Biographie de Camille Desmoulins
La biographie de Camille Desmoulins , c’est la biographie de la presse révolutionnaire tout entière pendant les six années terribles et trop remplies qui se sont écoulées de 1788 à 1794. Audacieux , agressif , insolent toujours, souvent menteur par système , spirituel, presque savant à force de mémoire, facile à lire, égoïste et personnel au suprême degré, Camille et ses journaux peuvent être regardés comme les types de ces puissants instruments de démolition appelés par la Providence, en un jour de colère , à niveler le terrain où avait vécu toute une grande société, où allait vivre une société nouvelle, à faire table rase , à accomplira l’aide de la plume une ruine plus complète, plus radicale que jamais n’en ont, au fil de leur terrible épée, accomplie ces tueurs d’hommes qu’on appelle les grands conquérants , les grands hommes de guerre.
Quand on étudié les historiens qui ont essayé de raconter la révolution, on s’étonne du singulier silence que beaucoup de ces écrivains ont gardé sur la principale des causes de ce cataclysme qui n’a son égal dans la vie d’aucun peuple. On admire la peine que la plupart d’entre eux se sont donnée en allant fouiller dans les lointaines profondeurs du passé pour y chercher, sans l’y trouver, un motif plausible à cette grande commotion sociale et politique. Cette cause , cette raison d’être , ils la demandaient à la fatigue du joug, à l’amour de l’indépendance, commejsi le joug d’alors était bien pesant , comme si la liberté est le plus grand besoin des peuples ; à l’ennui de la féodalité , comme si la noblesse d’alors ne se montrait pas dédaigneuse de droits excessifs qui lui répugnaient, qu’elle n’invoquait plus , dont elle avait tacitement préparé l’abandon par la désuétude, avant de s’en dépouiller réellement dans la nuit menteuse du 4 août 1789. Ces écrivains s’en prenaient au clergé et à son intolérance, quand le clergé consacrait son immense fortune au soulagement de la misère. se faisaft pardonner ses excessives richesses par une excessive charité qui ne fut pas toujours sans inconvénients. Enfin, on invoque, pour expliquer des évènements inattendus , toutes les causes possibles., ou vraies ou fausses, ou impuissantes ou sérieuses , et presque personne n’a parlé de la plus réelle, de la plus dangereuse : la liberté de la presse.
La presse et le journalisme firent plus pour renverser un trône et une sociétéque le despotisme royal qui n’existait plus que de nom , plus que l’orgueil et la domination des nobles, plus que la richesse et l’intolérance du clergé, plus que les appétits de pouvoir que la bourgeoisie se sentait au cœur , plus que la misère et la domination dont le peuple avait droit de se plaindre et dont il ne songea à se plaindre et à se venger cruellement que quand les écrivains, qui voulaient l’exploiter, lui eurent souillé au cœur la haine et la fureur. La presse développa hardiment toutes ces causes de méfiances, de jalousies, de dissidences, de rupture ; elle fut le levain qui prépara de loin et sans relâche les fermentations ; elle servit de centre à toutes les résistances mo-
raies et matérielles, les groupa, les disciplina pour les lancer ensuite à l’assaut des idées de pouvoir, le pouvoir qu’elle minait pour s’en servir ensuite , pour s’en emparer sans autre modification que celle du nom de république substitué à celui de monarchie, du mot démocratie substitué à celui d’aristocratie, despotisme à la place d’un despotisme, l’un non moins complet que l’autre, mais plus redoutable, plus exhorbitant, plus cruel , plus affamé, plus absorbant et plus ruineux de l’honneur , de la considération et du bien-être de ceux qui le supportèrent.
Voici ce que fut la presse avec sa liberté sans bornes : un fléau , ou mieux le précurseur d’un fléau.
Voilà ce que beaucoup d’écrivains superficiels n’ont pas su voir , ou n’ont pas voulu voir. Voilà celte grande cause qu’ils ont omise, soit parce qu’elle a échappé à leurs investigations , soit parce qu’ils ont eu peur du monstre qui vivait encore , qu’ils craignaient de peindre et dévoiler, quand il était à l’apogée de sa puissance, et parce qu’il pouvait un jour les dévorer dans un moment de colère.
C’est à la presse qui a tout touché, tout discuté . tout sali , tout compromis, tout perdu , que nous devons Camille Desmoulins , Condorcet et Babœuf : Condorcet, dernier rayon d’un astre qui s’éteignait, la philosophie athée du dix-huitième siècle; D<»smoulius, qui ne croyait à rien qu’à lui-même, sceptique et personnel par-dessus tout ; Babœuf enfin, l’audacieux créateur d’un système philosophique qui tient en échec et peut tuer notre société déjà si malade des coups que lui ont portée les philosophes du dernier siècle et les pamphlétaires de la révolution.
C’est un singulier hasard que celui qui fit naître ces trois hommes les uns à côté des autres, dans trois villes qui se louchent, qui se donnent la main, Condorcet à llibemont, Desmoulins à Guise, Babœuf à Saint-Quentin ; Condorcet qui prépare Camille, Camille qui motive Babœuf; Condorcet déblayant avec les philosophes le terrain de toutes les idées de foi et de croyance en la religion d’abord , dans le pouvoir ensuite ; Camille s’attachant à jeter à bas les représentants encore vivants des idées
mortes, le monarque d’abord, ensuite les Girondins, ees derniers soutiens, hélas î si fragiles, des idées de discipline; enfin , Babœuf qui , mécontent de la large part faite déjà à la démocratie, voulut pousser la démocratie jusqu’à ses plus extrêmes limites, progression constante, fatale et forcée dont la conséquence a été le malheur et la ruine pour la génération qui a en vu le développement, et la faiblesse, le doute, l’anarchie pour les générations qui suivent! et pour combien de temps? Progression constante dont les excès ont préparé et nécessité le despotisme, seul moyen puissant de recréer les principes constitutifs de toute société , seul levier capable de remuer et de réparer les ruines amoncelées par la presse et par la discussion.
Il y avait à Guise une honnête famille de bourgeois qui , de père en fils, s’étaient de longtemps amassé quelqu’aisance et beaucoup de considération. M. Desmoulins, le chef de cette famille, était lieutenant-général au bailliage de cette ville. Plus tard, lorsqu’en 4787 une modification politique changea le nom des diverses administrations des provinces, nous le retrouvons membre de l’Assemblée intermédiaire de Guise. M. Desmoulins eut quatre enfants de son mariage avec Madeleine Godart, de Wiège : Lucie-Simplioe-Camille-Benoît Desmoulins, l'aîné des trois frères, Dubuquoy et Semery. La révolution , que servirent les trois frères, l’un de sa plume, les deux autres de leur épée, les dévorera tous les uns après les autres.
L’intérieur de cette famille nous apparaît de loin avec toute la simplicité, la sérénité, le peu d’action qui distinguaient alors la bourgeoisie médiocre. Le père aime son roi, passe ses jours à servir sans bruit son pays dans des fonctions honorables mais peu rétribuées; l’avenir n’ouvre devant lui que des horizons bornés; presqu’au bout de sa carrière, quand nous nous occupons de lui, ses dernières années il les consacre à élever ses enfants pour lesquels il rêve une vie plus large, plus complète, mieux éclairée que la sienne, et qu’il ne soupçonne pas si fatalement brillante, si tourmentée, si brusquement brisée. Sa femme ne se montre que pour mettre au monde scs enfants * pour
pleurer un instant sur la mort de deux d’entre eux, sur le martyre probable du troisième , et elle meurt, heureusement pour elle, avant que Camille aille porter sa tête poétique sur l’échafaud, expiant ainsi ses mauvaises et ses bonnes actions. M. Desmoulins faisait partie de cette honorable, mais tremblante et inactive fraction delà bourgeoisie qui, soit par habitude, soit par respect pour des traditions de famille et des pieux souvenirs, n’avait pas cru devoir, au milieu des revirements des idées et de la politique, abjurer son passé, mais qui n’avait pas aussi tout le courage nécessaire pour se lever, abandonner sa douce oisiveté, lutter et périr pour ses convictions. M. Desmoulins était franchement royaliste.
Des auteurs ont fait naître Camille en 1762. La véritable date de son entrée dans le monde doit être fixée au 2 mars 1760. Dans une courte notice dont M. Matton, de Vervins, parent des Desmoulins par les femmes, a fait précéder la publication de la correspondance de Camille, cette date est précisée. Une autre preuve de l’erreur où sont tombés quelques biographes qui font naître Camille Desmoulins en 1762, nous est fournie par Camille lui-même dans son interrogatoire devant le tribunal révolutionnaire. Quand le président Hermann lui demanda son âge, Desmoulins lui fit cette réponse devenue historique : « J’ai » trente-trois ans, l'âge du sans-culotte Jésus! l’âge fatal aux » révolutionnaires. » S’il fût né en 1762, Camille, mort en avril 1794, n’eût eu que trente-deux ans. Sa réponse n’est cependant point exacte; sa trente-quatrième année venait de finir. Sa phrase n’était qu’ambitieuse, visant à l’effet, l’effet trop recherché par lui.
Dès sa tendre jeunesse, ses maîtres avaient pu constater chez lui de grandes facilités, une merveilleuse aptitude au travail, une intelligence prompte, des saillies heureuses, toutes ces qualités enfin apanage de la plupart des jeunes gens de nos contrées, qualités qui aussi chez la plupart avortent faute de courage, de persévérance et d’étude, qualités enfin auxquelles Camille dut sa brillante et courte carrière, tout ce qu’il fut. Sa
mémoire était prodigieuse comine le fut plus tard sa puissance d’assimilation. Nous verrons ses pamphlets, ses brochures, ses articles de journaux foisonner de citations qui, chez d’autres, n’eussent été que fatigantes, sentant l’école et le pédantisme, et qui, faites par lui, lui appartinrent en propre, constituèrent une portion de son originalité, de son individualité, formèrent un côté de son talent.
Ces éminentes qualités, — ■ eût-ce été un malheur? — seraient probablement restées enfouies à Guise, si l’un des parents éloignés des Desmoulins ne fût venu en aide à la gène de la famille. M. Viefville des Essarts, ancien avocat au parlement de Paris et que les électeurs du Vermandois enverront, en 1789, siéger à l’Assemblée constituante, obtint pour le jeune Camille une bourse aü collège Louis-le-Grand.
Si jamais les premières éludes eurent de l’influence sur le caractère et sur la destinée d’un homme, c’est ici que peut se constater cette influence; et peut-être de notre récit doit-on tirer une utile leçon, un utile enseignement à répandre non seulement parmi les familles, mais parmi les hommes qui mènent les nations, s’occupent de leur sort, écrivent leurs lois.
Ce fut au collège que, sans le savoir, sans s’en douter, Camille devint républicain ; ce fut dans les livres du collège qu’il puisa son amour delà République, de la démocratie, d’un gouvernement que nul n’osait entrevoir , même en rêve, comme possible, comme prochain, que Montesquieu avait condamné du haut de sa science, avait déclaré impossible, mortel pour une grande nation, pour une nation comme la nôtre surtout. Dans son Histoire des Brissolins écrite en avril 1793 et qui eut une si fâcheuse influence sur le sort des Girondins, Camille, après avoir dit qu’en 1788 on n’aurait peut-être pas trouvé dix républicains à Paris, et il se fait une gloire de compter au nombre de ces dix hommes d’élite, avoue que celte gloire il la doit aux leçons qu’il reçut au collège. Nous recommandons à l’attention et aux réflexions des pères de famille ce passage que nous allons textuellement copier :
« Voilà ce qui nous couvre de gloire, » écrit Camille Desmoulins, « nous, les vieux Cordeliers, d’avoir commencé l’entret prise de la République avec si peu de fonds ! Ces républicains - étaient pour la plupart des jeunes gens qui, nourris delà
* lecture de Cicéron dans les collèges, s étaient passionnés pour
* la liberté. On nous élevait dans les écoles de Rome et Athènes » et dans la fierté de la République pour vivre dans l’abjection *» de la Monarchie et sous le règne des Claude et des Vitellius! » Gouvernement insensé qui croyait que nous pouvions nous » enthousiasmer pour les Pères de la Patrie, du Capitole , sans » prendre en horreur les mangeurs d’hommes de Versailles, et » admirer le passé sans condamner le présent ! Ulleriora mirari , » prœseiilia secturos ! »
Pour ces jeunes esprits sans expérience, qui se laissent prcndreaux mots, roi et tyran sont synonymes, parce que les écrivains de la Grèce antique nomment tyrans les rois et que des maîtres ineptes ont négligé d’empêcher une confusion créée par notre langue ou n’ont pas voulu la prévenir. Tout naturellement, par instinct , la haine contre les rois a donc pris naissance dans ces âmes auxquelles le premier savant en us imposera une forme banale dans un moule banal. Un travail semblable, mais en sens contraire, s’est opéré sur le mot République, sur le mot Nation, sur le mot Peuple. Les philosophes de l'université ont beaucoup plus parlé du droit que du devoir, de la liberté que de la discipline , de l’indépendance que d’une soumission salutaire. Ou a posé comme but d’admiration les vertus sauvages et impossibles des deux Brutus, des deux Caton ; les Gracehus ne sont plus des novateurs dangereux , mais d’héroiques martyrs de leur amour du peuple. Parmi les premiers rois de Rome , parmi les empereurs, ou choisit avec soin les grands coupables, comme pour susciter la haine contre la royauté que ces enfants ne voient plus alors que sous la forme d’une source féconde d’iniquités, de malheurs. L’exagération de l’adolescence s’empare de ces inepties, deces mensonges, les commente, les grossit; et Desmoulins et Robespierre, assis sur les mêmes bancs, conviés aux
mémos enseignements, achèvent de se perdre l’un par l'autre dans ces chaudes conversations auxquelles servent de texte les histoires de Sparte, d’Athènes et de Home. « On avait deviné k qu’un jour je serais un vrai Romain, » s'écrie Camille dans une de ses brochures ; « car, à mon baptême , on me donna les » noms romains de Lucius - S ulpitius - C amilliis ! »
On raconte, au sujet de cet enthousiasme , une scène d’une étrange violence. Camille était en vacances. Il avait été passer quelques jours chez un parent de sa famille. En son honneur on donnait un dîner où se trouvaient réunies les notabilités du pays. Quelqu’un de la société savait avec quelle facilité le jeune étudiant s’exaltait quand on lui offrait la discussion sur ses héros de prédilection, sur les perfections du gouvernement démocratique , sur les sublimités de la métaphysique républicaine. C était un curieux spectacle à donner au dessert que celui d’un de ces accès de colère où tombait Camille quand il rencontrait un contradicteur actif , pressant et convaincu. La bataille lui lut donc présentée. L’ardent jeune homme donna dans le piège, répliqua d’abord avec politesse, avec assez de calme. Lorsqu’il vit son adversaire secouer ironiquement la tête en l’entendant développer ce que Camille nommait de nouveaux principes, il se sentit saisi de pitié, essaya de railler , puis bientôt prit feu , puis
s’irrita en se heurtant aux obstacles , aux arguments. Des sarcasmes le jetèrent hors de lui. Des hérésies, ce qu’il appelait des hérésies, lui firent perdre toute retenue. Les yeux eu feu, l’injure à la bouche , tremblant de tous ses membres, il se leva, jela la serviette à la tête de l’obstiné royaliste qui niait la république ; d’un bond il s’élança sur la table qu’il inonda de débris, qu’il improvisa en tribune , préludant ainsi à ses triomphes futurs du café de Foi, et de là , au milieu des éclats de rires des uns , des reproches dts autres, de l’émotion de ses parents, il parla longuement, chaleureusement, élalantses convictions , maltraitant la tyrannie, portant aux nues son idole idéale, répétant les lieux communs jusque-là relégués dans le domaine delà théorie et qu’il se chargera bientôt de faire passer dans la pratique ,
dans la vio politique d’une nation qu’il contribuera si puissamment à pousser dans tant d’excès. Ruisselant de sueur, la figure enflammée, il descendit enfin au milieu du silence de stupéfac lion chez ceux-ci , de colère chez ceux-là, chez tous du regret d’avoir amené une pareille scène.
Rien n’est à perdre de la vie d’un pareil homme ; les moindres faits s’enchaînent, se prouvent les uns parles autres. Les traditions de la famille, recueillies par M Ma: ton , nous apprennent que cette exaltation , Camille la puisa dans une lecture assidue, incessante, des Révolutions romaines de Vertot, assez triste livre dont il reçut un exemplaire à une distribution de prix. Les grands évènements de la Rome républicaine s’emparèrent de son imagination , lui devinrent familiers, l’exaltèrent au plus haut point. Ce livre, « dont il usa on perdit au moins vingt exemplaires , » ditM. Matton, ne le quittait jamais. Il le lisait soir et matin, incessamment, comme des enthousiastes lisent Y Imitation. Chaque jour il y trouvait de nouvelles beautés , y puisait de nouvelles raisons à ses convictions. Dans ses rêves de jeune homme, l'imago de ses folles maîtresses avait pour rivale l’idéal de sa république. Il se voyait révolutionnant la France, faisant litière du despotisme et des abus, levant haut l’étendard de la liberté si longtemps contenue , de l’égalité toujours sacrifiée par les hommes à leurs intérêts de caste , de fortune.
Malgré toutes ces préoccupations philosophiques, — car alors c’était plutôt là de l’abstraction d’idéologie que des tendances à une réalisation plus ou moins prochaine, — Camille poursuivait le cours de ses éludes. Sorti du collège après < I «• brillants concours et chargé des lauriers académiques, il commença son droit, conquit son baccalauréat en septembre 1784 , sa licence en mars 1785, et fut admis à prêter serment, quelques jours plus tard, comme avocat au parlement de Paris. Ce n’était pas là que l’appelaient la nature et sa vocation. Le nouvel avocat ne parlait que difficilement ; sa langue était gênée ; il bégayait. Peut-être l’expression ne servait-elle pas assez promptement l’idée trop nombreuse et trop impatiente. Nous ne croyons pas
que Camille ail jamais obienu de grands succès au barreau. Tout jeune encore, sans grandes relations dans un monde où il était perdu , privé même de celle facilité d’élocution première qualité de l’avocat, Camille dut végéter, n’apparaissant de temps à autre que pour plaider quelques causes sans importance, et certes n’annonçant point et ne pouvant guère prévoir cet éclat dont il allait bientôt briller.
Sans doute utilisant les loisirs que lui faisait son obscurité, Camille taillait et préparait sa plume , écrivait beaucoup , rêvait beaucoup, causait beaucoup avec ces dix apôtres qui, selon lui , travaillaient seuls alors dans Paris à la réussite prochaine de l’idée nouvelle. Nous ne saurions rien de sa vie intime, de ses mœurs, doses goûts, de ses habitudes de jeune homme, si Chaleaubi iand, contemporain de Camille Desmoulins , ne nous avait légué , dans ses M è moires d' Outre-Tombe , un simple souvenir éloquent , une note, une courte phrase qui constate que la politique et l’étude n’absorbèrent pas à elles setdes toutes les ardeurs du bouillant jeune homme. « Camille Desmoulins, » écrit l’illustre Breton , « prêtait à sa muse le langage de ces »> lieux où il allait marchander ses amours. > Ce jugement est dur comme les expressions qui l’enveloppent ; et n’esl-if point injuste? Par de nombreuses citations , nous mettrons nos lecteurs à même de reconnaître que si Camille aima les fi les faciles, — et qui oserait en faire un crime à un jeune homme à peu près abandonné à lui-même? — il n’en parla pas le langage.
Franchissons rapidementles quatre années pendant lesquelles le jeune avocat an parlement vécut obscur, heureux peut-être. Arrivons brusquement, sans transition, comme lui, conduits par lui , en plein cœur de l’année 1788. La fermentation est partout. Ce n’est pas encore l’éruption du volcan. Le sol tremble seulement sous les pieds ; de sourds grondements annoncent le fléau ; de fauves lueurs bordent l’horizon, présages de malheurs ; l’atmosphère est embrasée. Comme des éclairs, on voit naître et mourir des brochures qui , seules et isolées , n’auraient eu que peu d’effet , mais qui, se succédant les unes aux autres, plus
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violenics les unes que les autres, de plus rn plus oseuses, agressives, ruinent les convictions, préparent le doute, encouragent et décuplent les inimitiés,
A la suite d’une notice sur les causes de la révolution, l’aucien Moniteur publie une assez longue nomenclature des livres , brochures, écrits et pamphlets qui ont eu le plus d’influence pour déterminer le mouvement et le faire aboutir. Le Moniteur fait à Camille l’honneur de le compter parmi les écrivains à qui l’on peut, ou pour les féliciter ou pour les blâmer, attribuer une grande part dans l’enfantement de la révolution. Dans cette nomenclature, voici ce que nous lisons : « 1788. La Philosophie » du peuple français , par Desmoulins , avec cet épigraphe :
* Expergiscamur , ut errores noslras coarguere possimus. Sola » autem nos fhilosophia excitabii , sola somnum excutiet gravem.
• (Seneca. De Philosophiâ.) Il est temps que vous leviez la tête » et que vous la leviez constamment. Il est temps que vous ren- « triez dans vos droits et que vous recouvriez votre liberté ori- » ginelle. L'entreprise est formée; les premiers mouvements sont » produits ; mais ce n’est pas assez. Il faut que vous résistiez » jusqu’à ce que vous soyez sûrs du triomphe. Oh ! que vous se- » riez à plaindre, si vous veniez à mollir devant vos ennemis! » Vous seriez cent fois plus malheureux que vous ne l’étiez » avant d’avoir songé à secouer vos chaînes. Vous retourneriez
> dans cette honteuse et triste servitude de vos infortunés ance- »tres, etc.; - l’auteur, » ajoute le Moniteur , - développe en- » suite un plan de Constitution. »
Parmi les plus remarquables écrits parus en 1789, le Moniteur compte : « La France libre, par M. Desmoulins, avocat au par^
> lement de Paris, électeur du Vermandois. »
Nous avons vainement recherché la première des deux brochures dont parle le Moniteur. Nulle part nous n’en trouvons la trace, ni dans l’histoire parlementaire de Bûchez et Roux , ni dans la biographie de M. Matlon qui ne paraît pas la connaître, ni dans la correspondance de Camille qui cependant donne avec complaisance des détails nombreux sur ses pamphlets, ni dans les
différentes réimpressions de ses œuvres. Néanmoins, elle est bien de lui , nous le croyons; rien que la citation latine qu’elle porte en tête lui imprime son cachet. Tout à l’heure , nous nous occuperons sérieusement de la France Libre. Comme point de départ, comme premier et très remarquable succès, celte brochure mérite notre attention.
Camille, a la fin de 1788, était-il déjà ou se croyait il déjà quelque chose, pour que nous le voyions alors revenir à Guise, penser à se mettre sur les rangs comme candidat aux Etats-Généraux, probablement chercher des suffrages, préparer sou élection? Camille arbora-t-il franchement ses prétentions? C’est ce que nous ne pouvons affirmer, bien que plusieurs passages de sa correspondance nous le fassent entrevoir. Dans une lettre qu'il adresse de Paris à son père, le 5 mai 1789, il dit, à propos de la procession solennelle des Etats-Généraux : - Ce fut hier pour » moi un des beaux jours de ma vie. Il aurait fallu être un bien » mauvais citoyen pour ne pas prendre paî t à la fêle de ce jour » sacré. Je crois que, quand je ne serais venu de Guise à Paris » que pour voir cette procession des Trois Ordres et l’ouverture » de nos Etats-Généraux, je n’aurais pas regret de ce pèlerinage. » Je n'ai eu qu’un chagrin , çà été de ne pas vous voir parmi nos » députés. Un de mes camarades a été plus heureux que moi,. » Cyestde Robespierre , député d* Arras. Il a eu le bon esprit de » plaider dans sa province. » Dans une autre lettre au même , du 20 septembre 1789, nous lisons : « Donnez-moi des nouvelles » d’Hénin et de Fontaine ; j’ai toujours un peu sur le cœur le » tour qu’ils m’ont joué à Laon. » Quel tour ont pu lui jouer à Laon ses anciens camarades ? Ce passage, rapproché de celui où il regrette de n’avoir pas été aussi heureux que son camarade Robespierre , nous apporte la presque certitude qu’aux élections de Laon, Camille, fort des promesses de ses amis et des habitants de Guise, se sera mis sur les rangs, même en concurrence avec M. Viefville des Essarts, le protecteur de son enfance, et que, pour une raison demeurée inconnue pour nous, ses compatriotes et ses amis auront manqué à leur parole, l’auront
abandonne. La haine dont Camille poursuivit, à partir de ce moment, la ville et les habitants de Guise, nous confirme encore dans la pensée d'un échec bien sensible pour lui. Il ne laisse plus passer, sans la saisir avec une sorte de plaisir âpre, aucune occasion de déclamer contre sa ville natale.
Que lui ont donc fait ces odieux. Guisards , pour que sans cesse il les poursuive de ses mépris et de ses colères? Il écrit à son père que sa brochure de la France Libre lui attire les félicitations de tous et les compliments de la presse. « Opposez » , dit-il, « ces suffrages imprimés et publics d’écrivains que je ne » connais point et dont je ne suis pas assez riche pour payer » l’encens , aux injures de nos Guisards et à ce que vous appelez » l’indignation publique. J’ai peine à croire que j’aie encouru » l’indignation de mes chers compatriotes, et il ne peut y avoir *» que des ignorants, des imbécilles ou des envieux qui décrient *> une brochure qui me fait tant d’honneur et qui m’a attiré les * compliments les plus flatteurs de la part d’un homme qui ne
»> m’avait jamais loué, de M. Target . Je sais que personne
» n’est prophète dans sou pays , et il ne faut pas affecter d’ou- - vrir les yeux de ceux que la lumière blesse. Si vous entendez ». dire du mal de moi, consolez-vous par le souvenir du témoi- » gunge (pie m’ont rendu MM. de Mirabeau, Target, de Robes- » pierre, Gleizal et plus de deux cents députés. » (Lettre du 22 septembre 1789.) — *• Les cris de quelques dévotes, de quelques » imbéciles, me feraient repentir de ma gloire et de ma vertu! » Non ! ceux qui vous disent du mal de moi, vous trompent; ils se » mentent à eux-mêmes, et, au fond de leur cœur, ils vou- « ciraient avoir un fils qui me ressemblât. Ils ont l’air de venir » vous consoler et il n’y a qu’eux qui vous affligent. On ne dit *> du mal de moi que celui qu’ils disent. Ce sont les frères de « Joseph qui viennent consoler Jacob, dont une bêle, disent-ils, « a tdévoré les membres. Eux-mêmes sont celle bêle qui l’a » déchiré. Ce que vous me dites de Guise achève de me fixer à „ Paris, pour lequel je commençais déjà a avoir une forte incli- « nation. *> (ld.) — » Vous avez manqué de politique quand,
* Tannée dernière, vous n’avez pas voulu venir à Laon et me » recommander aux personnes de la campagne qui auraient pu *• me faire nommer. Je m’en moque aujourd’hui. J’ai écrit mon » nom en plus grosses lettres, dans l’histoire de la révolution,
* que celui de tous nos députés de la Picardie. * (Id.) — « Jq
» vous ai dit que je ne voulais plus entendre parler de Guise. » Votre nullité dans ce pays et à plus forte raison la mienne » m’en ont détaché . Tout ce que j’apprends de Guise par le
• cousin de Viefville me confirme dans la pensée de renoncer à » ce pays, les antipodes de la philosophie, du patriotisme et de » l’égalité. ” (Lettre à son père du 8 octobre 1789. ) — « N’atti- » rez pas la haine de nos envieux par ces nouvelles. (Lettre du 11 décembre 1790, écrite par Camille à son père, en lui apprenant qu’il va faire un riche et beau mariage.) — c La vésicule » des gens de Guise, si pleins d’envie, de haine et de petites » passions * , écrit Camille à son père le lendemain du jour où il devint secrétaire-général du ministre de la justice, « va bien » se gonfler contre moi, à la nouvelle de ce qu’ils vont appeler » ma fortune et qui n’a fait que me rendre plus mélancolique,
• plus soucieux, et me faire sentir plus vivement tous les maux •* de mes concitoyens et toutes les misères humaines. » (Lettre du 15 août 1792. )
Ces citations suffisent pour montrer de quelle amertume le cœur de Camille était rempli, quelles furent les souffrances de son amour-propre, quand il se vit discuter par ses amis, par ses parents, par ses obscurs concitoyens, lui qui discutait et démolissait les plus belles réputations, les positions les plus éminentes.
Son insuccès de Laon fut bientôt oublié dans les orages delà
vie parisienne. Ses journées, il les passait à suivre toutes les
manifestations politiques; il employait ses soirées dans les clubs qui commençaient à s’ouvrir, ses nuits à écrire. C’e>l incroyable le mal qu’il prenait pour se faire voir et remarquer. Il est partout en même temps, à Paris où il pérore, à Versailles où il suit de loin les députés du Vermandois , en attendant qu’il se faufile parmi eux. « Je n’ai vu qu’à là procession le cousin de Viefville.
* chez qui j’ai passé trois fois » , écrit-il à SDn père à son retour de Guise à Paris. « Comme nos députés se rengorgeaient! Ils » avaient cuput in/rà aubes et avec raison. Je n’ai vu ni le prince » de Condé, ni le prince de Conti (l). J’allai voir M. Bailly après » dîner. Je le trouvai avec les députés de Villers-Cotterêts et de » Soissons, tous ravis d’aise et remplis d’un saint zèle. La pensée » de leur mission me remplit de respect, et j’étais étonné d’é- » prouver pour notre monsieur le curé un sentiment de vénérar> lion dont j’étais si loin à Laon. Je vous en ai voulu beaucoup » à vous et à votre gravelle. Pourquoi avoir si peu montré d’em- » pressement pour obtenir un si grand honneur? Çà été le pre- » mier de mes chagrins. »
En sortant de chez Bailly, Camille écrit à Mirabeau pour le prier de l’admettre au nombre des rédacteurs « de la fameuse » gazette de tout ce qui va se passer aux. Etats généraux, à »» laquelle on souscrit ici par mille et qui rapportera cent mille >• écus, dit-on, à son auteur." Ce n’est pas seulement aux députés de sa province qu’il fait des avances; il entre en relations avec ceux du Dauphiné et de Bretagne. Lui qui aime la vie facile et large, la bonne table, les longs dîners, il se fait inviter par les patriotes; il se fait même inviter chez les aristocrates « par
• l’abbé de Bourville, un de mes camarades, qui m’emmena
» dîner chez son oncle, le chevalier M . ger, maréchnl-des-
» camps. « On verra plus tard comment Camille se compromit avec son amour des tables bien servies.
Ses lettres ù son père sont charmantes de naïveté , d’abandon . de confiance et surtout d’amour de sa personne. Il avoue tout haut sa gourmandise et sa vanité. Dans ces clubs, dans ces dîners, devant les futurs révolutionnaires, devant ces hauts personnages, il parle avec esprit; on l’écoute, on se raille de lui ; il verse tout dans le sein de son père. « Bien des gens qui m’en- » tendent ici pérorer s’étonnent qu’on ne m’ait pas nommé dé¬
fi) Propriétaires de grands biens autour de Guise, et qui montraient beaucoup d’estime à son pcre.
j> puté, compliment qui me flatte au-delà de toute expression. *»■ Tête folle! Capable de tout, du bien comme du mal , en extase devant lui-même , tel nous le verrons jusqu’au jour de sa mort. Faut-il que les nations se laissent mener et perdre par ces poètes qui ne devraient être que poètes!
C’est alors que Camille écrit sa France Libre , en juin 1789.
Dans les premières pages, il se borne à constater les premiers effets de la lutte parlementaire, Paris soulevé, la France qui s’agite et qui tremble dans ses fondations , la noblesse qui perd son pouvoir, le peuple qui la conspue et la menace. On parle de la résistance que probablement l’armée va opposer à l’envahissement de la révolution ; Camille prêche ouvertement la révolte aux soldats. *• Ces soldats, que nous voulons affranchir, ne tour- » neront pas leurs armes contre leurs bienfaiteurs, » s’écrie-til; « ils viendront se réunir en foule à leurs parents, à leurs » compatriotes, à leurs libérateurs , et les nobles s’étonneront » de ne voir autour d’eux que la lie de l’armée et un petit nom- » bre d’assassins et de parricides. » Rappelons-nous que tout à l’heure Camille, qui pousse les soldats à la révolte, dont les funestes enseignements ont sans doute perverti les Gardes-Françaises, lancera le peuple comme un levier pour démolir leur prison de l’Abbaye.
Une faute impardonnable, c’est celle qu’il va commettre en montrant à la populace les biens des prêtres et des nobles comme récompense de la révolte, de l’émeute, de la tuerie. Ce passage de la France Libre est plus qu’une faute ; c’est un crime ! et nous ne comprenons que trop la douleurdu père de Camille et hindi*
gnation de ses concitoyens. Si l’on n’entendait plus à Paris le cri de la conscience publique , on retrouvait encore l’honnêteté dans les provinces. Voici ce qu’a écrit Camille, comme prélude à la Terreur et au Babouvisme :
« Nous sommes sûrs de triompher. Nos provinces se remplis- » sent de cocardes comminatoires. Nous avons une armée non » encore ostensible et campée, mais enrôlée et tonte prête, une •> armée d’observation. Cette armée est de plus de quinze cent >.' mille hommes. Pour moi, je me sens le courage de mourir » pour la liberté de mon pays, et un motif bien puissant entra!- » nera ceux que la bonté de cette cause ne déterminerait pas.
» Jamais plus riche proie n’aura été offerte aux vainqueurs.
» Quarante mille palais, hôtels, châteaux, les deux cinquièmes » des biens de la France à distribuer, seront le prix de la valeur, » Ceux qui se prétendent nos conquérants seront conquis à leur » tour. La nation sera purgée, et les étrangers, les mauvais ci- » toyeus, tous ceux qui préfèrent leur intérêt particulier au bien » général, en seront exterminés. Mais détournons nos regards » de ces horreurs, et daigne le ciel éloigner ces maux de dessus » nos têtes ! Non, sans doute , ces malheurs n’arriveront pas. Je » n’ai voulu qu’effrayer les aristocrates, en leur montrant leur » extinction inévitable, s’ils résistent plus longtemps à la raison, » au vœu et aux supplications des communes. Ces messieurs ne » se haïront pas assez pour s’exposer à perdre des biens qu’il » leur est facile de conserver, et dont nous n’avons sûrement » nulle envie de les dépouiller! »
Tels sont les prolégomènes qui précèdent plusieurs entretiens où la Noblesse et les Communes discutent, sous forme do controverse , les grands principes, les grands intérêts sociaux et politiques du moment : la délibération par tête ou par ordre, la Constitution, le clergé, la noblesse, la royauté. Nous passerons sous silence les deux premiers articles qui n’ont plus pour nous
le moindre intérêt d’actualité : nous n’écrivons, point l'histoire de la révolution, mais bien d’un révolutionnaire.
Pans son article sur le clergé, le pamphlétaire , s’inspirant de
l’esprit et des traditions de Voltaire , se montre grossièrement impie, vulgairement alliée. •• Je délie, » dit Desmoulins, « qu’on » me montre dans la société rien de plus méprisable que ce » qu’on appelle un abbé. Qui est-ce , parmi eux , qui n’a pas pris » la soutane, cette livrée d’un maître dont il se moque intérieu- » rement, pour vivre grassement et ne rien faire? Y a-t-il rien » de plus vil que le métier de religion, le métier de continence, » un métier de mensonge et de charlatanisme continuels ? Quelle » différence y a-t-il entre notre clergé et celui de Cybèle, ces » Galles si méprisés, qui se mutilent pour vivre? Du moins il y » avait, en faveur de ces prêtres de la déesse de Syrie, une forte » présomption qu’ils ne se jouaient pas de la crédulité du peuple. » Certes, un grand sacrifice prouvait leur foi, au lieu que la cas-
» tration spirituelle de l abbé M . ne l’a pas empêché, l’année
» dernière, comme tout le monde le sait, de violer physique-
ment une femme.
» Chose étrange! un prêtre est ennuque de droit, et s’il l’est ** de fait, on le réputé irrégulier et inhabile à la prêtrise. On en » demandait à l’un d’eux la raison, qui semble difficile à donner. >» Il fit une réponse applaudie à jamais de toute l’Eglise : C’est » bien la moindre chose que ceux qui peuvent faire un Dieu » puissent faire un enfant; mais cela n’est pas de mon sujet. »
Des prêtres, Camille passe à la religion: la transition était nécessaire et indiquée. « Oui », ose-t-il écrire, « oui, il y a un » Dieu, nous le voyons bien en jetant les yeux sur l’univers ; » mais nous le voyons comme ces enfants infortunés qui , ayant » été exposés par leurs parents, voient qu’ils ont un père. Il faut » qu’ils en aient un; mais ce père, c’est en vain qu’ils l’ap- » pellent, il ne se montre point.... Ce n’est pas Dieu qui a be- » soin de religion , ce sont les hommes. Dieu n’a pas besoin » d’encens, de processions et de prières; mais nous avons be- » soin d’espérances, de consolations. Dans cette indifférence de » toutes les religions devant ses yeux , ne pourrait-on nous don- » ner une religion nationale ? •» A cette question, Robespierre, le condisciple,, l’ami de Camille, répondra plus tard par sa re-
connaissance de l’Etre Suprême. Voilà celte religion nationale réclamée par Desmoulins. Voilà les blasphèmes à l’aide desquels on prépara la ruine de la religion catholique, la destruction des églises, le martyre des prêtres!
Nous allons copier en entier l’article de la Fronce Libre sur la noblesse. C’est un très curieux spécimen du genre où excella Desmoulins, de la facilité prodigieuse de sa mémoire et de sa monomanie d’antiquité. Ce n’est plus un Français qui écrit et parle ; c’est un Grec du temps de Périclès, ou bien un Romain que galvanise un vieux souvenir. Voici ce passage :
« § IV. — De la Noblesse.
» Menenius, dans son apologue, comparait le corps politique » au corps humain, et les nobles à l’estomac. La pensée de cet » auteur, qui vient de les comparer à ces tumeurs, à ces loupes »» qui, sans être parties intégrantes de nous-mêmes, ne s’enflent » et ne se nourrissent qu’aux dépens du corps, est bien plus » juste.
« La noblesse, dit Bélisaire, n’est autre chose que des avan- » ces que la patrie fait sur la parole de nos ancêtres, en atten- » dant que nous soyons capables de faire honneur à nos garants. » » Voilà tant de siècles que la patrie perd ses avances ! encore » si elle pouvait avoir son recours contre la caution! Nous ne « voulons plus faire d’avances sur la garantie des morts. C’est » une insolvabilité trop notoire.
j» Les Grecs sont sans contredit, chez les anciens, le peuple » qui a le mieux connu la liberté ; mais veut-on savoir en quoi » ils la faisaient consister ? Dans Légalité des conditions. Point » de satrapes, point de mages, point de dignités, point d'offices » héréditaires. Les aréopagites, les prytanes, les archontes, les »• éphores, n’étaient point des nobles , ni les amphyctions des » milords. On était ou fourbisseur, ou sculpteur, ou laboureur, ou artiste, ou péripatélicien, c’est-à-promeneur; on était fort » ou faible, riche ou pauvre, courageux ou timide, bien ou mal » lait, sot ou homme d’esprit, honnête homme ou fripon On
> était d’ Athènes ou de Mégare, du Péloponèse ou de la Pliocide ;
» on était citoyen, on était Grec; mais je n’aurais pas conseillé » aux initiés ou aux prêtres de Minerve de se dire du premier » ordre. Qu’est-ce qu’un premier ordre, aurait dit un Athénien?
» Sachez qu’il n’y a plus qu’un ordre dans une nation , l’ordre » de ceux qui la composent. Ce n’est qu’à Sparte qu’il y en a » eu deux : l’ordre des Lacédémoniens et celui des Ilotes, c’est- » à-dire l’ordre des maîtres et celui des valets. On a dit cela ail- » leurs; il est bon de le répéter.
>» Si la noblesse est un aiguillon pour imiter les exemples des » ancêtres, ce sera un aiguillon bien plus puissant quand les » entants seront tout par eux-mêmes et rien par leurs pères.
» Toute la nation a pris acte de l’aveu du vicomte d’Entraigues :
» La noblesse est le plus grand Jltau quil y ait sur la terre.
» Eux-mêmes ont porté leur arrêt. Qu’on ne connaisse plus en » France que la noblesse personnelle. Est-ce que les talents et » les qualités sont héréditaires! Il n’y eut jamais une famille » dans l’univers où la vertu et le génie se soient transmis du » père aux enfants, et pas un secrétaire du roi qui ne croie avoir » la noblesse transmissible. Qu’est-ce donc que la noblesse,
» stupides que nous sommes? Us ont beau savonner, la barbe
> recroît. Chers concitoyens, anéantissez cette distinction ab- » surde autant qu’onéreuse :
» Pour les nobles , toutes les grâces ,
» Pour toi, peuple, tous les travaux.
» L’homme est estimé par les races ,
» Comme les chiens et les chevaux.
» Montrons que nous sommes des hommes, et non pas des » chiens et des chevaux.
» Et vous , généreux patriciens, en qui la voix de la raison a » été plus forte que celle de l’intérêt et que les préjugés germa- » niques; vous qui, en nous reconnaissant pour vos frères, en » vous empressant de vous réunir avec nous pour coopérer à » rendre le nom de citoyen français plus honorable que celui de
» gentilhomme, vous venez de vous ennoblir bien plus que n’a- » vaient fait vos pères par un sacrifice pénible ; ne craignez pas » que nous l’oubliions jamais. A Rome, lorsque le peuple eut » forcé toutes les barrières qui lui fermaient 1 entrée des charges
» et obtenu de pouvoir parvenir au consulat, il n’en abusa point » et continua d’élever les patriciens aux premières dignités. Il » en est aussi une foule parmi vous que nous saurons toujouis
» distinguer, et dont nous pourrons placer à la tête des armées » les noms redoutables à l’ennemi ; et nul n’aura plus illustré
»» ces noms que ceux d’entre vous qui ont voulu généreusement j renoncer à toutes les prérogatives qu’ils donnaient, et recom- » mencer leur noblesse. »
On le voit . C’est par la flatterie que Desmoulins compte tromper la noblesse ; pour les rois dont il n’espère pas la conversion , il fait jouer toutes ses colères. A son avis, la royauté est la pire des institutions humaines prise dans son principe, et en particu¬
lier la royauté en France n’est qu’une série, une succession de mauvais rois. Ce chapitre de la L rance Libre pourrait parfaitement servir de préface au livre qu’un républicain publia en 4790 sur les crimes des Rois et Reines de F rance, ^ous ne rééci il ons pas cette diatribe, et, comme le dit Camille lui-même, « lenu*
» mération en serait fatigante. »* Il est bon cependant de prouver par un exemple la vérité de ce que nous avancions au début de cette éiude : à savoir que, par sa hardiesse à ne rien ménager, la presse d’alors fut la principale cause de tous les excès de la révolution.
Camille a pris tous les rois de France les uns après les autres. Pas un ne trouve grâce devant lui. Faussaires, assassins, empoisonneurs , libertins . fainéants , les meilleurs , Louis XII et Henri IV, ne valurent pas grand chose. Dans cette scène audacieuse de fantasmagorie, — il faut se rappeler que le roi était le maître encore , — Louis XIV apparaît à son tour évoqué par la terrible baguette de ce magicien impitoyable. On comprend que ce despote des despotes ne trouve point grâce devant Camille qui s’est constitué son juge. Enflammé de colère au récit qu’il se fait à
lui- même des crimes du roi-soleil, Camille lui adressé celte prosopopée triomphante : « Non, tu n’aimes que toi, tu ne voyais » que toi , tu croyais que tout était à toi , et la vie de tes sujets » et leurs femmes. Oh ! si j’avais été le marquis de Montespan , » au lieu de prendre sottement le deuil , au lieu d’écrire au pape
* une lettre ridicule pour lui demander de nouvelles noces, j’au- » rais fait comme le sénateur Maxime, ou comme le savetier de »> Messine dont je m’étonne toujours qu’il y ait si peu d’imita- » teurs. »
Qu’était-ce donc que ce savetier? Et de quelle si sublime action se montra-t-il capable? Desmonlins va nous l’apprendre : « Ce savetier, » dit-il sans paraître se douter qu’il commet un crime, un régicide en pensée , avant de le commettre réellement en condamnant plus tard Louis XVI à la mort, « ce savetier était » un patriote qui mérita mieux qu’Aristide le surnom de Juste. » Dévoré du zèle du bien public , il ne put souffrir de voir les » Maupeou, les Terrai, les Saint-Florentin de son temps, et cette » multitude de fripons et de scélérats des deux premiers ordres, » demeurer impunis et mourir dans leur lit de la mort des justes. » Il pérora tant sur sa sellette, qu’il enflamma ses ouvriers du »> même zèle delà justice. Les voih se distribuant les rôles. L’un » fut le rapporteur , l’autre lit les fonctions du procureur-géné- » ral, et le savetier était le président. Sa boutique fut bientôt la » Tournelle de l’univers la plus formidable aux scélérats. Ils dé-
* délaient, informaient, reculaient, confrontaient, jugeaient, » et bien plus exécutaient. M. le président sortait sur la brune » avec une arquebuse à vent ; il attendait son homme, et ne man- » qua jamais. On n’entendait parler dans la Sicile que de fripons » fusillés par une main invisible, et on commençait à croire à la » Providence. Cet homme , d’un grand caractère , fut pris un » soir sur le fait, purgeant la terre de brigands, à l’exemple de » Thésée et d’Hereule. L’inventaire de son greffe et la produc- »> lion de toutes ses instructions criminelles qui justifiaient que » le procès avait été fait et parfait à chacun des accusés , et qu’il
» ne manquait au bien jugé que les formes, ne purent le sauver
» du dernier supplice. Il périt sur l’échafaud, honoré des regrets » et de l’admiration de tout le peuple, et digne d’un meilleur » sort. »
Voilà les audacieuses pensées que la presse mettait alors librement en circulation! Sous un roi, on permet de proclamer et d’écrire, ce qui est pis, cet aphorisme brutal comme un coup de poignard : « La monarchie est une forme de gouvernement » détestable. •> Sous un roi qu’on accuse de despotisme , qu’on traite en autocrate , il a été permis à Camille de répandre un livre où cette phrase se lisait à propos d’une entrée triomphale du roi dans sa bonne ville de Paris : « La vue d’un peuple immense >* qui se précipitait , qui se culbutait, qui s’étouffait pour jouir
- de son humiliation et de son néant, celte multitude de satel- » tellites, de valets, de cochers et de chevaux mêmes plus fiers
- que les citoyens, toutes ces images me remplirent d’une indi-
* gnalion inexprimable, et la haine de la royauté me causa une ” fièvre , la seule que j' aie jamais eue. »
Il manque une conclusion à ces déclamations contre les rois , contre la royauté. Desmoulins ne nous la fera point attendre, et sa conclusion c’est : République. Son chapitre de la France libre, intitulé: Quelle Constitution convient le mieux à laFrance, ne le laisse pas seulement entrevoir. Le mot République s’y lit partout. Il ne discute pas ; il affirme. Ecoutons-le .
“ Le gouvernement populaire, le seul qui convienne à des
* hommes , est encore le seul sage. Un exemple va le prouver » sans réplique. Prenons le meilleur de nos rois, Louis XII; il
- eut les vertus d’un monarque, mais sa prison de trois ans ne » put lui donner les talents qui lui manquaient, la prévoyance
- et la sagacité. Ses guerres furent mal conduites, ses traités peu » honorables. Prcnez-y garde, chers concitoyens; si vous con- » cevez à la place du gouvernement monarchique celui que Coli- >■ gny méditait , que les Seize cherchaient, après lequel Mézeray
* a soupiré , que l’Amérique a trouvé, les jours tant regrettés de Louis XII ne seront pas les beaux jours de ce gouvernement.
» Le gouvernement étant alors l’assemblée générale , il sera im- « possible que le gouvernement ait d’autre intérêt que le sien, » et partant que l’intérêt général ; et comme les vertus publiques » ne sont autre chose que l’amour de l’intérêt général , le gou- » vernement aura toujours des vertus. Des deux choses à désirer - dans les chefs de l’Etat, les vertus et les talents, nous serons ** donc toujours sûrs de trouver l’une. Quand les deux seront >* réunies , alors quel empire florissant que la France! Et si nous
* faisions toujours de mauvais choix; s’il arrivait, ce qui est im- ” possible, que nos chefs manquassent toujours d’habileté; eh ** bien! les choses iraient comme du temps de Louis XIT, où le >» prince n’avait que des vertus, et nous serions au pair de ce » règne. Il ne pourrait donc manquer à ce gouvernement que » des talents et des lumières; et la France en manqua-t-elle ja- » mais? Mais la plupart de ses grands hommes lui ont été inu- •* tiles. Qu’on compare les chefs que nomme la voix publique et »> ceux que nomme la cour. Aurions-nous jamais été vaincus si
* nous avions choisi nos généraux ? Jamais foulés , si nous avions » choisi nos ministres? Je me déclare donc hautement pour la «{démocratie. El comment répondre aux exemples de la Grèce, » de la Suisse et de l’Amérique?
» On répond que la lenteur des délibérations dans lesrépubli- » ques nuit à la promptitude nécessaire aux opérations d’un bon » gouvernement. Quelle mauvaise foi ou quelle ignorance! Les «Romains, demande l’orateur des Etats-Généraux, étaient-ils
les derniers en campagne? Quelle incroyable célérité dansda première expédition navale de Duilius ! Dans l’armement de Carthage à la troisième guerre punique! L’histoire n’offre rien de pareil, rien , si ce n’est l’armement de la ville de Paris le U juillet 1789.
»> On répond encore que cette forme de gouvernement ne convient qu’à des petites villes comme Athènes et Genève, à des
îles comme l’Angleterre, à des pays de montagnes comme la Suisse, ou à ceux qui sont séparés des nations conquérantes
» par un archipel comme l’Amérique. Chers concitoyens , ces » contrées tour à tour libres et asservies, montrent que ce n’est » point à leur position qu’elles durent le bienfait de la liberté. » Qui ne voit que ces exemples se réfutent l’un par l’autre? Si » l’Angleterre est environnée de mers, Genève ne l’est point. Si * l’Attique est petite, l’Amérique est un vaste continent. Si la » Suisse a des montagnes , la Hollande n’en a point. Si l’Amérique » a besoin des barrières de l’Océan pour se défendre, c’est une » preuve que la petitesse d’un état, loin d’être favorable au gouvernement républicain , lui serait plutôt contraire, puisque » plus il est petit, plus il est facile à envahir. Un grand pays ** comme la France, constitué république, n’aurait besoin ni de » la barrière des mers, ni du boulevart des Alpes. La liberté y » serait invincible.
» Mais, dit-on, les parties de ce grand tout se désuniraient;
» nous deviendrions autant de petites républiques. Je ne saurais » me persuader la possibilité de ce démembrement. Pourquoi » vouloir être des Bretons , des Béarnais , des Flamands ? Y au- » rait-il alors sous le ciel un nom plus beau que celui de Fran- ” çais? C’est à ce nom déjà si célèbre qu’il faut tout sacrifier le » nôtre. C’est à vous, dignes représentants de la nation, à arra- » cher toutes ces haies de division qui séparent les provinces , à ” nous unir si fortement, à nous donner une Constitution si ” belle, si heureuse que cette année 1789 soit pour nous ce » qu’était pour les Juifs celle de la délivrance des Pharaons, et ” qu’une loi divine et descendue du ciel nous inspire pour les » gouvernements étrangers la même aversion que ce peuple » avait pour les idoles des nations. Quelque mépris qu’on ait » pour les Juifs, il est impossible de ne point admirer leur légis- » lateur , et la profondeur des fondements sur lesquels il a bâti ” une Constitution impérissable. Quand je lis le psaume J 15 , je « ne m’étonne plus qu’éparse depuis tant de siècles, celte nation » n’ait jamais pu se fondre et se dissoudre avec les peuples au v milieu desquels elle vit. Nous ne pouvons pas demander à nos.
” députés qu’ils fassent sauLer les montagnes comme des bé- ” üers; mais la raison seule peut nous organiser aussi fortement » que le merveilleux , et la main de justice fera plus que la ba- » guette de Moïse. »
En quelques lignes pleines de verve, d’entrain, de passion, il démontre les innombrables bienfaits que la République traîne en cortège derrière elle. Les soldats jettent leurs armes et se mêlent à leurs frères qu’ils embrassent ! Les étrangers vont regretter de ne pas être français î Plus de magistrature pour de l’argent ! Plus de noblesse ! Plus de privilèges ! Liberté illimitée, liberté de penser, liberté de parler, liberté d’écrire , liberté d’agir! Plus de ministres déprédateurs! Plus de favorites! Toutes les cavernes de voleurs sont détruites , celle du procureur, celle de l’huissier, celle du publicain, celle du parlement! Que tous les livres de jurisprudence féodale, fiscale, des chasses, fassent le feu de la Saint-Jean prochaine ! Qu’on extermine la police ! Qu’ils fuient, les dénonciateurs ! La Bastille sera rasée! Qn ne lèvera plus d'impositions royales, mais nationales!
Et dans sa fougue, dans sa joie enthousiaste, inspirée par la vision sublime d’un Eden trop beau pour être possible, Camille s’écrie: <l Fiai J fiat ! Tout ce bien va s’opérer! Oui, celte » révolution fortunée, cette régénération va s’accomplir ! Nulle » puissance sur la terre en état de l’empêcher! Sublime effet > de la philosophie, de la liberté, du patriotisme, nous sommes » devenus invincibles! Moi-même, j’en fais l’aveu avec franchise, » moi qui étais timide, maintenant je me sens un autre homme. » A l’exemple de ce Lacédémonien, Triadès, qui, resté seul sur - le champ de bataille et blessé à mort, se relève, de ses mains » défaillantes dresse un trophée et écrit de son sang : Sparte a » vaincu! je sens que je mourrais avec joie pour une si belle » cause et, percé de coups, j’écrirais aussi de ipon sang : La >» France est. libre ! >>
Telle est la brochure qui commença la réputation de Camille. Çllc dut à la fois, par la hardiesse des pensées, de la forme dn
style , par ses qualités littéraires, qualités qui manquent presque toujours aux écrits politiques; elle dut à la fois, disonsnous, susciter les colères, les indignations du grand parti qui croyait encorfc pouvoir faire marcher parallèlement et d’accord les mots de royauté et de liberté , et transporter de joie ces esprits déjà nombreux qui rêvaient un changement radical , n’osaient encore l’espérer, et sentaient qu’un progrès immense venait de s’accomplir pour eux , grâce à l’audace du jeune publiciste.
Camille passa par bien des déboires, avant de parvenir à faire imprimer sa brochure de la France Libre. Il avait commencé à l’écrire dans les premiers jour s de juin 4789. Quelques dates nous donnent à croire ou qu elle ne fut achevée que dans le mois d’août suivant, ou qu’il la retoucha avant de la livrer à l’impression. Elle n’était point encore terminée, quand il l’offrit à un libraire. Probablement, celui-ci refusa d’abord delà lui acheter. Camille dut se résigner à être son éditeur à lui-même; mais il n’était pas riche; ses plaidoyers étaient rares et peu fructueux; sans doute l’imprimeur exigea des avances avant de livrer ses presses et scn papier. Peut-être eut-il peur de se voir compromettre par la hardiesse de la brochure qu’il allait imprimer. Camille se plaint amèrement à son père : « J’ai les plus grands »• désagréments possibles avec mon imprimeur et mon libraire, *» écrit-il avec l’espoir que sa plainte sera comprise et entendue. »• Si fêlais en fonds , j’acheterais une presse, tant je suis ré- » volté du monopole de ces fripons. »*
Si nous avons analysé la France Libre à une autre date que celle de son apparition, c’est-à-dire en juin plutôt qu’en août, c’est que nous aurions été exposés à interrompre pour trop longtemps le récit des évènements qui vont poser Camille parmi les principales figures de notre galerie révolutionnaire. Plus tard, nous verrons le chemin que son livre fera dans le monde.
Pendant qu’il écrivait les premières pages de la France Libre , Camille n’abandonnait cependant ni ses amis des clubs soufflant
ouvertement au cœur du peuple la haine de l'autorité, l’amour de la révolte , ni ses amis des complots qui préparaient sous terre la réussite de celle révolte. Une sédition n’éclate jamais seule; s’il n’était pas poussé au bruit par les ambitieux auxquels il sert de levier, le peuple ne s’agiterait point, et Camille était de ceux qui allumaient depuis longtemps le feu sous le ventre du peuple. •• J’ai conspiré pour voire liberté longtemps »avant le douze juillet » , dit-il dans son Vieux Cordeliers « Robespierre vous a parlé de cette tirade énergique de vers >* avant-coureurs de la révolution. »
Chaque jour avait son émotion. Depuis six mois, des soulèvements de détails effrayaient Paris. On sentait s’approcher l’heure d’une grande crise. Le Palais-Royal, propriété du duc d Orléans, s’était, grâce à la tolérance du prince, transformé en véritable forum , où des orateurs populaires venaient périodiquement soulever les passions d’une multitude trop facile à irriter. Par l’exaltation de sa parole, par l’animation de sa figure et l’emphase de son geste, Camille s’était rendu maître de l'attention des clubistes en plein air. Camille était déjà connu de la foule; ce fut le premier qu’elle distingua parmi tous ces révolutionnaires dont les noms vont être recueillis par l’histoire. Voici ce qui mit le comble à sa réputation et a son succès.
Necker luttait avec le roi. Le peuple le savait et l’aimait par esprit d’opposition. Le 11 juillet, le roi congédia son ministre et lui ordonna de sortir de France. Le lendemain, la nouvelle s’en répandait dans Paris. De partout, les exaltés accoururent au Palais-Royal, leur centre de réunion quand arrivait un évènement d’importance. Ou parlait avec chaleur, on discutait avec emportement; on menaçait le roi, la cour; mais au milieu de ce conflit de vaines paroles, de bruits sans résultats, d’avis en sens contraires, on ne pouvait s’entendre. Alors parut Camille Desmoulins. Il venait sonder le peuple et étudier ses dispositions. De son aveu, les groupes ne lui paraissaient point assez irrités; leur colère n’était pas montée à l’unisson de la sienne ; bien que
vivement émus, il ne les voyait point assez disposés au soulève^ ment. Dans ces groupes il distingua trois jeunes gens qu’à l’ardeur de leurs paroles, à leurs éclats de rage, il reconnut pour ses frères en exaltation. Ils se tenaient par la main et vociféA raient. Fendant la foule, il courut à eux. Tous ces détails sont historiques; il les a Consignés dans son Vieux Cordelier, — «Messieurs, ® leur dit-il, « voici un commencement d’at- » troupement civique; il faut qu’un de nous se dévoue et monte » sur une table pour haranguer le peuple. » — a Montez-y, » répondirent les trois jeunes gens. — « J’y consens , » fit Camille qui ne demandait qu’à être encouragé.
On apporte une table. Camille s’y élance. A la vue de cet homme qui la domine de toute sa taille, la foule accourt et le presse de pai ler. « Voici une courte harangue que je n’oublierai » jamais, » écrit Desmoulins. « Citoyens, il n’y a pas un moment » à perdre! J’arrive de Versailles... 31. Neckerest renvoyé..; Ce
> renvoi est le tocsin d’une Saint-Barthélemy de patriotes; ce » soir, tous les bataillons suisses et allemands sortiront du » Champ-de-Mars pour nous égorger... Il ne nous reste qu’une
ressource : c’est de courir aux armes et de prendre des cocar-
> des pour nous reconnaître. »
Un immense houra monta vers le ciel. La motion de Camille fut adoptée aux acclamations de tous. Pour lui, la passion qu’il avait mise à parler lui arrachait des larmes. — « Quelles cou- » leurs voulez-vous? » cria-l-il à la foule. — « Choisissez, » dit
» une voix. — « Voulez-vous, »» reprend Camille qui étouffait d’une multitude d’idées l’assiégeant, qui parlait sans ordre, pour nous servir de ses expressions, « voulez-vous le vert, couleur » de l’espérance, ou le bleu de Cincinnatus, couleur de la liberté * d’Amérique et de la démocratie? » — Le vert! le vert, cou- » leur d’espérance! » répondent des voix nombreuses. — « Aux » armes alors! aux armes! Prenons tous des cocardes vertes , » couleur de l’espérance. »
Mais à cette scène si bien amenée , filée avec tant d’art , il manquait une péripétie. La foule y bien qu’animée, n’était point
enlevée. Il fallait la passionner par un coup de théâtre. Soudain, Camille darde ses regards ardents sur un point de la foule; on interroge avec anxiété ses traits mobiles. « Amis! » s’écrie-t-il tout à coup, « le signal est donné. Voici, voici les espions et les *> satellites de la police qui me regardent en face. Oh ! je ne tom- » berai pas du moins vivant entre leurs mains. » Alors, de dessous de ses habits, il tire deux pistolets qu'il brandit en les montrant à la multitude, et se précipite en bas de la table, s’écriant : « Que tous les citoyens m’imitent ! »
C’en était trop. Les jardins retentissent de longs cris de menace et de fureur. Les patriotes entourent Desmoulins, le serrent dans leurs bras. Un habitant du midi, prenant au sérieux toute cette comédie , lui jure qu’il ne veut plus l’abandonner et veillera sur ses jours. Un autre ouvrait l’avis de former une garde à Camille. « Nous ne vous abandonnerons pas, » criait un troisième; « nous irons où vous voudrez. » Camille répondit qu’il ne voulait point de commandement, mais seulement l’honneur d’ètre le premier soldat delà patrie. Pendant ce lemps-là, quelqu’un avait acheté des rubans verts. Desmoulins les mit en pièces , en attacha le premier un morceau à son chai eau, et distribua le reste à ceux qui l’entouraient. Les rubans ont été tous employés, a Les feuilles sont vertes aussi, » dit Camille en arrachant quelques feuilles à un arbre; et chacun arbore la nouvelle cocarde.
Puis, par toutes les issues, la foule sort du Palais-Royal. Camille est à sa tète, Camille la conduit, Camille son Dieu, son oracle. Il la dirige vers les boulevards ; chemin faisant, son cortège se grossi t. L’émeute est toujours sure de réussir à Paris. Une idée frappe Camille : « En signe de douleur, fermons les théâtres, » dit- il ; et la foule docile envahit l’Opéra , fait baisser le rideau , évacuer la salle. En passant devant le salon de cire du
fameux Curtius , un de la bande se souvint que le buste de Necker figurait parmi les célébrités exposées à l’admiration publique. Camille, suivi de quelques jeunes gens, pénétra chez le montreur de figures, s’empara du buste de Necker et de celu.1
■du duc d’Orléans; on les porta eu triomphe le long des boulevards, par les rues que le bruit de l’émeute effrayait, ce bruit qu’elles ne désapprendront plus de longtemps. A l’entrée de la nuit, environné de ce peuple qui lui fait un triomphe et qui, avant que quatre ans ne se soient écoulés, l’accompagnera à l’échafaud avec les mêmes acclamations de joie féroce, Camille, en passant devant les Tuileries, fut chargé par les Cravates , les Suisses et les dragons du prince de Lambesc. Il lui fallut fuir pour échapper au sabre des soldats restés fidèles au roi.
Le danger qu’ils venaient de courir aux Tuileries ne fit qu’irriter les chefs de l’émeute. La nuit qui arrivait les vit se réunir pour organiser la révolte. Dans son VieuxCordelier, Camille repousse l’épithète compromettante de modéré, à l’aide des détails qu’il donne sur l’emploi de celte nuit. « Moi ! un modéré! » s’écrie-t-il avec indignation. « Moi! un modéré... J’ai été révolu- » lionnaire avant vous tous ! J’ai été plus... fêlais un brigand , » et je m en fais gloire , lorsque . dans la nuit du 42 au 43 juil- » let 4789, moi et le général Danican , nous faisions ouvrir les » boutiques d’arquebusiers pour armer les premiers bataillons » de sans-culottes. J’avais alors l’audace de la révolution. »
Dans les magasins d’armuriers enfoncés la nuit, le peuple ne trouva point assez d’armes. Le 43 , dès le matin , les chefs de l’insurrection le conduisaient aux Invalides. Camille marchait en tète de la colonne furieuse qu’il avait bien pu lancer par les rues , mais que ni lui , ni personne , ni pouvoir humain n’eût pu maintenant arrêter. Aux Invalides, nul semblant de résistance. A la première sommation, le gouverneur livra la place. Une commission fut nommée pour aller recevoir les armes ; Camille en faisait partie. « Le gouverneur ouvre son magasin, » écrit-il toujours à son père; «j’y suis descendu sous le dôme, au risque » d’étouffer. J’y ai vu, à ce qu’il m’a semblé, au moins cent
» mille fusils. J’en prends un tout neuf, armé d’une bayonnette , * et deux pistolets. »
M. Matton avance que, le 44 au matin, quand le peuple fut armé , Camille dirigea le mouvement sur la Bastille. M. Matton
sê trompe. Camille n’assista point au siège et à l’assaut de la vieille forteresse. C’est lui-même qui nous l’appiend dans une lettre écrite le 16 juillet, deux jours après le grand évènement auquel il concourut comme publiciste , comme écrivain , mais non comme combattant. Camille raconte à son père le siège en quatre lignes , et il ajoute : « La place est emportée d’assaut »> dans une demi-heure. J’étais accouru au premier coup de ca- » non ; mais la Bastille était déjà prise , en deux heures et dc- » mie , chose qui tient du prodige. » Nous relevons une erreur d’autant plus grave qu’elle émane d’un auteur plus à même que personne d’avoir rassemblé sur un homme dont il se fait gloire d’être parent des matériaux nombreux et importants ; que plusieurs biographes s’étayent de l’autorité de cet auteur, et que ses assertions peuvent ainsi recevoir la consécration de la presqu’authenticité et servir à égarer l’histoire. Nous relevons encore cette erreur parce qu’elle pourrait donner à Camille Dèsmoulins ledoublereliefde l’écrivain habile et de l’homme d’action. Emporté par sa fougue, Camille put, le 12 juillet, entraîner le peuple et , le 15 , se présenter devant l’hôtel des Invalides où la défense sérieuse n’était point possible. L’attaque de la Bastille offrait bien autrement de dangers ; on ne s’attendait nullement
à un succès aussi peu disputé, aussi prodigieux, comme l’avoue l’enfant de Guise improvisé tribun. Plus tard, lorsque la même populace mettra, dans la désolante nuit du 10 août, le siège devant les Tuileries , Camille ne se mêlera que de loin aux groupes et n’affrontera pas l’héroïque colère des défenseurs du château conduits par son intrépide compatriote , le comte d’Hervilly. Camille ne fut qu’une seule fois et par circonstance un homme d’action ; nous ne disons pas : homme de courage ; car nous allons assister au curieux et intéressant spectacle de ses
attaques contre les hommes les plus puissants, contre les idées encore enracinées.
Le lendemain de la prise de la Bastille, Desmoulins figurait au triomphe du Garde-Française qui le premier avait monté sur la brèche. « Je marchais l’épée nue à côté de Target avec qui je
» causais , * raconte-t-il avec cette naïveté de personnalité qui fait qu’on lui pardonne cet égoïsme à l’aide duquel il trouve moyen de faire servir les évènements de marchepied, de piédestal * .sa propre gloire.
Enfin , Camille est connu ! le but de ses désirs incessants , de ses efforts depuis quatre mois, est complètement atteint! Le peuple sait son nom ; sur son passage , on se le montre ; on dit : « C’est lui. » C’est le moment dont il profite pour mettre au jour la première édition de sa France Libre ; répandue à des milliers d’exemplaires , cette brochure eut un grand succès de retentissement. Audacieuse comme aucun écrit n’avait encore osé l’ètre , vive et spirituellement faite, elle fut bientôt dans toutes les mains. Le parlement de Toulouse lui fit l’honneur de la censurer, delà condamner, de la faire brûler par la main du bourreau. On conçoit la réussite de Desmoulins après ce scandale. « J’attends » le réquisitoire que je suis curieux de lire. Cela me vaudra une » édition de plus , s’il n'y a pas eu de contrefaçon dans ce pays- » là. » ( Lettre à son père du 22 septembre 1789. )
Le vicomte de Mirabeau, le frère du grand orateur, et fun des plus ardents parmi les plus ardents défenseurs de a royauté, voulutcombattre l’effet déplorable des maximes prèchées dans la France Libre. Il publia une brochure fort vive contre Camille Desmoulins qu’il dénonçait comme « membre de la Société de la Révolu- » tion. » Il prenait un à un et commentait tous les paragraphes où, selon lui, la majesté du trône était attaquée , compromise, et ils étaient nombreux. Cette brochure , tirée à un grand nom-
bre d’exemplaires , fut répandue dans les provinces. Nous verrons comment Camille se vengea de Mirabeau-Tonneau.
Tout ce bruit qui se faisait autour de lui l’encourageait et Pénivrait. Il reprit la plume. Le peuple venait d’inventer un nouvel instrument de supplice. Aux lanternes qu’il rencontrait sur son passage, il accrochait ses victimes. On ne disait plus : pendre; on disait : lanterner. Camille s’empara de l’idée et du mot ; il écrivit le Discours de la Lanterne aux Parisiens ; il s’intitula Procureur-Général de la Lanterne . acceptant ainsi une terrible part de responsabilité.
Camille avait pris ce pseudonyme de Procureur- Général de la Lanterne , et quand il dénonçait au public quelque nouveau méfait, il l’apposait en guise de signature au bas des conclusions qu’il libellait dans la forme consacrée au palais et réservée au ministère public. « A ces causes et autres à ce nous mouvant, y> en notre qualité de Procureur-Général de la Lanterne , et de » notre certaine science, pleine puissance et autorité , nous re- » quérons dans chacun des quatre-vingt-trois départements, la
> descente comminatoire d’une Lanterne au moins. >•
De cette brochure qui n’enleva pas immédiatement tout le succès qu’avait à son apparition obtenu la France Libre , nous extrayons un passage très original et plein de raillerie adressée aux trembleurs d’alors, aux écrivains royalistes aussi qui jetaient l’alarme dans les populations, parmi les commerçants , en essayant de leur persuader que les excès populaires allaient faire déserter Paris par les riches : ce qui ne fut bientôt que trop vrai; à ceux enfin qui croyaient la capitale ruinée par la ruine que l’on préparait au clergé et à la noblesse.
« Uii auteur, » dit Camille, « voudrait faire croire aux Pari-
» siens que leur cité va devenir aussi déserte que l’ancienne Ba- » bylone; que les Français vont être transformés en un peuple » de laboureurs , de jardiniers et de philosophes, avec le bâton • et la besace ; que, dans six mois, l’herbe cachera le pavé de
> la rue Saint-Denis et de la place Maubert , et que nous aurons » des couches de melons sur la terrasse des Tuileries et des car-
» res (Voguons dans lo Palais-Royal. Adieu les financiers ! dit » raulcur ; Turcaret renverra son Suisse et mangera du pain » sec ; les prélats , les bénéficiers à gros ventre vont devenir » d’étiques congruistes ; si les bonnes mœurs renaissent, adieu » les beaux-arts ! Ab ! M. Fargeon , que vous sert d’avoir sur- » passé tous les parfumeurs de l’Egypte ? Et vous, M. Maille, que » vous servira d’avoir imaginé le vinaigre stryptique , qui enlève » les rides et unit le front comme une glace, le vinaigre sans » pareil qui blanchit, polit, affermit, embellit, enfin ce vinaigre » qui fait les vierges ou du moins les refait et dans l’annonce « duquel vous prévenez si plaisamment les dames qu’elles peu- « vent l’envoyer chercher , sans crainte que le porteur en devine » l’usage? Tant de belles découvertes vont devenir inutiles! En- » core si la réforme ne frappait que su r les filles , à la grande » pension! Mais cette armée innombrable dont le sieur Quidor »> était l’inspecteur, cette armée qui , sous les galeries du parais
> royal et à la clarté des lampes de Quinquet , passe en revue » tous les jours, revue mille fois plus charmante que celle de » Xercès; eh bien! cette armée va être licenciée faute de paie !
» bien plus , l'arrière-ban de cette milice va être encore dispersé » à la suite de trois mille moines défroqués, de vingtmille abbés » décalottés qui retourneront dans leurs provinces guider l’utile » charrue, ou auner dans le comptoir paternel; il faudra bien que » trente mille filles descendent des galetas des rues Trousse- » Vache et Vide-Gousset, renoncent aux douceurs de St-Martin
> et de la Salpétrière et, comme la pauvre Paquetle de Candide
> aux bords du Pont-Euxin, aillent faire de la pâtisserie avec le * frère Giroflée. L’auteur va plus loin encore. Adieu, dit-il , les » tailleurs, les tapissiers, les selliers, les éventaillistes, les épi- » ciers , la Grand-Chambre , les prucureurs , les avocats, les » huissiers, les vaudevillistes, les danseurs, les enlumineurs, » les bijoutiers, les orfèvres, les baigneurs, les restaurateurs; » il ne fait pas grâce aux boulangers, il se persuade que nous » allons brouter l’herbe ou vivre de la manne. »
Si Camille eût souvent tracé des tableaux aussi crus à l’aide
d’un pinceau aussi osé, nous partagerions l’avis sévère de M. de Chateaubriand, et nous ne nous étonnerions pas que le succès ne l’eût point suivi dans cette carrière où le guidaient le mauvais goût et une inspiration d’assez bas étage. Il eut raison de ne pas signer son œuvre et d’écrire à son père : « L’ouvrage de » la Lanterne net vaut pas l’autre (la France Libre) et m’au- » rait fait décheoir dans l’opinion, si j’y avais mis mon nom. » Cependant, » ajoute-t-il comme en se dépouillant à regret de son illusion, « j’en ai entendu dire du bien, et, si le libraire ne »» me trompe pas, personne n’en dit de mal. » Malgré les précautions de Camille, ou plutôt à cause de ces précautions, on ébruita le nom de l’auteur. On sut que le Discours de la Lanterne appartenait à la plume qui avait écrit la France Libre. A la faveur du bruit qu’avait fait la première brochure, la seconde se vendit enfin. On voulut savoir si réellement le publiciste qui avait si bien réussi à son début, qui s’était une seconde fois emparé avec tant d’éclat de l’attention publique au Palais Royal, le 12 juillet, était vraiment un homme de suite, d’avenir, d’haleine, un homme fort ou seulement capable d’un seul coup de collier. “Mon discours de la Lanterne s’est vendu, » écrit Camille le 22 septembre 1789, « et l’édition est à peu près épuisée. C’est » la seule brochure qui se soit vendue ces jours-ci ; mais on est » si las de toutes ces feuilles que je crains d’en faire tirer une » seconde édition. »
Le Discours de la Lanterne aux Parisiens fut une détestable action, l’une des plus mauvaises, et cependant elles sont nombreuses, de la vie de Camille Desmoulins. Il le sentait bien quand, une année plus tard, en 1790, il écrivait dans les Révolutions de France et de Brabant : « On s’afflige de voir l’usage de la lan- » terne devenir trop fréquent. C’est un grand mal que le peuple * se familiarise trop avec ses jeux. Les exécutions du peuple sont » atroces, alors qu’il envoie le cordon avec autant de facilité » que le fait Sa Hautesse à ceux qu’elle disgracie... Marat, vous «> nous ferez faire de mauvaises affaires ! Vous êtes le drama- « lurgc des journalistes. LesDanaïdes, les Barmécides ne sont
* rien en comparaison de vos tragédies. Vous égorgeriez tous
* les personnages de la pièce jusqu’au souffleur! Pour moi, vous » savez qu’il y a longtemps que j’ai donné ma démission de " Procureur-Général de la Lanterne , je pense que celte grande « charge, comme la dictature, ne doit durer qu’un jour, et quel- » quefois qu’une heure.... Vous compromettez vraiment vos > amis, et vous les forcerez de rompre avec vous. » Mais ces regrets sont condamnés à demeurer stériles. Camille sera tou¬
jours 1 homme de la spontanéité, et il se repentira toujours do sa facilité à devancer la situation. Il donne le jour et l’impulsion à la République; sa progéniture nait avec de mauvais instincts; le premier, il essaie de l’arrêter, de la museler, de l’adoucir; il y perdra ses peines et la vie. Dans un cercle d’idées plus restreint, il pousse le peuple aux violences; ces violences, le peuple les commet, et Camille voudrait reprendre ses imprudentes excitations Il est trop tard, ou trop tôt. Puissant pour le mal, le jeune tribun se trouvera toujours impuissant pour le bien; ses bonnes intentions ne lui seront comptées que comme circonstances atténuantes : car s’il imita dans ses violences Marat qui s’intitulait en 1789 Protecteur des Boues et Lanternes , heureusement pour sa mémoire, il renia, sur la fin de sa vie, d’aussi déplorables erreurs et mourut pour la modération.
Personne ne prononcera jamais sur Camille un jugement plus sévère que l’homme qui, de nos jours, a le plus ressemblé à Camille, moins la jeunesse et la fougue de la jeunesse. Nous voulons parler de M. de Lamartine. A deux reprises, dans son Histoire des Girondins , ce livre qui a si puissamment préparé la révolution de 1848, M. de Lamartine a écrit sur le jeune enthousiaste de Guise deux phrases bien sévères, mais, hélas ! bien vraies. Les voici toutes deux :
« Camille, jeune homme d’un grand talent , mais d’une raison
» faible, jetait dain ses feuilles l’agitation fiévreuse de ses pen- » sées. »
« Le plus éloquent aux yeux du peuple était celui qui le pé- * nétrait de plus de crainte. Jl avait soif de dénonciations; on
les lui prodiguait ; c’est ainsi que Camille Desmoulins avait ?> conquis son autorité sur le peuple. Ce nom avait monté avec » sa colère. Il entretenait cette colère pour rester grand.
Ces paroles si dures doivent surtout trouver leur application au moment où nous nous occupons du pamphlet de la Lanterne. Le peuple , déjà si enthousiaste de Camille, maintenant qu’il est flatté dans ses passions, dans sa sauvage colère, le portait aux nues. Camille peut maintenant écrire dans son orgueil : « J’ai contribué à affranchir ma patrie ; je me suis fait un nom ,
» et je commence à entendre dire : il y a une brochure de Des- » moulins ; on ne dit plus: d'un auteur appelé Desmoulinsy mais » Desmoulins vient de défendre St-Hurugues.» Et plus loin :«J1 y » a trois jours , étant dans le vestibule des Etals-Généraux et « quelqu’un m'ayant nommé, je vis tout le monde, et notam- » ment des députés des Ïrois-Ordres, me regarder avec cette » curiosité qui flatte mon amour-propre. » On ne sait trop lequel admirer le plus de celte vanité de femme et de poète , ou de la presque cynique franchise des aveux.
Une seconde fois, vers la lin d’aout 1789, Camille essaya de son ascendant sur le peuple; il s’agissait encore d’une émeute. Ce n’était plus de Necker qu’on se servait pour prétexte, mais cette fois de Mirabeau pour le moment passé à l’état d’idole populaire. On délibérait sur la loi du Veto royal , cette barrière indispensable que le monarque réclamait contre les envahissements d’une assemblée affichant des prétentions à peu près souveraines. Le club du café de Foy était au grand complet. C’était le long et tapageur marquis de Saint-Ilurugues , si gros , si grand, si fanfaron, qu’on le surnomma le tambour-major de l’émeute. C’était Danton , dont les puissantes mains vont saisir dans les mains débiles de Desmoulius, dont il fera son seyde, les rênes de la démagogie qui les dévorera tous deux à la fois. C’étaient Lousialot , Marat, les émules de Camille dans la carrière du journalisme. C’était la belle Théroigne de Méricourt, vivant portrait de la Liberté comme l’entendent les révolutionnaires , fière, hardie, magnifique et cruelle. La loi du Veto paraissait de-
voir passer. Le club voulut essayer d une manifestation. (I envoya quelques députés à la municipalité de Versailles pour la prier de convoquer la nuit les districts, de faire sonner le tocsin, de donner enfin le signal de l’émeute. On mit dehors la députation qui revint au Palais-Royal toute décontenancée. On comprend les cris et les colères. Camille crut le moment venu pour une réédition du discours et de la manifestation du 12 juillet. Le théâtre était le même ; le public était le même. Comme au 12 juillet, il transforma une table en tribune et se mit à pérorer. «Je viens, » s’écria-t-il , «de recevoir une » lettre de Versailles; on m’apprend que la vie de Mirabeau n’y » est plus en sûreté. Allons veiller sur ses jours. » On applaudit ù outrance. « Je me mets à votre tête! » fit Saint-Hurugues le géant. » — « Bravo! Saint-Hurugues! » crie Camille; « on te re- » trouve toujours. » — « A Versailles! à Versailles! « répète la voix puissante du marquis. A Versailles ! crient les jeunes gens, en se jetant par les rues qu’ils r°mplissent de clameurs. Mais la garde nationale était organisée et avait pour chef un autre marquis, M. de Lafayette. Si Lafayette se laissa prendre aux charmes d’une liberté qui le trompa peut-être, il n'aimait guères l’émeute. Il envoya au devant de celle-ci quelques détachements contre lesquels elle se brisa furieuse, mais impuissante. Gorsas, dans son numéro 58 du Courrier de Versailles à Paris et de Paris à Versailles , raconte que les patriotes invitèrent tout le monde à se retirer, et même armèrent leurs fusils pour en imposer aux turbulents. “ Les honnêtes gens se firent un devoir d’obéir;
» mais quelques molionnaires furent tellement effrayes , qu’ils se >» sauvèrent par les fenêtres de derrière le café, en brisant les » carreaux. »
Saint-Hurugues fut arrêté. Camille prit sa défense dans une brochure qui eut quelque retentissement, mais qui est trop spéciale pourquenous veuillons l’analyser. «La demi-feuille que je vous » ai envoyée parla poste, «dit-il àson père dans une de ses lettres , » a fait beaucoup d’honneur à mes principes et j’en ai r 0ou des com d pliments de tous côtés.*. Je vous envoie le numéro 9 des Ré -
» volulions de Paris , à cause (le la mention qu'il fait , page 12, » des services que j’ai rendus à la Patrie... La Chronique de » Paris a fait hier le plus grand éloge de moi , à cause de ma ré- » clamation pourM. de Saint-Hurugues. ••
A partir de ce moment, nous ne rencontrerons plus guère Camille au milieu de la populace en émoi. Des écrivains ultràroyalistes oseront bien affirmer que, déguisé en femme, il se mêla à l’horrible troupe des mégères, des filles publiques et des forcenés qui violèrent à Versailles le palais du grand Roi , égorgèrent les gardes-du-corps et ramenèrent ù Paris Louis XVI dont ils n’osaient point encore demander la tête, la Reine dont ils auraient voulu dévorer le cœur. Les fautes, les crimes de Camille Desmoulins sont assez nombreux pour qu’on ne lui prête point un hideux forfait qui n’était point nécessaire. Pour une pareille expédition, Camille savait qu’il y aurait assez de meneurs sans lui, et nous ne pouvons nous résigner à le croire coupable d’un acte innommé, inqualifiable, impardonnable.
Nous pal lions tout-ù-l'heure du Palais-Roval , théâtre ordinaire des exploits oratoires de notre héros. Dans son discours de la Lanterne aux Parisiens , Camille nous le décrit de son style pittoresque. Nous ne regardons point comme une superfétation inu* tile et indigne de l’attention ce passage écrit par l’homme dont nous nous occupons et qui nous fait, on même temps, parfaitement connaître le lieu où se préparèrent les premières journées delà révolution. C’est toujours à l’occasion du Veto royal et des orateurs qui s’en déclarent les partisans, que Camille écrivit cette tirade en l'honneur de son club :
• Le Palais-Royal avait-il donc si grand tort de crier contre » les auteurs et fauteurs de pareilles motions? Je sais que la pro- » menade du Palais-Royal est étrangement mêlée, que des filous » y usent fréquemment de la liberté de la presse , et que maint » zélé patriote a perdu plus d’un mouchoir dans la chaleur des » motions. Cela n’empêche pas de rendre un témoignage hono- »> rable aux promeneurs du Lycée et du Portique. Ce jardin est le m foyer du patriotisme, le rendez-vous de l’élite des patriotes
qui ont quitté leurs foyers et leurs provinces pour assister au magnifique spectacle de la révolution de 1789, et n'en être pas spectateurs oisifs. De quel droit priver de suffrages celte foule d’étrangers, de suppléants, de correspondants de leurs provinces? Ils sont Français; ils ont intérêt à la Constitution et droit d’v concour ir : combien de Parisiens même ne se sou-
cient pas d’aller dans leurs districts; il est plus court d’aller au Palais-Royal. On n’a pas besoin d’y demander la parole à un président, d’attendre son tour pendant deux heures. On propose sa motion. Si elle trouve des partisans, on fait monter l’orateur sur une chaise ; s’il est applaudi , il la rédige ; s’il est sifflé , il s’en va. Ainsi faisaient les Romains dont le Forum ne ressemblait pas mal à notre Palais-Royal. Ils n’allaient point au district demander la parole ; on allait sur la place ; on montait sur un banc sans craindre d’aller à l’Abbaye. Si la motion était bien reçue , on la proposait dans les formes ; alors on l’affichait sur la place ; elle y demeurait en placards pendant vingtneuf jours de marché. Au bout de ce temps, il y avait assemblée générale ; tous les citoyen» , et non pas un seul , donnaient la sanction. Honnêtes promeneurs du Palais-Royal , ardents promoteurs de tout bien public , vous n’êtes point des pervers et des Catilina, comme vous appellent M. de Clermont-Tonnerre et le Journal de Paris que vous ne lisez point. Catilina , s’il m’en souvient, voulait se saisir du Veto et l’arracher au peuple , à l’exemple de Sylla. Mes bons amis, recevez les plus tendres remerciements de la Lanterne. C’est du Palais-Royal que sont partis les généreux citoyens qui ont arraché des prisons de l’Abbaye les gardes-françaises détenus pour la bonne cause. C’est du Palais-Royal que sont partis les ordres de fermer les théâtres et de prendre le deuil le 12 juillet. C’est le Palais-Royal qui, depuis six mois, a inondé la France de toutes les brochures qui ont rendu tout le monde, et le soldat même, philosophe. C’fcst au Palais-Royal que les patriotes, dansant en rond avec la cavalerie , les dragons , les chasseurs , les suisses, les canonniers, les embrassant , les enivrant, pro-
- (liguant l’or pour les faire boire à la Santé de la Nation, ont »> gagné loule l’armée et déjoué les projets infernaux des véri- » tables Catilina. C’est le Palais-Royal qui a sauvé l’Assemblée
* nationale et les Parisiens ingrats d’un massacre général. Et » parce que deux ou trois étourdis , qui eux-mcmes ne veulent
* pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse, auront « écrit une lettre comminatoire , une lettre qui n’a pas été inu- » tile, le Palais-Royal sera mis en interdit ! et on ne pourra plus •> s’y promener sans être regardé comme un Maury au. un d'Es- » préménil !
» On ne réfléchit pas assez combien ce Veto était désastreux. »• Peut-on ne pas voir qu’au moyen du Veto , en vain nous avions » fait chanter un Te Deum au clergé pour la perte de ses dîmes : >* le clergé et la noblesse conservaient leurs privilèges .Cette fa- » meuse nuit du 4 au 5 août, le roi eût dit : Je la retranche du » nombre des nuits , je défends qu’on en invoque les décrets , » j’annulle tout : Veto ! En vain l’Assemblée Nationale aurait supprimé les fermiers-généraux et la gabelle, le roi aurait pu » dire : Veto! Voilà pourquoi M. Treille, avocat des publicains, a » défendu le Veto jusqu’à extinction de voix. R a bravé l’infamie » et a dit comme M. Pincemaille dans Horace :
<« Populus me sibilat cl mihiplaudo
» Ipse domi , nummos simul ac contemplor in arcâ. »
Cet extrait du Discours de la Lanterne n’aura pas seulement pour résultat de nous renseigner complètement sur ce qui se passait au Palais-Royal, sur la facilité par conséquent à l’aide de laquelle Camille, jeune, impétueux, qui ne doutait de rien, s’y produisit, s’y fit connaître, y devint célèbre. Cet article nous permettra déjà d’apprécier son esprit, sa manière, son peu d’étude et de connaissance des matières sérieuses qu’il traitait. La question du Veto a été l’une de celles qui eurent le plus de pouvoir pour remuer les masses ; elle touche à l’un des points les plus discutés, les plus importants de la Constitution de 1789, de toutes les Constitutions où elle se cache sous un nom ou sous-un autre. Y aura-t-il un pouvoir unique, fort, con-
■sidérnble, ou doux pouvoirs qui se combattront , dont l’un entravera, annihilera , absorbera l’autre? Là git pour les gouvernements constitutionnels, — que nous ne regardons pas comme possibles, — le io be or vot to be. Comment Camille envisaget-il le problème ? A l’aide de quels moyens arrive-t-il à une solution? Par une simple négation! Par des railleries! Qu’en conclure? ou bien qu’il n était point en état d’entamer une discussion sérieuse, profonde, portant la conviction ; ou bien qu’il connaissait parfaitement les lecteurs pour lesquels il écrivait. Faire de l’opposition mordante, spirituelle, superficielle, c’était tout ce qu ils lui demandaient ; c’était tout ce qu il leur servait. Ce que nous constatons ici, c’est ce que nous pourrons constater presque toujours. C’est constamment par leur côté extérieur qu’il présentera les questions et qu’il réussira ; le plus souvent, le côté philosophique lui échappe. Trop docile à l’inspiration de l’instant, il écrit sous la puissance de l’entraînement, il aura donc la forme littéraire, la profondeur lui manque; il ne vivra que comme type du journaliste de mérite qui conquiert, malheureusement, trop d’action sur les masses, mais qui ne laissera rien d’utile, rien qui modifie une idée, rien qui fasse empreinte. Il a tracé son sillon sur le sable des évènements; quand a soufflé et passé le vent de la politique, il n’est rien resté.
Ses relations avec les plus grands personnages auraient cependant dû singulièrement modifier son caractère et son talent. Ses succès de pamphlétaire l’avaient fait remarquer, sinon comme écrivain de pensée, au moins comme écrivain de style et de verdeur. Dans les clubs , dans celui des Cordeliers surtout, il avait rencontré les principaux meneurs de l’idée révolutionnaire. On l'avait mis en rapport avec Mirabeau, et vers le milieu de septembre 1789, il entra chez ce grand orateur. Il avait là probablement celle position que donnaient à des jeunes gens de mérite quelques députés de nos chambres sous la royauté. Il écrivait, le 20 septembre , a son père qu il espérait être en état de se passer de ses secours. Il recevait donc un traitement de
Mirabeau. On a avancé que Camille écrivait les discours que Mirabeau prononçait à la tribune et qui eurent alors une si puissante influence sur les évènements. Celle assertion , à laquelle aucune preuve ne vient en aide, pas meme une vanterie de notre jeune homme, nous semble fort hasardée. Chez Mirabeau, Camille ouvrait sans doute la correspondance, l’analysait, y répondait probablement : tout ce que fait enfin un secrétaire. Ici , nous ne pouvons que hasarder des conjectures. Dans sa correspondance, Camille parle plusieurs fois à son père de son travail auprès de Mirabeau, mais n’en spécifie jamais la nature. Nous manquons complètement de détails.
C’est le 21 septembre 1789 que Desmoulins débuta chez Mirabeau... par un dîner : c’est lui qui nous l’apprend et qui constate ce grand évènement. C’est qu’on dînait bien chez Mirabeau ! El nous savons que Camille tient grand cas des bons dîners. Peut-être bien qu’à l’aide de plusieurs dîners fins on eût facilement triomphé de ses convictions républicaines. Ecoutons-le ; c’est lui qui va nous autoriser dans nos suppositions. Il écrit, le 29 septembre, à son père que, depuis huit jours, il habite à Versailles l’hôtel de Mirabeau. « Nous sommes devenus de » grands amis, » ajoute-t-il; - du moins m’appelle-t-il son cher » ami. A chaque instant, il me prend les mains; il me donne des » coups de poing ; il va ensuite à l’Assemblée, reprend sa di- * gnité en entrant dans le vestibule et fait des merveilles ; après » quoi, il revient dîner avec une excellente compagnie, et par- » fois sa maîtresse, et nous buvons d* excellents vins. Je sens que » sa table trop délicate et trop chargée me corrompra. Ses vins » de Bordeaux et son. mai as qui n ont leur prix que je cherche » vainement à me dissimuler , et fai toutes les peines du monde » à reprendre ensuite mon austérité républicaine et à détester les » aristocrates, dont le crime est de tenir à ces excellents dîners. *> Il semble que je devrais me trouver très heureux, en me rap- 0 pelant ma position à Guise, de me voir devenu le commensal ” et l’ami de Mirabeau, brûlé par le parlement de Toulouse , et » avec la réputation d’excellent citoyen et de bon écrivain. Ma
» Lanterne fait à présent la même sensation que la France ” Libre , ce qui ne m’empêche pas de n’être point très heureux.
» Dans un moment, je trouve la vie une chose délicieuse, et le » moment d’après je la trouve presque insupportable, et cela » dix fois en un jour. Mirabeau m’attend ce soir.» Tout à l’heure, nous rechercherons quels pouvaient être les soucis et les chagrins du commensal de Mirabeau.
Cette vie de luxe, de far nienle et de bonne chère, ne dura pas longtemps. Le 8 octobre, Camille apprend à son père qu’il a passé deux semaines charmantes chez Mirabeau, mais que, voyant qu’il ne lui était bon à rien, il lui a dit adieu et s’en est retourné à Paris prendre gîte à l’hôtel de Pologne , où il avait conservé un pied-à-terre. S’il faut en croire Camille, il se sont quittés pour se reprendre et bons amis; Mirabeau l’a même invité à venir passer huit jours avec lui toutes les fois que cela lui ferait plaisir.
Cette amitié de quinze jours et cette rupture si prompte, si surprenante après tant de poignées de main, tant de coups de poing , tant d’excellents repas, nous donnent singulièrement à penser. Le grand orateur et son jeune ami ne durent point longtemps rester d’accord. Probablement les discussions politiques gâtèrent cette charmante union , cimentée un moment par le Bordeaux et le Marasquin de Zara. Camille était un franc révolutionnaire; Mirabeau ne tarda point à se repentir, lui , d’avoir servi une cause aussi radicale, aussi féconde enexcès qu il n’approuva jamais. Nous ne voulons pour preuve de ce peu d’accord entre les deux amis que leur dissidence sur la question du Veto. Camille aurait voulu qu’on brisât immédiatement aux mains du roi cette arme constitutionnelle qui n’était pourtant qu’une arme défensive; tandis que Mirabeau proclamait bien haut la nécessité du Veto. S’il n’y avait pas de \ eto , disait-il , il aimerait vivre à Constantinople qu’en France, et il ne connaissait rien de plus terrible que l’aristocratie souveraine des assemblées délibérantes. « On n’empêche pas avec un Veto la prise de la
» Bastille, » ripostait Camille. Camille et Mirabeau avaient tous
deux deviné la Convention; mais l'un la souhaitait ardemment, tandis que l’autre la redoutait à l’égal des plus terribles fléaux.
Quoi qu’il en soit de cette rupture , soit que Camille n’ait pu s’entendre avec Mirabeau qui n’aimait guère les contradicteurs, soit que Camille ait craint de voir amollir son républicanisme dans les délices de cette nouvelle Capoue, il revenait à Paris , apportant pour unique bagage d’assez vifs chagrins. S’il ne les confie pas tout d’abord à son père , il les lui laisse à peu après clairement entrevoir quand il lui parle de la rapacité de son imprimeur et de son éditeur. Le premier voulait sans nul doute que le jeune auteur couvrît par avance une dépense matérielle assez considérable , et l’autre , pour se charger de la vente et delà responsabilité, très sérieuse il faut l’avouer, exigeait la part du lion dans le produit de l’édition , si toutefois elle s’écoulait. Dans Je premier cas, Desmoulins ne se trouvait guère en mesure de remplir la condition posée par l’imprimeur; dans le second , il ne devait guère trouver de soulagement à sa misère; car il se voyait très misérable , pour tout dire. Géné comme il l’était, son père ne l’aidait que d’une chétive pension mensuelle, fort loin de subvenir à tous ses besoins , disons-le encore , aussi grands que ses passions étaient vives et ardentes. Bien que déjà et depuis longtemps même , Camille gardât soigneusement dans son cœur la pure image de la belle jeune fille qu’il épousa plus tard, il ne lui avait pas fait vœu de fidélité ; ou s’il avait juré , il faussait fréquemment son serment. Les femmes et les dîners sont chers à Paris ; Camille ne dînait pas que chez Mirabeau , et 11e prodiguait pas ses caresses qu’à sa future épouse. Aussi Camille maugréait-il contre le malheur qui l’avait fait naître pauvre.
Nous l’avons dit : c’était à mots couverts qu’il avait fait à son père un incomplet aveu de sa gène. Son père voulut-il ne pas avoir d’intelligence, ou ne combla-t-il qu’à moitié les désirs de son enfant prodigue? C’est ce que nous ne pouvons deviner; mais ce que nous savons c’est qu’un jour, après bien des hésitations, l’enfant prodigue prit son courage à deux mains et parla clairement. Il est si facile de tout dire dans une lettre ! Il prit son père
par son orgueil de père. Le succès de ses brochures de l’année le décident à rester à Paris , mais pour travailler convenablement et à loisir , il faut un logement autre part qu’au milieu des tapages d’un hôtel garni. Il a pris, dit-il, le parti de ne plus faire que des ouvrages soignés et de retrancher sur sa dépense au profit de sa réputation. Toutes ces chatteries, ces roueries d’écolier qui veut de l’argent sont bientôt épuisées ; il faut arriver au fait. Ce logement commode, Camille l’a trouvé. Enfin il approche du but ! Bien plus, il l’a retenu, bien plus , il l’a meublé. L’aveu se complète petit à petit; mais quelle habileté pour arriver à saisir les cordons d’une bourse qu’il sait difficile à dénouer ! Cette dépense a été considérable , si considérable qu’elle a absorbé bien au-delà du produit de son dernier ouvrage. - Et j’ai pensé, » dit Camille après tant d’efforts, «j’ai » pensé que vous ne refuseriez pas de m’aider oe cinq à six louis » et que vous prendriez en considération les friponneries que »j’ai éprouvées de mes libraires; je vous prie de ne pas me » les refuser, si cela est possible. « Oh ! respirons avec lui : la phrase est longue et de pénible création. Le grand mot est dit. Alors au secours de sa prière Camille fait jouer toute l’artillerie de son habileté. Il a essayé de prendre son père par l’orgueil que tout bon parent conçoit en voyant un enfant chéri sur le chemin de la célébrité; il croit que cette corde, habilement touchée encore, résonnera avec succès pour la deuxième fois , et il fait sonner haut et les éloges que la presse lui décerne , et ses succès futurs, et le nom de Mirabeau. Lui que nous avons vu blâmer son père , il lui demande avis. « J’attends vos con- » seils. »»
Cette scène est charmante de vérité, de détails et de contraste. Elle repose de tout ce bruit d’émeute, de ces tumultes oratoires , de ces discours et de ces journaux menteurs et dangereux. Nous ne voyons plus le tribun tapageur, le publiciste démocrate, mais un spirituel étudiant qui trompe son père comme il trompe sa future, et cette page de la vie intime n’en a que plus de charme, entourée, précédée et suivie de lantdesom-
bres évènements. Heureusement, de temps en temps, dans cette étude, nous trouverons l’occasion de lui donner plusieurs sœurs et ainsi de reprendre haleine au milieu des grands conflits où Camille jouera bientôt un rôle si important.
Mais M. Desmoulins, le père, ne s’était point laissé toucher. Nouvelle lettre de son fils qui , sous prétexte de lui demander s’il a reçu des brochures que devait lui avoir fait parvenir son libraire, se plaint de ne point avoir de nouvelles de Guise, a M. Gelli a dû vous faire passer, il y a quelques jours, deux » France Libre , uue Lanterne , une trentaine de réclamations
» en faveur du marquis de Saint-Hurugues . et le numéro 9 des » Révolutions de Paris. Est-ce que vous ne les auriez pas reçus? > Je n’ai pas de lettre de vous depuis huit jours. Vous pouvez » toujours m’écrire à l’hôtel de Pologne. » Tout ceci n’est qu’une adroite transition pour arriver à ce que désire Camille avec tant d’ardeur. « J’attends aussi votre réponse pour l’arti- » cle des six louis que je vous demande pour ne pas manquer de » parole à mon tapissier. » M. Desmoulius garde un silence impitoyable; nouvelle lettre de son fils, plus suppliante encore que les deux premières. Il est vrai qu’il vient de quitter l'hôtel de Mirabeau. Il est vrai que depuis quinze jours il manque de chemises; il est vrai qu’il manque de tout. Aussi comme sa plainte est amère, comme ses reproches sont désolés. « Je vous fais b passer deux journaux entr’autres où l’on m’a beaucoup loué, » écrit-il à son père, le 8 octobre 1789. — C’est toujours par l'éloge qu’il commence. — « Ces éloges ne me sont parvenus » que bien tard. Tous ou presque tous m’ont donné un coup » d’encensoir; mais je n’en suis pas plus riche pour cela. Cette b célébrité ajoute encore à ma honte naturelle d’exposer mes « besoins. Je n’ose meme les découvrir à M. Mirabeau. En v vérité, vous ôtes à mon égard d’une injustice extrême; vous » voyez que , malgré mes ennemis et mes calomniateurs, j’ai su » me mettre à ma place parmi les écrivains, les patriotes et les » hommes à caractère. Grâce au Ciel, je suis content de ma î petite réputation, je n’en ambitionne pas davantage, fl est
» autour de moi bien peu de personnes à qui je puisse porter » envie, mais cela n’empêche pas que je n’aie retiré que 12 » louis de ma Lanterne qui en a rapporté 40 à 50 au libraire ;
* que je n’aie retiré que 30 louis de ma France Libre qui a » rapporté mille écus au libraire. Le bruit qu’ont fait ces ou- » vrages m a attiré sur le corps tous mes créanciers qui ne » m’ont rien laissé, parce que je n’ai pas voulu troubler de leurs » clameurs la jouissance nouvelle de ma renommée éphémère. » Me voilà donc presque sans créanciers, mais aussi sans argent. » Je vous en supplie, puisque voilà le moment de toucher vos » rentes, puisque le prix du bled se soutient, envoyez-moi six » louis. Voilà le Roi et l’Assemblée nationale à demeure ici, je v veux demeurer à Paris , j’abandonne mon ingrat et injuste > pays. Je veux profiter de ce moment de réputation pour me » mettre dans mes meubles, pour m’immatriculer dans un dis- » trict; aurez-vous la cruauté de me refuser un lit, une paire de » draps? suis-je sans avoir, sans famille? est-il vrai que je n’ai » ni père ni mère? mais, direz-vous, il fallait employer à avoir » des meubles ces 50 ou 40 louis. Je vous répondrai : il fallait » vivre; il fallait payer des dettes que vous m’avez forcé de con- » tracter depuis six ans; car depuis six ans je n’ai pas eu le
* nécessaire. Dites vrai , m’avez-vous jamais acheté des meu- » blés ? m’avez-vous jamais mis en état de n’avoir point à payer » le loyer exhorbitant des chambres garnies ? 0 la mauvaise » politique que la vôtre de m’avoir envoyé deux louis à deux s louis, avec lesquels je n’ai jamais pu trouver le secret d’avoir » des meubles et un domicile. Et quand je pense que ma fortune
* a tenu à mon domicile; qu’avec un domicile j’aurais été pré- » sident, commandant de district, représentant de la commune » de Paris; au lieu que je ne suis quun écrivain distingué : % témoignage vivant qu’avec des vertus , des talents , l’amour du » travail, un caractère et de grands services rendus , on peut d n’arriver à rien. Mais, chose étonnante! voilà dix ans que je » me plains en ces termes, et il m’a été plus facile de faire une v. révolution , de bouleverser la France , que d’obtenir de mon
bres évènements. Heureusement, de temps en temps, dans cette étude, nous trouverons l’occasion de lui donner plusieurs sœurs et ainsi de reprendre haleine au milieu des grands conflits où Camille jouera bientôt un rôle si important.
Mais M. Desmoulins, le père, ne s’était point laissé toucher. Nouvelle lettre de son fils qui , sous prétexte de lui demander s’il a reçu des brochures que devait lui avoir fait parvenir son libraire, se plaint de ne point avoir de nouvelles de Guise. « M. Gelli a du vous faire passer, il y a quelques jours, deux » France Libre , nue Lanterne , une trentaine de réclamations » en faveur du marquis de Saint-Hurugues , et le numéro 9 des » Révolutions de Paris. Est-ce que vous ne les auriez pas reçus? » Je n’ai pas de lettre de vous depuis huit jours. Vous pouvez » toujours m’écrire à l’hôtel de Pologne. » Tout ceci n’est qu’une adroite transition pour arriver à ce que désire Camille avec tant d’ardeur. « J’attends aussi votre réponse pour l’arti- » cle des six louis que je vous demande pour ne pas manquer de » parole à mon tapissier. » M. Desmoulins garde un silence impitoyable; nouvelle lettre de son fils, plus suppliante encore que les deux premières. Il est vrai qu’il vient de quitter l'hôtel de Mirabeau. Il est vrai que depuis quinze jours il manque de chemises; il est vrai qu’il manque de tout. Aussi comme sa plainte est amère, comme ses reproches sont désolés. « Je vous fais » passer deux journaux entr’autres où l’on m’a beaucoup loué, » écrit-il à son père, le 8 octobre 4789. — C’est toujours par l'éloge qu’il commence. — « Ces éloges ne me sont parvenus » que bien tard. Tous ou presque tous m’ont donné un coup » d’encensoir; mais je n’en suis pas plus riche pour cela. Cette » célébrité ajoute encore à ma honte naturelle d’exposer mes « besoins. Je n’ose même les découvrir à M. Mirabeau. En »» vérité, vous êtes à mon égard d’une injustice extrême; vous » voyez que , malgré mes ennemis et mes calomniateurs, j’ai su » me mettre à ma place parmi les écrivains, les patriotes et les s hommes à caractère. Grâce au Ciel, je suis content de ma } petite réputation, je n’en ambitionne pas davantage. Il est
» autour de moi bien peu de personnes à qui je puisse porter » envie, mais cela n’empêche pas que je n’aie retiré que 12 •> louis de ma Lanterne qui en a rapporté 40 à 50 au libraire; ® que je n aie retiré que 50 louis de ma France Libre qui a » rapporté mille écus au libraire. Le bruit qu’ont fait ces ou- » vrages m a attiré sur le corps tous mes créanciers qui ne » m’ont rien laissé, parce que je n’ai pas voulu troubler de leurs » clameurs la jouissance nouvelle de ma renommée éphémère. » Me voilà donc presque sans créanciers, mais aussi sans argent. » Je vous en supplie, puisque voilà le moment de toucher vos » rentes, puisque le prix du bled se soutient, envoyez-moi six » louis. Voilà le Roi et l’Assemblée nationale à demeure ici, je >.* veux demeurer à Paris , j’abandonne mon ingrat et injuste
> pays. Je veux profiter de ce moment de réputation pour me » mettre dans mes meubles, pour m’immatriculer dans un dis- » trict; aurez-vous la cruauté de me refuser un lit, une paire de » draps? suis-je sans avoir, sans famille? est-il vrai que je n’ai » ni père ni mère? mais, direz-vous, il fallait employer à avoir » des meubles ces 50 ou 40 louis. Je vous répondrai : il fallait » vivre; il fallait payer des dettes que vous m’avez forcé de con- » tracter depuis six ans; car depuis six ans je n’ai pas eu le » nécessaire. Dites vrai, m’avez-vous jamais acheté des meu- » blés ? m’avez-vous jamais mis en état de n’avoir point à payer d le loyer exhorbitant des chambres garnies ? 0 la mauvaise » politique que la vôtre de m’avoir envoyé deux louis à deux
> louis, avec lesquels je n’ai jamais pu trouver le secret d’avoir » des meubles et un domicile. Et quand je pense que ma fortune • a tenu à mon domicile; qu’avec un domicile j’aurais été préj> sident, commandant de district, représentant de la commune » de Paris; au lieu que je ne suis qu'un écrivain distingué;
> témoignage vivant qu’avec des vertus , des talents , l’amour du » travail, un caractère et de grands services rendus , on peut » n’arriver à rien. Mais, chose étonnante! voilà dix ans que je » me plains en ces termes, et il m’a été plus facile de faire une v r, évolution } de bouleverser la France , que d’obtenir de mon
politiques, dans le champ clos de la presse, sans nous préoccuper de cette question : sa plume obéit elle à une inspiration vénale et étrangère, ou ù des convictions qu’il puisa en lui-même? Cette fois, nous l’allons voir faisant appel à la périodicité et non plus à la brochure , au véritable journalisme et non plus à la fantaisie du pamphlétaire.
C'est à la fin de novembre 1789 qu’il créa le journal connu sous le nom d 'Histoire des Révolutions de France et de Brabant. L’empereur d’Autriche, Joseph II, venait de reprendre à la Belgique ses antiques privilèges. Bruxelles s’était soulevée. Un vaste complot, dont le but était l’indépendance du Brabant, réunissait tous les révolutionnaires de ces pays cependant si tranquilles, si heureux sous la domination de l’Autriche. Plusieurs villes s’étaient insurgées à l’instar de Bruxelles. Comme beaucoup d’esprits trop actifs qui prirent leurs espérances pour des réalités, Camille Desmoulins crut que c’en était fait de l’ancien régime en Belgique comme en France. En ce moment, il se disposait à créer un de ces nombreux journaux qui servirent d’armes soit offensves, soit défensives, aux opinions ou radicales ou violentes, ou modérées. Chaque nuance de ces opinions prétendit même se faire représenter par une feuille périodique.
Bien plus, les individualités ambitieuses fondèrent un journal
dans l’intérêt, non pas d*un parti, mais d’un homme, non pas d’une idée, mais d’un désir d’arriver et d’un égoïsme, d’une personnalité. La double commotion qui se développait simultanément, parallèlement, à Paris et à Bruxelles, servit de texte et de prétexte à Camille; il y trouva pour sa feuille un titre piquant et commandant violemment, impérieusement l’attention, plus spirituel que juste , car si en France le mouvement se faisait en faveur des idées populaires, à Bruxelles il était uniquement aristocratique.
Ce titre eut tout le succès possible, tant de succès que Camille ne l’abandonnera pas, même lorsque l’autorité légitime prévalut sur la révolte, même quand les patriotes Brabançons , chassés par les soldais de la tyrannie , encombrèrent vaincus nos frontières du nord et vinrent se ranger sous les ordres du duc de Béthune-Charrost , fils du grand philantrope , e duc de Charrost, propriétaire de la terre de Roucy , et l’un des derniers descendants des Sully.
Le nouveau journal de Camille ne dut pas son succès considérable à l’esprit seulement du rédacteur, mais encore à des caricatures et dessins dont il illustrait le texte de chacun de ses numéros. La révolution fut fertile en ridicules et en caricatures ; on en compte de très-spirituelles dans les Révolutions de France et de Brabant . Pour en donner une idée, nous voulons reproduire celle qu’il publia sur le marquis de Mirabeau , plus célèbre encore par son obésité, par son appétit, par sa noble conduite dans l’émigration, que par les liens de parenté rapprochée qui Punissaient au plus célèbre orateur de la révolution.
Voici comment Desmoulins dépeint Riquetli jenne.
Le corps du vicomte de Mirabeau est habillé d’une barrique énorme, au haut de laquelle apparaît sa tête animée par la jovialité de l’ivresse. Deux pintes énormes garnissent ses bras ; ail dessous de l’épaule pendent des paquets de cervelas. Dans ses mains scintillent une bouteille et un verre à pied. Deux barils forment les cuisses, et ses pieds s’échappent de deux bouteilles dont le col est en bas. « Celte caricature fait beaucoup lire tout
» Paris, » dit le Courrier de Corsas. Desmoulins s’était vengé de la brochure du noble vicomte.
Camille nous apprend lui-même son succès, suivant son habitude. <l Je vous ai fait passer le numéro lel de mon journal ; ne » Pauriez-vous pas reçu? Je vous prie de m’en accuser la récep- » tion , » écrit-il à son père dans une lettre datée du i décembre 1789. « Si faire se peut, car nul n’est prophète en son pays, en- » voyez-moi des souscriptions. Me voilù journaliste et déterminé » à user amplement de la liberté de la presse. On a trouvé mou » premier numéro parfait; mais soutiendrai -je ce ton? »
Or, voici un court extrait qui permettra de juger le Ion de ce premier numéro. L’épouvantable violation de Versailles vient d’avoir lieu ; la populace, suscitée par les meneurs dont fait partie Camille , a envahi le château , massacré des gat des-du-corps sur la fidélité desquels l’histoire n’a pas encore trouvé d’assez nobles accents. Les femmes, aux mains sanglantes , au cœur sanglant, ont osé attenter à la royauté, et, en hurlant des chansons de mort, elles ont traîné vers Paris tt prisonniers au milieu
d’une forêt dépiqués dt>nt plusieurs , en guise de trophée, portent les têtes pâlies des victimes , le Roi , la Reine , le Dauphin , toute la cour. Les bons citoyens se désolent et fuient , coupable faiblesse qui causa tant de désastres! Le Palais-Royal croit que la révolution a dit son dernier mot, et il triomphe par la bouche de son poète favori , Camille qui s’écrie en parodiant les saintes paroles du sauveur mourant pour l’humanité :
« Conmmmalum est, consummaium est ! tout est consom- » mé !... La halle regorge de sacs; la caisse nationale se remplit ; » les moulins tournent; les traîtres fuient; la calotte est par » terre; l’aristocratie expire; les projets des Mounier et des » Bailly sont déjoués ! Les patriotes ont vaincu ! Paris a échappé » à la banqueroute ; il a échappé à la famine; il a échappé «à la » dépopulation qui le menaçait; Paris va être la reine des cités , » et la splendeur de la capitale répondra à la grandeur , à la » majesté de l’empire français. Après la défaite de Persée, au » moment où Paul-Emile descendait de son char triomphal et » entrait dans le temple de Jupiter Capitolin , un député des » villes de l’Asie, haranguant le sénat à la porte , lui adressa ce » discours : « Romains, maintenant vous n’avez plus d’ennemis » dans l’univers, et il ne vous reste plus qu’à gouverner lo »> monde et à en prendre soin comme les Dieux mêmes. » A pré- » sent, vous n’avez plus d’ennemis , plus de contradicteurs, plus » de Veto à craindre. R ne vous reste qu’à gouverner la France, * à la rendre heureuse et à lui donner des lois telles qu’à notre » exemple tous les peuples s’empressent de les transplanter et » de les faire fleurir chez eux ! »
Le pauvre père n’était guère accoutumé à ces emphatiques appels à la révolte, au désordre, à celte poésie révolutionnaire et de propagande. Il se contenta de gémir et ne répondit plus.
« Mon cher père, recevez mes souhaits de bonne année, vous, » ma chère mère, mes frères et sœurs», écrit Camille le 51 décembre 1789. « La fortune s’est lassée de me poursuivre. » Jugez du succès de mon journal. J’ai dans la seule ville de » Marseille cent abonnés et dans celle de Dunkerque cent qua-
» vante. Si j’avais prévu cette aiïluence d'abonnés, je n’aurafe ° pas conclu avec mon libraire le marché de deux mille écus » par an ; il est vrai qu’il m’en promet quatre mille quand je » serai arrivé à trois mille souscripteurs (tant ces libraires sont »> juifs) ! Au reste ce n’est pas l’argent que j’ai en vue dans cette » entreprise, mais la défense des principes. Quelles lettres, » quelles vérités flatteuses je reçois ! On m’avait dit que la reine » avait chargé M. de Gouvion , major-général , de demander ma •> détention. Ce bruit est venu aux oreilles de M. de Gouvion qui » m’écrit pour me témoigner bien d’autres sentiments. Sur un » mot de mon n° 5, M. de Lafayette vient de me prier de lui » écrire, si je n’ai pas le temps de passer chez lui , pour m’ex- » pliquer avec lui sur les griefs que je lui reproche. L’un m’ap- » pelle le meilleur écrivain ; l’autre le plus zélé défenseur de la » liberté; mais il est facile d’être modeste, lorsqu’on ne vous » déprécie pas. Je suis devenu assez indifférent à ces éloges., et » autant je paraissais vain lorsqu’on se plaisait à m’humilier, > autant je rabats aujourd’hui des choses flatteuses qu’on » m’adresse. Ce qui me touche bien plus, ou plutôt la seule » chose qui me touche, c’est l’amitié des patriotes et les embras- » sements des républicains qui viennent me voir et quelques-uns » de fort loin. Adieu. Je vous embrasse mille fois. Peut-être » dans peu pourrai-je vous demander mon frère. •
Cette lettre est du 51 décembre 1789, et depuis le premier jour du même mois, plusieurs numéros des Révolutions de France et de Brabant avaient paru. Camille y avait traité avec son originalité visant à l’érudition , avec sa verve habituelle, avec son injustice de toujours, tous les grands événements mesure qu’ils se présentaient et nécessilaient un article. Nous n’avons pas la prétention de donner une dissection complète de ce grand travail de critique et d’analyse politiques. Chaque fois cependant qu’un fait considérable se présentera, nous extrairons le passage où Camille commente, accuse et juge. C’est le seul mode possible de raconter la vie d’un journaliste, dont les actes sont d’ordinaire peu nombreux. Son histoire* c’est l’his-
loire de ses idées, le récit du chemin qu’elles ont fait, de leur succès ou de leur chute, de leur influence sur le milieu dans lequel elles se produisent.
Un des premiers actes que Camille eut à apprécier fut le vote de l’Assemblée constituante sur le marc d’argent . Il s’agissait de réglementer par un décret la capacité électorale. L’Assemblée Constituante répugnait au suffrage universel. Le décret exigea que chaque citoyen, pour être électeur, ou citoyen actif selon l’expression du temps , payât ù l’état un minimum de contribution égal à un marc d’argent. Le marc d’argent valait huit écus de six livres trois dixièmes. La presse opposante essaya de semer la discorde à l'aide de cette distinction des Français en citoyens actifs et citoyens passifs ou prol ê avies. Camille lie fut
pas l’un des moins ardents à saisir une si belle occasion de trouble.
« Il n’y a qu’une voix dans la capitale « , s’écrie-t-il dans son journal. » Bientôt il n’y en aura qu’une dans les provinces contre » le décret du marc d’argent; il vient de constituer la France en » gouvernement aristocratique, et c’est la plus grande victoire » que les mauvais citoyens aient remportée à l’Assemblée " nationale. Pour faire sentir toute l’absurdité de ce décret, il » suflit de dire que Jean-Jacques-Rousseau, Corneille, Mably, >» n’auraient pas été éligibles; un journaliste a publié que, dans » le clergé, le cardinal de Rohan seul a voté contre le décret; » mais il est impossible que les Grégoire, Massien, Dillon, Jallet,. ” Joubert, Goustes, et un certain moine, qui est des meilleurs *• citoyens, se soient deshonorés à la fin de la campagne , après » s’être signalés par tant d’exploits. Ce journaliste se trompe.
» Pour vous, ô prêtres méprisables, ô bonzes fourbes et stu- *» pides, ne voyez-vous donc pas que votre Dieu n’aurait plus été * éligible. Jésus-Christ dont vous faites un Dieu dans vos chaires, « dans la tribune vous venez de le reléguer parmi la canaille !
*» Et vous voulez que je vous respecte, vous prêtres d’un Dieu •* prolétaire, et qui n’était pas même citoyen actif! Respectez i donc la royauté qu’il a ennoblie. Mais que voulez-vous dire
" avec co mot citoyen actif tant répété. Les citoyens actifs, ce - sont ceux qui ont pris la Bastille ; ce sont ceux qui défrichent ” les champs, tandis que les fainéants du clergé et de la cour,
” malgré l 'immensité de leurs domaines , ne sont que des plantes
* végétatives, pareilles à cet arbre de l’évangile qui ne porte » point de fruits et qu’il faut jeter au feu. »
Ce n’est pas tout. Le journaliste cite tout haut le nom des députés qui , selon lui, ont voté pour le décret. C’est l’abbé Maury, c’est Cazalès, c’est Malouet; ce sont dix autres qu’il dénonce à la fureur du peuple dans les lignes qu’on va lire, le peuple qu’il n’était pas alors besoin d’exciter, tant était grande sa soif de sang. « Je n’ai plus qu’un mot à dire, » ajome-t-il.
« Lorsqu’à rapproche de Xercès , Cyrsiius s’opposa au décret de » Thémistocle : que les Athéniens abandonneraient la ville, » Cyrsiius fut lapidé par le peuple à qui Démosthènes remarque » que cette lapidation fit beaucoup d’honneur. Ici, la compa- »» raison serait entièrement à l’avantage de Cyrsiius; et si, au
> sortir de la séance, les dix millions de français non éligibles, » ou leurs représentants à Paris les gens du faubourg Saint- » Antoine, etc., s’étaient jetés sur les sieurs Renaud de Saintes,
• Maury, Malouet et compagnie; s’ils leur avaient dit : Vous » venez de nous retrancher de la société, parce que vous étiez » les plus forts dans la salle; vous nous avez tués civilement , » nous vous tuons physiquement ; je le demande à Maury, qui ne » raisonne pas mal quand il veut, le peuple eut-il fait une injusb tice? Et si Maury ne me répond pas que la représaille est
> juste, il se ment à lui-mème. Quand il ri y a plus d'équité, „ quand le petit nombre opprime le grand , je ne Connais plus » qu'une loi sur la terre , CELLE DU TâLION ! »*
Voilà l’homme! Pu premier bond constamment il dépasse le but. Rien n’est sacré pour lui, ni la volonté de la majorité qu’il nie , volonté qui dans toutes les sociétés constitutionnelles se manifeste par un décret, par une loi, ni les droits imprescriptibles de l’humanité. Il se laisse entraîner par le paradoxe qu’il vient à peine de créer, et, coupable au suprême degré, car sa
faute engendrera d’autres coupables, ceux qu’il transformera en bourreaux si sa feuille tombe entre leurs mains, il prêche la proscription. Heureusement, si le premier mouvement est toujours mauva's, le second le tempère. « Je m’explique, » ajoute Camille qui s’effraie en apercevant de loin les terribles conséquences de ses enseignements , «je m’explique afin que M. Ma- » louet ne me dise pas encore que je dévoue tous ces honnêtes » gens à la Lanterne. Je déclare que si le peuple avait ramassé > des pierres , je me serais opposé de toutes mes forces à la la- » pidation ; j’aurais invoqué le premier la loi martiale, parce » qu’il faut des formes pour condamner des citoyens. Tout ce ® que j’ai voulu dire, c est que la justice nest pas toujours en - » tourée déjugés et de greffiers ; et si cette insurrection fût arri- » vée, la postérité aurait absous le peuple de Paris comme elle a » absous le peuple d' Athènes. » Le remords de Camille n’a pas duré longtemps ou n’a guère eu d’efficacité sur sa conversion.
Ce spectacle du journaliste ne se servant de son pouvoir que pour le mal et la violence, pour égarer les citoyens, n’a point d’attraits pour nous, et cependant ce sont desemblables tableaux qu’il nous faudra trop souvent peindre pour compléter la physionomie de l’homme qui nous occupe. Ecoutons-le maintenant; ce n’est plus le tribun, l’énergumène qui crie sur le Forum et pousse le peuple aux excès. Sa parole est moqueuse; sa bouche sourit finement ; toute sa figure respire la raillerie; c’est bien là un des fils de Voltaire. 11 descend de Sainl-Elienne-du-Mont , dont le magnifique jubé, si longtemps consacré à la prière et au chaut religieux, vient d’être transformé en tribune de controverse. On s’occupait déjà des grandes questions religieuses à l’Assemblée Constituante. A propos de la prochaine suppression des ordres religieux , la discussion , s’emparant des détails , amena à l’ordre du jour le célibat des prêtres. Avant de les laisser apparaître à la tribune législative, les clubs appelaient devant eux toutes les immenses questions ou sociales, ou politiques, ou religieuses, que les orateurs populaires, mauvais ou bons, ignares ou capables, traitaient ou maltraitaient en pré-
sence et pour l’instruction de la foule. C’était donc du célibat des prêtres qu’on déraisonnait, ce jour-là, dans l’enceinte sacrée abandonnée aux. clubistes, et Camille avait assisté à l’ébouriffante séance dont voici les détails. C’est lui qui raconte :
« Le concours des citoyens fut prodigieux ce jour-là , » dit-il.
® Dix-neuf orateurs eurent la parole pour et contre. On put re- » marquer que le clergé était encore le même qu’au 6e siècle,
» où la question ayant été agitée au concile de Maçon , les vieux » évêques furent pour le mariage, in remedium concupiscentiæ et d solatium humanilatis , et les jeunes docteurs votèrent pour la » continence. L’abbé Coromand, qui avait proposé la motion ,
» fit des merveilles. Il cita Saint-Paul , le patriarche Judas, la »» tribu d’Isaü, et trouva, comme dans l’écriture, que les filles » étaient jolies , que sous le ciel n'est un plus bel animal , et qu’il » fallait aller au-devant d’elles. Et viderunt quod essent pulchrœ d et obciam exierunt . 11 promit à la nation que si sa motion pas- *> sait, il sortirait de lui une postérité plus nombreuse que celle » d’ Abraham. Il se courrouça contre ses contradicteurs, en leur » disant qu’ils en parlaient bien à leur aise. Il insulta la partie » adverse, et je vis le moment où , comme dans la fable du re- » nard qui a la queue coupée, il allait couvrir de honte le préo- » pinant. M. le président, qui est pour la négative, craignit l’ef- » fet de l* argumentation ad hominem. Sous prétexte qu’il était » minuit, il leva la séance, et par un : Il n'y a lieu à délibérer ,
»> tua d’un seul coup la race innombrable du prédicateur. Je n’a- » jouterai à tout ce qui fut dit dans cette séance qu’une seule » réflexion que je m’étonne qui ait échappé à la sagacité du dis- » trict : Si on permet aux prêtres de choisir des femmes, c’est » une nécessité de supprimer la confession; autrement, un vieux » curé m’a dit qu’ils auraient trop d’avantages sur nous. »
Tout cela est vif, pimpant , très amusant. Tout cela n’est pas fort catholique; mais est-ce un sermon que demandaient à Camille ses nombreux abonnés ? Oh! ils lui auraient demandé un serment qu'il les eût servis sur l’heure.
On va le voir :
Vers la fin de 1790, nous anticipons sur les évènements, on discutait vivement, dans la presse, dans les clubs , dans le public , partout , les décrets de l’Assemblée Constituante qui, rompant avec Rome , enlevait au pape la collation des évêchés pour la transporter au corps des électeurs ; les biens du clergé avaient été sécularisés; la nation s’en était emparée. Un journal , aussi répandu , aussi influent que celui de Camille Desmoulins , ne pouvait laisser passer, sans s’en emparer, l’occasion de se faire rechercher, de se faire lire à l’aide d’un peu de scandale. Il y avait deux manières de traiter ces importants sujets : ou sérieusement, scientifiquement, en entassant textes sur textes, citations sur citations , en opposant les Pères de l’église aux Pères de l’église, les docteurs aux docteurs; ou bien en essayant d’amuser les lecteurs par des saillies peu neuves , connues, ressassées pendant un demi-siècle. Des deux côtés, péril et insuccès. Camille sut éviter les deux écueils; il sut être neuf même en n’usant que de vieux arguments, spirituel et railleur] même avec des textes sérieux , lisible et amusant même tavec de la science. Voici comment il s’y prit. Il tira de son imagination tout un immense sermon qu’un curé, de son invention aussi , débitait, en un jour de prédication, à ses paroissiens ébahis. Ce sermon est hardi comme un prône du temps de la Ligue ; comme les prédicateurs de 1590 , ce curé patriote fait de la politique en chaire; il parle de tout et de tous , fronde à droite et à gauche, le pape , les rois , les évêques , les conciles , l’Assemblée Nationale. Si cette pièce, qui remplit les deux numéros cinquante et cinquante-et-un des Révolutions de France et de Brabant , n’était aussi longue, nous l’aurions reproduite en entier. On y aurait pu constater à la fois toutes les facultés , toutes les qualités , tous les défauts de Camille , sa verve et son besoin de mordre , son style facile et merveilleusement apte à la satire, sa puissance de création et d’assimilation, tout ce qui le fit rechercher et craindre, briller et nuire. Cependant, ce sermon mérite d’être reproduit au moins en partie. Nous choisissons le passage le plus acerbe, le plus incisif, le plus mordant , celui qui se fitpro-
bablement lire avec le plus de curiosité. Ces ricanements impies, qui ne sont plus dangereux aujourd’hui , ont été plus puissants pour renverser que les raisonnements les mieux conduits, que les paradoxes des philosophes les plus sérieux. Ils ont eu plus d’influence sur la foule , et à ce titre , poussés par l’écrivain dont nous écrivons la\ie, ils doivent être recueillis précieusement et servir à reconstituer un ensemble.
Le curé patriote, que Camille met en scène, débuie, ainsi que le veut la loi , par un serment civique, et par une citation savante, ainsi que le veut la coutume. Voici sa glose :
« Sanctissime papa , episcopi sedebant super trôna; religio » au/ern humo jacebal; Gallia deposuit episcopaium de sede , et » exaltavit religionem. »
« Tr es -saint per e , les évêques étaient sur le trône et la reli- » gion par terre ; la France vient de mettre les évêques en bas et » la religion en haut. Ces paroles sont tirées d’un vieux car- » dinal , à qui le pape demandait, le 11 décembre dernier, à • l’arrivée du courrier qui apportait à Rome la Constitution ci- » vile du clergé de France, ce qu’il pensait de cette Constitution.
3 Mes très-chers frères, quatre points principaux m’ont frappé ® dans cette Constitution nouvelle de l’église Gallicane : la cir- » conscription territoriale, l’élection populaire, le gouverne- » ment des évêques et la communion avec l’église romaine. Ce » sont là précisément les quatre points que les aristocrates lui » objectent le plus : et je diviserai mon oraison en quatre points.
» Ave , Maria. »
Nous passerons sous silence le premier point qui traite de la circonscription territoriale , et qui n’a pour nous qu’un médiocre intérêt, pour en venir de suite au deuxième point du sermon du curé de Saint-Gaudens : L'élection de l'évêque par le peuple. Pour la première fois peut-être, Camille va oublier de faire de l’opposition à l’Assemblée Constituante; mais il se dédommagera amplement aux dépens de la religion, de ses ministres, de ses prêtres, de ceux qui peuvent errer puisqu’ils sont hommes, mais dont les erreurs n’auraient pas dû être dévoilées aussi crû-
ment devant les foules, mais au contraire être couvertes du manteau d’une indulgence nécessaire , comme la nudité de Noé avait été voilée par la pudeur de ses enfants qui lui pardonnaient une faute.
Le curé de Saint- Gaudens a terminé son premier point. Après ce long chapitre, si nous en croyons Camille , il toussa trois fois pour séparer nettement le premier point d’avec le second et bien marquer son alinéa, et il entra en matière :
•< Je viens à mon second point, » dit-il en mettant son mouchoir dans sa poche ; « je passe à ï élection populaire . C’est ici » véritablement que l’évangile triomphe.
» D’abord vous n’ignorez pas comment se faisait un curé; le » seigneur, la dame du lieu , l’abbé , le chapitre et tant d’autres » nommaient aux cures le sujet qui leur plaisait, sans savoir si » lui convenait aux paroissiens. Un inconnu arrivait de cent » lieues et leur disait : Nous ne nous sommes jamais vus; n’im- » porte; je viens prendre possession de votre confiance et de » vos offrandes. Payez-moi mes dîmes ; je vous prêcherai vaille » que vaille. Je ne tiens rien de vous. Je ferai ma cour au châ- » teau aux dépens de la paroisse, ou bien je soulèverai la pa- » roisse contre le château , suivant mes intérêts ou mes préju- » gés ; car je n’ai pas eu le temps de connaître le pays et d’aimer » les habitants. Ainsi le faisait le dernier curé de Saint-Gaudens ; » et vous savez tout cela.
» Mais savez-vous, mes très chers frères, comment se faisait » l’évêque ? Il fallait d’abord être du bois dont on fait les evêques ? » et Dieu sait ce que c’était que ce bois. Il faut, à ce sujet, que » je vous conte une petite anecdote. Quand Louis XV vint à » grisonner, son grand aumônier lui ayant dit que le saint roi » David, devenu vieux et goutteux, n’avait recouvré sa chaleur » que par celle de la Sunamite, et que ce remède, célébré par » le roi David, était encore fort recommandé par son médecin 2 (Desmoulins voir ses œuvres) , Louis XV crut ne pouvoir » rencontrer de Sunamite plus propre que la Dubarry pour se s réchauffer la plante des pieds et les extrémités qui commen-
» çaient à se refroidir. Mais la belle pécheresse était si mal » famée, que, malgré le débordement effroyable de cette cour,
» les plus roués répugnaient à solliciter l’honneur de monter » dans les carrosses de celle avec qui tant de monde était monté » en fiacre. On se souvient encore de l’espèce de mouvement » centrifuge qui se fit alors à la cour, et il y eut pendant quel- » que temps dans la galerie de l’Œil-de-Bœuf un notable déficit , » même de fripons et de catins. Chacun et chacune se piquaient » d’honneur : Je n’irai pas. Ni moi. — On disait hautement » qu’on allait renoncer, qui au pliant, qui au tabouret, qui aux » grandes, qui aux petites entrées. Vous 11e devineriez jamais, » chrétiens mes frères, quel personnage franchit le pas, qui le
» premier alla solennellement baiser avec respect cette main .
»• Ce fut le nonce du Pape, le saint représentant du Saint-Père, » et le cardinal de la Uoche-Aymon. Celui-ci même ( la chose » est très-sûre) ne s’en tint pas à lui baiser la main. Le roi Ama - » si, y, dirent entre eux nos deux prélats , vient de faire de son » pot de chambre la statue d'Isis ; c est au grand prêtre à donner » l'exemple d'adorer la Déesse . Tel était, mes chers paroissiens,
» le bois dont on faisait les Evêques.
» Et n’allez pas croire qu’on fit de meilleur choix à la cour de » Louis XVI, qu’à celle de son devancier. Quand ce n’était point » la déesse Pertunda ou le dieu Subigus , c’était la déesse » Mammona qui distribuait les mitres. Vous savez combien il en » coûta à l’Evêque de Nantes pour teindre sa soutane en violet. » Il lorgnait chez la Polignac, lorsqu’on y apprit la mort de son » prédécesseur. Je gage 100,000 livres, dit-il, que cet évêché » ne sera pas encore pour moi. Il faut être juste, il était difficile “ de marchander les impositions des mains avec plus d’esprit, » et Simon lui-même ne s’y serait pas pris plus adroitement. On » ne fit pas semblant de l’entendre; mais il répéta si souvent la * gageure, que la dame à qui il mettait le marché à la main , lui » demanda à la fin si c’était tout de bon qu’il pariait une si forte » somme. A bon entendeur demi-mot : l’Abbé offrit de consigner. Comme il était gentilhomme , on le dispensa de faire*
» son billet, et le Saint-Esprit fut acheté sur parole. Trois jours » après , le petit prestolet fut salué du nom de Grandeur % et la » Polignaclui mil au doigt l’anneau pastoral.
» Ce n’est pourtant pas la Polignac, mes très-chers frères, « mais le peuple, qui est le patron et le collateur original des » évêchés. Dans les premiers temps, c’était l’assemblée des » fidèles qui élisait les ministres des autels, et cet usage dura » bien longtemps, puisque, dans le quatrième siècle, à Milan, » comme deux partis se disputaient dans la cathédrale et » étaient sur le point d’en venir aux mains pour le choix d’un » Evêque, le municipal Ambroise étant venu pour mettre le r> calme, et étant monté en chaire, le peuple, ravi de son élo- » quence, tourna sur lui tous les suffrages, et ne cessa de crier : » Ambroise évêque! qu’il n’eût changé son écharpe contre la » mitre. Voilà ce que témoigne toute l’histoire du premier âge, » de cet âge florissant du Christianisme. Si vous ne m’en » croyez, allez au cabaret abonné au Véritable Père Duchène.
> Il vous citera le cinquième concile d’Orléans , l’an 549 , dont le
> canon onzième déclare , conformément aux anciens canons : » Que l'on ne donnera pas A UN PEUPLE un évêque Qü’lL REFUSE , » et qu'on n obligera pas les clercs ni LES CITOYENS de s* y sou- » mettre par l'autorité des hommes puissants ; qu autrement » l évêque ainsi ordonné sera déposé. »
» Il vous citera le second canon du concile de Clermont-en- » Auvergne, de l’an 356, et le canon huitième d’un concile de » Paris, de l’an 557, qui ordonne : que pour prévenir l'abus qui » commençait à s' introduire , d'obtenir les évêchés par la faveur » des rois , celui qui désirerait l' épiscopat serait promu par » L ÉLECTION des CLERCS et des CITOYENS, et le consentement du » métropolitain , sans employer la protection des personnes puis - » santesy sans user d’ artifice , ni obliger per sonne , soit par crainte , » soit par prière , à écrire un billet d'élection ; qu autrement » l aspirant sera privé de la communion de ï église dont il a » voulu être évêque , quoiqu'il en fût indigne.
» Quand Léon X de scandaleuse, et François Ier, de despo-
» lique mémoire, passèrent entre eux ce contrat simoniaque,
» appelé le concordat, dans lequel nos deux brigands se don- » liaient ce qui ne pouvait appartenir ni ù run ni [à l’autre ; » quand par ce concordat, ils enlevèrent au peuple les élections, » abolirent la Pragmatique qui jusque là avait fait le droit com- » mun de la France, la nation jeta les hauts cris. Il lest vrai que » le bâtard de Savoie accourut en jurant de Rambouillet et fit » dans la grande Chambre une scène de colère si violente, que » les présidents à mortier, épouvantés des menaces du bâtard, » enregistrèrent du très-exprès commandement. Mais outre qu’en ® allant se remettre de leurs frayeurs à la buvette, ils ne man-
> quèrent pas de protester, la cause de l'abus empira toujours, » disent les jurisconsultes; plus il est invétéré, plus il demande » d’être déraciné ; et il n’y a point de prescription en matière » d’abus. Si les jurements du bâtard de Savoie ont si fort inti- » midé les Robins méticuleux, qui ont enfoui leurs protestax> lions, il n’en sera pas de même de la nation qui vient de les » déterrer, et qui les fera revivre ; et vienne le bâtard de Savoie » et toute sa race quand ils voudront ? C’est la Pragmatique que » nous mettons en vigueur; c’est le droit commun de toute la » France ; c’est la discipline de toute église; c’est la doctrine de » tous les conciles ; car s’ils ont varié sur mon premier point, » et si tous ne sont pas de l’avis du concile de Calcédonie , sur le » second point le Saint-Esprit ne s’est jamais contredit. Ainsi , » mes très chers frères, prêtons noire serment, et laissons s’é-
> gosiller le Cul-de-Sac. Comme ce serait faire trop d’honneur à » Jean-François Maury que de lui citer les cinq canons, dont je » pourrais invoquer cent citations sur celte matière, et que nous
> aurions l’air de le mettre ainsi aux prises et en dispute réglée » avec le Saint-Esprit, contentons-nous de lui citer ces mots d fameux de Jacques Ier, roi d’Angleterre, mot que ce prince » répétait souvent : Tant que j'aurai le pouvoir de nommer les n juges et les évêques .je suis assuré d’avoir des lois et un évan - » gile qui me plairont. t>
» Il avait bien raison , le roi Jacques! Aussi comment nos évê-
ques gouvernaient-ils depuis le concordat? Que leur crosse imitait mal la houlette des apôtres ! Vous n’ignorez pas comment Saint-Ambroise châtia l’empereur Théodore : c’est que cet évêque avait été nommé par le peuple de Milan. Mais citezmoi un évêque de France qui ait reproché à nos tyrans leur fainéantise, leur crapule, leurs cruautés, leur cupidité insatiable , leurs guerres , leurs empoisonnements , leurs parricides ? Loin de les sermoner sur leurs embastillements , ils interdisaient arbitrairement, exilaient, embastillaient à qui mieux mieux. Un évêque était le tyran de ses sujets et le grand-turc de son diocèse. M. Fleury, l’ami de la paix, avait pris telle¬
ment goût aux lettres de cachet dans son Fréjus, que, parvenu au ministère, il n’en expédia pas moins de 80,000. Notez que ce cardinal était la douceur même , et qu’on ne l’appelait que le modéré , le modérateur. Autant les violets étaient jansénistes et fronçaient le sourcil dans leurs diocèses, autant à la cour ils devenaient gracieux, molinistes, tout sucre et tout miel. C’est l’éloquent Massillon lui-même qui, de son doigt, bénit, oignit les tempes du cardinal Dubois, encore couvertes de la lèpre du péché, et peut-être l’instant d’avant frottés de mercure. O mes très-chers frères ! je veux vous lire, le carême prochain, à mon prône, M. Fleury, non pas ce Fleury le cardinal, dont je vous parlais il n’y a qu’un moment , lequel n’a jamais écrit que des lettres de cachet , mais un autre Fleury qui méritait d’être cardinal, le savant auteur de Y Histoire ecclésiastique , et qui a laissé une description si admirable du berceau et du premier âge de l’église; c’est là que vous verrez que la très-sainte Assemblée Nationale n’a fait que ramener cet âge d’or du christianisme ; qu’elle n’a fait qu’arracher l’ivraie que l’ennemi avait semée nuitamment dans le champ du père de famille; qu’elle n’a fait qu’extirper tous les abus introduits par le despotisme. Il n'y a pas encore longtemps que l’ambition épiscopale a achevé de mettre le comble à ses usurpations en enlevant aux curés le droit de nommer leurs vicaires , dernière trace qui restât de l’ancienne discipline. C’est Louis XIV qui,
•* par son édit de 1G63 sur la juridiction des ecclésiastiques,
" pour remercier les évêques de l’encens qu’ils ne manquèrent *• pas de lui faire avaler tous les ans , depuis le mercredi des *• Cendres jusqu’au dimanche de Quasimodo , et pour graduer " le despotisme, a sacrifié tous les droits des curés à la domina - •• tion des violets. On pense bien que les crosses-mîtrées ne ré- » clamèrent pas contre cet édit ; ils ne demandèrent point la » sanction du pape; mais au contraire dans tous leurs mande- « ments ils célébrèrent à l'envie la piété de Louis le Grand , et ils » le comparèrent à Constantin le Grand , ou au Grand Théodose.
» Il leur souvenait encore du concile de Constance. 0 hypocri- » tes! Progenies vipei arum\ Kace de vipères! comme dans ce » temps-là Jésus disait aux Pharisiens et aux princes des prê- » très. Aujourd’hui ils demandent un concile à cor et à cri; ils « voudraient bien voir un concile , mais on 11e leur en donnera •• point. Le concile de 1791 ne manquerait pas de faire comme •• le concile de 1 179, le troisième concile de Lalrau qui accorde * pour rouler au doyen rural deux chevaux; à l archidiacre , sept » chevaux; à l'évêque , vingt chevaux ; au cardinal , vingt-cinq »» chevaux ; à l' archevêque , quarante chevaux . Quant au pape ,
•* comme les Pères du concile tenaient leurs séances dans son
- palais de Latran , comme ils dînaient à sa cuisine de Latran ,
- ils ne tracèrent point avec la crosse l’enceinte de l’écurie du
- saint Père , et ils lui permirent d’avoir des haras aussi nom- ^ breux que Salomon. Mais quoique ce fût le temps de la plus » grande richesse du pape , il n’était pas encore assez riche pour » avoir autant de chevaux qu’il y avait d ânes dans le concile.
« Il vous sied bien , ô prélats cafards ou ignorants de 1179 ,
» et qui n’aviez pas même lu l’évangile, de vous donner un train » constitutionnel de vingt, vingt-cinq ou quarante chevaux, pen- » dant qu’il n'arriva au divin fondateur du christianisme , qu’une > seule fois, encore c’était le jour de son triomphe, de monter ï sur un ane et qu’il alla à pied le resie de sa vie ! Il vous sied » bien , tandis que le Christ vous apprend dans son évangile qu’il
» marchait sur les épines , quand il vous défend seulement d’a-
» voir deux gileis ou deux paires de souliers , neque duos tuni - » quas , neque dua calcamenfa ; il vous sied bien, faquins, d’ovoif » quarante chevaux ! 0 M. Juigné ! ô saint homme ! Je ne m’c- » tonne plus si vous envoyez de Turin à M. Simon des manded ments du 12e siècle, et qui font horreur à toute son imprime- » l ie qui refuse de souiller le composteur et la presse de ce » fanatisme. (1). Je ne m’étonne plus que vous regrettiez ces » beaux jours où le saint concile de Latran permettait à M. l’ar-
> chevêque de Paris de se promener à Longchamp avec la mitre » dans un phaéton traîné par quarante chevaux. 0 très-saint ré- » vérendissime p Te en Dieu! Nous prions ici que le ciel vous
> illumine et qu'une voix d’en haut vous crie, comme à saint » Augustin : ToWj , leye. Prenez, lisez saint Mathieu, chap. 10, » vers. 7,9, 10, et saint Luc , chap. 9 , vers, o , vous y verrez » que le Seigneur Jésus, loin de vous permettre un carrosse , » vous ordonne d’aller à pied ; loin de vous donner une crosse t> d’or , vous défend , dans vos voyages à pied , d’avoir même un » bâton blanc à la main, neque viryam. Alors, loin de maudire » l’Assemblée Nationale, vous la remercierez de vous avoir re- » mis dans la route des cieux. Sans doute, mes très-chers frères, » il a été impossible à l’Assemblée Nationale et à la première lé* *» gislature de ramener tout d’un coup les choses à cette perfec- » lion évangélique; mais voyez, mes très-chers frères , combien » la nouvelle constitution épiscopale ne laisse pas de se rappro- » cher de ces temps féconds en saints , et l’ornement du » calendrier. Quelle joie ne doit-il pas y avoir eu dans le ciel , » sur les travaux du comité ecclésiastique et sur l’impuissance » des efforts de J. F. Maury et du démon Royou , du démon Gauo thier, du démon Durosoi , qui n’ont pu prévaloir contre la » piété et le zèle de l’Assemblée Nationale! Voyez le bel orne- » ment qui est ramené dans le saint lieu ! La nouvelle constitu-
(1) Cet imprimeur avait refusé, en effet, d’imprimer un mandement de \ archevêque de Paris presque tous les journaux du temps rapportent ce fait. (Bûchez et Houx.)
» tion veut que les évêques travaillent , que les curés puissent » être évêques et soient du bois dont on fait les évêques. 11 n'y » aura point d’archevêque , point de primat , parce qu’il n'y avait » ni archevêque ni primat dans l’évangile. L’apôtre saint Jean ne d nous apprend-il pas qu’il ne voulut pas recevoir à l’église dont » était recteur le prêtre Diotrèphes , parce que celui-ci s’avisait » de faire le primat , comme s’il pouvait y avoir des primats lors- « que Jésus-Christ a dit qu’il n’y avait parmi ses apôtres ni pre- » mier , ni dernier : Scripsissem fursitam ecclestœ , sed is gui » umat PRIMATUM ger<re ex eis Diotiephes , non recipit eus. » (Saint Jean, épit. 5, v. 9 )
» Il n’y aura donc point de suprématie ; mais nous aurons des » évêques : l’évêque nommera douze et jusqu’à seize vicaires qui » l’aideront dans le soin du ministère ; il aura un séminaire des- » tiné à l’instruction des jeunes ecclésiastiques, dont les direc- * teurs seront les vicaires. Ce nombieux clergé rejouira les » petits Joas , en leur faisant voir l’ordre pompeux de nos céré- » monies ; la splendeur du culte et de la prélalure sera soute- » nue , et l’évêque ne manquera ni de mitroféraires , ni de ciro- » féraires , ni de thuriféraires, ni de cruciféraires, ni de tulipo- » féraires. Tous les vicaires de l’évêque formeront son conseil » ou synode; car il aura le gouvernement du diocèse; mais il » ne pourra délivrer de lettres de cachet , ou aucun ordre arbi- » traire; il ne pourra rendre aucune décision que sur l’avis du » synode ; excepté seulement dans ses visites, où il a le droit de \ rendre des ordonnances provisoires. Les jugements du synode » diocésain ressortiront par appel au synode métropolitain, qui » sera formé de même des vicaires de l’évêque. L’évêque ne o pourra prendre ni droit de prélibation , ni argent pour les dis- » penses de mariage , ou autres actes de son ministère, suivant
» ces paroles de l’évangile : Donnez gratis ce que vous avez reçu » gratis. Enfin la loi veut que l’église cathédrale de chaque dio- » cèse soit en même temps paroissiale et épiscopale, et celle » église n’aura d’autre curé que l’évêque.
9 0 la belle Constitution ! s’écrierait le pieux, le savant abb*
d Fleury, s’il revenait dans son primat drArgenlenil ! Combien il » remercierait la irès-sainte Assemblée Nationale de tous les » projets de décrets présentés par la comité ecclésiastique; il »» croirait qu’il l’ont été parle Fils de l'Homme lui-même; il se » croirait reporté aux temps apostoliques. 11 n’y aura plus de » diocèse de quinze paroisses ; il n’y en aura plus de douze cents. » Lanouvelle Constitution du clergé prescrit des devoirs rigou- » reux aux ministres de la religion, leur assure la confiance des «peuples, dote ceux qui étaient trop pauvres, réduit ceux » qui étaient trop riches, sinon à la pauvreté évangélique, du » moins à une humble fortune et à l'auream mediocritatern » d’Horace. La résidence aes évêques , la visite des diocèses ré- » tablie , l’élection des pasteurs arrachée à une cour dissolue , et » rendue aux peuples, les dévolus proscrits, les annates sup- » primées , le tribut des dispenses , toute imposition spirituelle, » tout achat du Saint-Esprit abolis; les libertés de l’église Galli- » cane recouvrées, les conciles provinciaux ressuscités et veil- » lant au maintien de la discipline, l’assemblée des prêtres
• anciens d’âge, majores natu , des vieillards , presbyterii , des
• seineurs , seniores , redevenus le conseil de l’évêque ; toutes les » branches parasites émondées , tout ce qui ne portait point fruit » retranché, mais non jeté au feu; entre le sacerdoce et l’em- » pire, l’impraticable paix affermie pour jamais ; enfin tout le » clergé de France arraché aux flammes de l’enfer, qui lui étaient » inévitables, et le chemin étroit du paradis s’élargissant pour » contenir celle giande multitude. Quel apôtre, quel thauma- » turge opéra jamais d’aussi grandes merveilles ! Et si l’église a >» appelé saint le troisième concde de Latran , que Mirabeau doit » être à ses yeux un bien p/us grand saint \ — Courage , lui crie- » t-elle, bon et fidèle serviteur , ta récompense sera copieuse dans y> le ciel. Luge , serve , boue et fidelis , quia merces copiosa est in » cœlis. (Et sur la terre sa section l’a fait hier commandant de » bataillon. ) »
Dans son quatrième point, et en guise de péroraison, le curé de Saint-Gaudens, qui a prêté serment fun des premiers proba-
blemenl, adresse une insulte gratuite aux membres du clergé qui, eux, obéirent à leur conscience en refusant ce serment à la Constitution civile. « Ce qui nous importe, mes très chers » frères, c’est qu’on ne salarie aucun des lévites rébelles et je » réponds de l’adhésion de la presque unanimité de l’église. Si » lors de la révolution Anglicane qui intronisa une papesse, « dit-il en finissant son prône, « sur neuf mille quatre cents bé- » néficiers il n'y eut pourtant que quatorze évêques, cinquante » chanoines et quatre-vingts curés qui ne prêtèrent point ser- » ment; lorsque l’Assemblée nationale ne crée pas même un » patriarche, lorsqu’elle se lient dans un éloignement respec- » tueux du lutrin ; lorsqu’il n’est question que d’une simple » démarcation de territoire et qu’on ne peut prétexter nulle «> atteinte à la doctrine, nulle innovation dans le dogme, l’opi- » niatreté des opposants est aussi absurde que criminelle; et, » lorsqu’ils ne seront plus salariés, vous reconnaîtrez bientôt, » mes très chers frères, la vérité de l’oracle de l’Evangile: Que » celte sorte de démon* que l'on appelle pharisiens , ou calolins, » ou princes des pré- res , non ejcielur nisi per jejuniurn ; vous ne » viendrez à bout de tes chasser que par h jeune. »
La sublime altitude du clergé pendant la persécution dut, plus tard, montrera Camille dans quelle erreur il venait de tomber.
A quelque temps de là, il lui arriva une assez singulière aventure. Il y avait par la France un vrai curé de Saint-Gaudans , petite commune du Poitou. Ce curé, prêtre assermenté comme beaucoup de ses frères en religion qui, dès l’abord, se laissèrent prendre aux belles paroles des révolutionnaires, mais bientôt reconnurent et surent réparer leur faute: ce curé, disons-nous, lisait le journal de Camille. Il trouva peu convenable la facétie en tète de laquelle on avait arboré son nom. Il se plaignit à Camille dans des termes modérés, très polis, mais qui n’en étaient pas moins une très dure punition infligée par lui au journaliste qu’il mil en demeure de publier sa réponse. Voici cette lettre que Camille inséra dans son soixante-huitième nu-
méro : « Monsieur et très excellentissime patriote, dans le » dernier numéro de vos Révolutions , vous m’avez donné des »> lumières, des intentions et de l’imprudence que je n’ai point. » Quoique je voie avec douleur que nos évêques n’ont point » prêté le serment civique, je les ai plaints sans les censurer avec » un sermon aussi enragé. Mais au nom du patriotisme même » qui vous anime, profitez des moyens que vos lumières vous » donnent, pour réparer le mal que vous avez fait à ma répu- » tation. J’ose espérer que vous rendrez ce service au meilleur » de vos amis, qui vous lit, vous a lu, et vous lira toujours avec » plaisir et reconnaissance , pourvu que vous ne compromettiez » pas trop celui qui est pour la vie , votre très affectionné frère » et citoyen.
» Norbert Pressas, curé de Saint-Gaudans;
» à Givrai en Poitou.
»> Le 27 janvier 1791. »
Juste une année auparavant, Camille s’était fait pour un autre article une affaire celte fois plus sérieuse qu’une lettre où on le payait de sa monnaie courante, la raillerie. Un journal satirique et royaliste les Actes des Apôtres , dont la rédaction ne consistait qu’en chansons, avait, sur l’air du Menuet d'Exaudety publié quelques couplets très spirituels sur la machine récem,ment inventée par le docteur Guillotin et que, sur le rapport du constituant Carlier, de Coucy, un décret venait de consacrer comme seul instrument légal de supplice. « Malgré la prodi- » gieuse gaité des aristocrates chantants •> , écrivit alors Camille dans son journal, « je doute qu’ils fassent rire les aristocrates » pleurants. On assure que leur journal est le recueil facétieux » des couplets que chantait naguères la table ronde des aristo- » crates, à ses petits soupers chez le bourreau de Paris. »
Une accusation d’aristocratie, formulée surtout par Camille favori de la foule et des faubourgs, était d’un dangereux éclat, enveloppait d’un fâcheux relief celui que le journaliste accusait et désignait à la haine publique. Samson tenait singulièrement ù
passer pour un bon patriote ne hantant point la table des aristocrates. Il fit assigner « Camille Desmoulins, auteur d’un libelle
* appelé Révolutions de Brabant , à comparaître devant le tribu-
* nal de police pour être condamné à des dommages-intérêts à » titre de réparation d'honneur. » Nous ne savons quelles furent pour l’écrivain les conséquences de cette bizarre affaire, si elle se suivit, s’il fut condamné ou renvoyé. Ce que nous voyons partout dans ses numéros, c’est qu’il ne pardonne guères à ses adversaires, c’est qu’une affaire ne le rend pas plus prudent, c’est qu’il n’épargne personne , ni roi , ni princes, ni Lafayette, ni Bailly, ni même la justice et que , si cette fois il évita la condamnation, la leçon ne lui servit que peu.
M. de Bezenval, que le peuple accusait de complicité avec le prévôt des marchands , Flesselles , lanterné le lendemain de la prise de la Bastille; M. de Bezenval qu’on avait laissé longtemps gémir dans sa prison, venait d’être acquitté par le Châtelet. C’était une tête arrachée au Procureur -Général de la Lanterne qui, dans sa colère , saisit sa plume et jeta sur le papier ces quatre vers , — l’indignation fait les poètes :
« Vous qui lavez Broglie, Augeard,
» Qui lavez Bezenval , qui laveriez la peste ,
» Vous êtes le papier-brouillaid ;
» Vous enlevez la tache, et la tache vous reste. »
Nous aurons, vingt fois encore, l’occasion de faire des emprunts aux Révolutions de France et de Brabant ; mais, dès à présent, l’on peut s’expliquer la vogue de ce journal qui s’occupe de tout, rarement sérieux, presque toujours méchamment original, gaiement cruel, dont l’esprit n’a d’analogue que l’esprit du peuple méchant et léger. Prompt à la réplique, constamment prêt à la lutte qu’il aime, qu’il appelle, qu’il fait naître, Camille devint bientôt réellement puissant, puissant comme peut l’être et autant que peut l’être un journaliste. Tous redoutaient sa satire violente, son fouet qui traçait de profonds et douloureux sillons. li faut entendre aussi le concert d’éloges, de flatteries
qui s’élève arîtiRr de lui; il faut voir aussi comment les hommes les plus considérables l’entourent, le recherchent, veulent se le rendre favorable. C’est un député qui lui écrit pour lui fournir d’humbles explications sur un passage d’un discours fustigé par Camille. Ce sont les hommes destinés à devenir prochainement les plus considérables parmi les considérables qui sollicitent l’honneur insigne, l’un de travailler à son journal, l’autre de lui fournir des renseignements.
Mirabeau, oui, Mirabeau lui-même, fait avec quelqu’ironie la cour à Desmoulins. « Eh bien ! pauvre Camille , votre tête » est-elle un peu remise? On vous a boudé et l’on vous par- 2 donne. M. Ennery a obtenu votre grâce. Ainsi, il est bien décidé que, dimanche prochain , on ira au bourg Egalité, sur » les cinq heures. Aujourd’hui , le voyage est impossible. On a » un rendez-vous essentiel ce soir ; il faut s’y trouver , quoique » vous disiez assez énergiquement que ce ri est pas là V usage. » Adieu , bon fils, vous méritez qu’on vous aime, malgré vos » fougueux écarts. — Mirabeau. — 2 mai! 790.
» J’ai reçu quelques lettres infiniment honorables des Lin- " guet , des Lameth , des d’Aiguillon , et de tout ce qu’il y a de ” plus illustre dans l’Assemblée Nationale. » (Lettre de Camille à son père , du i5 mars i790. )
Les plus curieuses de toutes les lettres publiées par M. Matton et choisies parmi la volumineuse correspondance qu’il trouva dans les papiers de Desmoulins, sont certes celles de Saint-Just et de Robespierre , ses deux amis , ses deux bourreaux.
Voici d’abord celle de Saint-Just, qui se distingue moins par la pureté de son orthographe, que par ses souvenirs mythologiques, son peu d’amour pour ses compatriotes , mépris qui égale au moins celui de Camille pour ses Guisards et enfin par l'apreté de sa haine et de ses menaces contre la noblesse :
“ Monsieur,
” Si vous étiez moins occwppé j’en trerois dans quelques détails * sur l’assemblée de Chatini où se sont trouvés des hommes de
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fouîtes trempes et de tout calibre. Malgré ma minorité j’ai été reçu. Le sieur Gelli, notre confrère au baillage deVermandois, m’avoit dénoncé. On l’a chassé parles épaules. Nous avons vu là vos compatriottes MM. Saulce, Violette et autres dont j’ai
ieçu beaucoup de politesses. Il est inutile de vous dire (car
vous n’aimez pas la sotte louange) que votre pays s’énorgucillit de vous.
- Vous avez su avant moi que le département était définitive- « ment à Laon. Est-ce un bien , est-ce un mal pour l’une ou l’au- " ire ville ? Il me semble que ce n’est qu’un point d’honneur entre •• les deux villes et les points d’honneur sont très peu de chose ” presqu’en tout genre.
" -le suis monté à la tribune, j’ai travaillé dans le dessein de ” porter le jour dans la question du chef-lieu, mais je ne suivi - rien , je suis parti chargé de compliments comme l’àne de reli-
» ques ayant cependant celle confiance qu’à la prochaine légis- * lature je pourrai être des vôtres à \ assemblée nationale.
« Vous m’aviez promis de m’écrire , mais je prévois bien que >* vous n’en aurez pas eu le loisir. Je suis libre à l’heure qu’il » est. Retournerai-je auprès de vous ou resterai-je parmi les sots » aristocraties de ce pays-ci.
” Les paysans de mon canton étaient venu alors de mon retour » de Chauny me chercher à Manicamp. Le comte de Lauraguais " fut fort étonné de cette cérémonie rusli-patriotique. Je les » conduisis tous chez lui pour le visiter. On nous dit qu’il est aux « champs et moi cependant je fis comme Tarquin; j’avais une ba- « guette avec laquelle je coupai la tête à une fougere qui se trouva ” près de moi sous les fenêtres du chateauet sans mot dire nous » fîmes vo’te-face.
» Adieu, mon cher Desmoulins. Si vous avez besoin de moi
;• écrivez-moi. Vos derniers numéros sont pleins d’excellentes
» choses. Apollon et Minerve ne vous ont point encore aban-
« donné, ne vous en déplaise. Si vous avez quelque chose à faire
dire à vos gens de Guise, je les reverrai dans 8 jours à Laon où v j’irai faire un tour pour affaires particulières.
« Adieu encore , gloire, paix, et rage patriotique,
^ Saint-Just.
» Je vous lirai ce soir car je ne vous parle de vos derniers nu- » méros que par oui-dire. »
La lettre de Robespierre est remarquable de froideur et d’étiquette. C’est moins à l’ami qu’il s’adresse qu’au journaliste qui le compromet , moins a un ancien camarade de collège , 1 égal des anciens jours, qu’à l’écrivain que le député, que le futur chef de parti, sentant déjà son importance, voudrait tenir à distance.
» Paris , 7 juin 1790.
» Monsieur,
» J’ai lu dans votre dernier numéro des Révolutions de France » et de Brabant, où vous parlez du décret porté le 22 mai sur le »> droit de paix et de guerre , le passage suivant :
» Le samedi 22 mai , le petit dauphin applaudissait un décret » Mirabeau avec un bon sens fort au-dessus de son âge. Le peuî pie applaudissait aussi de son côté. Il reconduisit en triomphe » Barnave, Pélion, Lameth , d’Aiguillon, Duport, et tous les » jacobins illustres ; il s’imaginait avoir remporté une grande » victoire , et ces députés avaient la faiblesse de l’entretenir » dans une erreur dont ils jouissaient. Robespierre fut plus » franc; il dit à la multitude qui l’entourait et l’étourdissait de » ses battements : — Eh ! messieurs , de quoi vous félicitez- » vous? le décret est détestable, du dernier détestable ; laissons » ce marmot bal ire des mains à sa fenêtre; il sait mieux que » nous ce qu’il fait. »
» Je dois , monsieur, relever l’erreur où vous avez été induit > sur le fait qui me concerne dans ce passage.
» J’ai dit à l’Assemblée Nationale mou opinion sur les princi- » pes et sur les conséquences du décret qui règle l’exercice du » droit de paix et de guerre; mais je me suis borné là. Je n'ai
» point tenu dans le jardin des Tuileries le propos que vous ci- » tez; je n’ai pas même parlé à la foule des citoyens qui se sont » assemblés sur mon passage, au moment où je le traversais. Je d crois devoir désavouer ce fait: ie parce qu’il n’est pas vrai ; » 2° parce que , quelque disposé que je sois à déployer toujours » dans l’Assemblée Nationale le caractère de franchise qui doit » distinguer les représentants de la Nation , je n’ignore pas qu’ail- » leurs il est line certaine réserve qui leur convient. J’espère, » monsieur , que vous voudrez bien rendre ma déclaration publi- » que par la voie de votre journal , d’autant plus que votre zèle *> magnanime pour la cause de la liberté votés fera une loi de ne » pas laisser aux mauvais citoyens le plus léger prétexte de calomnier l’énergie des défenseurs du peuple.
» De Robespieiuœ. »>
Malgré lout ce bruit qui se fait autour de lui , malgré celte attention dont son extrême vanité aurait dû se trouver satisfaite , Camille n’était point heureux encore. En écrivant à son père qu’il accuse d'indifférence, il se plaint amèrement. Il succombe à la fatigue et aux chagrins ; il n’enrichit que son libraire; on le contrefait en Provence et dans le Languedoc. Il sent, dit-il, que son entreprise est au-dessus de ses forces; il y a bien des moments où , malgré les compliments d’une foule de gens qui lui disent qu’il possède les (lèches d’Hercule , il se trouve aussi malheureux, aussi abandonné que Philoclète dans Plie de Lemnos.
Malheureux! abandonné, s’est-il écrié dans son chagrin. Il souffre donc de l’ennui de l’isolement d ois ce grand désert qu’on nomme Paris? N’est*ce pas ici l’heure de chercher la véritable cause de ce chagrin , la cause qu’il n’a point encore confiée a son père, son père à qui cependant il avoue tant de choses? N’estce pas le moment de suppléer à l’insuffisance de sa dernière lettre du 15 mars 1790?
Camille souffrait du mal d’amour. Un ami l’avait introduit , il y avait quelques années , dans une honnête famille de bons bourgeois de Paris. Le chef de cette famille se nommait Duplessis. Par sa cou I ni te , sa persévérance , de la boutique de son père ,
petit maréchal-ferrant de village, M. Duplessis s’elait élevé au grade important de premier commis du contrôle général des finances , et avait amassé une large aisance , presqu’une petite fortune. Auprès de lui vivaient sa femme encore remarquable par sa beauté, et safdle Lucile, Lucile charmante enfant de dixlmit ans, belle comme l’avait été sa mère, douce, bonne, aimante, la plus suave tête de femme de cette époque si remarquable par ses femmes. Admis dans l’intimité de celte respectable famille , Camille n’avait pu voir se développer les jeunes attraits de Lucile sans s’en laisser éprendre. Cette jeune fille si calme, si pure , si différente de toutes celles auxquelles il avait jeté en courant ses tendresses banales, s’empara victorieusement du cœur du jeune écrivain , de ce cœur où bientôt elle régna en maîtresse absolue. Sensible et naïve , elle 11e vit pas cet amour sans y répondre à son tour , sans avouer bientôt qu’elle ne le repoussait pas et l’acceptait au contraire avec bonheur.
Après bien des hésitations , bien des terreurs, elle lui permit d’aller à son père . de lui tout dire , de lui demander la permission d’espérer. Mais, ainsi que le père de son jeune ami , M. Duplessis n’aimait ni les révolutions, ni les révolutionnaires. Bien qu'il reçût avec plaisir le jeune Desmoulins, M. Duplessis lui reprochait souvent ses excès, ses exagérations, ses attaques contre la royauté, contre les principes mis en péril par la presse, par le journal de Camille surtout. D’un autre côté, M. Duplessis, en homme de finances, croyait en l’argent. Pour lui, l’argent valait tous les talents possibles de tous les journalistes possibles et réunis, et Caïn lie et sa famille, il le savait, étaient sans fortune. Les enthousiasmes , les excès de passion qui distinguaient Camille, n’étaient pas non plus sans effrayer le père de Lucile qui n’avait guère de confiance dans les poètes. Il croyait qu’un honnête jeune homme, vivant sans éclat, mais sans trouble, pensant à l'unisson du vulgaire et ne poursuivant que la fortune sans songera la gloire , ferait bien mieux le bonheur d’une femme qu’un de ces esprits aventuriers, toujours en travail, loujours courant à la recherche des émotions violentes, les rencontrant lr< p
souvent, en souffrant et en faisant souffrir ceux qui l'entoureraient et l’aimeraient. Bien que personne n’eût osé prophétiser encore les lugubres évènements que couvait un avenir, hélas ! si prochain, M. Duplessis avait assez vécu, assez pensé, pour s’apercevoir que les orages s'amoncelaient, grossissaient, montaient au zénith en menaçant bien des situations, bien des existences. Les hardis nageurs qui s’étaient à corps perdu lancés dans les flots de la politique, ne seraient-ils pas les premiers engloutis quand la tourmente arriverait?
M. Duplessis repoussa donc nettement dès l’abord les instances de Camille ; puis , louché par les larmes et la douleur silencieuse de Lucile , s’il ne refusa plus péremptoirement, il ajournait à longtemps des paroles plus favorables.
C’est la probablement qu’il faut chercher la cause du chagrin de Camille : découragé, presque sans espoir de se faire une famille nouvelle , il se désole de vivre loin de son ancienne famille. Il gémit sur son isolement ; il se plaint d’être abandonné. Il va perdre courage. Nerveux comme tous les hommes de pensée , il se laisse facilement écraser parla souffrance.
Et cependant ouvrons son journal pour y chercher et reconnaître la trace de ce découragement , nous allons y rencontrer l’écrivain plus agressif , plus violent, plus audacieux que jamais. On dirait qu’il se venge de ses souffrances en imposant des souffrances. C’est en ce moment qu’à bout d’insultes à lancer contre le roi , il crée celte appellation que le peuple n’oubliera plus : le mot de Capet , mot qui , loin de rappeler alors une origine antique, glorieuse, un grand homme, de grandes actions, ne sera plus qu’une marque d’infamie. Pour lui le roi c’est Capet l’aîné; le comte de Provence, c’est Capet cadet ; le Dauphin , c’est Capet le jeune.
Mais patience ! Le lion blessé se retourne. L’insulteur sera.
puni. L’heure de la lutte suprême a sonné, et si Camille en sort vainqueur parce qu’il représente l’élément populaire qui l’emportera d ms son triomphe, ce ne sera pas sans avoir perdu son repos, sa tranquillité, beaucoup de sa puissance. Voilà que pour
lui est arrivé le moment des rudes épreuves. 11 ne s'agit plus d’attaquer seulement; il faut se défendre. Aucun des biographes de Desmoulins n’a raconté en détail tout ce qu’il eut à souffrir vers le milieu de l’année 1790; ceux qui s’occupent de cette phase de sa vie qui fut aussi pénible que le furent pour lui ses derniers mois, paraissent ne s’étre préoccupés que du côté brillant de la profession de journaliste et point du tout du revers de la médaille : les citations * les poursuites, les procès , les amendes, les condamnations , les querelles , tous les déboires enfin qui foisonnent dans ce métier de lutteur où, si l’on distribue des horions aux applaudissements de la foule enchantée, on reçoit au$:d de nombreuses et cuisantes blessures qu’elle ne s’occupe guères de panser et de guérir.
Sous ce titre : E lablissement d' une Haute-Cour Nationale , un pamphlet royaliste avait paru qui attaquait vivement les principaux Cordeliers , Danton, Saint Hurugue, Gorsas, Prudhomme, Desmoulius. Une espèce de petite biographie était accolée à chacun de ces noms. Pour ne parler que de Camille, on affirmait qu’il ne s’était fait journaliste qu’après avoir été chassé du barreau. Ce n’était là qu’une injure et un mensonge. Des affaires plus sérieuses se préparaient.
Pendant le mois de décembre 1789, M. de Malouet s’était plaint déjà à la tribune de la violence des attaques que le journal de Camille avait, dès sa naissance, dirigées contre certains hommes politiques. Dans le mois de juin d790, on exerça d’énergiques poursuites contre la presse. Dans une des innombrables feuilles du temps, un ami de Camille, le futur Conventionnel Fréron, avait pris Lafayette corps à corps et l’avait fort mal mené. La police s’empara de Fréron. Dans son journal, Desmoulins prit le parti de son ami. En même temps qu’il attaqua Lafayette, il déclara aussi la guerre à M. de Grillon qui, après avoir, avec plusieurs de ses collègues de l’Assemblée Constituante, fait partie du Cercle de la Constitution, toul-à-f heure Club des Jacobins, s’était retiré et avait formé une réunion nouvelle aussi ennemie d’une opposition radicale que tout-à-l’heure ses mem-
bres on avaient été partisans. Le duc de Grillon était appelé par les Révolutions de France el de Brabant anti-jacobin , citoyen douteux. Comme Fréron, Desmoulins fut menacé du Châtelet ; on lui laissa l’option assez pénible ou d’une rétractation publique dans ses propres colonnes, ou d’un procès dont les conclusions ne tendaient à rien moins qu’au paiement de cent mille livres à titre de dommages et intérêts.
« Je me rétracte , » répondit Camille en cherchant à éluder ; « mais je demande à M. de Crillon où est cette liberté de la » presse qu’il a lui-même défendue, si je ne puis énoncer un » doute sur le patriotisme d’un citoyen. Je vois bien que pour » faire un journal libre et ne point craindre les assignations, ni » des juges corrompus, il faut renoncera être citoyen actif, » suivre le précepte de l’évangile, donner c * qu'on ay ne tenir ù ») rien et se retirer dans un grenier ou dans un tonneau insaisis- » sable, et je suis bien déterminé à prendre ce parti plutôt que de » trahir la vérité et ma conscience.
» Oui, je virils de prendre ce parti ; je me suis débarrassé du » peu que j’avais acquis par mes veilles et d’un pécule que je » puis bien appeler quasi castrense. A présent viennent les » huissiers quand ils voudront. J’échapperai à l’inquisition , »> comme le moucheron à la toile d’araignée en passant à travers. » Je bénis la tempête qui m’a fait jeter dans la mer les instru- » ments de ma servitude; maintenant je me sens libre comme » Bias. Je relèverai toute la corruption de l’Assemblée Nationale. » Je dirai que ceux qui paraissent l’ante de sa délibération » sont corrompus. »
Et pour attaquer ses adversaires, il ne perd pas de temps. Ils l’ont menacé; ils paient cher leurs menaces. M. de Lafayette, pour ne citer qu’un seul exemple, apparaît à chaque instant dans le journal de Desmoulins ; il n’obtient ni trêve, ni repos. Toute arme est bonne au folliculaire contre ses ennemis. Ses propres travers à lui-même, son amour des bons dîners, lui serviront même de prétexte à accusation. - Pourrai-je voir , •• s’écric-t-il , ‘«rien de plus affligeant que le spectacle que j’ai
» sous les yeux , celui de la dégradation de nos représentants et ” d’une corruption dont je ne pourrais douter, quand je n'en »• aurais pas la preuve par le prix qu’on a misa mon silence. •• Alors il raconte à ses abonnés qu’on l’a entraîné à un repas splendide; — oh ! Camille, que vos ennemis vous connaissaient bien ! — que là on lui prodigua les vins les plus exquis; qu’on essaya de vaincre sa résistance en lui offrant l’image « d’un » bonheur qui n’est pas sur la terre » ; qu’on lui proposa une place de mille écus , de deux mille écus , des trésors. Nous aurons une seconde édition de cette scène de corruption, et c’est encore Camille qui se chargera d’en être l’historien.
Mais la singulière rétractation que le journaliste venait d’accorder à M. de Grillon ne pouvait plaire à celui-ci. Camille fui poursuivi et condamné. Le mois de juillet lui fut fatal ; les amendes plurent, comme la grêle en un jour d’orage, sur les malheureuses Révolutions dp France et de Brabant. Le Châtelet fut impitoyable. Quand on sut que les magistrats se montraient sévères , tomes les victimes , — on aurait pu croire qu’elles s'étalent donné le mot, — se sentirent quelque courage et demandèrent justice.
Le 6 juillet, Camille fut appelé devant le Châtelet par M. Talon, ancien lieutenant-civil et député à l’Assemblée Nationale , pour répondre d’un article dont M. Talon pensait avoir à Se plaindre. En même temps que Desmoulins, M. Talon assignait MM. Du Saulchoi deBergemont , rédacteur du journal le Républicain , toujours pour causes d’injures. Me Chignard, procureur de M. Talon, accusa ces journalistes « d’avoir dénoncé dans leurs » journaux ce magistrat comme juge prévaricateur et comme » ayant manifesté dans l’Assemblée Nationale des principes et des > vues conirairesà l’esprit des décrets ; la preuve, » suivant Me Chigard , « résultait du numéro 1er du journal le Républicain , et » du numéro 29 des Révolutions de France et de Brabant , » et lesdites injures avaient été réitérées dans les numéros 5 et 51 desdils journaux. «
En conséquence , M,? Chignard demanda par ses conclusions
que«MM. Un Saulchoiet Camille Desmoulins fussent tenus de se » rétracter par acte, et de déclarer qu’ils reconnaissent M. Ta- » Ion pour un juge intègre et un bon citoyen , incapable de pré- » varications et des faits qui lui ont été faussement et mécbam- »> ment imputés dans lesdits journaux; sinon et à faute de ce » faire que la sentence Rendrait lieu desdites rétractations ; que » MM. Du Saulchoi et Camille Desmoulins fussent tenus de réité* » rer lesdites rétractations dans le prochain numéro de leurs » journaux , et d’y insérer la sentence à intervenir; qu ils fussent » condamnés par* corps chacun en 1,200 livres de dommages- » intérêts , par forme de réparations civiles envers M. Talon ,
» applicables au soulagement des pauvres de la ville de Paris...
> Enfin que le jugement fût imprimé et affiché aux frais de MM. » Du Sauchoi et Camille Desmoulins , et qu’ils fussent condam- » nés aux dépens. •»
Camille se garda bien de comparaître, et les conclusions, prises contre lui par Me Chignard , furent par* défaut adjugées au profit de M. Talon.
Nousneconnaissonspas toutes les poursuites qui furent inten* tées contre Camille Desmoulins, à cause de ses violences. Il est probable qu’elles furent nombreuses , et nombreuses les condamnations prononcées ; nous ne disons pas : qui l’atteignirent , et pour cause; il n’avait rien. Mais voici que son nom retentit une fois encore à l’Assemblée Nationale. C’est toujour s M. de Malouct qui, l’indignation sur la face, le dénonce à la vindicte publique, et qui, n’attendant pas la punition légale, le punit et le flétrit en accollant son nom à celui de l’infâme Marat. Nous extrayons du Moniteur le discours prononcé par Malouel. C’est, selon nous , la meilleure manière ici de raconter le méfait de Camille :
« Il n’est pas d’ordre du jour plus pressant, » dit Malouet en » apparaissant à la tribune, que de faire connaître des projets » atr oces et d’assurer le châtiment de leurs auteurs. Vous frémi* » riez, si I on vous disait qu’il existe un complot formé pour ar- » rêter le Roi , emprisonner la Reine , la famille royale , les prin- » cipaux magistrats , et faire égorger cinq à six cents personnes.
» Eli bien ! c’est sous vos yeux , à votre porte , que des scélérats
* projettent et publient toutes ces atrocités ; qu’ils excitent le » peuple à la fureur, à l’effusion du sang; qu’ils dépravent ses » mœurs et attaquent, dans ses fondements , la Constitution et »> la liberté. Les représentants de la Nation seraient-ils indiffé- » rents, seraient-ils étrangers à ces horreurs? Je vous dénonce » le sieur Marat et le sieur Camille Desmoulins. (Il s’élève beau-
* coup de murmures dans la partie gauche de la salle. ) Je n’ose » croire que ce soit du sein de l’Assemblée Nationale ques’éehap- » peut ces éclats de rire, lorsque je dénonce un crime public.
» Lisez le dernier numéro des Révolutions de France et de Br a- » haut. En quoi pourrions-nous nous y méprendre? Est-il de » plus cruels ennemis de la Constitution que ceux qui veulent » faire du Roi et de la royauté un objet de mépris et de scandale,
» qui’ saisissent l’occasion de cette fête mémorable, où le Roi a
* reçu de toutes les parties de l’empire des témoignages d’amour » et de fidélité , pour nous parler de l’insolence du trône , du » fauteuil du pouvoir exécutif.
» Camille Desmoulins appelle le triomphe de Paul Emile une ï fête nationale, où un Roi , les mains liées derrière le dos, sui- » vit , dansrbumiliation , le char du triomphateur; il fait, de ce » trait historique , une allusion criminelle à la fête fédérale!...
» Avant de vous dénoncer ces attentats, j’ai essayé de provoquer » la surveillance du ministère public; l’embarras du magistrat,
» qui m’annonçait presque l’impuissance des lois, a redoublé » mon effroi. Quoi donc, ai-je dit. si les lois sont impuissantes,
» qui nous en avertira si ce ne sont les tribunaux ! C est a eux a » annoncer à la Nation le danger qui la menace ; sinon qu’ils » étendent un crêpe funèbre sur le sanctuaire de la justice;
» qu’ils nous disent que les lois sont sans force, qu ils nous le » prouvent en périssant avec elles ; car ils doivent s ofirir les 5 premiers aux poignards de la tyrannie. Vous dénoncer le péril? » de la liberté, de la chose publique , c’est y remédier; c’est as- » surer le châtiment des crimes qui compromettent l’une et l’au^ » tre : ne souffrez pas que l’Europe nous lasse ect outrage de
» croire que nos principes et nos mœurs sont ceux de Marat et »* de Camille Desmoulins ; ce sont là les véritables ennemis delà » chose publique, et non ceux qui souffrent de vos réformes. »> L’homme passionné de la liberté s’indigne d’une licence effré- » née, à laquelle il préférerait les horreurs du despotisme; je y> demande que le procureur du roi au Châtelet soit mandé , » séance tenaille, pour recevoir l’ordre de poursuivre, comme »> crime de lèze-nalion , les écrivains qui provoquent le peuple à » l’effusion du sang et à la désobéissance aux lois. •>
A ces nobles paroles, à ces accents vengeurs de la morale et du droit public, de grandes clameurs s’élevèrent du milieu de la gauche où s’asseyaient beaucoup des amis et des coréligionaires des deux écrivains dénoncés par le courageux Malouet; mais la droite couvrit ces murmures et ces protestations par d’énergiques applaudissements. Après une courte discussion et malgré les violences de l’opposition , l’Assemblée adopta ce décret : « L’Assemblée Nationale, sur la dénonciation qui lui a été faite » par un de ses membres , d’une feuille intitulée : C'en est fait » de nous, et du dernier numéro des Révolu! ions de France et » de Brabant , a décrété et décrète que, séance tenante, le pro- » cureur du roi au Châtelet sera mandé, et qu’il lui sera donné » ordre de poursuivre comme criminels de lèze-nalion, les au- » teurs, imprimeurs, colporteurs d’écrits excitant le peuple à » l'insurrection contre les lois , à l’effusion du sang et au ren- » versement de la Constitution. »
Pendant que le Châtelet, saisi par l’Assemblée Nationale, instruisait l’affaire, les révolutionnaires préparèrent un triomphe a Camille Desmoulins et à Marat. Le club des Jacob ns , pris tout à coup d’un accès de fièvre religieuse, voulut faire célébrer un grand service pour le repos de l’âme des citoyens tombés sous les murs et à la prise de la Bastille. Desmoulins et Marat furent invités avec éclat à la cérémonie. Ils y eurent les places d’honneur, et on enveloppa à la fois dans le meme triomphe les auteurs et les victimes de la révolte.
Hcndu plus audacieux encore par l’attention qui l’environnait,
par les honneurs obtenus la veille , peut être aussi par les sympathies qu'il se connaissait dans une certaine partie de l’Assemblée , Camille se présenta, le 2 août, à la barre et osa récuser le tribunal du Châtelet, parce que, disait-il, il y avait six mois qu’il dénonçait chaque jour ce tribunal comme criminel de lèze-nation, et que, traqués par le journaliste, les juges ne pouvaient se prononcer avec indépendance. Il rappelait ainsi le procès Bezenval et le fameux quatrain que nous avons reproduit. Les applaudissements des tribunes l’encouragèrent encore , et il déposa sur le bureau une lettre dont lecture fut donnée par un secrétaire.
« On fait aussi lecture d’une adresse de M. Camille Desmou- » lins. Il se plaint de ce que son dénonciateur n’a pas remis sous » les yeux de l’Assemblée le numéro qui a provoqué le décret » rendu contre lui , et que , par conséquent, il n’a pas énoncé le » corps du délit. Il demande que ce numéro soit renvoyé au co- » mité des recherches , pour en faire à l’Assemblée Nationale un » rapport motivé; il demande aussi à être autorisé à prendre à » partie son accusateur. •
Malouet s’élança à la tribune et s’écria : « Il est bien question
> de ma plainte! De plus grands intérêts doivent nous occuper. >» Ce sont là des crimes publics et non des délits privés, dont
> j’invoque le châtiment. Depuis votre décret, serait-il devenu » douteux qu’exciter le peuple à l’insurrection , à l’effusion du
> sang, au renversement de tous les pouvoirs, est un des plus »» giands crimes que l’on puisse commettre? Dans quelle horde » sauvage de tels attentats pourraient-ils devenir impunis? Si de i» tels hommes trouvent ici des défenseurs, que ceux-là se lè-
> vent, je les dénonce eux-mêmes. Puisque Camil e Desmoulins » veut que je lise son numéro, je vais vous le lire. Camille Des- » moulins est-il innocent? Il se justifiera. Est-il coupable? Je serai d son accusaleurel celui de tous ceux qui prendront sa défense.
> Qu’il se justifie, s’il l’ose!... ®
« Oui, je 1’ ose ! » cria du haut d’une tribune et d’une voix siri* dente Camille qui avait voulu assister à la discussion de son adresse. A cette insolente exclamation qui présentait le double
inconvénient d’abord d’un scandale public, celui plus grave ensuite de l’intervention des tribunes dans la délibération , précédent dangereux, et qu’on ne pouvait laisser se consacrer, toute la droite se lève en demandant l’arrestation du coupable. Dans la foule, parmi les députés, on nomme tout haut Camille. En vain le président veut-il rétablir l’ordre ; le tumulte est à son comble. Pendant que les cris, les interpellations se croisent , deviennent plus animés, le président donnait l’ordre de s’empaler de l’audacieux qui avait proféré les paroles, causes de tout ce scandale. Les gardes de l’Assemblée avaient déjà envahi les tribunes, et, malgré des cris : N’arrêtez pas, n’arrêtez pas! il n’y a pas de décret! ils cherchaient Camille qui ne les avait point attendus pour prendre la fuite. Un inconnu qui paraissait avoir crié : Il n’y a point de décrets, fut arrêté; on le prit sans doute pour le coupable, et ce ne fut qu’après de longs pourparlers qu’il fut rendu à la liberté. Pendant ce temps-la , les gens du peuple qui, dans les tribunes, avaient à dessein retardé l’arrivée de la force armée et favorisé la fuite de leur journaliste aimé, l’entouraient dans la rue et l’encourageaient à résister.
Quand il crut le danger passé. Desmoulins remonta dans les. tribunes. Son ancien ami Robespierre parlait alors pour le défendre. « Je crois, » disait Robespierre en essayant de tout concilier, « que l’ordre provisoire donné par M. le président était » indispensable; mais devez -vous confondre l’imprudence et » l’inconsidération avec le crime? Il s’est entendu accuser d’un crime de lèze-nasion; il est difficile à un homme sensible de » se taire. On ne peut supposer qu’il ait eu l’intention de manquer »> de respectau corps législatif. L’humanité d’accord avec la jus- » lice, réclament en sa faveur. Je demande son élargissement,
» et qu’on passe à l’ordre du jour. •*
Petion, prenant ensuite la parole, fit voir le danger créé par le décret rendu sur la proposition deMalouet; ce décret ne tendait à rien moins qu'à enchaîner le zèle des écrivains patriotes auxquels la France devait sa liberté; et sous l’influence de l’argumentation de Potion et des applaudissements qu’elle souleva
dans les tribunes, l’Assemblée décida qu'aucun des écrits publiés jusque-là, celui de Marat excepté, ne serait poursuivi par le ministère public.
A l’aide de cette amnistie, Camille allait enfin obtenir quelque tranquillité. Si ses piqûres sont aussi terribles; si ses lazzis sont aussi nombreux; si ses railleries font toujours des blessures aussi cruelles, il ne paraît plus en avoir subi de conséquences trop sérieuses. On en a pris son parti; on s’est habitué à celte extrême licence qu’à la fin l’on méprise et qui est à elle^même sa punition souvent. Du reste, pendant quelques mois, les évènements ne s’entassèrent plus avec cette effroyable rapidité qui caractérise les premiers temps de la révolution. Ils ont perdu pour un moment leur terrible caractère et, comme eux, la presse revêt une apparence plus calme. C’est le sommeil du
tigre.
De temps à autre, le peuple pille un hôtel de grand seigneur, l’hotel de Castries par exemple. Alors Camille se réveille avec son peuple et met en circulation quelque saillie révolutionnaire. Au bas de la vignette qui représente la dévastation de cet hôtel, il écrivait comme texte explicatif: « Moyen expéditif du peuple » français pour démeubler un aristocrate. » Somme toute, il n’est plus pour l’instant que peu intéressant à suivre.
Cependant, il est un de ses actes que nous voulons encore rapporter, avant d’assister à la cérémonie de son mariage. On était à Paris quelque peu las des duels de la tribune. L’attention publique se fatiguait. Dans le mois de novembre d 790, on vit d’autres rencontres, où l’arme n’était plus un argument plus ou moins bien trempé, plus ou moins bien conduit, plus ou moins susceptible de réfutation, mais une lame d’épée. Les Hommes de la Cour et les Hommes du Peuple , ou si l’on veut les Monarchis'es et les Démocrates , se rencontrèrent, le ferait poing, dans les allées du bois de Boulogne que la politique arrosa trop souvent d’un sang généreux , de quelque poitrine qu’il fut tiré. Cazalès et Barnave se battirent en duel. Plus tard, le duc de Castries, dont le peuple se charge si complaisamment
do déménager le mobilier, blessera Charles Lamcth. Camille faillit aussi avoir sa rencontre à l’épée : c’était la mode. Les Comédiens autrefois du Roi, maintenant de la dation , étaient restés franchement royalistes. Naudet et Dessessarls, du lhéatre français, se formalisèrent de quelque raillerie de Desmoulins et l’insultèrent chez le Suisse du Luxembourg. Il refusa de se battre contre eux et avec raison, ce nous semble Nous faisons ici abstraction de l’article cause de la querelle et de Fauteur de l’article. Si à la discussion on substitue la bataille, la plume sera bientôt tranchée par le glaive, et le ferrailleur habile et infâme aura toujours, tôt ou tard, raison de l’écrivain le plus honnête et le plus utile , dont tout un parti se sera décidé à fermer la bouche, même au prix du sacrifice de quelques-uns des siens.
Voici ce qu’écrivait au sujet de cette affaire Desmoulins à Talma, patriote ardent et avancé qui avait été insulté comme Camille, mais n’avait point été, comme lui, compris dans une tentative de réconciliation par* ses camarades qui le détestaient:
« Monsieur, vous m’obligerez infiniment en me faisant l’hon- » neur de passer chez moi demain, mercredi, à deux heures.
MM. Naudet et Dessessarls ont paru souhaiter une reconcilia- »> lion, et m’ont fait demander un rendez-vous. Je me suis » engagé à me trouver à dîner demain au Luxembourg avec »» MM. Dellirne, de Soigne, Dessessarls et Naudet; ma parole » était donnée, et j’avais publié cette réconciliation, quand des » amis m’ont fait faire des réflexions. Je n’avais consulté que » ma facilité naturelle à oublier les injures, mais il n’y avait i plus d objection à me faire si la réconciliation était générale et x> si vous vous trouviez à ce dîner. S’il arrivait que MM. Naudet » ou Dessessarls refusent, je serais dégagé de ma parole, et ils » paraîtraient n’avoir voulu se reconcilier qu’avec moi et non » avec les patriotes ce qu’assurément je n’ai point entendu. Je » vous prie donc de ne pas me refuser cette grâce, et je vous » attends avec impatience. Mille choses aimables à Mme Talma.
» C. Desmoulins.
» 19 octobre 1790.
Celle leilre de l'original de laquelle nous avons un fac-similé , csi iapidement écrite; les caractères en ont une physionomie heurtée, hachée* fiévreuse* On sent l’homme qui bout d’impatience lorsque sa plume ne répond pas à l’ardeur de sa pensée et 1 arrête au milieu de ses travaux, de se> luttes incessantes, de ses combats de chaque jour, de ses conspirations de chaque heure. Ou croirait presque , à voir celte écriture impatiente , que celui qui la trace, ne la marque d’un tel degré de promptitude que parce qu’il pressent que ses moments lui sont comptés, que sa vie doit être très remplie, parce qu’elle doit être très courte.
Appelons encore l’attention sur la guerre acharnée, sans trêve ni repos, qu’il a déclarée à la royauté expirante, à laquelle il cherche à enlever un dernier lambeau de prestige et de grandeur. Le roi vient d’écrire à l’Assemblée nationale une lettre empreinte de quelqu’énergie. « Quelle est impertinente cette » lettre que le pouvoir exécutif vient de se permettre d’écrire t> au pouvoir législatif! •> s’écrie l’auteur des Révolutions cle France et de Brabant. « Le prince oublie que quand il parle à »» réassemblée nationale, il parle au- souverain , au représentant » de la loi, à la loi elle-même, à la nation, et que le roi, qui » n’est que le premier serviteur de la nation, doit lui parler » respectueusement et chapeau bas. » Quel pas depuis le mois de mai 1789, et ces phrases s’écrivaient au commencement de mars 1790 !
Mais de ces luttes incessantes, acharnées, mortelles, arrivons enfin à 1 un de ces rares moments de la vie de Camille où sa joie fut pure, complète, à l’un de ces moments vraiment heureux parce qu’ils vous laissent sans arrière-pensées, sans préoccupation que celle du bonheur à goûter, du bonheur à donner, moments qui n’ont pas deux fois leur équivalent dans la vie d’un homme, moments qui durent paraître si doux à Camille, lui qui les connut si rarement.
Camille avait fait tant de serments de rendre heureuse celle qu’il aimait depuis longtemps ; Lucile avait répandu dans le
sein de son père tant de larmes amères , les larmes d’une fdlc chérie qui ont tant d’éloquence, qne M. Duplessis s’était laissé vaincre à la fin. Il a' ail donné sa parole à regret peut-être; mais enfin il l’avait donnée. Nous renonçons à peindre la joie de Camille. Un homme amoureux et heureux est le seul qui puisse dignement et convenablement parler de son bonheur et de son amour. Laissons-le donc parler. Voici la lettre qu’il écrivait à son père le 41 décembre 1790 :
« Aujourd’hui , 11 décembre, je me vois enfin au comble de » mes vœux. Le bonheur pour moi s’est fait longtemps attendre, » mais enfin il est arrivé, et je suis heureux autaut qu’on peut » l’être sur la terre. Cette charmante Lucile, dont je vous ai * tant parlé, que j’aime depuis huit ans, enfin ses parents me » la donnent et elle ne me refuse pas. Tout-à-l’heure sa mère » vient de m’apprendre cette nouvelle en pleurant de joie. L’iné- » galilé de fortune, M. Duplessis ayant vingt mille livres de » rente, avait jusqu’ici retardé mon bonheur; le père était ébloui i par les offres qu’on lui faisait. Il a congédié un prétendant qui » venait avec cent mille francs ; Lucile, qui avait déjà refusé » vingt-cinq mille livres de rente, n’a pas eu de peine à lui don- » ner son congé. Vous allez la connaître par ce seul trait. Quand » sa mère me l’a eu donnée il n’y a qu’un moment , elle m’a con- » duitdans sa chambre ; je me jette aux genoux de Lucile ; sur- » pris de l’entendre rire, je lève les yeux , les siens n’étaient pas » en meilleur état que les miens; elle était toute en larmes , elle » pleurait même abondamment et cependant elle riait encore. » Jamais je n’ai vu de spectacle aussi ravissant, et je n’aurais ï pas imaginé que la nature et la sensibilité pussent réunir à ce » point ces deux contrastes. Son père m’a dit qu’il ne différait » plus de nous marier que parce qu’il voulait me donner aupara- » vaut les cent mille francs qu’il a promis à sa fille, et que je » pouvais venir avec lui chez le notaire quand je voudrais. Je lui » ai répondu : Vous êtes un capitaliste, vous avez remué de » l’espèce pendant toute votre vie, je ne me mêle point du con- » trut et tant d’argent m’embarrasserait; vous aimez trop votre
» fille pour que je stipule pour elle. Vous ne me demandez rien ,
» ainsi dressez le contrat comme vous voudrez. Il me donne en » outre la moitié de sa vaisselle d’argent, qui monte à dix. mille » francs. De grâce, n’allez pas faire sonner tout cela trop haut.
* Soyons modestes dans la prospérité. Envoyez-moi poste pour » poste votre consentement et celui de ma mère; faites diligence » à Laon pour les dispenses , et qu’il n’y ait qu’une seule publi- » cation de bans à Guise comme à Paris. Nous pourrons bien 1 nous marier dans huit jours. Il tarde à ma chère Lucile autant » qu’à moi qu’on ne puisse plus nous séparer. N’attirez pas la
* haine de nos envieux, par ces nouvelles, et comme moi ren-
* fermez votre joie dans votre cœur, et épanchez-la tout au plus » dans le se.n de ma chère mère , de mes frères et sœurs. Je suis •> maintenant en état d^ venir à votre secours, et c’est là une » gl ande partie de ma joie : ma maîtresse , ma femme , votre, » fille et toute sa famille vous embrassent.
» C. Desmoulins. •
Pour comprendre la follejoiede notre amoureux jeune homme, il faut connaîtreLucile comme nos lecteurs la connaîtront au fur et à mesure que , sous leurs yeux , se dérouleront les pages de cette lugubre étude. Il faut l’apprécier comme plus tard ils sauront l’apprécier en la voyant jeune et belle, douce, simple et soumise, pure et naïve, faible et courageuse à la fois. Les grâces du corps, de l’esprit et du cœur, elle avait tout ce qu’il fallait pour rendreheureux l’homme de son choix, l’homme qu’elle aimait depuis qn’ellese savait. Lucile, au milieu de toutes les femmes que la révolution a mises violemment en relief comme sur une muraille rouge d’un sang qui sert de repoussoir à leurs figures jeunes ou ridées, hideuses ou charmantes; Lucile est la plus adorable entre toutes les femmes qui apparurent en ces temps de désolation féconds en grands crimes et en grandes vertus Nous ne disons pas : la plus regrettable; carMlle de Soubreuil, l’innocenie Elisabeth , Mme de Lamballe, les vierges de Verdun , et tant d’autres pures, victimes ont été , comme elle, dévorées par la fatale
machine. Et encore ne pourrait-on pas écrire ce mol : plus regrettable qu’elles toutes? car la princessse Elisabeth était de san g royal , honneur qui se paie si souvent et si chèrement ; les autres descendaient pour la plupart de cette noblesse qui venait d’étre vaincue et devait s’attendre à mourir ; tandis que Lucile était fdle d’un de ces bourgeois, enfant du peuple lui-même: , d’un de ces bourgeois pour qui seuls la révolution avait été tentée et accomplie. Devait-elle craindre la mort , apportée surtout par la main de ceux qu’elle avait appelés ses frères , ses amis, qui, sur son contrat de mariage, avaient indissolublement uni leurs signatures hardies à sa signature de femme faible , dont la faiblesse implorait leur protection? Lucile , quittant la maison de son père pour passer dans les bras de son mari , ne vivant que pour son mari qu elle adore , mourant pour lui , à côté de lui et à cause de lui , est le type magnifique, idéal, de l’épouse, de la femme de condition moyenne à cette époque. A nos yeux , elle est plus grande que Mme Roland qui ne songe qu’à elle-même , qui écrase son mari, qui le fait ce qu’il est, l’inspire et le protège ; elle est plus grande que Charlotte Corday que le milieu où elle vécut et mourut peut seul excuser ; et le voisinage de la Dubarry tombant si lâchement sur le même échafaud où Lucile venait de lui donner un si superbe exemple de force et d’énergie ; le voisinage de la hideuse Théroigne de Méricourt , des louves de Versailles, des tricoteuses de la Convention, des furies de la guillotine, des femmes Babouvistes, sert encore à faire ressortir et briller d’un éclat plus splendide et plus pur le doux profd de Lucile , tenant dans ses bras un joli petit enfant et appuyant sa belle tète pensive sur le sein de son mari.
Mais il était dit que Camille porterait malheur à tous ceux qui l’entouraient !
Camille avait écrit à son père le 11 décembre. Impatient comme un amant , avide de s’assurer ce bonheur auquel il avait encore peine à croire , Camille hâtait de tous ses vœux l’arrivée de la bienheureuse lettre qui lui apporterait de Guise un Consentement si désiré; et la lettre n’arrivait pas; et le 20 dé-
cembre était atteint déjà. « Mon père , » crie-t-il de Paris , « mon
> père , c’est la troisième lettre que je vous écris pour vous de-
> mander le consentement à mon mariage avec une femme toute » céleste, et vous avez laissé partir trois fois la poste sans m’en- » voyer votre acceptation ! Je ne m’attendais pas que les obsta- » clés à ce mariage viendraient de vous. Vous auriez dû prendre » la poste et être venu me l’apporter vous-même. Vous eonnais- » sez la vivacité de mon caractère et dans quelle situation vio- » lente vous m’auriez jeté si vous aviez opposé un veto absolu et i» même un veto suspensif. M. Duplessis veut bien vous attester » lui même qu’il accorde sa fille à votre fils. » En eflVt, M. Duplessis , à la lettre pressante de celui qui va être son gendre , joint une lettre dans laquelle il prie M. Desmoulins d’accélérer la félicité de leurs enfants.
Trois jours plus tard, M. Desmoulins envoyait son consentement, mais dans une lettre glacée, réservée, sérieuse, écourtée. Son long silence et sa froideur sont pour nous des énigmes sans issue.
Enfin, Camille épousa Lucile, le mercredi 29 décembre 1790. Il avait eu bien du mal à obtenir les dispenses de l’avent; on l’avait adressé à un M. de Floirac, grand vicaire de l’évêché de Paris, qui lui jeta à la face le reproche d’avoir été cause que le peuple avait incendié son château, l’avait presque ruiné, et lui refusa net la dispense nécessaire. Des amis puissants intervinrent sans plus de succès; des députés furent aussi repoussés à l’évêché. Camille avait conservé d’excellentes relations avec son ancien proviseur de Louis-le-Grand , l’abbé Bérardier. Le curé de Saint-Sulpice , paroisse de M. Duplessis, et l’abbé Bérardier firent de leur côté d’actives démarches qui, celte fois, réussirent et levèrent tous les obstacles. L’abbé Bérardier voulut bénir lui-même celte union. Pour témoins à son contrat et à l’église, Camille avait Robespierre, l’ancien élève aussi du bon Bérardier, Mercier, le fameux auteur du Tableau de Taris , et Brissot, que les attaques de celui auquel il servait de témoin conduiront à l’échafaud. Les témoins de Lucile étaient Pélion, le futur maire
de Paris, et le comte de Sillery, le confident intime de Philippe d'Orléans, le mari de Mme deGenlis. M. de Viefville des Essarts, avait signé au contrat « et il a dû être fort content de la dot qui » est de cent douze mille livres, » dit Camille.
On a écrit qu’au nombre des témoins avait aussi figuré Saint-Just, « qui témoignait à Camille une vive amitié. » C’e»t une erreur. Saint-Just, nous l’avons vu par sa lettre, habitait encore Blérancourt, où, pour se désennuyer du voisinage de concitoyens qu’il n’aimait pas, il s’amusait à parodier ce romain qui coupait les têtes aux pavots des jardins de Tarquin-le- Superbe.
, Nous venons de parler de la dot de Lucile. Si quelques-uns des amis de Desmoulins, Luce de Lancival par exemple, le complimentèrent franchement et prirent part à son bonheur, beaucoup de ses ennemis, de ses camarades aussi, n’apprirent pas sans colère et sans jalousie la nouvelle d’un mariage qui lui assurait une position indépendante et un avenir plus facile et plus large. Des journaux s’emparèrent pour le commenter de cet acte de la vie intime, de celle fête de famille qui, plus que toute autre, répugne à la publicité et commande le silence. Si tous rendirent justice à la compagne de Camille, à sa beauté, à ses vertus, ses parents ne furent point ménagés. Ou rechercha la source de leur fortune ; on la discuta publiquement dans les journaux ; on ne s’en tint même pas là. Le Journal de la Cour et de la Ville, attaquant la vertu de la mère de Lucile, affirma « que Lucile était la fille naturelle de l’abbé Terray. *» Pour expliquer ces relations coupables, on supposait que cet ancien ministre des finances, sous lequel et dans un ordre très inférieur aurait travaillé M. Duplessis, n’avait élevé celui-ci au grade important de premier commis du contrôle général qu’en considération des attraits et des complaisances de sa femme. « Il ne tiendrait qu’à moi, •> écrit Desmoulins à son père, » de » faire condamner ce journal à de grosses réparations envers » ma femme et sa famille devant les nouveaux juges pour avoir » imprimé, il y a trois jours : On dil que c°tte beauté est fille
» naturelle de F abbé Terray. Muis c'est une folie si absurde, la » mère a eu besoin de tant de vertus pour résister aux attaques » auxquelles sa beauté l’a exposée, et elle en a fait si souvent » preuve ! Elle n’a même jamais vu l’abbé Terray ; son mari n’a * été premier commis du contiôle général qu’après sa mort et » sous M. de Clugny ; sous l’abbé Terray, il était au trésor royal.
» Tout cela est si bien connu que cette famille respectable n’a » fait que rire des calomnies des infâmes aristocrates et m’a con- » seillé de les mépriser. » — « Je suis bien de l’avis de Mrae Du- » plessis et de sa famille, » répondait le sage vieillard de Guise,
« de mépriser la sanie et la bave du folliculaire du jour et sa ca- » lomnie éphémère qui, le lendemain, est remplacée par une » autre qui sera également oubliée. Ne trouvez-vous pas qu’il » aurait pu accommoder ses feuilles de cette épigraphe : Dat »> veniam cor vis , lacerai , je ne dis pas censura , le mot est trop » noble dans l’espèce mais morsura colombas. » La presse n’était pas, on le voit, indulgente à un homme de la presse qui souffrait drs excès semblables à ceux que tant de fois il avait commis lui-même.
Plus tard , Camille , que ses ennemis abandonnèrent, bientôt pour s’occuper , comme il arrive toujours , de sujets plus nouveaux ; Camille verra encore renouveler les vieilles exagérations sur sa fortune; mais alors , — ce sera vers la fin de 1793, — on se servira de cette fortune considérablement grossie pour le poser en aristocrate , en ennemi du peuple, lui aussi.
Enfin, malgré ces bourdonnements d’insectes venimeux et jaloux , Camille était heureux. Cette femme qu’il aimait avec tant d’ardeur était à lui ; cette fortune qu’il avait si longtemps souhaitée lui était arrivée. Riche , envié, redouté, calomnié , tout semblait lui sourire , le présent et l’avenir.