‹ Biographie de Camille DesmoulinsChapitre 5 sur 6 · ODO · texte numérisé non relu

ODO

» marché depuis plusieurs années , appellent sur le 'peuple la » vengeance du crime.

» Non, la liberté ne reculera pas devant ses ennemis; leur » coalition est découverte. Dillon , qui ordonna à son armée de «marcher sur Paris, a déclaré que la femme de Desmoulins » avait touché de l’argent pour exciter Un mouvement pour as- » sassiner les patriotes et le tribunal révolutionnaire. Nous vous » remercions de nous avoir placés au poste de l’honneur; connue » vous, nous couvrirons la patrie de nos corps.

» Mourir n'est rien, pourvu que la révolution triomphe; voilà » le jour de gloire; voilà le jour où le sénat romain lutta contre » Catilina; voilà le jour de consolider pour jamais la liberté pu- » blique! Vos Comités vous répondent d’une surveillance héroï- » que. Qui peut vous refuser sa vénération dans ce moment ter- » rible où vous combattez pour la dernière fois contre la faction » qui fut indulgente pour vos ennemis, et qui aujourd’hui re- » trouve sa fureur pour combattre la liberté?

» Vos Comités estiment peu la vie; ils font cas de l’honneur. » Peuple , tu triompheras; mais puisse cette expérience te faire » aimer la révolution par les périls auxquels elle expose tes amis.

» Il était sans exemple que la justice eût été insultée , et, si » elle le fut, ce n’a jamais été que par des émigrés insensés, pro- » phétisant la tyrannie. Eh bien , les nouveaux conspirateurs » ont récusé la conscience publique. Que faut-il de plus pour » achever de nous convaincre de leurs attentats? Les inalheu- » reux ! ils avouent leurs crimes en résistant aux lois : il n’y a » que les criminels que l’équité terrible épouvante. Combien » étaient-ils dangereux tous ceux qui, sous des formes simples, » cachaient leurs complots et leur audace! En ce moment, on » conspire dans les prisons en leur faveur, en ce moment l’aris- « tocratie se remue : la lettre qu’on va vous lire vous démonx> trera vos dangers.

» Est-ce par privilège que les accusés se montrent insolents? « Qu’on rappelle donc le tyran , Cusline et Brissot du tombeau ,

» car ils n’ont point joui du privilège épouvantable d'insulter » leurs juges.

» Dans le péril delà patrie, dans le degré de majesté où vous » a placés le peuple, marquez la distance qui vous sépare des » coupables; c’est dans ces vues que vos Comités vous propo- » sent le décret suivant :

» La Convention Nationale, après avoir entendu le rapport de » ses Comités de salut public et desûreté générale, décrète que » le tribunal révolutionnaire continuera l’instruction relative à » la conjuration de Lacroix, Danton, Chabot, Camille Desmou- » lins et autres; que le président emploiera tous les moyens que » la loi lui donne pour faire respecter son autorité et celle du » tribunal révolutionnaire, et pour réprimer toute tentative de » la part des accusés pour troubler la tranquillité publique et » entraver la marche de la justice;

» Décrète que tout prévenu de conspiration qui résistera oit » insultera à Injustice nationalesera mis hors des débats sur-le- » champ. »

Pour ajouter à l’effet déjà produit par le discours de Saint- Just, Billaud-Varennes demanda la lecture à la tribune de la dénonciation de l’espion La Flotte, et le projet de décret présenté par Saint-Just fut adopté « à l’unanimité! »

Ainsi se consomma la plus épouvantable iniquité des temps modernes, la mise hors des débats d’accusés qui ne purent se défendre, la mise hors des débats, mot nouveau inventé pour qualifier un crime nouveau et sans précédent, si ce n’est au procès des Girondins. Camille qui les avait perdus avait pleuré d’indignation, quand il les entendit mettre hors des débats. Pour que sa punition fût complète, il fallait qu’il devînt aussi victime de l’iniquité dont il avait été la cause éloignée, c’est vrai, mais la première cause.

Pendant que Saint-Just lisait son rapport à la Convention dont on enlevait le consentement à l’aide de la lettre de l’espion La Flotte, la séance du tribunal révolutionnaire avait été suspendue. On voulait que l’indignation de l’auditoire eût le temps de se cal-

nier. Elle était assez vive pour faire craindre un soulèvement.

Les représentants Amar et Vouland arrivèrent bientôt hors d’haleine, tout émus. Ils s’étaient chargés d’apporter le décret de la Convention et ils n’avaient point perdu du temps. « Nous » les tenons, les scélérats ! » disait Vouland à ses amis qu’ils rencontraient. « A l’instant, Fouquier-Tinville fut mandé. « Voilà » ce que tu demandes, » lui cria de loin Amar, en lui tendant le décret de mise hors des débats, et Vouland ajouta : « Voilà de » quoi vous mettre à votre aise. » — « Ma foi! nous en avions » besoin, » répondit Fouquier-Tinville qui s’empara en souriant du décret et courut le lire au président Hermann qui rouvrit de suite la séance. David s’écriait avec joie : « Eh bien! nous les » tenons enfin cette fois ces scélérats de Danton, de Camille, de » Phélippeaux! ils n’échapperont pas cette fois ! On vient de dé- » couvrir une conspiration au Luxembourg pour dégager Danton » et assassiner les membres du Comité de salut public. »

Fouquier-Tinville imposa silence à sa joie pour lire aussi froidement qu il le put le décret de la Convention et la lettre du dénonciateur La Flotte.

A ce coup de théâtre, les accusés bondirent d’indignation. « Je » prends à témoin le peuple que je n’ai point insulté le tribunal , » s’écria Danton en tendant ses puissantes mains vers l’auditoire et en écrasant ses bourreaux d’un regard de mépris. Quand il entendit prononcer le nom de Lucile, quand Fouquier-Tinville ajouta qu’elle avait été arrêtée, Camille Desmoulins se répandit en cris de désespoir : « Les scélérats ! » lit il avec des larmes dans la voix. « Les scélérats! non contents de m’assassiner, ils veu- » lent encore assassiner ma femme. » Les autres détenus menaçaient les juges, les jurés; ils appelaient le peuple à leur secours. Sous l’influence de ces puissantes émotions, la foule, houleuse comme la mer en un jour de tempête, s’agitait , tournovait, battait en brèche la faible balustrade défendue par quelques soldats. Dans ce tumulte, on entendait la voix pleine de colère de Danton qui s’écriait en apercevant quelques-uns de ses collègues de la Convention qui, cachés derrière les juges, ve-

liaient jouir de leur triomphe : « Voyez... voyez ces lâches as- » sassins; ils nous suivront jusqu’à la mort!... » Et du doigt il les désignait à ses compagnons de malheur. S’il y eût eu là un seul homme énergique et qui eût indiqué à la foule furieuse ce qu’elle avait à faire, Danton et Camille eussent été délivrés. Qui sait à quelle horrible guerre civile Paris et la France ensuite eussent été en proie et pour combien de temps !

Vainement, les détenus demandèrent-ils la parole pour répousser l’accusation de rébellion contre la loi, pour démontrer l’absnrdité du prétendu complot du Luxembourg; comme aux deux jours précédents, on leva brutalement la séance sans daigner leur répondre. Westermann essaya de parler; Hermann lui dit qu’il divaguait et perdait son temps. «Puis -je mieux l’ern- » ployer qu’à défendre ma vie? » répliqua l’intrépide soldat de la Vendée, et il se rassit tranquillement.

Tous les documents du temps, les débats surtout du procès de Fouquier-Tinville, nous montrent l'action incessante et pas même hypocritement cachée des deux Comités dans cette horrible affaire. Vadier, Amar, Vouland, ne quittent point un instant le tribunal. On les voit, rapportent des témoignages authentiques , irréfutables , s’agiter , aller, venir, passer des juges aux jurés, des jurés à l’accusateur public. Le peintre David eut des mets odieux. L’imprimeur Nicholas était le plus acharné contre Camille. Tout le Comité de sûreté générale était là, et d’instant en instant envoyait au Comité de salut public des notes sur les nombreux incidents de l’audience. On sent qu’il s’agit là pour eux de leurs mortels , de leurs derniers ennemis.

Le 5 avril (16 germinal,) fut le dernier jour de cet abominable procès qui eût pu ne durer qu’une audience, qu’une heure , qu’une minute, le temps de lire l’arrêt de mort.

Tous les hommes de sûreté générale étaient de bonne heure au palais de justice, en conférence avec le président Hermann, avec les accusateurs Fouquier-Tinville et Fleuriot. De temps à autre, Fouquier et Hermann sortaient pour aller à la chambre où les jurés étaient réunis. Ils causaient chaleureusement avec

l’un, avec l'autre; ils s’en allaient, puis revenaient. On pouvait s’apercevoir qu’un grand coup se montait. Un juré, Topino Lebrun, encore un peintre, avoua plus tard que Hermann et Fouquier-Tinville manœuvraient pour engager le jury à déclarerai! moment convenu qu’il se croyait suffisamment instruit; ils dépeignaient les accusés comme des scélérats, comme des conspirateurs dangereux; ils disaient qu’on venait à l’instant de recevoir une lettre de l’étranger adressée à Danton et ne laissant plus aucun doute sur sa culpabilité.

L’audience est ouverte. Danton s’apprête à parler. Camille est armé de ce projet de discours que nous l’avons vu écrire à son arrivée à la Conciergerie. Danton demande la parole. Lacroix réclame la possibilité de continuer sa défense. Mais Fouquier- Tinville l’interrompt. Il lit le décret qui veut que, quand une affaire a duré plus de trois jours, le jury soit interrogé s’il est suffisamment éclairé, et, comme au procès des Girondins, il invite les jurés 5 faire leur déclaration. Ceux-ci se disposaient alors à sortir; mais une scène terrible les cloua sur leurs bancs.

Camille était entré dans un de ces accès de violence et de rage qu’il connut seulement à partir de son arrestation. Il criait aux jurés qu’ils étaient des assassins. Il appelait le peuple à son aille Danton se leva froidement : il avait déjà fait le sacrifice de sa vie: « Nous sommes dévoués à la mort, » fit-il avec calme;

« nous ne sommes pas des conspirateurs. Le peuple un jour » connaîtra la vérité de ce que je dis. Je vois de grands rnal- » heurs fondre sur la France. Voilà la dictature .. Le dictateur a » déchiré le voile, il se montre à découvert..! » Et dans son mépris il lançait à la tête des juges des boulettes de pain. En proie à la fureur, Camille roulaitdansses mains convulsivement agitées son projet de défense maintenant inutile et le lançait au président. C’est ce chiffon qui, ramassé après l’audience, passa de main en main et arriva plus tard en la possession de M.Mattonqui le rendit public.

Pour la forme, les jurés se retirèrent dans la salle des délibérations et bientôt ils réapparaissaient et se déclaraient suffi-

samment insiruiis. Le président Hermann leur soumit les questions qui résultaient de l’acte d’accusation, et le jury, pour la .seconde, fois , rentrait en délibération ; de nouvelles intrigues, des sollicitations plus pressantes l’attendaient encore dans cette salle où; le mystère, le receuillement, la conscience auraient dù seuls ..présider. Une scène d’une violence inouie se passait là aussi. Trois ou quatre jurés résistaient à la pression des Comités et de Fouquier-Tinville. Trinchard, le chef de jury, et tout dévoué à Robespierre, s’emportait, grinçait des dents et, c’est l’expression d’un témoin , se comportait en véritable forcené. Ses yeux étincelaient de colère à cette opposition que lui faisaient quelques jurés obéissant à un reste de conscience. « Les » scélérats vont périr! » s’écriait-il en parlant à un des greffiers du tribunal, et plus tard il remettait à Fouquier-Tinville une liste des jurés ; en regard des noms de ceux qui avaient para vouloir sauver Danton, Camille et leurs amis, et sur les indications de ce misérable, Fouquier écrivait un F , l’initiale compromettante du mot faible.

Le président alors déclara, « attendu la conduite peu respec- » tueuse des accusés envers la République, la Représentation >» Nationale, le tribunal, et la déclaration des jurés, » que les débats étaient fermés. « Mais, » s’écria Danton qui se laissait aller à la colère, lui aussi; « mais aucunes pièces n’ont été » produites contre nous...! Aucun témoin n’a encore été on- » tendu...! » — « N’importe, » répondit Hermann; « le décret » existe.... il faut qu’il soit exécuté.... »

« Quelle infamie! » s’écriait Lacroix ; et de tontes parts sur les bancs des accusés, on entendait ces exclamations se croiser :

« On nous juge sans nous entendre! — La délibération des » jurés est inutile ! — Qu’on nous mène à l’échafaud! — Nous » avons assez vécu pour la gloire ! — Ce sont des brigands!

» des assassins ! » Il fallut que la force publique intervînt pour faire cesser celte horrible scène. Les soldats ne purent emmener Camille qui des deux mains et des dents se cramponnait à son

banc ; il fallut se mettre à plusieurs sur lui et l’emporter en lui faisant violence.

Quand le jury rentra en séance, Trincbard lut la déclaration portant qu’il avait existé une conspiration tendant à rétablir la monarchie, à détruire la Représentation Nationale et le gouvernement républicain, et que Lacroix, Danton, Camille Desmoulins, Hérault, de Séchelles, Phélippeaux et Westermann étaient convaincus d’avoir trempé dans cette conspiration. Fabre d’Eglanlinc. Chabot, Delaunay et les autres étaient déclarés coupables d’avoir tramé une autre conspiration tendant à diffamer et avilir la Représentation Nationale et à détruire par la corruption le gouvernement républicain. Un seul individu, au nom sans valeur et ignoré, se vit innocenter.

Le tribunal les condamna tous à mort et ordonna qu’à la diligence de l’accusateur public ce jugement serait exécuté dans les vingt-quatre heures sur la place delà Révolution.

Un révolutionnaire naïf demandait à Vadier si, réellement, il y avait des preuves bien convaincantes de culpabilité contre h*s condamnés. « Peut-il y avoir des doutes,» répliqua fièrement. Vadier , « quand les Comités et la Convention accusent , et quand » les preuves sont dans le rapport de Saini-Just !... »

Voici comment le Moniteur apprécie les émou antes péripéties du jugement de Danton et de Camille Desmoulins :

« Ou est encore étonné de l’audace qu’ont montrée tous les » conspirateurs que la loi vient de frapper. Pendant le cours de » la procédure, ils paraissaient compter sur un soulèvement du » peuple, parmi lequel de l’argent devait être distribué, ainsi » que sur un mouvement que leurs complices fomentaient dans » les prisons.

» Lorsque leurs espérances furent tout-à-coup déçues par la » déclaration de la conviction du jury, on ne fut pas peu surpris » de les entendre réclamer à grands cris la parole et olbir a » leurs juges une justification tardive que la loi ne permettait » plus de recevoir, eux qui , jusqu’alors , ne leur avaient répondu » que par des outrages et les plus grossières invectives.

«Forcés, après leur jugement, de simuler une assurance » qu’une sorte d’espoir dans la force de leur parti leur avait » d’abord inspirée, ils ont montré moins de courage que d’aii- » dace. Leurs sarcasmes , leurs rires ironiques et forcés expri- » niaient leur mépris pour le peuple qu’ils avaient feint de servir » et pour la Représentation Nationale contre laquelle ils avaient conspiré.

» Ils parurent se plaindre de ce qu’aucune preuve écrite n’eût » été produite dans la procédure, comme s'il fallait. 7 ne des » conspirations fussent tramées par des actes notariés pour que » la justice nationale eût le droit de les punir. •*

« Au reste, s’il est vrai de dire que la conviction morale du » grand jury national est plus lente à se propager sur une grande » multitude d’hommes que celle qui résulte d’un fait simple et » positif, nous n’avons plus à craindre que cette difficulté ar- » rète un seul patiiote de la France dans le jugement qu’il doit » porter sur ces conjurés. Des témoignages irrécusables, des » preuves matérielles, vont être publiés sur cette affaire. Déjà » la Société des Jacobins , toujours ardente à concourir à l’ins- » truction publique, vient de consacrer ses séances à (‘audition

» de dépositions qui n'ont pu être faites au tribunal que pen- » danl le cours de l’instruction préliminaire.

» Garnier de Saintes, Arthur et plusieurs autres membres ont » énoncé les faits les plus graves et les plus positifs sur Danton, » Lacroix, Camille Desmoulins, Phélippeaux, etc. Des preuves » authentiques, les rapprochements les plus frappants se trou- » vent accumulés dans ces dépositions, que nous nous empres- » serons de faire connaître. »

Aux scandales du procès , il ne manquait que le scandale de cette note sans aucun doute émanée du Comité de salut public essayant péniblement une justification impossible à l’aide de de cet épouvantable paradoxe : Que les conspirations pour se prouver ifont pas besoin d’actes notariés , c’est-à-dire accomplis, et qui étayait celle justification de preuves qu’on disait accumuler quand les accusés étaient condamnés, de témoignages

qu’on disait recueillir quand les condamnés étaient exécutés !..

Nous avons eu la curiosité de rechercher ces témoignages authentiques portés devant les Jacobins s’érigeant en tribunal de révision, ces rapprochements frappants, ces dépositions écrasantes. Nous n’avons vu que de longs bavardages, des mensonges entassés sur des mensonges , des dénonciations par Vadier contre Dufourny qui lui demandait des preuves de la culpabilité de ses amis, une violente querelle entre Robespierre et Dufourny et enfin l’expulsion de cedernier chassé parles Jacobins, parce qu’il osait douter, ce grand coupable, quand Saint-Just avait parlé.

Le soir, pendant que les condamnés marchaient à la mort , il V eut ù la Commune une séance peu nécessaire; rien ne figurait à l’ordre du jour. Les tyrans de Paris attendaient des nouvelles de ce qui allait se passer sur la place de la Révolution. 11 y eut là un mot odieux du à Payan , l’agent national. Il racontait à ses collègues les scènes de la veille et du matin au Palais de Justice. Il parlait de Camille Desmoulins « qui s’était efforcé de ressus- » citer le modérantisme » et contre lequel il n’y avait pas eu besoin d’entasser les preuves. «Cet homme, » dit Payan, « ne i> pouvait manquer d être coupable , puisqu’il a su plaire aux aris- » tocrates. » Vadier était dépassé.

Les prisonniers , arrachés par la force à leur banc de douleur aussitôt après la déclaration de clôture des débats , ne reparurent plus à l’audience. Ce fut en leur absence , contre tous les précédents judiciaires, que fut prononcée publiquement leur condamnation a mort. Immédiatement reconduits à la Conciergerie, un greffier vint leur apprendre la sentence fatale. Quand le greffier voulut lire la loi qu’on leur avait appliquée, ils s’écrièrent qu’ils n’en avaient que faire et que peu leur importait le nom de l’arme à l’aide de laquelle leur assassinat allait s’accomplir.

« On peut de suite nous conduire à l’échafaud , » dit Danton qui était rentré dans toute la magnificence de son calme.

Quanta Camille, son accès décoléré s’était changé en un excès d’attendrissement. Il pleura sur sa femme et sur son fils et redisait: «Que vont-ils devenir!... mon bon Loulou!... Mon » Horace!... Ma pauvre Daronne !... » Cet homme fut d’une incroyable faiblesse en face de la mort que cependant il avait eu le temps de prévoir à l’avance, d’examiner en face et de trouver moins regrettable en présence de tant d’iniquités et des misères de la patrie. Faible comme une femme , plus faible qu’une femme,

car Lucilc saura mourir avec plus de courage et de dignité que lui , ce n’est point à son pays qu’il pense, ce n’est point sur son pays qu’il se désole, lui homme politique; c’est sur lui-même, c’est sur sa famille, c’est sur son amour trop tôt brisé. Ce désespoir vulgaire, qui rendrait intéressant un simple particulier injustement frappé par la révolution qu’il n’a jamais cherché à entraver, qu’il a subie avec plus ou moins de plaisir, mais qu’il n’a jamais gênée , déshonore les derniers moments de Camille Desmoulins et diminue singulièrement le relief qu’il avait conquis à l’aide de ses récents écrits. Qu’allait donc faire dans le combat cet homme qui ne sait pas mourir? Pourquoi se jeter au sein de la tourmente sans avoir interrogé sa force? Les martyrs de la foi chrétienne tombaient dignement , sans pleurs, sans regrets. Les martyrs de la politique en certains moments sont aussi grands que les martyrs de la religion; ils périssent pour la société; mais, connue la religion, la société veut aussi qu’ils sachent succomber dignement, courageusement, stoïquement. Les royalistes sont aussi forts par leur fermeté devant la guillotine que par leur dévouement à leur roi. Leur fin admirable expia et couvrit toutes leurs fautes, même celle de l’émigration, la plus grande de toutes. Il n’y eut que La Dubarry et Hébert qui périrent en lâches. Des filles publiques se firent pardonner leur honte par leur magnifique altitude à leurs derniers moments. Camille, l'incomplet Camille, mourut sans dignité, pleurant ses amours comme un enfant de dix-huit ans qu’on sépare de sa première maîtresse. L amour conjugal, sainte et trop rare vertu de l’homme privé , ne doit plus apparaître à la dernière heure de l’homme public, surtout en temps de révolution, surtout en face de l’honneur d’une mort violente; et nous ne comprenons pas l’enthousiasme de ceux qui s’extasient devant Camille mourant avec une boucle de cheveux de Lucile qu’il serre convulsivement dans sa main. C’est du roman. Ce n’est plus de l’histoire.

A la Conciergerie, Camille ne sut que pleurer encore. On dit qu’il lut quelques pages des Xuits d’Young, ce livre énervant qu’il avait emporté de chez lui.

Ou réunit dans une salle basse ions les condamnés pour la fatale toilette. Camille et Danton purent causer un moment ,

« Est-ce bien là la République? » dit Desmoulins, « cette Répu- » blique que j’avais rêvée, que tout le inonde eût adorée?... Je » n’aurais pu croire que les hommes fussent si injustes!... » Quand ce fut à Camille à livrer au bourreau sa tête à raser, il lutta en insensé, avec des cris, des imprécations d’enfant. Contenu parles aides de l’exécuteur, puis bientôt garotté, on raconte qu il pria Danton de prendre dans ses vêtements une boucle des cheveux de sa femme, précieuse relique envoyée par Lucile , qu’il portait depuis trois jours sur son cœur et que Danton lui mit dans ses mains qui la conservèrent jusqu’après sa mort. Quant à Danton , il ne fit aucune résistance et subit froidement les outrages des derniers préparatifs.

Bientôt, on entendit dans un préau le bruit métallique des roues des charrettes qui allaient emporter pour leur dernier voyage tous ces jeunes hommes si forts, si pleins de sève, si pleins de vie. Camille monta l’avant-dernier sur le tombereau. Danton y prit place après lui.

Il était cinq heures et demie du soir. Au dehors, la foule était énorme et bruissait d’impatience. Quand la porte s’ouvrit, quand les premiers soldats parurent, un grand silence se fit. La populace vit d’abord au premier rang des condamnés les comparses du drame; elle regarda indifférente. Il y eut quelques souvenirs et de la pitié pour Westermann , un des héros de la Vendée. Quand on aperçut Phélippeaux, des cris de haine se fn ent entendre. Le désespoir du capucin Chabot excita la gaité de la foule. Mais quand on vit passer Lacroix, Hérault de Séchelles, calmes et maîtres d’eux mêmes, la figure pale de Camille qui plongeait ses regards parmi les masses et y cherchait des amis, des libérateurs, Danton qui souriait dédaigneusement, il y eut dans ce peuple un moment d’hésitation , comme un regret, comme un souvenir. Beaucoup n’osaient contempler en face ces hommes qui avaient tant fait pour la démocratie, qui pour elle avaient commis tant de fautes, pour file s’étaient corn-

promis, sacrifiés, et les plus mauvais sentaient comme un remords se glisser dans leur cœur. Il y avait là aussi bien des spectateurs des émouvants débats du matin. Avec quel espoir suivaient-ils de loin le funèbre convoi qui marchait à pas lents ?

Mais dans la foule on avait à propos dispersé ces hideux sansculottes, ces horribles femmes, cette plèbe avide de sang, ordinaire cortège de toutes les victimes chaque jour envoyées à la mort. Ce silence de blâme ou de menace ne pouvait leur plaire. Quelques cris poussés par des énergumènes donnèrent le signal d’un épouvantable concert de malédictions, d’injures, de vociférations inénarrables, qu’on ne croyait pas possibles dans l’échelle de la voix humaine. Les railleries impitoyables, les sarcasmes amers, les insultes dégoûtantes se croisaient autour des charrettes. La troupe de sang chantait l’hymne de sang, l’odieuse Marseillaise, plus souvent chant de massacre que chant de guerre.

« Les infâmes ! » se contenta de dire Danton en écrasant la foule de son regard fixe et dédaigneux. A ces cris, à ces rires frénétiques, à ces chants de cannibales qui vont dévorer leur prisonnier, Camille sentit bouillonner son sang. Ce bruit, ces figures avinées et cruelles, ce spectacle odieux le sortirent de sa mélancolie. L’énergie lui revint. Il essaya de parler à ces monstres enragés. Le tumulte devint plus effroyable. * • v

Alors lui aussi appela l’injure à son aide. « Et c’est' là ce peuple, » dit-il à Danton qui haussait les épaules, « ce peuple* » qu’il y a quatre ans j’ai appelé aux armes, pour qui j’ai com- » mencé la révolution qui me lue ! •> Puis se reprenant à espérer :

« Peuple! pauvre peuple! on te trompe..!» s’écriait-il. « On » immole tes soutiens... tes meilleurs défenseurs... On te » trompe! » Et il essayait de briser les liens qui retenaient ses bras captifs , ses bras qu’il voulait tendre à la foule qui hurlait autour de lui, qui couvrait sa voix de ses huées , de ses cris de mort, de ses outrages. Dans son délire, dans sa colère, Camille déchirait aux aspérités de la charrette et les cordes qui le retenaient et ses habits qui volaient en lambeaux. Et toujours il

criait: « Peuple... peuple... on te trompe! » — « Reste donc « tranquille, » lui dit enfin Danton fatigué de ce bruit inutile ; » reste donc tranquille et laisse là celle vile canaille....! »

Sur la porte d’une maison et décoration bien digne de l’époque, on dit que Camille aperçut un buste de Marat. « Ah! » se serait-il écrié, « si Marat vivait nous ne serions pas ici ! » Et un adorateur fervent de Marat, le citoyen Alphonse Esquiros ajoute comme commentaire cette phrase qu’il affirme tenir de la sœur de Marat: « Si mon frère eût vécu, les têtes de Danton » et de Camille ne seraient pas tombées ! »

Quand ils passèrent sous les fenêtres de Robespierre, Camille maudit cet homme qui , en ce moment, s’il faut en croire ses historiens dévoués, regrettait son ancien ami de collège et disait : « Ce pauvre Camille...! que n’ai-je pu le sauver... Mais il » a voulu se perdre... ! » A cette pensée hypocrite de Robespierre, Desmoulins répondit par une malédiction : « Les mons- » très qui m’assassinent ne me survivront pas, •» cria-t-il avec force. Mais sa voix grêle se perdit dans le tumulte. On attribue à Camille et à Danton à la fois cette prophétie dont une partie se réalisa presqu’à la lettre. « Il sera exécré comme un tyran, » auraient-ils dit l’un ou l’autre pendant le lugubre voyage. « On » rasera la maison de Robespierre... On y sèmera du sel... On y

» plantera un poteau exécrable à la mémoire du crime . »

Bientôt un cri immense s’éleva au-dessus de la place de la Révolution. C’était le peuple qui entourait l’instrument de mort et de loin avait aperçu les charrettes s’agiter péniblement et lentement s’avancer, dominant les flots de celle mer inhumaine.

Quelques têtes tombèrent . « Voilà donc, » dit amèrement

Camille Desmoulins, « la récompense destinée au premier apô- » tre de la liberté...! »

Les deux premières charrettes étaient vides. On fit descendre les condamnés de la troisième.

« Adieu, Camille.... » fit Danton pendant que Lacroix et Hérault de Séchelles montaient à la guillotine. Et Danton voulut ‘embrasser son ami.... Les aides les séparèrent... « Misérables..! »

dit Danton; « vous n’empêcherez pas nos deux têtes de s’embrasser dans le panier.... »

Camille mourut eri pensant à sa femme... « O rna bien aimée... » je ne le verrai plus... » Ce furent là ses dernières paroles.

Et la foule s’écoula muette.

Quatre mois plus tard , Saint Just et Robespierre, pour réaliser la prophétie de Danton et de Desmoulins, portaient leurs têtes aussi sur cet échafaud que, pour punition providentielle, on relevait juste à la place où ils avaient égorgé leurs amis, tous quatre , victimes et bourreaux , subissant la peine de l’attentat qu’ils avaient commis en portant la main sur le grand principe de la royauté et sur le représentant de ce principe qu’ils avaient envoyé égorger sur celte même place de la Révolution où se confondit le sang du juste et de l’injuste, du croyant et de l’athée, du grand seigneur et du plébéien, delà courtisane royale et des femmes les plus pures, les plus saintes, du vieillard impuissant et de l’enfant encore inoffensif.

Mais quelle différence dans le cortège qui conduisit à la mort les victimes d’avril et d’août !"

A part quelques stipendiés ou quelques-uns de ces monstres, écume de toutes les émotions populaires, qui insultèrent les suppliciés d’avril pendant la marche funèbre, la masse était silencieuse et lugubre. Sur la plupart des visages on lisait la tristesse et la peur surtout. De partout, les sentiments les plus éloquents de la commisération la plus tendre étaient envoyés vers ces infortunés, sur l’aile des regards qui convergeaient sur eux. Et quand chaque citoyen, acteur forcé ou volontaire de celte scène terrible, fut rentré dans la sécurité de son intérieur, des pleurs coulèrent; les regrets qui n’étaient plus comprimés par la terreur s’échappèrent de toutes les bouches. Chacun aurait voulu mourir ainsi, s’il fallait mourir, mourir, la seule chose qu’on sût bien faire alors.

Mais le dix thermidor, ce n’est plus le silence respectueux du vrai peuple qui sera le compagnon de voyage de Saint-Just et de Robespierre ; c’est le cri terrible de la joie unanime ; c’est le rc-

gard non pins de la pitié, mais de la vengeance. On a souffert si longtemps d’une oppression si dure, qu’on ne sait plus être généreux. A la vue de Robespierre mourant , couvert de sang , entouré de ses complices mutilés dans la lutte, aux haillons déchirés , souillés de boue, les citoyens exhalèrent leur joie , leur délire. On ne pardonna même pas à ce jeune et beau Saint-Just , si puissant, si ferme, si courageux. C’est que ce ne sont plus des opprimés qu’on va livrer au bourreau, mais des oppresseurs qu’on va tuer et faire disparaître. Le 5 avril , chacun craignait pour soi le sort de Danton et de Camille. Le 10 thermidor, on ressaisissait le bonheunperdu, la sécurité trop longtemps incon* nue, la vie qui jusque là n’avait tenu qu’à un fil, à une dénonciation , à une colère , à un caprice.

Camille Desmoulins a porté la main sur le Boi que la politique avait déclaré inattaquable , que la religion avait rendu sacré. Camille Desmoulinsa ouvert la porte aux révolutions et il a enseigné l’émeute au peuple de Paris. Camille Desmoulins, rebelle et régicide, a été frappé dans sa personne; il a payé son crime de sa vie. Est-ce assez? sa punition est-elle assez complète?

Non. Pour que l’exemple soit plus profitable , la Providence a voulu que ce grand coupable fût puni même après lui , même dans ceux qu’il laisse derrière lui , dans ceux qu’il aimait avec le plus de tendresse. Les ruines vont s’accumuler dans sa famille. Sa femme aimée, son père qui a vainement essayé de lui donner une direction plus sage, son beau-père qui a essayé d’activer encore son esprit déjà si ardent , son fils Horace, tout est condamné à mort; les innocents seront impitoyablement punis comme le coupable. Trois générations disparaîtront successivement , et le nom de Desmoulins sera rayé à tout jamais de l’état civil d’une nation qu’il conduisit à l’abîme. C’est à vous forcer à croire au dogme de la fatalité. Les familles maudites du drame grec ne subissent pas plus complètement la punition que nos sociétés, plus dignement inspirées, veulent rendre personnelle,

mais qui jadis poursuivait tout ce qui appartenait de près ou de loin au coupable par les liens de la famille. Œdipe dans l’antiquité, de nos jours Camille Desmoulins, portent malheur et condamnent à la mort tous ceux qui les ont aimés. Ce qui a été dit de presque tous les juges du roi Louis XVI : qu’ils ont péri violemment, est vrai surtout pour Camille Desmoulins, en ce sens que pour lui la mort n’a pas été une peine simple, une réparation personnelle, mais une peine complexe portée par tous les siens sans exception. Il ne laissa derrière lui qu’une femme, sa belle-mère, Mmr Duplessis, pour conserver la tradition de ses faits, de ses pensées , de ses écrits, afin que plus tard l’histoire pût réviser le jugement de 1794, et le déclarer juste , nécessaire, utile par la grandeur de l’expiation.

Pendant qu’un drame se dénouait en face de la statue de la Liberté dont les pieds baignaient dans le sang, un autre se commençait à la Convention. Le tribunal révolutionnaire , une fois lancé dans la voie, ne demandait qu’à la parcourir entière. Le Comité de sûreté générale lui avait promis de nouvelles victimes. Vadier voulut tenir cette promesse.

Vadier, « sentant le besoin d’épancher son cœur dans le sein » de ses vertueux collègues, au moment où la justice et la pro- » bité étaient à l’ordre du jour, » vint racontera la Convention que, comme un lâche , il s’était caché pour être témoin des débats du procès des Dantonistes. a Hier, » dit-il, « j’ai été témoin » sans être vu , des débats scandaleux nui ont eu lieu au tribu- » bunal révolutionnaire ; j’y ai vu les conspirateurs conspirer en » face de la justice ; j’y ai entendu les propos les plus atroces ; » j’ai entendu dire à ces criminels que rien n’était plus glorieux » que de conspirer contre un gouvernement qui conspire... J’ai » vu, citoyens, les conspirateurs lancer des boulettes aux juges et » aux jurés, et les insulter avec une audace qu’on a peine à » croire. » Mais ce n’était point seulement pour faire un récit à la façon des confidents de tragédie que Vadier était monté à la tribune. Immédiatement il aborda le principal sujet de ses préoccupations.

* Dans ce moment même, Dillon et Simon , noire collègue,

» conspiraient dans leurs prisons, » ajouta Vadier. « Ils avaient » organisé une cohorte de scélérats qui devaient sortir du Luxein- » bourg avec un mot d’ordre, s’emparer des avenues des Comi- » lés de salut public et de sûreté générale, tomber sur les inen»- » bresqui les composent, et les immoler à leur fureur. Et ces » hommes respirent encore ! Mais le peuple est là pour soutenir » l’énergie de la Convention et l’aider à déjouer tous les coni- » plots; il ne souffrira pas que la liberté soit anéantie. Quant à » moi, je vous déclare que, si je connaissais un traître parmi les » membres qui composent ces deux comités, j’aurais le courage,

» quoique la vieillesse ait glacé mon énergie, de le poignarder » de ma main , et tome arme me serait bonne. (Les plus vifs ap- » plaudissements se font entendre dans la salle et dans les tri- » bunes. » )

Couthon, du Comité de salut public, succéda à Vadier. Il fut plus violent , plus agressif, plus positif encore. « Je veux vous » entretenir, » dit-il à la Convention, « avec un peu plus de dé- » laits de la nouvelle conspiration qui s’était formée dans les » prisons , par suite de celle dont les chefs ont été livrés à la jus- » lice : Simon (du Mont Blanc), Thourel, l’ex-consiiiuant, et » Arthur Dillon , ci-devant général, qui, après la mémorable » journée du 10 août, fil rassembler les troupes qu’il comman- » daitau camp du Pont sur Sarnbreet leur fit prêter de nouveau » le serment de fidélité an tyran que le peuple venait de juger à » mort; ce Dillon, dont Camille Desmoulius osa depuis prendre » la défense avec une chaleur opiniâtre, dirigeait le complot té- » nébreux conçu dans le séjour du crime. Dans la nuit d hiei, » les portes des prisons devaient être ouvertes à ces monstres » par les soins d’un concierge qu’ils avaient gagné. Tous les pri- » sonniers et leurs complices du dehors devaient se réunir sons » |e commandement de Dillon, et se porter d’abord au Comité » de salut public, dont ils savaient bien que les membres étaient » en permanence continuelle, pour gagner , avec le sang-fmid » du crime, ces membres. Ils devaient ensuite délivrer les cou-

» jurés, immoler les juges du tribunal révolutionnaire, s’empa- » rer des avenues de la Convention et des Jacobins , massacrer » tousses députés et les patriotes les plus ardents, se porter en- » suite au Temple, en extraire l’enfant Capet et le remettre entre » les mains de cet infâme Danton , dont le peuple et nous avons » été si longtemps dupes, pour que ce fût Danton qui le présen- » lût au peuple, et proclamât la tyrannie qu’il a affecté de com- » battre avec une hypocrisie si perfide.

» Comment s’est-il défendu , ce scélérat et ses complices ? Ils » se sont défendus par des diffamations contre la Représentation » Nationale, par des injures contre la justice , en traitant le Co- » mité de salut public d’autorité tyrannique , et en rappelant , » comme les Brissot, les Buzot, les Pétion, et toutes les factions » qui ont passé, les idées effrayantes de dictature, de décemvi- » rat, etc. Nous les dictateurs! les décemvirs! nous qui abhor- » rons toute puissance qui s’éloigne du principe sacré de la puis- » sance du peuple! nous qui avons juré d’exterminer jusqu’au » dernier ennemi de la constitution populaire! Citoyens, la ré- » ponse du Comité de salut public à ces accusations aussi folles > qu’atroces se trouve dans les sentiments fiers et républicains » de tous les membres qui le composent, dans leurs actions pui> bliques, dans leur vie privée, dans celte sentence terrible et » consignée dans la Déclaration des Droits : « Que tout individu » qui usurperait la souveraineté du peuple soit mis à mort à » l’instant par les hommes libres. » Je demande que la Conven- » lion Nalionaleproclame de nouveau dans son sein, en présence » du peuple , cette maxime redoutable pour les despotes et pour » les amis de la liberté et de l’égalité. »

Celle proposition n’était pas faite à peine que la Convention se levait d’enthousiasme et la convertissait en décret, aux applaudissements des tricoteuses et des forcenés des tribunes qui 11e voyaient là qu’une nouvelle promenade, un nouveau spectacle, une nouvelle parade, une nouvelle tuerie.

Dans la nui l du 7 au 8 avril, tous les prévenus delà conspiration des prisons furent transférés à la Conciergerie; ils venaient

du Luxembourg, de Ste-Pélagie , de quelques autres maisons d arrêt. Dans cette affaire vingt-cinq personnes étaient comprises comme prévenues de complicité avec l'infâme Hébert, avecAnacharsis Clootz, avecRonsin, avec cette faction enfin d’exagérés et de violents qui ne précéda que de quelques jours sur l’échafaud la faction des modérés. De plus , on les accusait encore d'avoir « voulu troubler l’Etat par une guerre civile par suite de laquelle,

» dans le courant de ventôse et de germinal , des conjurés de- » vaient dissoudre la Représentation Nationale, assassiner ses » membres et les patriotes, s’emparer de la souveraineté du » peuple et donner un tyran à la France. »

Les hommes les plus inconnus les uns aux autres , purent alors se rencontrer surpris et pour la première fois dans les cachots de la Conciergerie. Le général Dillon et l’évêque apostat Gobel ; le procureur-général Anazagoras Chaumette et un descendant des Grammont à peine âgé de dix-huit ans ; M. de Grammont lieutenant général et un obscur accoucheur du département de l’Aisne; la veuve Hébert, religieuse défroquée, et Lucile, la veuve de Desmoulins , voyaientleurs noms accolés sur le même acte d’accusation. Lucile accusée de complicité avec Hébert ! Puis venaient des porte-clefs du Luxembourg, des militaires , des procureurs au Châtelet, des nobles , de simples soldats de Ronsin, des marins, un porte-arquebuse du ci-devant comte d’Artois , formant un ensemble des plus bizarre, des plus incohérent.

Une instruction précéda les débats publics. On fit comparaître des témoins dont les dépositions devaient , pensait-on, donner quelqu’apparence de vérité à celle accusation si mal motivée et formulée. Un porte-clef du Luxembourg, cité à charge, déclara qu’il n’avait eu connaissance de la conspiration que par les papiers publics et que les prisonniers s’étaient toujours parfaitement conduits dans la prison où la tranquillité n’avait cesser de régner. Aussi ce brave homme mérita-t-il l’honneur d’être jeté dans ces prisons qu’il connaissait si mal. Voici le réquisitoire de

Fouquier-Tinville, réquisitoire suivi d’un arrêt conforme : « At-

» tendu qu’il est constant qu’il a existé dans la maison du Luxem- » bourg une conspiration contre la sûreté du peuple et tendant » à égorger la Convention Nationale , et qu’il résulte de la dépo- » sition du témoin qu’il est impossible qu’il n’ait pas eu connais- » sauce de cette conspiration, l’accusateur public requiert, et » le tribunal ordonne que Lesesne sera mis en arrestation. »

Un autre gardien et le portier du Luxembourg nièrent également toute tentative de conspiration. Un sieur Beausire, ancien soldat aux gardes, l’amant de la fille Olivia qu’on fit passer pour la reine dans la fameuse affaire du Collier, avoua, après Thermidor, que des employés supérieurs de la prison lui avaient dicté des listes de prétendus conjurés. Un autre témoin, toujours après Thermidor, déposa que si passer toute sa vie en des jeux d’enfant était conspirer, le député Simon alors était un grand conspirateur, car il ne savait que niaiser dans sa prison. Un détenu nommé Scheffer, un instant compromis par La Flotie , prouva qu’on lui avait un jour remis une déuc nciation qu’il lui fallait faire parvenir au Comité de salut public s il voulait recouvrer sa liberté. On fut obligé de renoncer à faire entendre en public ces hommes restés honnêtes. Qu’y gagnèrent les accusés ?

Le 40 avril, ils comparaissaient devant le tribunal révolutionnaire. Lucile s’asseyait sur ce banc où avait, cinq jours plus tôt, figuré son mari Jeune et belle, courageuse et résignée, elle était l’objet de l’admiration de ces gentilhommes qui semblaient lui composer une cour digne d’elle et l’entouraient de leurs respects. Le calme et la dignité régnaient sur ce beau et grand front, dans ces yeux limpides où tout à l’heure pétillaient la malice et l’esprit, et que la mort allait fermer.

L’acte d’accusation portait, entr’autrés généralités, cette phrase menteuse : « Examen fait tant des interrogatoires subis » pardevantle tribunal par chacun des prévenus que des pièces,

» il résulte qu’ils étaient tous les agents et complices de l’horri- » ble conspiration dent une partie des conjurés a déjà subi le » châtiment de leurs exécrables forfaits. » Quand de la généra-

iîlé Fouquier-Tinville passait au nom de chaque détenu et à la Par 1 spéciale à lui attribué dans le complot, voici seulement ce que l’auditoire put reeeuillir de relatif à Lucile. L’accusateur public parlait du « conspirateur » Limoran et disait : « Enfin » il «i mis le comble aux attentats dont il s’est rendu coupable » pai la dernière conspiration qu’il a ourdie avec Simon , dé-

* puté, complice du traître Hérault-Séchelles, la femme de Ca- » mille Desmoulins et le porte-clés Lambert, leur agent, dans la » maison d’arrêt où il était détenu , et dont le but était d’arra-

» cher des bras de la justice les infâmes complices des conspi- » rations de Dillon, de massacrer les représentants du peuple, » et de replacer sur le trône le fils du tyran, eu anéantissant » pour jamais la liberté : soulèvement qui a été tellement com- » biné que dans la nuit dernière il s’est manifesté dans différen-

» tes maisons d’arrêt de Paris des mouvements de sédition et de » révolte dans lesquels on a crié : Vive le roi! »

Dès le commencement des débats, le président mit Dillon et Mme Desmoulins en présence. L'interrogatoire en ce qui les concerne fut des plus sommaire ; voilà tout ce que nous trouvons dans le compte-rendu des audiences du tribunal révolutionnaire.

Le président à Dillon. Avez-vous écrit une lettre dont vous avez fait lecture à deux citoyens? l avez-vous présentée à Lambert, qui a refusé de la porter, et n’avez-vous pas eu soin, sur les observations de ce Lambert, de couper votre signature? et à qui adressiez-vous cette lettre?

R. J’adressais celte lettre à la femme Camille, à laquelle j’avais de grandes obligations pour quelques services reçus d’elle; je lui mandais : « Femme vertueuse, ne perds pas courage ; ton affaire et la mienne sont en bon train, et bientôt les coupables seront punis, et les innocents triompheront. »

Le président Lambert, cette lettre vous a-t-elle été présentée, et vous en êtes-vous chargé?

R. Dillon m’a proposé de la porter à. son adresse, et en a coupé la signature.

D. Pourquoi vous en êtes-vous chargé, et pourquoi n’en avez-vous pas fait part au concierge? votre but était sans doute de procurer à ce détenu des communications au dehors , prohibées par la loi ?

R. Je me suis défendu de tout mon pouvoir de porter cette lettre; mais Dillon l’a glissée furtivement dans ma poche; aussitôt que je m’en aperçus, je la lui remis; il voulait me forcer à exécuter cette commission; je persistai dans mes refus, et il ne m’aurait pas été possible de communiquer cette lettre à qui que ce soit, parce que Dillon, sans doute, déconcerté de mes refus , en conçut des craintes et mil la lettre en morceaux.

L accusateur public à Lambert. Mais votre devoir, lorsque cette lettre vous fut présentée une première fois, était de vous empresser de la communiquer aux surveillants de la maison d’arrêt; et à défaut de cette communication , vous deviez au moins dénoncer toutes les tentatives criminelles de Dillon, pour vous corrompre.

Le président à la veuve Camille. Avez-vous reçu la lettre de Dillon?

R. Je n’en ai reçu aucune.

D. Dillon, avez-vous dit que Danton et autres accusés avaient refusé de parler, et avaient déclaré ne vouloir s’expliquer qu’en présence des membres du Comité de saint public?

R. Je l’ai dit, d’après le bruit de toute la cour.

D. Avez-vous dit que le décret de la Convention qui ordonnait de passer à l’ordre du jour sur les differentes demandes des accusés avait produit dans le public la plus grande fermentation, que l’on s’était même porté en foule au tribunal révolutionnaire, et qu’il y avait du monde jusque sur les ponts ?

R Je n’ai point tenu de pareils propos.

Le président. Mais au moins vous ne pouvez nier avoir allumé le feu de la révolte dans les prisons?

R. Le témoin entendu en a imposé au tribunal, et je nie tous les faits qu’il m’impute.

I). Avez-vous dit que le projet était d’égorger les membres de la Convention, et tous ces enragés de Jacobins?

H. J’ai dit que je tenais ce propos de Simon le député.

Le témoin demande la parole : il déclare que l’accusé Dillon ne lui a pas annoncé le projet dont il a rendu compte au tribunal, comme le tenant de Simon, mais bien comme en ayant une connaissance personnelle, et devant être le principal moteur de ces assassinats.

D. Avez-vous dit aussi que c’était le moment de résister à l’oppression ?

U. J’ai dit que, si les journées du mois de septembre se renouvelaient dans les prisons, il était du devoir d’un homme courageux de défendre ses jours, et de demander à être entendu et jugé avant de se laisser immoler.

D. N’avez-vous pas envoyé 3,000 livres à la femme Desmoulins?

R. Tous ces faits sont imaginés à plaisir par La Flotte ; le jour que j’ai conversé avec lui, il était un peu échauffé par les liqueurs, et cepandant il avait apporté des citrons pour préparer du punch. Il ne serait pas étonnant que sa tête, qui était un peu exaltée ce jour là, ne permît pas aujourd’hui à sa mémoire de rendre les faits tels qu’ils se sont passés.

I). Femme Desmoulins, vous a-t-on envoyé 3,000 livres ?

R. Je .l’ai rien reçu.

D. Connaissiez-vous Dillon? Aviez-vous qnelques liaisons avec lui ? Est-il venu quelquefois chez vous?

R. J’ai vu quelquefois Dillon, il m’a obligée en différentes rencontres; mais il est venu rarement chez moi.

Le président demanda encore à Arthur Dillon s’il avait témoigné quelqu’inquiélnde sur le sort des prisonniers et si ces inquiétudes, il en avait fait part à quelqu’un. Le général répondit qu’il avait appris qu’il se préparait un nouveau massacre des prisons; il avait alors pu dire qu’à une boucherie semblable à celle de septembre, il préférerait la mort glorieuse apportée par une balle ennemie. «Il est de toute évidence, » fit alors Fou-

quier-Tinville* « que Dillon avoue toutes les machinations qui t lui sont reprochées. Tous ses efforts se bornent à les colorer , > à leur donner des explications forcées; mais les jurés sauront » bien distinguer la vérité exempte de toute tergiversation , y> d’avec le mensonge qui cherche à s’envelopper de mille sub- » terfuges. »

Une seule fois encore, le nom de Lucile apparaît fugitivement. Le président Hermann demanda à Dillon s’il n’avait pas communiqué à un prisonnier ses plans de contre-révolution et surtout ses intelligences avec la veuve de Camille Desmoulins ; s’il n’avait pas laissé échapper quelque confidence sur les démarches qu’elle était chargée de faire pour seconder des projets de complot, sur l’argent qu’il l’aurait chargée de répandre parmi le peuple pour y chercher des partisans, des complices : « Je n’ai parlé à per- » sonne d’aucun genre de conspiration , » répondit le général; « et lorsque j’ai eu le bonheur d’obliger la veuve Camille, je n’en » ai rien exigé de contraire au bien public. »

Et c’est tout... ; et il n’est pas plus question de Lucile que si elle ne figurait pas sur ces bancs de malheur... Aucun accusé ne parle d'elle; aucun témoin ne prononce son nom ; aucune pièce de conviction, aucune preuve si minime qu’on la suppose, n’est citée pour élablii* sa complicité qui n’existe pas, ou si elle existe ce n’est que la complicité du cœur , la complicité de la tendresse conjugale, la complicité de l’amour qui de loin se désole, craint, espère et fait des vœux.

La non participation de Lucile à la prétendue conspiration était si évidente , le peu de nécessité de sa présence au procès si démontré, son innocence si claire et si complète , que le public et les accusés annonçaient d’avance et avec certitude son acquittement. Le J 5 avril, quelques minutes avant d’entrer à l’audience où le jugement allait se prononcer, Lucile et la veuve de Hébert se rencontrèrentau greffe de la Conciergerie.La femme de Hébert alla vers la femme de Camille, — toute rancune devait avoir cessé après la mort et devant la mort, — et elle lui dit avec émotion : « Tu es bien heureuse, loi !... Nulle ombre de soupçon jeté sur ta

» conduite!... Tu vus sortir par le grand escalier , et moi !... moi » je vais aller à l'échafaud.»» »

Toujours calme el sereine, Lucile ne montra ni joie ni peine, ni espoir, ni crainte. Sûre au fond d’elle-même qu’elle était à l’avance condamnée par les ennemis de son mari , elle ne répondit pas. Le cœur brisé, peu lui importait la vie ou le supplice, la vie qui n’eût été qu’un long supplice pour elle?

M. de Lamartine prêle à Lucile celte réponse qu’elle aurait faite à la veuve de Hébert: « Les lâches me tueront comme lui... ;

* mais ils ne savent pas ce que le sang d’une femme fait monter » d’indignation dans Taine d’un peuple.... N’esl-ce pas le sang » d’une femme qui a chassé pour toujours les Tarquins et les » Décemvirs de Home...? Qu’ils me tuent etque la tyrannie tombe » avec moi...! » Ces paroles , M. Malton , sur la foi de Mm Duplessis , les fait adresser par Lucile à ses juges quand ils la condamnèrent a la mort. Ces paroles sont apocryphes et nullement dans le caractère de l’infortunée. C’est bien assez que son mari ait abusé du droit de citation , sans qu’on prête à Lucile des phrases savantes contre les Tarquins elles Décemvirs. La vérité de son attitude, digne, simple, touchante comme ce qui est naturel, se trouve dans cette phrase admirablement sentie et profonde , dans cette phrase qui est tout un portrait, prononcée par Thirriet Grandpré, témoin au procès de Fouquier Tinville quand il raconta l’entrevue pénible des deux veuves: « La femme » Camille, » dit Thirriet Grandpré, « pénétrée sans doute de j> l’atrocité de ses juges, ne leva pas les yeux, ne manifesta ni b crainte, ni espérance, mais attendit modestement son jugeb ment. »

Ce mot modestement est encore la réfutation de tout un discours que Lucile aurait jeté à la face de ses juges après sa condamnation. Si on en croitM. des Essarts dans son livre des Procès Fameux , elle se serait écriée : « J’aurai donc dans quelques

* instants le bonheur de voir mon cher Camille!... Lu quittant b cette terre oû je ne possède plus ce qui m attachait à la vie, je b suis bien moins malheureuse que vous » Elle parlait à ses ju-

ges. a Car vous éprouverez en vivant tous les tourments du re- » mords que le crime entraîne à sa suite , jusqu’à ce qu’une mort » infâme vous arrache l’existence!... »

11 est une manie ; c’est celle de tourmenter l’histoire et la bourrer de sa propre éloquence qu’on prèle si généreusement à ceux, qui n'en ont que faire. Lucile n’eut pas un mot de reproche pour ceux qui la clouèrent trois jours devant l'attention publique et qui la condamnèrent. De ses lèvres il ne sortit jamais une malédiction. Nous n’en voulons pour preuve que cette lettre sublime d’adieux éternels par elle adressée de sa prison à sa mère :

« Bonsoir, ma chère maman. Une larme s’échappe de mes » yeux ; elle est pour toi. Je vais m’endormir dans le calme de » l’innocence. Lucile. »

Commenter cette lettre, ce serait méconnaître sa beauté touchante et digne, sa simplicité sublime. Cette femme ne pouvait jouera la prophétesse, ne sut jamais maudire.

Quand la pauvre mère apprit que sa fille allait être conduite à l’échafaud, elle écrivit à Robespierre cette lettre qui devait rester sans réponse: « Ce n’est donc pas assez d avoir assassiné ton » meilleur ami, tu veux encore le sang de sa femme! Ton mons- » tre de Fouquier-Tinville vient de donner l’ordre de l’emmener » à l’échafaud; deux heures encore, et elle n’existera plus. » Robespierre, si lu n’es pas un tigre à face humaine; si le sang » de Camille ne t’a pas enivré au point de perdre tout-à-fuii la » raison , si lu le rappelles encore nos soirées d’intimité ; si tu » te rappelles les caresses que tu prodiguais au petit Horace » que tu le plaisais à tenir sur les genoux ; si tu te rappelles » que tu devais être mon gendre, épargne une victime inno- » cente; mais si ta fureur est celle d’un lion, viens nous prendre > aussi, moi , Adèle et Horace ; viens nous déchirer tous trois de » les mains encore fumantes du sang de Camille; viens, viens,

» et qu’un seul tombeau nous réunisse. »

Pendant ce temps-là , parée avec soin comme pour un jour de fête, souriante, belle de toute sa grâce, de toute sa jeunesse , de toute sa fraîcheur, que rehaussait tant de force et d’enthou-

siasme, Lucile marchait à la mort que nulle femme moins qu’elle n’avait méritée.

Lucile, s’abandonnant aux mains horribles do Samson , est la condamnation la plus éloquente , la plus complète , la plus terrible de toute cette armée de bourreaux qui compose la Révolution , la République et la Terreur. Aucun forfait politique n’est comparable à cette iniquité des iniquités dont elle fut la victime. Les fastes sanglants de l’histoire n’auront jamais à raconter un assassinat politique et juridique aussi horrible. Les mots manquent, ou n’ont pas de force. Peut-être, dans les desseins de la Providence, fallait-il qu’une femme aussi belle, aussi jeune, aussi pure, aussi intéressante , fût aussi malheureuse pour qu’à l’aspect de cette grande infortune les nations se sentissent encore plus de dégoût, plus d’horreur, plus de haine, pour ces mégères qu’enfanta la Révolution, qu’à un moment donné toutes les révolutions enfanteront.

Lucile est morte... De douleur, M. Desmoulins père expire à Guise... M. Duplessis ne put longtemps survivre à sa fdle. Restée seule avec le pauvre petit orphelin Horace, Mme Duplessis fut condamnée à pleurer toute seule , à vivre pour cet enfant qui n’avait plus qu’elle pour soutien sur la terre. Forte et courageuse, elle sut dignement remplir ses devoirs de mère. Elle ne voulut pas que son petit-fils connût jamais cette politique qui avait perdu toute sa famille. Elle l’éleva pour le commerce, et

quand Horace fut un homme, il alla mourir en Amérique .

Il y a quelques années, quand la sœur de Robespierre, quand la sœur de Saint-Just, quand la sœur de Marat vivaient encore , il v avait à Vervins une vieille femme, robuste, courageuse, dont tout le bonheur consistait à parler de Lucile , de Camille , d’Horace. C’était Mme Duplessis qui , retirée près de M. Matton, parent de Desmoulins , lui confiait des trésors de souvenirs dont il se montra peut-être trop avare.

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Camille Desmoulins est tombé. Les lâches, — l’élément de la lâcheté entre en large quantité dans la composition du corps social, — se ruèrent sur lui. C’est parmi ses compatriotes que nous préférons aller chercher nos exemples.

Un jour, dans une de ces Sociétés de déraison qu’on appelait alors Sociétés populaires et que nous flétrissons du nom de Club, — c’était à Chauny, — il s’agissait de pr parer toutes les splendeurs d’une fêle publique de la Raison. Quelqu’un proposa de brûler ces numéros de « Yiufâme Hébert » qu’on lisait avec tant de plaisir il y avait quinze jours à peine, et son buste devant lequel on s’inclinait bien bas naguères. Ce qui lut adopté. « Puis- » qu’on va brûler l’effigie du traître, du faux patriote Hébert, » ainsi que les noms de ses complices, » fit un amateur d’aulo- » dafés , « pourquoi ne brûlerait-on pas aussi l’effigie de Camille T> Desmoulins. Il n’y a pas que Hébert qui ait conspiré. » L’idée fut trouvée très heureuse, vivement applaudie, chaudement appuyée et promptement adoptée.

Un clubiste sentit son cerveau transpercé d’une inspiration qu’il ne voulut pas conserver pour lui seul et dont il fit part à la -Société en ces termes : « Mais puisque la Municipalité a bien

a voulu se donner tanlde peine pour la cérémonie prochaine, il » faut l’inviter à nous donner une nouvelle fête décadi prochain. » C’est alors que nous brûlerons Camille Desmoulins, attendu » qu’on ne peut trop souvent se réjouir de la punition des cons- » pirateurs , et (pie ces expiations. publiques , qui prouvent la » justice du peuple, pourront peut être effrayer ceux qui seraient » tentés de les imiter. » On topa à cette sage proposition, et voici comme quoi Camille Desmoulins ne fut pas brûlé le même jour que Hébert, son hideux ennemi.

Parmi la foule de compliments et félicitations qui de toutes parts fondirent sur la Convention quelques jours après l’exécution de Danton et de ses amis, nous trouvons cette adresse partie du département de l’Aisne et qui a trait à cette sanglante tragédie où périssait un enfant de ce département : « La Société » populaire et républicaine d’Orbais, département de l’Aisne, » félicite la Convention d’avoir déjoué les manœuvres perfides » des lâches partisans du royalismeet delà tyrannie.* Le reste ne vaut pas la peine d’être répété.

Mais patience! Les s;x mois de vie que Camille a donnés à la Terreur ne sont point expirés , etdéjàla Terreur a succombé. Le 10 thermidor a vu naître la réaction. Les Comités sont décimés. Saint-Just n’est plus ! Robespierre n’est plus! Fouquier-Tinville attend, dans les cachots qu’il a si souvent remplis, qu’il a si souvent vidés , la punition , la mort qu’il aurait dû subir cent fois, si la peine se mesurait au crime.

Parmi une foule de brochures qu’enfanta la réaction, il en est une excessivement rare et curieuse qui fut spécialement dirigée contre Fouquier - Tinville et Carrier , et où Camille Desmoulins joue un rôle très important. Elle parut sous ce titre piquant: Le Club Infernal. Sous forme d’un dialogue des Morts, elle mettait en scène un certain nombre des hommes les plus compromis par leurs excès révolutionnaires. Nous croyons que cette satire où Camille joue le beau rôle tiendra parfaitement sa place dans cette étude spécialement consacrée à Camille Desmoulins et qu’elle servira à donner une idée aussi complète que

possible de la haute estime où l’on tenait alors l’auteur du Vieux Cordelier , le seul journal qui, en ces temps de malheur et de honte, ait déployé quelque courage.

La première séance du Club Infernal est présidée chez Pluton par Robespierre supplicié il y a quelques semaines. File est entièrement consacrée à la réception que, d'avance et à l’aide d’une fiction destinée à produire effet, les aines des révolutionnaires préparent à leur sœur, l’âme de Fouquier-Tinville qui, sur la terre, attend encore son jugement. La scène animée où l’ex-accusateur public du tribunal révolutionnaire rend compte à ses amis de ce qui se passe sur la terre, à Paris, à la Convention, n’appartient pas assez à notre cadre pour que nous la racontions en détail. Passons à la seconde séance du Club

Infernal.

Cette brochure, ou la première partie de cette brochure eut un assez grand succès pour déterminer son auteur anonyme ou pseudonyme, Pilpay , à écrire et publier une seconde séance. Cette fois, c’est à Fouquier-Tinville que le club a délégué la présidence; il l’a bien méritée. La séance commence par le dépouillement de la correspondance. On annonce l’arrivée aux enfers de l’Anacréon de la guillotine, de Barrère que le club salue de ses huées, de ses moqueries.

— Il fautavouer, s’écrie-t-il en se retirant confus, que je joue, depuis quelque temps, d’un grand malheur. Honni des uns, abhorré des autres, proscrit sur la terre, méprisé aux enfers , que vais-je devenir? Que ferai-je?

— Te pendre! lui crie dans la foule Camille Desmoulins, en lui jetant de sa voix stridente une de ces phrases brèves et méchantes qui faisaient bondir d’aise les tribunes aux Jacobins. Cependant Barrère ne s’est point découragé; à force d’instances et de plates soumissions, il a reconquis quelque peu de son ancienne popularité. Il en profite pour faire quelques motions révolutionnaires. Par exemple, par un article additionnel à un projet émis par Billaud-Varennes pour la création de nouveaux Comités révolutionnaires, Barrère demande qu’on remette Fou-

quier-Tin ville à la tète du tribunal révolutionnaire et qu’il commence ses fonctions par le procès du journaliste-représentant Fréron; ce qui est adopté. Ou se rappelle que Fréron fut l’ami intime de Camille; c'est ce qui va motiver l’intervention violente de ce dernier. On se rappelle aussi ses lettres à Lucile.

Fouquier-Tinville saute de joie et s’écrie : Je le savais bien que mon innocence serait reconnue, et hautement reconnue! C est le produit composé de mon mémoire justificatif et de 1 amitié de Barrère. Il est bien fait, mon mémoire! très bien lait! N’est-il pas vrai, messieurs?

— Dumas: Il est lourd, diffus, plat et sottisier! Un style de procureur, des phrases des halles, des récriminations bouffonnes, des dénégations sans preuves !

— Fouquier : On sait que tu fus toujours mon ennemi capifaï. Je te récuse.

— Duthil (en gasconnant): Moi, jé lé trouvé fort bien fait, très bien rédigé. J’en touchérai deux mots dans lé Bulletin républicain , quéjé protégé, que jé dirigé, qné jé corrigé, qué jé chéris comme la prunelle dé mes youx. J’en touchérai deux mots, et ces deux mots vaudront un discours entier.

— Fouquier : Je te reconnais pour mon ami.

Alors Fouquier-Tinville, quittant le fauteuil de la présidence, court embrasser Barrère. Cet exemple touchant est bientôt suivi par tous les membres. Robespierre embrasse Danton. Cofïînhal embrasse Henriot. Dumas est embrassé par Granet.

Carrier, le proconsul féroce de Nantes, Carrier, pâle et tremblant, court pour se précipiter dans les bras de Camille Desmoulins. Camille le repousse avec horreur, et lui crie de toute la force de sa petite voix bégayante et glapissante : Retire-toi , sauvage! Va! fuis loin de moi! Nous n’aurons jamais rien de commun que le supplice qui, pour des causes bien différentes, dut également terminer nos jours.

— Carrier (avec une fureur concentrée) : On voit bien que lu n’as jamais élé qu’un modéré!

— Camille : Modéré, soit! Mais crois-tu, cannibale, crois-tu

couvrir ici, comme en France, par celte injure banale el gratuite l’horreur de ta conduite? crois-tu que les esprits infernaux, aussi crédules que les Parisiens, attacheront à tes phrases dégoûtantes la justification de tes forfaits? Si nous aimons à retracer ici d’un pinceau léger et nos sottises et nos malheurs, ne crois pas que ce soit pour nous en applaudir. L’adresse de Robespierre et la gigantomachie de Collot n’y font rien. Tes plates forfanteries n’y feront pas d’avantage.

— Carrier ; Mais quoi ! Voyez-donc quelle sortie ? Et à propos de quoi ? Parce que j’ai poursuivi les aristocrates jusqu’à la mort, parce que j’ai relevé l’esprit public, à Nantes, en faisant noyer, fusiller, guillotiner hommes, femmes et enfants qui portaient sur leur front le signe honteux de la réprobation.

— Camille : Sans les juger !

— Carrier: Et pourquoi juger ceux que l’opinion publique a déjà condamnés. Les formes lentes de la justice, les détails fastidieux des interrogatoires, les examens des crimes, tout cela ne fait que gêner le mouvement révolutionnaire, obstruer les canaux du patriotisme et favoriser les manœuvres de l’aristocratie. J’ai sauté à pied joint par dessus tout cela ; les airs des uns, la haine des autres, les reproches de tous n’ont pn m’arrêter. Je nageais dans le sang avec la tranquillité que Tallien conserve à la tribune. Ma conscience est mon premier juge...!

— Phélippeaux : Ta conscience est ton bourreau!... Son fouet vengeur te poursuivra sans cesse , et si la Fi ance , dans ses mesures avouées par l’humanité, n’a pu le décerner d’autre supplice que celui de la guillotine, la justice éternelle qui veille constamment pour rétablir les proportions entre les délits et les peines, cette justice qui a fait casser la mâchoire à Robespierre et la tête à Couthon, t’impose la loi de boire dix pintes de sang tous les jours avant de déjeuner.

— Fouquier : Il faut savoir si cette motion est appuyée.

— Barrère : Non, et je demande de quel droit Phélippeaux vient dicter des lois au milieu du sénat infernal.

— Robespierre : Ce n’est pas lui qui dicte des lois; il n’en

est que l’organe. Chacun de nous est soumis à une peine dont i! est inutile de révéler le secret, mais dont le récit serait effrayant pour nos complices. Que Carrier se résigne donc! Le sang do deux mille Nantais crie vengeance contre lui. Il faut qu’il boive tout celui qu’il a versé.

— Fouquier : Ah ! alors mon tour viendra; mais il faudra auparavant aller rassembler nos amis, faire un dernier effort pour nous remettre en selle et surtout commencer le procès de Fréron.

Le troisième numéro du Club infernal parut quelques jours avant le commencement du procès de Fouquier-Tinville, toujours sous le pseudonyme de Pilpay qui couvre pour nous un auteur dont nous ne soupçonnons pas même le nom.

L’écrivain satirique rassemble pour la troisième fois les hôtes des enfers. Le club infernal est fort agité ; on vient d’y apprendre que sur la terre a paru une double brochure qui rend compte des séances de la Convention souterraine. Mais, dit Âudouiu, avec une vérité si perfide et une si franche scélératesse qu’à la franchise près on croit nous voir agir et nous entendre parler, l’auteur, payé sans doute par Pitt et Cobourg, nous met si crûment à découvert que nous sommes exposés sans défense à tous les traits de l’aristocratie.

— Tous (en chœur) : Il faut le chasser.

— Amar: Il fautl’écrouer à la force.

Fouquier-Tinville : Il faut le guillotiner.

— Carrier : Il faut le noyer.

— Audouiu : Il faut le connaître.

Au milieu de ce tapage, arrive Camille Desmonïins. Nous allons voir l’ancien protecteur de Fouquier-Tinville, celui qui le fit porter au tribunal criminel par ses électeurs du faubourg Antoine , non seulement reprocher à cet homme de sang sa longue série de forfaits , mais encore le mettre à mort à la suite d’un combat singulier dont le pseudonyme se sert pour débarrasser son Club infernal d’un monstre que t ou t-à-F heure la société va réellement rejeter de son sein.

Camille prend la parole : Au contraire, il faut souffrir cette vérité, Jacobins , s’écrie-t-il, puisque vous n’avez plus ni moyen de payer des flatteurs , ni le pouvoir d’étouffer la lumière. Qui male agit odit iucem. Les tyrans et lessotscraignenlla lumière;mais la lumière plus forte que toutes vos barrières, vous a terrassés : et a laissé voir dans toute leur difformité les traces épouvantables de tous vos forfaits.

— Barrère : Nous sommes rassasiés de ces tableaux!

— Camille : Ah ! vous n’êles pas au bout! puisque la pensée est sortie du cercueil où vous l’avez renfermée, vous entendrez la vérité, et son langage sera votr e premier supplice. Vous m’avez fait guillotiner parce que j’ai osé dire que, sous votre gouvernement , le père n’osait défendre son fils ; que la fille abandonnait sa mère; que l’ami trahissait son ami ; que le découragement était dans toutes les âmes ; que l’effroi était peint sur toutes les figures ; que la mort planait sur toutes les têtes. Aujourd’hui, tout le monde peut vous faire impunément ces reproches; tout le monde peut vous comparer à Phalaris, à Néron , à Aureng-Zeb.

— Duthill (gasconnant) : Cadédis! Jé crois qué Camillé nous lâché des épigrammes. Jé mé chargé de lui répondré dans lé Bulletin Républicain. C’est un modéré.

— Cambon : C’est un fou ! Ce n’est pas nous qui gouvernions.

— Camille : Ce n’est pas vous qui gouverniez immédiatement, mais vous gouverniez par vos agents. Les administrations, les agences, les Sociétés populaires , les bureaux et vos Comités, tout était rempli par vos créatures et de votre esprit. Par quels moyens êtes-vous venus à bout de placer ainsi tous vos amis ? En publiant , en criant à tue-tête que vous étiez les seuls patriotes, les seuls républicains , les seuls révolutionnaires. Entourés de fripons, d’abbés, d’hobereaux et d’écrivailleurs, vous êtes parvenus, à l’aide de ce cortège lâche et rampant, à donner au courage l’attitude de la sédilion, à la vertu la livrée du vice, au patriotisme les couleurs de l’aristocratie. Voilà votre histoire* Voici mes conclusions. Je demande que , au lieu de vous consu-

mer en dénonciations vagues , en adresses mendiées , en assassinats nocturnes , vous laissiez à l’auteur du Club infernal et à tous les autres le droit d’écrire et d’imprimer leurs opinions, sauf à en répondre devant les tribunaux.

— Fouquier : Oui, pourvu que ce tribunal soit le mien!... Et pour en finir , je demande qu’on mette hors la loi , ou qu’on traduise devant moi tous les modérés qui osent blasphémer la sainte doctrine des Jacobins.

— Camille : Il serait en effet très commode pour des scélérats de votre espèce de clore la bouche et les yeux aux moutons de la nôtre! Je sens que la Terreur et les échafauds vous conviennent beaucoup mieux comme moyens que la justice et la raison ; mais la justice innée dans tous les cœurs, en reprenant son cours accoutumé , casse les auteurs et les instruments de la tyrannie et rétablit la tranquillité dans les esprits, la clarté dans les idées, la justesse dans le langage, la liberié dans les opinions et l’équilibre dans la Société. Malheur alors ! malheur à tous les scélérats subalternes qui ont servi bassement le crime et foulé aux pieds les saintes lois de la nature et de l’humanité ! Malheur à tous les moustiques de la Révolution , qui ne sont sortis de la fange que pour piquer, mordre et déchirer tous les talents et toutes les vertus! Malheur à tous les histrions du patriotisme en linge sale et en cheveux gras qui ont cru bêtement étouffer dans des flots de sang les réclamations de leurs victimes ! Malheur...

— Fouquier : Malheur sur ta tête à toi-même , oiseau de mauvais augure ! Tu ne sais donc pas qu’on nous craint , qu’on craint nos révélations et nos aveux? Tu ne sais donc pas que j’ai de quoi fermer la bouche à tous nos accusateurs , et tel qui se montre aujourd’hui mon plus acharné persécuteur doit redouter d’être bientôt connu comme un de mes plus anciens complices.

— Camille : Anciens et nouveaux, tous tes complices seront punis. Ton interrogatoire , qui doit commencer avant [quinze

jours, va donner à l’Europe qui l’attend la solution du problème

suivant : Si Robespierre, Saint-Justet Couthon n’ont pu commettre seuls tous les crimes dont on les accuse , ils devaient avoir ou la Convention tout entière pour complices , ou des complices dans la Convention. De la solution de ce problème jaillira la lumière qui éclairera tous les mystères d’iniquité. Avant quinze jours, le voile sera déchiré.

Carrier de Nantes menace alors Camille , qui l’écrase de vérités aussi dures que celles qu’il vient de jeter à la face de I’infàme Fouquier-Tinville. Cainbon essaie de venger Carrier et ne réussit qu’à s’attirer une foudroyante apostrophe digne des meilleurs passages du Pieux CordeUer. Les Montagnards votent alors l’exclusion de Camille , de Danton , de Phélippeaux qui , prenant gaîment leur parti, se retiraient après s’être embrassés tendrement, lorsque Robespierre insulte Danton au passage. Danton de son poing d’athlète écrase Robespierre. Ëarrère veut intervenir, mais le modéré Boulanger l’assomme avec son livre du Despotisme. Fouquier-Tinville a provoqué Camille qui l’attend de pied ferme et le passe au fd de sa plume.

De loin, quelques passages de ce pamphlet peuvent paraître ridicules et grotesques. À une distance de cinquante-cinq ans, par l’effet de la perspective , ces attaques ont perdu quelque peu de l’éclat de leur couleur. Mais si l’on veut se rappeler que le premier numéro du Club infernal a paru quelques semaines seulement après le 9 thermidor; que beaucoup des prétendus vengeurs de la société n’avaient pensé qu'à sauver leur tête et que , si on s’en rapportait à leur passé qui n’était point toute mansuétude , on pouvait craindre que tout à l’heureaussi ils essayassent de conquérir le pouvoir à l’aide de la Terreur, on reconnaîtra quelque courage à ces premiers efforts tentés pour préparer l’esprit public, tentés au milieu des périls que le voile du pseudonyme, toujours facile à percer, n’aurait pas suffi peut-être à conjurer dans des circonstances données , dans le cas non improbable où les Terroristes auraient reparu aux affaires, ressaisis l’empire et avec lui l’arme terrible de la vengeance.

Ilest encore une observation à faire dans l’intérêt de Camille

Desmoulins : c’csl que jamais l’opinion publique ne s’égara, ne le confondit, même au moment de son supplice, avec des hommes comme Robespierre, comme Saint-Just, comme Fouquier- Tin ville surtout. On blâma ses fautes, ses excès , ses entraînements, mais on ne les lui imputait pointa crime. Le pamphlétaire qui a écrit le Club infernal pour flétrir et perdre Fouquier-Tinville, a obéi à la pression de l’opinion publique en accordant , parmi les personnages qu’il a choisis, le plus beau rôle à Camille Desmoulins.

Les trois brochures dont nous venons de faire l’analyse, eurent un grand retentissement dans Paris , non-seulement comme acte de courage , mais encore comme acte de courage arrivant à point, à propos, en son temps, ni trop tôt, car elles n’eussent pas produit leur effet ou l’eussent inutilement perdu , ni trop tard, car elles eussent trouvé complète une impression qu’il s’agissait de rendre populaire, de faire dominer par un retour aussi complet que brusque et dont l’histoire des révolutions, surtout chez un peuple aussi peu constant , ramène de fréquents exemples. La victime d’avril 1791 devenait le triomphateur de septembre 1794. Ce n’est pas seulement le Club infernal qui servit à la glorification des idées modérées personnifiées en Camille Desmoulins; beaucoup d’autres brochures furent alors écrites en son honneur. Nous avons vu Babœnf , partisan alors du Modérantisme, consacrer à Camille, au milieu de quelques phrases de désapprobation , des éloges qu’un an plus lard il n’aurait plus écrits. Nous connaissons une brochure de circonstance qui s’appelle Y Ombre de Camille Desmoulins . Tous voulurent oublier ses antécédents politiques pour ne se rappeler que son dernier journal. Nul ne se ressouvint des Révolutions de France et de Brabant le journal révolutionnaire par excellence. On ne parlait alors que du Vieux Cordelier , de l’opposition des derniers temps. La mode n’était plus à la Terreur.

Comme exquisse de ce sentiment du moment, de ce revirement politique dont profila la gloire posthume de l’homme dont nous écrivons la vie , nous ne pouvons mieux trouver (pie le

ligues écrites par Riouffe dans une brochure parue à la fin de 1794 et intitulée Mémoires d'un dét nu pour servir à l histoire de la tyrannie de Robespierre. D’abord le portrait de Camille Desmoulins y est d’une ressemblance frappante ; ensuite l’opinion publique les a vivement colorées et s’y est empreinte pour tou¬

jours.

« Il n’avait jamais eu d’autre mérite que celui d’être un écri- » vain amusant, » dit Riouffe ; « il fut constamment le parasite » et le preneur de tous les partis qui le dominaient. Il marcha » toujours sous la bannière d’un homme , jamais sous celle de la

» vertu et la vérité , soit par faiblesse ou autrement... II avait » beaucoup d’imagination et nul jugement. Mais est-ce à moi » qu’il appartient de le juger avec sévérité, moi qui ai vu l’effet » que les feuilles du Vieux Cordelier produisirent parmi nous!

» Une seule fois, sous cet affreux régime de Robespierre, le si- » gnalde la clémence fut offert aux Français accablés et noyés » dans leur sang, et ce fut la main de Camille Desmoulins qui » le présenta. Son généreux dévouement lui coûta la vie. Nous » devons oublier ses erreurs et pleurer sa perte. »

Encore Riouffe se montre-t-il, au début de son article, plus sévère cent fois que la général . té meme des penseurs. Toute discussion du talent, du caractère, de la conduite de Camille fut absorbée dans la reconnaissance qui l’improvisa héros du moment. Le courage civil avait été si rare, si complètement éteint, qu’on exagéra son culte en exagérant le mérite du seul homme qui osa publiquement en donner des preuves compromettantes et qu’il paya de sa vie.

Nous ne pouvons citer, et nous le regrettons, tous les écrits où se prouva l’attention qui, pendant une année entière, — et c’est beaucoup faire dans un pays comme le nôtre que conserver un bon souvenir même pendant une seule année, — s’attacha à la mémoire de Camille Desmoulins. Mais on ne nous reprochera pas de terminer celte longue étude par deux dernières citations

encore.

Dussault, dans un article sur la religion, a écrit en 4795 ce

touchant et mélancolique passage qu’on croirait échappé à la plume sentimentale de Bernardin de Saint-Pierre.

« Un des premiers jours de ce printemps, je traversais la » place de la Révolution avec un de mes amis. La conversation » tomba sur les scènes affreuses dont cette place a été le théâtre.

« Les évènements de l’année dernière, me dit-il , sont liés dans » mon esprit aux époques de la nature; je me plais à rappeler » ces divers évènements, en les rattachant aux gradations » diverses et successives de la saison. » — « Le printemps, » repris-je, est beaucoup plus tardif cette année, et cela doit » déranger un peu votre calcul et voire mémoire. » — « Il est » vrai, celte touffe de lilas, que vous voyez à gauche sur la » terrasse de l’orangerie, auprès de l’escalier, était déjà toute » verdoyante le jour où Camille monta à l’échafaud, et mainte- » nant elle pousse à peine quelques bourgeons. » — « Oui , et à » la variation près de la saison, vous y avez attaché un souved nir, et vous ne verrez jamais ce lilas se couvrir de feuilles sans *> penser à la mort de l’infortuné qui effaça tout ses torts en » écrivant le Vieux Cordelier. »

En Juin 1793, le libraire Desenne se résolut enfin à publier le remarquable numéro sept du Vieux Cordelier . Il y joignit les lettres de Camille à Lucile. Dans le Moniteur , on annonça cette publication qui fut analysée assez longuement, et on en fit la critique qui se terminait par celte phrase: « Quelles fautes ne » doivent pas être effacées par le souvenir du dévouement de » Camille Desmoulins ! Quels regrets ne doivent pas laisser de » sa perle un talent si pçécieux, une sensibilité si délicate et > une résignation si noble et si touchante ! »

Ce mouvement de reconnaissance prit bientôt tout le caractère d’un grand sentiment national. Le 28 avril 1796 (7 floréal an 4), le Conseil des Cinq-Cents prit en considération les pétitions des veuves de Valazé, Buzot, Carra, Gorsas, Brissot , Pélion , Phélippeaux , etc., qui réclamaient un secours annuel. Sur la proposition de la Commission nommée pour examiner leur demande, le Conseil des Cinq-Cents déclara que leurs

maris étaient du nombre de ces représentants qui, après avoir coopéré à établir la liberté et à fonder la république, l’avaient scellée de leur sang, avaient péri victimes de leur dévouement à la patrie et laissaient par leur mort leurs femmes et leurs enfants dans la misère ; qu’il était donc instant de venir au secours de ces infortunées qui avaient des droits à la reconnaissance nationale. Il fut attribué à chaque veuve un secours annuel de deux mille francs augmenté de mille francs pour chaque enfant né de son mariage avec lé représentant dont la patrie voulait honorer la mémoire. Il y eut toute une phrase spécialement consacrée à Camille; la voici : « Considérant que » Camille Desmoulins, aussi représentant du peuple, membre de » la Convention nationale, fut conduit à la mort pour s’être élevé » contre les proscriptions et avoir rappelé des principes d’hu- » manité déjà trop longtemps oubliés. » A la suite de celle phrase, le décret portait un vote de deux mille francs accordés au fils de Camille Desmoulins et qui lui seraient payés jusqu’au jour où il aurait atteint sa dix- huitième année.

Ce n’est pas seulement la manifestation politique à l’aide de laquelle la nation, par l’intermédiaire de ses députés, rendait enfin justice au courage et le plaçait en relief, le citait en exemple, qui attire notre attention ici. Une coïncidence bizarre jaillit de cet arrêté et force à réfléchir. Gorsas, Buzot, Brissot, Gensonné, sont les chefs de cette Gironde qui a été si vivement, si violemment, si injustement attaquée par Camille. C’est Camille qui a perdu les Girondins, qui a servi d’instrument à Robespierre. Et deux ans à peine ont verdi la tombe de toutes ces victimes delà politique etdel’exagération, que les voilà toutes hissées sur le même pavoi , honorées dans le même triomphe, glorifiées par la même attention, la même reconnaissance. L’agresseur et ceux qui ont le plus souffert de l’agression immé ritée sont placés sur la même ligne, au même rang. Singulier rapprochement dont on ne pourrait trouver d’exemples que dans l’histoire d’une nation assez malheureuse pour avoir besoin d’aller chercher ses grands hommes parmi ceux de ses enfants

qui lui ont fait le moins de mal au moment où tous voulaient sa ruine, où tousse montraient si coupables envers elle. Singulier rapprochement dont on ne pourrait trouver d’exemple que dans l’histoire d’une nation assez malheureuse pour avoir perdu tout principe, toute vérité sociale.

La vie publique de Camille Desmoulins s’est commencée, continuée, épuisée dans les luttes de la presse. Avions-nous tort, au début de celte élude, d’affirmer que du particulier nous avions droit de conclure au principe, du journaliste au journal, de Camille Desmoulins à la presse? Avions-nous tort d’affirmer avec la conviction la plus profonde que la presse est un instrument social éminemment mauvais, condamnable au plus haut chef?

A quoi ont servi les journaux de Camille, si ce n’est à démolir? Lisez la France Libre \ lisez le Discours de la Lanterne ; lisez les deux Révolutions de France et de Brabant ; lisez la Tribune des patriotes. Tout est ruine à ses pieds. Il a tout battu en brèche, tout renversé. Il a été le plus actif de ces Polyorcètes qu’on appelle républicains.

Maintenant, cet enfant terrible s’effraie de ce chaos, de ces décombres et surtout de voir qu’on ne veut pas s’arrêler, meme quand il n’y a plus rien à abattre. Il veut réparer le mal dont il est cause. Ce puissant levier qui lui a si bien servi pour détruire, il le croit bon aussi pour réparer. Il fait un nouvel appel à sa plume, à la presse. Il crée un journal encore. Il écrit le Vieux Cordelier..\ Cherchez à quoi le Vieux Cordelier fut bon. ! Destiné à ruiner la Terreur, ruina-t-il la Terreur? Destiné à rappeler la nation au courage, donna-t-il du courage à la nation ? A qui servit-il de centre? Quels ressorts mit-il en mouvement? Inerte, sans puissance, sans force, sans initiative, sans utilité, il écrasa son auteur de ses ruines.

La presse, inventée pour aider aux révolutions, ne servira qu’a enfanter des révolutions, et jamais à les entraver, à les arrêter, à les dompter, à les rendre impossibles.

Trois générations de journaux et de journalistes nous vien-

lient en aide, en preuve. Si la République de 1848 est. détruite, elle le devra à l’effort de la presse d’un côté, aux excès de la presse de l’autre. Et puis..?

Delenda est Carihago.

Éd. FLEURY.

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