lllOCilAPlllE
contre la maiidilc Nonnande. Alors, Alfred prit sa place à table sans quitter ses iiabits de Cauchoise, et mangea sa part du dîner qu'il avait si mal servi. Je laisse à juger si le reste de la soirée fut gai. Cette lîistoriette a fait assez de bruit dans ce temps-là pour que beaucoup de Parisiens puissent encore s'en souvenir.
Les mêmes personnes se rappelleront peut-être un écrivain, oublié aujourd'hui, nommé Chaudesaigues, qui faisait de la critique à la tâche dans la Revue de Paris et dans quelques journaux. N'ayant ni talent ni influence, il était un peu envieux et trop naïf pour savoir s'en cacher. C'était un grand garçon pâle, avec une figure de Christ, et qui bredouillait en parlant. Un jour, il arriva, en visite, dans le salon où Débureau s'était montré sous la figure d'un diplomate. Auprès de lui, dans un fauteuil, Chaudesaigues voit un jeune homme blond, qui ne disait mot pour lui laisser la parole. On lui demande ce qu'il pense des publications nouvelles. Il se met à critiquer en expert consommé Rolla, Namoima et le reste, ne concevant rien à l'engouement du public pour des vers qu'il trouve à peine supportables. Le jeune homme blond l'encourage en souriant, opine du bonnet et ponctue par des mouvements de tête approbatifs le discours du démolisseur. Chaudesaigues, ainsi encouragé, s'apprêtait à passer de la critique aux personnalités, (juand la maîtresse de la maison l'interrompt tout à
ir.Vl.l' liKI) l»K MI'SSKT. 127
coup, en lui disant : « J'ai l'Iionneur de vous présenter M. Alfred de Musset, dont je désirais depuis longtemps vous faire faire la connaissance. »
Chaudesaigues balbutia, prit soncliapeau et gagna la porte au bruit d'un fou rire ((u'on ne pouvait plus maîtriser. Mais il avait un meilleur caractère que Gustave Planche; il revint demander pardon de son algarade, quand il aurait pu se plaindre d'un malin tour. On lui tendit la main et il fut admis dans un cercle où il commit quantité d'autres maladresses dont on s'amusa.
Il semblait qu'une association où l'on vivait si gaiement, où l'on mettait en coumiun talents, esprit, grâce, jeunesse et bonne humeur, ne pourrait jamais se dissoudre. Il semblait surtout que des gens si heureux n'eussent rien de mieux à faire que de rester dans un intérieur qu'ils avaient su rendre charmant pour eux et pour leurs amis. Mais non : une inquiétude ennemie du bien, une espèce de turbulence incompréhensible s'empara d'eux. Ils se mirent à souhaiter un milieu plus beau qu'un petit salon dans la première ville du monde. Cette ville devint à leurs yeux un amas de pierres poudreux et enfumé, dont il fallait se sauver. Ils commencèrent par une excursion à Fontainebleau. Ce ne fut pas assez : aux approches de l'hiver, ils parlèrent de l'Italie. Ce sujet de conversation devint bientôt un projet de voyage, et ce projet une idée fixe.
Alfred de Musset sentait bien que son départ pour l'Italie n'était qu'à moitié résolu tant qu'il n'avait pas obtenu le consentement de sa mère. Un matin, — nous venions de déjeuner en famille, — il paraissait préoccupé. Connaissant ses intentions, je n'étais guère moins agité que lui. En sortant de table, je le vis se promener de long en large d'un air d'iiésitatioa. Enfin il prit son grand courage, et, avec bien des précautions, il nous fit part officiellement de ses projets, en ajoutant qu'ils restaient subordonnés à l'approbation de sa mère. Sa demande fut accueillie comme la nouvelle d'un véritable malheur. «Jamais, lui répondit sa mère, je ne donnerai mon consentement à un voyage que je regarde comme une chose dangereuse et fatale. Je sais que mon opposition sera
i;i()(ili AI'IIIK II" A I.FIIKI) l)K Ml SSET. I"21l
inutile el (jiic lu partiras, mais ce sera contre mon gré et sans ma permission. »
Un moment il eut l'espoir de vaincre cette résistance en expliquant dans quelles conditions ce voyage <levait se faire; mais, lorsqu'il vit que son insistance ne servait qu'à provoquer l'éruption des larmes, il <-hangea tout à coup de résolution, et fit à l'instant le sacrifice de ses projets. — « Rassure-toi, dit-il à sa mèreî, je ne partirai point; s'il faut absolument que ■({uelqu'un pleure, ce ne sera pas toi. »
Il sortit, en effet, pour donner contre-ordre aux préparatifs de départ. Ce soir-là, vers neuf heures, notre mère était seule avec sa fille au coin du feu, lorsqu'on vint lui dire qu'une dame l'attendait à la porte dans une voiture de place et demandait instamment à lui parler. Elle descendit accompagnée d'un domestique. La dame inconnue se nomma; elle supplia cette mère désolée de lui confier son fils, disant qu'elle aurait pour lui une affection et des soins maternels. Les promesses ne suffisant pas, elle alla jusqu'aux serments. Elle y employa toute son éloquence, et il fallait qu'elle en eût beaucoup, puisqu'elle vint à bout d'une telle entreprise. Dans un moment d'émotion le consentement fut arraché, et quoiqu'en eût dit Alfred, ce fut sa mère qui pleura.
Par une soirée brumeuse et triste, je conduisis les voyageurs jusqu'à la malle-poste, où ils montèrent au milieu de circonstances de mauvais augui'e.
I;îO lîlOGRAIMilE
Lorsque des gens, connus de (ouLe la terre, s'embarquent ainsi, voyageant de compagnie, assurés d'avance que partout où ils iront leur réputation les y aura précédés, c'est qu'ils ne veulent pas du mystère. Pour croire qu'une pareille démarche resterait ignorée, il aurait fallu qu'ils eussent perdu la raison. Leur dessein n'était ni d'échapper au jugement de l'opinion ni de la braver, mais de s'y soumettre; ou plutôt, ils ne songeaient point à elle. Aujourd'hui le secret ne peut être que celui de la comédie, et tout le monde sait que cette comédie est un drame. Je ne Ferai point le récit de ce di'ame. Je n'en raconterai que les particularités qui me sont parvenues à trois cents lieues de distance et que j'aurais toujours connues quand même je n'aurais reçu aucune confidence.
La première lettre d'Alfred de Musset à sa famille était datée de Marseille. Il se louait beaucoup de la rencontre de Stendhal (Henri Beyle), qui s'en allai l à son consulat de Civita-Vecchia, et dont l'espril caustique avait égayé le voyage. La seconde lettre, datée de Gènes, contenait iniclijiies détails sur les mœurs, les costumes des femmes, les galeries de tableaux de cette grande ville, plus le récit d'une promenade dans les jardins de la vilUf Palavùmi, où Alfred s'était reposé dans un lieu de délices, au bord d'une fontaine aimée des touristes. D'autres lettres de F'iorence nous apprirent (ju'il avait trouvé
ir.M.rr.Kii dk mi sski. 131
dans les chroniques florentines le siijel d'un ouvrage dramatique en cinq actes, et qu'il prenait un grand plaisir à visiter les places publiques et les palais où il voulait mettre en scène les personnages de sa pièce. C'était le drame de Lorcuzaccio.
De Bologne et de Ferrare, qu'il ne lit que traverser, en se rendant à Venise, il ne nous écrivit point. Arrivé dans la mourante cité des doges, il fut pris d'une joie d'enfant. La chambre qu'il occupait à l'hôtel Dan'ieU, sur le quai des Esclavons, lui parut mériter l'honneur d'être décrite. Il ne se lassait pas, disait-il, de contempler ces lambris sous lesquels s'était promené jadis le chef de quelque grande famille vénitienne, et de regarder par la fenêtre l'entrée du Grand-Canal et le dôme de la Sainte. Persuadé qu'il ne résisterait pas à l'envie de mettre un jour dans ce cadre les personnages d'un roman ou d'une comédie, il prenait des notes sur les usages vénitiens, sur les termes du dialecte, et il faisait jaser son gondolier.
Vers le milieu de février, ces lettres qui nous étaient jusqu'alors parvenues régulièrement, cessèrent tout à coup. Après un silence de six mortelles semaines, nous étions décidés à partir pour l'Italie, ma mère et moi, lorsque entin on nous remit une lettre, dont l'écriture altérée, le ton de profonde tristesse et les nouvelles déplorables ne firent que donner un aliment certain à notre inquiétude. Le pauvre
132 V.IOGRAPHIE
garçon, ;i peine relevé d'une lièvre cérébrale, parlait (le se traîner comme il pourrait jusqu'à la maison, car il voulait s'éloigner de Venise dès qu'il anrait assez (le forces pour monter dans une voiture.
« Je vous apporterai, disait-il, un corps malade, une àme abattue, un cœur en sang, mais qui vous aime encore. »
Il devait la vie aux soins dévoués de deux personnes qui n'avaient point quitté son chevet jusqu'au jour où la jeunesse et la nature avaient vaincu le ]iial. Pendant de longues heures, il était resté dans les bras de la mort; il en avait senti l'étreinte, plongé dans un étrange anéantissement. Il attribuait en partie sa guérison à une potion calmante que lui avait administrée à propos un jeune médecin de Venise, et dont il voulait conserver l'ordonnance. « C'est un puissantnarcotique, ajoutait-il, elle estamcre, comme tout ce qui m'est venu de cet homme, comme la vie que je lui dois. » Cette ordonnance existe, en effet, dans les papiers d'Alfred de Musset. Elle est signée Pagello*.
Le retour du malade nous fut annoncé dans une lettre où l'on sentait l'irritation de ses nerfs. « Par charité, disait-il, donnez-moi une autre chambre que
* l*on(lant un voyage (jue j'ai fait à Venise, en 1803, j'ai appris <luo M. Pagello demeurait alors à iJellune et qu'il y praticjuait encore la niécleciiK'.
I»'\I.|'HKII IIK MISSKT. 133
la mienne. A l'idée de levoir, en lu'évcillaut, vr. vilain papier d'iiii vert, crn, je crois déjà (|iie reiniui et lo chagrin tapissent mes quatre murs. »
Pour donner satisfaction à cette envie de convalescent, je m'empressai de céder ma chambre, dont le papier était d'un ton très doux, et qui avait deux icnôtres sur un jardin. Le iO avril, le pauvre cnlaut prodii^uc arriva enfin, le visage maigre et les traits altérés. Une fois sous l'aile maternelle, son rétablissement n'était plus qu'une question de temps; mais on jugera de la gravité de son mal par les lenteurs de la guérison et par les phénomènes psychologiques dont elle a été accompagnée.
La première fois que mon frère voulut nous raconter sa maladie et les véritables causes de son retour à Paris, je le vis tout à coup changer de visage et tomber en syncope. Il eut une attaque de nerfs effrayante, et il fallut un mois avant qu'il pût revenir sur ce sujet et achever son récit.
Alfred demeura longtemps enfermé dans sa chambre. Il n'en sortait que le soir, pour jouer aux échecs avec sa mère. Il avait amené d'Italie une espèce de domestique, perruquier de son état, qui l'avait soigné tant bien que mal durant le voyage, et qui ne savait pas un mot de français. Les services de ce garçon lui étaient agréables, quoique ce lut un valet de chambre assez mauvais. Souvent il appelait Antonio pour lui faire parler le dialecte de son pays; mais
i:U lllOCnAl'IllE
Antonio gaiina dans ces entretiens une noslali^ic si intense qu'il l'allul le renvoyer à Venise. Il partit un matin avec une cargaison de lioles vides et de vieux pots de pommade qu'il se pioposait de remplir de saindoux et d'esprit-de-vin ])our les vendre aux habitants des lagunes, comme un échantillon de la parfumerie parisienne.
Notre jeune sœur, tout enfant (ju'elle était, jouait déjà fort bien du piano. Nous remarquâmes que le beau concerto de Hummel, en si mineur, avait le pouvoir de faire sortir le malade de sa retraite. Quand il restait trop longtemps enfermé, je demandais le concerto de Ilummel; au bout de quelques minutes on entendait les portes s'ouvrir. Alfred venait s'asseoir dans un coin du salon, et, le morceau achevé, nous réussissions souvent à le retenir, en lui parlant musique ; mais, si un mot le rappelait à son chagrin, il retournait dans sa chambre pour le reste de la journée.
Quand ce besoin de séquestration fut un peu calmé, il nous ouvrit sa porte, à son ami Tattet et à moi, car il n'avait rien à nous cacher. Nous demeurâmes donc dans la chambre de notre malade pendant des journées entières et des soirées qu'on pourrait appeler des nuits. D'abord, Alfred voulut montrer du courage. Il crut que la fierté lui pouvait être bonne à quelque chose, et l'on voyait qu'il comptait sur elle pour venir à bout de son chagrin et de ses
ir.VIJ'IlEl) DE MISSKT. i:]5
regrets ; mais il ne larda pas à l'cconnailrc l'inipiiissance de cet auxiliaire, et il rejeta la fierté bien loin, eomme un vain point d'honneur. Bientôt il nous laissa niesurei' la profondeur de sa blessure. Malgré des souvenirs affreux qui l'obsédaient, il chérissait sa douleur. Par moments, il nous savait mauvais gré d'oser en médire; par moments, il devenait ombrageux, commo si son caractère se l'ùl altéré; il nous soupçonnait de je ne sais quelles trahisons, ou bien il nous accusait d'indifférence, et puis, tout à coup, il avait honte de ses soupçons et se reprochait son ingratitude avec une exagération et des emportements contre lui-même, que nous avions de la i)cine à modérer. Quant aux destructeurs de son repos, ce n'était pas assez pour lui de leur pardonner, il leur cherchait encore des excuses, ou du moins des circonstances atténuantes, tant son cœur était malade, tant il avait peur surtout que le courrier de Venise ne lui apportât plus de lettres! Il en écrivait luimême où il ne craignait pas de se donner tous les torts; quelques-unes contenaient des vers*.
Lorsqu'on sut à Paris que Alfred de Musset était
* En 1859, j'ai demandé à la personne chez qui ces lettres étaient déposées, de les rendre à la famille du poète mort. Il m'a été répondu tranquillement que ce dépôt sacré avait été violé et les lettres remises en des mains qui n'auraient jamais dû les ravoir. Je me suis informé de ce qu'on en avait fait; on m'a répondu qu'elles étaient brûlées. J'ai en réserve sur cette affaire tout un dossier plein d'autographes.
i'My lilOGRAl'llIE
revenu sans le compagnon de voyage avec lequel il était parti, on fit sur ce sujet beaucoup de conjectures; on inventa des fables, qui assurément n'approchaient pas de la vérité. Alfred eut vent de ces commérages, et il n'épargna rien j)our démentir tout ce qui pouvait nuire à la personne qu'il avait laissée à Venise. En cela, il ne fit que son devoir de galant homme; mais il ne dépendait pas de lui de dissimuler sa tristesse ou l'altération de son visage; et les conjectures malveillantes continuèrent malgré lui. Pour faire connaître l'état de son âme pendant ce temps d'épreuves, c'est à lui-même qu'il faut en demander la peinture fidèle, c'est au patient qu'il convient de céder la parole. Voici ce qu'il écrivait à ce sujet, en 1839, après un intervalle de cinq ans.
<.< Je crus d'abord n'éprouver ni regret ni douleur de mon abandon. Je m'éloignai liéremcnt; mais à peine eus-je regardé autour de moi que je vis un désert. Je fus saisi d'une souffrance inattendue. Il me semblait que toutes mes pensées tombaient comme des feuilles sèches, tandis que je ne sais quel senfiment inconnu, horriblement triste et tendre, s'élevait dans mon àme. Dès que je vis que je ne pouvais lutter, je m'abandonnai à la douleur en désespéré. Je rompis avec toutes mes habitudes. Je m'enfei'niai dans ma chambre; j'y passai quatre mois à idenrer sans cesse, ne voyant personne et n'ayant pour toute distraction qu'une partie d'échecs que je jouais machinalement tous les soirs.
)> La douleur se calma peu à peu, les larmes tarirent, les insomnies cessèrent. Je connus et j'aimai la mélancolie. Devenu plus tranquille, je jetai les yeux sur tout ce que
D'AI rilKI) llK MISSKT. \'M
j'avais quille. An picinior livre qui me touiba sous la main, je m'apeivus que tout avait changé. Ilieii du passé n'existai! plus, ou, (lu moins, rien ne se ressemblait. Un monde nouveau m'apparaissait. comme si je fusse né de la veille. Uu vieux tableau, une tragédie que je savais par cunu-, une romance cent l'ois rebattue, un entretien avec un ami me surprenaient; je n'y retrouvais plus le sens accoutumé. Je compris alors ce (jue c'est (|ue l'expérience, et je vis que la douleur nous apprend la vérité.
» Ce fut un beau moment dans ma vie, et je m'y arrête avec plaisir: oui, ce fut un beau et rude moment. Je ne vous ai pas raconté les détails de ma passion. Cette histoire-là, si je l'écrivais, en vaudrait pourtant bien une autre; mais à quoi bon? Ma maîtresse était brune; elle avait de grands yeux; je l'aimais, elle m'avait quitté; j'en avais souffert et pleuré pendant quatre mois; n'est-ce pas en dire assez ?
» Je m'étais aperçu tout de suite du changement qui se faisait en moi, mais il était bien loin d'être accompli. On ne devient pas homme en un jour. Je commençai par me jeter dans une exaltation ridicule. J'écrivis des lettres à la façon de Rousseau — je ne veux pas non plus vous disséquer cela. — Mon esprit mobile et curieux tremble incessamment comme la boussole; mais qu'importe si le pôle est trouvé? J'avais longtemps rêvé ; je me mis enlîn à penser. Je tâchai de me taire le plus possible. Je retournai dans le monde; il me fallait tout revoir et tout rapprendre.
» On est difticile quand on souffre, et ce n'est pas aisé de plaire au chagrin. Je commençai, comme le curé de Cervantes, par purger ma bibliothè(iue et mettre mes idoles au grenier. J'avais dans ma chambre quantité de lithographies et de gravures dont la meilleure me sembla hideuse. Je ne moulai pas si haut pour m'en délivrer, et je me contentai de les jeter au feu. Quand mes sacrilices furent faits, je comptai ce qui me restait. Ce ne fut pas long; mais le peu que j'avais conservé m'inspira un certain respect. Ma bibliothèque vitle me faisait
138 lîlOGHAI'IlIE
l>eine; j'en achelai une autre, large à peu près de trois pieds et qui n'avait que trois rayons. J'y rangeai lentement et avec l'éflexion un petit noniltre de volumes: quant à mes cadres, ils demeurèient vides longtemps; ee ne fut qu'au bout de six mois que je parvins à les remplir à mon goût; j'y plaçai de vieilles gravures d'après Raphaël et Michel-Ange'*. »
Tous CCS détails sont parlaitciiient exacts. J'assistais à Vauto-da-fc des gravures et au déménagement de la bibliothèrpie. Les livres conservés, que le malade appelait ses vieux amis, étaient les classiques français du XYir siècle, Sophocle, Aristophane, Horace, Shakspearc, lord Byron, Gœthe, les quatre grands poètes italiens en un seul volume, Boccace, Rabelais, Mathurin Régnier, Montaigne, le Plutarque d'Amyot et André Chéniei'. Le petit volume de Léopardi fut ajouté plus tard à cette collection choisie. Les cadres étaient vides depuis longtemps, lorsque Tattet apporta, un jour, une très belle gravure de la Sainte Cécile de Raphaël.
(( J'espère, dit-il, que ce maiire-là trouvera grAce (levant votre sévérité. »
Alfred admira la gravure et voulut l'encadrer luimême. Bientôt vinrent se grouper autour de la Sainte Cécile^ la Vierge à la chaise, celle aux Candélabres, la Poésie du Vatican, la Sainte Catherine d'Alexandrie, VAJ( rtc au camp de Michel-Ange et le Goliath de Jules
* E\tr,jt (l'un ouvrago inédit d'Alfred de Mussol : le Poète flécJiH.
D'Al.KHEI» DE MI:SSKT. \:i\)
Romain. Le Titien et liubens ne l'ui'enl admis f[iie beaucoup j)lus tard.
Lorsque notre malade consentit à clierelier quel- (|ues distractions hors de chez hii et à revoir le monde, il nous disait en s'habillant : « Au moment de reprendre le courant de la vie, j'éprouve une soite de crainte mêlée de joie, car il me semble que j'ai devant moi l'inconnu. Comme un orfèvre qui frotte doucement une bague en or sur sa piei're de touche, je vais essayer toutes choses sur ma blessure à demi fermée. »
Et la première fois qu'il revint d'une visite où la conversation lui avait fait oublier ses ennuis, il en ressentit un peu de honte : « Telle est la misère humaine, disait-il, que la douleur qui s'engourdit ressemble à une jouissance, autant que le bonheur qui nous arrive. »
Quand nous lui demandâmes si l'envie de produire ne se réveillerait pas bientôt : «L'envie! nous répondit-il; vous voulez dire la faculté de produire. Je n'en sais vraiment rien, car je vais être aussi difficile pour moi-même que pour les autres, et je tremble d'avance en pensant combien le premier vers qui me viendra dans la tête, me semblera mauvais le lendemain, quand je l'examinerai froidement. »
Nous l'engageâmes, par manière de passe-temps et pour s'assurer de l'état de son esprit, à écrire un proverbe en prose. — Le directeur de la Revue des Deux-
r.(i i;iO(iiiAiMi[h:
Mondes lui témoignait beaucoup d'amitié. — Naturellement oblii^eant, il n'aimait pas à refuser, et comme le directeur avait besoin pour son recueil de morceaux d'imagination, Alfred essaya de se remettre au travail. Depuis longtemps il avait tracé en quelques lignes le plan d'une comédie, sous le titre provisoire de Camille et Perdicaii. Il en avait même écrit l'introduction en vers; mais, pour rien au monde, il n'aurait forcé sa muse à descendre par des exorcismes; c'est pourquoi il remit ses vers en prose.
La pièce, qui fut appelée On ne badine pas avec l'awoîir, porte en quelques passages des traces de l'état moral où était l'auteur. Le caractère étrange de Camille, certains mots d'une tendresse mélancolique dans le rôle de Perdican, la lutte d'orgueil entre ces deux personnages font reconnaître l'influence des souvenirs douloureux contre lesquels le poète se débattait; mais il règne d'un bout à l'autre de cet ouvrage une passion et une chaleur de cœur devant lesquelles^ pâlit le Déjùt amoureux de Molière, dont le sujet offre quelque analogie avec la guerre amoureuse de Camille et de Perdican.
Avant de partir pour l'Italie, Alfred de Musset avait envoyé à M. Buloz le manuscrit de Fantasia. On avait publié cette comédie pendant son absence. Ceux qui ont eu le bonheur de connaître l'auteur dans ses accès (11' jeunesse et de folle gaieté, savent avec quelle fidéiil»' de j)inceau il s'est représenté hii-nième sous la
irVM'KEl» IIK MISSKT. iil
figure si originale de Faiitasio. Mais ce qui, dans celte comédie, suffit à composer tout un caractère, un type complet et le sujet même de la pièce, n'est qu'une facette de l'esprit, un des mille plis du cœur, si l'on regarde l'homme de près. L'empereur Napoléon, lors(|iril eut une discussion littéraire avec le célèbre (îœllie, ne se trompait pas en disant que, dans une j)ièce de théâtre, on n'avait pas le temps de développer un caractère complexe avec toutes ses contradictions apparentes, ses nuances et ses disparates variées à l'infini, et que, pour ne pas embrouiller le spectateur, il fallait lui montrer de ces caractères faciles à saisir, tout d'une pièce et qui se manifestent au premier mot. Ce n'est que dans une biographie, après vingt-cinq ans écoulés, (ju'on peut faire voir sans invraisemblance comment un seul homme a pu être à la fois le tendre (iœlio, l'épicurien Octave, le frivole Valentin, le rieur Fantasio, le passionné Fortunio et le philosophe de la Confession (V un enfant du siècle.
Un ouvrage de plus longue haleine que les amours de Perdican et de Camille avait été olFert à la Revue des Deux-Mondes, où cependant il n'a jamais été inséré; c'était le drame de Lorenzaccio. Probablement il fut trouvé trop long, ou bien on préféra le réserver inédit pour la collection des ouvrages dramatiques réunis en volumes et publiée par la librairie delà Revue\
* Un Spectacle dans un fauteuil. — Prose. Deux volumos in-S", Paris ot I>oiulres, 1831.
]'ri BlOGKAPllIE
Aiin de suriiioiUer celte mélancolie ({u'il :ie vaiUail d'aimer, et qui en réalité l'accablait, AUïed de Mussset |)artit pour Bade au mois de septembre. Ce voyage lui lit grand bien; il en revint en parfait état de corps et d'esprit. Il écrivait le gracieux épisode de Sentimental Joitrney, qu'il intitula une bonne Fortune, lorsqu'un incident fâcheux détruisit l'heureux effet de ce voyage et le fruit de six mois de réflexions et d'efforts. Le retour d'une personne qu'il ne voulait pas revoir et qu'il revit bien malgré lui, le plongea de nouveau dans une vie si remplie de scènes violentes et de débats pénibles que le pauvre garçon eut une rechute, à croire (|u'il ne s'en relèverait plus. Cependant il puisa dans son mal môme les moyens de se guérir. A défaut de la raison, le soupçon et l'incrédulité le sauvèrent. Il s'ennuya des récriminations et de l'emphase, et prit la résolution de se dérober à ce régime malsain. Une rupture définitive eut lieu pendant l'hiver de 1835, à la suite d'une légère querelle. Cette fois, au lieu d'écouter son chagrin et de s'y abandonner, le malade consentit à s'en distraire. Le monde le regrettait; ses amis le sollicitaient de prendre part à leurs amusements; il ne leur résista plus.
Autre chose est une partie de plaisir où le vin ne produit que du bruit et des propos grossiers en rendant les sots plus bavards, ou bien un souper de gens d'esprit que la bonne chère anime, et qui récitent des vers, font d'excellente musique, improvisent des
ii'\[.niKi) i)K Ml ssKT. n:;
chansons, et se renvoient les saillies les plus gaies. On a beaucoup parlé de ces réunions dont le princo Belgiojoso était l'ànie. On s'est plu à dire (|u'Airred de Musset s'y était plongé dans des plaisiis excessifs dangereux pour un poète. C'était une exagérai ion lidicule. Beaucoup de ces excès se réduisaient k dr<> dîners fort simples, après des parties de natation: et, même en carnaval, lorsque l'usage permettait des divertissements plus bruyants, Alfred ne s'y môla que très rarement; il refusait dix parties de plaisir avant d'en accepter une, et il abandonnait souvent ses convives pour rentrer chez lui au plus beau moment de la fête.
Un lioinme nouveau, bien différent de l'ancien homme, avait remplacé en lui l'Octave et le Fantasia. Il suffit, d'ailleurs, pour faire ressortir clairement la sottise et la malveillance des commérages de ce tempslà, de donner ici la liste de ses travaux dans le courant de l'année 1835; ce sont: Lucie, la A'^ait de mai, la Quenouille de Bavberine, le Chandelier, la Lui sur la presse, la Nuit de décembre et la Confession d'un Enfant du siècle. Où aurait-il pris le temps d'écrire tant de choses, s'il eût passé les nuits à table et les journées à se reposer des fatigues nocturnes? Je ne parle pas de ses lectures qui ne discontinuaient point. Cependant il faut dire, pour être exact, qu'il n'écrivit rien pendant les quatre premiers mois de cette année si féconde. Un soir du mois de mai, son ami Alfred Tat-
lU lUOGIlAI'llIE
tet lui demanda devant moi quel serait le IVuit de son silence, et voici sa réponse :
— (( Depuis un an, j'ai relu tout ce que j'avais lu, rappris tout ce que je croyais savoir; je suis retourné dans le monde et je me suis mêlé à quelques-uns de vos plaisirs pour revoir tout ce que j'avais vu ; j'ai fait les efTorts les plus vrais, les plus difficiles pour chasser le souvenir qui m'aveuglait encore et rompre l'habitude qui voulait souvent revenir. Après avoir consulté la douleur jusqu'au point où elle ne peut plus l'épondre, après avoir bu et goûté mes larmes, tantôt seul, tantôt avec vous, mes amis, qui croyez en moi, j'ai fini par me sentir plus fort qu'elle et par me dégager de tout mon passé. Aujourd'hui, fai cloué de mes propres mains, dans la bière, ma première jeunesse, ma paresse et ma vanité. Je crois sentir enfin que ma pensée, comme une plante qui a été longtemps arrosée, a puisé dans la terre assez de sucs pour croître au soleil. Il me semble que je vais bientôt parler et que j'ai fjuelque chose dans l'âme qui demande à sortir*. »
Ce qui demandait h sortir, c'était la Nuit de mai. Un soir de printemps, en revenant d'une promenade à pied, Alfred me récita les deux premiers couplets du dialogue entre la Muse et le Poète, qu'il venait de composer sous les marronniers des Tuileries. Il travailla sans interruption jusqu'au matin. Lorsqu'il |)arul ;i déjeuner, je ne remarquai sur son visage aucun signe de fatigue. Il avait, comme Fantasio, le mois de mai sur les joues. La Muse le })ossédait ! Pen-
* Ces lignes se retrouvèrent }ilus lard dans le Poète déchu, à peu près clans les mêmes lenncs.
DAf.rilKU i»H MrSSET. 145
dant la journée, il mena de iVonl la conversation et le travail, comme ces joueurs d'échecs qui jouent deux parties à la l'ois. Par moments, il nous ((uitlait pour aller écrire une dizaine de vers et revenait causer encore. Mais, le soir, il retourna au travail comme à un rendez-vous d'amour. Il se fit servir un petit souper dans sa chambre. Volontiers il aurait demandé deux couverts, alin que la Muse y eût sa place marquée. Tous les flambeaux furent mis à contribution ; il alluma douze bougies. Les gens de la maison, voyant cette illumination, durent penser qu'il donnait un bal. Au matin de ce second jour, le morceau étant achevé, la Muse s'envola; mais elle avait été si bien reçue qu'elle promit de revenir. Le poète souffla les bougies, se coucha et dormit jusqu'au soir. A son réveil, il relut la pièce de vers et n'y trouva rien à retoucher. Alors, du monde idéal où il avait vécu pendant deux jours, l'homme retomba brusquement sur la terre, en soupirant comme si on l'eût tiré violemment d'un rêve délicieux et féerique. A l'enthousiasme succédaient tout à coup un ennui, un dégoût de la vie ordinaire et de ses petites misères, une mélancolie profonde. Pour se relever d'un si grand abattement, il semblait que tout le luxe de Sardanapale, tout ce que Paris peut offrir de distractions et de raffinements suffiraient à peine ; mais la rencontre d'un joli visage, un morceau de musique, un billet gracieux arrivant à propos dissipaient les ténèbres, et il fallait bien
lie inocr.AiMiiE
convenir qu'on pouvait se résigner à vivre encore. Aux yeux de bien des gens, ces alternatives de surexcitation et de prostration ne sont que des faiblesses. C'est une erreur : l'insensibilité ne lait pas la force, et mériterait plutôt le nom d'impuissance. La plus grande dose de vie, comme dit le savant Flourens, appartient à l'être qui sent le plus vivement. En plusieurs endroits de ses ouvrages, Alfred de Musset, qui so connaissait lui-même parfaitement, a délini ces organisations exceptionnelles qui font ce qu'on api)ellc un poète. J'en trouve encore dans ses papiers une nouvelle définition qui me parait bonne à j)lacer ici.
« N'en doutez pas, c'est une chose divine (lue cette étincelle lugilive enfermée sous ce crâne chélif. Vous admirez un bon instrument, un piano d'Érard, un violon de Stradivarius; iïrand Dieu! et qu'est-ce donc que l'ùmc humaine? Jamais, depuis trenle ans que j'existe, je n'ai usé aussi librement do mes facultés que je l'aurais voulu; jamais je n'ai été tout à fait moi-même qu'on silence, .le n'ai encore entendu que les premiers accents de la mélodie qui est peut-être en moi. Cet instrument qui va bientôt tomber en poussière, je n'ai pu (]ue l'accorder, mais avec délices.
» Qui que vous soyez, vous me comprendrez si vous avez aimé quelque chose : votre patrie, une femme, un ami, moins (|ue cela, votre bien-être, une maison, une chambre, un lit. vSupposons que vous revenez d'un voyage, que vous rentrez dans Paris, que vous êtes à la barrière, arrêté par l'octroi. Si vous êtes capa])le d'une émotion, ne sentez-vous pas quelque plaisir, quebpie impatience en pensant que vous allez retrouver cette maison, cette chambre ? Le cœur ne vous bat-il pas e;i tournant la rue, en approcliant, en arrivant enlin ? Eh
ir.M.FliKI) IIK Ml'SSKT. Ul
bien ! oe plaisir iiatiirol, mais vulgaire, cette impatience du lit et de la table que vous sentez pour ce qui vous est connu et familier, supposez maintenant que vous l'éprouvez pour tout ce qui existe, noble ou grossier, connu ou nouveau; supposez que votre vie est un voyH;j;e contiimel, que cbaquc barrière est votre IVonlière, chaque aubori^e votre maison; <iue, sur chaque seuil, vos entants vous attendent; que dans chaque lit est votre femme; vous croyez peut-être que ,j'e\aifère; non, c'est ainsi qu'est le poète; c'est ainsi que j'étais à vingt ans* ! »
Il aurait dû ajouter : C'est ainsi que je suis encore et que je serai toujours. Comme M. Saint-René Taillandier l'a dit de Gœthe, il allait semant à chaque pas des fleurs de poésie. Toutes les impressions vives ou douces de sa vie ont })roduit quelque pièce de vers. Après avoir écrit la Nuit de maij comme s'il eût senti la guérison dans ce premier baiser de sa muse, il nu\ déclara que sa blessure était complètement fermée. Je lui demandai si c'était tout de bon et si cette blessure ne se rouvrirait jamais.
« Peut-être, me répondit-il ; mais, si elle s'ouvre encore, ce ne sera jamais que poétiquement. »
Vingt ans plus tard, un soir, dans le salon de notre mère, la conversation roula sur le divorce. Alfred dit, en présence de plusieurs personnes qui ne l'ont point oublié : « Les lois sur le mariage ne sont pas si mauvaises. 11 y a tel moment de ma jeunesse où j'aurais
* Extrait du Poète déchu. Celte page a été écrile en 183'J.
148 r.IOGRAPIIIE D'ALFRED DE MUSSET.
donné de bon cœur dix ans d'existence pour que le divorce eût été dans notre Gode, afin de pouvoir épouser une femme qui était mariée. Si mes vœux eussent été exaucés, je me serais briiié la cervelle six mois après, j»)
Au mois d'août 1835 parut la Quenouille de Barberine, et l'auteur comuicnça tout de suite après à écrire la Confession d'un enfant du siècle, dont le titre n'était pas encore déterminé. Il y travaillait avec ardeur lorsqu'il lut, un malin, dans un journal, le texte du fameux projet de loi qui créait, en matière de presse, un nouveau genre de délit, celui des intentions et tendances. La pénalité lui en parut énorme. Le ministre d'alors, profitant du moment d'horrcui- causé par l'attentat de Fieschi, demandait aux législateurs de nouvelles armes contre la liberté de discussion. Alfred de Musset ne résista pas à l'envie d'écrire des vers de circonstance, qu'apparemment n'ont pas lus ceux qui lui ont reproché de rester in-
150 i;iO(;i;.\i>iiiK
dilTcrent aux uvéncnicnls de son temps et aux aiïaii'cs du pays. A la vérité, il d('l)nlail parées uiols :
Pour ('ti'O (Vun [tarli, j'aiini^ trop iii iiiirosse, Et dans aucun haras je no suis étalon.
Mais la jirétendue paresse d'un jeune lioniuie très laborieux cl. très oeeujx' dans ce moment-là n'était que le respect de lui-même et la résolution de ne jamais déserter la j)oésie. Cette sage ligne de conduite, (pi'il a toujours suivie, ne l'empêchait pas de sentir très vivement tout ce ({ui intéressait le salut et l'honneur du i)ays. Les vers sur la nouvelle loi étaient adressés, en manière d'épitre, au premier ministre d'alors, qui eut le bon esprit de ne pas en garder rancune à l'auteur. Les hommes i)olitiques ont l'habitude de sourire des poètes qui se mêlent des affaires de ce monde; et pourtant, ceux ipii tenaient en ce temps-là les destinées de la France dans leurs mains, en sont réduits aujourd'hui à redemander pour euxmêmes un peu de cette liberté ((u'ils retiraient aux autres avec tant d'acharnement, et contre laquelle ils ont tant déclamé*. Le procès de Fieschi prouva qu'il n'avait existé aucune corrélation entre les journaux, les livres, les pièces de théâtre de l'année JSSr), et nii ()i)scur com|)l()t tramé par trois mercenaires subalternes, au tond d'une boutique d'épicier;
*(i('ci a clé écrit suus le rogne de Napoléon \U.
DWM r.i:i» DE Ml SSKT. 15i
mais nous nous étions enrichis de la déportation et de la complicité morale.
Pendant ce temps-lh, Alfred de Mnsset travaillait à la Confession iVun enfant du siècle. Sans cesser d'aller dans le monde, il écrivait chaque soir un nombre effrayant de ces pages où l'on sent, en les lisant, que sa plume trépidait. Un nouvel incident vint encore interrompre l'auteur dans son travail. Il rentra un soir à la maison fort troublé par quelques mots à double sens qu'une femme venait de lui dire, en les accompagnant de regards plus significatifs que ses paroles. Brouillé connue il l'était avec l'amour, et à peine guéri de cette maladie, Alfred observa les entourages de cette femme avec défiance, et il crut découvrir des indices d'une conspiration entre deux personnes contre son repos. Il n'attendit pas longtemps pour se plaindre. La jeune femme se disculpa complètement; mais, en se défendant d'avoir voulu inspirer de l'amour, elle ne se défendit pas moins bien d'en ressentir, de sorte que l'accusateur se trouva visà-vis d'elle dans une position embarrassante*.
Alfred de Musset, obligé de revenir de ses injustes soupçons, se demanda ce qui serait arrivé s'ils eussent été fondés, et, en un moinenl, il imagina toute la comédie du Chandelier.
* J'ai déjà raconté en peu de mots cette histoire dans la Notice jointe aux Œuvres posthumes. Je ne vois pas d'inconvénient aujourd'hui à donner de plus amples détails.
152 lUOGllAPlllE
Je n'étais alors qu'un modeste employé n'ayant que deux heures par jour, — de quatre à six, — à donner aux devoirs du monde et à mes amis, et ti'availlant le soir pour tacher d'acquérir un peu de talent, c'està-dire l'indépendance, après laquelle je soupirais. Un soir, j'étais resté dans ma chambre à écrire je ne sais quoi; mon l'rère, plus mondain que moi, était sorti; il ne rentra qu'après minuit, selon son habitude. Entre deux et trois heures du matin, il arrive chez moi, tenant à la main plusieurs feuilles de papier. Il s'assied au pied de mon lit, et commence la lecture de cette scène charmante, où la colère de maître André vient se briser contre le sang-froid de la rusée Jacqueline. — Nous voilà riant aux éclats. — La seconde scène, celle où Glavaroche invente son odieuse' machination, fut écrite avant le jour. J'engageai mon frère à penser à la représentation en achevant cette délicieuse comédie. Il me répondit que son siège était fait. « Si quelque théâtre veut s'en accommoder, me dit-il, on trouvera le Chandelier dans la Revue. » Cette pièce y jiarut, en efict, le i"'- novembre i835, et ce fut au bout de treize ans (|u'on se douta qu'elle jiouvait être jouée.
Cette fois, les personnages de la comédie étaient imaginaires. Il n'existait ]ias de ressem])lance entre Jacqueline et la femme qui avait, bien innocemment, Iduini le sujet de la jiièce. Cependant, l'auteur resta vis-à-vis d'elle dans son rôle de Forlunio, quoiqu'il
D'ALFRED DE MISSET. 153
n'eût point do reproche à lui Taire. Un malin, en marchant dans la rue de lîuci, le visaiie soucieux, les yeux baissés, il rêvait au danger d'adresser à cette femme une déclaration d'amoui' par écrit. Tout h coup il s'écria : « Si je vous le disais, pourtant, que je vous aime? » Et, en relevant la tète, il se trouva en lace d'un passant qui se mit à rire de cette exclamation. Son incertitude se changea naturellement en sujet de poésie. Il composa les Stances à Ninon. Le soir, dans le salon de la dame, en présence de dix personnes, il tira un papier de sa poche, et il le remit à la maîtresse de la maison, en lui disant, de l'air le plus simple du monde, qu'il avait écrit quelques vers, et qu'il désirait savoir ce qu'elle en pensait. La dame lut les vers tout bas, d'un air indifférent, et rendit le papier sans rien dire; puis elle le redemanda, le garda quelque temps ouvert dans sa main, et le mit dans sa poche, comme sans y songer.
Le lendemain, Alfred sortit avant l'heure ordinaire des visites pour courir au-devant de la réprimande il laquelle il s'attendait. Il ne trouva personne; on le fuyait. Lorsque enfin il obtint audience, c'était devant témoins. La dame n'avait point l'air de se souvenir qu'on lui eût adressé des vers. Alfred fit semblant de n'avoir pas plus de mémoire qu'elle; mais l'amour n'y perdit rien. Ce silence finit par une explication brusque et des aveux complets dont il n'y avait plus à se dédire. Dans ce premier épisode, le bonheur
Wi. lilOCH.VPIilE
de raniourcux dura trois semaines. Au bout de ce temps, Alfred fut assiégé par de nouveaux soupçons. Tout le i)oison qu'il avait l)u à Venise, l'année précédente, lui revenait sur les Irvres. Avec de la douceur, de la patience, son amie aurait pu le guérir de cette défiance jalouse; mais, par malheur, il avait affaire à un cœur lier, susceptible et décidé, qui ne connaissait ni précautions ni délais. Après une semaine d'orages, la résolution de rompre fut prise, un matin, et formulée en termes d'une énergie accablante. Alfred écrivit une lettre désespérée, dans laquelle il avouait sa faute et ses torts. On lui répondit par la demande de restitution d'une correspondance composée de dix ou douze lettres tout au plus. Il les enveloppa dans un lambeau d'étoffe avec une mèche de cheveux, quelques objets destinés à devenir des souvenirs et une Heur qui n'avait eu qu'à peine le temps de se faner. Ce fragile et cher trésor pouvait tenir dans une seule main. Il le renvoya en pleurant, et se retrouva seul eu face de lui-même. C'était une véritable amputation. Lorsqu'il songeait à la patience ordinaire des femmes en pareille circonstance, à leur faiblesse, aux ménagements qu'elles savent si bien prendre, Alfred se demandait par quelle fatalité il avait rencontré la seule personne au monde qui lut capable d'un procédé si dur et si cruel.
Du moins, sa muse n'attendit pas six uiois, couime la première fois, pour venir le consoler. La publicité
ir.M,rrii:i) dk misskt. inr»
était, d'ailleurs, un moyeu de l'aire parvcuir jusqu'à son ingrate l'expression de sou ehaiiiin et de ses regrets. Un soir, en reutraul vei-s uiiuuil, par un temps altreux, j'aperçus dans la eliaiidjre de mou iVère tant de lumières que je le crus eu noml)reuse compagnie. 11 écrivait la Nuit de décembre. C'est à l'épisode qu'on vient de lire que se rattache cette poésie euipreinte d'une si prolbnde tristesse. Le lecteur doit y reconnaître que le poète a hu un nouveau calice. Cette peinture de la solitude, cette création de la pale figure vêtue de noir, qui ne se montre que dans les moments de souffrance et d'abandon, tout cela ne pouvait sortir que d'une situation nouvelle et d'un malheur récent. Je sais que beaucoup de lecteurs ont cru voir, dans la Nuit de décembre, un retour sur les souvenirs d'Italie et une sorte de complément à la Nidt de mai; c'est une erreur qu'il importait de rectifier. Il importait de ne point laisser de place à un doute sur le passage de cette poésie, où l'amant abandonné adresse des reproches à une femme qui ne sait pas pardonner. Connaissant la vérité, je ne pouvais point permettre de confusion entre deux personnes très différentes, dont une seule avait (iuel({ue chose à pardonner et le droit de refuser son pardon. Voilà pourquoi j'ai du parler de ce nouvel aun:)ur, dont le prologue de trois semaines a produit la Nuit de décembre.
Revenons maintenant à la Confession d'un enfant
156 IIIOGUAPIIIK
du siècle. L'auteur, tout à son cliagrin, voulait terminer ce roman au point où Brii^itte t'ait à Octave l'aveu de son amour. « Mon liéi-os, disait-il, sera plus l'avorisé du hasard que moi, puisque je l'ai conduit jusqu'au moment où il se console. N'allons pas plus loin; le lendemain serait trop pénible. » — Mais on lui fit remarquer qu'un dénoùment heureux diminuerait l'importance de ce livre; il consentit à achever le second volume, et, sa résolution une fois prise, il travailla sans relâche*.
Malgré son titre, il ne faut pas chercher dans la Confession un document biographique. Quoique les sentiments exprimés soient, en partie, personnels, on n'y trouverait point la vérité dans les faits, même en bouleversant leur ordre chronologique. L'auteur n'a pas eu l'intention d'éci-ire l'histoire de sa jeunesse; il n'a pas seulement puisé dans ses propres souvenirs; mais il a observé tout ce qu'il voyait vivre et s'agiter autour de lui, et il a recueilli tout ce qui pouvait être présenté comme des signes diagnostiques de la maladie morale ({u'il entreprenait de décrire, tout ce qui pouvait venir à l'appui d'une thèse philosoplii(iue qui donne à son ouvrage une plus haute portée que celle d'un simple roman de mœurs. Parmi les détails vrais, beaucoup ont été développés ou modifiés pour être transformés en
* La première édition de lu Confession (Vun enfant du siècle, — l'uris, J83G, — était en deux volumes in-(S°.
DWr.F llKIt l)K MISSKT. 157
traits caraclérisliqucs. Si l'on Icnlait de st'|)aicr la part de la réalité de ce (jiii appartient à l'art ou aux besoins de la cause, on verrait bientôt (jue ce travail est impossible, et, quand môme on en viendrait à bout, on ne répandrait aucune clarté sur la vie dt; l'auteur.
Quant à Desgenais, je n'ai pas l)cs()iii de l'aire remarquer (pi'un type de cette l'orce ne peut pas être un portrait. Ce personnage résume en lui toute une classe de jeunes gens que l'auteur a vus de près et qu'il appelle les hommes de chair, par opposition aux hommes de sentiment, dont le type est Octave*. La Confession, retardée par tant d'événements ignorés du public, était attendue impatiemment. Elle parut dans les premiers jours de l'année 1836. Ceux qui espéraient des révélations furent désappointés. Il n'y eut pas le moindre scandale. Ce que je puis conseiller de mieux aux lecteurs d'aujourd'hui, c'est de ne point faire de conjectures sur cet ouvrage, et d'y apprendre plutôt à se connaître eux-mêmes et à juger le siècle où ils vivent.
* Alfred de Musset, en assistant un soir à la représentation d'une pièce du A'audeville qui faisait quelque bruit, fut étonné du sans-gène avec lequel ou s'était emparé des noms de Desgenais et de Marco pour en affubler des personnages à peine ébaueliés, comme si un de ses ouvrages les plus considérables et les plus connus eût été nul et non avenu.
Depuis 1(^, Il décembre, Allred de Musset avait viniit-einq ans. La nouvelle année dans laquelle il entrait commençait aussi mal que la précédente. Précisément parce que nul souvenir affreux, nulle pensée pénible ne venait se mêler à son second chagrin d'amour, il se sentait moins de résolution encore (|ue la ])remière l'ois pour lutter contre l'ennui et l'abandon. Un conir bien placé trouve des forces pour sui'monter une passion dont il a honte; mais, (juand on n'a d'autre secours (|iie celui de la l'roide l'aison, le cumr ne veut ]>as guérir. Alfred sentit qu'il s'était vanté eu disant à son iiii^i'ale dans la Nuit de décembre :
(jui vous |ioril n'u pas tout perdu.
11 s'imaginait, au contraire, (|u'il avait j)erdu le
r.lOCIi.MMIIK l»'\l.KIIi:i) IIK MISSKT. ir.d
bonheur d'iinc vie entière, eL il ne pouvait se résii;nci' ni à un si ^l'and sacrifiée, ni à se laisser condamner sans avoir été entendu. La première l'ois qu'il revit cette l'enime après la publication de la Nuit de déconhre, elle lui dit (|ue la lecture de cette poésie l'avait émue et étonnée, qu'elle n'aurait pas cru l'auteur capable de ressentir tant de cluiiçrin, qu'en le voyant malheureux, elle le })laiiinait sincèrement, — et, comme si elle eût craint de s'être trop avancée €n parlant ainsi, elle ajouta qu'il n'en serait pourtant ni plus ni moins. — Alfred profita de l'occasion pour taire la peinture de ses regrets et de ses souffrances, ])uis il demanda la permission de retourner chez la dame, en ami, disant qu'elle pouvait le recevoir sans danger, puisqu'il n'en devait être ni plus ni moins. Elle se rendit à ces raisons. La permission fut accordée, et le pauvre garçon revint de cette soirée aussi content que s'il eut remporté une grande victoire.
En apprenant le succès dont il était si joyeux et dont il s'empressa de me faire la confidence, je n'hésitai point à lui déclarer que c'était là de fort mauvaise besogne : « Vous ne savez point, lui dis-je en l)laisantant, ce que vous voulez ni l'un ni l'autie. Ta belle ressemble à un poisson qui viendrait mordre à l'hameçon en disant au pécheur: n'espère pas m'altraper; — et toi tu ressembles à un malade qui, ayant une gastrite, consent qu'on le soigne, à condi-
160 r.IOGUAPIIIE
lion que ce sera comme d'une lluxion de poitrine. Il est aisé de prévoir ce qui va vous arriver: pour obéir h ton ingrate, tu ne lui souffleras mot de ton amour, mais tu lui prouveras dix t'ois par jour que tu l'aimes. Elle, de son cùté, sera touchée de ta force d'àme et, pour te remercier de ne plus l'aimer, elle t'aimera; si bien qu'au bout de ({uinze jours de ce régime, il en sera de ton obéissance et de ses résolutions comme de la vertu de cet ivrogne corrigé qui, pour se récompenser d'avoir passé devant la porte du cabaret sans y entrer, retourna sur ses pas, et y entra. »
Au plus fort de tous ses chagrins, Alfred de Musset a toujours aimé qu'on le fit rire aux dépens de luimême. C'était une de ses consolations. Je le savais et j'en usais souvent; mais, tout en riant de mes gronderies, il sentait bien au fond qu'elles étaient justes. A quelques jours près, tout se passa commeje l'avais annoncé. Alfred voyait trois ou quatre fois par semaine son inilexible maîtresse. Il observait scrupuleusement la consigne, et ne jirononçait pas un mot d'amour; mais il enrageait tout bas. La tentation lui vint de recourir encore à la poésie pour rompre le silence, et, comme ce moyen lui avait réussi une première fois, il composa de nouvelles stances pour soulager son cœur, en se proposant de réfléchir ensuite avant de les envoyer. Voici ces vers, qui n'ont jamais été publiés :
D'AM-UED DE Ml" S S ET. 161