‹ Biographie de Henri PestalozziChapitre 1 sur 22 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Les amis de Pestalozzi et les voyageurs philanthropes qui, depuis l'an 1827, ont visité le lieu où les restes de cet ami des pauvres ont été déposés , n'y retrouveraient plus l'humble fosse , couverte d'arbrisseaux et de fleurs , qu'abritait la maison d'école fondée par le célèbre instituteur au village de Birr en Argovie.

Le gouvernement de ce canton a fait ériger sur l'emplacement de cette école un monument consacré à la mémoire de Henri Pestalozzi; l'architecture en est grave, et l'inscription laconique : A notre père Pestalozzi. Ces mots ont quelque chose de si saisissant que le souvenir en demeure.

On a énormément écrit sur Pestalozzi , sur sa méthode surtout ; les livres qui cherchent à expliquer son mode d'enseignement , à raconter les effets déjà obtenus et les inductions que l'on peut tirer de ses idées éducatrices et plus en-

core humanitaires , pourraient , à eux seuls , former toute une bibliothèque. En abordant ce sujet, en un sens au-dessus de nos forces , nous cherchons , avant tout , à populariser parmi nous l'excellent Pestalozzi ainsi que nous avons essayé de le faire à l'égard du savant chrétien Albert de Haller et du spirituel pasteur Lavater.

M. Cousin a dit de Pestalozzi qu'il était le St. Vincent de Paule de l'éducation. Nous nous attacherons à peindre l'ami du pauvre plutôt que l'inventeur de la Méthode sur laquelle on a tant raisonné ; c'est en songeant au bien qu'il a voulu faire aux enfants et aux mères qu'il nous semble permis de lui rendre un tardif hommage.

Les matériaux abondent; il est difficile de bien choisir; mais puisque nous ne visons qu'à peindre le bienfaiteur, nous parviendrons, peut-être, à nous borner avec sagesse en n'oubliant pas que notre travail est destiné à tout le monde, et que s'il ne peut satisfaire les lecteurs en état d'étudier l'œuvre de Pestalozzi dans ses rapports scientifiques et civilisateurs , ceux-là puiseront aux sources elles-mêmes.

Nous essayerons , encore une fois , une sorte de mosaïque en citant les divers biographes et l'illustre Maître d'école luimême. Cette compilation se lie au souvenir des hommes remarquables qui travaillèrent , chacun dans leur sphère , au développement de la Suisse nouvelle , de celle qui vit ses enfants rivaliser de zèle pour cicatriser les plaies de la patrie et dont les talents furent consacrés au bien de tous. . . Un pour tous , fut un mot compris par eux et qu'ils surent mettre en pratique. Mais au milieu de ces vrais patriotes , Henri Pestalozzi brille assurément de l'éclat le plus vif et le plus touchant.

Avant de raconter sa vie, nous placerons sous les yeux de nos lecteurs son portrait , tracé de la main de l'un de ses

collaborateurs , Niederer. Cette page émouvante vaudra mieux qu'une gravure ou une lithographie, qui ne pourraient, du reste, rendre avec fidélité la physionomie du modèle.

Pestalozzi peint par Niederer.

Dans Pestalozzi, il y avait autant de la femme que de l'homme : c'est pourquoi on ne peut le définir qu'en puisant dans cette profondeur qui constitue l'unité dans la diversité. Comment ne pas rencontrer de l'incohérence, apparente ou réelle, dans les actions d'un homme qui , dominé par une idée fixe , n'a jamais su déterminer la circonférence du cercle dans lequel il opérait , et qui sans cesse a frayé des sentiers nouveaux , dans les directions les plus diverses? Dire de Pestalozzi qu'il avait une naïveté enfantine, une pieuse bonhomie, un dévouement à toute épreuve, c'est faire usage de lieux communs , qui ne l'expliquent pas. Physiquement et intellectuellement, c'était un être extraordinaire. Son corps musculeux , sa large poitrine , sa démarche saccadée , ses cheveux en forme de brosse, son front mobile, ses yeux qui tantôt s'élargissaient pour lancer des rayons de lumière, tantôt rentraient comme pour s'occuper d'une contemplation intérieure; sa physionomie expressive, attrayante, annonçant la vive part qu'il prenait à ce qu'on lui disait, puis tout à coup se couvrant d'un nuage qui indiquait la colère ou le mépris, d'après ce qu'il entendait ou croyait entendre ; cette physionomie qui souvent était un miroir de douceur et de béatitude, et qui dans d'autres moments exprimait une tristesse profonde ; ses fines lèvres toujours prêtes à sourire avec une sorte d'ironie philosophique et sans malice; sa voix, mélodieuse quand elle était l'organe des sentiments paisibles de son cœur aimant , ou dure et tonnante pour exhaler sa désapproba-

tion : cet étonnant ensemble dénotait un individu dans lequel résidaient toutes les meilleures nuances du cœur humain. Il était sans soupçon et communicatif comme un enfant]; doux , serviable, tendre et sentimental comme une femme ; ferme , décidé , courageux et persévérant comme un homme ; recommençant sans cesse, se dévouant et méprisant les obstacles comme un héros. Pestalozzi était très impressionnable; les plus petits témoignages d'affection le séduisaient. Il a senti la joie jusqu'au délire, la douleur jusqu'au désespoir; quelquefois la passion est parvenue à le maîtriser. C'est sous ces divers aspects que l'ont contemplé ses collaborateurs à Berthoud , à Buchsêe , à Yverdon. C'est ainsi que je l'ai vu plus intimement que d'autres. En faisant son portrait , j'exprime le vœu qu'il puisse contribuer à faire connaître le bien et le mal qui existent dans la nature humaine , afin que le bien soit augmenté et le mal atténué par l'éducation.

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