‹ Biographie de Alfred de MussetChapitre 3 sur 14 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Outre recueil signalé par Prosper Chalas, Alfred de Musset ne se fit pas faute, à dix-huit ans, d'aborder tous les écueils, résolument et de parti pris. Il ne manqua pas de se lier avec des jeunes gens plus riches que |lui, et de vouloir les suivre dans leur train de vie. Les premiers tailleurs de Paris eurent seuls l'honneur d'approcher de sa personne, et il leur donna de l'occupation. Les promenades à cheval étaient à la mode parmi ses amis : il loua des chevaux. On jouait gros jeu : il joua. On faisait les nuits blanches : il veilla. Mais il avait une constitution d'acier, une activité cérébrale incroyable : souvent il écrivait cinquante vers en sortant d'un souper. Ce qui, pour bien des gens, eût été un excès, n'était réellement pour lui

qu'un exercice. Qui^nd je lui parlais des périls de la bouillotte et du jour redoutable où le tailleur présenterait le mémoire de tant d'habits neufs, il me répondait :

« Précisément, parce que je suis jeune, j'ai besoin de tout connaître, et je veux tout apprendre par expérience et non par ouï-dire. Je sens en moi deux hommes, l'un qui agit, l'autre qui regarde. Si le premier fait une sottise, le second en profitera. Tôt ou tard, s'il plaît à Dieu, je payerai mon tailleur. Je joue, mais je ne suis pas un joueur, et, quand j'ai perdu mon argent, cette leçon vaut mieux que toutes les remontrances du monde. »

De temps à autre, il y avait, en eifet, des lendemains mélancoliques, des matinées de regrets superflus. Pour ces jours de misère, le poète aimait à se composer un costume de situation. Du fond d'une armoire, il tirait un vieux carrick jaune à six collets et qui aurait pu faire trois fois le tour de son corps. Ainsi affublé, il se couchait sur le tapis de sa chambre et fredonnait d'un ton lamentable quelque vieil air contemporain de son carrick. Lorsque, en entrant chez lui, je le trouvais enfoui sous cet habit de pénitent et dans une attitude de mélodrame, je savais que les cartes s'étaient montrées intraitables. Au premier mot que je voulais lui dire : — « Qu'on me laisse, s'écriait-il en se voilant la face, qu'on me laisse dans mes haillons et mon désespoir ! »

Mais, le soir arrivé, il jetait en l'air les haillons et mettait ses plus beaux habits. Ce changement de décors suffisait pour détourner le cours de ses idées; il partait pour courir les salons de Paris, où les plaisirs du monde lui faisaient oublier les revers du jeu. Soit que le bal lui laissât une impression profonde, soit par une disposition naturelle qui tenait peutêtre à son goût pour la peinture, il se rappelait avec une mémoire étonnante dans quel ordre il avait vu les femmes assises, les couleurs de leurs robes, leurs ajustements et leurs coiffures. Le luxe, d'ailleurs, lui causait une sorte d'ivresse. 11 admirait, comme un enfant, l'éclat des lumières, les dentelles, les bijoux. Danser avec une vraie marquise parée de vrais diamants, dans une vaste galerie, éclairée a (/iorno, lui semblait le comble du bonheur. Il avait la même admiration d'enfant pour les gens fastueux. Il pardonnait à Alexandre d'avoir brûlé Persépolis pour donner le spectacle à une courtisane. 11 aimait Sylla, parce qu'il était heureux. Héliogabale ne lui <léplaisait pas, vu de loin, dans sa robe de prêtre du Soleil. César Borgia lui-même trouvait grâce, à cause de sa mule ferrée d'or. Je ne lui passais point ces faiblesses-là, et, quand nous nous querellions à ce sujet, c'étaient nos meilleurs jours de conversation, car il défendait bien cette mauvaise cause. Si j'appuie sur ces détails, c'est qu'ils appartiennent à une période de trois années seulement dans un carac-

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1ère qu'on verra bientôt grandir et se modifier.

L'hiver de 18'29 s'écoula rapidement au milieu de cette vie compliquée, mais où l'étude et les lectures avaient une large part. La muse descendait par moments, à l'improviste, et, quand elle arrivait, elle était bien reçue. Parmi ses compagnons de plaisir, Alfred eut le bonheur de trouver un véritable ami. Alfred Tattet, justement du même âge que lui, débutait aussi dans le monde. C'était un aimabc viveur, gai convive, sérieux à ses heures, exagéré dans son langage, trouvant toutes choses ravissantes ou exécrables, mais encore plus avide des plaisirs de l'esprit que des autres plaisirs, et toujours prêt à s'exalter pour un beau vers. Il obtint sans peine communication des productions de son ami, et, afin de l'entendre plus souvent, il donna de petites soirées et matinées esthétiques. C'est là que, Musset connut Ulric Guttinguer, qui l'emmena un jour au Havre et à Honfleur. Pendant ce voyage, et à la suite d'une conversation confidentielle, Alfred écrivit trois stances qui suffisent à immortaliser le nom de l'ami à qui elles sont adressées. Le plus jeune disciple du grand Cénacle devenait ainsi le dieu d'un autre cénacle inconnu.

Dans le salon d'Achille Devéria qu'il fréquentait assidûment, Alfred de Musset faisait valser alternativement deux jeunes filles du même âge, très jolies toutes deux, aussi aimables, aussi ingénues l'une que

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l'autre, et grandes amies. Il leur parlait admirablement modes, toilette, cliifions, et n'était pas le moins enfant des trois. A l'une il vantait les grâces et la beauté de l'autre, et réciproquement. Ces confidences s'échangeaient le lendemain entre les deux jeunes filles un peu scandalisées de ne pouvoir pas découvrir laquelle il aimait le mieux. Ces amourettes de salon durèrent assez longtemps pour se dénouer et se renouer d'un hiver à l'autre ; elles finirent par une petite aventure dont quelques personnes doivent se souvenir encore. Gustave Planche, qui savait placer avec discernement ses antipathies, détestait déjà Alfred de Musset, sans raison, mais instinctivement. Planche ne dansait point; il s'avisa de dire, un soir, que, du coin où il se tenait assis, il avait vu le valseur infatigable déposer un baiser furtif sur l'épaule d'une de ses valseuses. On en chuchota aussitôt. La jeune fille reçut l'ordre de refuser les invitations de son danseur habituel. Aux regards mélancoliques de la victime, Alfred comprit qu'elle obéissait à l'autorité supérieure, et, comme il n'avait rien à se reprocher, il demanda des explications avec tant d'insistance qu'on ne put pas les lui refuser. On remonta jusqu'à la source du méchant propos. Planche essaya de nier; mais, au pied du mur, il fut obligé d'avouer qu'il l'avait tenu. L'indignation du père se tourna contre lui. A la sortie du bal, ce père irrité guetta le calomniateur et lui donna de sa canne sur le dos. Planche

connut ainsi la vérité du proverbe : A qui mal veut, mal lui tourne; et l'on peut croire qu'il n'en aima pas davantage le poète auquel il était redevable de cette leçon. Quant à la jeune fille, sa réputation n'eut rien à souffrir de ce démêlé ; c'est à elle qu'Alfred de Musset adressa plus tard les vers à Pepa.

Pendant ce temps-là, le recueil de poésies qui devait porter le titre de Contes d'Espagne et d'Italie grossissait peu à peu. Pour ne rien oublier, nous citerons, en passant, une première publication qui n'est guère connue. Alfred, à dix-huit ans, s'estima heureux d'avoir à traduire de l'anglais un petit roman pour la librairie de M. Mame. Il avait adopté ce titre simple : le Mangeur d'opium. L'éditeur voulut absolument : l'Anglais mangeur d^ opium*. Ce petit volume, dont on aurait sans doute bien de la peine à retrouver un exemplaire aujourd'hui, fut écrit en un mois. Le traducteur, sans être trop inexact, introduisit dans les rêveries du héros étranger quelquesunes des impressions que lui avait laissées le cours d'anatomie descriptive de M. Bérard. Personne ne prit garde à cette publication sans nom d'auteur; elle disparut dans un flot de nouveautés littéraires, comme une goutte de pluie dans la mer.

Une autre aubaine de plus grave conséquence vint troubler le poète jusqu'au fond de ITmie. Son père lui

1.0 litre de roiiyiiial était Confessions of an English opiumcater.

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annonça, un malin, qu'il lui avait liouvé un emploi d'expéditionnaire dans les bureaux de M. Febvrel, qui venait d'obtenir par soumission cachetée l'entreprise du Chauffage militaire. Le pauvre garçon n'osa sourciller. Il se laissa mettre au pied le boulet de la bureaucratie. On n'exigeait pas de lui une grande exactitude, mais il n'y avait point de jour où il ne sentît le poids de ses chaînes, excepté pourtant celui des émoluments. Poussé par le désir effréné de reconquérir sa liberté, il se rendit chez l'éditeur dévoué de la faction romantique. Urbain Ganel examina le manuscrit des Contes cVEspagnc, compta les pages et déclara qu'il manquait cinq cents vers pour composer un volume in-octavo, seul format usité de la jeune littérature.

« Cinq cents vers ! s'écria le poète, s'il ne faut que cela pour redevenir libre, je vous les donnerai bientôt. »

On était alors au temps des vacances. Alfred obtint de ses patrons un congé de trois semaines. Il partit le 27 août 1829 pour le Mans, où demeurait alors son oncle Desherbiers. Il en revint le 19 septembre*, et, le soir même, il me récita tout le poème de Mardoche, qui contenait près de six cents vers, mais dont il fallait supprimer quelques strophes un peu hardies. Urbain Ganel, charmé surtout de la longueur du

* Ces dates précises me sont fournies par des agendas.

morceau, envoya le manuscrit à l'imprimeur. Les compositeurs d'imprimerie ne travaillèrent à cet ouvrage d'un poète inconnu que dans leurs moments de loisir. L'épreuve de la dernière feuille arriva vers la fm de l'année. Le 54 décembre, Alfred de Musset pria son père de donner une soirée de lecture où vinrent MM. Mérimée, de Vigny, Emile et Antony Deschamps, Louis Boulanger, Victor Pavie, de la Rosière et Guttinguer. Il leur récita Don Paëz, Portia et Mardoche. La plupart des invités connaissaient déjà les deux premiers de ces poèmes; mais Murdoche, qui cassait les vitres, obtint les honneurs de la soirée. On tomba unanimement d'accord sur le succès infaillible réservé à ces poésies.

Peu de jours après parut, sous le titre de Contes d'Espagne et d'Italie, un volume de 23!2 pages, qui ne fut tiré qu'à cinq cents exemplaires*. On sait l'effet qu'il a produit. Bien rarement si petite quantité de papier lit autant de bruit. C'est une chose curieuse aujourd'hui que de relire les journaux d'alors. On en voit qui se mettent dans une colère rouge contre le livre et contre l'auteur. L'un se fâche de l'exagération des caractères et du langage ; l'autre, au contraire,

Il ne faut pas s'étonner du petit nombre d'exemplaires tirés. Dans ce temps-là personne n'achetait les livres nouveaux. On les louait au cabinet de lecture le plus voisin. En peu de jours ces 500 volumes avaient eu dix raille lecteurs. De 1838 à 1810, ce mode de publicité changea. Le format in-18 expulsa rin-8% et «liaciin acheta le volume qu'il voulait lire.

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loue le jeune poète do n'avoir point abusé de l'Jiyperbole. Un journal de l'opposition demande avec un sérieux admirable d'où vient la prédilection de la nouvelle génération pour l'Espagne et l'Italie, ces contrées où il n'existe point de liberté et où la l'eligion est déshonorée par les pratiques superstitieuses. Pendant ce temps-là, un critique pieux et royaliste vote des indulgences à la muse libertine en faveur du second chant de Port la, où il a remarqué une peinture édifiante du sentiment de crainte que lait naître l'aspect sombre et majestueux d'une église gothique.

Quant à la fameuse ballade à la lune, elle devint tout d'abord le sujet d'une grande clameur. Les uns, voulant à toute force la prendre au sérieux, s'en tenaient à cet échantillon pour se dispenser de lire le reste du volume. D'autres, renchérissant sur l'intention du poète, voulaient qu'il se fût moqué de ses amis et de lui-même. Il faut avouer qu'en cette occasion les connaisseurs de profession et les hommes d'un âge respectable ne furent pas les juges les plus intelligents. Mais, tandis qu'ils discutaient, avec plus ou moins de bonne foi, sur le véritable sens de la ballade à la lune, le poète avait conquis le public auquel il désirait plaire, celui des jeunes gens et des femmes.

Bientôt Alfred eut à me raconter quantité d'aventures. Il y en avait de boccaciennes et de romanesques,

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quelques-unes approchant du drame. En plusieurs occasions, je fus réveillé au milieu de la nuit pour donner mon avis sur quelque grave question de haute prudence. Toutes ces historiettes m'ayant été confiées sous le sceau du secret, j'ai dû les oublier; mais je puis affirmer que plus d'une aurait fait envie aux Bassompierre et aux Lauzun. Les femmes, dans ce temps-là, ne vivaient point absorbées par les préoccupations de luxe et de toilette. Pour espérer de plaire, les jeunes gens n'avaient pas besoin d'être riches, et il servait à quelque chose d'avoir, à dixneuf ans, le prestige du talent et de la gloire. Malgré ses succès, Alfred de Musset eut assez de bon sens et de modestie pour résister à l'enivrement. Il se garda toujours de la folie orgueilleuse et de l'infatuation de soi-même, écueil vulgaire où sombrent les plus grands esprits.

Tandis que le servum pecus des imitateurs se jetait sur les Conti'-s d'Espagne et se mettait en mesure de les copier de cent façons, Alfred de Musset méditait une réforme et changeait si bien d'allure que les Vœux stériles, Octave et les Pensées de Rafaël, premiers morceaux qu'il publia dans la Revne de Paris, après un intervalle de réflexions sérieuses ne contenaient déjà plus ni négligences de style ni vers brisés. On sait que le poète demandait pardon à sa langue maternelle de l'avoir quelquefois ofTensée. Racine et Shakspeare, disait-il, se rencontraient sur sa table

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avec Boileaii, qui leur avait pardonné; et, bien qu'il se vantât de faire marcher sa muse pieds nus, comme la vérité, les classiques auraient pu la croire chaussée de cothurnes d'or. Ils auraient pu se réjouir d'une amende honorable exprimée avec tant de bonne grâce; ils ne firent pas semblant de la connaître et revinrent au point sur un ^, comme le marquis de Molière à son refrain de tarte à la crème. Pendant ce temps-là, les romantiques, blessés de la profession de foi de Rafaël, se plaignirent de la désertion et ne manquèrent pas de dire que le poète des Contes d'Espagne avait faibli et ne tenait point ce que ses débuts avaient promis. Alfred de Musset se trouva isolé tout à coup, ayant tous les partis à la fois contre lui; mais il était jeune et superbe, comme Œdipe, et d'ailleurs les dissentiments littéraires n'empêchaient point les bons rapports. Il n'allait plus aussi souvent au Cénacle, mais il retrouvait ses anciens amis aux soirées d'Achille Devéria et à l'Arsenal, chez le bon Nodier qui l'aimait tendrement.

Cependant Alfred avait obtenu la permission de se démettre de son emploi, et ce jour avait été un des plus beaux de sa vie. Pour rassurer son père sur les conséquences de ce coup de tête, il voulut essayer de travaux plus lucratifs que la poésie. Dans ce dessein il écrivit une petite pièce en trois tableaux intitulée la Quittance du diable. Chaque tableau contenaitjune scène en vers. Ce n'était qu'une bluette fantastique.

mais qui ne manquait pas d'originalité. Avec le concours d'un musicien de talent, on en aurait pu faire im opéra-comique aussi agréable que bien d'autres. La pièce présentée au théâtre des Nouveautés, où l'on jouait des ouvrages de toutes sortes, fut acceptée*. Il y eut sans doute un commencement d'exécution, car je vois sur la couverture du manuscrit la distribution des rôles écrite de la main du directeur. M. Bouffé et madame Albert devaient représenter les deux personnages principaux, et ces artistes étaient les meilleurs de la troupe. Je ne sais ce qui a pu empêcher la représentation, — probablement la révolution de Juillet, qui éclata pendant que le chef d'orchestre composait les scènes en musique. — Quoi qu'il en soit, l'auteur retira la pièce et la mit dans un carton où elle est encore.

Après la journée du 7 août, Alfred de Musset, qui ne craignait rien tant que d'avoir un emploi, demeura spectateur indifférent de là curée des places. Les félicitations intéressées pleuvaient de toutes parts au château; il se laissa oublier de son ancien condisciple devenu duc d'Orléans. La gravité des événements politiques et les contre-coups de la révolution, au nord et au midi de l'Europe, n'arrêtèrent pas le mouvement littéraire commencé sous la dynastie

La salle du lliéàtre des Nouveautés, située sur la [tlacc de la Bourse, fut donnée à la troupe du Vaudeville, après l'incendie de lu rue de Chartres.

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déchue. Il semblait que la fermentation de toutes les cervelles eut tourné au profit des lettres. Pendant les quatre premières années du nouveau règne sortit de terre une génération d'écrivains qui n'a pas encore été remplacée. A l'automne de 1880, en possession d'une liberté qu'ils n'avaient jamais eue, les théâtres s'emparèrent d'un sujet interdit par le dernier gouvernement, celui de l'épopée impériale. Le personnage de Napoléon se montra sur toutes les scènes, même les plus infimes. Harel, homme entreprenant et directeur de l'Odéon, montait avec un grand luxe un drame sur ce sujet, dont le premier rôle était confié à Frederick Lemaître. Le directeur, pour combler un vide dans son répertoire, vint demander une pièce, la plus neuve et la plus hardie possible, à l'auteur des Contes d'Espagne et iVItalie. Le manuscrit de la Nuit vénitienne lui fut bientôt remis et il en parut enchanté. La pièce, montée avec soin et apprise en peu de jours, était annoncée comme une trouvaille. M. Lockroy jouait le rôle du prince; Vizentini, acteur excellent, faisait le personnage comique; une actrice médiocre, mais fort jolie, jouait Laurette, et M. Lafosse, Razetta.

Ce fut le mercredi, i" décembre 1830, que la première représentation eut lieu. Je ne sais de quelles gens la salle était remplie ; mais, dès la seconde scène, qui est pourtant fort gaie, Vizentini se vit interrompu par des sifflets. Des cris de forcenés cou-

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vraienl la voix des acteurs, et le parterre s'acharnait après les plus jolis mots du dialogue, comme s'il fut venu avec l'intention bien arrêtée de ne rien entendre. L'auteur, étonné de ce tumulte, ne pouvait croire que la pièce ne dût pas se relever pendant la grande scène entre le prince d'Eisenach et Laurette. Mademoiselle Béranger, vêtue d'une fort belle robe de satin blanc, était éblouissante de fraîcheur et de jeunesse. Enfin les rieurs se calment un instant. Par malheur, l'actrice, en regardant du haut du balcon si le jaloux Razetta est encore à son poste, s'appuie sur un treillage vert dont la peinture n'avait pas eu le temps de sécher; elle se retourne vers le public toute bariolée de carreaux verdatres, depuis la ceinture jusqu'aux pieds. Cette fois, l'auteur découragé s'inclina devant la volonté du hasard. La scène du prince et de Laurette fut étouffée sous le vacarme de la salle. Tout ce charmant esprit par lequel la jeune Vénitienne se laisse séduire, passa inaperçu. Il y a dans cette scène un mot tiré d'une lettre de Lovelace à Belford ; j'attendais les tapageurs à ce passage ; ils n'étaient pas à cela près : le mot de Richardson fut hué comme le reste. liarel, persuadé que tout ce bruit devait être le résultat d'un coup monté, insista pour une seconde épreuve. On ôta le fatal treillage; mademoiselle Béranger mit une robe neuve et l'auteur pria M. Lockroy d'ajouter ces mots après la citation de Richardson : (( Comme dit Lovelace. » — Peine inutile: à

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la seconde représentation la pièce reçut à peu près le nicme accueil que la première l'ois, et le nom de Lovelace provoqua le ricanement de la bêtise et de l'ignorance. Au plus fort de l'orage, l'auteur s'écria: « Je n'aurais jamais cru qu'on pût trouver dans Paris de quoi composer un public aussi sot que celui-là! » Prosper Ghalas lui écrivit le lendemain pour lui demander s'il se livrait encore aux bêtes le soir. « Non, répondit-il, je dis adieu à la ménagerie, et pour longtemps. »

Les conséquences de cette triste mésaventure sont incalculables. Alfred de Musset, rebuté par un échec dont il sentait vivement l'injustice et la cruauté, ne composa plus d'ouvrages au point de vue de la représentation. Si le public eut prêté l'attention qu'il devait à un auteur de vingt ans, combien d'autres productions destinées à la scène auraient suivi ce premier essai ! L'éclatante revanche du Caprice n'a été prise que dix-sept ans après cette honteuse soirée. Qui peut dire où en serait le théâtre aujourd'hui, si une poignée de Béotiens n'en eût écarté pendant tant d'années le seul écrivain capable d'arrêter la décadence de l'art dramatique? Peut-être ce genre de littérature qui, depuis le siècle de Louis XIV, a toujours occupé, en France, le premier rang, aurait-il échappé au reproche de dégénérer en^ industrie. Le public ne peut s'en prendre qu'à lui-même des plaisirs qu'il a perdus.

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Lœve-Veimars, dans le journal le Temps, eut le courage de reprocher au parterrre de l'Odéon la brulalilé de sa conduite. Le jeune auteur lui devait des remerciements. Pendant sa visite à Lœve-Veimars, il fut présenté à Jacques Coste, directeur du Temps. Celui-ci, pour faire un essai, demanda quelques articles de fantaisie à l'auteur des Contes cVEspagne, en lui laissant carte blanche. Du 10 janvier jusqu'à la fm de mai 1831, parut assez régulièrement, chaque lundi, une série d'articles sans signature, sous le titre de Revue finit astique, où Alfred traita divers sujets de circonstance. Tous furent plus ou moins remarqués. Celui de Pantagruel, roi constitutionnel, eut même un grand succès d'à-propos *. Mais, tout modeste qu'il était, le poète avait trop d'indépendance pour s'accommoder longtemps d'une servitude quelconque. Il s'ennuya du journalisme et ses Revues cessèrent bientôt de paraître.

Sous le prétexte d'acquérir de l'expérience, il menait, d'ailleurs, une vie assez dissipée. Les jeunes gens à la mode se réunissaient le soir au Café de Paris. On y organisait des parties de plaisir sur une grande échelle. Tout à coup on partait en voitures de poste, à minuit, pour Enghien ou pour Morfontaine; on imaginait des paris extravagants, dont le

* Tous ces articles se trouvent dans In tome [\ de celle édition, sauf deux ou trois qu'il a été imiiossiblo de retrouver.

public même s'émouvait. Alfred de Musset prenait part à tout ce fracas. D'autres occasions de plaisirs moins bruyants venaient aussi au-devant de lui. L'imprévu, pour lequel il avait un culte un peu païen, lui réservait des faveurs particulières. Souvent, dans l'embarras du choix, il négligeait les plaisirs offerts pour d'autres qu'il fallait chercher ou pour une simple partie de cartes avec son voisin le marquis de Belmont, pour une visite, un cigare, une conversation, ou même pour rien. Il trouvait une douceur extrême à rester à la maison, en songeant qu'il dépendait de lui d'aller se divertir ailleurs. Son cabinet lui semblait un lieu de délices ; nous y causions jusqu'à trois heures du matin; ou bien une gravure, achetée sur les quais et qu'il fallait encadrer, devenait une affaire d'État. Ces jours-là, notre intérieur s'animait et nos repas de famille étaient les plus gais du monde.

Parmi les combinaisons du hasard que le poète aimait à observer avec une religieuse curiosité, il s'en trouve une qui mérite d'être rapportée. Madame la duchesse de Gastries, désirant lire les Contes d'Espagne, chargea sa demoiselle de compagnie, qui était Anglaise, de lui acheter ce volume. Miss "* connaissait peu les usages; elle n'imagina rien de mieux que d'écrire à l'auteur le billet suivant : « Monsieur, une jeune Anglaise, qui a le désir de lire vos poésies, s'adresse directement à vous pour les avoir. Si vous

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voulez bien les lui faire parvenir, elle vous en sera très obligée. »

Ce billet, signé fort lisiblement et portant l'adresse de la jeune miss, resta longtemps ouvert sur une table, en compagnie d'autres lettres non moins saugrenues. Un matin, Alfred, après l'avoir relu, écrivit cette réponse : « Mademoiselle, toutes les jeunes Anglaises étant jolies, je ne vous ferai point l'injure de croire que vous soyez une exception à la règle générale, et, puisque vous me donnez avec tant de confiance votre nom et votre adresse, ne vous étonnez pas si je réclame l'honneur de vous offrir moi-même le volume de poésies que vous désirez lire. »

Voilà miss*** dans un grand embarras. Elle courut confesser sa faute à la duchesse et lui montra la réponse cavalière qu'elle s'était attirée par imprudence. Madame de Castries la rassura et lui dit d'attendre de pied ferme la visite annoncée. Alfred de Musset arriva bientôt, son volume sous le bras. Le valet de chambre, qui avait le mot, le conduit au salon. La duchesse le reçoit fort gracieusement et l'invite à s'asseoir ; puis elle lui raconte, en riant, l'étourderie de la demoiselle de compagnie.

« Ce n'est pas une raison, dit-elle ensuite, pour vous priver du plaisir de voir cette jeune Anglaise. Tout à l'heure je vous présenterai h miss ***, mais il faut commencer par faire connaissance avec moi. »

Là-dessus, la conversation s'engage. Alfred de Mus-

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