CHAPITRE IV
Quelques mots sur le père Girard.
La vie de Pestalozzi a jeté plus d'éclat que celle du père Girard; mais ce dernier, le second parmi les réformateurs de l'instruction élémentaire en Suisse, n'a pas été moins aimé et moins admiré que Pestalozzi dans son cercle d'activité et dans les grands foyers de la science pédagogique. Ils sont morts chargés d'années, dans la retraite et toujours occupés de leur œuvre scolaire et humanitaire, privés d'écoliers, mais écrivant jusqu'à leur dernier jour.
Quoiqu'il en soit des rapports et des différences de leurs systèmes, ces deux hommes se donnent la main, et leur mémoire sera honorée et chérie aussi longtemps que la nation suisse demeurera capable d'apprécier leurs bienfaits.
Pour connaître la carrière du père Girard , il faut lire l'excellente notice biographique de M. Ernest Naville; nous ne disons quelques mots du célèbre cordelier de Fribourg que parce qu'il travaillait dans sa ville natale, en même temps que Pestalozzi faisait d'Yverdon une sorte de lieu de pèlerinage, et que Fellenberg attirait
sur Hofwyl l'attention des agronomes les plus distingués. C'est alors que M. Jullien a pu dire :
Aux autres nations offrant un grand exemple ,
De l'éducation l'Helvétie est le temple. Le père Girard explique en peu de mots, dans la préface de son livre sur Y Enseignement régulier de la langue maternelle, quelle est la base de sa méthode. « Je viens proposer aux guides de l'enfance un moyen d'éducation tout à la fois ancien et nouveau; ancien, puisqu'il s'agit de l'enseignement régulier de la langue maternelle, qui se donne de temps immémorial dans les familles comme dans les écoles; nouveau, car cet enseignement, qui s'est borné jusqu'ici aux expressions de la langue, doit désormais servir tout entier à former l'esprit et le cœur des élèves... » Et ailleurs, il nous fait connaître le but auquel doivent tendre tous les moyens qu'il emploie, moyens habilement gradués et selon les lois qu'impose la nature de l'enfant. « Nous n'avons d'autre ambition que de conduire au Sauveur les enfants que l'on nous confie. Nous les recevons de la main de leur mère pour les amener dans les bras de celui qui les appelle pour les bénir. Laissez venir à moi les petits : cette parole retentit sans cesse à notre oreille, et, pour lui obéir, nous frayons à l'enfance le chemin qu'elle doit prendre et nous soutenons ses pas chancelants. »
Nous avons entendu Pestalozzi s'écrier : « Mère, mère! si je t'oublie, j'oublie Dieu. Mère, mère! lorsque je t'aime, j'aime Dieu et mon devoir. » Voici comment s'exprime le père Girard sur la relation tendre et pieus©
de la mère et de l'enfant , dans l'ouvrage que nous avons déjà nommé et sous le titre : Tendance religieuse.
Longtemps , la mère est la divinité de son enfant. Ignorant, pauvre et faible au milieu des besoins, l'enfant trouve dans sa bonne nourrice tout ce qui lui manque, tout ce qu'il désire et il s'attache à elle de toute son âme. C'est l'invisible bonté qui est visiblement venue au devant de sa misère pour la soulager ! Chose merveilleuse ! Cette bonté agit derrière un voile, sans se montrer elle-même. L'enfant n'en voit que les effets , il n'en éprouve que les faveurs , et pourtant au bout de quelques semaines, ce novice de la vie a fait connaissance avec elle. Il a franchi la région des sens; il est remonté des effets à leur cause, et il est arrivé à la mystérieuse tendresse qui prend soin de lui. Il faut bien qu'il en ait une idée , puisqu'il l'appelle à son secours, qu'il aperçoit sa présence, et que c'est sur elle qu'il se repose. Il y a ici un raisonnement. La confiance part du passé, elle repose sur l'avenir, et sur un avenir qui renaît chaque jour. Les désirs vont en s'augmentant, et la confiance s'étend avec eux : car l'enfant a la conviction que la bonté maternelle ne restera pas en arrière, et qu'elle sera assez puissante, assez riche pour remplir tous ses vœux.
.... N'aurions-nous pas ici l'image de l'alliance qui plus tard se fait entre la bonté du Créateur et la piété de l'homme? C'est aussi la bonté divine qui prend les devants dans cette sublime union, et elle les prend en se manifestant à l'homme par les bienfaits, les bontés, les merveilles et les grandeurs de la création. La piété ne vient qu'après. Ne serait-ce pas ainsi que se forme ce lien sacré que nous appelons du nom de religion,, ou, pour parler avec Pythagore, cette chaîne d'or qui, allant de la terre aux cieux, attache l'homme à Dieu?...
Dans la piété filiale, il y a plus qu'une image. Regardez bien, et vous y trouverez le germe précieux d'où sortira peu
à peu la religion, lorsque le temps en sera venu. En franchissant la région des sens, pour saisir la bonté maternelle, l'enfant s'est apprêté à passer au delà du spectacle de la nature pour se lier à la bonté divine qui est cachée derrière. La religion est-elle donc autre chose que la piété filiale qui s'élève nobleblement vers le Père céleste pour lui présenter son hommage et porter vers lui des désirs et des espérances qui vont se perdre dans l'infini ?. . .
Ainsi que Pestai ozzi , son aîné de six ans , le père Girard était né maître d'école. Sans se nommer , il adressa au ministre Stapfer son écrit intitulé : Plan d'éducation pour la Suisse entière, rempli de vues si élevées que Stapfer s'empressa d'associer le prêtre fribourgeois à ses importants travaux. Le renversement du directoire rendit le père Girard au service de l'Eglise ; mais il ne tarda pas longtemps à reprendre l'œuvre importante des écoles primaires dans laquelle il a remporté de" si grands succès.
La municipalité de Fribourg lui confia, en 1804, la direction de l'école de la ville ; elle comptait alors h0 élèves, au bout de peu d'années il y en eut 400. Cet établissement était parvenu à une grande prospérité, lorsque le père Girard fut invité, par la diète helvétique, à faire partie de la commission chargée de visiter l'institut de Pestalozzi et de faire son rapport sur la Méthode et ses résultats. Pestalozzi lui-même, ayant provoqué cet examen fut très péniblement surpris de voir ses juges peu satisfaits de l'emploi trop étendu qu'il faisait des mathématiques.
C'est cette visite à Yverdon qui porta le père Girard à préciser ses vues, à les rattacher à une nouvelle base,
l'enseignement de la langue maternelle. Il est superflu d'ajouter qu'il profita largement des vues grandes et saines de Pestalozzi, tout en blâmant l'erreur fondamentale de la Méthode, rendue plus sensible parles brillants résultats de l'examen. A son tour la base, toute de sentiment et d'expérience familière , sur laquelle le père Girard a établi sa propre méthode, est presque oubliée comme le sont les tables à chiffrer de Krusi et de Schmidt, mais il en est de ces deux méthodes comme de toutes les voies d'enseignement ou de réforme mises en pratique par des hommes éminents, passionnés de leur système et assez forts pour le faire accepter et prospérer. Avec eux la routine est vaincue ; sans eux elle reprend son influence, et le principe qui semblait devoir résoudre tant de problèmes se modifie à l'infini , s'il ne s'efface entièrement.
Mais ce qui demeure, c'est le souvenir des bienfaiteurs de l'humanité; leur personnalité, le travail et le dévouement de leurs âmes survit à l'anéantissement des œuvres auxquelles ils ont travaillé, au bouleversement des lieux où leur influence a pu s'exercer en pleine liberté. Ces souvenirs composent un dernier bienfait, toujours recueilli et proclamé par les générations rapprochées de la leur; l'histoire à son tour les enregistre, et ces nobles figures éclairent les sombres tableaux qu'elle trace en tout temps, en tout pays.
Citons ici la dernière page de la brochure de M. Naville. Il parle de la retraite du père Girard, dans son couvent des Cordelière.
Souvent j'ai frappé à la porte de cette cellule, où ont frappé, comme moi, tant d'amis de l'humanité, venus de toutes les contrées de l'Europe; et jamais, je le crois, après quelques heures passées avec le supérieur des Gordeliers, dans une respectueuse et douce intimité , je n'ai franchi de nouveau, pour m'en éloigner, le modeste porche du couvent, sans reconnaître qu'à de semblables entretiens, la pensée devenait plus haute et l'âme moins attachée à la terre. On respirait, dans cette retraite, une atmosphère si pleine de calme et de cette paix qui s'alimente à la source du repos éternel ! les hommes et le monde s'y présentaient sous un jour si serein; on y sentait si vivement que, au milieu des scènes mobiles de ce monde, au sein du tumulte des générations et des préoccupations passionnées du temps qui s'enfuit, il est trois choses qui demeurent : la foi, l'espérance et la charité!
J'ai rencontré quelques-uns des hommes qui se sont fait un nom dans les travaux de l'esprit ou dans l'exercice de la bienfaisance; mais de tous ces souvenirs, celui qui me retrace l'image la plus vive d'une nature supérieure, c'est la figure du père Girard, lorsque ses yeux s'illuminaient sous l'empire de quelque haute pensée, et que ses traits, ennoblis par les puissances supérieures de l'âme, s'éclairaient de ce sourire du cœur, qui s'allie aussi bien avec les tristesses qu'avec les satisfactions passagères de la vie.
Un tel souvenir, on le conserve avec émotion", avec un pieux respect, on en remercie Dieu comme d'un bienfait.
Malgré tout l'intérêt que cette dernière image du vénérable solitaire doit inspirer à nos lecteurs, nous voulons les transporter pendant un instant dans les classes nombreuses des écoles de Fribourg et les faire assister à l'entretien du directeur de ces écoles et de Mme la marquise de P***, membre du comité des dames qui surveillaient à Paris les écoles des jeunes filles.
Un cri venait de s'élever dans la capitale non-seulement contre l'enseignement mutuel, mais en général contre l'instruction que l'on cherchait à répandre dans toutes les classes de la société. On ne voulait y voir que du mal ou tout au moins de grands dangers. Ces idées et ces craintes avaient trouvé beaucoup de retentissement en haut lieu, et Mme la marquise en éprouvait de l'inquiétude. Dans mes réponses, je convins que d'apprendre à lire, écrire et chiffrera la jeunesse, sans s'appliquer en tout à former son esprit à la vérité et son cœur au bien, c'était d'un côté la laisser inculte, et de l'autre lui fournir les moyens de faire plus de mal, si jamais elle voulait en faire. J'ajoutai que mon but dans mon école était l'éducation, et que pour y atteindre, je cherchais à développer autant que possible les facultés de l'enfance. Comme je la quittai, elle me dit, que l'été suivant elle viendrait visiter mon école pour voir de ses yeux ce qu'elle avait quelque peine à se représenter.
Elle vint en effet , comme elle me l'avait annoncé. Dans la salle des petits, elle prêta toute son attention aux exercices de vive voix que j'avais ajoutés aux stériles éléments de lecture, d'écriture, de calcul et de récitation, pour commencer la culture de l'esprit et du cœur. Nous montâmes dans la seconde salle, où se donnaient les premières leçons de langue. Les élèves en étaient occupés dans ce moment, les uns de vive voix aux cercles, et d'autres par écrit aux tables. Mme la^marquise passa en revue tout ce travail. Ayant vu tout à son gré, elle vint à moi précipitamment, comme en triomphe, et me dit : « A présent , je vous comprends , vous cultivez l'esprit des enfants, mais vous leur donnez la direction.)) Paroles pleines de sens et que je n'avais encore entendues d'aucun visiteur. Nous parcourûmes ensuite les deux salles supérieures de l'école ; elle y trouva la continuation progressive des mêmes leçons de langue, calculées sur l'éducation. Une chose la frappa beaucoup, c'est le nombre graduellement décroissant des élèves. Dans la première salle, elle en avait vu
au delà de 150, et dans la quatrième elle n'en comptait plus que 52. — D'où vient cette prodigieuse diminution, me ditelle vivement. Vous empêchez sans doute le grand nombre d'arriver jusqu'à cette classe ? — Bien loin de là, Madame, car je fais tout ce que je puis pour y amener tous mes élèves. Tous sont mes enfants. — D'où vient donc que le grand nombre reste en arrière? — G'est la Providence qui le veut ainsi. — La Providence? Expliquez-moi donc ce mystère. — Elle ne donne pas à tous les mêmes talents. Les enfants qui en ont reçu le plus cheminent promptement, et ils arrivent dans l'espace de 4 à 5 ans jusqu'à cette dernière classe. La multitude marche beaucoup plus lentement, faute d'intelligence. Arrive plus tôt ou plus tard du travail, et elle laisse les études, pour embrasser quelque profession qui lui donne du pain. G'est ainsi que la Providence a pourvu aux divers besoins de la vie sociale et à l'ordre public. J'ai foi en sa sagesse, et je me fais un devoir de mettre en valeur tous les dons qu'elle a faits. — On n'a pas cette idée, il faudrait la faire connaître. — Cette idée, madame, se présente d'elle-même à tous ceux qui ont des yeux pour voir , et qui croient que le Ciel en sait plus que nous. Il est inutile d'en parler à d'autres.
Ainsi se termina cette conversation.