‹ Biographie de Alfred de MussetChapitre 8 sur 14 · LE POETE · texte numérisé non relu

LE POETE

Muse, quanil le blé pousse il faut être joyeux. Regarde ces coteaux et leur hlou(l(! parure. (,)uelle douce clarté dans riminense nature! Tout ce qui vit ce soir doit se sentir heureux.

— Enfin, dis-je en lisant ces quatre vers, il y aura donc une de ces nuits oii nous n'aurons pas la mort dans l'ànie !

Cette exclamation le fit rire, et il me promit que, dans la Nuit de juin, il ne serait question, en efi'et, que de plaisir et d'amour. Le moment du dîner approchait. Comme je savais que la muse aimait à descendre à l'heure du berger, je ne doutai point qu'au jour du lendeuiain la pièce de vers ne lut à moitié faite. Par malheur, Tattet entra; il venait chercher son ami pour l'emmener dhier chez le traiteur. Je le suppliai de ne pas interrompre un travail de cette importance. Je lui représentai le tort qu'il pouvait faire à l'auteur, au public, à lui-même. Tattet convint que j'avais raison; mais le dîner était commandé. Il avait annoncé mon frère aux cunvives, parmi lesquels étaient MM. Alfred et Hippolyte Mosselmann, De Jean, Arvers*. Taltet me promit qu'on se séparerait de bonne

• Félix Arvers, garçon de beaucoup d'esprit, original, d'un tempérament mélancolique, auteur de plusieurs vaudevilles très gais qui ont eu du succès. Il est mort jeune.

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heure, el que la poésie n'y perdrait rien. Alfred partit, à mon grand regret; il revint fort tard à la maison, la tête fatiguée. Je lui demandai le lendemain oîi en était la Nuit de juin. Il me répondit que le mois avait trente jours; mais, comme il sentait bien que la musc offensée ne voulait pas redescendre, il prit son chapeau et s'en alla chez Bernerctte. L'occasion avait passé, et la Nuit de juin en resta là. Aujourd'hui, en regardant cette grande page blanche retrouvée dans les papiers de l'auteur et jaunie par le temps, en relisant le titre et les quatre vers autographes, je ne puis encore en prendre mon parti, ni me résigner à croire que cette page ne se remplira jamais.

Il y a pourtant une compensation à cette perte. Alfred, enrôlé tour à tour dans les deux bandes joyeuses que dirigeaient son ami Tattet et le prince Belgiojoso, s'arrêta, un matin, en disant que c'était assez de dissipation. Il se comj)arait lui-même h une balle du jeu de paume renvoyée d'une raciuette à l'autre, et déjà il croyait faire acte d'indépendance en rentrant au logis maternel. Il y rapportait une jirovision d'impressions nouvelles, et par conséquent de nouvelles idées. Il mit sa robe de chambre, s'assit dans son fauteuil et se chapitra lui-même mieux que ne l'eût pu faire un père ou un oncle. De ce dialogue muet sortit la scène entre Valentin et le bonhomme Van Duck, et ensuite la pièce en trois actes : // ne faut jurer de rien. C'est ainsi <iue, dans la vie d'un

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véritable poète, il n'y a rien de perdu ni rien d'inutile. Les caractères de cette petite pièce étaient d'un comique si parlait, et le dénouement improvisé avec tant de bonheur, que, le jour où l'auteur voulut la mettre en scène, on ne trouva que bien peu de changemenls à y faire.

Cette comédie paraissait dans la Revue le 4" juillet i836, et aussitôt après, la balle élastique reprenait son vol. Au retour à la maison, même plaisir à revoir le cabinet de travail, même désir de s'y enfermer, mêmes agaceries de la muse, qui feignait d'être fâchée, car la conscience du poète n'avait rien de sérieux à lui reprocher. Il s'agissait pourtant d'autre chose que des gais propos de l'oncle Van Buck.

La Nuit d'août fut réellement pour l'auteur une nuit de délices. 11 avait orné sa chambre et ouvert les fenêtres. La lumière des bougies se jouait parmi les fleurs qui emplissaient quatre grands vases disposés symétriquement. La muse arriva comme une jeune mariée. Il n'y avait ni amusement ni fête qui put soutenir la comparaison avec ces belles heures d'un travail charmant et facile; et comme, cette fois, les pensées du poète étaient sereines, son cœur guéri, son esprit ferme et son imagination pleine de sève, il goûta un bonheur que le vulgaire ne soupçonne pas. Pour se faire une idée de cette ivresse poétique, il ne faut songer ni à ce qu'on raconte des effets de l'opium, du haschich, et des autres poisons

enivrants, ni à cette accumulation de plaisirs raffinés et sensuels que les conteurs orientaux prodiguent aux héros de leurs récits fabuleux; mais, selon le degré d'enthousiasme et de sensibilité dont un est doué, on peut comprendre les jouissances qu'éprouvait l'auteur de la Nuit (Paoût h écrire ces beaux vers, en multipliant jusqu'à la dixième puissance l'émotion et le plaisir (|u'on ressent soi-même en les lisant.

Aucun levain triste ou amer n'étant venu se mêler à l'ivresse poétique, le bien-être dura plusieurs jours. Le poète se sentait déjà en rapports avec les lecteurs inconnus de la Nuit d'août; il en était encore à la conclusion de la dernière stance : « Aime €t tu renaîtras; fais-toi fleur pour éclore; » le charme se soutint jusqu'à la publication du morceau. Mais le lendemain, je le trouvai soucieux, essayant de lire je ne sais quel chapitre d'un roman nouveau, sans pouvoir en venir à bout. Quand je lui demandai ce qu'il avait : « Le poisson, me répondit-il, a passé quelques jours dans l'eau, par faveur extraordinaire; aujourd'hui \q. voilà retombé dans un champ de blé. »

Je l'emmenai à l'école de natation, où, du moins, son corps put se plonger dans le milieu aimé du poisson. Nous y rencontrâmes le prince Belgiojoso et ses amis, qui nous engagèrent à les accompagner chez ie traiteur italien Broggi. Après un diner assaisonné

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par l'appclit et l'exercice, on Ht de la musique, et la soirée se passa gaiement. Nous rentrâmes ensemble fort tard. Avant de se mettre au lit, Alfred voulut achever la lecture de ce roman qu'il avait laissé de côté le matin. Il me lut à haute voix une phrase dans laquelle nous comptâmes un nombre incrovabb; d'adjectifs. Chaque substantif en traînait deux ou trois à sa suite, ce qui donnait au style l'allure la plus baroque du monde; le lecteur, de bonne humeur, me demanda ce que j'en pensais, et je lui répondis comme Léandre : « Il est fort à la mode. »

— Je voudrais bien savoir, reprit Alfred, l'effet que ce style peut produire sur l'esprit des bonnes gens de la province, et s'ils jugent de la littérature parisienne sur de tels échantillons.

En devisant sur ce sujet jusqu'à une heure fort avancée de la nuit, Alfred conçut la pensée d'écrire une lettre au directeur de la Revue^ comme le pourrait faire un habitant de quelque petite ville. Notre conversation décida de la forme qu'il lui plaisait de donner à sa critique, et, au lieu d'un provincial, il crut nécessaire d'en faire comparaître deux. Stendhal, qui était de nos amis, avait publié divers articles tantôt sous le pseudonyme de Dupuis, tantôt sous celui de Gotonet. Alfred adopta ces deux noms, en songeant avec plaisir que Stendhal en serait intrigué. Peu de temps après parut, dans la Revue, la première lettre de Deux Habitants de la Fer té-sous- Joiiarre^ sur

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Vabus (les adjectifs*. Sous une forme plaisante et légère, cette lettre traitait une question de o^oiit littéraire avec vigueur el netteté; aussi fit-elle beaucoup de l)ruit. Stendhal fut enchanté du bon sens de ses pseudonymes; mais on lui attribuait cet article; il avait de la peine à se défendre d'en être l'auteur. On lui écrivait de loin pour l'en (îomplimenter. Le secret ne fut pas gardé longtemps. Franz Liszt l'apprit d'une femme à qui le directeur de la Revue l'avait confié, et Liszt se donna le plaisir de le dire k ses nombreux amis.

Une nouvelle désolante se répandit à Paris dans h; même temps. Les journaux annonçaient la mort de madame Malibran. Alfred était un de ses admirateurs passionnés**. Cette mort prématurée affecta vivement sa sensibilité poétique. Le i5 octobre, il publia ces stances que tant de gens savent par cœur et qu'on entend citer si souvent. L'auteur sentait peut-être en

* Alfred de Musset n'a jamais vu la Ferté-sous-Jouarre quoi qu'en aient dit de prétendus biographes qu'on pourrait appeler autrement. Il a choisi cette ville parce (jue le nom lui en a plu.

** Mais il ne fut jamais que son admirateur, l'n jour j'entendis, dans un wagon de chemin de fer, des inconnus parler entre eux de mon frère et exprimer le regret que madame Malibran n'eût pas été touchée de l'amour qu'il avait eu j)0ur elle, ce qui, disaient-ils, aurait préservé ce jeune et charmant poète d'un autre amour plus dangereux. Ces contes en l'air se débitaient tout haut, comme des choses de notoriété publi(jue ! 11 y a pourtant une légère difficulté : c'est que Alfred de Musset a vu madame Malil)ran ailleurs que sur la scène une seule fois en sa vie, dans un salon où elle chantait, el qu'il ne lui a pas même parlé.

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lui le fatal penchant à aimer la douleur, qu'il a reproché à la grande cantatrice dans le moment où il écrivit ce vers célèbre :

Tu regardais aussi la Malibran mourir.

Car il en aurait pu dire autant de lui-même vingt ans plus tard.

L'année 1836 s'acheva au milieu de la rumeur causée par l'attentat de Meunier. C'était la quatrième t'ois que le roi échappait à la mort. Alfred, qui n'oubliait pas l'hospitalité qu'il avait reçue à Neuilly, partagea l'émotion générale. Il écrivit pour son propre soulagement un sonnet qu'il ne songeait point à publier, mais dont son ami Tattet lui demanda une copie. Tattet communiqua cette copie à M. Edouard Bocher, (jui la remit à son frère Gabriel, bibliothécaire du duc d'Orléans; et les vers sur l'attentat de Meunier arrivèrent par ce chemin jusqu'au prince royal. Un exprès du château apporta le billet suivant à l'auteur :

« Notre ami commun, M. Bocher, vient de me faire lire, mon cher condisciple, une belle page qu'il a dérobée à votre portefeuille poétique. Ces vers vraiment beaux et où l'aridité et l'ingratitude du sujet disparaissent devant l'élévation de la pensée et la noble simplicité de l'expression, m'eussent touché, quand même ils auraient été l'œuvre d'un inconnu;

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et c'est avec un bien véritable plaisir que j'y ai trouvé les sentiments d'un ancien school fellow, et que je me suis reporté, en les lisant, tcnuards happicr and yoimger days.

« J'ai voulu vous remercier moi-même de ces bonnes étrennes, et je saisis l'occasion du jour de l'an pour vous prier de garder le souvenir qui vous est adressé par un ancien condisciple, admirateur sincère de votre beau talent.

(( Ferdinand-Philippe d'Orléans. »

« Tuileries, i" janvier 1837. »

Quand la procession des compliments officiels fut terminée, Alfred de Musset se rendit au château. Le prince, qui le reçut en lui tendant les deux mains, avait le sonnet dans sa poche. Pour relire ce sonnet, il attira l'auteur dans l'embrasure d'une fenêtre, et, comme il s'était échauJTé à cette lecture : « Je n'ai pas encore trouvé le moment, dit-il, de remettre vos vers au roi; mais, si vous voulez m'attendre cinq minutes, je vais les lui porter à l'instant, et, s'ils lui plaisent autant qu'à moi, je dirai que vous êtes là. »

Le prince entra chez le roi. Il on revint au boni d'un quart d'heure, le visage décomposé, l'air triste et embarrassé, disant que le roi n'était pas visible en ce moment, mais que ce serait pour un autre jour i[\\'\\ ne fixa pas; et puis il parla d'autre chose.

D'ALFRED DE MUSSET. ISÎf

Alfred crut com}3rendre que le sonnet avait été lu, et qu'il avait déplu. Il supplia le prince de lui dire ce qui, dans ses vers, avait blessé les oreilles royales. Le duc d'Orléans avoua, en rougissant, que c'était la l'amiliarité et le tutoiement! « Je ne l'aurais pas deviné en mille, répondit le poète, en rougissant à son tour. »

Les deux condisciples se séparèrent aussi consternés l'un que l'autre. Lorsque mon frère me raconta cette étrange conversation, nous relûmes ensemble le sonnet. Je me demandai s'il était possible que le roi, qui était homme d'esprit et très instruit, eût été réellement choqué d'un langage que Boileau avait tenu à Louis XIV. Cela nous sembla impossible. Vraisemblablement, le prince avec sa vivacité de jeune homme avait dérangé son père en arrivant mal à propos. Le roi l'avait écouté à moitié, d'une oreille distraite, et s'était débarrassé de lui en donnant le premier prétexte venu. Le prince royal se tira galamment d'affaire avec son ancien condisciple, en le faisant inviter aux bals du château. Une circonstance singulière vint prouver qu'au moment où le sonnet avait été communiqué au roi, le duc d'Orléans, voyant que l'impression n'était pas favorable, avait eu le bon goût de ne pas nommer l'auteur. Le jour qu'il fut présenté, Alfred de Musset, quand on prononça son nom, vit Louis-Philippe s'approcher do lui en souriant : « Ah! dit le roi.

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comme s'il eut été agréablement surpris, vous ai'rivez de Joinville; je suis bien aise de vous voir. »

Alfred avait trop d'usage du monde pour témoigner le moindre étonnement. Il lil un salut respectueux, et, tandis que le roi passait outre pour aborder une autre personne, il chercha dans sa tête ce que pouvaient signifier les paroles qu'il venait d'entendre et le sourire qui les accojnpagnail. 11 se souvint alors que nous avions à Joinville un cousin, homme d'un esprit charmant et très cultivé, parfaitement digne de cet accueil bienveillant, et qui était inspecteur des forêts du domaine privé. Le roi avait oublié le temps où il envoyait ses fds au collège et les noms des enfants qu'il avait reçus à Neuilly; mais il connaissait à fond l'état et le personnel de son domaine. Ce nom de Musset lui représentait un inspecteur, gardien vigilant de ses bois et dont il faisait grand cas, avec raison. Pendant les onze dernières années de son règne, une fois on deux ])ar liiver, il levit, toujours avec le même plaisir, le visage du prétendu inspecteur de ses forêts; il continua de lui adresser des sourires capables de faire envie à plus d'un courtisan, et qui passèrent peut-être pour des encouragements à la poésie et aux belles-lettres; mais il est certain que jamais Louis-lMiilippe n'a su qu'il avait existé sous son règne un grand poète du même nom que son inspecteur des forêts.

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