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sévère pour celui-ci que pour celui-là? 11 nous esi impossible de répondre; les documents nous manquent.
Ce qui pour nous est certain seulement, c’est que Robespierre à partir de ce moment est poursuivi par une pensée constante, fixe, qui ne l’abandonne plus; il ne lève que la ruine du parti de Danton , et parmi les Dantonistes , c’est Camille à qui il en veut par dessus tout, par-dessus tous. Il s’occupait d» jà, à celte époque, de préparer un deces discours auxquels il avait habitué la Convention et du sein des éclairs duquel sortait la manifestation de sa volonté suprême. Sans doute , il n’avait point encore résolu de confier à Saint-Just le soin de sa vengeance, la mission de demander à la Convention les têtes de Danton, de Camille, de leurs amis; car, après sa mort, on découvrit dans ses papiers un projet de discours écrit par lui sur la faction Fabre d’Eglantine. Dans ces lambeaux de phrases, où il est à chaque instant question de Desmoulins, Robespierre reconnaît que si Camille n’a pas clé le chef principal des Dantonistes il leur a été bien utile. Voici sa phrase sur son ancien ami de collège ; « Bientôt parurent les j> numéros de Camille Desmoulins , égaré par une impulsion > étrangère , mais qui développa par des motifs personnels la » doctrine liberlicide de la nouvelle coalition; elle était déjà si ® forte, que le Comité de salut public était fortement ébranlé » dans l’opinion d’une partie de la Convention Nationale. »
R faut que sa haine soit bien terrible , car il se préoccupe singulièrement de Camille. « Fabre avait inspiré Desmoulins, » ditil; « quels sont les conspirateurs auxquels Phélippeaux impute » les maux de la république et même la guerre de la Vendée? t C’est Bouchotte, Rossignol, Ronoin et le Comité de salut pu- » blic. Quels sont ceux que Desmoulins accuse de l’ordre de » choses actuel qui lui paraît si déplorable? Bouchotte, Vincent, » Ronsin, les ministres et le Comité de salut public. Que faut-il * à Fabre et à ses pareils? Indulgence, amnistie. Que demande » Desmoulins? Indulgence, amnistie , cessation des lois révolu- » lionnaires , impunité de l’aristocratie et le sommeil du patrio- » lisme. » Et plus loin : « Les Fédéralistes, les Brissolins, les
>) aristocrates avaient arboré l’étendard de la république pour » égorger impunément les Montagnards et les Amis de la Répu- » blique. Les Phélippeaux, les Bourdons étaient leurs patrons, » les libelles de Desmoulins leur évangile , Fabre d’Eglantine leur » oracle. «
Robespierre , qui ne s’illusionna jamais sur la valeur des hommes, grandissait là Camille pour le perdre plus sûrement.
Camille vient donc d'être reconnu digne de rester Jacobin.
Les Cordeliers vont lui restituer aussi son titre de Cordelier et leur estime. Le lendemain, il janvier, Momoro montait à la tribune et rendait compte delà dernière séance des Jacobins et de ses émouvauts détails. La Société le chargea de rédiger un rapport sur la réintégration de son enfant perdu et retrouvé... pour si peu de temps. Voici en quels termes mêlés et de blâmes , et d’éloges, et de conseils, était conçu cet arrêté :
Il portait en substance que Phélippeaux, Bourdon (de l’Oise) , Fabre d’Eglantine et Camille Desmoulins avaient perdu la confiance de la Société; mais il établissait une grande différence entre Camille et les autres accusés. * Desmoulins n’a » perdu que momentanément la confiance de ses frères Corde- » liers; il peut la recouvrer en désavouant ses hérésies révolu- » tionnnires et en nommant les traîtres qu’il peut connaître. » Camille a servi l’aristocratie sans le savoir. Camille tenait la » plume et les aristocrates dictaient; Camille ne tient à aucun » parti révolutionnaire; cependant il a prêté des armes terribles » aux ennemis du bien public; les Cordeliers patriotes punissent, » mais savent avouer leurs torts et les réparer. »
Aux Cordeliers plus violents encore que les Jacobins, Hébert était tout-puissant. Cet arreté n’est rien qu’une flatterie de plus à l’adresse de Robespierre haï cordialement, mais redouté.
Dans celle longue et bizarre affaire, on voit constamment apparaître Robespierre et son influence. C’est lui qui , semblable au Neptune de la l'a b ! e antique, déchaîne les tempêtes, les dirige, les retient, les irrite et les apaise. Mais que fait donc Saint-Jnst, l’ennemi intime de Camille? On ne le voit nulle part; il est muet, impassible. Faut-il croire que Robespierre, en feignant une impartialité pleine de mensonges et d’habiletés, lui a défendu de se mêler à cette lutte à laquelle son intervention apporterait immédiatement un caractère dangereux, de personnalité? Ou bien plutôt, averti des projets de Robespierre, bien au courant de ses projets, de son machiavélisme, attend-il patiemment l’heure fatalement marquée d’avance et qui ne peut manquer de sonner?
Car, il ne Faudrait pas s’y tromper. Dans l’esprit de Robespierre , Camille est marqué pour la mort.
Les sinistres prédictions ne manquèrent point à Desmoulins, s’il faut en croire Villatte, cet ex-juré du tribunal révolutionnaires, et aux Mémoires duquel nous devons déjà de précieux renseignements. Cet homme, en même temps qu’il fréquentait Danton et Camille, vivait aussi dans l’intimité de Robespierre, de Saint-Just, de Barrère, de Fouquier-Tinville, sans doute les trompant, les exploitant tous à la fois. « J’avais eu dans le » cours de ma carrière politique, » raconte-t-il, « l’occasion de •> fréquenter le spirituel Camille Desmoulins. Je mangeais chez » Camille; il daignait me lire quelquefois ses ouvrages avant de » les livrer à l’impression. Camille est attaqué aux Jacobins. On » tourmente, on vexe sa famille. Danton prononce le mot d’ullra- » révolutionaire. Robespierre, toujours observateur inquiet sur » la direction des évènements, affecte tout à la fois de défendre » Danton et d’improuver ses opinions. Il précipite Desmoulins , » en prenant superbement envers lui les déliors de la pitié. » Quelques jours avant leur perte, pénétré de douleur, je dînais » chez Camille avec sa charmante et vertueuse épouse, sa mère
» d'une très belle stature, Danton , sa modeste épouse, un jeune » homme d’une belle taille et d’une figure intéressante. Je » laissai échapper mes inquiétudes à Camille; je lui fis de fré- » queutes visites. Vingt fois, j’avertis qu’on voulait le guilloti- » ner. Peu avant son arrestation, je le conjurai de se tenir sur » ses gardes. La Dévolution, comme Saturne, eut bientôt dévoré » ses plus tendres enfants, » s’écrie le sensible juré du tribunal révolutionnaire.
Que Villatte, en laissant apercevoir ses craintes, ait obéi soit à une bonne pensée du cœur, soit à un ordre de Robespierre qui voulut étudier l’opinion publique en faisant à l’avance répandre des bruits de lutte prochaine, de possibilité de vengeances, de coups violents à portera ses ennemis, il est certain que partout on pressentait un grand péril pour le parti de Danton. De Marseille , où il est en mission, Fréron, l’ami intime de Camille, dans une lettre qu’il écrit à Lucile, laisse apercevoir de tristes pressentiments: «Je suis comme toi; une sombre » inquiétude m’agite; je vois un vaste complot près d’éclater au d sein de la République; je vois la discorde secouer ses torches » parmi les patriotes; je vois des ambitieux qui veulent s em- » parer du gouvernement et qui, pour y parvenir, font tout au » monde pour noircir et écarter les hommes les plus purs, les » hommes à moyen et à caractère. Robespierre est une bous- » sole; j’aperçois, dans tous les discours qu’il prononce aux » Jacobins, la vérité de ce que je dis ici. Je ne sais pas si Ca- » mille voit comme moi ; mais il me semble qu’on veut pousser » les Sociétés populaires ou delà du but et leur faire faire, sans » qu’elles s’en doutent, la contre-révolution par des mesures b ultra-révolutionnaires. » — « Je m’aperçois avec douleur » qu’on vous chagrine, puisque Camille est dénoncé par les » mêmes hommes qui m’ont poursuivi aux Jacobins. » — « Mille » choses à ton Vieux Loup ; je voulais lui écrire; mais le temps » me manque et le courrier me presse. Dis-lui qu’il tienne un b peu en bride son imagination relativement à des Comités de » clémence. Ce serait un triomphe pour les contre- révolution
» naires. Que sa philantropie ne l’aveugle pas; mais qu'il fasse » une guerre à outrance à tous les patriotes d’industrie. » — « Ou » veut nous prendre les uns apres les autres. »
Lucile, la gentille, la gaie, la folâtre Lucile, a elle-même perdu tout son bonheur, toute sa sérénité d’âme. Pour elle, l’avenir n’a plus que des leintes assombries, que des faptômes sanglants. Elle a perdu courage un moment. « Revenez , revenez » bien vite, revenez, Fréron! » répond-elle à son ami absent. « Vous n’avez point de temps à perdre. Ramenez avec vous tous » les vieux Cordeliers que vous pourrez rencontrer ; nous en » avons le plus grand besoin. Plût au ciel qu’ils ne se fussent » jamais séparés ! Vous pe pouvez avoir une idée de tout ce qui » se fait ici ; vous ignorez tout; vous n’apercevez qu’une faible » lueur dans le lointain, qui ne vous donne qu’une idée bien y> légère de notre situation. Aussi je ne m’étonne pas que vous » reprochiez à Camille son Comité de clémence. Ce n’est pas de » Toulon qu’il faut le juger. Vous êtes bien heureux là où vous » êtes: tout a été au gré de vos désirs; mais nous, calomniés, » persécutés par des ignorants, des intrigants, et même des » patriotes! Robespierre, votre boussole, a dénoncé Camille; il » a fait lire ses numéros 5 et 4 , a demandé qu’ils fussent brûlés, » lui qui les avait lus manuscrits! Y concevez-vous quelque » chose? Pendant deux séances consécutives, il a tonné contre » Camille... Marius (Danton) n’est plus écoulé, il perd courage, » il devient faible; d’Eglantine est arrêté, mis au Luxembourg} » on l’accuse de faits graves... Ces monstres-là ont osé repro- » cher à Camille d’avoir épousé une femme riche... Ah ! qu'ils » ne parlent jamais de moi, qu’ils ignorent oue j’existe, qu’ils * me laissent aller vivre au fond d’un désert ! Je ne leur demande » rien, je leur abandonne tout ce que je possède, pourvu que je » ne respire pas le même air qu’eux. Puissé-je les oublier , eux y> étions les maux qu’ils nous causent! La vie me devient un
» pesant fardeau : je ne sais plus penser... bonheur si doux et
» si pur! hélas ! j’en suis privée. Mes yeux se remplissent de » larmes ; je renferme au fond de mon cœur cette douleur
»> affreuse; je montre à Camille un front serein; j’affecte du » courage pour qu’il continue d’en avoir. »
Si les évènements ne nous pressaient impitoyablement, si nous n’avions hâte d’en finir avec ces émotions dramatiques, mais pénibles , nous aurions publié les charmantes lettres de Fréron à Lucile. C’eut été d’un habile contraste. A ces menaces de mort, à ces larmes, à ces désespoirs , nous aurions pour un instant fait succéder les douces confidences de l’amitié, les enfantins cris de joie, les railleries inoffensives, la grâce, la jeunesse, les bonheurs intimes et du foyer. Nous aurions montré Fréron, ce rude massacreur du Midi , s’en allant chez les Duplessis à Bourg-la- Reine , et là se vautrant sur l’herbe avec des lapins qu’il caresse, qu’il poursuit, qu’il effraie, qu il embrasse, qu’il aime tant, que Lucile le baptise du surnom de « Lapin. » —
« Tu sais, » écrit-il à Desmoulins, « tu sais depuis longtemps » que j’aime ta femme à la folie; je le lui écris; c’est bien la » moindre consolation que puisse se procurer un malheureux » Lapin absent depuis huit mois. » Voyez-vous d’ici cet innocent Lapin , aujourd'hui brouttant l’herbe tendre, buvant la rosée de la nuit, et demain, redevenu Fréron, écrasant, décimant, mitraillant en masse les malheureux Toulonnais coupables de peu d’amour à l’endroit de la république!
Si Fréron est « Lapin »> pour Lucile, pour Fréron Lucile est « Rouleau. » Desmoulins, c’est « Bouli-Boula » ou le « Vieux » Loup ». Mme Duplessis « à la belle stature, » comme dit Villalte, c’est « Melpomene ». L’enfant de Camille, le petit Horace , s’appelle « le Lapereau ». Un ami commun, le futur maréchal Brune, sur lequel les verdets se vengeront des cruautés du « Lapin » Fréron, est surnommé « Patagon ». « AJ anus, » c’est Danton. Tout ce monde seprodigue ces moqueuses et ces bonnes appellations; et on rit aux éclats , et on s’amuse, et avec ces folies on trouve moyen d’oublier les misères du temps et les épouvantes de l’avenir.
» Puisse ma lettre, » écrit Fréron à Lucile , « vous convaincre ? que vous avez été toujours présente à ma pensée. Que Camille
» en murmure, qu’il en dise tout ce qu’il en voudra, il ne fera en » cela qu’agir comme tous les propriétaires ; mais certes il ne » peut pas vous faire l’injure de penser qu’il est le seul au monde »» qui vous trouve aimable et qui ait le droit de vous le dire. Il le •' sait, ce coquin de Bouli- Boula ! car il disait en votre présence : » J’aime Lapin parce qu’il aime Rouleau. Ce pauvre Lapin a eu x bien des aventures ; il a parcouru furieusement de terriers et » il a fait provision d’amples récits pour sa vieillesse. Il a souvent » regretté le thym et le serpolet dont vos jolies mains à petits » trous se plaisaient à le nourrir dans votre jardin du Bourg de » l’Egalité... D’abord la patrie; puis vous. Tl ne voulait et il ne » veut qu’être digne de vous deux. Vous trouverez ce Lapin ro- » manesque, et il ne l’est pas mal. Il se souvient de vos idylles, » de vos saules, de vos tombeaux et de vos éclats de rire II » vous voit trottant dans votre chambre , courir sur le parquet , » vous asseoir une minute à votre piano, des heures entières » dans votre fauteuil , à rêver, à faire voyager votre imagination ; » puis il vous voit fait e le café à la chausse , vous démener comme » un lutin et jurer comme un chat en montrant les dents... Je » suis à presser l’exécrable Toulon. Je suis déterminé à périr sur » les remparts ou à les escalader, la flamme à la main. La mort » me sera douce et glorieuse , pourvu que vous me réserviez une » larme. » — « Me répondrez-vous? » demande Fréron , et il se résoud la question en contrefaisant de Toulon la jolie voix de son amie. « Oh ! non, Stanislas! »
Tout cela est mignard comme un pastel du temps de Louis XV; tout cela est frais, naïf, gracieux, naturel. «J’ai reçu » avant-hier, lu, relu et dévoré votre lettre, » écrit encore Lapin à Rouleau. « Qu’elle m’a fait de plaisir! Vous pensez donc à ce » pauvre Lapin qui , exilé loin de vos bruyères, de vos choux ,
» de votre serpolet et du paternel logis, est consumé de chagrin » de voir perdus ses plus constants efforts pour la gloire et l’af- » fermissement de la république... Ne viens pas ici, aimable et » chère Lucile! C’est un pays affreux, quoi qu’on en dise, un » pays sauvage, quand on a vécu à Paris. Je n’ai point de caver-
» nés à l’offrir, mais beaucoup de cyprès. Il y croil naturelle- » ment. Dis à ton glouton de mari que les bécassines et les grives » y sont meilleures que les habitants. S’il n’y avait pas si loin » d’ici à Paiis, je lui en enverrais; mais tu recevras de l’huile ï et des olives. »
Il paraît que Camille est toujours gourmand et que le représentant du peuple en mission s’est fait le pourvoyeur de sa bouche. Fréron court à une attaque générale et revient pour fermer su lettre. « Adieu, adieu encore une fois, folle, cent fois folle, » Rouleau chéri, Bouli Boula de mon cœur, » dit de loin Fré- » ron à ses amis. « Voilà une lettre bien longue, mais je me suis » abandonné au plaisir de causer avec toi, et j’ai pris sur la nuit » pour me le procurer. A l’égard de ta réplique à celle-ci , elle » mettra sans doute un an à venir. Qu est- ce que ça me fait ? 7> au contraire. C’est clair comme le jour. Je me rappelle ces » phrases inintelligibles; je me rappelle ce piano, ces airs de » tête, ce ton mélancolique , brusquement interrompu par des » éclats de rire. Etre indéfinissable... adieu! J’embrasse toute la » garenne et loi , Lucile, avec tendresse et de toute mon âme. y> Ne m’oublie pas auprès du Lapereau et de sa belle grand-mai» man Melpomene. d
Un autre jour, Fréron écrit encore à Lucile: « Répondez-moi » donc, paresseuse que vous êtes, et ingrate qui pis est. On rompt » le silence après une année, après des siècles, et on obtient par » grâce quelques mots écrits avec distraction , des Bouli- Boula, i> des qu’est-ce que ça me fait. Le Lapin se désole ; il pense à » vous sans cesse; il y pensait au milieu des bombes et des bou- » lets, et il aurait dit volontiers comme cet ancien preux : Ah!
» si ma dame me voyait !
» Je m’aperçois avec douleur qu’on vous chagrine , puisque » Camille est dénoncé par les mêmes hommes qui m’ont pour- » suivi aux Jacobins. J’espère qu’il triomphera de ces attaques ; » j’ai reconnu sa touche originale dans quelques passages de son » nouveau journal ; et moi aussi je suis un des vieux Cordeliers. •> Adieu, Lucile, méchante diablesse. Votre serpolet est-il cueilli?
% ,te ne tarderai pas, malgré toutes vos injures, à implorer la » faveur d’en brouter dans votre main. J’ai demandé un congé » d’un mois pour me refaire un peu; car je suis exténué de fati- » gue; après je revoie dans le sein de la Convention , et je vais à » la dérobée m’ébaudir sur l’herbe avec l’âne Martin , dans les »> allées du bourg de l’Egalité, malgré vos potées d’eau.
» Vous n’aurez point d’huile ni d’olives, si je n’ai point uneré- » ponse de Vous. Vous me direz tout ce que vous voudrez, mais » je vous aime et vous embrasse , divin Rouleau , sous le nez de » votre jaloux Loup- Loup. Adieu encore une fois. »
Ces lettres et ces détails nous donnent une idée charmante et douce de ce ménage uni, heureux, autant qu’il est permis de l'être en temps de révolution, de ce ménage « nœud lisse cle » /leurs , » comme l’avait pronostiqué, avec le langage ampoulé du temps, le bon abbé Bérardier dans le sermon dont il crut devoir faire précéder la cérémonie du mariage de Camille et de Lucile Duplessis. C’étaient mille folles querelles, mille raccommodements, mille soufflets, mille baisers. C’était l’un auprès de l’autre que la jeune femme travaillait, que le mari écrivait... quelquefois d odieux et assassins pamphlets. Souvent penchée sur son épaule, elle le regardait penser , s’absorber, rouler sa plume entre ses doigts, puis la faire courir sur le papier. Quand ce qu’elle lisait était par trop méchant, trop acerbe, elle le grondait. Il se fachait d’être interrompu. Elle le boudait, et tout à coup elle courait à son chat favori , le saisissait dans ses blanches mains « à petits trous, » ouvrait son piano , et à l’aide des pattes du pauvre animal qui ne se savait pas si artiste, elle commençait un odieux charivari qui faisait bondir Camille. Furieux, il lui arrachait le chat des mains , et le chat la griffait en fuyant.
« Nous avons, » ditM. Lartullier dans ses Femmes célébrés de la Révolution , « une petite pièce de vers écrite de la main de Lu- » cile, adressée à cette chatte , et où elle se plaint qu’elle la pi- » que en ut , ré, mi, fa, quand elle lui promène ainsi les paties » sur les louches. »
Nous avons vu un adorable autographe de Lucile. C’est un mé-
chant morceau de papier sur lequel, probablement assise près de son mari travaillant . elle griffonnait, pensive, le nom de Camille vingt fois répété, entrelacé dans des additions , dans des profils grotesques, dans des arabesques qui n’ont pas le sens Commun.
Il est dans le Vieux Cordelier une phrase où a passé dans toute son ardeur l’amour de Camille Desmoulins pour sa femme insultée par Hébert. C’est celle-ci ; « Je ne dirai qu'un mot de » ma femme, » écrivait-il. « J’avais toujours cru à l’immortalité » de l’âme* Après tant de sacrifices d’intérêts personnels que j’a- » vais faits à la liberté et au bonheur du peuple , je me disais au > fond de ma persécution : 11 faut que les récompenses attendent «> la vertu ailleurs. Mais mon mariage est si heureux , mon bon- » heur domestique si grand, que j’ai craint d’avoir reçu ma ré- » compense sur la terre, et j’avais perdu ma démonstration de » l’immortalité. Maintenant, Hébert, ton déchaînement contre » moi et les lâches calomnies me rendent toute mon espérance. » Celle phrase résume heureusement tout ce que nous avons dit du bonheur de ce jeune ménage.
El c’est cependant cette « folle, cent fois folle, » Lucile qui, un jour prise aussi, comme tous ceux qui l’entouraient, de terreur et de pressentiments, écrivit cet étrange prière que l’on va lire, cette philosophique, déiste, incrédule, voltairienne, et cependant fervente aspiration vers la Divinité, vers Dieu dont on lui avait peut-être parlé quand elle était enfant, mais que plus lard elle avait complètement oublié au milieu d’une société athée et indifférente, et vers lequel la ramenaient ses craintes, ses terreurs, la mort prochaine et inévitable. Voici celte prière, si tant est qu’on puisse appeler prière ces lambeaux décousus confiés par elle au papier et qu’on retrouva chez Mme Duplessis :
« Etre des cires, toi que la terre adore, toi, mon seul espoir,
» si lu es , reçois l’offrande d’un cœur qui t’aime, éclaire mon
» ame... Je hais le monde... est-ce un mal? Pourquoi souffres-
» tu qu’il soit si méchant?... 0 mon Dieu! quand volerai-je
r dans ton sein? Quand pourrai-je lever une humide paupière
» sur toi? quand pourrai-je, en contemplant la gloire, me pros-
» terner à les pieds, les arroser de mes larmes? Remplie de toi, > sans cesse je pense à toi... Es-tu un esprit, es-tu une flamme?
«Vf
» Oh! qu’elle paraisse et me consume, cette flamme? viens avec » moi ; ne me quitte plus... je t’adore sans te comprendre ; je te » prie sans te connaître; tu es dans mon cœur, je le sens et ne » puis te deviner ; tu es le secret de la nature... Ce bonheur que *> l’on cherche , où le trouver?... Non, il n’y a point de bonheur » sur terre; en vain nous courons après: ce n’est qu’une chi- » mère... »
Ce fut cependant Lucile qui plus forte que tous ces révolutionnaires, retrouva la première sa fermeté, sou énergie, et se monta à la hauteur des circonstances et du danger.
Dans sa trop courte biographie de Camille Desmoulins, M. Matton nous donne les détails d'une scène saisissante, palpitante d’intérêt, d’une scène qui complète bien celle racontée par Villatte. C’est tout un quatrième acte de tragédie. Lucilé y est magnifique de courage et de volonté.
Brune accourt chez Desmoulins. Sans préambule, sans précautions, comme un franc militaire qu’il est il lui crie qu’il va se perdre; que ses hardiesses lui ont suscité tout un monde d’ennemis ; que sou journal et ses imprudences ont ouvert sous ses pas un abîme prêt à l’engloutir. C’est par des plaisanteries que répond Camille cherchant encore à s’illusionner, c’est bien le moment de rire, reprend le futur maréchal d’empire, quand tous les républicains sont effrayés de cette audace et des périls qu’elle a créés. Alors il supplie son ami, par l’intérêt qu’il lui porte, au nom de sa femme qu’il adore, de son fils au berceau . de tout ce qu’il peut d’un moment à l’autre laisser derrière lui dans le monde, dans les larmes, dans la misère; il le supplie de cesser la publication du Vieux Coidelier, qui ne sauvera pas seul le pays, ne refera point une politique nouvelle, et n’est bon qu’à compromettre son auteur. Camille, alors, se défend de tant de lâcheté; ses vues, il les explique; ses desseins, il les développe avec enthousiasme.
Frappé d admiration, Brune n’a que des éloges pour celte
noble mission que s’est donnée son ami ; mais il ne croit point à la réussite. Il persiste à penser au contraire qu’il faut étouffer la voix imprudente du Vieux Cordelier . C’est de la modération qu’il faut; avec de la modération , Camille ferait un bien véritable, tandis qu’en continuant à attaquer les bétes fauves auxquelles est livrée la société , il se livre, il se perd, il s’immole et ne sauvera rien.
« Crois- lu donc, » s’écrie avec dédain l’ancien ami de Robespierre, «crois-tu qu’ils oseront m’attaquer , me déclarer traître,
» moi et mon Vieux Cordelier , et cela pour avoir demandé un y> Comité de clémence et de justice, pour avoir voulu achever » et consolider l’œuvre de notre révolution ! J’ai toute la France » pour moi! Desenne ne peut suffire à la vente de mes numéros!
»> Je suis lu et entendu partout! » C’est bien là qu’est le péril, » pensait Brune quand il répondit : « Oui, tu es lu de Barrère »> qui se reconnaît! Tu es lu de Saint-Just qui a promis de te » faire porter la télé comme un Saint-Denis...! » — « C’est » vrai ! * répartit en riant l’insoucieux jeune homme; « je me le » rappelle. C’est là une bien mauvaise plaisanterie, et certes ma » réponse valait beaucoup mieux. As-tu vu ma lettre à Dillon? »> Dans la démarche el le maintien de Saint Just , on voit qu'il, » regarde sa ié'e comme la pie> re angulaire de la République et t gu il la porte avec respect comme un Saint- Sacrement. Me » suis-je trompé, et crois-tu donc que pour une aussi bonne > plaisanterie, il voudrait me faire mourir! Je ne lui demande » qu’une grâce : c’est d’attendre pour cela qu’il y ait fait une d réponse qui vaille. »
Brune est invité à déjeuner. Il s’asseoit entre Lucile qui le sert et lui prodigue ses attentions et Desmoulins qui parle avec enthousiasme, qui s’anime, qui s’enflamme, qui ne veut rien entendre, qui parle de son pouvoir, qui s’illusionne sur son influence. « Crois-moi, « s’écrie-t-il, «je suis l’homme de la » révolution! Quand il l’a fallu, j’ai exposé ma vie pour elle au » Palais-Royal. A celte époque là on voulait aussi m’inquiéter, » comme vous le faites aujourd’hui ; mais la nation marchait.
» avec moi, et j’étais tranquille. Je suis sûr encore, avec mon »> Vieux Cordelier , de la conduire sur mes pas, de répondre à » ses vœux , à ses besoins; l’opinion publique sera encore ma « force. » — « Si elle laisse ù tes ennemis le temps de te frapper ! » dit Brune avec tristesse. — « J’ai des amis tout prêts. N’avez- » vous pas entendu la voix éloquente de Phélippeaux ? Danton » dort : c’est le sommeil du lion ; mais il se réveillera pour nous » défendre, » répond Camille.
Sa figure rayonne la sueur perle sur son front. Alors Lucile se penche sur lui ; de son mouchoir elle lui essuie le front ; d’un beau geste d’amour, elle lui jette ses bras autour du cou, l’embrasse et, toute rouge de honte, elle dit à Brune : « Laisse-le » faire. Brune! laisse-le faire..! Laisse-le remplir sa mission...
» Il doit sauver son pays. » Desmoulins, entraîné par l’inspiration , d’un bras étreignant ù la fois sa femme tendrement courbée sur lui , son fils Horace assis sur ses genoux, de l’autre levant en l’air son verre plein de vin et le heurtant contre celui de son ami , il s’écrie : « Edamus et bibamus , cras enim moriemur. »
Mangeons et buvons ; demain nous mourrons! Réminiscence poétique et douloureuse de l’antiquité, stoïcisme affecté et qui n’en a pas moins sa grandeur terrible , car ce toast à la mort n’est pas une vaine bravade. Pour de moindres méfaits , chaque jour le bourreau jette à bas des hommes moins liais , moins compromis. C’est ainsi que durent se préparer au supplice oit au suicide les sénateurs condamnés par les empereurs romains. Evidemment , Desmoulins croyait en ce moment les copier di-. gnement. Il en avait, avant l’instant fatal, les paroles moqueuses et de mépris. En aura-t-il l’impassibilité sublime et la résignation devant la mort?
Si Lucile l’encourage et le pousse vers sa plume, de partout aussi Camille recevait des lettres qui lui reprochaient son silence, a La république te remercie d’avoir repris ta plume périodique; » tu entreprends beaucoup et tu tiendras davantage, » lui écrivait un de ses amis. « Souviens-toi de ta devise : La vérité , » toute- la téritê, rien nue U vérité ; elle pourra blesser bien dq
*> monde, et il faut un athlète indompté comme toi pour embras- » ser une pareille besogne. »> On lui demandait des nouvelles de son Vieux Cordelier dont les derniers numéros dataient de la fin de décembre 1793 , ou tout au moins de janvier 1794 , et mars avait déjà commencé sans que le septième numéro eût été mis sous presse , bien qu’il eût été promis dans le numéro six. où sa profession de foi n’avait pas été achevée.
Il ne faut pas chercher la cause de cet incroyable retard autre part que dans un sentiment tardif de prudence où la personnalité compromise de l’auteur joue sans doute un grand rôle. Nous savons que Camille a des accès intermittents de la fièvre du courage; que jamais il n’a été un homme d’une seule pièce; que, ardent à l’attaque, il n’a jamais su soutenir la lutte quand on la lui a présentée laborieuse, incessante, fatigante par les efforts à faire. Nous le savons capable d’un coup de tête , bon pour commencer les révolutions qui débutent toujours par des coups de tête; mais nous savons aussi que cet ardeur s’évanouit bien vite. Pour ne citer que les trois faits les plus considérables de sa vie , et qui prouvent le mieux qu’il s’arrêta souvent en chemin , journaliste il a cessé son journal en 1791 , brusquement, sens nécessité, peut-être parce qu’il y avait danger à le continuer. Homme d’état, il a voulu être député. Député, il a donné delà tête juste au milieu de la Gironde qu’il a renversée et que bientôt il a pleurée. Ne sommes-nous point autorisé à croire et à écrire qu’une fois de plus il laissa par insuffisance , par défaut d’haleine ou de courage, son œuvre inachevée ?
Eut-il peur pour lui-même? Nous concevons et ne pouvons blâmer l’amour et le regret de la vie. Les terribles scènes du club , les énervantes alternatives d’espoir , de discussion, d’ajournement » d’expulsion , de réintégration , les colères des énergumènes , les malédictions du public des tribunes , les huées de la foule , les pleurs et les sanglots étouffés de la femme qu’on aime et qui vous a rendu heureux , toutes les émotions enfin dont les révolutions sont hélas! si fertiles même pour leurs en^
fants gâtés , eussent effrayé un homme d’un caractère mieux trempé que celui de Camille.
Aussi n’acceptons-nous pas complètement le motif par lequel M. Matton, éditeur du Vieux Cordelier , cherche à expliquer le silence de Desmoulins. Selon M. Matton , Camille avait écrit son septième numéro qui contenait, nous le verrons, la suite de sa profession de foi politique et de vives attaques contre Robespierre et contre les Comités. Quand il le remit à l’imprimeur, Desenne, son libraire, lut le manuscrit, s’effraya de tant de hardiesses et n’osa imprimer. Comment se fait-il alors que ce septième numéro , censuré parle libraire-éditeur, ait cependant été composé, livré en épreuves à Camille, corrigé par lui ,
a donc craint, et le lendemain il a donc été plus hardi ? Est-ce que le danger n’éiail pas égal aux deux époques? Un parti comme celui de Danton, un homme comme Camille, se laissentils imposer une volonté par un libraire?
Non ; le motif du silence n’est pas là ; ce n’est là qu’un prétexte plus ou moins sérieux, peu plausible. Ce fut Camille qui recula devant sa propre audace, et non pas le libraire. Et il y avait de quoi s’effrayer justement; car, dans ce septième numéro, Camille, poussé par sa femme, par ses correspondants, par sa haine, parles délais qu’il avait opposés à son inspiration, ne fut jamais plus audacieux, plus agressif, plus terrible. C’est l’hislo rede tous les gens qui, se sentant du cœur, s’irritent contre eux-mêmes d’un instant de poltronnerie , et alors , pour se réhabiliter soit à leurs propres yeux , soit aux yeux de ceux qui les regardent» se jettent à corps perdu dans le danger et y font rage.
M. Matton date ce numéro du quintidi pluviôse , deuxième décade (5 février 1794.) Nous ne pouvons accepter cette date comme la vraie, ou ce numéro n’était alors qu’à l’état d’ébauche; et, comme il fut corrigé le 50 mars suivant , il faudrait croire que l’accès de peur a duré bien longtemps.
Ce septième numéro est intitulé : Le Pour et le Contre , ou Conversation de deux vieux Cordeliers sur la liberté de la presse ^
Il est pins beau peut-être encore que le numéro trois, celui de la traduction de Tacite. Camille , que sa verve a trop longtemps abandonné, la retrouve au bon moment. Son esprit scintillant de ses premiers jours , de ses débuts , à ses derniers jours lui est revenu avec ses qualités de style incisif, oseur, personnel. Toute l’histoire ancienne cependant si riche en exagérations de cruauté, il la passe en revue pour prouver que jamais elle n’a connu de bourreaux aussi cruels que ceux que la France a enfantés dans un jour de malheur et pour sa honte éternelle. La continuation de sa profession de foi politique lui fournit un heu¬
reux prétexte d’entrée en matière. Il définit ce qu’il entend par liberté.
Pour lui, la liberté c’est la justice, et les fautes ne sont point personnelles ; aussi trouve-t-il épouvantable la pensée de Hébert réclamant à grands cris qu’on égorge les enfants de Capet. « Quoi ! ce ne serait pas un crime d’avilir ainsi la nation elles> même, de diffamer le peuple français, en lui faisant mettre » ainsi la main dans le sang innocent a la face de l’univers.... »
» La liberté , c’est l’humanité; ainsi je crois que la liberté n’in- » terdit point aux époux, aux mères, aux enfants des détenus » ou suspects, de voir leurs pères ou leurs maris, ou leurs fils » en prison; je crois que la liberté ne condamne point la mère » de Barnave à frapper en vain pendant huit jours à la porte de » la Conciergerie pour parler à son fils, et lorsque cette femme » malheureuse a fait cent lieues malgré son grand âge , à être » obligée, pour le voir encore une fois, à se trouver sur le chemin » de l’échafaud. Je crois que la prison est inventée, non pour » punir le coupable, mais pour le tenir sous la main des juges. » Je crois que la liberté ne confond point la femme ou la mère » du coupable avec le coupable lui-même; car Néron ne mettait t> point Senèque au secret, il ne le séparait point de sa chère t> Pauline, et quand il apprenait que cette femme vertueuse s’é- » tait ouvert les veines avec son mari, il faisait partir en poste » son médecin pour lui prodiguer les secours de l’art et la rappe* » 1er à la vie. Et c’était Néron ! »
Pour Camille , la liberté est magnanime; elle n’insulte pas au coupable condamné et surtout au coupable exécuté , car la mort éteint le crime. « Tibère et Charles IX allaient bien voir le corps T d’un ennemi mort; mais au moins ils ne faisaient pas trophée » de son cadavre. Ils ne faisaient point le lendemain ces plaisan- » teries dégoûtantes d'un magistrat du peuple, de Hébert : » Enfin j'ai vu le rasoir national séparer la tête pelée de C us Unes » de son dos roitd. »
On le voit : cette fois le Vieux Cordelier arrache franchement les masques. Le temps des allusions plus ou moins transparentes n’est plus. Collot-d’Herbois, le démolisseur de Lyon, est nommé en toutes lettres. Les deux Comités tout puissants sont pris hardiment à parti. Leur politique sanglante et tyrannique est abordée d’assaut.
Telle est la première partie de ce septième numéro qui ne renferme pas encore toute la profession de foi de l’auteur. « Il se » disposait, » dit M. Matton , « à la continuer dans le huitième » numéro du Vieux Cordelier dont nous n’avons que des frag- » ments, et dans les numéros suivants. »
C’est seulement dans la seconde partie que nous trouvons ce dialogue qui a fourni son titre à la dernière production de Camille Desmoulins. C’est Camille lui-mème qui cause avec un de ses amis de l’ancien club de 1790. L’auteur annonce qu’il est fatigué de la guerre de personnalités, de la lutte contre les coteries; désormais, il veut demeurer étranger à tous les partis, n’en plus servir aucun, se consacrer, abstraction faite des personnes, à quelque grande question générale, à quelque article de sa profession de foi, à son testament politique , et pour commencer, « parlons, » dit-il , « du gouvernement anglais aujour* . » d’hui. »
C’est bien de l’Angleterre qu’il s’agit à cette heure ! « Sais-tu , » lui répond son interlocuteur, « que ce préambule, ces eirconlo- » cuiions, ces précautions oratoires, tout cela est fort peu Ja- » bin? A quoi reconnaît-on le vrai Cordelier? C’est à sa vertueuse » indignation contre les traîtres et les coquins ; c’est ’aoreté de
» sa censure.» L’ami de Camille alors l’excite, le harcèle, le presse de ne rien perdre de sa franchise de langage, la franchise, la liberté de penser et d’écrire, les deux grands bienfaits des républiques. Il lui cite cent exemples d’hommes qui , républicains ou méritant de l’être, ont arrêté tout court l’invasion du despotisme rien qu’avec la franchise et la liberté de parler ou de la presse. Molière dans le Misantr ope ; Bailly avec sa maxime : « La publicité est la sauvegarde du peuple ; Cicéron qui lâche » l’écluse de ses invectives pour noyer Verrès , Catilina, Clau- » dius, Pison et Antoine; * Catule « qui traînait dans la boue » Jules César; » l’opposition en Angleterre; c’est à l’aide de tous ces grands noms que le Vieux Cordelier encourage son jeune ami. Il le cite lui-même à lui même en exemple. « Représentant » du peuple, oserais-tu parler aujourd’hui au premier commis i venu de la guerre aussi courageusement que lu le faisais il y a » quatre ans à Saint-Priest , à Mirabeau , à La Fayette, à Capet » lui-même. Nous n’avons jamais été si esclaves que depuis que » nous sommes républicains, si rampants que depuis que nous » avons le chapeau sur la tête!... »
On n’a pas oublié cette scène de colère où Camille jeta ce sarcasme à Robespierre proposant de lire au club le pamphlet du Vieux Cordelier et de le brûler séance tenante : Brûler n’est pas répondre. Par la voix de son interlocuteur, Desmoulins se fait à lui-même les plus amers reproches de son peu découragé. « Robespierre, » se dit-il, « fit preuve d’un grand caractère, il » y a quelques années, à la tribune des Jacobins, un jour que, » dans un moment de violente défaveur, il se cramponna à la » tribune et s’écria qu’il fallait l’y assassiner ou l’y entendre. » Mais toi! tu fus un esclave, le jour que tu souffris qu’il le » coupât si brusquement la parole dès ton premier mot : Brûler » ri est pas lépondre , et que tu ne poursuivis pas opiniâtrement » ta justification. »
Du courage! du courage! crie à chaque ligne le Vieux Cor-
delier à Camille. «Quand trouvera-t-on parmi nous cette effroyable » haine d’Alceste ,
»Ces haines vigoureuses »> Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.
» Hébert dénonce Legendre dans sa feuille comme un mauvais » citoyen et un mandataire infidèle; Legendre dénonce Hébert
» aux Jacobins comme un calomniateur à gages; Hébert est ter- » cassé et ne sait que répondre. « Allons, dit Momoro, qui vient » au secours de son embarras, embrassez-vous tous deux et » touchez là. » Est-ce là le langage d’un Romain, ou celui dé
» Mascarille dans la comédie :
» C’est un fripon, n’importe;
» On tire un grand parti des gens de celte sorte.
» Oui , je le répète, j’aime mieux encore qu’on dénonce à tort » et à travers, j'ai presque dit qu’on calomnie, même comme le » Père Duchène , mais avec cette énergie qui caractérise les » âmes fortes et d’une trempe républicaine, que de voir encore, » comme aujourd’hui, cette politesse bourgeoise, cette civilité » puérile et honnête, ces ménagements pusillanimes de la mo- • narche, cette circonspection , ce visage de caméléon et de
l’antichambre, ce B...isme en un mot pour les plus forts, b pour les hommes en crédit ou en place , ministres ou géné- » raux, représentants du peuple ou membres influents des b Jacobins , tandis qu’on fond , avec lourde raideur , sur le b patriotisme en défaveur et disgrâcié. »
Alors Camille, par l’intermédiaire de son ami , porte un coup terrible à Robespierre qui avait marqué au coin du communisme son projet de Constitution. C’est la première et la mieux caractérisée de toutes Ses attaques. « Oseras lu, » lui demande le Vieux Cordelier, « oseras-tu tourner en ridicule les bévues b politiques de iel ou tel membre du Comité de salut public, b .... toi qu’on sait bien n’être pas exempt d’erreurs, mais dont b il n’est pas un homme de bonne foi, parmi ceux qui t’ont » suivi , qui ne soit persuadé que toutes les pensées n’ont jamais
* ou pour objet, comme tu l’as répété jusqu’au dégoût, que la » liberté politique et individuelle des citoyens, une Constitution » utopienne, la République une et indivisible, la splendeur et la » prospérité de la patrie , et non une égalité impossible de biens. » Le premier coup est porté au géant. Les autres vont pleuvoir comme la grêle. C’est toujours le Cordelier de l’ancien club qui parle à son ami Camille qu’il exhorte, qu’il encourage. Il lui montre Robespierre poussant Burrcre à la tribune et lui dictant ces paroles imprudentes : qu’il fallait détruire le gouvernement Anglais et ruiner Carthage, bien que la Convention eût jadis arboré ce principe : que la République a renoncé à la pensée de répandre sa doctrine au dehors et que son seul but est d’établir un gouvernement intérieur tel qu'il a été adopté par le peuple français : « Quoi ! c’est dans le même temps que Robespierre, » par son discours aux Jacobins , prend sans s’en apercevoir le » rôle de Brissot, de nationaliser la guerre! C’est Robespierre » qui s’est tant moqué deCloots, voulant municipaliser l’Europe, » qui se charge de son apostolat et veut démocratiser le peuple » anglais! Car enfin tout peuple dans ce cas, et surtout une u nation fière comme l’Angleterre, quels que soient les vices de u sa constitution, dit comme la femme de Sganarelle à Robert : » Et moiy si je veux gu il me batte ! Et c’est Robespierre qui » oubliait ainsi le discours profondément politique, entraînant, » irréfutable, qu’il prononça au mois de décembre 1791, lors- » que, presque seul avec toi, il opinait si fortement contre la ■ guerre ! C’est Robespierre qui oublie ce mot énergique qu’il i disait alors : Est-ce quand le feu est à notre maison gu il faut
» aller l éteindre chez les autres! qui oublie cette grande vérité » qu’il proclamait et développait si bien alors, que la guerre lut » toujours lu ressource du despotisme qui,, pur sa nature, ua » de force que dans les armes, et ne peut rien gagner qu à la S pointe de l’épée, au lieu que la liberté n’a pas besoin de » canons, et ne fait jamais plus de conquêtes que par la paix, » puisqu’elle ne règne point par la terreur, mais par ses char-
» mes; elle n’a pas besoin de se cacher derrière des retranche-
» ments pour prendre des villes, mais dès qu’on peut la voir,
» on en est épris et on court au devant d’elle! Mais oserais-tu » bien faire de semblables rapprochements et par ces conlrax dictions rendre à Robespierre le ridicule qu’il verse sur toi à » pleines mains depuis quelque temps? Pitt dut bien rire en » voyant que cet homme qui l’appelait, lui, Pitt, imbécile et * une bêle , à la séance du 10 pluviôse, aux Jacobins, est celui- ^ là meme, Robespierre, qui s’y prend si bien pour l’affermir » dans le ministère, et donner un pied de nez à Fox, à Shéridan » et à Stanhope. Qui ne voit qu’à la réception de ce discours et » du rapport de Parère on a dû se dire à Londres : bli bien!
» puisque nous sommes Carthage , ayons le courage des Carlha- » ginoisy faisons plutôt comme eux des cables avec nos cheveux et » levons-nous en maise. x
C’est déjà bien hardi! Celte attaque dirigée contre Robespierre est presque un coup de désespoir. Rien que l’on sente encore que Desmoulins est gêné; bien qu’il ne s’exprime pas avec cette énergie qu’il va déployer contre les Comités; bien que parfois encore il obéisse à ses anciennes habitudes d’adulation quand il se dit par exemple à lui meme : « Toi qui as eu le bon esprit et le » tact d’être aussi incorruptible, de ne pas plus varier, de ne » pas plus déménager que Robespierre; » bien qu’il laisse facilement apercevoir qu’au fond de son cœur il espère peut-être en Robespierre , qu’il regrette de rompre à toujours et sans pensée de retour; ce hardi passage du Vieux Cordelier . ous saisit violemment, vous fait frissonner, vous laisse dans une émotion pénible qui doit singulièrement ressembler à celle autrefois ressentie par le peuple juif assistant à l’audacieux défi jeté par David encore enfant au géant Goliath. D’un côté une faible plume facile à briser, d’un autre côté la toute-puissance qui vise à la tyrannie !
On a peine à concevoir la légèreté qu’ont apportée la plupart des écrivains dans l’élude de ce remarquable pamphlet qu’on appelle le Vieux Cordelier . C’est à peine si quelques uns l’ont lu ; s’ils l’ont lu, certes ils ne le connaissent point. Les premiers
qui en ont parlé ont copié deux, ou trois passages des premiers numéros, passages qui, maintenant stéréotypés, passent d’écrivain en écrivain, de livre en livre, et ne varient jamais. Personne n'a jamais indiqué la philippique contre Robespierre , l’œuvre la plus hardie de toute la république, l’œuvre qui semblait devoir marquer le commencement d’une véritable lutte et qui ne servit qu’à enterrer dignement la liberté de la presse. La presse allait peut-être se relever et essayer de réparer le mal énorme , immense , qu’elle avait fait comme elle en fera toujours. Robespierre ne lui en laissa pas le temps. Le Vieux Cordelier tombé sous la hache du bourreau , il n’y aura plus de journaux jusqu’au moment où Rabœuf galvanisera de nouveau la presse avec laquelle il créera le communisme, chassé de France en 1796, reçu à bras ouverts par l'Allemagne qui le réchauffera, l’élèvera et nous le renverra en 1830 pour le malheur et la ruine peut-être de notre société.
Quand on n’a pas lu le Vieux Cordelier , on ne peut se faire une idée de l’énergie que, dans ce septième et dernier numéro, Camille Desmoulins a développée contre les tyrans du moment , contre ces hommes qui, au nom de la liberté, voulaient absorber et détruire toute liberté, toute idée d’indépendance. « Ose- » rais-tu t’exprimer avec franchise sur le Comité de sûreté géné- » raie? » s’écrie le clubiste que Desmoulins s’est choisi pour interlocuteur. « Oserais-tu dire que ce Comité qui embastille la » tiédeur et fait enfermer les citoyens comme suspects de n’avoir » pas aimé la république , a pour son président Vadier, celui- » là même qui, le lô juillet 1791 , la veille du Champ-de-Mars , t> appuyait de toute sa force la motion de d’André, de mander à » sa barre les six tribunaux de Paris et de leur commander le » procès à tous les Jacobins; ce même Vadier qui . le 16 juillet, » disait à la tribune de l’Assemblée Nationale : J'adore la mo~ » narchie , et j'ai en horreur le gouvernement républicain ! ... » Oserais-tu dire que Vonland, secrétaire du Comité de sûreté » générale, était un royaliste également bien prononcé et mem- » bre du fameux club des Feuillants?... »
Jagon , « autre frère terrible du Comité ». Amar, « à qui le * sabre ne va pas mieux qu’à ses confrères , puisqu’il a été égaré » plus que personne ®. Le peintre David , « qui a déshonoré son » art en oubliant qu’en peinture comme en éloquence le foyer du ® génie c’est le cœur,... ce républicain plus que farouche qui » était autrefois le peintre du roi ». La Vicomterie, « connu par » son gros livre des Crimes des Rois où il tonne à chaque page » contre les arrestations arbitraires des gens suspects aux rois., » et qui a embastillé à lui seul plus de suspects en cinq mois que » tous les tyrans dont il parle depuis la fondation de la Bastille». Héron, «ci-devant corsaire, aujourd’hui écumeur de pavés et » grand entrepreneur d’arrestations et d’élargissements à prix » d’argent; qui, premier commis officieux et volontaire dans la » Sainte Hermandad, a gagné peut-être plus d’un million depuis » six mois qu’il est le cicerone du Comité. Ce Héron , proné à la » tribune de la Convention comme un patriote exquis, ce Le » Noir du Comité, a chez lui des mandats d’arrêt et des lettres » de cachet en blanc dont il n'a qu’à remplir les noms , et au- » jourd’hui, sous le règne des lois et au fort de la démocratie et » de l’égalité, il existe un homme inconnu dans la révolution et » qu’aucun service n’aurait recommandé, qui est plus puissant » sur les citoyens par la faveur on ne sait de qui , que ne futja- » mais par la faveur de son Louis XV la Dubarry sur les sujets » du tyran, quand, prenant deux oranges, elle disait : Saute , » Choiseuly saute Praslin ; qui prend non des oranges, mais » sans doute des poignées d’assignats et dit : En prison un tel ; » en liberté un tel; saute d Eglantine ; saute Cuff'..9\ saute Ca~ i mille Desmoulins , .... Il tient dans sa main des listes de pros- » criptions, ou livre sans préambule et sans autre explication à » la guillotine une douzaine de députés , vieux Montagnards. » Combien de citoyens depuis six mois ont été embastillés de par » M . Héron ! »
Voilà des portraitsadmirablement , facilement peints, hideuse galerie révolutionnaire que pas un historien ne parait connaître ou parait dédaigner, comme si l’on ne rendait pas impossi-
blés les révolutions en montrant ce que sont et seront tous les révolutionnaires, ces épreuves éternellement les memes d’un type unique et effroyable.
Laissons encore parler le Vieux Cordelier. « Tu prétends,» dit-il dédaigneusement à Camille; « tu prétends dans ton journal
> faire la guerre aux vices sans noter les personnes : dès-lors tu » n’es plus un républicain à la tribune des Jacobins, mais un pré- » dicateur et un jésuite dans la chaire de Versailles, qui parle à » des oreilles royales de manière qu’elles ne puissent s’effarou-
> cher, et qu’il soit bien évident que ses portraits sont de fantai- » sie et ne ressemblent à personne. Au lieu de supprimer chré- » tiennement dans ton numéro sept ces six grandes pages de » faits, si tu en publiais seulement une ou deux eu véritable ré- » publicain* c’est alors que le public retirerait quelque fruit de » la lecture du Vieux Cor delier. Après lui avoir missousles yeux » deux ou trois exemples, tu lui dirais : Peuple, fais ton profit » de la leçon ; je ne veux point faire le procès à tant de monde ; » je veux ouvrir une porte au repentir, je veux ménager les pa- » trioles et même ceux qui en font le semblant; mais apprends » par là que tous ces grands tapageurs des Sociétés populaires » qui, comme ceux que je viens de nommer, n’ont à la bouche
> que le mot de guillotine, qui t’appellent chaque jour à leur » aide, font de loi rinslrument de leurs passions, et pour ven*
> ger leur amour-propre de la plus légère piqûre, crient sans » cesse : Que le peuple soit debout ! de même que les Domini- » cains, quand ils font brûler en Espagne un malheureux héréti- » que, ne manquent jamais de chanter XExurgat Deus! « Que * Dieu le père soit debout ! » Prends-y garde, et tu verras que » tous ces tartuffes de patriotisme, tous ces Pharisiens , tous ces » crucifiges, tous ces gens qui disent : Il n'y a que nous de purs,
» nous ne resterons pas vingt Montagnards à la Convention . si on
> les épurait , non pas dans le club, mais dans un journal vé- » ridique , parmi ces républicains qui ne pardonneraient pas » une petite larme, il ne s’en trouverait pas un seul qui ne fût
> un novice du 40 août, pas un qui n’eût été naguère ou Fayé- » tiste, ou Brissotin , ou même un royaliste.
> Conviens que tu n’oserais citer un seul de ces individus ;
• crois-moi, conserve au moins ta réputation de franchise : » avoue que tu n’as pas assez de courage , ou plutôt ce ne serait » point avouer ta poltronnerie. Le courage n’est point la dé- » mence , et il y aurait de la démence à ne point suivre le conseil » de Pollion : « Je n’écris point contre qui peut proscrire. » Ce
> serait avouer seulement que nous ne sommes pas républi- » cains, je le vois, mais tu ne peux te résoudre à faire cet aveu. »
» Et comment oserais-tu écrire et être auteur quand la plupart t> n’osent être lecteurs ! » dit encore plus loin et avec persistance l’ami de Desmoulins, « quand les trois quarts de tes abonnés, » à la nouvelle fausse que tu étais rayé des Jacobins, et au moin- *> dre bruit, comme des lièvres , courent éperdus chez Desenne
> effacer leurs noms, de peur d’être suspects d'avoir lu.
» Aujourd’hui que tu es membre de la Convention Nationale, » oserais-tu apostropher aujourd’hui tel adjoint du ministre de » la guerre, le grand personnage Vincent, par exemple, aussi
* courageusement que tu faisais, il y a quatre ans, Necker et » Bailly, Mirabeau > les Lameth et La Fayette, quand tu n’étais
> que simple citoyen ?
» Passe encore que, suivant le conseil de Pollion , tu n écrives
> point contre qui peut proserve; mais oserais-tu parler de qui- » conque est en crédit aux Cordeliers? »>
Il faudrait tout copier ce splendide numéro sept, remarquable modèle de satire hardie et pleine de convenance, d’atticisme et de force en même temps, de verdeur et de style, de raison et de simplicité vraie, d’érudition bien amenée, bien en place, utile à propos et sans pédantisme.
Pourquoi faut-il que Desmoulins qui eût été si grand, si beau, si admirable, ne se soit pas trouvé plus tôt! pourquoi faut-il que pour parvenir au Vieux Cordelier , il ait passé par son ignoble poésie contre la reine, par son Discours de la Lanterne , par ses Révolutions de France et de Brabant , par ses incrova-
blés fureurs contre le roi sur le bord du tombeau, contre les Girondins vers lesquels l’appelaient sa nature de talent, le besoin de sa cause et de sa sécurité! Pourquoi faut-il qu’avant d’attaquer Robespierre et les Comités, il les ait, suivant l’expression de Robespierre qui le méprise, caressés et flattés !
Aujourd’hui son mérite, son courage des derniers jours, sont niés, ou tout au moins à peu près méconnus. Ses efforts, ils les a vainement dépensés; ses regrets sont stériles et inutiles. L’occasion a fui depuis longtemps. Ce n’est plus un homme fort et habile, mais un imprudent seulement qui se compromet lui et les siens, en attaquant un colosse qu’il a lui-même contribué à élever sur une base si puissante, si immense, si élevée, que c’est à peine s’il peut lui saisir ses pieds solides et lui imprimer un imperceptible mouvement de secousse.
Nous louchons à la péripétie sanglante de ce long drame.
Robespierre veut eu finir. Vivement attaqués par le Vieux Cor- Relier , d’abord instrument docile entre les mains de Robespierre, les exagérés, Ronsin, Hébert, Vincent, Momoro, sont dénoncés par SaintJust à la Convention, puis livrés à Fouquier-Tinville. Le 2-4 mars, le bourreau montrait leurs têtes au peuple.
Quelques-uns du parti de Danton osèrent se réjouir et prétendre qu’ils n’avaient point eu tortde dénoncer les violents et les démagogues, puisque, par la voix de la Convention, la nation les avait condamnés et punis.
Mais Saint-Just, dans son rapport, avait laissé voir que Robespierre qui l’inspirait avait peut-être de nouveaux sacrifices, de nouvelles victimes à demander à la patrie en danger. Mais Collotd’Herbois, aux Jacobins, avait insinué que tout n’était pas fini. « Nous arracherons tous les masques possibles, » avait-il dit. « Que les indulyenis ne s’imaginent pas que c’est pour eux que » nous avons combattu , que c’est pour eux que nous avons tenu i ici des séances glorieuses; bientôt nous saurons les détrom- » per... » Mais Danton ne se faisait point illusion. Mais Camille est triste jusqu’à la mort. Mais des bruits sinistres courent par
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la ville; or se parle bas d’exécutions prochaines. On ne nomme pas encore les menacés ; on les désigne du regard.
Des amis communs essayèrent de rapprocher Robespierre et Danton. Ils se virent un moment, se mesurèrent et s’attaquèrent par des paroles de menace et de mépris. Robespierre, en quittant Danton , courut aux notes qu’il rédigeait depuis longtemps, les compléta et les livra à Sainl-Just pour en faire un de ces étranges discours, dogmatiques, sentencieux, froids et compassés, tous coulés dans le même moule et dont la conclusion, impassible comme un texte de loi, était toujours la dénonciation d’une conspiration et la nécessité d’arrestations nombreuses.
De leur côté, Danton, Camille, Lacroix, leurs amis, sont
nuage qui monte au zénith et colore le ciel de nuances sanglantes. Que faire? résister? les militaires le voudraient et promettent le concours de l’armée. Fuir et attendre des temps meilleurs? ils arriveront sans doute; la violence se punit toujours par la violence. Danton seul était résolu. « Il n’est plus temps
» de résister, » disait- il aux uns ; « et puis il faudrait du sang; » je suis las du sang; j’ai assez de la vie ; je ne voudrais pas » la payer de ce prix. J’aime mieux être guillotiné que guilloti- » neur. Et emporte-t-on sa patrie a la semelle de ses souliers ? » répondait-il aux autres.
Ce que Danton n’eût pu essayer, la fuite, Camille eût pu le tenter et réussir sans doute. Camille répéta peut-être aussi ce que se disait Danton, ce que lui-même avait dit à Brune : « Ils n’oseront pas ! »
Un des amis de Desmoulins sut par hasard tout ce qui se tramait au Comité de salut public entre Robespierre, Sainl-Just et Couthon. Il arriva tout effaré chez Camille. « Fuyez! fuyez! » lui dit-il, « pendant qu’il enr est temps encore. Il y a bien des » députés proscrits qui ont heureusement échappé. Dulamv, » Doulcet, Louvet, se sont retirés en Suisse. Qu’est-ce qui ^ empêche de s’absenter au moins quelque temps? » Camille
pensa un moment. « Non, » répondit-il; «je ferai ce que fera » Danton. Je veux partager son sort, quel qu’il soit. »
Voilà dans quelles irrésolutions s’étaient écoulés six grandes journées depuis l’exécution des Hébertistes, terrible menace de fin prochaine pour Danton et ses amis.
Nous sommes au 30 mars (11 germinal). Le matin, Camille avait reçu de Guise une lettre cachetée de noir. C’était M. Desmoulins qui lui annonçait que sa femme venait de mourir. « J’ai » perdu la moitié de moi-même, » écrivait le désolé vieillard.
« Ta mère n’est plus! J’avais toujours espérance delasauver; c'est » ce qui m’a empêché de t’informer de sa maladie. Elle est décé- » dée aujourd’hui, heure de midi. Elle est digne de tous nos re- » grels...E!le t’aimait tendrement... J’embrasse bien affectueu- » sement et bien tristement ta femme, ma chère belle-fille et le » petit Horace. Je pourrai demain t’écrire plus au long. Je suis * toujours ton meilleur ami. »
Sa mère est morte, morte en priant pour lui, morte parce que de loin , et comme toutes les mères , ces anges de bonté , de simplicité et de prescience, elle a eu un instant le triste don de seconde vue; parce qu’elle sait que le dernier qui lui reste de ses trois fils va périr violemment comme ses deux frères et qu’elle veut partir avant lui pour lui faire pardonner tant de fautes, tant d’erreurs, tant de crimes.
Sa mère est morte, désolante pensée, triste augure! Camille pleure sur elle et sur lui-même.
Il pleure, et ses ennemis se réunissent pour recevoir une communication de Saint-Just. Dans une salle des Tuileries, tous les membres des Comités de salut public, de sûreté générale et de législation se sont assemblés secrètement. Par la voix de son grand-prêtre, l’oracle a parlé. Voici ce que dit Saint-Just : « Que j» la république était minée sous la Convention même; qu’un » homme longtemps utile, maintenant dangereux , toujours » égoïste, avait affecté de se séparer des comités de gouverne- » ment, afin de séparer sa cause de celle de scs collègues , et de » leur imputer ensuite à crime le salut de la patrie ; que cet
» homme , nourri de complots, gorgé de richesses, convaincu » de trahisons d’abord avec la cour , puis avec Dumouriez , puis » avec la Gironde, enfin avec les endormeurs de la révolution .
» tramait maintenant la plus dangereuse de toutes, la trahison » de la clémence ! Que , sous cette hypocrisie d’humanité, il per- » vertissait l’opinion, grossissait les murmures, aigrissait les es- » prits, fomentait la division dans la Représentation Nationale,
» entretenait l’espoir de la Vendée, correspondait peut-être avec » les tyrans exilés ; qu’il ralliait autour de lui , dans une appa- » i’ente inaction , tous les hommes vicieux , faibles ou versatiles » de la république ; qu’il leur dictait leur rôle et soufflait leurs » invectives contre les salutaires rigueurs des comités ; que c’en » était fait de la Révolution si les services passés et douteux de » cet homme le couvraient, aux yeux des patriotes purs, contre » ses crimes présents et surtout contre ses crimes futurs ; que la
pire des contre-révolutions serait celle qu’on aurait la perfidie » de faire accomplir par le peuple lui-même ; que le pire des » gouvernements serait une république tombée entre les mains » des plus corrompus des faux démagogues; que cet homme » était à lui seul la contre-révolution par le peuple!... Cet homme, y> vous l’avez déjà tous nommé. Ses crimes sont écrits dans le si- » lence même que vous gardez à son nom ! S’il était pur , vos » murmures m’auraient déjà confondu. Nul ne le croit innocent. » Tous le croient dangereux. Ayons le courage de nos convie- » lions. Ayons l’inflexibilité de nos devoirs! Je demande que » Danton et ses principaux complices , Lacroix, Phélippeaux et » Camille Desmoulins, soient arrêtés dans la nuit et traduits au »> tribunal révolutionnaire. »
Robespierre demeurait impassible.il signa les ordres d’arrestation. Tous, amis et ennemis de Danton, signèrent après Robespierre, les uns avec désespoir, mais sans oser risquer une parole, les autres avec enthousiasme.
Voici la copie de l’ordre d’arrestation en ce qui concerne Camille Desmoulins :
i Département de police.
» Commune de Paris.
» Le onzième jour de germinal,
» L’an deuxième de la république une et indivisible ,
» Extrait des registres du Comité de salut public de la Conven- » tion Nationale du décadi de germinal, l’an deuxième de la » république française une et indivisible.
» Les Comités de salut public et de sûreté générale arrêtent > oue le citoyen Camille Desmoulins, membre de la Convention » Nationale, sera conduit en la maison d’arrêt du Luxembourg » pour y êlre gardé au secret.
» Chargent le maire de Paris de mettre sur le-cbamp le présent » arrêté à exécution.
* Les représentants du peuple,
» Signé : Billaud de Varennes, Lebas, Barrère, Carnot, » Prieur, Louis du Bas-Rhin, Vadier, Collot-d’Herbois, » Vouland, Jagot, Dubarrau, Saint-Just , Amar, La Vicom- » terie, M. Bayle, Elie Lacoste, Robespierre et Couthon.
» Pour copie conforme,
» Les administrateurs de police,
» Cor... Dupa... »
C’était la nuit. Des Tuileries il sortit bientôt des escouades nombreuses de soldats qui envahirent en silence les maisons des députés à arrêter. Danton, Lacroix, Phélippeaux, sont déjà aux mains de la force publique.
Camille allait se coucher. Il venait, dit-on, de revoir encore les épreuves du septième numéro du Vieux Cor delier. Tout à coup, le pas cadencé d'une patrouille trouble le silence de la rue. Il tressaille ; car sur le pavé le bruit d’une crosse qui tombe avec fracas lui fait pressentir son sort. Du reste, on ne peut lui reprocher, dans ce premier moment, pas même une minute de trouble ou d’hésitation. Il court à sa femme qui dormait dé à. « On vient m’arrêter, » s’écric-il. Au sortir de son premier som-
nieil, la pauvre Lucile le comprend à peine. Quand elle aperçoit toute rétendue de sou malheur, elle se jet' e sur lui demi-nue , l’étreint dans ses beaux bras, le serre contre elle pour le retenir et comme si elle devait être plus forte que la nécessité. Avec peine, il se dégage de ce suprême baiser trempé de larmes. D’un pas déterminé, il marche au berceau de son fils qu’il ne reverra plus; il l’embrasse; il dit à sa femme de prendre plus de courage, et il descend ouvrir lui-même aux soldats stupéfaits de cette fermeté. Il se livre à l’agent du Comité de salut public, et entouré , serré comme un malfaiteur , il prend le chemin de la prison du Luxembourg, où les détenus politiques qui le connaissaient déjà par ses derniers écrits, lui firent une ovation pleine d’enthousiasme.
Le lendemain , la grande ville se réveilla en sursaut au bruit de l’arrestation des quatre chefs de la grande insurrection inventée par Robespierre et que Saint-Just, avec sa froideur accoutumée, allait dénoncer à la Convention.
Sur leurs bancs où ils étaient cloués par la stupeur, les représentants attendaient en silence l’explication des arrestations de la nuit, et n’osaient la provoquer. Legendre, celui que nous avons vu attaqué si vivement par Camille lors de l’affaire du général Arthur Dillon , trouva seul un peu de courage. Ami intime de Danton , il osa demander que les députés arrêtés fussent traduits à la barre. Il espérait que peut-être Danton retrouverait cette éloquence qui entraînait les masses, qui les déchaînait furieuses, et qu’une émotion populaire naîtrait sans doute d’où sortiraient le salut de Danton et de ses amis, la ruine aussi de Robespierre que lui, Legendre, préparera si puissamment en thermidor prochain. « Citoyens, » vint dire Legendre à la Convention , « quatre membres de cette Assemblée sont arrêtés de » cette nuit. Je sais que Danton en est un; j ignore les noms des > autres. Qu’importent leurs noms, s’ils sont coupables? Mais, ci- » loyens,je viens demander que les membres arrêtés soient tra- »> duils à la barre, où vous les entendrez et où ils seront accusés » ou absous par vous.
» Citoyens, je ne suis que le fruit du génie de la liberté; je » suis uniquement son ouvrage, et je ne développerai qu’avec ® une grande simplicité la proposition que je vous fais. Mon » éducation n’est point l’ouvrage des hommes, elle n’est que » l’ouvrage de la nature ; n’attendez de moi que l’explosion d’un » sentiment.
» Citoyens, je le déclare, je crois Danton aussi pur que moi, » et je ne pense pas que qui que ce soit me puisse reprocher un * acte qui blesse la probité la plus scrupuleuse... »
Les murmures des seydes interrompirent Legendre. Au milieu du bruit, ce député osa dire qu’il avait le droit de craindre que des haines particulières et des passions individuelles n’arrachassent a la liberté des hommes qui lui avaient rendu les plus utiles services , et demander de nouveau qu’avant d’entendre aucun rapport, on mandat les détenus et qu’on les écoûlât.
Peut-être la Convention allait- elle ordonner la comparition des prisonniers. Robespierre eut peur un instant. Il craignait Danton et sa puissance d’improvisation passionnée et passionnante. Il ne voulait pas le laisser parler. Ce qui le prouvera plus complètement encore , c’est le décret qui ordonnera la clôture inique des débats du procès, quand Danton essaiera de soulever la foule par ses éclats de colère et d’indignation. Robespierre courut à la tribune. « Que m’importent à moi les beaux dis- » cours, » s’écria-t-il, « les éloges qu’on se donne à soi-même » et à ses amis? Une trop longue et trop pénible expérience nous » a appris le cas que nous devions faire de semblables formules » oratoires. On ne demande plus ce qu’un homme et ses amis se » vantent d’avoir fait dans telle époque, dans telle circonstance » particulière de la révolution; on demande ce qu’ils ont fait » dans tout le cours de leur carrière politique. (On applaudit.)
» Legendre paraît ignorer les noms de ceux qui sont arrêtés ;
*> toute la Convention les sait. Son ami Lacroix est du nombre » de ces détenus. Pourquoi fei.it-il de l’ignorer? parce qu’il sait » bien qu’on ne peut sans impudeur défendre Lacroix. Il a parlé » de Danton parce qu’il croit sans doute qu’à ce nom est attaché
»- mi privilège ; non, nousn en voulons point, de privilèges; non, » nous n’en voulons point , d’idoles ! (On applaudit à plusieurs re- » prises.) »
« On craint, » continua l’habile tribun, que les détenus soient » opprimés! On se défiedonc de la justice nationale, des hommes » qui ont obtenu la confiance de la Convention ? On se défie de » la Convention qui leur a donné cette confiance, de l’opinion » publique qui l’a sanctionnée! Je dis que quiconque tremble en » ce moment est coupable, car jamais l’innocence ne redoute la » surveillance publique. »
A ce fatras de paroles sonores et qui ne cachent que l’embarras d’un homme craignant de voir ses ennemis lui échapper, l’Assemblée applaudit servilement. « Et moi aussi j’ai été l’ami » de Pétion > » continue Robespierre; « dès qu’il s’est démasqué » je l’ai abandonné ; j’ai eu aussi des liaisons avec Roland ; il a » trahi, et je l’ai dénoncé. Danton veut prendre leur place, et il r n’est plus à mes yeux qu’un ennemi de la patrie. » (Applaudissements. )
« C’est ici sans doute qu’il nous faut quelque courage et » quelque grandeur d’àme. Les âmes vulgaires ou les hommes » coupables cr aignent toujours de voir tomber leurs semblables,
» parce que, n’ayani plus devant eux une barrière de coupables,
» ils restent plus exposés au jour de la vérité; mais s’il existe v des âmes vulgaires, il en est d’héroïques dans cette Assemblée » puisqu’elle dirige les destinées de la terre et qu’elle anéantit » toutes les factions.
Le nombre des coupables n’est pas si grand : le patriotisme,
» la Convention nationale ont su distinguer l’erreur du crime, » et la faiblesse des conspirations. On voit bien que l’opinion » publique, que la Convention nationale marchent droit aux » chefs de partis, et qu’elles ne frappent pas sans discernement.
» Il n’est pas si nombreux le nombre des coupables; j’en atteste
i l'unanimité, là presque unanimité, avec laquelle vous avez
» voté depuis plusieurs mois pour les principes. Ceux qu’on
* > méprise le plus ne sont pas les plus coupables ; ce sont ceux
» qu’on prône et dont on fait des idoles pour en faire des domî-
* nateurs. Quelques membres de celte Assemblée, nous le sa- » vous, ont reçu des prisonniers des instructions portant qu’il » fallait demander à la Convention quand finirait la tyrannie des » Comités de salut public et de sûreté générale; qu’il fallait » demander à ces Comités s’ils voulaient anéantir successive-
> ment la représentation nationale. Les comités ne tiennent que
• de la patrie leurs pouvoirs, qui sont un immense fardeau dont
> d’autres peut-être n’auraient pas voulu se charger. Oui,
» demandez-nous compte de notre administration ; nous répon- » drons par des faits : nous vous montrerons les factions abat- » tues; nous vous prouverons que nous n’en avons flatté aucune,
» que nous les avons écrasées toutes pour établir sur leurs » ruines la représentation nationale.
» Quoi! on voudrait faire croire que nous voulons écraser la » représentation, nous qui lui avons fait un rempart de nos » corps! nous qui avons étouffé ses plus dangereux ennemis !
» On voudrait que nous laissassions exister une faction aussi » dangereuse que celle qui vient d’être anéantie et qui a le
> même but, celui d’avilir la représentation nationale et de la » dissoudre!
» Au reste, la discussion qui vient de s’engager est un danger n pour la patrie ; déjà elle est une atteinte coupable portée à la » liberté; car c’est avoir outragé la liberté que d’avoir mis en » question s’il fallait donner plus de faveur à un citoyen qu’à un » autre. Tenter de rompre ici cette égalité, c’est censurer indi- » rectement les décrets salutaires que vous avez portés dans » plusieurs circonstances, les jugements que vous avez rendus » contre les conspirateurs; c’est défendre aussi indirectement » ces conspirateurs, qu’on veut soustraire au glaive de la justice » parce qu’on a avec eux un intérêt commun; c’est rompre * l’égalité. 11 est donc de la dignité de la représentation natio- » nale de maintenir les principes. Je demande la question préa-
> labié sur la proposition de Legendre. »
Legendre balbutia quelques mots d’explication. Il fallait
prendre une décision. On voyait la chambre hésiter. Et le Comité de salut public n’apparaissait point encore avec son rapport. Barrère se chargea de remplir par sa déclamation facile le vide que laissait l’imprudent Saint-Just en tardant trop.
Enfin, Saint-Just, rapporteur du Comité de salut public , entre dans la salle et monte à la tribune. Le président lui donne la parole. Un imposant silence se fait parmi les députés et la foule impatiente des tribunes.
« La révolution est dans le peuple, et non point dans la re- » nommée de quelques personnages, » dit Saint-Just en débutant comme d’habitude par une maxime prétentieuse. « Cette » idée vraie est la source de la justice et de l’égalité dans un » Etat libre; elle est la garantie du peuple contre les hommes » artificieux qui s’érigent en quelque sorte en patriciens parleur « audace et leur impunité.
» Il y a quelque chose de terrible dans Pamour sacré de la » patrie; il est tellement exclusif qu’il immole tout, sans pitié,
« pile Manlius, il immole ses affections privées , il entraîne « Regulus à Carthage, jette un Romain dans un abime et met » Marat au Panthéon, victime de son dévouement.
« Vos Comités de salut public et de sûreté générale, pleins de » ce sentiment, m’ont chargé de vous demander justice, au nom » de la patrie, contre des hommes qui trahissent depuis long- » temps la cause populaire, qui vous ont fait la guerre avec tous » les conjurés, avec d’Orléans, avec Brissot, avec Hébert, avec » Hérault et leurs complices, et conspirent en ce moment avec » les rois ligués contre la République ; qui ont favorisé le projet » de vous détruire et de confondre le gouvernement républicain, « qui ont été les défenseurs des traîtres et vos ennemis déclarés , « etqui,pour échappera la justice, prétendent que l’on vousatta- » que en eux. Ils ne témoignaient point cet intérêt pour vous. « lorsqu’ils demandaient l’impunité de vos assassins et votre » renouvellement, qui eut été suivi de votre perte et de celle de « la liberté.
it
h Puisse cet exemple être le dernier que vous donnerez de votre inflexibilité envers vous mêmes ! Puissiez-vous, après les avoir réprimées, voir tontes les factions éteintes , et jouir en paix de la plénitude de votre puissance légitime et du respect que vous inspirez!
» On a tenté depuis longtemps de vous avilir s’il était possible. Vous avez marché entre la faction des faux patriotes et celle des modérés que vous devez abattre. Ces factions, nées avec la révolution, l’ont suivie dans son cours comme les reptiles suivent le cours des torrents. Il faut quelque courage pour vous parler encore de sévérité après tant de sévérité. L’aris-
» tocratie dit : « Ils vont s'entre-détruire. » Mais l’aristocratie » ment à son propre cœur : c’est elle que nous détruisons. La »* liberté ne fut point compromise par le supplice de Brissot et * de Ronsin, reconnus royalistes ; n’écoutez point la voix de « ceux qui, tremblant devant la justice, s’efforcent de lier leur » cause à l’illusion du patriotisme. La justice ne peut jamais vous » compromettre en rien ; l’indulgence doit votis perdre.
« Je viens donc dénoncer les derniers partisans du royalisme, ceux qui depuis cinq ans ont servi les factions et n’ont suivi *• la liberté que comme un tigre suit sa proie. Je vais analyser » rapidement ce qui s’est passé, puis j’achèverai de vous dépein- » dre la conjuration et vous désignerai les derniers complices. » Nous ne voulons pas abuser derattention du lecteur en reproduisant ce long réquisitoire dans ses généralités , dans ses horsd’œuvres, dans ces phrases ampoulées où Saint-Just essaya de tracer l’histoire assez fantastique des nombreuses conjurations contre la république. L’esprit, fatigué de ces divagations, n’y trouve rien d’abord qui paraisse se rattacher pinson moins immédiatement à l’affaire de Danton , de Camille et de ceux qui vont périr avec eux. Il est question de la conspiration de d’Orléans, de la conspiration Mirabeau, de la conspiration Brissot, de la conspiration Hébert-Ronsin. De Danton, pas un mot. De Desmoulins, pas un mot. Il dut sembler assez difficile à Saint- Just de compromettre Desmoulins avec tous ces hommes, quand
tous ces hommes avaient été constamment attaqués , dénoncés, insultés par Desmoulins.
Après avoir longtemps parlé de ces vaincus, tous ensevelis déjà dans la nuit du tombeau, Saint-Just , forcé cependant, malgré son embarras, de s’expliquer sur les évènements de la veille et sur leurs causes , arrive brusquement sur ses ennemis. « Il y » eut un autre parti , » dit-il , « qui fut et se joua de tous les au- * très et qui tantôt voulut usurper, tantôt fut royaliste, tantôt » voulut des richesses, tantôt songea à se ménager une grande » autorité quelque régime qui survînt , tantôt servit l’étranger.
» Ce parti, comme tous les autres dénué de courage , conduisit »> la révolution comme une intrigue de théâtre. »
Ce parti , Saint-Just lui donne pour chef, qui? Danton peutêtre? Camille Desmoulins peut-être? Non ; mais Fabre d’Eglantine , poète de second ordre, politique de troisième classe, ce péroreur que Danton laissait parler , comme dit le ministre Garai, ce député qu’on va accuser de concussion et de faux. La Convention dut se sentir étrangement surprise en voyant Danton le penseur, Camille le chaleureux écrivain , dépossédés tous deux de l’honneur de donner leur nom à la sainte entreprise qui les conduisait au supplice, et au profit surtout d’un homme à qui Saint-Just, sans doute pour déconsidérer les autres, attribuait une part si grande, si considérable, une responsabilité dont l’histoire, plus impartiale ou mieux renseignée , a complètement débarrassé Fabre d’Eglantine. Il est incroyable qu’aucun historien n’ait jamais constaté la coincidence , et cela méritait attention cependant, qui se remarque entre le projet de discours saisi parmi les papiers de Robespierre, et le discours prononcé par Saint-Just. Une fois déjà , nous avons cité ce passage du projet de discours écrit à l’avance par Robespierre contre les Dantonistes. C’est Fabre qui, selon lui , inspire Desmoulins. C’est Fabre qui est l’oracle de son parti. Cette idée de Robespierre passe à St-Just. Est-ce là Une erreur grossière ? N'est-ce pas, nous le croyons, une erreur volontaire, la négation de sang-froid et calculée de la valeur d’adversaire-: par lesquels Robespierre et
Saint-Just avaient été humiliés et dont ils se vengeaient en leur imposant l’humiliation à leur tour?
Saint-Just a bientôt abandonné le secondaire Fabre-d’Eglantine, pour se jeter sur Danton. C’est bien là le vrai chef des hommes que l’on veut perdre, car c'est à lui que s’adressent les attaques les plus multipliées, les plus violentes , les plus injustes, les mieux dénuées de preuves matérielles et fondées sur des faits. Danton, dans le réquisitoire de Saint-Just, a conspiré avec Mirabeau , avec Dumouriez ; il a servi la tyrannie avec les Lameth, avec Brissot. Au 10 août, il a fui comme un lâche. Danton s’est vendu à la cour. Danton s’est vendu à l’étranger. Danton s’est livré pour des dîners aux banquiers, aux aristocrates , et pour clore sa honteuse carrière, qui oserait affirmer qu’il n’a pas conspiré avec Hébert? Les probabilités, les soupçons, les conjectures, produit ordinaire et infaillible des démagogies , tiennent la place des faits notoires dans cette pièce bien digne de l’époque à laquelle et pour laquelle elle fut écrite. Les imputations y sont justifiées par cela seul qu elles sont émises.
Cependant, tout n’v est point injustice, et l’un des reproches que le rapporteur du Comité de salut public adressait alors à Danton , retomba lourdement sur Camille Desmoulius, auquel Saint-Just n’avait pas pensé dans cette occasion. On se rappelle qu’après l’anniversaire de la fédération en 1791 , il y eut une affaire sanglante au Champ-de-Mars. Danton , Camille et leurs amis avaient rédigé une pétition pour demander la mise en accusation du roi. Le peuple la porta au Champ-de-Mars, s’ameuta et paya chèrement de son sang pour les meneurs qui disparurent. Saint- Just n’eut point assez de blâmes et de mépris pour cette lâcheté. « Dans les premiers éclairs de la révolution , » s’écrie-t-il en parlant à Danton , et il aurait pu prendre Camille ù parti et tout aussi justement , « tu montras ù la cour un front menaçant; tu » parlais contre elle avec véhémence. Mirabeau, qui méditait un » changement de dynastie , sentit le prix de ton audace : il te sai- ® sit. Tu t’écartas dès-lors des principes sévères, et l’on n’enten- » dit plus parler de toi jusqu’au massacre du Champ-de-Mars ;
» alors tu appuyas aux Jacobins la motion de Laclos, qui fut un » prétexte funeste et payé par la cour pour déployer le drapeau » rouge et essayer la tyrannie. Les patriotes qui n’étaient pas ini- » tiésdans ce complot avaient combattu inutilement ton opinion » sanguinaire. Tu contribuas à rédiger avec Brissot la pétition > du Cliamp-de Mars , et vous échappâtes à la fureur de La » Fayette, qui fit massacrer deux mille patriotes. Brissot erra » depuis paisiblement dans Paris , et loi tu fus couler d’heureux » jours à Arcis-sur-Aube, si toutefois celui qui conspirait contre » sa patrie pouvait être heureux. »
Parmi tous les reproches que Saint-Just jette à la face de Danton, il en est un que nous n’avons point compris : nous le trouvons dans ce passage du rapport du 31 mars: « Mauvais citoyen, » tu as conspiré; faux ami , tu disais , il y a deux jours, du mal » deDesmoulins, instrument que tu as perdu, et tu lui prêtais o des vices honteux. » Nous avons vainement recherché les traces des propos prêtés à Danton contre Camille. Est-ce là un des nombreux mensonges de cet inique rapport?
Dans ces longues phrases, nous n’avons point encore vu apparaître le nom deDesmoulins. Evidemment, il réclame sa part des généralités de l’accusation; il est désigné; on le sent; mais c’est à peine si Saint Just daigne s’occuper de lui. Il ne lui consacre que quelques phrases. Une fois et par hasard, le rapporteur lui fait un crime d’avoir été loué par des feuilles au service de l’étranger; on a, « pendant le procès de Hébert, osé parler » d’arracher Marat du Panthéon et d’y mettre la Corday; ce sont » les mêmes plumes qui louaient Danton et Desmoulins qui tra- » çaient ces horreurs!» Mais ce ne peut être là un crime qui mérite la mort, ou ce serait payer bien chèrement un éloge que l’on n’a point quêté, que l’on ne savait pas d’avance, qu’on n’a pu arrêter.
Une autre fois et toujours par hasard , le nom de Camille retentit encore à la tribune. « Que dirai-je, » poursuivit Saint-Just,
» des prétentions de ceux qui se prétendirent exclusivement les » vieux Cordeliers! Ils étaient précisément Danton Fabre, Ca-
» mille Desmoulins et le ministre auteur des rapports sur Paris , » où Danton, Fabre, Camille et Phélippeaux sont loués, où tout » est dirigé dans leur sens et dans le sens d’Hébert. Que dirai- » je de l’aveu fait par Danton qu’il avait dirigé les derniers écrits » de Desmoulins et de Phélippeaux ? »
Et maintenant , nous retombons dans les généralités. « Vous » êtes tous complices du même attentat, » s’écrie l’ancien ami de Desmoulins parlant au nom d’un autre de ses amis. « Tous » vous avez tenté le renversement du gouvernement révolution- » naireet de la Représentation ; tous vous avez provoqué son » renouvellement au dO août dernier; tous vous avez travaillé » pour l’étranger, qui jamais ne voulut autre chose que le re- » nouvellement de la Convention qui eût entraîné la perte de la * république. »
» Je suis convaincu que cette faction des indulgents est liée à » toutes les autres, qu’elle fut hypocrite dans tous les temps , » vendue d’abord à la nouvelle dynastie, ensuite à toutes les fac- » lions. Celle faction a abandonné Marat et s’est ensuite parée » de sa réputation ; elle a tout fait pour détruire la république » en abolissant toutes les idées de la liberté. Elle eut plus de »> finesse que les autres ; elle attaqua le gouvernement avec plus »> d’hypocrisie , et ne fut que plus criminelle. »»
Mais patience ! Il fallait une vengeance à l’auteur de l’obscène poème d’Organt. Il ne pouvait se contenter longtemps d’une dénonciation banale dans laquelle il envelopperait Camille. Il a prononcé son nom; écoutons. « Camille Desmoulins, » dit-il, « qui lut d’abord dupe et finit par être complice, fut , comme » Phélippeaux, un instrument de Fabre et de Danton. Celui-ci » raconta, comme une preuve de la bonhomie de Fabre, que, se » trouvant chez Desmoulins au moment où il lisait à quelqu’un » l’écrit dans lequel il demandait un Comité de clémence pour » l’aristocratie et appelait la Convention la cour de Tibère, Fa- » bre se mita pleurer: le crocodile pleure aussi. Comme Camille » Desmoulins manquait de caractère, on se servit de son orgueil. » Il attaqua en rhéteur le gouvernement révolutionnaire dans
» toutes ses conséquences. Il parla effrontément en faveur des « ennemis de la révolution , proposa pour eux un Comité declc- » mence, se montra très-inclément pour le parti populaire, et » attaqua, comme Hébert et Vincent, les représentants du peu- » pie dans les armées; comme Hébert, Vincent et Buzot lui- » meme, il les traita de proconsuls. Il avait été le défenseur de » l’infâme Dillon avec la même audace que montra Dillon lui- » même lorsqu’à Maubeuge il ordonna à son armée de marcher » sur Par is et de prêter serment de fidélité au roi. Il combattit » la loi contre les Anglais; il en reçut des remerciements en An- » gleterre dans lesjournauxde ce temps-là. Avez-vous remarqué » que tous ceux qui ont été loués dans l’Angleterre ont ici trahi » leur patrie? »
Quand Saint-Just parla de Fabre-d’Eglantine, il eut encore un moment d’attention pour Camille et l’accusa de ne pas quitter Fabre. Telle est la part accordée à Desmoulins dans ce rapport écrit avec une adresse incroyable, avec une rare énergie de style qui couvrait l’absence de vraies raisons, de motifs plausibles d’ostracisme.
Voici en quels termes Saint-Just finissait sa péroraison : « Ceux que j’ai dénoncés n’ont jamais connu de patrie; ils se ■» sont enrichis par des forfaits, et ce n’est point leur faute si » vous existez. Il n’est point d’ennemis qu’ils n’aient protégés, » point de traîtres qu ils n’aient excusés. Avares, égoïstes, apo- » logisies des vices, rhéteurs, et non pas amis de la liberté , la n république est incompatible avec eux ; ils ont le soin des jouis- » sances qui s’acquièrent aux dépens de l’égalité; ils sont insa- » tiables d’influence; les rois comptent sur eux pour vous dé- ■ truire. A quelles protestations pourriez-vous croire de la part » de ceux qui, pressant la main sacrilège de Dumouriez, lui » jurèrent une amitié éternelle? serment qui fut gardé : la Belgi- » que et l’année, vous et l’Europe, en êtes témoins.
» Il y a donc eu une conjuration tramée depuis plusieurs an*
» nées pour absorber la révolution dans un changement de dy-
» nastie. Les factions de Mirabeau , des Lametli, de La Fayette,
» (le Brissot , de d’Orléans, de Dmnouriez , de Carra, d’Hébert -,
> les radions de Chabot, de Fabre , de Danton, ont concouru » progressivement à ce but par tous les moyens qui pouvaient » empêcher la république de s’établir et son gouvernement de
> s’affermir.
« Nous avons cru ne devoir plus temporiser avec les coupa- » blés, puisque nous avons annoncé que nous détruirions toutes » les factions ; elles pourraient se ranimer et prendre de nou- » velles forces : l’Europe semble ne plus compter que sur elles, v II était donc instant de les détruire , afin qu’il ne restât dans la » république que le peuple et vous, et le gouvernement dont » vous êtes le centre inviolable.
» Les jours du crime sont passés; malheur à ceux qui sou*
» tiendraient sa cause! sa politique est démasquée. Que tout ce » qui fut criminel périsse! On ne fait point des républiques avec » des ménagements, mais avec la rigueur farouche, la rigueur » inflexible avec tous ceux qui ont trahi. Que les complices se » dénoncent en se rangeant du parti des forfaits; ce que nous » avons dit ne sera jamais perdu sur la terre. On peut arrachera » la vie les hommes qui, comme nous, ont tout osé pour la vé- » rité; on ne peut pas leur arracher les cœurs, ni le tombeau » hospitalier sous lequel ils se dérobent à l’esclavage et à la j honte devoir laisser triompher les méchants.
» Voici le projet de décret :
» La Convention Nationale, après avoir entendu le rapport des
* Comités de sûreté générale et de salut public, décrète d’accu* salion Camille Desmoulins, Hérault, Danton, Phélippeaux, La-
» croix, prévenus de complicité avec d’Orléans et Dmnouriez,
» avec Fabre d’Eglantine et les ennemis de la république; d’avoir » ‘trempé d ;ns la conspiration tendant à rétablir la monarchie, à » détruire la Représentation nationale et le gouvernement répu*
-» blicain. En conséquence , elle ordonne leur mise en jugement
* avec Fabre d’Eglantine. »
Ce décret fut adopté à l’unanimité et au milieu des plus vifs applaudissements, lisons-nous dans le Moniteur qui ne nous
apprend pas si cette unanimité n’était point enfantée par une lâche et ignoble frayeur, si ces applaudissements n’étaient point un bruit sous lequel les représentants essayaient d’étouffer le cri de leur conscience.
Le 31 mars, c’était séance aux Jacobins. La nouvelle des arrestations de la nuit précédente et des débats de la Convention avait attiré, le soir, une grande affluence. Renaudin . qui avait le mot, demanda que Saint-Just fût invité à donner à la Société la communication « d’un rapport intéressant qu’il avait pré- » senté, le malin, à la Convention. » Saint-Just, qu’on voit rarement paraître aux séances du club, y était venu pour savourer son triomphe; il envoya chercher à l’imprimerie le manuscrit de son discours. Couthon prit la parole pour remplir l’entr’acte.
« Enfin l’horizon politique s’éclaircit; le ciel devient serein, et « les amis de la République respirent, » dit le goutteux impotent. « La Convention va, comme les armées, au pas de charge. » Nous avons dit au peuple, à la Convention , aux Comités de sa- » lut public et dewsûmé générale, et aux véritables Jacobins, » que nous péririons plutôt que de souffrir que le peuple soit » gouverné par la tyrannie ou par le crime. Nous vous avions » annoncé depuis quelques jours qu’il fallait attaquer une nou- » velle faction ; ce n’est peut-être pas la dernière. La Convention » a tenu sa parole. Les chefs de la faction qu’elle a enchaînés » aujourd’hui étaient des hommes qui ont paru quelquefois mé- » riter la confiance du peuple : ce sont Danton, Lacroix, Camille » Desmoulins. »
Puis Couthon devient aimable; il sourit; il joue sur les mots : « Ces hommes, » dit-il, «se donnaient la glorieuse qualifica- » lion de vieux Cordeliers, et ils n’étaient que de vieux conspi- » rateurs » ; et , au milieu des. applaudissements, il conclut en disant que, si certains patriotes avaient déjà rendu de grands services à la liberté en faisant arrêter les complices d’Hébert, et en les arrêtant encore sur les places, daus les cafés, dans les hôtels garnis, il n’était pas moins nécessaire aujourd’hui d’arrêter les partisans de Danton, de Lacroix, de Desmoulins, des
fripons enfin que les honnêtes gens reconnaîtraient facilement à la mine et devraient traduire devant les magistrats. « C’est aux » bons citoyens à les faire arrêter et aux lois de punir. La » République doit se purger des crimes qui l’infectent ; la justice » et la vertu en sont les bases ; sans elle il est impossible qu’elle * subsiste; avec elles elle est impérissable. »
Saint-Just fit ensuite lecture de son rapport à la Convention, « lecture accueillie par des applaudissements unanimes et mul- > lipliés. » C’est encore le Moniteur qui parle.
Trop longtemps nous avons abandonné l’infortuné qui , depuis vingt-quatre heures déjà, gémit dans les cachots du Luxembourg ; pénétrons jusqu’à lui.
XîV.
Danton, Camille, Pliélippeaux et Lacroix arrivèrent presqti’en même temps chez le concierge du Luxembourg. Pendant qu’il écrivait leurs noms et leur signalement sur son registre d’écrou, des soldats amenaient aussi Réal , le futur défenseur de Babœuf à Vendôme. Camille, sombre et rêveur, s’était assis à l’écart, la tête penchée sur sa poitrine, les mains appuyées sur des livres qu’il avait apportés pour charmer les ennuis d’une détention qu’il supposait devoir être longue sans doute. Réal lui parla et ne reçut point de réponse. Pour le tirer de cet abattement, il lui prit dans les mains un des livres qu’il tenait : c’était les Nuits d’Young; un autre: c’était les Méditations d’Harvey. « Est-ce » que tu veux mourir d’avance? » lui demanda gaiment Réal, et il lui montra nn livre qu’il avait de son côté apporté avec lui. « Tiens, regarde, » lui dit-il, «voilà mon livre à moi, c’est » La Pucelle d'Orléans. » Ces saillies restant inutiles, Réal s’éloigna, et Camille pleurait la tête appuyée contre la muraille. De loin, Danton aperçut ce désespoir et vint à son ami qu’il força à se lever. « Pourquoi ces larmes, » lui dit le courageux tribun ; « puisqu’on nous envoie à l’échafaud, marchons-y donc » gaiment !...
Un inslanl les quatre prisonniers purent espérer la dernière consolation de rester réunis dans le meme cachot ; mais avant que la nuit ne se fût écoulée, on les sépara. Les chambres qu’on leur donna se louchaient cependant. Danton ouvrit sa fenêtre et parlait fréquemment ù ses amis.
Mais Camille ne l’entendait pas. Tout au souvenir de sa femme, dès les premières lueurs du jour, il s’était misa lui écrire. Voici sa première lettre qu’il a datée de la prison du Luxembourg: « Ma Lucile, ma Vesta, mon Ange, ma destinée » ramène dans ma prison mes yeux sur ce jardin où je passai » huit années de ma vie à te suivre. Un coin de vue sur le » Luxembourg me rappelle nue foule de souvenirs de nos amours.
» Je suis au secret, mais jamais je n’ai été par la pensée, par » l’imagination, presque par le toucher, plus près de toi , de ta* » mère, de mon petit Horace.
» Je ne t’écris ce premier billet que pour te demander les » choses de première nécessité. Mais je vais passer tout le temps » de ma prison à t’écrire: car je n’ai pas besoin de prendre ma » plume pour autre chose et pour ma défense. Ma justification
» est toute entière dans mes huit volumes républicains. C’est un » bon oreiller sur lequel ma conscience s’endort dans l’attente
* du tribunal et de la postérité. 0 ma bonne Lololte, parlons » d’autre chose. Je me jette à genoux, j’étends les bras pour n t’embrasser; je ne trouve plus mon pauvre Loulou (ici J' on, » remarque la trace d'une larme) , et cette pauvre Daronne. (1)
» Envoie-moi un pot à l’eau, le verre où il y a un C et un D ,
* nosdeux noms, unepaire de draps, un livre in-12 que j’ai acheté » il y a quelques jours à Charpentier et dans lequel il y a des » pages en blanc mises exprès pour recevoir des notes. Ce livre » roule sur l’immortalité de l'âme. J’ai besoin de me persuader » qu’il va un Dieu plus juste que les hommes et que je ne puis » manquer de te revoir. Ne t’affecte pas trop de mes idées, ma
(l) C’était le nom familier donné par Camille à Mme Duplessis sa bellemère. fSote de M. Matlon.J
* chère amie, je ne désespère pas encore des hommes et de » mon élargissement ; oui, ma bien aimée, nous pourrons nous ï revoir encore dans le jardin du Luxembourg! Mais envoie- » moi ce livre. Adieu Lucile ! adieu Daronne ! adieu Horace! Je » ne puis pas vous embrasser, mais aux larmes (pie je verse, il » me semble que je vous liens encore contre mon sein (ici se » trouve la h ace d une seconde larme).
» Ton Camille. »
A la prison du Luxembourg , primidi germinal deuxième décade.
» Un chandelier, de la chandelle. Envoie-moi aussi ma grande » robe de chambre. Envoie-moi à dîner, car je ne vois point de » commissionnaire, personne Je suis dans une chambre assez » commode du reste , excepté que les fendues sont à mes pieds; » il me semble qu’on me fera faire l’apprentissage du tombeau » par la solitude où l’on me laisse. J’écris à Robespierre, sans » doute il te fera réponse. »
L’infortuné comptait sur les anciens souvenirs d’amitié. Il se trompait. Danton connaissait mieux Robespierre, quand il s’écriait dans sa prison : « Ce qui prouve que ce b... de Robespierre » est un Néron, c’est qu’il n’avait jamais parlé à Camille Desi moulins avec tant d’amitié que la veille de son arrestation. »
Lucile avait reçu la lettre désolante de son mari. Elle la lisait en fondant en larmes devant la personne qui la lui avait apportée. « C’est inutile, » disait-elle à ceux qui essayaient de la consoler; » c’est inutile ; je pleure comme une femme, parce que Ca- » mille souffre , parce qu’ils le laissent manquer de tout, parce ji qu’il ne nous voit pas... Mais j’aurai le courage d’un homme... » je le sauverai... Que faut-il faire? Lequel de ses juges faut-il que x, je supplie?... Lequel faut-il que j’attaque ouvertement?... Vou- » lez vous me conduire chez Phélippeaux? » On lui apprit que Phélippeaux avait été arreté comme Desmoulins. « La patrie n’a » donc plus de défenseurs? » s’écria-t-elle. « Alors courons chez $ Danton. » — « Mais Danton est arreté! » — « Alors, pour-
» quoi m'ont-ils laissé libre, moi! » lit-elle avec exaltation. « Croient ils que parce que je ne suis qu’une femme, je n’ose- » rais élever la voix!... Ont-ils compté sur mon silence !... J’irai » aux Jacobins!... J’irai chez Robespierre!... Il fut notre hôte, » notre ami... le confident de nos sentiments républicains... sa » main a uni nos deux mains... Il nous servit de père... il ne peut » être notre assassin !... »
Quand on lui eut appris que nul plus que Robespierre n’avait travaillé à la ruine de son mari , elle courut chez M,ne Danton , pleura avec elle , jeta de grands cris sur leur commun malheur et voulut rentraîner vers Robespierre. Elles se jetteraient ensemble à ses pieds ; elles pleureraient devant lui, s’humilieraient. Devant ce désespoir, ce!; homme s’attendrirait et leur rendrait leurs époux. Mais Mme Danton, digne femme d’un homme fort , refusa de s’humilier. Son mari ne lui pardonnerait jamais, s’il savait qu’elle eût été supplier son plus mortel ennemi. Folle de désespoir, Lucile se fit conduire au Comité de salut public. On refusa delà recevoir. Chez Duplay, Robespierre fut invisible pour elle.
Alors ses larmes s’arrêtèrent. La fureur prit dans son âme la place delà douleur, nous ne dirons pas de l’amour; c’était l’amour qui l’inspirait. Elle écrivit à Robespierre cette lettre insensée :
» Est-ce bien toi qui oses nous accuser oe projets contre- » révolutionnaires, de trahison envers la patrie? Toi qui as » déjà tant profité des efforts que nous avons faits uniquement » pour elle. Camille a vu naître ton orgueil, il a pressenti la > marche que lu voulais suivre; mais il s’est rappelé votre » ancienne amitié, et aussi loin de l’insensibilité de ton Saint- » Just que de ses basses jalousies, il a reculé devant l’idée » d’accuser un ami de collège, un compagnon de ses travaux.
» Cette main qui a pressé la tienne a quitté la plume avant le » temps, lorsqu’elle ne pouvait plus la tenir pour tracer ton » éloge. Et toi lu l’envoies à la mort ! Tu as donc compris son » silence ! Il doit t’en remercier; la patrie le lui aurait reproché
* peut-être; mais, grâce à toi, elle n’ignorera pas que Camille d Desmoulins fut contre tous le soutien, le défenseur de la Ré- » publique.
»Mais, Robespierre, pourras-tu bien accomplir les funestes » projets que t’ont inspirés sans doute les aines viles qui t’en-
* tourent? Às-tu oublié ces liaisons que Camille ne se rappelle
* jamais sans attendrissement? Toi qui fis des vœux pour notre » union, qui joignis nos mains dans les tiennes, loi qui as souri » à mon fils et que ses mains enfantines ont caressé tant de fois, » pourrais-tu donc rejeter ma prière', mépriser mes larmes ,
» fouler aux pieds la justice? Car, tu le sais toi-même, nous ne » méritons pas le sort qu’on nous prépare; et lu peux le chan- » ger. S’il nous frappe, c’est que tu l’auras ordonné! Mais quel » est donc le crime de mon Camille ? .
> Ja n’ai pas sa plume pour le défendre; mais la voix des bons » citoyens et ton cœur, s’il est sensible et juste , seront pour » moi. Crois-tu que l’on prendra confiance en toi en te voyant » immoler tes amis? Crois-tu que l’on bénira celui qui ne se » soucie ni des larmes de la veuve, ni de la mort de l’orphelin? » Si j’étais la femme de Saint-Just, je lui dirais: La cause de •> Camille est la tienne, c’est celle de tous les amis de Robes- » pierre! Le pauvre Camille, dans la simplesse de son cœur, » qu’il était loin de se douter du sort qui l’attend aujourd’hui ! » Il croyait travailler à ta gloire en te signalant ce qui manque s encore à notre République! On l’a sans doute calomnié près » de toi, Robespierre, car tu ne saurais le croire coupable;
> songe qu’il ne t’a jamais demandé la mort de personne, qu’il » n’a jamais voulu te nuire par sa puissance et que tu étais son » plus ancien, son meilleur ami. Lors même qu’il n’eut pas » autant aimé la patrie, qu’il n’eût pas été autant attaché à la » République, je pense que son attachement pour toi lui eût » tenu lieu de patriotisme, et tu croirais que pour cela nous » méritons la mort ! . car le frapper lui , c’est . »
Mais ses amis, mais sa mère en pleurs, se pressaient autour
d’elle et cherchaient à la calmer. Ils lui parlaient d’espérances
que son imprudence allait couper au pied. Ils la suppliaient au nom de son mari que son exaspération compromettait et perdrait nécessairement. D’abord ell^ ne voulut l ien entendre. La raison retrouva pourtant son empire ; elle consentit à ne point envoyer sa lettre à l’odieux Robespierre. Pendant le peu de temps que son mari fut enfermé au Luxembourg, elle se promenait dans les jardins, d’où elle apercevait les fenêtres des chambres où les prisonniers étaient enfermés. De loin elle s’efforcait de deviner la triste cellule où gémissait son mari, son amant, et, tombant accablée sur un banc, elle pleurait et n’écoutait point sa mère qui voulait l’emmener, et ne recevait que de durs refus pleins de colère et d’aigreur.
Bientôt on lui remettait cette seconde lettre : « Ma chère » Lolotte, le chagrin de ma séparation m’a allumé le sang. Je » n’ai point de chambre à feu; il faut que tu m’envoies un four- » neau, de la braise , un soufflet , une caflfelière. II me faudrait
> aussi une cuvette et une cruche d’eau. Adieu Lucile, adieu Ho- » race, adieu Daronne, adieu mon vieux père. Ecris-lui une » lettre de consolation. Je suis malade, je n’ai mangé que de la » soupe depuis hier. Le ciel a eu pitié de mon innocence, il m’a
> envoyé dans le sommeil un songe où je vous ai vus tous ; en- » voie-moi de tes cheveux et ton portrait , oh ! je t’en prie, car » je pense uniquement à toi et jamais à l’affaire qui m’a amené » ici et que je ne puis deviner. »
Le 1er avril , Camille écrivit à sa chère Lucile sa troisième et dernière lettre : « Le sommeil bienfaisant a suspendu mes maux.
> On est libre quand on dort; on n’a point le sentiment de sa » captivité; le ciel a eu pitié de moi. Il n’y a qu’un moment , je » te voyais en songe , je vous embrassais tour à tour, toi , Ho- » i*ace et Daronne, qui était à la maison; mais notre petit avait » perdu un œil par une humeur qui venait de se jeter dessus , et y> la douleur de cet accident m’a réveillé. Je me suis retourné » dans mon cachot. II faisait un peu de jour. Ne pouvant plus le * v°ir et entendre tes réponses, car toi et ta mère vous me par-
» liez, je me suis levé au moins pour te parler et t’écrire. Mais » ouvrant mes fenêtres, la pensée de ma solitude, les affreux * barreaux, les verrous qui me séparentde toi, ont vaincu toute » ma fermeté dame. J’ai fondu en larmes, ou plutôt j’ai san- » gloté en criant dans mon tombeau: Lucile ! Lucile! ô ma » chère Lucile, où es-tu?... (Ici on remarque la trace d'une » larme). Hier au soir )’ai eu un pareil moment, et mon cœur » s’est également fendu quand j’ai aperçu dans le jardin ta » mère. Un mouvement machinal m’a jeté à genoux contre les » barreaux ; j’ai joint les mains comme implorant sa pitié, elle » qui gémit, j’en suis bien sur, dans ton sein. J’ai vu hier sa » douleur (ici encore une trace de larme), à son mouchoir et à » son voile qu’elle a baissé, ne pouvant tenir à ce spectacle. » Quand vous viendrez, qu’elle s’asseye un peu plus près avec » toi, afin que je vous voie mieux. Il n’y a pas de danger, à ce y> qu’il me semble. Ma lunette n’est pas bien bonne; je voudrais b que tu m’achetasses de ces lunettes comme j’en avais une » paire il y a six mois, non pas d’argent, mais d’acier, qui ont » deux branches qui s’attachent à la tête.
» Tu demanderais du n° 15 : le marchand sait ce que cela vent » dire; mais surtout, je t’en conjure, Lolotte, par nos amours » éternelles, envoie-moi ton portrait ; que ton peintre ait com- » passion de moi, qui ne souffre que pour avoir eu compassion » des autres; qu’il te donne deux séances par jour. Dans l’hor-
» reur de ma prison, ce sera pour moi unefète, un jour d’ivresse » et de ravissement, celui où je recevrai ce portrait. En atten- » dant, envoie-moi de tes cheveux ; que je les mette contre mon » cœur. Ma chère Lucile! me voilà revenu au temps de mes pre- » mières amours, où quelqu’un m’intéressait par cela seul qu’il » sortait de chez toi. Hiei* , quand le citoyen qui t’apporta ma » lettre fut revenu : « Eh bien ! vous l’avez vu? » lui dis-je, comme » je le disais autrefois à cet abbé Landreville, et je me surpred nais à le regarder comme s’il fut resté sur ses habits, sur toute » sa personne, quelque chose de loi. C’est une ame charitable » puisqu’il l’a remis ma lettre sans raturer. Je le verrai, à ce
» qu’il paraît, deux fois par jour, le matin et le soir. Ce messa- » gerde nos douleurs me devient aussi cher que l’aurait été au- » trefois le messager de nos plaisirs. J’ai découvert une fente
> dans mon appartement; j’ai appliqué mon oreille , j’ai entendu » la voix d’un malade qui souffrait. Il m’a demandé mon nom, je » le lui ai dit. « 0 mon Dieu ! » s’est-il écrié à ce nom , en rei tombant sur son lit, d’où il s’était levé, et j’ai reconnu distinc- » tement la voix de Fabre d’Eglantine. « Oui, je suis Fabre, m’a- » t-il dit; mais toi ici! la contre-révolution est donc faite? » » Nous n’osons cependant nous parler, de peur que la haine ne
> nous envie cette faible consolation, et que, si on venait à nous » entendre, nous ne fussions séparés et resserrés plus élroite- » ment; car il a une chambre à feu, et la mienne serait assez » belle si un cachot pouvait l’être.
» Mais, chère amie! tu n’imagines pas ce que c’est que d’être » au secret sans savoir pour quelle raison, sans avoir été interrogé, sans recevoir un seul journal ! c’est vivre et être mort » tout ensemble ; c’est n’exister que pour sentir qu’on est dans » un cercueil ! On dit que l’innocence est calme, courageuse. » Ah! ma chère Lucile ! ma bien-aimée! souvent mon innocence
> est faible comme celle d’un mari, celle d’un père, celle d’un » fils ! Si c’était Pi tt ou Cobourg qui me traitassent si durement ; » mais mes collègues ! mais Robespierre , qui a signé l’ordre de » mon cachot, mais la République après tout ce que j’ai fait » pour elle! C’est là le prix que je reçois de tant de vertus et » de sacrifices! En entrant ici, j’ai vu Héraull-Séchelle , Simon , » Ferroux, Chaumetle, Antonelle ; ils sont moins malheureux : » aucun n’est au secret. C'est moi qui me suis dévoué depuis » cinq ans a tant de haine et de périls pour la République , moi » qui ai conservé ma pauvreté au milieu de la révolution , moi » qui n’ai de pardon à demander qu’à toi seule au monde, ma » chère Lololte, et à qui lu l’as accordé, parce que tu sais que » mon cœur, malgré ses faiblesses , n’est pas indigne de toi ; » c’est moi que des hommes qui se disaient mes amis, qui se » disent républicains, jettent dans un cachot, au secret, comme
> si j’étais un conspirateur! Socrate but la ciguë; mais au moins
> il voyait dans sa prison ses amis et sa femme.
» Combien il est plus dur d’être séparé de toi! Le plus grand
> criminel serait trop puni s’il était arraché à une Lucile autre- » ment que par la mort, qui ne fait sentir au moins qu’un mo- * ment la douleur d’une telle séparation ; mais un coupable n’auy> rait point été ton époux, et tu ne m’as aimé que parce que je » ne respirais que pour le bonheur de mes concitoyens... On » m’appelle... Dans ce moment, les membres du tribunal révo- » lutionnaire viennent de m’interroger. Il ne me fut fait que » cette question : Si j’avais conspiré contre la république. Quelle » dérision! et peut-on insulter ainsi au républicanisme le plus » pur! Je vois le sort qui m’attend. Adieu, ma Lucile, ma chère » Lolotte, mon bon Loup, dis adieu à mon père. Tu vois en moi » un exemple de la barbarie et de l’ingratitude des homme3 » Mes derniers moments ne te déshonoreront point. Tu vois que » ma crainte était fondée, que mes pressentiments furent toujours » vrais. J’ai épousé une femme céleste par ses vertus; j’ai été » bon mari, bon fils, j’aurais été bon père. J’emporte l’estime et
> les regrets de tous les vrais républicains, de tous les hommes, s la vertu et la liberté. Je meurs à trente-quatre ans; mais c’est » un phénomène que j’aie traversé, depuis cinq ans, tant de pré-
> cipices de la révolution sans y tomber , et que j'existe encore, » et j’appuie ma tête avec calme sur l’oreiller de m^s écrits trop » nombreux, mais qui respirent tous la même philantropie, le » même désir de rendre mes concitovens heureux et libres, et » que la hache du bourreau ne frappera pas.
» Je vois bien que la puissance énivre presque tous les » hommes, que tous disent comme Denis de Syracuse : « La
> tyrannie est une belle épitaphe. » Mais, console-loi, veuve » désolée ! l’épitaphe de ton pauvre Camille est plus glorieuse : » c’est celle des Brutus et des Caton les tyrannicides. 0 ma » chère Lucile ! j’étais né pour faire des vers, pour défendre les » malheureux, pour le rendre heureuse, pour composer avec la » mère et mon père, et quelques personnes selon notre cœur ,
» un Otaïti . J’avais rêvé une République que tout le monde eût y> adorée. Je n’ai pu croire que les hommes fussent si féroces et » si injustes. Comment penser que quelques plaisanteries dans » mes écrits, contre des collègues qui m’avaient provoque , » effaceraient le souvenir de mes services! Je ne me dissimule » point que je meurs victime de ses plaisanteries et de mon » amitié pour Danton. Je remercie mes assassins de me faire » mourir avec lui et Phélippeaux ; et puisque mes collègues ont » été assez lâches pour nous abandonner et pour prêter l’oreille » à des calomnies que je ne connais pas, mais à coup sur les » plus grossières, je puis dire que nous mourons victimes de » notre courage à dénoncer des traîtres, et de notre amour pour » la vérité.
» Nous pouvons bien emporter avec nous ce témoignage, que » nous périssons les derniers des républicains. Pardon , chère > amie, ma véritable vie que j’ai perdue du moment qu’on nous » a séparés, je m’occupe de ma mémoire. Je devrais bien plutôt » m’occuper de te la faire oublier. Ma Lucile, mon bon Loulou ! » ma poule à Cachant (I), je t’en conjure, ne reste point sur la » branche, ne m’appelle point par tes cris ; ils me déchireraient » au fond du tombeau. Va gratter pour ton petit, vis pour mon » Horace, parle-lui de moi. Tu lui diras, ce qu’il ne peut pas en- » tendre, que je l’aurais bien aimé! Malgré mon supplice, je » crois qu’il y a un Dieu. Mon sang effacera mes fautes, les fai- » blesses de 1 humanité; et ce que j’ai eu de bon, mes vertus, » mon amour de la liberté, Dieu le récompensera. Je le reverrai » un jour, ô Lucile, ô Annette! Sensible comme je l’étais, la » mort, qui me délivre de la vue de tant de crimes, est-elle un si
« ( 1 ) Cachant est un petit village qui se trouve près de Paris , sur le chemin *> de Bourg-la-Reine , oùMme Duplessis avait une maison de campagne. Ca- » mille et Lucile , en allant voir Mme Duplessis, avaient souvent remarqué à » Cachant une poule qui , inconsolable d’avoir perdu son coq , restait jour » et nuit sur la même branche et poussait des cris qui déchiraient l’âme ; » elle ne voulait plus prendre de nourriture et demandait la mort C’est à » cette poule que Camille fait ici allusion. » ( Note de M . Wallon.)
» grand malheur? Adieu , Loulou, ma vie, mon âme, ma divi- » nité sur la terre! je le laisse de bons amis, tout ce qu’il y a » d’hommes vertueux et sensibles. Adieu, Lucile, ma Lucile! ma » chère Lucile! adieu, Horace , Annette , Adèle! adieu, mon » père! Je sens fuir devant moi le rivage de la vie. Je vois en- > core Lucile! je la vois, ma bien-uimée, ma Lucile! mes mains » liées t’embrassent, et ma tète séparée repose encore sur toi » ses yeux mourants ! »
Dans le Luxembourg transformé en prison, on comptait un grand nombre de nobles porteurs des plus grands noms, issus des plus anciennes familles. Courageux, dévoués, résolus comme ils le furent tous dans ces déplorables circonstances , tous ces hommes , toutes ces femmes oublièrent leur propre infortune pour témoigner les meilleurs sentiments aux nouveaux prisonniers, à Desmoulins surtout que son désespoir et son amour presque romanesque rendaient si intéressant à leurs yeux. Dillon, pour lequel il s’était si sérieusement compromis, s’agitait beaucoup pour parvenir jusqu’à Camille, pour lui parler, l’encourager, le consoler. Dillon n’était point au secret comme Danton et ses amis; il pouvait donc à peu près librement circuler dans les cours, dans les corridors. Lacroix avait été enfermé dans une chambre basse. Dillon lui parla plusieurs fois à travers les barreaux de la fenêtre. Il avait soin de ne permettre à personne d’assister à ces entretiens presque mystérieux , car on y parlait toujours à voix basse.
C’en fut assez. Le Comité de salut public avait rempli les prisons de ses espions, de ses moulons ; ces misérables pénétraient parmi les détenus avec la mission de tout écouter, de tout recueillir, de provoquer les confidences, de les transmettre à Saint-Just, à Robespierre, à Fouquier-Tinville. Quand ils n’avaient rien d’intéressant à dénoncer, ils inventaient pour se rendre nécessaires, il y avait alors au Luxembourg, et parmi les militaires détenus, un ancien aide-de-camp nommé Amans oui cherchait une occasion de mériter la protection de Robespierre, et jusque-là n’en avait point trouvé. 11 eut connaissance des
entretiens de Dillon et de Lacroix. De loin, il avait aussi remarqué les fréquentes promenades de Lucile autour de la prison. Sur ces indices futiles, il bâtit toute une dénonciation qu'il envoya à Hobespierre avec cette lettre :
« Citoyen représentant, je veux te faire part de quelques ob- » servations que j’ai faites, qui pourraient être utiles au salut
> public; ta vertu républicaine, qui ne s’est jamais démentie, » m’est un sûr garant que tu les mettras à profit, si tu les juges » sous le même rapport que moi. Voici le fait : je suis détenu, » depuis quelques jours, dans la maison d’arrêt du Luxembourg, » jusqu’à ce que l’affaire de Kellerman soit mise en jugement,
> ayant déposé contre lui. L’ex- général Dillon qui se trouve » détenu, m’engagea, il y a quelques jours, à aller dans sa » chambre; je me rendis à son invitation, et j’y ai été pendant
> deux jours de suite. Je n’ai pas été longtemps sans m’aperce - » voir que les détenus de la chambre de l’ex-général n’étaient » pas des révolutionnaires ; et feiynant d’être de leur avis, pour » tirer quelque fruit de leur conversation , d’après quelques » mots jetés au hasard par Dillon , Dublin , Doucet, Doldemkopf,
» contre toi , je me méfiai d’eux d’autant mieux qu’ils par- » laient toujours à l’avantage de Camille Desmoulins, de Phé-
> lippeaux et Fabre- d’Eglautine. N’étant pas politique assez
> profond pour démêler ces discussions, j’écrivis au président
> du Comité de sûreté générale , sans lui rien dire autre chose
> qu’il envoie un membre du Comité, que j’avais quelque chose
> à lui communiquer pour le bien général ; je n’ai obtenu au- » cune réponse. L’arrestation de Fabre-d’Eglantine me confirme » encore mieux dans l’idée que j’ai qu’il y a une grande conspi- » ration. J’ai jeté les yeux sur le journal d’hier, et j’y vois que » l’on devait dissoudre la représentation nationale, en allumant » une guerre civile entre les protestants et les catholiques. Ce » projet m’a fait frémir d’horreur, et ma conscience ne peut me » permettre plus longtemps de garder le silence ; en consé-
> quence, voici ce que j’ai conjecturé: Dillon travaille à son » bureau tontes les nuits, jusqu’à cinq ou six heures du malin ;
» il a un commissionnaire fidèle qui va et vient pour porter les » paquets ; des êtres qui me paraissent fort suspects , viennent » le voir et s’entretiennent en particulier; il prêche beaucoup » pour le parti des Jacobins qui . selon ce que je vois , n'est pas » le bon. Dillon est d’une famille protestante, et nécessairement » il y tient ; son oncle, ancien archevêque de Narbonne est en » Angleterre; sa société au Luxembourg n’est liée qu’avec tous » les ci-devant monseigneurs, ducs, marquis et autres conspira- » leurs de la République. J’ai pensé que tu pourrais trouver des » renseignements, en se saisissant adroitement des papiers qui » lui parviennent et de ceux qu’il envoie, ou en faisant une vi- » site à sa chambre, la nuit, quand il écrit. Il faut éviter que » les gens de la maison le sachent ; car il est bon de te dire » qu’ici, ceux qui ont beaucoup d'argent sont les mieux servis » et ont plus de prérogatives, et que les sans-culottes ne peuvent » voir personne. Je snis quasi persuadé que les grands conspi- » rafeirs se font mettre dans des maisons d'arrêt. , pour être à » labri de la surveillance nationale , et par-là mieux servir la » cause des tyrans. Tes vertus républicaines et la sévérité sur » l’exécution des lois qui doivent affermir la République, me » sont un sûr garant que tu ne négligeras rien pour découvrir » le fil de celte conspiration. Je sais que ton temps est trop bien » employé pour répondre aux lettres que tu reçois; mais pour » être assuré que ma lettre te soit parvenue, je te prie de faire » un reçu au citoyen qui te la remettra.
» Salut et fraternité.
» Signé AMANS.
» P. S. Je désirerais que tu te fisses remettre , par le Comité t> de sûreté générale, une copie de mon compte-rendu sur les j» dénonciations que j ai faites , sur plusieurs généraux de l’ar- » mée des Alpes.
» Paris, le 25 nivôse, l’an deuxième de la République, une, indivisible )> et impérissable. »
Un autre détenu vint en aide à ce misérable. C’était un nom-
me de La Flotte , autrefois sous Louis XVI attaché à la légation
française près de la cour de Florence, et qui était entré comme suspect au Luxembourg. Soit qu’il fût aux gages du Comité de salut public, soit qu’il voulût acheter sa liberté par une dénoncialion , La Flotte, à l’aide des premiers documents à lui fournis par Amans , bâtit toute une conspiration où il ne s’agissait de rien moins que de soulever toute la population détenue au Luxembourg, à l’effet de mettre en liberté Danton , Camille, Lacroix , Phélippeaux. Dillon aimait à boire et à jouer; souvent il rassemblait quelques bons compagnons et on passait la nuit eu débauches. Ces réunions furent transformées en conciliabules par La Flotte qui combinait encore ses plans, quand arriva l’ordre de transférer les Dantonistes à la Conciergerie.
Pendant la nuit du 1er avril , il était environ onze heures et demie du soir, on appela les quatre prisonniers au greffe; là on leur remit leur acte d’accusation signé de Fouquier-Tinville , et on leur annonça qu’ils allaient immédiatement partir pour la Conciergerie, où ils n’attendraient pas longtemps l’ordre de comparaître devant le tribunal révolutionnaire. Camille Desmoulins reçut l’acte d’accusation avec des transports de colère ; il parcourait le greffe à pas précipités et en poussant de sourdes imprécations dont Danton paraissait singulièrement s’amuser et rire. « Je vais à l’échafaud pour avoir versé quelques larmes sur » le sort des malheureux, » dit Camille en quittant le concierge du Luxembourg; « mon seul regret en mourant, c’est de n’avoir » pu les servir. »
A la Conciergerie comme au Luxembourg, l’arrivée des prisonniers fit grande sensation. On admirait le calme de Danton ;
on se désolait sur le désolé Camille Desmoulins. A peine arrivés, les prisonniers furent séparés et mis au secret.
Enfermé dans sa chambre, Camille put étudier à son aise l’acte d'accusation dont une première et rapide lecture avait excité en lui tant de fureur. Il y vit que quatorze accusés étaient cités avec lui , comme pour une même affaire, comme complices du même crime, tandis qu’on aurait du les partager en
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trois catégories bien distinctes. Chabot, Bazire, Fabre d’Eglantine, Julien deToulouze , Delaunaypar exemple, accusés de faux Public, d altération matérielle dans la rédaction d’un décret , de malversations financières, n’auraient dû jamais voir leur sort lié a celui de Danton , de Lacroix , de Camille, accusés par Saint- Just d avoir entretenu des intelligences avec l’Angleterre, d'avoir préparé le rétablissement, de la royauté. L’affaire de Westermann , de Lhuillier, de Phélippeaux, ne présentait pas davantage un caractère de connexité avec la conspiration reprochée aux Dantonistes.
Il était monstrueux d’appeler sur les mêmes bancs Danton , Camille, avec les deux frères Frey, les barons-banquiers allemands, accourus en France pour tenter fortune au milieu des troubles publics et qui y avaient en quelques mois gagné plusieurs millions. C’était une méchanceté infâme de Robespierre et de Saint-Just. Mourir associé à des faussaires, à des pillards des deniers publics , c’était mourir deux fois ; c’était, comme le disait un témoin du procès de Fouquier Tin ville , un raffinement de perfidie qu’employèrent fréquemment les Comités et Fouquier encore plus souvent, perfidie qui consistait à confondre les hommes les plus probes , les défenseurs les plus intrépides de la liberté, avec de lâches fripons, avec les ennemis déclarés de la révolution.
Pour avoir un prétexte plausible d’accoler ensemble Cabre d’Eglantine et Camille Desmoulins, après avoir parlé des méfaits de corruption et de faux attribués à Fabre, à Chabot, à Bazire, on avait glissé cette ph rase imperceptible dans Pacte d’accusation : « Julien de Toulouse et Camille Desmoulins ne peuvent se » défendre d’avoir pris quelque parta ces délits. » Puis venaient de longues pages où le nom de l’auteur du Vieux Cordelier n’apparaissait plus uqe seule fois, jusqu’à ce qu’une seconde phrase ramenât incidemment son souvenir. Fouquier-Tinville accusait Fabre et ses complices d’avoir fait de l’agiotage indigne dans la liquidation des compagnies financières et surtout de la compagnies des Indes. « Camille Desmoulins, » ajoutait-il dans
cette phrase noyée au milieu du fatras des reproches adressés à Fabre d’Eglanline, « Camille Desmoulins secondait de tout son » pouvoir les espérances des compagnies financières. Il voulait » aussi se partager le produit de leurs rapines et disait, en cette » occasion, qu’il ne concevait pas comment en France on ne ga- » gnait pas d’argent parcequelui, Desmouîins, parmi une foule » de moyensqui se présentaient à son esprit , n’était embarrassé » que du choix. »
Voilà tout ce que Camille lut dans le réquisitoire de son paren t l’accusateur public , c’est-à-dire deux allégations qui ne s’appuyaient sur rien de positif, deux allégations vagues an secours desquelles on n’apportait aucun fait, soit futile, soit sérieux. C’était plus vide encore que le fameux rapport de Saint-Just à la Convention, rapport lu devant le tribunal révolutionnaire par Fouquier-Tinville , rapport qui parut suffisant à ce point qu'il ne fut accompagné d’aucun commentaire.
Sur que l’émotion, la colère, seraient plus fortes que sa volonté et l’empêcheraient, de parler quand le moment serait venu pour lui de se défendre, Camille saisit sa plume fidèle, sa plume qui ne lui avait jamais fait défaut, qui avait toujours obéi à l’inspiration, et sur le papier il commença de jeter, dans le silence de la nuit, ces notes qu’il se proposait de lire à l’audience , quand, au mépris des règles les plus saintes de la justice, on ferma la bouche à tous les accusés par un décret de mise hors des débats.
« Notes de Camille Desmouîins sur le rapport de Saint-Just :
« Si je pouvais imprimer à mon tour; si on ne m’avait pas » mis au secret; si on avait levé mes scellés et que j’eusse le » papier nécessaire pour établir ma défense; si on me laissait * seulement deux jours pour faire un numéro sept (1), comme » je confondrais M. le chevalier Saint-Jnst ! comme je le con- » vaincrais de la plus atroce calomnie ! Mais Saint-Just écrit à » loisir dans son bain , dans son boudoir ; il médite pendant
« (1) Du Vieil x-Corddicr. »
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» Quinze jouis mon assassinat: et moi je n’ai point où poser » mon éciitoire, je n ai que quelques heures pour défendre ma v'e* Qu est-ce autre chose que le duel de l’empereur Commode, qui, aime d une excellente lame, forçait son ennemi à se » battre avec un simple fleuret garni de liège?
» Mais il y a une Providence, une Providence pour les patrio- » tes, et déjà je mourrai content; la République est sauvée.
* Une affaire étrangère, mais qu’on avait liée à la nôtre pour » nous perdre, par un événement imprévu , incroyable, a jeté » des flots de lumière sur notre prétendue conspiration ; et il » demeure prouvé, par des faits décisifs, que ceux qui nous ac- » cusent sont eux-mêmes les conspirateurs.
* t>rfjmier fait prouve. Celte conspiration d’Hébert, qui a » éclaté il y a huit jours, eh bien ! Chabot l’avait dénoncé au » Comité il y a cinq mois. Il avait déposé 100,000 livres à l’ap- » pui de sa dénonciation. Pour la justifier complètement, il of- » fruit aux membres du Comité qu’ils le fissent arrêter, lui , » Chabot et Bazire, à huit heures du soir, avec le baron de Batz » et Benoît d'Angers, deux principaux agents de la conspiration, » qui se trouveraient alors chez lui. Le Comité, au lieu de faire » arrêter les dénoncés et le dénonciateur à huit heures du soir, » fait arrêter le dénonciateur à huit heures du matin; et Batz, » Benoît et Julien de Toulouse s’évadent. Première présomption » de complicité extrêmement violente.
» Deuxieme fait. Ce sont précisément les membres du Comité
* qui ont reçu la déclaration de Chabot et la somme probante > de 100,000 livres , qui, le lendemain , signent l’ordre à Ozane » d’arrêter Chabot et Bazire à huit heures du malin. Seconde » présompiion non moins violente.
» Troisième fait. Le Comité qui avait dans les mains la décla- » ration de Chabot, déclaration si bien justifiée de point en point » par le procès-verbal d’Hébert garde pendant cinq mois le plus » profond silence sur cette conspiration. Trois fois, il vient dire » à la Convention qu’il n’y a aucun fait contre Vincent et Ronsin. » Que le peuple ait été si longtemps à ouvrir les yeux sur Hé-
» bert, Vincent et Konsin , rien d’étonnant; mais le Comité de- » sûreté générale, qui avait les preuves en main ! la prévarica- » Lion de Vadier, Vouland, peut-elle être plus manifeste?
» Je viens à ce qui me concerne dans ce rapport. De mémoire » d’homme, il n’y a pas d’exemple d’une aussi atroce calomnie » que cette pièce. Et d’abord il n’y a personne dans la Conven- » lion qui ne sache que monsieur le ci-devant Sainl-Just m’a juré » une haine implacable pour une légère plaisanterie que je me » suis permise il y a cinq mois dans un de nies numéros. Bour- » daloue disait : Molière me met dans sa comédie, je le mettrai » dans mon sermon. J’ai mis Saint-Just dans un numéro rieur, * et il me met dans un rapport guillotineur ou il n’y a pas un » mot de vrai à mon égard.
» Lorsque Saint-Just m’accuse d’être complice de d’Orléans > et deDumouriez, il montre bien qu’il est un patriote d’hier. » Qui a dénoncé Dumouriez le premier, et avant Marat et plus » vigoureusement que personne? Certes on ne peut pas nier que » ce soit moi. Ma Tribune des Patriotes existe; que Saint-Just » lise le portrait deDumouriez que je faisais six mois avant ses » trahisons de la Belgique ; il verra qu’on n’a rien ajouté depu s » à ce portrait.
» Et d’Orléans dont il me fait encore le complice, qui ignore » que c’est moi qui l’ai dénoncé le premier? que les seuls écrits » sur cette faction que les Jacobins ont fait imprimer, distribuer, » c’est moi qui les ai faits? Saint-Just ne se souvient-il plus de » mon Histoire des Brissotins ? La vengance peut-elle être plus » aveugle? Je suis complice de Dumouriez, de d’Orléans; et » personne n’a dénoncé plus que moi ces deux hommes! quelle » scélératesse! quelle impudeur ! C’est Barrère, tuteur de Pa- » mêla, qui m’accuse d’être de la faction d’Orléans !
» Il y eut une faction, M. Saint-Just, pour mettre d'Orléans » sur le trône; il yen eut une autre pour la maison d’Hanovre. » A vrai dire, la seule faction qu’il y a maintenant, c’est celle » des Feuillants, des Hébertistes , tous rangés sous la même » bannière de Pitt, pour recommencer en bonnets rouges l’an-
» tienne guerre de Pi tl , des Feuillants, des Brissolins , contre » les républicains, les vieux Cordeliers et la Montagne. Ils se » croient déjà sûrs de leurs victimes. Hier n’avons-nous pas vu » sous le tribunal cinq membres du côté droit rire ici à notre » enterrement! Mais avant que de périr il faut que je serve en- » eore une fois la République et tout ce que je vais dire seront » des faits incontestables ; j’ai de bons témoins.
» Qui sont ceux qui nous persécutent aujourd’hui?
» Ce Vadier, président du Comité de sûreté générale, est le » meme Vadier que Marat dénonce dans son numéro du 17juil- » let 1791, comme le traître et le renéyal le pins infâme : ce sont » ses expressions.
» C’est le même Vadier qui, le 10 juillet, la veille, appuyait la y> motion de d’André, de mander les six tribunaux de Paris » pour nous poursuivre, Danton et moi, nommément pour la » pétition du Champ-de-Mars (Voyez Marat, numéro du 17 juil- » let, voyez le Moniteur du temps.)
» C’est ce Vadier qui vous prend aujourd’hui , citoyens jurés , » pour suppléans du tribunal du sixième arrondissement et » n’ayant pu nous faire guillotiner alors, vous prie de ne pas » manquer son coup aujourd’hui.
» C’est ce même Vadier qui disait aussi, en parlant de Danton : » Nous viderons bientôt ce Turbot farci. Que ce propos est fra- » ternel !
t> Ce Vouland , secrétaire du comité, est le même Vouland » qui était secrétaire des Feuillans , sous la présidence de Bar- » rère. (Voyez son nom et sa demeure sur la liste du club des » Feuillants conquise à leur secrétariatle 10 août et publiée par » Marat.)
» Cet Amar, rapporteur du comité, est le même Amar, tréso- » rier de France, Brissotin enragé, dont tout le monde se rap- 2) pelle le calembourg fameux à une certaine nomination du buj» reaudans les premiers mois de la Convention : Laloi , Chasse t,
» Danton.
» Ce David, membre du comité, est le même David, Brissotin
» enragé, ami de Robespierre il y a deux jours, et qui, aujour- » d’hui disait . Je vois bien, que nom- ne resterons pas vingt » Montagnards h la Convention.
» J’affirme que deux patriotes vénérables par leurs services » et leurs cicatrices pour la révolution, Panis et Boucher Saint- » Sauveur, m’ont dit qu’ils avaient donné leur démission de ce » Comité de sûreté générale et en étaient sortis en secouant la » poussière de leurs pieds, ne pouvant tenir aux iniquités qui » s’y commettaient. Ce sont des témoins nécessaires, je demande » qu’on les fasse entendre.
» .l’affirme que Guffroy m’a dit: que s’il restait au Comité,
» c’était pour corriger beaucoup de mal par un peu de bien :
» qu’il avait preuve qu’Héron, l’égoùt universel du Comité, avait » été suborner de faux témoins dans les prisons pour me mener » à la guillotine. Je demande qu’on le fasse entendre.
» J’affirme que Reverchon m’a dit : que Collot d’Herbois , en » mission avec son cherRonsin à Lyon, avait fait tout au monde » pour rendre la République hideuse et faire la contre-révolution » à Lyon. Qu’on fasse entendre Reverchon. Ne se souvient”011 » plus des propos de Collot d’Herbois : // faut mettre des barils » de poudre sous les prisons et à côté une meche allumée.
» 11 y a des témoins que Collot d’Herbois a dit au sujet de » d’Eglantine qui avait relevé ce propos : Il veut me perdre , je » le conduirai à la guillotine par fous les moyens possibles.
» Il est des témoins que le grand républicain Saint-Just a dit » au commencement de la Convention, avec humeur: Oh ! ils > veulent la République, elle leur coûtera cher.
» Il y a des témoins que l’ambitieux Saint-Just a dit : Je sais » où je vais.
» Faudra-t-il des témoins pour prouver que le tartuffe, que » le scélérat Barrère était président des Feuillants, tuteur de » Paméla ; qu’il a proposé la commission des Douze ; que Sem- » promus Gracchus Vilate, ici juré, est bien connu pour l’espion » de Barrère ; que Barrère loge dans le pavillon de Flore ; qu’il » venait chez moi me caresser, me flagorner, et disait en sor-
» tant à Rousselin : Il faut que nous ayons sous huit jours les » têtes de Danton , Camille Desmont ins , Phélippeaux . »
Le 2 avril, (15 germinal an 2) dès le matin, la foule entourait le palais de justice. Sur les quais surtout, des niasses affluaient, compactes et agitées. Le soleil était chaud. Les fenêtres de la grande salle de la Liberté qui donnait sur la rivière étaient ouvertes, et, quoiqu’éloignées, on espérait qu’elles laisseraient arriver jusqu’aux curieux avides quelque bruit, quelques bribes du grand débat qui allait commencer. Nous parlons de curieux ; ce n’était pas seulement la curiosité qui avait ainsi réuni cette multitude. Tout le faubourg de Gloire, le saint faubourg Antoine, était là descendu , ce faubourg si ami de Danton, si attaché à Camille, ce faubourg où Desmoulins avait tout récemment et pour la dernière fois essayé de son
influence, quand il y avait fait colporter une pétition contre
Ronsin et Hébert, ce faubourg qui ne demandait peut-être qu’un chef et un signal pour courir sus à Robespierre, pour renverser la garde du palais, envahir la salle où siégeait le tribunal révolutionnaire, en chasser ces juges et ces jurés iniques et rendre à la liberté ses vieux amis des jours d’émeute , de la Bastille, du Palais-Royal, des Tuileries. Dans cette foule , bien des hommes étaient secrètement armés; bien des coeurs battaient du désir d’un mouvement; bien des tètes bouillonnaient à ce grand soleil et à ces ardeurs de la pensée. On a avancé que Lucile avait parcouru le faubourg Saint-Antoine, parlant à tous ces ouvriers de son mari qu’ils aimaient, les poussant à la révolte, à la colère, à la vengeance. Nulle part, nous n’avons trouvé le moindre indice de ces tentatives qu’eût inspirées le désespoir. Nous ne croyons pas que, poussés par les pleurs et les séductions de Lucile, les faubouriens soient ce jour là descendus dans Paris pour lui rendre son mari. C’était pour euxmêmes qu’ils agissaient et pensaient, quand ils assistaient de loin aux dernières scènes de ce grand drame.
Dans une chambre voisine de la salle publique d’audience,
Hermann le président du tribunal révolutionnaire, Hermann
qui, à la suite du procès si habilement, si promptement conduit, méritera d’être appelé par le reconnaissant Robespierre à la nlace éminente de ministre de l’intérieur; Hermann et ses juges dociles , Fouquier-Tinville et ses fidèles jurés étaient réunis autour d’une table verte. Il s’agissait non pas du tirage, mais du triage des juges et du jury ; car tous ces hommes, qui fonctionnaient avec la régularité d’une guillotine, on les classait en deux catégories : les bons et les très bons , les solides , comme les appelait Fleuriot. Les solides , c’étaient Trinchard, Renaudin. Brochet, Leroi dit Dix Août Prieur, Aubry, Châtelet, Didier le serrurier, le futur complice de Babœuf, Yillate le convive et l'ami de Camille , Laporte , Gautier , Duplay l’hôte de Robespierre, Lumière Desbaisseaux, Bénard, et d’autres encore. Ceux-là, on en était sûr, volaient toujours rouge et n’avaient jamais connu la pitié. Nantis du mot d’ordre qu’ils allaient, avant d’entrer en séance, demander à Fouquier, ils ne laissaient jamais après eux d’inquiétude. On les appelait au tribunal les faiseurs de Jeux de file. A l’exception de deux ou trois de ces hommes, tous ceux que nous venons de nommer siégeaient dans l’affaire de Danton, de Camille et de Fabre. Les bonnes troupes sont réservées pour les grandes circonstances.
A onze heures, les accusés furent introduits dans la salle de la Liberté. Danton marchait la tête haute et un peu théâtralement posée. Camille était plus simple et comme affaissé; sa pâleur était remarquable.
De ce procès nous ne redirons que ce qui regarde plus spécialement Desmoulins. Le reste ne peut entrer dans le cadre restreint d’une étude biographique sur un seul homme.
Le président Hermann demanda d’abord à chaque accusé son nom, son âge et sa demeure. « Moi , » lui dit Desmoulins,
» j’ai trente-trois ans, l’âge fatal aux révolutionnaires , l’âge du i Sans-Culotte Jésus quand il mourut, » réponse que beaucoup admirent et qui n’est qu’ambitieuse, apprêtée, manquant de simplicité comme tout ce qu’à l’avance on prépare pour obtenir un effet, effet souvent manqué.
Parmi les jurés Camille avait aperçu Renaudin, ce sociétaire qui, au club des Jacobins, était si pressé d’entendre le rapport de Saint-Just. Il demanda la parole pour le récuser; non seulement Renaudin n’eut point l’honnêteté de se retirer, mais le
tribunal décida que cette réclamation n’était pas conforme à la loi en ce qu’elle aurait du être formulée par écrit et dans les vingt-quatre heures qui précédaient l’ouverture des débats ; on refusa donc de l’admettre.
Bientôt encore, Danton, Camille et leurs amis, indignés de se voir confondus avec Fabre, avec les faussaires et les agioteurs, se plaignirent amèrement d’être assimilés à des hommes accusés d’infamie, de friponneries. « Si nous sommes traduits ici comme » des conspirateurs, si nous sommes jugés comme tels, * dit Danton parlant pour Camille. Lacroix et Phélippeaux, « il faut » du moins que la postérité sache que nous n’étions pas des » voleurs. » Cette nouvelle réclamation ne fut pas mieux acceuillie.
A plusieurs reprises, les représentants en cause essayèrent de s’expliquer sur des faits que soulevait un semblant de débat ; on les arrêtait immédiatement en leur répondant que dans leur défense générale ils trouveraient l’occasion convenable de développer plus à propos leurs moyens de défense.
Les accusés purent apercevoir , assis autour du tribunal, quelques-uns de leurs mortels ennemis des Comités, Amar, Vadier , Vouland , d’autres encore parmi les principaux Montagnards. Etaient-ils venus là pour savourer leur triomphe et l’abaissement de leurs rivaux humiliés? ou pour influencer par leur présence les juges et les jurés? C’est à cette dernière hypothèse que s’arrêtèrent les Dantonistes qui voulurent couper court à ces manœuvres iniques en demandant à faire entendre seize députés comme témoins. Danton, au nçm de Camille Desmoulins et de Phélippeaux, pria encore le président du tribunal de vouloir bien écrire à la Convention et lui demander de nommer une commission qui recevrait la dénonciation que ses deux amis et lui se proposaient de déposer contre la dictature coupable exercée par le Comité
de salut public. Mais ces demandes eurent toujours le même sort que les premières.
On savait en effet, ou l’on croyait savoir que la défense des députés Dantonistes consisterait moins en une plaidoirie personnelle et où ils essayeraient de se laver des reproches à eux adressés, qu’en une attaque énergique contre les Comités de salut public et de sûreté générale. On craignait des révélations dangereuses. Mêlés à la grande poliliquede l’époque, ils connaissaientbien des secrets. Danton etses amis intimes, nousl’avonsdémontré au moment du combat où la Gironde succomba, firent partie de celte grande et perpétuelle conspiration dont le but était ou une dictature avec un seul chef, ou un triumvirat, dans les deux cas, l’expulsion violente de la Représentation Nationale. Robespierre etSaint-Just n’ignoraient pas que Danton et Camille savaient l’existence dans les cartons des Comités des pièces de conviction. C’avait été là une de leurs grandes préoccupations et la cause sans doute du retard apporté dans le coup mortel frappé à la faction de Danton. C’était là aussi une raison d’espérer pour Camille et Danton. Danton comptait bien user de cette arme terrible dans ses improvisations, et Camille devait puissamment l’aider dans ses discours préparés à l’avance.
Mais le mot était donné. Au premier indice de révélations compromettantes, le président Hermann savait ce qu’il avait à faire. Danton et Camille n’avaient pas prévu qu’on les soumet» trait au régime du silence forcé.
Pour éviter une réponse difficile et pour pouvoir conférer avec les Comités, le président Hermann leva brusquement la séance, celle séance sommaire qui n’avait vu qu’un interrogatoire insignifiant et la lecture de la plainte de l’accusateur public qui reprochait à Danton, Camille, Lacroix, «leur complicité avec x> d’Orléans , Dumouriez et autres ennemis de la république , » d’avoir trempé dans une conspiration tendant à rétablir la y> monarchie, à détruire la Représentation Nationale et le gouy> vernement républicain. »
L< s accusés avaient fait passer à Fouquier-Tinville la liste des
seize témoins qu’ils lui demandaient d’assigner à leur décharge et en leurs noms. Aussitôt la séance levée , l’accusateur public courut aux Comités. Il fit part des réclamations de Danton et de ses coaccusés; il demanda conseil. Il lui fut expressément défeudu de faire entendre ou de souffrir qu'il fût entendu aucun témoin. Fouquier-Tinville objecta vainement qu’aucune loi ne permettait ces épouvantables violations du droit des gens. Saint- Just ne lui répondit que par des railleries ou des menaces. Ce fait qu’aucun historien n’a relevé était cité en faveur de Fouquier Tinville par un des témoins de son procès , et n’a jamais reçu de contradiction; d’ailleurs, il reçoit toute la consécration possible des évènements qui vont suivre.
Le lendemain, l’audience commença fort tard. Evidemment , le tribunal voulait gagner du temps. Fabre d’Eglantine, Chabot, et Hérault de Séchelles, furent interrogés avant Danton.
Quand vint le tour de celui-ci, « Danton, » lui dit Hermann, « la Convention Nationale vous accuse d’avoir favorisé Dumou- » riez, de ne pas l’avoir fait connaître tel qu’il était, d’avoir par- » tagé ses projets liberticides , tels que faire marcher une force ï armée sur Paris, pour détruire le gouvernement républicain » et rétablir la royauté. » Danton repoussa avec indignation ces absurdes calomnies. Il parla longtemps avec chaleur, avec aigreur. Invité par le président à montrer plus de calme et à se renfermer dans les faits à lui reprochés , il eut des mouvements de cette éloquence fiévreuse qui si souvent avait remué les masses et qui, ce jour là encore, impressionna vivement l’auditoire où des applaudissements se firent entendre. Le président lui retira la parole, sous prétexte qu’il avait besoin de repos, que sa voix fatiguée allait le trahir. Il ne consentit à se taire que quand le président lui promit de lui rendre la parole le lendemain pour combattre les chefs d’accusation qu’il n’avait point encore abordés, que quand les juges l’exhortèrent à prendre un peu de ce repos nécessaire pour lui rendre du calme.
Bientôt, Hermann questionna Desmoulins. « Vous êtes ac- » cusé, » lui dit-il, « d’avoir attaqué la Représentation Natio-
j> nale dans vos écrits; d’avoir été le défenseur de Dillon qui » voulait faire marcher son armée sur Paris. Mais donnons un
» échantillon de ce cruel persifflage par lequel vous attaquiez les » décrets les plus salutaires » Et le président lut quelques passages du troisième numéro du Vieux Cordelier , celui que Barrère avait décoré pour toujours du glorieux surnom qui lui restera de : Traduction de Tacite . « Je vais, disiez-vous en certains » passages de vos écrits, » reprit Hermann, « donner une juste » idée de de tous les crimes qui peuvent se commettre dans une » patrie... Crime de contre-révolution aux descendants de Cus- » tines pour avoir gardé le portrait de leurs aveux... Crime de y contre-révolution d’avoir été aux commodités, sans avoir vidé » ses poches d’effigies royales, et cela pour les avilir. On sentpar- » failement que votre intention était de ridiculiser le décret qui » prononce l’anéantissement de tous les signes de la féodalité.
» Il ne faut pas décomposer mes phrases qui , présentées d’une » manière contraire à la véritable acception, donnent un sens » tout opposé, » répondit Camille , que nous regrettons une fois de plus de trouver sans dignité dans ce moment suprême. « Je o n’ai pu me défendre qu’avec une épée bien acérée contre mes » ennemis et j’ai prouvé plus d’une fois le dévouement de toute » mon existence à la Révolution. Plus d’une fois j’ai dénoncé » Dumouriez et tous les traîtres qui lui ressemblent. » — « Et » ces Comités de clémence que vous réclamiez ! » demanda Hermann ; « quels étaient vos motifs pour afficher tant d’humanité ? »
C’était là une magnifique occasion de plaider les droits violés de la raison, de la justice , de la société. Camille ne sut point s’en servir pour grandir avec elle. L’inspiration lui fit défaut, ou le courage. Il répondit : « Je n’ai fait autre chose que ce dont les » patriotes les plus chauds m’avaient donné l’exemple. J’ai de- » mandé trois guichets pour les patriotes incarcérés, et d’autres » avant moi en avaient demandé six. A l’égard de Dillon dont on » m’accuse d’avoir été le défenseur, je réponds que je n’ai de- » mandé autre chose que de le juger promptement. J’ai dit : » Jugez-le; s’il est coupable, punissez-le; mais s’il est innocent,
» hâtez-vous de lui rendre ses droits de citoyens. » — « N’esl-il » pas vrai, » lui fut il encore demandé, « que vous vous êtes * opposé de toutes vos forces à la saisie des biens des Anglais? » que vous avez traité les commissaires de proconsuls? et que » vous vous êtes permis de combattre leurs rapports d’une ma* » nière indécente? » — « Je nie le fait, » répondit Camille , « et » j’en demande la preuve à mes accusateurs. »
Et ce fut là tout. Cet interrogatoire effroyablement sommaire était terminé. On passa à un autre accusé tout aussi prompteinentexpédié. Comme Danton, comme Camille, Lacroix demanda avec insistance des témoins, des preuves. On ne pouvait, on ne voulait pas en fournir; on leva celle séance, où l’on ne voulut entendre que des témoins à charge, des témoins travaillésjusque dans leur chambre par Amar et Vadier.
Pendant que le tribunal révolutionnaire siégeait encore et 11e savait trop comment s’y prendre pour condamner avec une apparence d’équité les accusés que le peuple ne voyait pas sans émotion si indignement traités, le Comité de salut public usait de ses grands moyens , faisait agir les dénonciateurs de celte odieuse comédie qu’on appela dans l’histoire la Conspiration des prisons.
La Flotte faisait appeler au Luxembourg les administrateurs du département de la police qui, prévenus à l’avance, se transportèrent immédiatement à la maison d’arrêt et leur dicta en ces termes la dénonciation qu’ils rédigèrent et firent parvenir au Comité de salut public :
« Nous, administrateurs du département de police, sur une » lettre à nous écrite par le concierge de la maison d’arrêt du » Luxembourg, nous nous sommes à l’instant transportés en » ladite maison d’arrêt, et avons fait comparaître devant nous » le citoven Lafiotte, ci-devant ministre de la République à Flo-
» rence, détenu en ladite maison depuis environ six jours, le- » quel nous a déclaré qu’hier, entre six et sept heures du soir, » étant dans la chambre du citoyen Arthur Dillon , que lui dé- » claranta dit ne connaître que depuis sa détention, ledit Dillon,
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> après l’avoir tiré à part, lui avait demandé s’il avait eu connais- * sauce de ce qui avait eu lieu ce jour au tribunal révolution - » naire ; que, sur une réponse négative de la part dudit Laflotte, » ledit Dillon lui avait dit que les accusés Danton, Lacroix, Hé- » rault, avaient déclaré ne vouloir parler qu’en présence des » membres de la Convention, Robespierre, Barrère, Saint-Just » et autres; que le peuple avait applaudi ; que le jury embar- » rassé avait écrit une lettre à la Convention , qui était passée » à l’ordre du jour; qu’à la lecture dudit décret, le peuple avait » donné de fortes marques d’improbation, qui s’étaient répan- » dues jusque sur le pont (bruit que ledit Dillon avait eu soin ') de répandre dans la prison) ; que sa crainte était que les co- » mités de salut et de sûreté générale ne fissent égorger les » prisonniers détenus à la Conciergerie, et que le même sort ne » fût réservé aux détenus dans les autres maisons d’arrêt ; qu’il » fallait résister à l’oppression ; que les hommes de tête et de » cœur devaient se réunir; que ledit Dillon dit encore qu’ils » voulaient la République, mais la République libre.
» Dillon ajouta alors qu’il avait un projet concerté avec Simon , » député de la Convention , et qui était détenu dans ladite mai- » son , homme de tête froide et de cœur chaud ; qu’il voulait le » communiquer à lui déclarant; que lui déclarant sentant l’im- » portance dont il pourrait être de découvrir ce projet, pour » la chose publique , il prit le parti de dissimuler et d’entrer » dans ses vues; que ledit Dillon lui dit qu’il viendrait le trouver » chez lui ; qu’il amènerait Simon, et ferait en sorte aussi d’a- » mener Thouret , aussi détenu; il ordonna alors à un porte- » clef, que lui déclarant croit s’appeler Lambert, une lettre. Sur » l’observation du porte-clef, ledit Dillon coupa la signature; » qu’il lui dit alors que ladite lettre était pour la femme de » Desmoulins; qu’il mettait à sa disposition mille écus, à l'effet » de pouvoir envoyer du monde autour du tribunal révolu- » tionnaire; après quoi il sortit de la chambre; que lui décla- » rant se rendit dans la sienne, et que, réfléchissant sur l'impôt*
» tance dont pouvait être la découverte de leur projet, il se
» décida a avoir l’air de partager leurs idées pour mieux con- » naître leur plan.
» Vers huit heures et demie arrivèrent en effet Dillon et SU » mon : après lui avoir tous les deux confirmé les nouvelles que ® Dillon lui avait précédemment dites, ils cherchèrent à émou- » voir en lui toutes les passions qui pouvaient le portera adopter » leurs projets, tantôt en éveillant les mécontentements qu’ils » lui supposaient de sa détention, tantôt en lui faisant voir la » gloire à laquelle il pourrait participer en travaillant à rétablir » la liberté qu’ils disaient perdue, tantôt enfin en cherchant à » exciter son ambition par l’espérance des places auxquelles il » devait être porté. Enfin, quand ils crurent s’être assurés de sa » personne, quand ils s’imaginèrent l’avoir associé à leurs in- » famés complots , ils lui détaillèrent et discutèrent devant lui » différents projets.
» Ne cherchant qu’à gagner du temps et à connaître leurs » complices, lui déclarant accéda à tout; il leur dit meme qu’il » avait quelque argent à leur disposition; enfin, quand ils se » fut assuré de tout, quand il se fut persuadé ou’ils étaient les » seuls dépositaires de leur secret; quand ils lui curent donné » parole de ne point agir avant d’avoir appris les nouvelles du » lendemain, il les congédia, contents de s’être acquis une néa- » ture. Il était neuf heures du soir; les guichets étaient fermés,
» et il ne pouvait faire sa déposition sans donner l’alarme dans » la prison. Il eut la présence d’esprit, pour ne donner aucune » suspicion à Dillon, de rentrer encore dans sa chambre, et d’y » rester jusqu’à onze heures à une partie de wisht; il veilla » toute la nuit, et à la pointe du jour, il descendit au guichet » dont il se fit ouvrir la porte, et courut dire au citoyen Cou- » bert , qui a la confiance du concierge, ce qui s’était passé la » veille, afin qu’il en fit son rapport au concierge, pour s’assurer » des conspirateurs.
> Quant au projet discuté par Simon et Dillon dans sa charn-
» bre, il se réserve, sous le bon plaisir des Comités de sûreté
• generale et de salut public, d’aller lui-même leur eu faire le » rapport, croyant que le besoin l’exige ainsi.
» Lecture faite au citoyen La Flotte, il a dit que la présente » déclaration contient vérité, et a signé avec nous, ajoutant en - » core le déclarant qne, sur l’escalier du citoyen Benoit, con- » cierge, ayant rencontré le citoyen Laminière, aussi détenu,
• celui-ci lui avait dit que le citoyen Arthur Dillon était des- » cendu dans les autres chambres vers les huit heures; qu’il lui » avait aussi fait part de ses nouvelles et de ses craintes, que le- » dit Laminière avait traitées de chimères, et que ledit déclarant » lui avait dit qu’il allait voir à en conférer avec lesdits citoyens » Simon, Thouret, et lui déclarant a signé.
» Alexandre La Flotte.
* Sur quoi nous, administrateur de police, disons qu’il sera à » l'instant référé aux Comités de sûreté générale et de de salut » public, pour par eux être ordonné ce qu’il appartiendra.
» WtTCHENILLE, adminis tr ale ur de police. »
A cette dénonciation de La Flotte étaient jointes à l’appui les témoignages corrompus de Meunier détenu au Luxembourg et d’un porte-clefs nommé Legendre, immédiatement, Lucile, l’intéressante Lucile, fut arrêtée chez elle et conduite à Sainte- Pélagie. Au Luxembourg, on consigna dans leurs chambres tous les détenus, nobles ou militaires, qui jusque là, on se le rappelle, n’avaient point encore été mis au secret. On leur interdit les journaux toléiés et qui auraient pu leur donner quelques nouvelles du dehors. Bientôt les détenus surent que La Flotte avait dénoncé Dillon et le député Simon, et purent prévoir leur sort quand on les vit transférer à la Conciergerie.
A l’audience du 4 avril, la foule était immense. On présageait d’orageux débats et l'attente publique ne fut point trompée. Comme les jours précédents, le tribunal n’entra encore en séance que fort tard. Dès l’ouverture de l’audience, Danton
réclama la parole pour continuer, comme on le lui avait promis la veille, son discours et sa défense. Le président prétendit qu’il avait encore d’autres accusés à interroger et ne lui permit pas de parler. Camille, Danton, Lacroix et Phélippeaux réclamèrent avec instances la comparution des députés qu’ils voulaient faire entendre comme témoins. Ils demandaient aussi, comme le
premier jour, que le tribunal écrivît à la Convention pour qu’elle nommât enfin cette commission entre les mains de laquelle ils déposeraient leur dénonciation contre les Comités. Fouquier- Tinville, pour gagner du temps, répondait qu’il ne s’opposait point à l’audition des témoins. Il faut qu’il les appelle lui-même, criaient les accusés. À cela l’accusateur public objectait , par une fin de non-recevoir, qu’il ne pouvait citer des témoins députés, et que la Convention devait préalablement accorder l'au¬
torisation de les appeler en témoignage.
11 s’éleva alors un affreux tumulte. Les accusés se plaignaient amèrement qu’on leur refusât tout moyen de se défendre. Ils menaçaient d’en appeler au peuple de cet abominable refus. Voici au compte rendu du procès de Danton et de Camille, comment est rapportée celte scène émouvante : « A l’ouverture » de la troisième séance, Danton et Lacroix ont renouvelé leurs » indécences et ont demandé, en termes peu respectueux, » l’audition de leurs témoins; on voyait que leur but était de » soulever l’auditoire et d'exciter quelque mouvement propre à » les sauver. »
C’est en ce moment que Fouqnier-Tïnville écrivit celte lettre qu’il signa avec Hermann , qu’il envoya par un exprès à la Convention, et dont on trouva plus tard le manuscrit dans les cartons du Comité de salut public: « Citoyens représentants, un » orage horrible gronde depuis que la séance est commencée ; » les accusés en forcenés réclament l’audition des témoins à
» décharge, des citoyens députés Simon , Courtois, Laignelot, » Fréron, Paris, Lindet, Calon, Merlin de Douay, Gossuin-, » Legendre, Robin, Robert Lindet, Goupillai! de Montaigu, » Lecointre de Versaille, Brival et Merlin de ïliionville. Ils en
» appellent au peuple du refus qu’ils prétendent éprouver. » Malgré la fermeté du président et du tribunal tout entier, » leurs réclamations multipliées troublent la séance, et ils » annoncent hautement qu’ils ne se tairont pas que leurs témoins » ne soient entendus. Nous vous invitons à nous tracer défini ti- > veinent notre règle de conduite sur celte réclamation, l’ordre » judiciaire ne nous fournissant aucun moyen de motiver ce » refus. » Dans le projet de lettre rédigé à la haie par Fouquier » on lisait! eette autre phrase :*« Le seul moyen » (de leur imposer silence ) « serait un décret , à ce que nous prévoyons . »
En recevant ce billet, le Comité de salut public ordonna à Saint-Just de rédiger à la hâte un rapport qu’à l’instant il courut lire à la Convention au nom des deux Comités réunis. «L’accusateur public du tribunal révolutionnaire,» dit-il, « nous a mandé que la révolte des coupables avait fait suspendre » les débats de la justice jusqu’à ce que la Convention ait pris » des mesures. Vous avez échappé au danger le plus grand qui » jamais ail menacé la liberté; maintenant tous les complices » sont découverts , et la révolte des criminels au pied de la » justice même, intimidés par la loi, explique le secret de leur » conscience; leur désespoir, leur fureur, tout annonce que la » bonhomie qu’ils faisaient paraître était le piège le plus hypo- » crite qui ail été tendu à la Révolution.
» Quel innocent s’est jamais révolté devant la loi? Il ne faut » plus d’autres preuves de leurs attentats que leur audace. Quoi ! » ceux que nous avons accusés d’avoir été les complices de » Dumouriez et de d’Orléans, ceux qui n’ont fait une révolution » qu’en faveur d’une dynastie nouvelle, ceux-là qui ont cons- » pire pour le malheur et l’esclavage du peuple , mettent le com- » ble à leur infamie !
» S’il est ici des hommes véritablement amis de la liberté, si » l’énergie qui convient à ceux qui ont entrepris d’affranchir leur » pays est dans leur cœur, vous verrez qu’il n’y a point decons- » pirateurs cachés à punir, mais des conspirateurs à front dé- » couvert, qui, comptant sur l’aristocratie avec laquelle ils ont