CONCLUSION
Nous nous permettrons d'ajouter à ces pages intéressantes quelques lignes, sur la reconnaissance que doivent à Pestalozzi les amis des écoles enfantines. Si la partie la plus scientifique de sa Méthode n'est plus mise en pratique, telle que lui-même et ses collaborateurs l'ont enseignée au château d'Yverdon, il est facile de retrouver la trace de son amour pour les enfants et pour l'éducation du pauvre dans les salles d'asile qui se multiplient chaque année dans les états prolestants et catholiques.
Le premier, il a posé les principes de cet enseignement qui est à la portée des femmes , et lui-même se plaisait à instruire les petits enfants ; nous l'avons vu à l'œuvre à Berthoud, lorsqu'il demanda, avec instance, la permission d'aider une pauvre maîtresse d'école, et que les progrès des enfants attirèrent l'attention des autorités de ce lieu.
Le digne pasteur Oberlin , au Ban-de-la -Roche , a aussi enseigné les petits enfants de sa paroisse ; il avait une servante semblable à la Gertrude de Pestalozzi; elle suivit ses directions , et longtemps en Europe, il n'y eut pas d'autre école de petits enfants que celle de
ce charitable ministre de l'Evangile. Ce fut, il est vrai, à l'imitation de l'Angleterre, que la Suisse, la France et l'Allemagne adoptèrent l'école enfantine ; mais il y aurait bien de l'ingratitude à ne pas remonter à Peslalozzi, dont la Méthode a propagé les exercices élémentaires que l'on met en œuvre pour la première enfance.
Par exemple, la récitation simultanée et répétée était en usage à l'institut d'Yverdon. Quand on entrait dans une classe où l'on enseignait la géographie, on entendait les enfants dire tous à la fois : « Berne , Berne , Berne , capitale, capitale, capitale, du canton de Berne,» etc., et ainsi de suite de tous les cantons, dans leur ordre respectif, ainsi de toutes les notions primitives à imprimer dans la mémoire. La planche noire, le dessin facultatif sur les ardoises, le calcul de tête, à commencer par « un et un font deux, » le dessin linéaire , les exercices qui consistent à définir une plante ou un animal en faisant dire à l'enfant ce qu'on veut lui apprendre, tout cela nous vient de Pestalozzi1.
L'adoucissement des châtiments, les manières affectueuses entre les maîtres et leurs écoliers, les caresses de ceux-ci reçues avec bienveillance, les chants des-
I Un excellent ouvrage, intitulé Cours de leçons sur des objets, préparé pour des enfants de six à dix ans, d'après la méthode de Pestalozzi, a été traduit de l'anglais et publié à Neuchâtel, en 1846.
II contient de courtes explications avec l'indication de la marche à suivre en présentant aux enfants les objets décrits, à la manière du grand instituteur; ces objets, au nombre de 222, peuvent être en majeure partie montrés aux enfants, et il n'est pas difficile de se les procurer; ainsi, une épingle, de l'encre, du café, un gland, de la laine, etc., etc. Ce volume, trop peu connu, rendrait de grands services, particulièrement dans les écoles de petits enfants et dans l'intérieur des familles.
criptifs et religieux, composés pour l'enfance, les grandes promenades, moyen de plaisir et d'exercice, la prière comme début de la journée, non récitée machinalement, mais improvisée par le maître ou la maîtresse : tout cela encore a été pensé et exécuté par ce bienfaiteur de l'humanité.
Nous ne savons point assez tout ce que nous lui devons, et c'est avec bonheur que nous saisissons l'occasion d'attirer l'attention de nos compatriotes sur les suites de la savante et paternelle Méthode dans nos villes et dans nos villages.
Cette méthode s'est disséminée, divisée comme les filets d'une rivière dont le cours serait brisé par le travail de l'homme, mais ses filets serpentent au loin et vivifient des lieux arides et ignorés.
A la grande fête, célébrée dans plusieurs villes de l'Allemagne, pour le jubilé du jour de naissance de Pestalozzi, on a redit à satiété ses titres à la reconnaissance des nations; on a exalté sa bonne gloire, avec un enthousiasme qui fait honneur aux hommes empressés de ranimer les souvenirs du château d'Yverdon, où plusieurs des orateurs avaient, tour à tour, appris et enseigné.
Et en Suisse, qu'a-t-on fait ce jour-là, le 12 Janvier 18^6? Rien absolument. On savait pourtant que des étrangers rendaient un éclatant hommage au citoyen de Zurich, qui vit s'élever et s'écrouler sur la terre vaudoise l'édifice auquel il consacra toutes ses forces et dont la chute le rendit si malheureux.
Un Appel aux citoijens de la Suisse romande fut ce-
pendant adressé par un comité formé à Yverdon, au mois d'octobre J845; on proposait, en l'honneur de Pestalozzi, la fondation d'un établissement agricole destiné à l'éducation des enfants pauvres. Cet appel, écrit avec chaleur, cherchait à exciter le zèle des anciens élèves ou disciples du célèbre philanthrope; il demandait à tous les confédérés leur coopération, mais l'agitation politique portait les esprits ailleurs; le projet, fort louable en soi, tomba bientôt et fut promptement oublié.
La ville d'Yverdon ne possède donc aucun monument , aucune fondation qui parle aujourd'hui de l'excellent Pestalozzi; mais son esprit d'éducation et de charité semble être encore attaché aux murs de cette antique cité ; l'institut de demoiselles fondé par M. et Mme Niederer a longtemps attiré de nombreuses élèves ; un collège et des écoles primaires considérables maintiennent le foyer de l'instruction dans ce même château où vingt classes, ouvertes à tous les enfants de la ville et des environs , reçoivent les écoliers auxquels l'histoire de Pestalozzi devrait être racontée de génération en génération.
Un nouvel institut, fondé par M. Court, ministre démissionnaire du canton de Vaud, attire aujourd'hui de nombreux élèves de l'étranger et du pays, et jouit d'une prospérité croissante.
Deux établissements, de nature différente, rappellent encore davantage l'époque de Pestalozzi.
Le premier dont nous avons à parler, en peu de mots, est l'institut pour les sourds- muets. Son fon-
dateur, M. C. Naef, né au canton de Zurich, sentit dès son enfance un attrait particulier pour les sourds-muets. Sa vocation était bien celle de soulager cette classe d'infortunés, dont un instituteur fort connu en Suisse, M. Ulrich, s'occupait avec un grand succès, à Zurich même, mais dans une proportion restreinte. Il était alors, en Suisse, le seul disciple de l'Abbé de l'Epée et de son successeur Siccard.
Naef eut à vaincre plus d'un obstacle, avant que de se livrer à la branche d'enseignement vers laquelle le portait un dévouement qui ne s'est jamais ralenti. Après avoir travaillé sous la direction de M. Ulrich, pendant cinq ans, il se décida à chercher à Yverdon le champ qu'il désirait cultiver; il était âgé de vingt ans seulement, lorsqu'il y arriva accompagné de deux petits sourds-muets; l'avantage de vivre près de Pestalozzi et de s'éclairer par cet homme d'élite entra pour beaucoup dans le choix qu'il fit de ce séjour ; mais c'est par erreur que plusieurs biographes ont affirmé que la maison naissante de Naef était une sorte de succursale de celle de Pestalozzi, et que ce dernier avait engagé Naef à se consacrer aux sourds-muets. Tous deux auraient voulu agir spécialement pour les pauvres; Naef brûlait du même zèle que Pestalozzi ; il avait besoin d'être soutenu dans sa belle entreprise ; il se flattait de pouvoir loger, nourrir et instruire des enfants pauvres, au moyen des pensions qui lui seraient payées par des parents aisés.
Il commença en 1811 à monter sa maison et dès lors il n'a pas cessé de recevoir des élèves , qu'il traitait
comme s'il eût été leur père. Marié à une femme capable de le seconder, il lui devint facile d'étendre son cercle d'activité ; M. et Mme Naef ont pleinement réussi à inspirer à leurs enfants l'amour de la noble vocation qu'ils suivaient avec tant de zèle que la santé du chef de famille en fut gravement altérée. Il a quitté ce monde au mois de mars 1832, le cœur navré de n'avoir pas eu la satisfaction de placer son institut sous la protection du gouvernement vaudois , mais en engageant ses enfants à continuer à instruire les sourds-muets ; il avait lieu d'espérer que pour eux la tâche deviendrait plus facile. En effet, son souhait fut exaucé. Son fils aîné et l'une de ses filles poursuivent avec un entier succès leur œuvre bienfaisante, doublement léguée à leurs soins, car Mme Naef accepta l'héritage que lui laissait son mari ; elle a continué jusqu'à la fin de sa carrière à tenir la maison et à se charger d'une partie de l'enseignement. Sa fille aînée a épousé M. Court, chef du pensionnat de jeunes gens dont nous avons parlé.
On ne peut visiter l'institut des sourds-muets, à Yverdon, sans ressentir les douces émotions qu'un tel établissement doit faire naître -, et sans accompagner les bienfaiteurs des pauvres élèves des vœux les plus affectueux ; leur établissement, devenu national, est en prospérité et dirigé avec l'ordre, la piété et l'ensemble qui peuvent en assurer la durée. Le canton de Vaud doit donc à M. Naef , à sa femme et à ses enfants , une maison d'éducation bénie par tous les infortunés qui viennent y changer d'existence et d'avenir.
A une petite distance du château et comme à l'abri
de ses fortes murailles, on voit une maison modeste et un jardin potager, orné de fleurs et de bancs sur lesquels des personnes âgées viennent chercher le repos ou les bienfaisants rayons du soleil. C'est une petite colonie rassemblée depuis quelques années par une amie des pauvres, qui, dès sa jeunesse, sentit aussi se développer dans le fond de son cœur une vocation non moins prononcée que celle de Pestalozzi ou de Naef. Mlle Louise Brousson a rêvé pendant sa jeunesse le bonheur d'adoucir les misères de la vieillesse et de réunir autour d'elle autant de vieillards qu'elle pourrait en recevoir. A son tour, et dans l'âge où l'on est en général peu disposé à donner à autrui tout son temps et toutes ses forces, elle a commencé son œuvre de bienfaisance et l'a vue s'affermir toujours davantage.
Elle n'était guère plus riche que l'ami des pauvres et que l'instituteur des sourds-muets dont nous venons de parler; mais, en agissant au nom de Jésus-Christ et dans son amour, elle a surmonté de grands obstacles, elle a pleinement réussi. Sa maison est devenue un objet d'intérêt pour ses compatriotes; les offrandes qui l'aident à y recevoir un nombre croissant de personnes âgées, isolées et dans l'indigence, lui arrivent de toutes parts et de toutes les classes de la société. Cette humble fondation excite la bienveillance générale; chacun y reconnaît les effets de l'amour chrétien et de la véritable fraternité.
MUe Brousson n'a point oublié Pestalozzi ni les fêtes que l'on donnait au château ; il aimait à faire accueil aux jeunes fdles et se plaisait à les voir danser. Un mot
de lui s'est aussi gravé dans la mémoire de MUe Brousson. La mère de celle-ci, femme pieuse, digne de la confiance du vénérable vieillard, se promenait avec lui dans les allées et sous les noyers qui entourent l'imposante masse, théâtre des travaux de l'illustre pédagogue. Ils s'assirent sur un banc et bientôt Pestalozzi s'écria, en regardant tristement les fortes tours : Ahl chère amie, je n'ai pas assis ma maison assez solidement sur le véritable fondement ; et voilà pourquoi la ruine la menace. . . .
Il nous semble que cet aveu résume l'histoire que nous avons essayée; il nous servira de conclusion.