AVANT -PROPOS
Par le monde on trouve des hommes prodigieusement doués au point de vu de l'intelligence et de la science, et qui comptent pour rien leurs efforts, le sacrifice de leur temps et de leur argent, quand il s'agit de répandre l'instruction à pleine volée.
A la reconnaissance publique il appartient de conserver leur nom et leur souvenir avec un soin pieux. Jamais on aura assez d'éloges, jamais de récompense trop élevée, pour leur dévouement.
Le représentant de l'Association Universelle au Canada, sur la brèche depuis plus de trente ans, est un de ces savants.
Les Sociétés d'Instruction des Deux-Moiidcs le comptent, non seulement au nombre de leurs membres de la première heure, mais encore parmi leurs lauréats le plus souvent proclamés.
L'auteur du " Nouveau Dictionnaire frauçais " (*) a bien mérité du monde savant et de l'Association Universelle. Nous lui devions, autant qu'à personne, la place qu'il occupe dans la Galerie Biographique de la Revue Exotique illustrée.
Paris, 1889.
(*) Et à preuve, une fois de plus, que, comme le Christ l'a proclamé pour la première fois en Judée : " on n'est pas prophète dans son pays ", c'est ce même dictionnaire couronné en Europe, dont M. Legendre, comme par intuition, avait écrit tout d'abord que pour lui cet ouvrage était " tout une révélation ", et dont M. Flamant, de l'Institut, dit dans un autographe à l'auteur, datée de Paris, avenue de Villiers, 76; du 10 octobre 1893 : " pour moi c'est toujours un moment agréable que celui où j'ouvre votre si original Dictionnaire d'homonymes qui ne me quitte plus (les italiques sont de la rédaction). Il y a là une somme de travail considérable et des idées si nombreuses, si nouvelles que./<? ne me lasse pas de le parcourir ". Oui, c'est ce dictionnaire qui eut pu êtrè utile au Canada, dont M. Ledieu, de l'Instruction publique en ce pays, a empêché la vente ici en le classant, avec le dictionnaire de volapuk de M. de Boucherville, d'absurde et inutile; c'est cet ouvrage absurde et inutile dont plus des trois quarts d'une édition tirée à 1000 exemplaires, ont été écoulés en Europe, malgré le verdict de ce même M. Ledieu et le fait que nos journaux à très peu d'exceptions près n'ont pu ou su l'apprécier, ou voulu s'en donner la peine,
CHARLES - P. - F. BAILLAIRGÉ
La Revue Exotique a le regret de n'être pas la première à présenter au public le maître-correspondant, représentant de l' Association universelle à Québec. L'Opinion publique, du 25 avril 1878, contient son portrait, accompagné d'une courte notice. La Revist a Universelle d'Italie, dans son numéro de février 1878, et le Lictionnaire biographique des hommes distingués du Canada, fils de leurs propres œuvres, année 1881, ont également publié, l'une et l'autre, le portrait et la biographie de notre éminent sociétaire, sur la famille de qui nous allons donner quelques détails en commençant.
M Baillairgé, père, né à Québec, mourut à l'âge de 08 ans, en 1865. Il était, depuis trente ans, inspecteur de voirie de la cité de Champlain. Sa femme Charlotte Janverin, fille du lieutenant Horsley, de la Marine royale d'Angleterre, avait vu le jour dan6 l'île de Wight.
L'aïeul paternel, P.-Florent Baillairgé, d'origine française, prit part, il y après d'un siée e, aux travaux de restauration de la cathédrale de Québec. Sa femme, mademoiselle Cureux de Saint Germain, -'tait, comme lui. d'origine française. François Baillairgé, " de l'Académie royale de peinture et de sculpture de France ", sculpta plusieurs des statues de la basilique. Son atelier, ancienne et curieuse construction, situé rue Saint-Louis, où l'on trouve maintenant l'écurie de louage de Campbell, reçut, plus d'une fois, la risite du prince Edouard, due de Kent, père de la reine Victoria, pendant son séjour à Québec. C'était le grand-oncle de notre sociétaire, de qui le frère, M. G. -F. Baillairgé, a rempli pendant 36 ans les hautes fonctions d'ingénieur et de député du ministre des travaux publics du Dominion, à Ottawa. (
Charles Baillairgé, né en septembre 1827, étudia d'adord au séminaire de Québec ; mais trouvant trop long le cours d'études, il quitta eette institution avant la fin des dix années réglementaires, et s'appliqua simultanément à l'architecture, au génie. civil et à l'arpentage.
Durant son stage, il se livra spécialement à l'étude des mathématiques et des sciences naturelles. À l'âge de dix-sept ans, il construisit une locomotive à vapeur à double cylindre, destinée à rouler sur les routes ordinaires.
En 1845, M. Baillairgé épousait mademoiselle Euphémie Duval, fille de John Duval et belle-fille de l'honorable John Duval, qui a été, pendant un grand nombre d'années, juge en chef de la cour des appels de la province de Québec.
En 1848, à l'âge de 21 ans, l'étudiant reçut ses diplômes et commença l'exercice d"e sa profession. Depuis, il a dressé les plans et dirigé la construction d'un grand nombre de résidences privées à Québec et dans les environs. Il a également élevé un grand nombre d'édifices publics, notamment l'asile et l'église des Sœurs de la Charité, l'université Laval, la nouvelle prison, la Salle de musique (Music Hall), plusieurs églises, tant dans la cité que dans les paroisses voisines, entre autres celle de Sainte-Marie-de-la-Beauce, dont on admire l'intérieur pour sa beauté et la régularité du dessin.
Le " Monument des Braves de 1760 ", sur le chemin de Sainte-Foye, a été érigé d'après ses dessins et sous sa surveillance, en 1860.
Cette même année, nommé ingénieur hydrographe de la Commission du havre de Québec, il fut, l'année suivante, élu président de la Société des architectes et des ingénieurs civils du Canada. A deux reprises, c'est-à-dire en 1858 et 1861, on le choisità l'unanimité pour représenter le quartier Saint- Louis dans le conseil de ville.
En 1863, il était appelé à Ottawa, en qualité d'architecte conjoint des édifices du Parlement et des départements publics envoie de construction.
Le gouvernement, les juges, le clergé, un grand nombre de particuliers, ont eu souvent recours à ses services pour la solution de questions épineuses de technologie, le règlement de bornages contestés et de réclamations d'entrepreneurs, de même que pour des examens ou des rapports sur divers sujets.
Plusieurs de ces rapports sont très intéressants et très instructifs : celui de 1872 sur Québec a été extrêmement recherché par presque tous les ingénieurs des principales cités du Canada et des Etats-Unis, à cause des renseignements nombreux et variés qu'il renferme. Celui de 1878, sur " La situation de la municipalité" est particulièrement remarquable.
A Ottawa, où l'ingénieur demeura deux ans, il s'agissait de défendre les intérêts du gouvernement contre les entrepreneurs, qui réclamaient une somme de près d'un demi-million. Au cours de cette mission de confiance, M. Baillairgé
e'aperçut qu'il ne pouvait la remplir sans sacrifier ses principes de loyauté. Plutôt que d'y consentir, il eut la franchise d'avertir les autorités. Cet excès de vertu parut intempestif au chef de qui il relevait. C'était plus que celui-là n'était disposé à passer à un subordonné qu'il croyait trouver malléable. L'incorruptible M. Baillairgé reçut son congé . . .
N'éta t ce pas un hommage rendu à son intégrité et dont il aie droit d'être fier?
Revenu d'Ottawa à Québec, notre sociétaire écrivait dans le cours de l'année 1866, un traité de géométrie et de trigonométrie plane et sphérique avec tables mathématiques.
Dans ce volume de 900 pages in-8°, en langue française, l'auteur réduit à la moitié de leur nombre, au moyen d'un procédé expliqué dans la préface, les deux cents et quelques propositions des six premiers livres d'Euclide, tout en déduisant et conservant les conclusions obtenues par le grand géomètre.
M. Baillairgé montre de plus l'usage et l'adaptation pratique des problèmes et théorèmes dont l'utilité pourrait de prime abord paraître douteuse, comme, par exemple, le rapport de la tangente à la sécante entière et à la partie de la sécante projetée en dehors du cercle, dans la détermination des courbes de chemin de fer ou autres, passant par certains points donnés, et en beaucoup d'autres cas.
Depuis, il a publié plusieurs ouvrages et brochures sur des sujets analogues.
Sa manière de traiter la géométrie sphérique et les affections des côtés et des angles est nouvelle sous plusieurs rapports et plus facilement comprise par la moyenne des élèves.
Dans une note au bas de la page 330, M Baillairgé démontre la fausseté de la prétendue solution de la trisection de l'angle par Thorpe, qui avait pourtant travaillé pendant trente-quatre ans, à ce problème, et il blâme le gouvernement de l'époque d'avoir accordé à ce mathématicien un brevet pour sa soi-disant invention.
A ce sujet le lieutenant-gouverneur lui écrivait :
Hôtel du Gouvernement
Québec, 18 juin 1877.
Monsieur, — Permettez-moi de vous offrir mes remerciements pour l'envoi de votre ouvrage " Traité de géométrie et de trigonométrie " qui vous fait tant d'honneur, ainsi qu'à notre pays.
Comme président de la Commission canadienne à Philadelphie, j'ai eu l'occa-
sion de faire examiner votre tableau stéréométrique par les représentants de la Grande Bretagne, de la France, de l'Allemagne, de la Russie, de l'Espagne, du Portugal, de l'Italie, et à une seule exception près, il était connu d'eux et hautement apprécié.
M. Lavoine, ingénieur des ponts et chaussées, que je connus à Philadelphie, où il avait la direction de l'exposition des modèles des Travaux publics de France, m'en parla alors de la manière la plus flatteuse pour vous et pour les Canadiens, de même que, durant une visite qu'il me fit à Ottawa, l'automne dernier.
Je suis heureux, Monsieur, de ces témoignages qui vous honorent et de savoir que vos travaux tant de fois couronnés dans votre pays et à l'étranger, viennent de l'être encore à l'Exposition universelle de Philadelphie.
Je demeure, Monsieur, votre obéissant serviteur,