CHAPITRE PREMIER
Parallèle entre Lavater et Pestalozzi. — Mort du docteur Pestalozzi. — Enfance et jeunesse de son fils Henri.
Henri Pestalozzi est né à Zurich le 12 janvier 1746, et Jean-Gaspard Lavater, dans la même ville, le 15 novembre 1740. Ils étaient fils de médecins et reçurent tous deux , dans la maison paternelle , une éducation propre à développer les rares facultés dont ils étaient doués. La même position de fortune fut leur partage , pendant leurs premières années; mais Pestalozzi, privé de son père dès l'âge de six ans, eut à lutter de bonne heure avec la pauvreté dont le soulagement moral et matériel fut le grand intérêt de toute sa vie. Rien n'empêcha Lavater, toujours plus heureux que Pestalozzi, de se livrer, sous l'œil paternel , à ses études favorites. Un moment tous les deux s'occupèrent de théologie; la vocation de Lavater, prononcée dès son enfance, le conduisit seul à la pratique du Saint Ministère.
Ces deux jeunes gens , dont les noms devaient obtenir une célébrité si grande , ne furent jamais intimement liés ; mais en jetant un regard sur l'époque à laquelle ils rendirent d'éminents services à leur patrie , on ne peut s'empêcher de les rapprocher l'un de l'autre et de porter quelque attention sur les rapports et les contrastes que leurs caractères, énergiques et brûlant de l'amour de Dieu et du prochain, présentent à l'observateur.
Lavater brillait de tout le charme d'un extérieur plein de grâce et de noblesse : il aimait le beau, l'idéal ; il poursuivait les secrets de l'âme et sut les découvrir avec une sagacité merveilleuse , en interrogeant le visage de l'homme, ses allures, ses habitudes, l'être extérieur en un mot. Il crut à l'utilité de sa science physiognomonique avec la même foi que Pestalozzi à celle de sa célèbre Méthode , basée sur un travail tout à fait contraire à celui auquel Lavater se livrait avec une véritable passion. C'est au fond des instincts de l'âme, de l'être intime et caché, qu'il sut aussi découvrir et innover. Pour lui tout était intérieur : les différences visibles imprimées sur les traits de chaque homme le frappaient médiocrement ; il était cependant physionomiste à sa manière, mais il n'accorda pas de foi au système de son contemporain. Alors que Pestalozzi était à l'apogée de son enseignement , Lavater disait à sa femme : « Si j'étais un prince, je consulterais votre mari pour tout ce qui regarde l'amélioration du sort d'un peuple, mais je ne lui donnerais pas un denier à administrer. »
L'œuvre physiognomonique de Lavater, essentielle-
ment artistique, n'a guère laissé de traces; celle de Pestalozzi a creusé de profonds sillons et fécondé d'innombrables semences. La même impulsion les guida: une charité vraiment sans bornes inspira constamment le pasteur et l'éducateur. Lavater prodigua ses forces comme prédicateur de l'Evangile; sa parole éloquente et touchante s'adressa à toutes les classes de la société : princes et savants , pauvres et ignorants l'écoutèrent , l'entendirent et l'aimèrent. Il mourut à soixante ans, des suites d'une blessure reçue au champ d'honneur du chrétien , c'est-à-dire , en cherchant à porter la paix parmi des hommes en danger de mort. Il lui fut donné de laisser un éclatant exemple du pardon des injures, et de quitter la vie dans la paix des saints et des martyrs.
Pestalozzi rassemblait autour de lui les enfants victimes de la guerre qui causa la mort de Lavater, pendant que celui-ci languissait sur un lit de souffrance , entouré de sa famille et de ses nombreux amis. Il mourut accablé d'années et de poignants chagrins, survivant à la ruine des établissements qu'il avait fondés, mais, comme Lavater, plein de foi et d'espérance.
Tous deux ont déployé , dès leur première jeunesse, une sorte d'horreur chevaleresque pour tout genre d'oppression ; le petit et le faible étaient sacrés à leurs yeux ; ils n'estimaient les hommes que par leur grandeur morale, et pensaient qu'en travaillant au développement intellectuel de leurs semblables , ils répandaient les vraies richesses et favorisaient les véritables talents. Ils ont compris l'amour de la patrie de la même manière , et , pour eux , le mot de liberté a eu la même
signification. C'est un grand honneur pour une ville que d'avoir vu naître, presque à la même époque, deux citoyens aussi distingués par la beauté du caractère et la supériorité de l'esprit ; ces deux nobles figures ont orné la fin du siècle dernier et le commencement du nôtre.
Le père de Henri Peslalozzi était médecin oculiste; il descendait de l'une de ces familles italiennes que l'émigration pour cause de religion amena en Suisse, où elles apportèrent leurs diverses branches d'industrie et leurs lumières scientifiques et théologiques. Sa mère se nommait Hotze; elle était sœur d'un général du même nom, au service de l'Autriche. Il n'eut qu'un frère, mort en bas âge, et une sœur, mariée à un négociant de Leipzig. M. et Mme Pestalozzi vivaient dans la retraite ; leur fils grandissait dans la simplicité de mœurs encore en usage à Zurich.
Dès le berceau, malgré la faiblesse apparente de sa constitution , Henri montra de l'énergie dans les affections, de la persévérance dans son attachement aux personnes ou aux objets qui parlaient à son cœur. Une imagination ardente rendait ses sensations très fortes , et chez lui , le sentiment dominait entièrement. <c Tout ce qui touchait mon cœur, a-t-il dit lui-même , affaiblissait le plus souvent les idées qui auraient dû éclairer ma raison et que ma tête aurait dû mettre en pratique. Les connaissances et le degré d'habileté que l'éducation développa chez moi furent entièrement dominés par la vivacité de mon imagination ; ce qui ne touchait pas fortement mon cœur m'était décidément contraire ; je manquai de bonne heure de la faculté de balancer, d'é-
quilibrer mes forces. Je n'avais point en moi la puissance qui aurait pu les féconder, et dont l'influence se serait répandue sur ma vie entière. Ce que j'entreprenais, comme enfant, réussissait très rarement. Je m'embarrassais dans mille petits détails ; ce manque de prévoyance se joignait à un esprit léger qui m'empêchait de souffrir de mes petits mécomptes , vivement sentis par d'autres enfants. J'oubliais entièrement, au bout de peu de jours , ce qui était derrière moi , lors même que ces choses me concernaient particulièrement, et malgré la vivacité des craintes et des espérances qui m'avaient ému à leur sujet. Celte disposition à l'insouciance se fortifia avec les années ; son influence s'est exercée sur l'ensemble de ma carrière. »
Il se passa au lit de mort du père de Pestalozzi une scène remarquable. Le médecin mourant laissait sa femme et trois enfants dans un état voisin de la misère ; ils étaient servis par une fille de la campagne dont le caractère lui inspirait assez de confiance pour qu'il lui parlât en ces termes. — C'est Pestalozzi que nous citerons ici ; ces lignes appartiennent au livre qu'il a intitulé le Chant du cygne, et dans lequel les souvenirs de son enfance furent évoqués par le vieillard malheureux et délaissé.
« Babely, au nom de Dieu et de ses miséricordes , n'abandonne pas ma femme; après ma mort elle ne saura que devenir; mes enfants tomberont dans les mains d'étrangers qui les traiteront avec dureté ; sans toi, elle n'est pas capable de les élever tous; sans ton aide ils seront séparés les uns des autres... » Profondé-
ment émue, simple et généreuse jusqu'au plus entier dévouement , la noble fille répondit à peu près en ces termes : « Je n'abandonnerai votre femme qu'à sa mort ; si je lui suis nécessaire , rien ne pourra me séparer d'elle. « Cette promesse rassura l'agonisant ; ses yeux exprimèrent sa joie; il expira consolé. Babely ne quitta point ma mère aussi longtemps que celle-ci vécut. Elle l'aida à soutenir et à guider ses trois pauvres orpbelins au travers de toutes les difficultés , de toutes les misères semées sur son chemin, avec une fermeté, une prévoyance et une prudence tout à fait surprenantes de la part d'une personne sans éducation , et qui , de son pauvre village, était venue essayer la vie de Zurich. Mais ce fut une foi simple et sans vacillation qui la maintint dans sa marche charitable et fidèle. Quelque difficile que pût devenir l'accomplissement de sa promesse, elle n'en persista pas moins à ne jamais s'en écarter.
» Babely s'efforçait de maintenir dans tous les détails du ménage la plus stricte économie. Lorsque nous nous échappions pour aller courir , à la façon des enfants , elle se hâtait de nous rappeler, en s' écriant : « Pourquoi voulez-vous salir vos habits et gâter vos souliers ; ne savez-vous pas combien votre mère se donne de peine pour vous habiller , combien elle s'impose de privations pour vous élever, passant des semaines et des mois à la maison, afin d'épargner quelques kreutzer et de suffire à vos besoins ? »
Les représentations énergiques de la fidèle Babely nous semblent utiles à méditer. Aujourd'hui il règne, en général , dans l'éducation des enfants dont les pa-
rents vivent de leur travail , ou ne possèdent que ce qui leur est nécessaire pour élever convenablement leur famille , une sorte d'indulgence ou de faiblesse dangereuse à ces derniers. Au lieu de leur faire connaître les choses telles qu'elles sont, et de les aider à comprendre quelque peu les difficultés et les sacrifices auxquels leurs parents ont à se soumettre, on les laisse accepter avec insouciance tout ce que l'on fait pour eux, comme si , de leur côté , rien ne restait à supporter, à sacrifier même! L'égoïsme, si naturel à tous les âges, se développe ainsi tout à l'aise et porte plus tard ses fruits amers.
« Au moyen de ces restrictions journalières , dit encore Pestalozzi , on faisait face avec honneur à toutes les occasions importantes : présents de jours de naissance et de jour de l'an , et autres dépenses extérieures et de convenance ; il n'y eut point de lésinerie chez ma mère, elle voulait maintenir l'ordre et le respect en toutes choses. Nous étions toujours très bien vêtus le dimanche; mais, dès que nous rentrions à la maison, on nous ôtait nos beaux habits, qui devaient durer aussi longtemps que possible. Lorsque ma mère attendait une visite , la seule chambre que nous possédions était arrangée avec le plus grand soin , afin de faire honneur à la personne qui devait venir. »
L'impression que la conduite et le caractère de l'excellente servante produisit sur l'âme enfantine de Pestalozzi fut profonde. 11 pensa à elle en traçant le caractère de Gertrude. Il apprit, par elle, ce que peut produire le dévouement dans la vie domestique ; ce
qu'on peut obtenir par la fermeté et la persévérance ; quelles forces et quelles richesses renferme l'esprit de l'homme, et quelle puissance ces facultés endormies peuvent acquérir dès qu'elles parviennent à se développer dans l'intérieur de la famille. Ce fut pour Pestalozzi le principe fondamental , la base morale de tout son système , étouffé peut-être par la forme scientifique, mais dont le but demeura constamment le même, savoir le développement des facultés par les efforts et le travail de l'individu ; la lutte personnelle , le bon combat, si l'on veut, qui devrait être sacré pour chacun, comme l'avait été, pour Babely, la promesse faite à son maître. Citons ici Pestalozzi lui-même, dans une lettre adressée au doyen Ith en 1802 (il avait alors 56 ans) :
Dès ma jeunesse j'ai eu une prédilection très-prononcée pour les pauvres. Mon désir constant était d'assister tous ceux que je croyais faibles et opprimés. Une imagination effrénée m'a porté à donner sans discernement ma confiance à quiconque voulait ou feignait de vouloir coopérer à la réalisation du but de ma vie. J'ai été continuellement la dupe et le plastron de tout le monde. A peine sorti de l'enfance, je nourrissais déjà mon esprit de rêveries qui me donnaient la démangeaison d'agir; mais dès que je voulais mettre la main à l'œuvre, je rencontrais un obstacle dans mon invincible maladresse. Jamais je n'ai su vivre et jouir comme les autres hommes. Déjà à l'école, mes camarades m'envoyaient où ils ne voulaient pas aller : obéissant et résigné, je faisais ce qu'ils m'ordonnaient. Lors du grand tremblement de terre de Zurich , les maîtres effrayés se précipitèrent pêle-mêle avec les élèves au bas de l'escalier; aucun n'osa remonter; ce fut moi qu'on envoya chercher les casquettes et les livres. J'étais peu lié avec mes camarades
d'école. On louait mon assiduité, et pourtant je faisais peu de progrès; mon infériorité, mon manque de savoir-faire, et ma manière d'être à part me signalèrent à tel point qu'on me donna le sobriquet de Heinerli Wunderlich von Thorlicken*. Je ne saurais leur en vouloir ; car jusque dans la vieillesse j'ai toujours dû paraître excentrique à tous ceux qui se distinguaient par leur aptitude à quelque utilité routinière. Aujourd'hui encore, on pense comme mes camarades d'école; les hommes me croient incapable de tout ce qu'ils peuvent , veulent, et aiment faire. Chaque fois que j'ai cherché à faire comme eux , chaque fois que j'ai essayé de montrer de la finesse à leur manière , ils m'ont empêché d'user de cette liberté grande; ils m'ont mis à la porte en me reprochant ma folie présomptueuse. Hélas ! il ne s'est opéré aucun changement en moi. Mon indifférence nonchalante pour tout ce qui d'ordinaire met les hommes en mouvement , a fait envisager mes efforts comme le dada d'un bonhomme , qui , en fait de simplicité , n'a pas son égal dans ce bas monde. Et pourtant ce dada m'a donné peu à peu la conscience d'une force de dévouement sans bornes, que j'appellerai, si l'on veut , une idée fixe , accompagnée du sentiment profond de mon impuissance.
Parmi les bonheurs de son enfance, Pestalozzi mettait au premier rang ses visites à son grand-père maternel , digne pasteur du village de Hongg , situé sur les rives délicieuses du lac de Zurich. Il n'avait que neuf ans alors que M. Hotze commença à l'inviter à passer chaque été quelques semaines près de lui. Ce temps de vacances et de joie contribua puissamment à l'éducation morale de l'enfant. Le pasteur le conduisait souvent dans les écoles placées sous sa surveillance et dans les
4 Petit Henri, étrange de folâtre.
maisons de ses paroissiens ; c'était un fidèle serviteur de Christ, un homme éclairé et plein de sympathie pour les maux d'autrui.
Lorsque Pestalozzi chercha à convaincre la société des avantages importants attachés pour les enfants à l'exemple que donnent les vrais chrétiens et à leur influence sur leurs jeunes cœurs, il songeait, sans doute, au vénérable ami de sa première jeunesse. « Ce qui importe surtout, disait-il, pour qu'un enfant acquière la crainte de Dieu, c'est qu'il voie et qu'il entende un vrai chrétien.»
Les conversations fréquentes qu'il eut ainsi avec le peuple et spécialement avec les fabricants et les ouvriers lui furent par la suite d'une grande utilité.
Il régnait , à cette époque , dans les campagnes vivifiées par l'industrie , importée de la ville , une sorte d'hostilité entre les forces naturelles et puissantes de l'agriculteur et la domination peu moralisante, exercée par le gouvernement patricien.
Il se faisait un fâcheux échange de ruses et de mensonges d'une part, d'exigeances injustes et de mauvaise foi de l'autre ; aussi les pasteurs , affligés en voyant les anciennes mœurs champêtres subir des modifications aussi graves et aussi dangereuses , répétaient-ils entre eux : Omne malum ex urbe , « tout le mal vient des villes. »
Ce fut donc à Hongg que Pestalozzi apprit à connaître les misères de la fabrique. Plus d'une fois il vit les petits villageois pleins de santé et de gaîté, heureux quoique en guenilles, subir, au bout de peu d'années , une métamorphose désastreuse. L'atelier en avait fait
des jeunes gens maladifs, usés, le plus souvent vicieux, et chez lesquels on retrouvait à peine la trace de leur primitive bonne grâce ou de la beauté de leurs traits. Pestalozzi a gémi de bonne heure sur les dangers moraux et physiques attachés à la vie du filateur et du tisseur de colon ; cette influence se montrait à ses yeux sous son aspect le plus redoutable. Les souffrances de la classe ouvrière , étudiées à l'âge où le cœur n'est ni endurci , ni blasé , développèrent considérablement la sympathie qui le portail à partager les maux qu'il aurait voulu alléger. Une sainte colère bouillonnait dans son cœur irrité par les exigences des hommes riches et puissants ; il se persuadait que les misères des travailleurs étaient causées uniquement par leurs oppresseurs; il ne comprenait pas que la souffrance doit faire partie de la vie sociale comme de celle de chaque individu ; cette erreur de sa jeunesse s'est prolongée jusque dans sa vieillesse toute blanche.
De retour en ville et chez sa mère , le jeune Henri vivait dans la chambre de ménage et dans l'école comme s'il était tout à fait hors du monde. « La vie extérieure m'était aussi étrangère que si j'avais vécu dans un monde tout à fait différent de celui où j'étais placé. Je croyais tout le monde , tout au moins aussi bon , aussi confiant que je l'étais moi-même. Dès mon enfance, je suis devenu le jouet de ceux qui voulurent se divertir à mes dépens. Il n'était pas dans ma nature de soupçonner le mal de la part de qui que ce soit jusqu'à ce que je fusse forcé d'y croire ou d'en souffrir par ma propre expérience ; en comptant sur la bienveillance
de chacun de mes semblables, bien plus que je n'aurais dû le faire, j'avais aussi en moi une confiance qui dépassait de beaucoup mes forces ; je me croyais propre à une foule de choses , en demeurant absolument incapable de les accomplir.
» De cette manière de voir, il arrivait que j'étais de tous mes camarades le plus maladroit, le plus inhabile à tous les jeux ; mais je n'en demeurais pas moins convaincu que je leur étais supérieur. Plusieurs se moquaient de moi sans relâche ; presque tous m'aimaient à cause de ma bonhomie et de ma complaisance envers eux. »
Albert de Haller fut aussi peu compris que Peslalozzi par ses camarades ; timide et maladroit il souffrit à l'écart; rappelons en passant que les débuts de Lavater ne firent naître aucune espérance ; le temps et le travail individuel de ces trois hommes de génie révélèrent leurs hautes facultés.
Pendant le cours de ses études élémentaires, on vit toujours Pestalozzi saisir avec une sorte de passion les branches d'enseignement qui répondaient à ses facultés les plus prononcées et rejeter toutes celles qui ne lui offraient aucun attrait. Il dépassait de beaucoup tous les écoliers , en certaines parties , tandis que sous d'autres rapports il restait fort en arrière des plus médiocres. Ses maîtres déclaraient qu'il ne parviendrait à rien, puisqu'il ne voulait s'astreindre à suivre aucune des formes qui lui étaient désagréables ; il ne faisait aucun progrès dans l'écriture et dans l'orthographe, donc il ne serait bon à rien. Mais, un beau jour , il traduisit
sous l'inspection d'un professeur de grec , fort distingué dans la connaissance de cette langue , une harangue de Démosthène avec tant de facilité, quoiqu'il dût savoir encore peu de grec, et avec tant d'âme et d'éloquence que les examinateurs en demeurèrent fort surpris, et que le travail du jeune Pestalozzi fut imprimé dans un journal savant qui paraissait à Lindau. C'était toujours par sympathie, par inspiration , par intuition, comme il l'a dit plus tard , qu'il saisissait les difficultés à vaincre; les moyens ordinaires n'étaient guère à son usage dans la marche de ses travaux. — Vinet a dit , en parlant de l'intuition et en s'adressant à un auditoire, composé en grande partie de jeunes personnes, que c'est la connaissance immédiate des choses de l'esprit; les femmes, selon ce grand et indulgent penseur, sont particulièrement douées de cette faculté, éminente chez Pestalozzi.
On l'a souvent entendu exprimer le regret de n'avoir pas été contraint à suivre plus régulièrement la marche établie et de n'avoir pas ainsi combattu sa tendance à préférer les choses abstraites ou d'imagination à la pratique et à l'expérience. A cette époque, il régnait dans l'enseignement supérieur à Zurich un esprit funeste à la jeunesse. Bodmer et Breitinger faisaient aimer les choses élevées et parlaient à leurs nombreux auditeurs de dignité morale , de fermeté , de dévouement au devoir et d'amour de la patrie ; mais tout leur enseignement était trop idéal et les forces de l'âme ne se développaient nullement par une application salutaire à l'avenir des élèves. Il n'était point question des vertus
domestiques, des devoirs du citoyen, et de ceux du chrétien ; on vantait l'héroïsme des anciens et les beautés de la littérature classique. Athènes, Sparte et Rome devaient offrir les modèles propres à former le caractère des jeunes Suisses ; les qualités nationales des ancêtres, la cordialité, la simplicité, la sincérité helvétique n'étaient nullement honorées, ni proposées à l'imitation de la jeunesse bouffie de sa fausse dignité.
La double influence des écrits de Voltaire et de ceux de Rousseau contribuèrent à amoindrir les bases du caractère national. L'ironie, les sarcasmes et l'incrédulité du premier n'agirent point sur l'âme de Pestalozzi ; mais il se passionna pour Y Emile. Voici ce qu'il en a dit : « A l'apparition de l'Emile de Rousseau , mon esprit livré à des rêves et forgeant des utopies fut saisi d'enthousiasme par la lecture de ce livre , plein de rêves et d'utopies, encore plus irréalisables que les miens. Je comparai l'éducation domestique que je recevais dans le coin de la chambre de ma mère et celle que j'allais chercher à l'école, avec les plans et les conseils tracés par Rousseau pour son élève imaginaire. Tout ce que je connaissais dans cet ordre de choses m'apparut sous une forme misérable, usée, décrépite; tandis que la pensée de Rousseau transformait et grandissait toutes ces mêmes choses , en indiquant les moyens d'atteindre le but que l'on devait se proposer. Le système de liberté idéalisée, présenté par Rousseau, excita aussi en moi un redoublement de zèle pour parvenir à étendre le cercle dans lequel j'aurais voulu procurer au peuple de nouveaux et grands avantages. »
Pestalozzi étudiait avec une ardeur incessante les anciens et tous les livres distingués qui venaient à paraître. Il régnait alors parmi les jeunes hommes les plus distingués une fièvre chevaleresque, de laquelle il brûlait par nature , longtemps avant qu'il se décidât à entrer dans l'association fondée par Lavater, Fûssly et Fischer.
Leur but était « de redresser les torts, » et par conséquent de faire connaître toutes les exactions , toutes les turpitudes qu'ils parviendraient à découvrir. L'opprimé était sacré aux yeux de cette phalange généreuse. Lavater s'était signalé dans la poursuite d'un bailli prévaricateur; Pestalozzi, adolescent, avait agi dans le même esprit , au sein de l'école , en soutenant avec un indigne sous-maître une dispute très- vive, dans laquelle il remporta tout l'honneur du triomphe. Ce succès l'enhardit à suivre la voie qui répondait aux grands traits de son caractère.
Après avoir fait une étude approfondie de l'état de décadence dans lequel l'une des écoles de Zurich était tombée, à cause des vices de son administration, il mit au jour, par une lettre anonyme, tout le mal qu'une enquête sévère ne tarda pas à constater. Mais le jeune enthousiaste n'avait pas été assez habile pour demeurer inconnu en une révélation aussi grave : il fut sommé de nommer les écoliers qui lui avaient fourni des renseignements accusateurs; il refusa. Menacé d'un châtiment sévère il s'enfuit à la campagne , auprès de la famille de sa mère. Cette première expérience de la vie publique ne diminua nullement son ardeur à se mêler du combat entre l'injustice et la faiblesse.
II était tout à fait préparé à entrer dans la ligue des jeunes gens, dont la chaleureuse témérité allait jusqu'à attaquer les empiétements du gouvernement sur les franchises des campagnards. Un cri d'indignation retentissait à ses oreilles dans les villages qu'il aimait à parcourir; désertant les rangs des bourgeois de Zurich, auxquels il appartenait par la naissance , il embrassa la cause des agriculteurs et des industriels , vraiment méconnue à cette époque par les magistrats patriciens.
Pestalozzi avait achevé ses études dans les classes publiques et conservait l'intention de se vouer au ministère du St. Evangile , idée que ses visites à son vénérable aïeul avaient naturellement développée et nourrie ; mais un essai malheureux le dégoûta de la prédication ou plutôt contribua à lui faire préférer l'étude du droit à celle de la théologie. Il était demeuré court à plusieurs reprises : il n'avait pu venir à bout de réciter l'Oraison dominicale ; quelques narrateurs vont même jusqu'à dire qu'il prit en chaire un fourire nerveux. Quoiqu'il en ait été, il délaissa le service de l'Eglise, qui lui semblait moins favorable à ses plans philanthropiques que le grand roulis des affaires publiques. Il s'associa avec un jeune juriste , nommé Bluntschli , qui , devenu son ami intime , lui dévoila avec une entière franchise ses faiblesses et les écueils qu'il rencontrerait dans le train du monde. Les deux amis réussirent plus d'une fois à redresser quelques abus, à dévoiler quelques tromperies ; mais, tout en combattant pour le salut moral de la République, ils ne tardèrent pas à se convaincre que tous les torts ne venaient pas de ceux qui
gouvernent, et que l'une des sources abondantes du mal se trouvait au sein des administrés eux-mêmes. Ils eurent surtout à condamner le peuple de ce que , dans les élections , « après avoir juré de nommer le meilleur citoyen, il trouvait toujours quelque motif pour élire le plus mauvais ;» mais, répétait Pestalozzi, la cause principale de la misère matérielle du peuple c'est sa misère intellectuelle, et diminuer cette dernière était, après chaque déception , le but auquel il persistait â consacrer toute son existence.
La mort vint séparer les deux associés. Une maladie de langueur enleva Bluntschli. Comme Lava ter, Pestalozzi versa de chaudes larmes, près du cercueil de ce compagnon de jeunesse. Les derniers conseils de l'agonisant furent d'une prophétique sagesse. « Je meurs, je te laisse livré à toi-même; mais, je t'en supplie, ne te jette pas dans des entreprises où tu serais entraîné trop loin par ta bonté et ta confiance dans les hommes. Cherche une carrière paisible et ne t'aventure pas sans t'associer un homme qui te soit dévoué et qui connaisse bien la pratique des affaires. Sans un tel secours , tu risques de t'égarer dans des essais imprudents qui compromettront le bonheur de ta vie. »
Pestalozzi demeura convaincu de la justesse des prévisions de son ami ; il se promit de suivre ses conseils ; mais sa vie tout entière prouva que la source de ses épreuves était au fond de son âme et qu'il ne chercha point assez à lutter contre le mal, si fidèlement signalé.
L'ardeur qu'il avait mise à ses études nuisit à sa santé. A son tour il tomba gravement malade : les mé-
decins lui ordonnèrent l'air de la campagne et un changement total dans la direction de ses travaux. Il avait publié son premier ouvrage : Essai sur la législation de Sparte; d'autres écrits sur des matières appartenant à la jurisprudence étaient prêts à être publiés; il les jeta au feu. En avançant dans la connaissance des hommes et des lois , Pestalozzi avait conclu qu'il ne pourrait nullement atteindre à son but suprême, l'amélioration du sort de la classe souffrante , la diminution des maux quelle avait à supporter. Toute place lui serait refusée, toute influence disputée, s'il persistait à vouloir se mêler aux rangs des hommes qui dirigent les affaires publiques et dont l'intérêt est de travailler, en une certaine mesure , à l'asservissement du peuple ; il le croyait victime, bien plus qu'associé de la misère commune, par la propagation du mal que chaque cœur humain recèle ! Pestalozzi s'est plaint dans sa vieillesse du tort qu'il se fit à lui-même en se livrant avec trop de passion et d'espoir à ses rêves d'amélioration de la société, dans sa partie la moins éclairée, la moins développée. Deux passages du Psaume LXXXII expriment parfaitement ce que voulait Pestalozzi : « Faites justice au petit et à l'orphelin; faites justice à l'affligé et aux pauvres. — Délivrez le petit et le pauvre, et les retirez de la main des méchants. » Il reconnut que les moyens à déployer demeuraient fort audessous de l'étendue de la tâche; mais alors, pas plus que dans ses années de jeunesse et de nobles illusions, on ne l'entendit signaler la vraie , l'irrémédiable cause du mal universel, la première chute de l'homme.
« Je veux être maître d'école, s'écria-t-il, après avoir dit adieu au labyrinthe des lois et de leurs applications fautives. » Les tendres souvenirs des écoles de village où l'avait conduit son vénérable aïeul, le saisirent au cœur. Il quitta la ville et vint se reposer chez un oncle de sa mère , le docteur Hotze , dans un lieu charmant , près de Ritterschweil. Ici, l'école cessa de lui suffire; un nouveau rêve captiva sa pensée : il voulut commencer par les travaux de l'agriculture qui l'absorbèrent entièrement; il les considérait comme le meilleur moyen de s'associer à la vie du peuple et de rendre efficace et facile l'enseignement domestique et paternel qu'il désirait mettre en pratique. Tout devait, en lui, converger vers le but poursuivi dès sa jeunesse. «Depuis longtemps, dit-il, depuis mes années d'adolescence, mon cœur battait , entraîné comme par un courant rapide , vers le même but ; tarir la source de la misère du peuple , le relever de l'abaissement où je le voyais tombé. En vivant dans un pays et dans un temps où les jeunes hommes les plus distingués travaillaient de concert et avec zèle à diminuer les maux des classes inférieures , je m'empressai, en disciple d'un Bodmer et d'un Breitinger, d'agir en contemporain desEscher, Iselin, Hirzel, Tschann , Wattenwyl , Graffenried , Fellenberg et de tant d'autres qui s'efforçaient aussi de remonter à la source des misères de la patrie , afin d'y porter de prompts remèdes. Nous avions à tirer nos compatriotes d'un état si complet, d'abandon, d'incapacité et de faiblesse qu'il leur était presque impossible d'agir en créatures de Dieu et en citoyens dignes de porter ce titra.»
L'école rurale était donc , pour le moment , le point de mire de Pestalozzi ; nous citerons ici une page de l'excellente notice publiée dans le Journal d'Yverdon , en 1845, par M. de Guimps, l'un des élèves du célèbre institut fondé dans cette ville.
« Pestalozzi ne se faisait aucune idée des difficultés de l'entreprise ; il ne connaissait ni la comptabilité , ni la pratique de l'agriculture; il ne voyait ni la faiblesse de ses ressources, ni son incapacité pour administrer; ses illusions étaient telles que, dans la réalisation de son plan, il croyait pouvoir trouver pour lui-même un gagne-pain assuré.
» Dans ce temps-là, Tchiffeli s'était acquis une grande réputation d'agronome par ses expériences dans son domaine de Kirchberg, près de Berne ; c'est auprès de lui que Pestalozzi alla faire son apprentissage ; il y resta un an, travaillant beaucoup, recueillant des théories, des procédés, des conseils, des directions pour l'entreprise qu'il méditait. Il y étudia surtout la culture de la garance, innovation alors en grand honneur, dont la réussite était considérée comme démontrée , qui donnait généralement les plus brillantes espérances , et qui attirait une grande considération à Tchiffeli et aux autres Bernois qui l'avaient introduite.
» Enfin, il revint chez lui le cœur plein de courage et d'espérance, la tête farcie de nouvelles théories agricoles, de plans d'exploitation , d'idées justes mais isolées, de vues ingénieuses mais incomplètes. Il s'associa à une riche maison de commerce de Zurich pour entreprendre la culture de la garance , et il employa son patrimoine à acheter le domaine de Neuhof, en Argovie; il avait alors vingt-deux ans. Ses biographes ne racontent pas quand et comment il avait perdu sa mère. »