‹ Biographie de Alfred de MussetChapitre 4 sur 14 · I» AI.FKKK DU MUSSET · texte numérisé non relu

I» AI.FKKK DU MUSSET

sel n'ignorait pas que la duchesse de Castrics était une des femmes les plus aimables de Paris. Il t'ait bonne contenance, accepte gaiement la situation et se met en frais d'esprit. La connaissance se fit si bien, qu'elle devint une amitié de toute la vie.

On a dit de l'auteur des Contes d'Espagne qu'il ne lui avait manqué dans ses débuts que des conseils. Cela est fort aisé à dire. J'aurais voulu voir messieurs les donneurs de conseils apporter leur bagage de préceptes à cet esprit dévorant qui en savait plus long que les vieux maîtres, et qui n'a jamais traité une question de littérature, en conversation ou par écrit, sans improviser tout un art poétique plein de vérités nouvelles. Assurément rien n'eût été plus facile que de lui taire croire que ses vers étaient mauvais. Il les aurait jetés au l'eu, et c'est tout ce qu'on y aurait gagné. Pour des avis sur sa manière de vivre, il n'ena jamais manqué. Mais qu'il eût fait beau entendre les gens raisonnables sermonner ce Fantasio qui, lorsqu'il mettait la bride sui- le cou à ses passions, s'observait et s'étudiait lui-

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même, si bien (jiic sa pensée avait pénétré d'avance au delà de tout ce qu'on ponvail lui représenter! Il n'est donné qu'au temps, à l'expérience et à la réflexion, d'amener un changement dans le génie d'un poète, et, si la réflexion peut abréger le temps, jamais poète n'alla si vite en besogne que celui-là.

L'expérience de la publicité avait suffi, comme on l'a vu, pour déterminer Alfred de Musset à une réforme dans sa manière. Ce n'était là qu'une aflairc de prosodie et de versification. Une révolution bien plus importante se préparait dans ses idées et son caractère. Il produisit fort peu en 1830 et 1831; mais il avait beaucoup lu, beaucoup médité et plus vécu peutêtre qu'il n'est nécessaire à un poète. Un soir du mois d'octobre, je le trouvai soucieux, la tête dans ses mains. Je lui demandai à quoi il songeait :

« Je songe, me répondit-il, que j'approche de ma majorité. Dans deux mois, à pareil jour, j'aurai vingtun ans, et c'est un grand âge. Ai-je besoin de tant fréquenter les hommes et de faire jaser tant de femmes pour les connaître? n'ai-je pas vu assez de choses pour avoir beaucoup à dire, si je suis capable de dire quelque chose? Ou l'on ne porte rien en soi, et alors les sensations n'éveillent rien dans l'esprit; ou l'on porte en soi les éléments de tout, et alors il suffit de voir un peu pour tout deviner. Je sens pourtant qu'il me manque encore je ne sais quoi. Est-ce un grand amour? est-ce un malheur? Peut-être tous les deux.

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Là-dessus, je n'ose souliaitcr un éclaircissement. L'expérience est bonne, à condition qu'elle ne vous tue pas. »

Gomme s'il eût senti dans l'air ce je ne sais quoi qu'il redoutait, il forma des projets de retraite et de travail. Il essaya de régler l'emploi de ses journées. Afin de s'assurer des récréations paisibles, il acheta ses entrées au théâtre de l'Opéra pour six mois. Souvent il passait le temps du spectacle dans une loge d'avant-scène où il retrouvait ses amis; mais, parfois, il se tenait seul dans un coin de la salle et laissait, avec plaisir, la musique éveiller son imagination. Sous l'influence de cet excitant, il composa le Saule, le poème le plus long et le plus sérieux qu'il eût encore écrit, et qui représente ce qu'on appellerait dans l'œuvre d'un peintre un ouvrage de transition. J'ai raconté ailleurs la destinée bizarre de ce poème*.

L'hiver s'annonçait sous des auspices sinistres. Le choléra, qui s'était arrêté quelque temps en Pologne, venait de passer dans le nord de l'Allemagne. On apprit un matin qu'il avait sauté, d'un bond, jusqu'à Londres. Bientôt le bruit se répandit qu'il éclatait dans Paris. La ville changea d'aspect. On ne sortait plus sans rencontrer des centaines de corbillards. Le soir, les rues désertes, éclairées de loin en loin par les lanternes rouges des ambulances, les boutiques

* Voir la Notice sur la vie d'Alfrod de Musset dans le volume des Œuvres posthumes do celle édilion.

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l'ermécs, le silcnco, quelques rares passants efTarôs, . courant chercher des secours, tout rappelait la présence du fléau, et chaque matin le chiffre des morts allait croissant. On sait qu'au printemps de 1832, ce chiffre s'éleva jusqu'à quinze cents victimes par jour. D'immenses voitures de déménagements recueillaient à chaque porte une ou plusieurs bières, quelquefois à moitié clouées. Quand le mort n'était pas prêt, les agents, accablés d'ouvrage, criaient qu'on les faisait attendre et se querellaient avec les parents et les servantes. Depuis la peste noire et le règne de Charles V, on n'avait rien vu de semblable à Paris.

Notre père souffrait alors d'une attaque de goutte. Le 7 avril, le médecin, en l'interrogeant, parut changer de visage. Le nom du fléau ne fut point prononcé; mais les prescriptions ordonnées en disaient assez. A neuf heures du soir, la maladie asiatique se déclarait avec une violence foudroyante. A six heures du matin, tout était fini. Nous restâmes d'abord consternés, sans mesurer toutes les conséquences d'un si grand malheur. Bien souvent j'ai vu mon frère pleurer pour des chagrins de cœur; mais, dans cette occasion, son chagrin, plus profond et plus calme, restait muet. « C'était, comme il le disait, une de ces douleurs sans larmes qui ne deviennent jamais douces, et dont le souvenir conserve toujours son amertume et son horreur, car la mort nous frappe autre part que l'amour. »

Avant d'examiner en quel état de fortune nous laissait la mort de notre père, il nous parut évident qu'en supprimant du budget de la famille les appointements d'une belle place, notre position devait nécessairement changer. Nous nous trompions : des ressources imprévues se présentèrent; mais leur importance était encore douteuse, lorsque mon frère me fit part d'une résolution qui pourra sembler incroyable aujourd'hui :

« Sans l'aisance, me dit-il un soir, point de loisirs, et sans les loisirs, point de poésie. Il ne s'agit plus de faire l'enfant gâté ni de caresser une vocation qui n'est pas une carrière. Il est temps d'agir et de penser en homme. A l'idée d'être une cause de gêne pour la meilleure des mères, de nuire peut-être à l'avenir d'une sœur que nous adorons et qu'il faudra penser à marier dans dix ans, je me révolte contre moi-même. Non, ce n'est pas à cette épreuve-là que je mettrai le dévouement de tout ce qui m'est cher. Voici donc le parti que je suis bien déterminé à prendre : je tenterai un dernier essai en écrivant un second volume de vers, meilleur que le premier. Si la publication de cet ouvrage ne me procure pas les moyens d'existence ({ue j'en attends, je m'engagerai dans les hussards de Chartres ou dans le régiment de lanciers où est mon camarade de collège, le prince d'Eckmiihl. L'uniforme m'ira bien. Je suis jeune et d'une bonne santé. J'aime l'exercice du cheval, et, avec des protections, ce sera bien le diable si je ne deviens pas officier. »

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Je ne iii'cftVayai pas trop de celte résolution en pensant à la longueur du délai. Il n'y avait point encore péril en la demeure. Alfred se mit à l'œuvre, et ce n'était pas du travail que je voulais le détourner. Le plan d'un poème lui fut inspire par ce proverbe oriental dont il venait de faire une triste expérience : « Entre la coupe et les lèvres, il y a place pour un malheur. » Il croyait travailler par nécessité, et il prenait plaisir à répéter que la nécessité est une muse à laquelle le courage donne sa poésie. Soutenu par l'idée que cet essai serait le dernier, il se sentait une entière liberté d'esprit, et, lorsqu'il était content de sa journée, il disait en se frottant les mains : « Je ne suis pas encore soldat. »

Sans autre renseignement sur le Tyrol que l'article du vieux Dictionnaire géographique de la Martinière, il ne craignit pas de mettre la scène de la Coupe et les Lèvres dans ce pays qu'il ne connaissait point, et il prouva ainsi que « le poète porte en lui les éléments de tout ». Ce poème dramatique, contenant plus de seize cents vers, fut achevé dans le courant de l'été. L'auteur en fit une lecture chez son ami Alfred Tattet. Pendant l'automne, il écrivit la comédie A quoi rêvent les jeunes filles. Deux sœurs, pleines d'esprit et de grâce, qu'il avait connues au Mans et qu'il appelait ses premières danseuses, lui servirent de modèles pour les deux charmantes figures de Ninette et Ninon.

C'est moi qui fus chargé de proposer à l'éditeur

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Renduel ce volume dont le titre : tin Spectacle dans un fauteuil, était puisé dans le souvenir de l'orageuse soirée odéonienne. Renduel témoigna peu d'empressement à conclure cette affaire : « Les vers, disait-il, n'étaient pas une denrée facile à écouler, tandis que la prose se vendait comme du pain. » Heureusement je venais de commencer à faire de ce pain-là. Par égard pour moi, Renduel consentit à prendre la denrée d'un écoulement difficile. Le manuscrit était entre les mains des compositeurs et les épreuves arrivaient, quand du fond de l'imprimerie sortit ce cri d'alarme : (( La copie va manquer; la copie manque ! » L'éditeur accourut :

« Nous n'atteignons, dit-il, qu'à 203 pages, et il nous en faut 300. Le volume, sans cela, ne serait pas présentable. »

L'auteur se remit à l'ouvrage. Il écrivit Namoima plus rapidement encore qu'il n'avait fait Mardoche. On n'atteignit qu'à 288 pages; mais la marchandise étant rimée, par conséquent de seconde catégorie, on se contenta du peu. Alfred de Musset convoqua ses amis et leur fit lecture de la Coupe et les Lèvres et de la comédie A quoi rêvent les jeunes filles. L'auditoire se composait des personnes qui avaient applaudi, trois ans auparavant, les Contes d'Espagne; mais quelle différence ! On écouta jusqu'au bout dans un silence morne. Était-ce admiration, saisissement, surprise ou mécontentement? Je ne sais.

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Toujours est-il que la séance Fut glaciale. Le libraire en était consterné. M. Mérimée seul s'approcha de l'auteur et lui dit tout bas : « Vous avez fait d'énormes progrès; la petite comédie surtout me plaît extrêmement. » L'ouvrage parut avant la fin de l'année, portant la date de 1833. Il ne produisit pas autant de bruit, à beaucoup pi'ès, que les Conter d'Espagne; mais, par un hasard vraiment heureux, l'auteur, dès le lendemain de la mise en vente, avait entendu deux jeunes gens, qui marchaient devant lui sur le boulevard de Gand, répéter en riant ce vers du rôled'Irus :

Spadille a l'air d'une oie, et Qiiiiiola d'un cuistre!

Et cette circonstance de rien avait suffi pour le rendre content. Les journaux semblaient éprouver quelque embarras à revenir sur leurs premiers jugements. Cependant M. Sainte-Beuve, qui n'avait point de réparation d'honneur à faire à l'auteur des Contes iV Espagne, attacha le grelot. Dans la Revue des Deux- Mondes du 15 janvier 1833, il publia un article où le nouveau volume de poésies était comparé à l'ancien, le progrès signalé, la lumière répandue sur les beautés des deux ouvrages, avec cette sûreté de cou[) d'œil, cette habileté à pénétrer au fond du sujet, à le fouiller en tous sens, à mettre les nuances les plus délicates en relief, qui font de la critique un art vraiment beau et utile, quand elle est appuyée de la

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bonne foi et du désintéressement. M. Sainte-Beuve citait les passages des deux volumes qui l'avaient particulièrement frappé; puis il ajoutait : « Ce sont là, à mon sens, des vers d'une telle qualité poétique, que bien des gens de mérite, qui sont arrivés à l'Académie par les leurs (M. Casimir Delavigne lui-même, si l'on veut), n'en ont peut-être jamais fait un seul dans ce ton. Ces sortes d'images se trouvent et ne s'élaborent pas. Je donne la moindre en cent à tous faiseurs, copistes, éplucheurs, gens de goût, etc. »

On aime avoir le critique s'animer ainsi, s'oublier, ôter son bonnet de juge dans un mouvement d'enthousiasme, et pousser jusqu'à l'imprudence le dégagement de toute arrière-pensée. A la lin de son article, M. Sainte-Beuve rappelait d'une façon délicate qu'il était poète lui- même, en disant que Marlow et Rotroii, après l'arrivée de Shakspcare et de Corneille, s'étaient sauvés de la souffrance par l'admiration.

L'exemple donné si délibérément par M. Sainte- Beuve eut un petit nombre d'imitateurs! Quelques articles parurent de loin en loin. On tomba d'accord assez généralement sur le mérite du portrait de don Juan dans Namoima. Il ne fallait plus songer à nier le talent; mais ou {joiivait encore contester l'originalité. Tout ressemble à quelque chose. La critique revint au reproche, répété depuis et avec si peu de discernement, d'avoir imité lord Byron et d'autres

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poètes (jui ne lui rcsseiiil>laicnl guère. L'auteur, cependant, s'en était bien délcndu dans la dédicace rnôme du livre critiqué. Cette dédicace contenait un certain passage où les doctrines romantiques et la uianie des rimes riches étaient vivement attaquées. Hien n'y lit: l'auteur se vit jeter à la tète les noms de lord Byron, de Victor Hugo, de La Fontaine, de Mathurin Régnier. En bonne justice, celui qui auiait su imiter avec succès tant de maîtres à la fois et si différents entre eux, eût été bien près d'être original. Il est certain que trois ans de relations intimes avec un esprit aussi fortement trempé que celui de M. Victor Hugo avaient dû exercer quelque influence sur un jeune débutant; mais on n'en trouvait déjà plus de trace dans le volume que les critiques avaient sous les yeux.

Quant à lord Byron, tout le monde l'a imité, si l'on entend par là que tous les poètes contemporains l'ont entendu avec émotion, et que ses chants ont éveillé des échos dans leur àme. Si Alfred de Musset lui a mieux répondu que les autres, c'est qu'il existait entre lui et le poète anglais une communauté plus grande de sentiments et d'expérience de la vie. H y a, en effet, certains côtés par où ces deux belles organisations se ressemblent beaucoup. Hs sacrifient souvent aux mêmes dieux, et donnent, « pour encens, la douleur, l'amour et l'harmonie, et toujours pour victime, leur cœur». Tous deux ont aimé à se

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représenter dans les héros de leurs créations, parce que ce procédé était le seul qui leur permît de faire palpiter le cœur du poète sons l'enveloppe du personnage. En cela, l'un n'a point imité l'autre; ils se sont rencontrés sur un terrain où Dante, Shakspeare, Molière, La Fontaine et bien d'autres avaient déjà passé.

Est-ce la peine de dire à présent que si Alfred de Musset a étudié Mathurin Régnier, aussi bien que La Fontaine, c'était pour se pénétrer du génie de notre langue, et pour prendre ses précautions contre les éléments anglais et germanique qui débordaient dans la littérature nouvelle ? S'il eut sérieusement imité Régnier, il lui aurait fait trop d'honneur. Ce qu'il estimait dans le vieux poète satirique, c'était la franchise, et il avait de bonnes raisons pour tenir grand compte de cette qualité gauloise, car il la possédait lui-même et lui devait, en grande partie, sa force et son autorité.

Un autre reproche curieux à rappeler aujourd'hui, et sur lequel s'accordaient plusieurs critiques, était celui-ci : « Le poète de Namoima, disait-on, n'a-t-il de conviction sur rien ? Quel homme est-il ? Quels sont les objets de son culte ? D'où vient-il? Où veut-il aller? Dans un temps sérieux comme le nôtre, fait-il de l'art pour son amusement? Le moment est mal choisi pour j)rendrc ces airs dégagés en parlant de tout ce (|ui agile et inquiète l'humanité. S'il croit à

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quelque chose, (ju'il le dise; autremeni, il ne jieiiL rieu représenter dans notre génération, si ce n'est un poète amateur. » Ce reproche devienl lont à fait comique hirsqu'on pense que l'auteur de Namouna est précisément le seul poète dont les doutes, les soufTrances, les aspirations vers l'infini et la Divinité représentent l'histoire la plus intime du cœur humain dans ce siècle de scepticisme. M. Sainte-Beuve, plus sagace que les autres, avait commencé par exprimer aussi son incertitude sur le sens d'une œuvre qui semblait pleine de disparates; mais, arrivé à l'analvse de la grande figure de don Juan, il s'écriait: « Si j'ai dit que l'œuvre manquait d'unité, je me rétracte. L'insaisissable unité se rassemble ici comme dans un éclair, et tombe magiquement sur ce visage : voici l'objet de l'idolâtrie. »

Cette unité ne pouvait être, en effet, qu'entrevue par les esprits clairvoyants. Elle n'existait ni dans un poème isolé ni même dans un volume. On la trouve aujourd'hui dans l'œuvre entière du poète. De là vient que, durant (juinze ans, de 1830 à 1845, c'est-à-dire depuis les Contes d' Espagne jusqu'au proverbe : // faut qu^une porte soit ouverte ou fermée^ dernier trait à la peinture- de notre société, les gens à vue courte n'ont cessé de répéter à chaque publication nouvelle d'Alfred de Musset : « Qu'est-ce encore que ceci, et où allez-vous? » A quoi il aurait pu répondre : « Je vais où va le siècle, où nous

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allons tous, où vous allez vous-mêmes sans vous en douter. » — Mais il fil bien mieux en ne répondant pas.

On le croira aisément : AUVed de Musset ne songeait plus à s'engager dans les hussards de Chartres, malgré le bel uniforme de ce corps d'élite. Le public des jeunes gens et des leninies auquel il désirait plaire avait répondu à son appel. Ce n'était pas précisément pour ce public-là qu'il s'était imposé à dessein l'énorme difficulté d'écrire tout un poème en sixains à rimes triples. Mais le but plus sérieux que l'auteur s'était proposé se trouvait atteint : peu après la publication de l'article de M. Sainte-Beuve, le directeur de la Revue des Deux-Mondes s'était assuré la collaboration d'Alfred de Musset. Ce recueil littéraire, fondé depuis moins de temps que la Reime de Paris, n'avait commencé qu'en 1831 à publier deux livraisons par mois. Il avait une concurrence redoutable à soutenir et sa fortune à faire. Le jeune poète promit d'y contribuer autant qu'il le pourrait ; on m'accordera bien qu'il n'y a point nui, car son œuvre entière a paru dans cette revue.

Le ]" avril 1833, Alfred de Musset fit ses débuts à la Revue des Deux-Mondes jiar la publication de André de l Sarfo. Il avait puisé le sujet de ce drame dans les notices abrégées qui accompagnent les gravures du Musée Filhol, un des livres qu'il aimail le plus et qu'il feuilletait sans cesse. En faisant parler les

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artistes llorentins de la Renaissance, il sentit un désir extrême d'aller en Italie, voulant, disait-il, imiter l'auteur de l'Histoire des Croisades, qui, après avoir terminé son ouvrage, s'en alla en terre sainte pour voir conmient étaient faits les lieux qu'il avait décrits. A six semaines d'intervalle, André dcl Sarto fui suivi des Caprices de Marianne. Alfred écrivit ces deux actes avec un entrain juvénile, sans aucun plan; la logique des sentiments en tenait lieu. Arrivé à la fameuse scène de la bouteille, lorsqu'il eut mis dans la bouche de Marianne la tirade où elle fait honte au jeune libertin d'avoir les lèvres plus délicates que le cœur et d'être plus recherché en boissons qu'en femmes, l'auteur resta un peu étourdi de la force du raisonnement. « Il serait incroyable, dit-il, que je fusse battu moi-même par cette petite prude ! » Mais, après quelques minutes de réflexion, il trouva la réponse victorieuse d'Octave. Aujourd'hui que cette comédie est consacrée par le double succès de la lecture et du théâtre, on en jouit et on ne la juge pas. La première personne qui la lut sur des épreuves d'imprimerie en fut un peu effarouchée. Il ne faut pas s'en étonner. Cela ne ressemblait à rien, c'était de la quintessence d'esprit et de fantaisie semée dans un sujet passionné. On inséra le morceau dans la Revue sans y rien changer, mais non sans crainte. Depuis ce jour-là jamais pareille hésitation ne se manifesta. Tout ce que le poète nouveau offrit à la

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lievuc passa sans dil'ficulté. Je dois même ajouter que son admission à la collaboration de ce recueil littéraire ayant éveillé de la jalousie et donné lieu à des récriminations, le directeur i)rit sa défense et le maintint dans sa position avec une fermeté qu'il fallut pousser jusqu'à l'entôtemenl. Tous ceux qui ont connu Alfred de Musset savent condjien il ressemblait à la fois aux deux personnages d'Octave et de Cœlio, quoique ces deux figures semblent aux antipodes l'une de l'autre. On ne trouve pas ailleurs qu'en soi-même cet humour, cette gaieté intarissable, cette insouciance railleuse qui animent les scènes entre Marianne et Octave. Que l'auteur ait été ainsi, on le croira facilement; mais, pour concevoir que le même homme se puisse retrouver dans Cœlio avec la passion contenue, l'exaltation plaintive et douce de ce timide amant, il faut se dire que l'amour a le pouvoir de nous transformer. Une fois amoureux, Alfred passait incontinent d'un rôle à l'autre; et cela n'a rien d'incroyable : des peines d'amour que ressent un ami, on se console aisément, on les prend en philosophe; mais des siennes, on ne rit j)lus; on en souffre bel et bien; et d'Octave qu'on était on devient Cœlio. Pour créer la noble et tendre figure d'IIermia, l'auteur n'e^t pas à chercher loin; il en avait le modèle sous les yeux dans la personne de sa mère, toujours occupée de lui épargner un souci ou d'ajouter (juelque chose à son bien-être. Quant à Marianne, lorsque je

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lui demandai où il l'avait vue, il me répondit : « Nulle part et partout; ce n'est point une femme, c'est la femme. »

Après la publication des Caprices de Marianne, Alfred se trouvait un matin chez madame Tattet la mère. M^l. Sainte-Beuve, Antony Descliamps, Ulric Guttiuiiuer et plusieurs autres littérateurs assistaient «\ ce déjeuner. La maîtresse de la maison demandait à Alfred des nouvelles de sa mère et de sa sœur. « Je suppose qu'elles vont bien, répondit-il, mais je suis forcé d'avouer que je ne les ai pas vues depuis vingtquatre heures. » On le plaisanta sur cette réponse et il se laissa gronder par ses amis sur sa manière <lc vivre, tout en affirmant, pour sa défense, qu'il avait en tète des idées très sérieuses. Quand le dessert fut servi, on lui demanda des vers et il récita la première partie d'un poème inédit. C'était Rolla, dont il n'avait encore parlé (ju'à son frère. L'auditoire accueillit cette poésie avec des transports de joie, et l'auteur eut le bon goût de ne point revenir sur les remontrances amicales qu'on venait de lui faire. Il se croyait assez justifié.

Rolla parut dans la Revtie des Denx-Mondes le 15 août 1833. Le lendemain, Alfred de Musset, au moment d'entrer à l'Opéra, jeta son cigare sur les marches du théâtre. Il vit un jeune homme qui le suivait, ramasser à la dérobée ce bout de cigare et l'envelopper soigneusement dans un morceau de pa-

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pier, comme une relique précieuse. Souvent il m'a dit que jamais compliments, signes de distinction ni récompense ne l'avaient touché au cœur comme ce témoignage naïf d'admiration et de sympathie.

Dans le même temps, Alfred de Musset rencontra pour la première (ois une personne qui a exercé sur sa vie une inllucnce considérable et laissé dans son œuvre une empreinte profonde. C'était à un grand diner ofl'ert aux rédacteurs de la Revue chez les Frères provençaux. Les convives étaient nombreux; une seule femme se trouvait parmi eux. Alfred fut placé près d'elle à table. Elle l'engagea simplement et avec bonhomie à venir chez elle. Il y alla deux ou trois fois, à huit jours d'intervalle, et puis il y prit habitude et n'en bougea plus. Quelques amis intimes y venaient aussi assidûment que lui. De ce nombre était Gustave Planche. Ce personnage cynique, manquant absolument de tact et de savoir-vivre, avait usurpé une position qui le rendait fort incommode. 11 se donnait des airs familiers, sans aucun droil à une pareille conduite; il commandait en maître et affectait une aisance que la maîtresse de la maison supportait par faiblesse et par bonté, mais avec une impatience secrète, comme madame d'Épinay dans ses rapports avec Duclos. Alfred, qui connaissait Planche, comme on sait, lui conseilla de prendre une tenue meilleure. Celui-ci feignit de ne pas comprendre; il fallut lui dire clairement ce qu'on pensait

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de lui. Au lieu do clianLior do ton, il se relira Curieux; de là une rancune qui ne s'éteignit jamais.

Le salon d'où Gustave Planche s'était exilé volontairement ne perdit rien à sa retraite. La conversation ne s'y endormait pas. Il y régnait une gaieté folle. Jamais je ne vis de compagnie si heureuse, si peu occupée du reste du monde. On passait le temps à causer, à dessiner, à faire de la musique. On se déguisait ù certains jours, pourlo plaisir déjouer des rôles. On inventait toutes sortes de divertissements en petit comité, non par crainte de l'ennui, mais, au contraire, par excès de contentement. Un jour on se mit en tête de donner un dîner esthétique, voire philosophique et politique. Les invités étaient quelques rédacteurs de la Revue, entre autres Lerminier, le professeur philosophe. Afin de pouvoir lui offrir un partner digne de lui, on engagea Débureau, l'incomparable Pierrot des Funambules. Débureau, dont la figure n'était connue qu'enfarinée et vêtue de blanc, mit pour ce jour-lii un habit noir, un jabot à larges tuyaux, une cravate fort empesée, des escarpins et des gants glacés. Il fut chargé de représenter un membre distin2;ué de la Chambre des communes d'Angleterre, traversant la France pour se rendre en Autriche avec des intructions extrêmement secrètes de lord Grey. Les têtes s'échauffant, Alfred voulut avoir un rôle. Il adopta celui d'une jeune servante supplémentaire, fraîchement débar-

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qiiéc de Normandie. 11 s'iiabilla en paysanne avec le jupon court, les bas à côtes, la croix d'or au cou et les bras nus. Son visai^e rose et ses cheveux blonds s'arrangeaient parfaitement de ce costume pittoresque; il représentait un fort beau brin de fille et pas trop dégourdie.

Au jour indiqué, les convives arrivèrent au nombre de sept ou huit, si j'ai bonne mémoire. Débureau parut quinze minutes après l'heure convenue, comme il sied à un personnage considérable. Il se laissa présenter les invités, répondit aux saints par une légère inclination de tète et se tint raide comme un piquet devant la cheminée, les mains derrière son dos, renfermé dans un silence plein de morgue. On se faisait une fête de voir l'auteur de Rolla; mais à six heures et demie, Alfred de Musset n'arrivant pas, on se mit à table, et son couvert resta vacant. L'Anglais assis ù la place d'honneur n'ouvrait la bouche que pour boire et manger, mais lai'gement. Personne ne l'econnut le Pierrot des Fimambides. Afin de lui donner beau jeu et de permettre à Lerminier de montrer ses connaissances, on mit la conversation sur la polilique. Vainement on nomma Robert Peel, lord Stanley et tout le personnel des hommes d'État de la rirande-Bretagne, le diplomate étranger ne répondait (|uc par monosyllabes. Eufin quehju'un vint à prononcer le mot à' équilibre européen. L'Anglais étendit la jnain et demanda la parole.

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« Voulez-vous savoir, dit-il, comment je comprends l'équilibre européen, dans les graves circonstances où se trouve la politique en Angleterre et sur le continent? Le voici. Je vais tâcher d'être clair. »

Le diplomate prit son assiette, la lança en l'air en lui imprimant un fort mouvement de rotation, puis il la reçut adroitement sur la pointe de son couteau, où l'assiette, toujours tournant, demeura en équilibre, au grand ébahissement des convives.

(( Tel est, poursuivit Débureau, l'emblème de l'équilibre européen. Hors de là point de salut! »

A l'étonnement succéda un éclat de rire général, qui redoubla quand la maîtresse de la maison eut nommé Débureau. Cependant la jeune Cauchoise, dont quelques-uns avaient remarqué la mine appétissante, ne faisait que des sottises depuis le commencement du dnier, laissant tomber tout ce qu'elle touchait, retournant les assiettes à l'envers en les posant sur la table, servant à l'un une fourchette quand il lui fallait un couteau, et réciproquement. Les reproches de sa maîtresse semblaient la troubler et augmenter sa maladresse. Mais, au moment où l'Anglais exprima d'une manière si énergique son sentiment sur l'équilibre européen, la jeune servante, pour mieux témoigner la part qu'elle prenait à la gaieté générale, s'empara d'une carafe, et, en affectant de rire à gorge déployée, versa de l'eau sur la tète de Lerminier, qui se mit à crier et à pester

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