisément parce qu'ils ne s'occupent point habituellement des affaires publiques, le jour où un événement politique les émeut et les fait réfléchir, ils en comprennent )nieux que le vulgaire la portée et la signification. Si les objets inanimés sont pour eux
* Cette estime de M. Fortoul pour Alfred de Musset datait de loin. On en trouve une preuve irrécusable dans la livraison de la Revue des Deux-Mondes du l*"^ septembre 183i. C'est un article de criliqu*; littéraire fort élogieux sur le Spectacle dans un fauteuil. L'auteur de cet article, curieuv à lire aujourd'hui, compare, à propos du drame de Lorenzaccio, les républicains de Florence, en 1536, av«c <-eux de France en 1830. « Ces marchands, dit-il, se laissent escamoter la république à peu près aussi imprudemment qu'on l'a fait en ces temps derniers. » Plus loin, M. Fortoul félicite l'auteur de Lorenzaccio d'avoir compris c les désirs plébéiens qui nous enflamment j. On voit que le ministre de l'instruction publique du second empire n'avait pas toujours été partisan de la dictature perpétuelle.
m ItlOCIlAPIllE
des pcitsét's imicltes, s'ils rlici'chciil l'clcrnclle vérité jusque dans la contemplation d'un brin d'herbe, ils ont aussi leurs heures pour méditer sur les acticnis des honnnes et les besoins des peuples. Quand ils expriment ce qu'ils sentent, ils nous apprennent ce que nous sommes capables de sentir sans pouvoir l'exprimer; quand ils se donnent la peine de regarder, ils voient des choses que nos yeux ne distinguent pas. Le jour où Alfred de Musset apprit la nouvelle de l'envoi d'un corps d'armée piémon'ais en Crimée, il tirade ce t'ait une foule d'inductions qui le menèrent en peu d'instants jusqu'à prévoii' un changement radical dans les destinées de l'Italie. Je lui représentai que sa pensée allait un peu vile, et que l'Autriche ne se prêterait jamais à un remaniement de la carte d'Euroj)e où elle perdrait ses plus riches provinces. (( Ce qui est juste, me répondit-il, n'est pas aussi difficile qu'on le pense. On n'empêche point de pousser les rameaux de l'arbre de la vie, et il y a au delà des monts un peuple qui demande à vivre. Les égoïstes croient le monde fait pour eux, et sourient des souffrances d'une grande nation; mais c'est de leur politique qu'il faut sourire. L'intelligence tient par la main la liberté. Pt!ut-ôtrc elle n'est pas loin .cette liberté si longtemps attendue, car elle marche par des chemins qu'on ne connaît pas. Du liaut du dômei de Milan et du campanile de Saint- Marc, on.la verra quelque jour paraître à l'horizon. »
D'ALI r.Kl» DE MISSET. 32:{
Probableinonl il n'y avait aiicuiio corrélation entre l'arrivée de niatlame I{ist:)ri ;i Paris et les plans secrets de M. de Gavour; mais Al lied de Musset se plut à considérer le voyage de cette grande actrice comme un présage du lien étroit (jui devait unir la France et l'Italie. Son assiduité aux représentations de Mirra et de Marie Stuart fut telle ({u'à moins d'être malade ou alité, il n'en manqua pas une seule. Le buste de madame Ristori, par le sculpteur italien Lanzirotti, prit place dans son petit musée sur un haut piédestal construit exprès, et en s'amusant à jouer sur le nom, il appelait cette noble figure, Vltalia ristorata. La poésie devait venir à son tour rendre hommage à la grande tragédienne étrangère. Alfred commença des Stances, que, par malheur, il ne mit point sur le papier, ne les jugeant pas assez achevées. Voici tout ce que j'en ai pu retrouver, avec l'aide de la gouvernante, qui entendit réciter ces vers un à un, à mesure que le poète les composait :
Pour Pauline et Racliel, j'ai chanté l'Espérance, Et pour la Malibran je me suis attristé. Grâce à toi, j'aurai vu, dans leur toute -puissance, La Force unie à la Beauté.
Conserve-les longtemps; celui qui t'en supplie A l'appel du génie eut le cœur toujours prompt. Kapporte en souriant, dans ta belle Italie, Une fleur de France à ton front.
Quelqu'un m'avait bien dit, revenant de voyage, Que nous autres Français nous ne connaissions rien.
32i BIOGRAPHIE D'ALFRED DE MUSSET.
Qu'il t'avait par hasard entendue au passage, Et gardait dans son cœur un cri parti du tien.
«Juelqu'uii m'avait l)ien dit que, malgré la misère, La peur, l'oppression, l'orgueil humilié. D'un grand peuple vaincu le genou jusqu'à terre N'avait pas encore plié;
Ont' ces dieux de porphyre et de marhre et d'albâtre, Dont le monde romain autrefois fut peuplé, Klaient vivants encore, et que, dans un théâtre, l'ue statue antique, un soir, avait parlé...
On remarquera que la troisième et la cinquième stance finissent par un vers de douze pieds, tandis (jue les autres se terminent par un vers de huit. L'auteur pensa sans doute qu'il serait temps d'écrire le morceau entier quand il aurait corrigé ces iirégularilés, et donné la même l'orme à toutes les stances. La maladie l'en empêcha. Les représentations de Mirru devaient être son dernier plaisir, et l'admiration poui' madame Ristori son dernier enthousiasme.
XVI l
Depuis longtemps la santé d'Alfred de Musset semblait décliner. L'affection organique dont j'avais observé les premiers indices en 184'2, et qui s'était développée sourdement, fit des progrès rapides pendant l'hiver de 1856. Je ne sais pourquoi le médecin, qui la connaissait bien, crut devoir en garder le secret. C'était une altération des valvules de l'aorte. Je commençais à remarquer les signes connus d'une maladie de cœur; mais parfois ces symptômes effrayants disparaissaient tout à coup, pour laire place à un air de vigueur et de santé que comportait l'âge du malade. Gomme il ne voulait se soumettre à un traitement [curatif que lorsqu'il était au lit, je prenais les rechutes de sa maladie pour autant d'accidents nouveaux. Un jour, je le trouvai
•m] IHOGRAPIIIE
couché sur une grande chaise longue qu'il venait d'acheter, et, en me montrant cette acquisition, il me dit : « J'espérais mourir jeime, mais, s'il plaît au bon Dieu de me laisser longtemps encore dans cet ennuyeux monde, il faudra bien m'y résigner; voici le meuble sur lequel je vieillirai. »
Les cfrands froids et les chaleurs excessives lui /Uant également nuisibles, Alfred, malgré sa répugnance à s'arracher de Paris, se rendit trois années de suite au bord de la mer, non pour y prendre des bains qui auraient augmenté son mal, mais pour y respirer un air frais et tonique. En 1854, il alla au Oroisic, d'où il revint à Angers, chez sa sœur, et y demeura un mois. Les deux années suivantes ce fut au Havre qu'il passa ses vacances. Pendant son dernier voyage, dans l'hôtel Frascati, où il demeurait, il se lia intimement avec une famille anglaise, dont le chef était un homme distingué, et, de plus, un •cœur simple et bon. Les lilles de M. Lyster, toutes •deux dans cet Age charmant qui touche ;i l'enfance et à la puberté, se prirent d'amitié j)Our le poète malade. Cette amitié naïve se manifestait par des petits soins attentifs; Alfred y répondait en redevenant enfcint pour prendre part aux jeux des deux sœurs, en inventant d'autres jeux pour les divertir, et surtout en les faisant, causer, car il eut toujours le talent de prêter son esprit aux personnes qui lui plaisaient. Je l'ai déjà dit : il aimait (;t respectait
D'ALFIiKI» UE MISS ET. 327
par-dessus tout la jeunesse, l'innocence el l'ingénuité. Il faut l'avoir connu pour comprendre tout le plaisir qu'il goûtait dans la compagnie de ces aiiHal)l(;s jeunes filles.
Un soir, il resta plus tard qu'il ne l'aurait dû sur la jetée du Havre, et il y gagna un accès de fièvre. Le lendemain, à l'heure du déjeuner, il ne parut pas ù table. On s'inquiète; on envoie le père aux informations ; on se révolte contre l'idée de passer une journée entière sans voir le nouvel ami. Je ne sais si la chambre du malade se trouvait au rez-dechaussée, ou si la fenêtre donnait sur quelque galerie; mais on apporta des chaises devant cette fenêtre ouverte, on s'y installa, et, de son lit, le malade se mêla aux jeux et à la conversation. Il y prit tant de plaisir que la fièvre se dissipa. Le temps passe vite dans une si douce intimité. L'heure de la séparation sonna , au grand chagrin de tout le monde. Alfred fait ses adieux et monte dans l'omnibus qui doit le mener au chemin de fer. Arrivé à l'embarcadère, il attend que sa malle soit descendue de l'impériale de la voiture. La malle ne s'y trouve point; il la réclame et se fâche; on ne sait ce qu'elle est devenue. Impossible de partir pour Paris sans cette pièce importante du bagage. Il remonte dans l'omnibus et retourne à l'hôtel Frascati. Devant la porte de l'hôtel, son retour est salué par des applaudissements ; les deux jeunes filles l'attendent ;
328 IHOfiUAlMIIK
elles battent des mains et lui montrent sa malle qu'elles avaient enlevée dans le désordre de rembarquement. Son départ est retardé de quelques beures; on en témoigne tant de joie qu'il reste au Havre deux jours de plus.
A l'automne, en rentrant cbez lui, il trouve, un soir, la carte de M. Lyster. Le voilà enchanté. Le lendemain, il se met en route pour aller revoir ses amis du Havre. Ils étaient logés aux Champs-Elysées. Un beau soleil, un temps doux l'invitaient à la promenade. Chemin taisant, le long de la grande avenue, il réfléchit sur la différence entre les relations de la ville et celles des bains de mer. On ne retrouve plus, dans une visite et à Paris, cette aimable facilité de mœurs qui fait le charme de la vie en commun. On croit avoir mille choses à se dire, et, quand on est revenu sur les souvenirs et les plaisirs passés, on s'aperçoit qu'on se connaît à peine. « Il y aura près de ces demoiselles, pensait le poète en ralentissant le pas, d'autres amis, des compatriotes, peutêtre un prétendu pour l'une d'elles. Je ne serai plus qu'un visiteur quelconque, peut-être un importun. Adieu la douce familiarité, la gaieté, les badinages d'enfants! Et suis-je bien sur d'apporter moimême l'entrain et le laisser-aller des bords de la mer? Tout à l'heure peut-être je reviendrai chez moi par cette avenue, regrettant une illusion perdue, un charmant souvenir défloré. Je ferais
I»\\IJ'i;Eh OK MISSKT. 321»
mieux de ne pas IoucIkm- ;V l'aile du papillon. » Il arriva jusqu'à la porte en rêvant ainsi, partagé entre le désir de revoir les deux jeunes filles et la crainte de faire tort à ses chères impressions de voyage. Ce dernier scrupule l'emporta; au moment de tirer la sonnette, il rebroussa chemin et rentra chez lui. Jamais il n'a revu ses amis du Havre.
Un soir d'hiver, il eut une vraie fantaisie de poète, celle de faire une excursion nocturne et rétrospective en Italie et au siècle de la Renaissance. Il pria Horace de Viel-Gastel, qui occupait un logement au Louvre, de lui' ouvrir pendant la nuit le musée des peintures. On l'introduisit à dix heures du soir dans la galerie des écoles italiennes, où il s'installa devant les toiles qu'il préférait, avec une lampe portative à l'usage des promenades aux flambeaux. Il y resta longtemps seul, plongé dans ses réflexions, et il en revint fort content, disant qu'il avait vécu, cette nuitlà, dans la compagnie des anciens maîtres, qu'il lui semblait les avoir vus à l'ouvrage, et qu'il s'en trouvait deux dont il aurait avec bonheur préparé les couleurs et taillé les crayons : Raphaël et Léonard de Vinci.
Au mois de mars 1857, M. Emile x\ugier se présentait à l'Académie. Alfred de Musset, qui l'aimait beaucoup, prit un vif intérêt au succès de sa candidature. La veille du scrutin, il était sérieusement malade. M. Augier, craignant qu'il ne pût pas se rendre
:^so niocr.M'riiE
k rinstiliil, vint me prier de l'aire tous mes efïbrls |)Oiir ({ii'il ne wianqiuit pas à la séance. L(! nioinent venu, je ti'ouvai mon frère résolu à parlir, mali^ré (les palpitations de cœur incessantes qui l'incommO' daient extrêmement. Il envoie clierclier un(^ voiture; on n'en trouve pas. La jiluie tombait à torrents. L'heure du scrutin allait sonner. Alfred, apj)uyé sur mon bi'as, se met en loute en dépit du mauvais temps. 11 marchait lentement sous les galeries de Rivoli, obligé de reprendre haleine tous les vingt pas. Enfin, au coin de la rue des Pyramides, j'arrêtai une voiture au passage. Il y monta et arriva bien juste à temps pour pouvoir voter. M. Augier l'emporta j)i'écisément d'une voix. Mon frère, ranimé par l'air du dehors et par les émotions du vote, triomphant d'ailleurs du succès de son candidat, s'en fut dîner chez le traiteur, et de là au spectacle. Sa gouvernante le gronda de cette imprudence : « Ne vous fâchez pas, répondit-il, ce sera peut-être la dernière; mon ami Tattet m'appelle, et je crois que j'irai bientôt le rejoindre. »
Tattet, du même âge que lui, venait de mourir, il y avait peu de temps, d'une attaque de goutte.
M. Empis, de l'Académie française, frappé de l'altération des traits de son collègue, m'interrogea sur l'état de sa santé, et me demanda s'il suivait un traitement. Je répondis qu'il ne voulait en suivie aucun, bien qu'il eût un excellent médecin, dont les
if.\ij-|;Ki» i»K AirssKT. :{:îi
avis et les ordonnances se passaient on conversations. « Nous l'obligerons à se soigner, reprit A[. Enipis, et voici comment : je le ferai inviter à venir au château de Saint-Cloud; quand il y sera, il faudra bien qu'il obéisse au médecin de la maison, et M. R... le guérira. »
Je ne doutai pas que cette petite conspiration ne dût réussir. Une fois à Saint-Gloud, Alfred se serait laissé faire. En attendant le retour de la saison favorable à l'accomplissement de ce projet, je fis un voyage de (pielques jours à Angers. Pendant mon absence, Alfred reçut une invitation à diner au Palais-Royal, chez le prince Napoléon. Quoique très souffrant, il voulut y aller. Sa toilette, qui lui donnait beaucoup de fatigue, le mit en retard. Lors- (ju'il arriva, on était à table. Après le diner, voulant réparer le fâcheux effet de son entrée, il s'approcha du prince, se mêla à la conversation, la prit au. point où elle était, la dirigea et la rendit tour à tour sérieuse, gaie, intéressante. Il n'y a pas encore bien longtemps de cela; plusieurs des personnes qui étaient présentes se souviennent de cette soirée; elles m'ont dit que jamais Alfred de Musset ne leur avait paru plus aimable et plus animé. Ce fut sa dernière sortie. En rentrant chez lui, il se mit au lit et ne s'en releva plus. f
J'étais encore à Angers, le 26 avril, lorsque je reçus une lettre de la gouvernante qui m'engageait à
:W2 1{10(;UAPHIE
revenir. Je prétextai une affaire, et je partis pour Paris. En arrivani, je trouvai mon frère an lit, mais calme et sans fièvre. Ses syncopes habitnelles le reprenaient de temps à autre, mais dans les intervalles il ne souffrait point. Il écoutait des lectures ou causait tranquillement. La gouvernante, que j'avais toujours vue excellent juge de son état, paraissait moins alarmée; je me rassurai. Jusqu'au 29 avril, le mieux se soutint. Le 30, dans la journée, le médecin me sembla inquiet; son inquiétude me gagna quand je l'entendis prononcer le mot terrible de consultation. Le 1" mai, à sept heures du matin, M. Morel-Lavallée eut un entretien avec le savant M. Rostan que je lui amenai. Tous deux me dirent séparément qu'il n'y avait point encoro péril, et qu'ils reviendraient le lendemain à pareille heure. La journée ne fut pas mauvaise. Notre malade, ayant obéi scrupuleusement à toutes les prescriptions, éprouva un soulagement réel. Le soir, il se félicita de sa docilité. « La bonne chose que le calme! disait-il. On a bien tort de s'efïrayer de la mort qui n'en est que la plus haute expression. »
Son état moral était excellent. Il faisait des projets, entre autres celui de retourner au Havre; mais, comme il lui fallait toujours un sujet d'inquiétude, il regretta de n'avoir point accepté la proposition de sen libraire, qui lui demandait la cession complète et à perpétuité de la propriété de tous ses ouvrages,
D'AMHKD DE Ml'SSET. 333
moyennant une pension viagère de deux luillc quatre o(!nts francs! Je lui défuontrai, sans peine, que la eonclusion de cette belle alFaire ne méritait aucun regret. Il s'informa ensuite de mes occupations avec jin intérêt extrême; puis il pensa successivement à toutes les personnes qu'il aimait, comme s'il eût voulu faire une l'evue de ses affections. Ses questions se multipliaient. La figure angélique de la sœur Marcelline passa dans son souvenir et lui sourit. Nous causions encore paisiblement ensemble à une heure après minuit, lorsque je le vis tout à coup se dresser sur son séant, la main droite posée sur sa poitrine et ^•herchant la place du cœur, comme s'il eût senti dans cet organe quelque trouble extraordinaire. Son visage pi'it une expression étrange d'étonnement et d'attention. Ses yeux s'ouvrirent démesurément. Je lui demandai s'il souffrait, il me fit signe que non. A mes autres questions il ne répondit que ces mots, en remettant sa tête sur l'oreiller : « Dormir!... enfin je vais dormir! »
L'insomnie ayant toujours été son ennemi le plus implacable, je pris ce besoin de dormir pour une crise favorable: c'était la mort. Il ferma les yeux pour ne |)lus les rouvrir. La respiration, toujours calme et régulière, s'éteignit peu à peu. Il rendit le dernier soupir saîis avoir fait un mouvement, sans convulsion, sans agonie. Cette mort, qu'il avait tant souhaitée, était venue à lui comme une amie, sous les apparences du
:vsi ]no(;uAPiiiE d'alfred de musset.
sommeil. Un épanchcment au cœur l'avait dét(3rminéo. A-t-il eu conscience de sa fin? Je l'ignore. Peut-être a-t-il voulu m'épargner le déchirement du dernier adieu; peut-être la fatigue de la vie, le sentiment de la délivrance et la douce puissance du sommeil ne lui ont-ils pas laissé la force de prononcer cet adieu suprême.
Quand la première lueur du matin vint éclairer son visage, une beauté surhumaine se ré|)andit sur ses traits, comme si toutes les grandes pensées auxquelles son génie avait donné une forme impérissable fussent revenues lui faire une auréole. Les personnes (}ui le soignaient ne pouvaient pas croire à cette mort imprévue : « Cela est impossible, me disait-on; il dort, il va s'éveiller. »
Je posai mes lèvres sur son front; il avait déjà le froid du marbre.
On ne peut nier qno la nature n'ait parfois logé une belle unie dans une enveloppe laide ou défectueuse; mais, en général, elle se plaît à donner aux poètes un beau visage. Lorsqu'on regarde les portraits de Molière, de Racine, du Tasse, de lord Byron, on retrouve avec plaisir dans leurs traits le genre de beauté dont le caractère sied à leur génie.
Dans toute; sa personne, Alfred de Musset offrait aux regards cet équilibre et cette harmonie qui constituent la perfection. Sa taille de moyenne grandeur (cinq pieds quatre pouces) resta svelte et élégante aussi longtemps qu'il conserva la santé. Jeune homme, Il paraissait adohiscent; dans l'âge viril, on le prit souvent pour un très jeune homme. X vingt ans, il représentait exactement le type gracieux d'un page
■.m BIOGRAPHIE
des anciennes cours, et il s'amusa quelquefois à en porter le costume dans les bals masqués. Son visage faisait impression }»ar la réunion des deux beautés : la régularité des traits et la vivacité de la physionomie. Ses yeux bleus étaient pleins de feu. Son nez fin et légèrement aquilin rappelait celui du portrait de Van Dyck; — cette ressemblance lui a été souvent signalée par ses amis. — Sa bouche un peu grande, ses lèvres un peu charnues, — moins pourtant que celles de La Fontaine, — se prêtaient avec une mobilité extrême à l'expression de ses sentiments, et trahissaient la sensibilité de son cœur. Dans les mouvements doux de l'àme, comme la pitié ou la tendresse, un frémissement imperceptible les agitait. On devinait que cette bouche devait être éloquente dans la passion, aisément ironique et rieuse dans la conversation. Mais le plus beau trait de son visage était le front dont les ombres accusaient toutes les protubérances désignées par la phrénologie comme le siège des facultés les plus précieuses. Que cette science soit vraie ou chimérique, il est certain qu'elle attribuait à l'auteur des Nuits, pour qui elle n'a pas été inventée exprès, le sens poétique, la réflexion, la perspicacité, la verve de l'esprit et l'instinct de tous les arts.
Il n'existe que deux portraits d'Alfred de Musset, qui donnent de lui une idée juste : le médaillon de David d'Angers et le pastel de Charles Landelle. Si
ir AU' Il Kl» l»E MISSKT. Xil
CCS deux figures dillcreut entre elles, il faut songer qu'un intervalle fort long les séi)are; l'une est de 1831 et l'autre de 1854. Landelle eut le tort de donner à son dessin le r.'gard vague. Alfred se plaignait que le peintre l'avait représenté comme endormi, et il avait raison, car l'air oïdinaire de son visage était la lierlé. C'est ce qu'on trouve dans le médaillon de David à un degré remarquable. Sans ce léger défaut, l'œuvre de Landelle sarait parfaite. Elle a, d'ailleurs, sur le bronze ou le plâtre, l'avantage du coloris donl le charme rend fidèlement le teint du modèle, el la belle nuance de sa chevelure blonde. Au moment de sa mort, Alfred de Musset n'avait [)as un cheveu gris. Les autres portraits, quel que soit le talent de leurs auteurs, nepouvent qu'égarer les souvenirs des amis du modèle, et donner de sa personne une idée fausse ou incomplète à ceux qui ne l'ont januiis vu. J'en excepte pourtant le buste en marbre fait par M. Mezzara pour le Théâtre-Français, longtemps après la mort du poète, et qui se distingue non seulement par la difficulté vaincue, mais par une grande exactitude.
Il n'y a point de description qui puisse suppléer au ciseau du sculpteur ou aux pinceaux du peintre pour exécuter le portrait physique de l'homme. Quant à l'àme du poète, si je n'ai pas failli à ma tiÀche, on l'aura retrouvée dans l'histoire de sa vie, telle qu'on la sent dans ses ouvrages, où il s'est dé-
peint lui-même avec une évidente sincérité. Quelques traits de caractère suffiront maintenant pour l'achèvement de son portrait moral.
Je ne connais que deux hommes de génie qui, avant Alfred de Musset, aient poussé aussi loin que lui le courage de la franchise : Jean-Jacques Rousseau et lord Byron. Il leur en a coûté cher à tous deux. Le ])hilosophe de Genève, en découvi-anl le fond de son àme, s'est imaginé que l'aveu de ses fautes les lui ferait pardonner; il s'est trompé, parce que ces fautes étaient énormes, et quelquesunes impardonnables. Le poète anglais semble avoir été plus loin encore que Jean-Jacques. On croirait (lu'il a cédé à la folle envie de se représenter plus méchant qu'il ne l'était réellement. C'était donner trop beau jeu à la calomnie; elle en a si bien profité (ju'aujourd'hui la postérité se voit obligée de le défendre contre lui-même : elle y réussira, mais non sans peine. Le poète français ne s'est point comparé sans raison au sacrificateur qui prend son propre cœur pour victime : il l'a mis à nu, parce qu'il n'avait rien à craindre de la vérité. Tout homme de bonne foi qui se croit fondé à lui adress(;r un reproche ne connaît pas bien Alfred de Musset. Quant aux gens qui n'estiment pas la poésie du cœur et l'appellent poésie personnelle^ leurs préventions ne lonl tort qu'à eux-mêmes, et il n'y a rien à dire pour les en faire revenir. Ils ne subissent point le charme
1» AJ.FJIKI) l>K MUSSET. :VM)
de cette poésie-là, parce que, chez eux, le cœur inan- <|uant, elle ne saurait y éveiller d'écho. C'est um; pierre de touche qui ne trompe jamais : « Dis-moi quel poète tu aimes ou n'aimes pas, et je te dirai qui tu es. »
Alfred de Musset ne s'est pas conteuLc d'èlrc sincère; il a toujours voué au mensonge une haim^ vigoureuse. Toutes les fois qu'il le rencontra sur son chemin, — et pour son malheur il le vit de près bien souvent, — il lui rompit en visière. Il pouvait loul excuser, tout pardonner, hormis la tromperie, .lamais il n'a distribué aux rimeurs sans talent qui lui envoyaient leurs vers ces éloges complaisants qui, de sa part, auraient été pris pour des encouragements, et qui auraient pu jeter de pauvres jeunes gens dans la voie dangereuse au terme de laquelle sont les déboires d'une fausse vocation. S'il eût commis celte cruauté dont tant d'autres ne se font pas scrupule, c'eût été pour lui un sujet de remords. Les menteurs l'avaient rendu défiant; bien qu'il ait appelé la Défiance « un mauvais génie venu en lui, mais (|ui n'y était pas né », l'expérience lui avait appiis le soupçon. Il méprisait l'espèce humaine; mais quiconque lui parlait deux fois seulement pouvait se dire son ami; il n'y avait pas d'homme plus facile que lui à séduire, pas de cœur plus prompt à s'ouvrir que le sien. Quelques avances, quelques signes de sympathie sufiisaient pour obtenir de lui tout ce
340 IIIOGltAl'IIIK
qu'on voulail. Tout entier à l'impression du nioiiient, surtout dans le tetc-à-tète, il se livrait ù ('(uitrainement de la conversation.
Le marquis de Manzo, l'ami et le biographe du Tasse, fait la même remarque dans la précieuse notice qu'il a laissée sur ce grand poète. « Ces êtres doués d'une sensibilité excessive, dit-il, versent involontairement les trésors de leur àme devant la première personne qui s'olfre à eux. Animés du désir de plaire, ils confient leurs pensées et leurs sentiments à quiconque les écoute avec attention, et même à des indifférents. »
Lord Byron poussait cet abandon jusqu'à l'imprudence. « La première personne, dit Thomas Moore, avec laquelle le hasard le mettait en rapports, devenait le monde entier pour lui. Il ne tenait qu'à elle d'être le dépositaire dé ses secrets. » Et Thomas Moore ajoute que c'est là un signe du caractère poétique qu'on doit retrouver en tous temps et en tous pays chez ces êtres qui ont reçu de la nature le don funeste de poésie.
Cette disposition était naturelle à Alfred de Musset; mais pour peu que sa défiance fût éveillée, il devenait au contraire l'homme le plus impénétrable du monde. Il redoutait extrêmement les journalistes, les conteurs d'anecdotes, les indiscrets faiseurs d'historiettes, et par-dessus tout les éditeurs, qui vont colporter d'un écrivain chez l'autre ce qu'ils ont entendu dire.
D'AI.KRKi) l)K )irSSKT. 3H
Félix Ronnairo vint le voir une fois au moins par semaine pendant quinze ans, et ne fut pas [tlus avant dans sa confiance le dernier jour (jue le premier. Avec M. Charpentier, qui lui répétait ce qu'on disait ailleurs, Alfred de Musset joua, pendant dix-sept ans que durèrent leurs relations d'affaires, une comédie dont nous avons ri plus d'une fois ensemble. Cette <'0)U(''di(^ consistait à démontrer par toutes sortes de raisons que ses ouvrages ne vivraient point, et qu'on les oublierait après sa mort.
Quelques grands poètes ont fait exception à la règle générale posée par le marquis de Manzo et par Thomas Moore. Gœthe entre autres s'est appliqué à se rendre maître de lui-même, et il y a si bien réussi qu'on lui en a fait un reproche. Qui sait si le plus grand esprit de l'Allemagne, qu'on a tant accusé d'insensibilité, n'a pas compris qu'il ne pouvait échapper au malheur des poètes qu'en domptant son cœur? Assurément, le Tasse n'aurait pas été enfermé dans son cabanon s'il eût été maître de lui comme Gœthe; et peut-être Gœthe qui, par parenthèse, a écrit un drame de Torrjnafo Tasso, aurait-il couru le risque de se faire enfermer comme son héros et de passer pour fou, s'il n'eût imposé silence à son cœur au milieu des délices de la cour de Weimar.
Quand même il l'eût tenté, Alfred de Musset n'aurait pas pu se donner le front impassible de Gœthe;
:{i2 lUOCRAPIIIK
mais il ne poussa pas l'imprudonco aussi loin que lord Byron. Pour juger de sa sensil)ilité, il ne faut qu'ouvrir le livre de ses poésies. On ])euL voir, par le sonnet à M. Régnier, comment son esprit recevait l'impulsion de son cœur. Il passe, un soir, sous le vestibule du Théâtre-Français. Une bande collée sur l'affiche annonce un changement au spectacle : M. Régnier avait perdu sa fille le jour même. A peine si Alfred connaissait cet excellent comédien dont il admirait beaucoup le talent. Cette mort d'un enfant qu'il n'a jamais vu, la douleui- de ce pauvre père, le frappent et l'attristent. Bien d'autres que lui passèrent sous ce vestibule, et quelques-uns sans doute ressentirent le même serrement de cœur. Lui seul ne peut pas surmonter cette impression de tristesse. Il faut que son âme se soulage, et qu'il envoie au père désolé un témoignage de commisération et de sympathie. De là, le beau sonnet à M. Régnier. Rien ne fail mieux connaître ce que c'est qu'une organisation de poète par excellence.
Peu d'hommes ont été aussi accessibles que l'auteur de ces vers au sentiment de la pitié. Le spectacle de la souffrance, la confidence d'un chagrin l'agitaient jusqu'à en rêver la nuit. Il revenait, un soir, fort lard de ce Théâtre-Français où il allait si souvent. C'était en hiver, par le froid et la neige. Il passe, enveloppé jusqu'aux yeux dans son manteau et les mains dans ses poches, devant un vieux mendiant
Il AI. Kn Kl» IIK iMlSSKT. :{U
(|ui jouait d'un orgue sur le poiil des Sainls-Pères. L'obstination de ce vieillard h tourner sa manivelle pour obtenir ((uelques sous, le toucbe vaguement; mais le vent de bise, la neige qui tombe, le terrain glissant auquel il faut prendre garde, détournent son attention. Arrivé devant la porte de sa maison sur le quai Voltaire, il entend encore de loin les sons criards de l'orgue. Au lieu de tirer la sonnette, il regarde sa montre et voit qu'il est plus de minuit. « Ce pauvre diable, se dit-il, serait peut-être parti si je lui eusse fait la charité. Je serai cause qu'il gagnera une maladie par ce temps de chien. »
Déjà son imagination lui représente ce misérable mourant sans secours dans quelque grenier. A cette idée il lui devient impossible de passer outre. Il retourne sur ses pas, s'en va droit au vieux mendiant, et lui jetant une pièce de cinq francs : « Tenez, lui ditil, voici probablement plus d'argent que vous n'en gagneriez en restant là jusqu'à demain. Pour Dieu ! allez vous coucher; c'est à cette condition que je vous fais l'aumône. »
Le mendiant, qui ne s'attendait guère à pareille aubaine, plia bagage et décampa. Le lendemain, lorsque je représentai à mon frère que l'aumône était un peu forte : « On ne saurait, me répondit-il, payer le sommeil trop cher, et si j'étais rentré sans avoir mis fin à cette damnée musique, je n'en aurais pas dormi de la nuit. »
344 BIOGHAI'IIIE
Sa pitié, son horreur de la souiïVance et son désir d'y remédier ne s'arrêtaient point aux hommes; de simples bêtes en connurent les effets. Sa gouvernante lui vint faire part, un jour, de la position critique d'un jeune chien qu'on allait jeter à la rivière. Il s'oppose formellement à cette exécution, et prend chez lui le condamné. Le voilà pourvu d'un chien.
Le tour des chats ne pouvait manquer d'arriver. A la première chatte qui s'avisa de chatonner, Alfred demanda un des petits, ne pouvant se charger de toute la famille. On lui envoya une affreuse bcte, d'un gris sale, et à poils ras : « Je n'ai pas de bonheur, disait-il en regardant ses commensaux; je n'aime que les belles choses, et je suis empêtré d'un vilain roquet et d'un vrai chat de portière. Mais qu'y laire? Je ne les ai pas choisis. Tels que le hasard me les a donnés, je respecte et j'admire encore dans ces pauvres animaux le phénomène de la vie et l'ouvrage de la mystérieuse nature. »
Le bienfaiteur n'eut pas à se repentir de sa générosité. A force de grâce et de gentillesse, le chat se fit pardonner la laideur de sa robe, et le chien se trouva doué de toutes les vertus et d'une intelligence supérieure. Que dis-je? Le célèbre Marzo a fait l'admiration des servantes du quartier; il a même su se rendre utile, en allant seul, chaque soir, porter au marchand de journaux trois sous enveloppés dans un papier, et en rapporlant la Presse dans sa gueule. Sans le
1)',\I.KI{KI) l)K .Ml SSKT. 345
secours (le la |)arok', il savait se lairo oiivrii' la poilc , (le la maison, et mener à bien une transaction commerciale. Je ne le louerai pas de son amoiii- pour son maître, ce serait l'ofTenser : Marzo ne comprendrait pas (jue la reconnaissance soil un mérite et le dévouement une vertu. Il ignorera toujours que parmi l'engeance des humains, il existe des ingrats et des envieux. Aujourd'hui, parvenu à l'âge caduc, il se souvient encore de celui qui n'est plus, et quand la gouvernante, sa dernière et fidèle amie, lui parle de son maître, il dresse encore l'oreille, et témoigne qu'il pense ù lui, qu'il l'aime, et qu'il l'attend toujours*.
Tattet, qui ne respectait pas assez le phénomène de la vie, se débarrassa d'un vieux chien qui l'incommodait, en le faisant tuer. Alfred de Musset, indigné de cette cruauté, accabla son ami de reproches et le battit froid pendant longtemps. Pour obtenir son pardon, TaLtet fut obligé de reconnaître qu'il avait eu tort, et d'en exprimer le regret.
* Marzo est mort de vieillesse le iS août 18(54, entouré de soins et pleuré de son amie. Madame Martelet, ne voulant pas que le corps de Marzo fût jeté au tombereau, chargea son mari de l'aller enterrer. Le mari part de grand matin portant Marzo enveloppé dans un journal. Il va jusqu'à Auteuil et voit des ouvriers terrassiers qui travaillaient. 11 leur demande la permission de déposer le corps dans le terrain qu'ils étaient en train de remuer. Marzo est enseveli sous une charretée de terre dans une rue nouvelle qui, depuis, s'est appelée la rue de Musset.
■Mi\ FUOGRAPHIK
Si raffection d'un chion ne prouve rien, puisqu'on voil ce vertueux animal s'allacher à des êtres inallaisanls et détestables, le maître du pauvre Marzo a inspiré les mêmes sentiments de tendresse et de dévouement h d'autres personnes moins faciles à conquérir. Dans les diverses maisons qu'il a habitées, dans les endroits qu'il fréquentait régulièrement, un l'aimait avec une sorte d'adoration; et ce n'était pas toujours pour ses poésies et pour sa gloire, car plusieurs de ces amis-là ne savaient pas lire. Quelquesuns se seraient mis au feu pour lui. Leur zèle cl leurs témoignages d'intérêt lui rappelaient ce garçon de café de la Porte-Maillot qui s'était pris d'une amitié instinctive pour J.-J. Rousseau, le protégeait et le servait avec une préférence marquée, sans se douter que son ami fût un écrivain et un philosophe. Alfred de Musset faisait grand cas de ces affections naïves, et souvent il y répondit en rendant aux bonnes gens des services réels et en s'occupant d(^ leurs affaires.
Au cercle des Échecs, au café de la Régence, il a laissé de vifs regrets. Mais le plus tendre et le plus dévoué de ses amis était son oncle Desherbiers. Il n'était point de sacrifice dont ce bon oncle n'eût été capable pour son neveu. C'était à la fois un camarade et un père. Alfred l'aimait d'une tendresse liliale; aussi ne pouvaient-ils se passer l'un de l'autre. Sur quelques points leurs opinions différaient; en
lilléraluro, en politique, en philosophie, ils irélaieni pas toujours d'accord. Au jeu des échecs ou au j)iquet, ils se (|uerellaient parfois et se séparaient IAcIk's. I.c lendemain, Alfred écrivait une lettre d'excuses, et, le soir, on s'abordait sans dire mot de la discussion de la veille. Souvent, à l'instant même où la lettre d'excuses allait partir, le bon oncle arrivail, pensant que les torts étaient de son côté. Henri IV et d'Aubigné n'en faisaient pas d'autres. Leurs brouilles et leurs raccommodements, dit Sully, étaient comme d'amant à maîtresse. Cette amitié passionnée dura jusqu'à la mort.
Dans son discours de réception à l'Académie, Alfred de Musset a dit : (( Je ne me suis jamais brouillé qu'avec moi-même. » La rancune, en effet, lui était impossible. Quand des dissentiments littéraires l'eurent éloigné du Cénacle, il se crut en froid avec M. Victor Hugo, et c'était pour lui un vrai chagrin. Un jour, au printemps de 1843, les deux poètes se rencontrèrent à un déjeuner chez M. Guttinguer. Ils s'avancèrent l'un vers l'autre en se tendant la main, et causèrent gaiement ensemble, comme s'ils se fussent ((uittés de la veille. Alfred fut si touché de ce bon accueil qu'il écrivit le beau sonnet qui en a rendu le souvenir immortel : // faut dans ce bas monde aimer hraucoup île choses.
Parmi les femmes de Paris les plus distinguées par l'esprit, le goût, la beauté, l'élégance, j'en pour-
3i8 niOCUAPlIIE
rais citer vingt qui lui ont donné des témoignages <ramitié. Celles auxquelles il a adressé des vers, en les désignant par des initiales, madame T..., madame 0..., madame (î..., sont aisément reconnaissablés pour les gens du monde. Madame Menessier- Nodier ayant été nommée |)ar le poète, il n'y a pas aujourd'hui d'indiscrétion à dire que le sonnet Je vous ai vue enfant et les deux suivants ont été laits pour elle. Le rondeau // est aisé de plaire à qui veut plaire est adressé l\ la femme d'un ministre. Mais on ne trouve pas dans le recueil des poésies de vers à une personne que je veux et dois nommer : madame Ancelot aimait beaucoup Alfred de Musset; elle lui fut très utile en appuyant sa candidature à l'Académie, en l'aidant à faire la conquête de M. Ancelot, en disant du bien de lui avec cette préméditation constante dont les femmes de cœur sont seules capables; aussi a-t-il toujours parlé de madame Ancelot avec respect et reconnaissance; il se disait hautement son obligé. Ceux qui ont représenté Alfred de Musset enclin à la médisance et à la raillerie ont prouvé qu'ils ne le connaissaient point. Il n'a jamais médit de personne; jamais il n'a sacrilii' nu absent au plaisir de faire un bon mot, et même il ne prêtait pas volontiers l'oreille aux médisances des autres, de peur de s'en rendre complice en les écoutant. Il faudrait aimer bien peu la vérité pour ne pas vouloir reconnaître que les auteurs des méchants bons mots
D'AIJ'IIEII IIK Ml SSKT. ;!','.>
(ju'im lui a altribués sont ceux-là iiièiiics qui pré- Iciulenl les avoir ealendus, el (|iriis oui pris ce d»;loui' [)()ur salislaire leurs j)i'.)|)i'('s raucuues. (hiaud ou l'offensail, quand ou se hasardait à l'attaquei- eu face, Alfred de Musset avait la repartie prompte et terrible; mais l'idée ne lui vint jamais de commencer les hostilités. Quelquefois même il lui arriva de ne comprendre le sens d'un mot désobligeant pour lui qu'après réflexion, tant il croyait difficilement à une intention malveillante.
Non seulement il n'abusa jamais de la supériorité de son esprit, mais, dans la conversation, il se mettait à la portée de ses interlocuteurs, autant par modestie que par savoir-vivre, el les laissait, en les quittant, aussi satisfaits d'eux-mêmes que de lui. Cette complaisance ne l'empêchait point de soutenir ses opinions avec une entière franchise ; mais l'attention qu'il prêtait à celles des autres, et les formes polies qu'il savait garder, rendaient la discussion facile et intéressante. Il y avait plaisir à se trouver en désaccord avec lui. Peu de «ens ont le courase de leurs opinions vis-à-vis des hommes puissants, et même ce doit être une chose fort ennuyeuse pour les princes que cet éternel assentiment par lequel on répond à toutes leurs paroles; Alfred de Musset leur plaisait, en osant se prononcer d'un avis contraire au leur, et avec autant de tact que d'indépendance.
Par une juste réciprocité, il aimait qu'on lui tînt
:]50 inoiii'.Ai'iiiE
lôle, qu'on clélendit sa cause tant qu'on avait une raison à donner, un argument à faire valoir, et surtout qu'on exprimât sa pensée nettement. Dès son plus jeune âge, il témoigna son antipathie pour les liésitations. Un soir, en 18ïi8, notre père nous emmène tous deux au ministère de la guerre, chez le général de Caux, pour assister à la lecture d'un éloge du l'eu duc de Rivière par M. Alissan de Ghazet. L'auditoire se composait de royalistes éprouvés. Avant d'entrer dans le salon du ministre, notre père nous recommanda de prendre garde à ne point heurter l'amour-propre de l'auteur. M. Alissan de Chazel lut son panégyrique sans trop d'emphase, et quand il eut fini, les admirateurs du l'eu duc lé lélicitèrent. F*our montrer qu'il ne se laissait point enivrer par le nectar des compliments, l'auteur demanda des avis; il insista môme pour obtenir quelques critiques, disant que c'était le moment de lui signaler ses fautes, avant que la brochure fût chez l'imprimeur. Alfred prend alors la parole, et déclare qu'il a une critique à faire. On forme un cercle autour de ce petit blon- <lin parfaitement inconnu; le ministre et l'auteur le regardent en souriant, tandis que son père, un peu inquiet, fronce le sourcil. « Monsieur, dit le jeune garçon, dans le morceau que nous venons d'entendre, toutes les fois que vous faites une comparaison ou que vous cherchez k rendre votre pensée par une image, vous semblez en demander pardon au lecteur, en
H'ALFIiEl) [»E .Ml SSKT. ;!.-.!
ajouluiU : iioiw ainsi dire, ou si fuse m'exprimcr ainsi. Selon moi, il l'aiit avoir la hardiesse d'expriinoi' les rhoses comme on les sent; c'est pourquoi je vous conseillerais de supprimer ces précautions oratoires, el j'aimerais mieux trop de hardiesse (juc l'apparence de la timidité. »
L'assurance du jeune blondin amusa les assistants, et sa critique ne déplut pas au panégyriste de M. de Rivière. Deux ans plus tard, il publiait des poésies auxquelles on ne pouvait pas reprocher la timidité.
Quand la circonstance l'exigeait, Musset ne dé- <laignait pourtant pas les précautions oratoires. Chez madame la duchesse de Castries, où venait souvent le vieux duc de Fitz-James, qui aimait fort et racontait à merveille les historiettes gauloises; chez la marraine, où le bon ton n'excluait point la gaieté; chez d'autres femmes du monde, et jusque dans le salon d'une prude, Alfred savait tout dire sans blesser les oreilles les plus délicates.
Ce qui prouve qu'il avait un grand fonds de bonne liumeur, c'est qu'il ne négligeait jamais l'occasion de faire une plaisanterie lorsqu'il la rencontrait sur son chemin; mais ses plaisanteries, toujours innocentes, n'avaient d'autre but que celui de divertir les gens, car il détestait particulièrement les mystifications. Un soir, je ne sais quel grief eut à lui reprocher la princesse Belgiojoso, qui lui témoignait
'\:)i i!iO(ii;.\iMiiK
hcaucoup d'amitié. Au moment où il prenait congé d'elle, la princesse lui dit avec sévérité qu'elle lui gardait rancune. En rentrant chez lui, décidé à éci'ire uni; lettre bien soumise pour demander sa gràc<', il trouve sous sa main une feuille de papier timbré. [1 la choisit de préférence et compose une lettre d'excuses, pleine de badinages comiques, qu'il termine en disant que le papier timbré attestera la solennité de ses paroles et la profondeur de son repentir. La première fois qu'il revit la dame offensée, elle lui tendit la main en riant de si bon cœur que les personnes présentes, étonnées de cet accueil, en demandèrent l'explication; — et on la leur donna.
Môme entre gens qui se conviennent parfaitement, il y a des moments, à la campagne, en été, où le temps semble long. C'était alors qu'Alfred de Musset prenait plaisir à donner une iuipulsion nouvelle à la conversation. Quand il voyait approcher ces moments d'ennui ou de langueur, son esprit inventif avait mille ressources. Un matin, dans un château, la compagnie fort nombreuse s'abandonnait au far nienle. Le châtelain vaquait à ses occupations de propriétaire; les honmies fumaient sur le perron ou lisaienl les journaux; le besoin d'un amusement quelconque se faisait sentir. Quelques dames prirent leurs ouvrages; une autre se mit au piano et joua un aii- de mazourke.En écoutant le motif, Alfred crut distinguer dans la première phrase une intention mélanco-
D' ai.i'i;k[) hk misset. 35:^
liquo et dans la seconde une pensée gaie. La inriiie opposition se poursuit, selon lui, dans les dévelo[ipemenls. Tl lait {)arl de sa remarque à la personne qui lien! le piano, et, alin de l'engager à bien marquer les nuances indiquées, il chante sur la ritournelle:
Hélas! liélas!
Que de maux sur terre !
Ah ! ah ! ah ! ah !
Que lie plaisirs ici-bas!
Pour montrer qu'elle a bien compris, la dame chante à son tour, et puis elle demande d'autres paroles. « Allons, dit-elle tout en jouant, souftlez-nioi deux vers tristes et deux vers gais. »
Ce n'était pas facile: la musique exigeait alternativement un vers de sept syllabes et un de cinq; mais le poète s'entendait à cet exercice, bien qu'à cette époque il ne l'eût pas encore pratiqué avec le père Hermann. Ouand la musicienne avait chanté un couple', ellerevenailà la ritournelle, helas! hélas! etc. ; pendant ce temps-là l'improvisateur soufflait le couplet suivant. Il en composa ainsi autant qu'un lui en demanda, et toujours dans le double sentiment exigé par le programme. C'était tout un petit poème, en manière de complainte; je n'en saurais plus dire le sujet. Voici seulement trois de ces couplets que, par grand hasard, je retrouve dans un coin de ma mémoire :
ab4 BIOGRAPHIE
— Ah! portons mon désespoir
Loin de ma patrie...
.le vais enfin te revoir, 0 belle Italie !
— J'ai perdu l'objet cluirmanl
Qui lut ma maîtresse...
Entrez chez nous un moment, Dit la beHe hôtesse.
— [Maignez le mal amoureux
Qui me désespère...
Kt toi, la lillc aux doux yeux, Uemplis-moi mon vei're.
vSi je me suis rappelé ces U'ois coiiplels, c'est que, ])eudanl un jour eulier, les voix des f'euiiues, que la (■,())uj)lainte avait amusées, les oui i^épétés ceut fois, el qu'où entendait résonner dans tout le château, sur i(> refrain de la mazourkc: Que de maux sur terre! — Que de plaisirs ici-bas! Je les donne an iecleiii-, (•oiiiiiic ces reliques oubliées dans un liroir, cl que le poêle de /a iV/«7 de décembre appelle « (l(''hris des joni-s iieui-eux ».
Voici encore une de ces reliques qu'il faut ranger parmi les improvisations: Alfred de Mussel, qui a cliaolé la grâce et la beauté jusque dans les marches d'un escalier de Versailles, était à plus forte raison disposé à leur rendre hommage lorsqu'il les rencontrait dans une femme. Un soir, chez sa marraine, il \oil arriver une jeune et charmante personne qui a|)poiiait à la maîtresse de la maison un pdil pr('-
Il 'AU ri Kl) i»H MrssKT. :!:,:,
senl. C'élail une boîle à aiguilles ou écaille noire, avec des orueuienls d'argent. Mïwd se met dans la tête de se faire donner cette boîte. L'entreprise était folle; la marraine ne pouvait pas donner ce qu'on venait de lui offrir, et son amie répondait que la boîte ne lui appartenait plus. Il s'obstine pourtant, et revient à la charge, mais sans succès. La soirée se passe ainsi jusqu'à minuit. Pour rentrer chez elle, la jeune femme s'enveloppa, dans l'antichambre, d'un capuchon blanc qui sevait ;i merveille à son visaue rose. Alfred la compara, en badinant, à un moinillon, et puis on se sépara. Le lendemain de grand matin, notn- f/room, habitué aux commissions de ce genre, arpentait les rues de Paris porlanl une grosse enveloppe où se trouvaient les sixains suivanîs :
Cliarmanl petit moiailloii blanc, .le suis un pauvre mendiant.
(Charmant petit moinillon ro.-;e.
Je vous (leniantle pt'ii tic chose.
Accoi\lez-le moi poliment, Charmant petit moinillon lil tiic.
Charmant petit moinillon rose, I-]n vous tout mon espoir repose.
Charmant petit moinillon blanc, Parfois, l'espoir est décevant, .le voudrais parler, mais je n'o;e, Charmant petit moinillon rose.
Charmant petit moinillon blanc.
Je voudrais parler franchement.
Charmant petit moinillon rose,
350 lîlOGliAPlIlE
.rai |i('ui' i|U(^ lo momie n'en glose. Il me fiint donc être jirndcnt, ('liiumanl jietit moinillon hlunc.
(Iharmant petit moinillon l'ose, .le ne sais quel démon s'oppose, Charmant petit moinillon blanc, A ce qu'on dorme en vous quittant.
N'en pouiriez-YOus dire la cause, Charmant petit moinillon l'Ose?
Charmant petit moinillon blanc, 11 faut que votre œil, en passant.
Charmant petit moinillon rose, Ait l'ait une inétamorjihose, ilar je ronfle ordinairement.
Charmant petit moinillon blanc.
Charmant petit moinillon rose, i/homme propose et Dieu dispose ; Charmant petit moinillon blanc, .Jamais un proverbe ne ment; Permettez donc que je propose, Charmant petit moinillon rose.
Charmant petit moinillon blanc, (Juand l'un donne et (jue l'auti'e reml Cliai'Hiant petit moinillon rose, Personne à perdre ne s'expose; Kt c'est le cas pi'écisément, Charmant petit moinillon blanc.
Charmant petit moinillon rose.
Si vous me donniez, je supjtose, Charmant petit moinillon blanc.
Votre étui noir brodé d'argent, .le vous rendrais bien quelque chose, Charmant petit moinillon rose.
D'AM'IiKIl l>K MrsSKT. ^57
C.liannunl pelil nioiailluii IWaiic, ■le vous rendrais, argent coniiilant, r.liarniant petit nioinillon rose, Ce ([ue mes vers, ce que ma prose, l 'ourlaient trouver de plus galant, (alarmant [lelil moiiiilloii blanc.
Cliainuint pelil moinillon rose, .laniais la fleur à peine éelose, (Iharmant petit moinillon blanc, N'aurail eu pareil coiiipliment.
Je feiais votre a|)Otliéose, Charmant petit moinillon rose.
Méchant petit moinillon blanc, Vous direz « non s certainenu'ut, Méchant petit moinillon rose, Vous trouverez qu'à cette clause, Vous perdez infailliblement, .Méchant petit moinillon blanc!
ilélas! petit moinillon rose, Mon cœur est pour vous lettre close.
Hélas! petit moinillon blanc, Il pourrait vous dire pourtant...
Mais, sur ce, je fais une pause.
Ilélas! petit moinillon rose!
Quoique fort jeune, la dame avait déjà reçu bien des compliments, mais pas de cette qualité-là. Elle avail d'ailleurs nn faible pour la poésie. Cet impromptu, écrit et expédié entre l'heure du coucher et celle du lever, fut pour elle une douce surprise; elle y répondit en envoyant à l'auteur une petite boîte en bois de sandal contenant non des aiguilles, mais
358 BlOnilAPlIIE
une plume qui depuis a servi à écrire quantité de vers el de prose. Je ne saurais dire combien d'autres gracieux hommages la poste aux lettres ou le f/room matineux ont ainsi distribués dans Paris, combien d'autres fleurs ont été semées par la muse prodigue. Qiumt à ces longues causeries, tantôt légères, tantôt profondes, toujours poétiques, originales, pleines d'aperçus curieux, qui nous retenaient, le soii-, dans le salon de la marraine jusqu'à des heures approchant du matin, à moins d'avoir un sténographe à gages et de passer les jours et les nuits à en l'aire des in-1'olios, il fallait bien les laisser s'évanouir avec l'occasion et l'à-propos qui les avaient fait naître.
Cette prodigalité ne se bornait pas aux choses de l'esprit ; elle se retrouvait dans le caractère de l'homme. Riche ou pauvre, il ne pouvait vivre qu'en grand seigneur. Lorsqu'il donnait sa dernière pièce de cinq francs pour soulager une misère quelconque, c'était d'aussi bon cœur que s'il eût eu les poches pleines. Au Croisic, sur le l)ordde la mer, il vit, un jour, devant la cal)ane délabrée d'un pauvre saulnier, une petite fdle en haillons qui dormait au soleil, la léte sur une poignée de paille. Il s'approche d'elle, lui pose doucement un louis d'or entre les lèvres, et s'éloigne sur la pointe du pied, tout joyeux de cette espièglerie et du plaisii'fpii attend l'enfant à son réveil. J'ai lu dans les Mémoires de Lord Byron, si tristement mutilés par Thomas Moore, qu'au moment où les gens d'affaires
I)"\M P.KIt |)K MUSSKT. ;5ry.)
du noble lord eurent vendu son domaine de Newstead, ils lui écrivirent ])our lui deiuandrr ce (|u'il voulait faire du produit de cette vente. « Ne vous embarrassez pas du i)lacement, l'épondil lord Byron ; je compte employer cet argent pour mon plaisir. »
Il s'agissait d'une somme énornKî : cent mille livres sterling. Alfred de Musset eut été parfaiteuient capable de faire la même réponse. Il ne lui a uianqué pour cela que d'avoir à toucher les deux millions et demi de francs. A défaut du domaine de Newstead, nous vendîmes, en 1846, une petite propriété de fauiille provenant de l'héritage de notre père. Alfred reçut, un matin, pour sa part du premier payement, cinq mille francs en monnaie d'argent. C'était la plus grosse somme qu'il eût encore possédée de sa vie. Je lui conseillai de la placer sur l'État ; mais il me répondit, en regardant avec admiration les sacs alignés sur sa table : ft Qui, moi? j'irais changer de bons gros écus contre des chiffons de papier? Pas si sot, ma foi ! Ce n'est pas sur l'Etat que je veux placer cet argent, mais dans mon armoire. »
Il range, en etïet, les sacs dans un placard, et, |»our faire preuve de sagesse et de prudence, comme s'il se défiait de lui-même, il me donne la clef à garder, en me disant que je pourrais la lui rendre le matin, mais non le soir, aux heures périlleuses de la dissipation et du jeu.
Cette convention faite, je mets la clef dans ma
poche, et je m'en vais. Dans notre salle à manger, je rencontre M. le général de Berlhois, un de nos meilleurs et de nos plus anciens amis; j'entre avec lui au salon. Au moment où je prends un siège pour in'asseoir à côté du général, quelqu'un me lire ()ai' la manche de mon habit. Je me letourne, et je vois mon frère qui me suivait pas à pas, d'un air sérieux et affairé. Il se penche à iiioii oreille et me dil tout bas : « La clef; donne-moi la clef. »
.le la lui rendis, et je ne la revis plus. La grande mesure de prudence avait dui'é un peu moins d'une minute. Les cini) mille livi-es ne furent point placées sur l'Elat. Jamais Alfred de Musset n'eut entre les mains ni une inscription de rente, ni une action de chemin de fer. Sur cet article, il n'y avait pas de conseil à lui donner. C'était, d'ailleurs, en toutes choses, l'homme le plus indépendant, tout entier à ses impressions et gouverné par sa fantaisie. Perpétuellement il lui arrivait de sortir avec l'intention d'aller dans un endroit, et de changer d'idée à moitié du chemin. Du quai Voltaire, où il demeurait en 1840, la distance n'était pas grande pour aller rue des Beaux-Arts, à la Revue des Deux-Momh's. Un soir, il y devait retrouver à dîner plusieurs d(! ses collaborateurs, et il avait accepté une invitation avec plaisir. En descendant son escalier, il se demande quels seront les convives, et près de qui saplace sera marquée. Tel voisin lui plairait fort; uuiis le lui donnera-t-on?
IfAM'KKIt l)K Ml SSKT. .y,\
Tel aiili'c l'L'UiiuicrH peul-rliv. limiiiiiifr nicUra la
conversation sur la polili(iue. On ne pou ira parli^"
(jue (lîscussion de l'adresse ou attitude du iniinstère.
xV cette idée la peur le prend. Il clianLie de route, et s'"M1
va dîner seul au Palais-Royal, d'où il envoie une Icltre
d'excnse par un exprès.
Tonte espèce d'engaLicnieiil l'inipiiétail ; mais nul
eniiaLienient ne lui faisait plus d'horreur que celui
d'nn liavail oblioé. Ce qu'il en a dit dans le Poêle ~ 1
déchu, il l'a senti avec tant d'amertume que je con.sldère ce moment de sa vie comme une de ses épreuves les plus cruelles et un des plus grands daniiers qu'il ail jamais courus. Et cependant, ce poète qui redoutait le moindre lien, se laissait lier sans cesse par entraînement, par faiblesse vis-à-vis de l'insistance, par imprudence, par mauvaise administration de ses affaires. Il a donné beaucoup trop de signatures, et souvent à des gens moins accommodants que le directeur de la Revue. De soi-disant amis lui ont fait passer plus d'une nuit blanche.
Ce sont là des contradictions dont tous les caractères sont pleins. Lorsque Musset consentit à prendre une gouvernante pour mener son ménage de garçon, ce fut en lui disant (|u'il ne la garderait ])as plus de trois mois; elle resta chez lui jusqu'à sa mort. A peine iiistallé dans son appartement de la rue du Mont- Thabor, obéré par des achats de meubles, on lui propose une belle copie par Carie Vanloo du Giorgione
:K;2 RlOr.llAPIIIE
(|iii est an musée du Louvre, le Concert champêtre. Le tableau ne coûte pas cher; c'est une occasion précieuse. Il le prend à condition de le payer en(juatre mois, le lait apporter chez lui en triomphe, elle suspend au mur de sa salle à manger, en disant à la gouvernante peu satisfaite de celte acquisition : « Mettez mon couvert en face de ce tableau, et retranchez un plat de mon ordinaire. Le dîner me semblera toujours assez bon. »
La duchesse de Castries eut deux fois l'envie de le marier. La première femme à laquelle elle pensa était une personne d'im grand mérite; mais Alfred, beaucoup trop jeune alors, montra peu d'empressement. Le second parti lui plaisait extrêmement ; il eut pourtant le courage de surmonter son inclination et d'élever des objections qui furent trouvées justes et raisonnables. Une autre fois, — je ne sais plus en quelle année, — entre deux parties d'échecs, Chenavard lui dit négligemment : (c Si, par hasard, vous vouliez prendre lemme, adressez-vous à moi ; je vous indiquerai celle qui vous convient.
— Pourquoi pas? répond Alfred; indiquez toujours.
— Depuis peu de temps, reprend Ghenavard, j'ai fait la connaissance de M. Mélesville. Ce malin, je vais chez lui ; on m'introduit dans le salon. Une jeune fille charmante m'invite à m'asseoir, en attendant que son père arrive. C'était la première fois que je la
irAM'IlKI) l)K Ml SSKT. MW,
voyais. Je suis rraj)pé de sa beauté, de son air ainialdc et intelligent. Elle est brune; elle a de grands yeux noirs. Le père est le meilleur homme du monde. C'est une famille de gens d'esprit et de goiit. A riiisl.iiil l'idée me vient (jue ce parti est votre affaire, et jr me promets de vous en parier. V^h'Iii ma pi'oposiliini. Vous devriez y songer. »
Ils y songèrent séance tenante, et si bien que ee fut un projet de mariage arrêté entre eux. Alfred aimait particulièrement les yeux noirs et les beautés brunes. 11 avait eu peu de relations avec M. Mélesville dei)uis le temps du séjour d'Auteuil, mais toujours amicales et basées sur une estime réciproque. Il se souviiil d'avoir vu la jeune fille jouer avec une rare intelligence un petit rôle dans une comédie de société. Il la savait pleine d'esprit et bien élevée. Son imagination de poète s'enflamme aussitôt. Chenavard, en qui il a confiance, lui répète que M. Mélesville est Thounne le meilleur et le plus simple du monde, de mreurs patriarcales, et qui, ne devant sa fortune qu'à son talent, attache plus de prix au talent qu'à la fortune. On se marierait seulement pour avoir un tel beaupère. Toutes les convenances possibles se trouvent réunies. Il ne reste plus (ju'à déterminer la marche qu'on doit suivre. Alfred, déjà dévoré d'impatience, cherche un prétexte pour renouveler connaissance avec M. Mélesville, et se présenter dans la maison, car on ne le croirait pas s'il disait qu'il aime la jeune
;{Gi lllOCr.APHIE
lille sans la coniiaîlro, el il ne veut pas débuter, comme un notaire, par une (jueslion de chillres. Chenavard trouve incontinent le prétexte souhaité. « Vous irez, dit-il, proposer à M. Mélesville votre collaboration pour une pièce de théâtre. Imaginer un plan de comédie n'est pas une ditïiculté pour vous. Armé de votre [)lan, vous vous présentez; vous travaillez avec le pèir, vous causez avec la jeune fille. Quand vous avez eu le iemps de remarquer ses grâces et son esprit, vous me lancez en ambassadeur; j'arrive poi'teur de la demande ; on m'accueille l'avol'abiement, et vous faites un vrai mariage d'opéracomique. »
Alfred, enchanté de ce projet, l'adopte sur-lechamp. Le sujet de pièce qui se présente à son esprit est le conte arabe du généreux Noureddin; il en veut faire un opéra-comique. Mademoiselle Mélesville s'appelle Laure; elle a un album de dessins; Chenavard, rêvant de son côté au projet de mariage, se propose d'offrir un dessin au crayon à la jeune fille. Il puise son sujet dans les sonnets de Pétrarque, et représente la première rencontre entre le poète et Laure de Noves, en donnant aux deux figures de Pétrarque et de Laure quelque ressemblance avec les traits d'Alfred de Musset et de mademoiselle Mélesville. Son croquis terminé, il engage le prétendant à y mettre une traduction en français des quatre vers qui lui ont inspiié son sujet. .Vlfred écrit au bas du dessin le
irALFUKi» \)K MissKT. ;](;:.
quatrain suivant, iiiiilr du douzirinc sonucl {]q VétranjUi^ :
Hénis soient le moment, et l'heure, et la joiiiiiée, Et le temps et les lieux, et le mois et raiinée, Ht la place chérie où, dans mon trislr conii', Pénétra de ses yeux la ciianiianle douceur!
Cola lait, Chenavard se rend choz M. Mélesvillo en éclairciir, pour sonder le terrain el offrir son dessin enrichi d'un autographe. Au premier mot qu'il dit de la jeune lille, on lui apprend qu'elle est promise à M. Van der Vleet, et que le luariaiie doit se faire bientôt. Ainsi linil ce complot d'un jour. Alfred n'y renonça pas sans chagrin. Les gens sérieux piiivenl soui'ire de C3 roman à peine éb;iuchr ; on ne m'ùlera pas de l'esprit que, si ce projet eùl tourné autrement, le poèt ' vivrait encore. Une fois soumis à la toute-puissante influence d'une feiume belle, inteiliijfente, aimée et di^ne de lui, Alfred aurait été le [•lus fidèle, le plus sage et le plus heureux des maris. 11 avait le respect de la foi jurée; son indépendance se serait parfaitement arrangée des devoirs qui assurent le bonheur. Un mariaue selon ses sjoùls l'aurait sauvé.
L'expérience el les années n'ont pas eu le pouvoir de refroidir le cœur d'Alfred de Musset. Bien au contraire, jusqu'à son dernier moment, sa sensibilité ne lit que s'exalter dayantage. C'étaient des agitations,
:!(;(■ IIIOCIIAPHIE
(les inqiiiéliules, des émotions perpétuelles, un besoin incessant de confidences, de convei'sations expaiisives, soit avec son oncle Desherbiers, soit avec son Irère. Il nous retenait an coin de son l'eu, et lions ne pouvions pas jjIus nous en arracher qu'il ne ])ouvait se résoudre h nous laisser partir. Dans ces jiiouients d(! lièvre, il fallait s'inquiéter avec lui, se désoler, s'attendrir, s'indiLiner tour à tour. Cet exercice violent, ces mouvements extrêmes d'une nint' singulièrement active et sensible, devenaient parfois une fatiL^ue pour son entourage; nuiis ;i cette laligue se mêlait un charnu' inexprimable. La passi(m et l'exagération sont contagieuses. On était entraîné malgré soi ; on se tourmentait, on s'exaltait ; on y revenait comme à un excès dont on ne peut l)ius se passer, pour s'exalter et se tourmenter encore. Qui me rendra cette vie agitée et ces hein-es de délicieuses souffrances? Ah! du moins, pendant (puu'ante ans, j'ai ])ien joui du conmierce intime de ce grand esprit et de ce cœur si bon et si riche !
On dit qu'il a existé des génies qui s'ignoraient eux-mêmes. On le dit; mais je n'en crois rien. Le i'orrége lui-même, qui avait un cann- simple, n'est pas resté longtemps dans cette ignorance. Alfred de Musset, le plirs modeste des poètes, savait mieux que personne le fort et le faible de chacun de ses ouvrages, et il les jugeait aussi sainement (|ue s'il>
I)'.\[.KI;KI) ItK Ml SSKT. ^(17
eussent été d'un autre. Ceux de ses écrits qu'il estiinail le plus sont le second volume de ses poésies, le Fih du Tilicn^ Lorcnzaccio et Carmosinr.
11 est larlieiix qu'en France le i>énie poétique ne piii>s(' pas donner la fortune. La seule pièce du Cai- ■piice a plus contribué à l'aisance de son auteur que lt)ii> ses aulres ouvrages ensemble. Stendhal, qui aimait beaucoup Alfred de Musset, s'amusa un jour i't ('()uij)ter avec lui ce que lui rapportait un vers. Ils pi'ii'cnt la livraison de la Revue qui contenait Holla, et le résultat de leur calcul donna le chilTre modique de soixante centimes. Stendlial ouvrit ensuite les poésies de lord Byron, et, prenant pour point de compaiaison la Lamentation du Tas.^e que M. Murray avait piiyt'c trois cents Liuinées, il trouva ((uc le libraire an- Lilais avait donné pourcbaque vers prèsd'une guinéeel (li'iiiie. Stendhal s'écria que cette différence était scandaleuse et humiliante pour la France. « Avant de vous emporter, lui dit Alfred, il faut savoir si la mcmc dilférence n'existe pas entre la qualité des vers de lord Byron et colle des miens. Peut-être suis-je assez j)ayi''.
— C'est ce dont j:' ne conviens pas, » répondit Sl.fi.dbal.
Si lord Byron, avec le caractère ((u'on lui connaît, n'eût été ni pair d'Angleterre, ni plus riche que le ])ijète français, et qu'il n'eût obtenu de ses. poèmes qiie cinq cents francs au lieu de sept uiille cinq cents.
368 P.KMillAI'IlIK
la vit', dans de telh'S conditions, lui oùtélé iiii|)ossiltlt'.
riOninie il l'a dit en vers m madame Ristori, Alfred de Musset (Hit toujours If eu^ir prompt à rap|»el du g«'nie. On sait quel immortel honnnage il a l'endu à M. de Lamartine. Il admirait aussi Bérangei-; mais il ne concevait pas qu'un poète de talent se i-enterinAt de parti pris dans le cadre étroit de la chanson. Il ic plaignait de s'être imposé l'entrave souvent [k''nible du refrain, et d'avoir traîné toute sa vie \(\ hon- Ict de la faridonduine. Mais il n'était pas de ceux ((ni. pour se dispenser de rendre justice au noble caractère de Béranger, ont appelé son désintéressement une coquetterie.
Ce n'est pas sans dessein que l'auteur des Pensées de Raphaël a parlé de la rencontre, sur sa table, de Shakspeare et de Racine. Il professait une égale admiration p >ur ces deux génies si différents. Dans la fougue de la jeunesse, il préféra le premier; la réflexion et la malurilt- lui apprirent tout ce (|ne valait le second. L')rs(|n'il rencontrait dans ilaciiie un senliment énergique et passionné, il s'écriait (|ne cola était beau comme Shakspeare, et s'il trouvait dans le poète anglais une grande pensée revêtue d'une forme pure et irréprochal)le, il la comparait à la poésie de Racine. Une des choses qu'il aimait le plus an monde était une certaine exclamation de Pln'die, qui exprime par sa bizarrerie le trouble profoiul de ce coMir nudade :
KWM'liEl) DE Ml.SSET. 369
Ai'iauo, in;i sicur! de quel ainoiir blessée. Vous moulûtes aux l)or(ls où vous fûtes laissée.
Quand Rachel exhalait ccLLe plainte singulière et imprévue, Alfred prenait sa tête dans ses deux mains et pâlissait d'émotion.
Je ne dirai pas que le naturel était la qualité qui le charmait le plus; il serait plus exact de dire que, pour lui, cette qualité était indispensable, et que si elle n'empêchait pas qu'un ouvrage on elle se trouvait ne put être médiocre, et même mauvais, en revanche il n'y avait point de beauté qui en put racheter l'absence. Pour cette raison, les lettres de madame de Sévigné ne lui plaisaient point; il y sentait, par moments, l'apprêt, l'affectation, l'arrièrepensée que ces lettres seraient communiquées à d^autres personnes que celles à qui elles étaient adressées.
L'abus des adjectifs, qu'il a si comiquement frondé dans ses lettres de la Ferté-sous-.Iouarre, était encore une de ses antipathies. Un jour, en 1833, un beau roman, dont tout le monde parlait et qui venait de révéler un talent nouveau, lui passa par les mains avant qu'il eût fait la connaissance de l'auteur, il goûta ce roman, mais non sans y trouver des sujets de critique. Frappé de l'abus des adjectifs, il prit un crayon, et, tout en lisant, il effaça des épithètes inutiles, des membres de phrases parasites et d'autres
1170 lilOCIlAI'lliK
superlluilés. Le premier chapitre du roman, ainsi châtié et corrigé, est infiniment plus naturel et plus aiiréablc à lire que l'original, et cette lecture est une excellente leçon *.
Dans aucun de ses ouvrages, en vers ou en prose, inème dans ses articles de critique, Alfred de Musset ne porle la parole à la première personne du pluriel. Cette manière de parler, qui passe pour modeste, lui semblait, au contraire, une prétention. Hormis dans les journaux, où l'écrivain qui tient la plume peut être considéré comme exprimant les doctrines et les opinions des autres rédacteurs en môme temps qiie les siennes, il n'aimait pas qu'on dit notts au lieu de je, et, lorsqu'il rencontrait cette locution, si usitée pourtant, il s'amusait à dire : <( Je ne savais pas que l'auteur fùl roi de France et de Navarre. ))
L'auteur des Conter tV Espagne et de NaNioniH/ a souri plus d'une fois des vains efforts de ses imitateurs, car jamais poésie ne fut autant imitée que celle-là. (( Ils ne savent pas, les imprudents, disait-il, tout ce qu'il faut de bon sens pour oser n'avoir pas le sens commun. Mais le bon sens, le tact, l'esprit et l'imagination ne servent de rien si l'on n'a pas surtout et avant tout beaucoup de cœur. La fantaisie est l'épreuve la plus périlleuse du talent; les plus habiles s'y fourvoient comme des écoliers, parce que leur tète est seule de la partie. Ceux qui sentent
* Je possède ce curieux exemplaire d'Indiana. P. M.
h'ALriîKI» l»K MISSET. 371
juste el vivement peuvent se livrer au dangereux plaisir d(i laisser leur pensée courir au hasard, sûrs ([ue le cœur est là qui la suit pas à pas. Mais les gens (}ui manquent de cœur se noient infailliblement s'ils ont une fantaisie ; une fois lancés à l'aventure, ils ne peuvent plus se rattacher à rien, parce qu'ils n'ont pas de point fixe dans l'ûme. »
Jusqu'à son dernier jour, Alfred de Musset lut tout ce qui paraissait, et voulut tout connaître et tout apprécier. Il s'arrélait avec plaisir sur une idée neuve, si petite qu'elle lût. Il retenait dans sa mémoire un joli vers, une page .contenant un sentiment vrai, une réflexion ingénieuse, une expression originale, et, sans s'inquiéter si l'auteur avait ou non de la réputation, il citait volontiers ce qu'il avait remarqué. Il se déliait des livres faits avec d'autres livres, et il aimait mieux remonter aux sources ({U(; de s'en rapporter à des interprétations...
Mais je m'aperçois que je me laisse entraîner au delà des bornes de mon sujet. S'il s'agissait de recueillir les jugements littéraires, les opinions d'Alfred de Musset sur les hommes et les choses de ce siècle et des siècles passés, ce serait tout un nouveau livre à entreprendre*. Il est temps de m'ar-
* Ouanl aux ouvrages qui sont restés inédits jusqu'à ce jour, j'en ai livré au lecteur tout ce qu'il m'était permis de lui donner. Alfred de Musset n'ayant jamais employé de secrétaire, toute publication posthume dont on ne pourra pas produire l'autographe, sera évidemment apocryphe et mensongère. P. M.
372 i;iO(;r.APHIE irAU'IlEl) I>E Ml sskt.
rêter, malgré les souvenirs qui se pressent encore en loule dans mon esprit. Puissent les admirateurs passionnés du poète trouver que j'ai atteint le but proposé, celui de leur faire connaître l'homme! C'est à eux seuls que cette notice est dédiée. Je l'ai écrite sans autre parti pris que l'envie d'être exact, sans autre guide que mes regrets, sans autre point fixe dans rame que mon affection pour ce frère dont la mort prématurée a laissé dans mon existence un vide que rien ne peu! plus combler.