‹ Biographie de F.X. Garneau [microforme]Chapitre 9 sur 9 · LES · texte numérisé non relu

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Servir son pays avait été l’unique but de sa vie, le seul mobile de son ambition. Ce résultat, il l’avait obtenu.

Au prix de quelles veilles, de quels travaux, de quelles sueurs — vingt années d’infirmités, une vie brisée avant le temps, une mort anticipée, sont là pour vous répondre.

“ Sans doute, l’homme d’État mérite bien de la patrie, et sa mémoire doit étre chère à tous; mais celui qui, sacrifiant à des recherches toujours pénibles et souvent ingrates, les plus belles années de sa vie, celui qui consent à être esclave et martyr pour devenir l’historien de son pays, est cent fois plus grand. Il meurt à chaque instant peu à peu dans son cab: et, pour l’avantage de ses concitoyens. Chaque date qu’il inscrit lui coûte, pour ainsi dire, une goutte de sang, tant il lui à fallu de veilles et de travail pour aller la chercher au milieu d’un pêlemêle d’années et d'événements, d’un abîme de confusion et de ténèbres. L’historinn,

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c’est la mémoire de son pays; et quand un pays n’a plus de mémoire, il meurt. L’historien est donc indispensable, tellement indispensable qu’il ne meurt jamais. Son corps nous échappe, son front ne nous réjouit plus, mais son œuvre demeure.

‘M. Garneau a eu le mérite de ne devoir qu’à lui seul sa vaste érudition, son style toujours bien approprié aux sujets qu’il traitait. Il a été lui-même à la fois et le maître et l'élève. C’est monsieur F. X. Garneau seul qui a fait l’historien.” *

Quant au mére littéraire de son œuvre, ses critiques, comme ses admirateurs, en ont reconnu la vaste conception, l’ordonnance habile et la riche exécution. Il appartient à la grande école d’Augustin Thierry, dont il était l’admirateur passionné: il en a les qua-

* Correspondance québecquoise du Journal des Trois-Rivières, signée d’initiales qui indiquent un beau nom, et qui promet d’être dignement porté.

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lités et même les défauts, la manière large, le regard philosophique, et quelque chose de son talent dramatique et littéraire; mais aussi il en a les tendances rationalistes et les préjugés politiques. Ce fut le malheur de son éducation solitaire, abandonnée à elle-même, privée de cette salutaire direction qu’impriment aux jeunes talents nos grandes institutions religieuses.

Ébloui de l’étonnante prospérité des États- Unis, qu’il avait visités pendant sa jeunesse, aux plus beaux jours de leur merveilleux développement, il en avait rapporté une admiration trop exclusive de leurs institutions et de leur système politique; et il ne s’est pas assez mis en garde contre leurs doctrines sur l’origine des sociétés, les devoirs des gouvernements, la liberté des citoyens, les droits de la vérité. ‘Comme eux, il écarte trop souvent de la direction des peuples l’action de la religion et de ses ministres.” Il en est résulté une déplorable lacune dans son

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œuvre; le côté le plus intéressant, le plus glorieux de nos origines coloniales lui a, en partie, échappé

Il n’a pas su mettre en lumière le rôle de dévouement que la France a embrassé en mettant le pied en Amérique, ce rôle sublime de nation évangélisatric*, le seul digne de la fille aînée de l'Église, qu'elle à poursuivi avec un désintéressement qui fera son éternel honneur.

Son premier mobile, son dessein prémédité dans la fondation du Canada était, pour nous servir des expressions employées dans la commission de Jacques Cartier, ‘ l’augmentation du saint et sacré nom de Dieu.” La raison d’État, les avantages matériels, l’accroissement de sa puissance, l’honneur des découvertes, les profits du commerce étaient pour elle des mobiles secondaires. Cette noble pensée qui avait présidé aux premières découvertes, fut poursuivie par les successeurs du roi chevalier, les princes très chré-

tiens, et par les premiers fondateurs de la colonie. Pour ne citer que le plus illustre, Champlain écrit dans ses Voyages cette phrase qui est comme le principe de toute sa conduite: ‘Le salut d’une seule âme vaut mieux que la conquête d’un empire; et les rois ne doivent songer à étendre leur domination dans les pays où règne l’idolâtrie, que pour les soumettre à Jésus-Christ.”

‘ Depuis Champlain, les missionnaires furent les instruments les plus actifs et les plus utiles de la colonisation. Nous leur avons dû nos plus importantes découvertes, nos expéditions les plus heureuses, nos traités de paix les plus avantageux. Souvent ils ont réussi, par l’ascendant qu’ils avaient pris sur les sauvages, à détourner la guerre qui menaçait la colonie ; et toujours ce sont eux qui ont concilié les amitiés les plus fidèles, les plus inaltérables dévouements des tribus indigènes. Le gouvernement canadien les employait dans toutes les circonstances diffi-

ciles : ici pour ménager l’alliance d’une nation indienne, là pour en maintenir une autre dans la neutralité nécessaire ; ailleurs, pour apaiser des querelles, des différends, et pour assurer l’exécution d’un traité. Quand la paix se négociait avec les sauvages, c’étaient les missionnaires qui portaient la parole au nom du gouverneur. Quand la paix était faite, on donnait aux indigènes, devenus nos alliés, un missionnaire. Il n’y avait pas de garantie plus sûre et mieux acceptée des deux côtés.” *

De fait, la forme du gouvernement, dans les premières années de la colonie, était une sorte de théocratie.

Et cependant ce fait historique si important, même au point de vue politique, et qui offrait de si grandes ressources pour l’in-,

* Ce passage est extra:t de la critique de l’Histoire du Canada par M. L. Moreau, dont les appréciations nous ont surtout guidé dans notre travail.

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térêt et la variété du récit, qui aurait pu fournir la matière de si belles pages, de peintures si originales, si pittoresques, d'épisodes si dramatiques, n’a été qu'imparfaitement compris par M. Garneau, et n’est que faiblement accusé dans son Histoire. Si on veut l’étudier, c’est ailleurs qu’il faut aller en chercher le complet développement.

Lorsqu'il s’agit d’une œuvre magistrale, et qui s'impose à l’admiration et à la sympathie de tous les lecteurs, comme l'Histoire du Canada, il y a peu d’inconvénients à insister sur les critiques. (C’est le privilège des monuments immortels: en les admirant, on peut enlever hardiment les taches qui obscurcissent leur éclat, sans craindre d’en en tamer le granit. *

# fi lon voulait faire une critique minutieuse de ouvrir: 0 de M. Garneau, on pourrait relever un certain nombre d’inexactitudes dues aux difficultés de tout ;enre que présente l'étude des documents historiques. Nous n’en indiquerons qu’une en passant,

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Sous le titre d'Histoire du Canada, l’ouvrage de M. Garneau embrasse, en réaliti, l’histoire de toutes les colonies françaises en Amérique. Son plan est vaste, mais il est bien conçu et habilement exécuté. ‘ Embrassant son sujet dans toute son étendue, dit un critique français, l’auteur a conservé l’unité de l’ensemble dans la variété des détails. On le suit toujours sans fatigue, sans travail, sans que jamais la succession des faits et la filiation des événements échappent à l’attention la moins soutenue.”

parce qu’elle intéresse un sujet qui nous est cher. M. Garneau, en parlant du quiétisme et des adeptes qu’il eut au Canada, dit que “la célèbre Marie de l’'Incarnation, supérieure des Ursulines, partagea ce délire de la dévotion.” Vol. 1. p.184.

Cette assertion est entièrement dénuée de fondement, puisque Bossuet lui-même s’est appuyé sur les paroles de la mère Marie de l’Incarnation et a cité ses propres écrits pour réfuter l'erreur du quiftisme. Voir otre HisroiRE DH LA MÈRE MaAkih DE L'INCAR- NATION. Appendice.

Par la pente naturelle üe son esprit philosophique, sa pensée remonte sans effort du fait à l’idée, de l’analyse à la synthèse, et trace un sillon lumineux à travers le dédale des faits historiques. Le coup d’œil de l’historien plane toujours au-dessus de la narration, domine le cours des événements, les examine, en recherche les causes et en déduit les conséquences.

Le style est à la hauteur de la pensée, et révèle un écrivain d'élite. Il a de l’ampleur, de la précision et de l'éclat; mais il est surtout remarquable par la verve et l’énergie. C’est une riche draperie qui fait bien ressortir les contours, dessine les formes avec grâce, et retombe ensuite avec noblesse et dignité. Il s’y mêle parfois, disent certains critiques français, une sorte d’archaïsime, qui, loin d’être sans charme, donne, au contraire, au récit je ne sais quel caractère d’originalité à la fois et d'autorité.

Mais le style de l'historien du Canada se

distingue surtout par une qualité qui fait son véritable mérite et qu’explique l'inspiration sous laquelle l’auteur a écrit. C’est dans un élan d’enthousiasme patriotique, de fierté nationale blessée, qu’il a conçu la pensée de son livre, que sa vocation d’historien lui est apparue. Ce sentiment, qui s’exaltait à mesure qu’il écrivait, a empreint son style d’une beauté mâle, d’une ardeur de conviction, d’une chaleur et d’une vivacité d'expressions qui entraînent et passionnent— surtout le lecteur canadien. On sent partout que le frisson du patriotisme a passé sur ces pages.

L'avenir sanctionnera le titre d’historien national que les contemporains de M. Garneau lui ont décerné. Car, outre ses qualités éminentes, c’est lui qui, le premier, a pénétré dans le chaos de nos archives et penché le flambeau de la science sur ces ténèbres.

D’autres parmi ses émules, profitant de ses travaux et marchant à sa suite dans les sentiers qu’il a frayés, pourront lui disputer la

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palme de l’érudition, mais nul ne lui ravira cette gloire. Avant lui, on ne connaissait, à part quelques fragments plus ou moins complets, que l’histoire du Canada du P. de Charlevoix, qui s'arrête à 1740, près d’un quart de siècle avant la conquête.

Depuis lors, on peut dire que tout était à créer. Les seuls ouvrages qui eussent quelque autorité, avaient été écrits dans un esprit hostile, et dans le but d’avilir le caractère canadien.

C’est M. Garneau, le premier, qui, à force de patriotisme, de dévouement, de travail, de patientes recherches, de veilles qui ont usé ses jours, fané sa vie dans sa fleur, est parvenu à venger l'honneur de nos ancêtres outragé, à relever nos fronts courbés par les désastres de la conquête, en un mot, à nous révéler à nous-mêmes.

Qui donc mieux que lui mériterait le titre glorieux que la voix unanime des Canadiens, ses contemporains, lui a décerné? Nous

en

avons donc droit de l’espérer, l’avenir s’unira au présent pour le saluer du nom d’HISTORIEN NATIONAL.

Les restes de M. Garneau reposent dans le cimetière de Notre-Dame de Belmont, à l'ombre de cette même forêt qui vit, il y a un siècle, passer l’armée de Lévis, à deux pas du champ de bataille de Sainte-Foye qu’il a arraché de l’oubli, en face du monument élevé aux braves tombés sous la mitraille.

C’est bien là qu’il devait reposer; car lui aussi a combattu pour la patrie. Avec sa plume, il a continué de tracer le sillon de gloire que ces héros avaient ouvert avec la pointe de leur épée; et comme eux, il est tombé après avoir, suivant la belle expression d’Augustin Thierry, ‘donné à son pays tout ce que lui donne le soldat mutilé sur le champ de bataille.”

Québec, février 1866.

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