Biographie de M. Berryer
« La nature a traité M. Berryer en favori. Sa taille n'est pas élevée; mais sa belle et expressive figure peint et reflète toutes les passions de son âme. Il domine l'assemblée de sa tète haute. 11 a le geste moins sec, moins tranchant, plus noble que M. Guizot. Mais ce qu'il a d'incomparable, et par dessus tous les autres orateurs de la chambre, c'est le son de la voix , la première des beautés pour les acteurs et les orateurs
« Mais M. Berryer ne doit pas seulement sa prééminence au hasard de ses qualités extérieures. 11 est maître aussi dans l'art oratoire. La plupart des autres parleurs s'abandonnent à la verve de leurs inspirations, et ils rencontrent, dans le désordre de leurs excursions, de beaux mouvemens, mais ils manquent de méthode. On ne sait pas toujours bien, et ils ne le savent pas eux-mêmes, d'où ils partent et où ils veulent arriver, lisse reposent en route et font halle pour reconnaître leur chemin. Ce qui rend M. Berryer supérieur à eux, c'est que, dès le seuil de son discours, il voit, comme d'un point élevé, le but où il tend. 11 n'attaque pas brusquement son adversaire; il commence par tracer autour de lui plusieurs lignes de circonvallation; il le débusque de poste en poste ; il le trompe par des marches savantes; il s'en rapproche peu à peu, il le suit, il l'enveloppe, il le presse, il l'étouffé dans les plis redou-
tables de son argumentation. Cette méthode est celle des larges esprits, et elle fatiguerait bientôt un auditoire aussi inattentif qu'une chambre française, si M. Berryer ne soutenait pas sa préoccupation légère par le charme de sa voix, l'animation de son geste et la noblesse élégante de sa diction.
« D'ailleurs, après s'être laissé entraîner à la suite de l'orateur, et au moment où l'on se croit dévié de sa route et égaré, on se sent, avec plaisir, ramené au but par un détour habile et ingénieux, et l'on applaudit avec transport à la puissance de son art.
« M. Berryer comprend mieux que personne la tactique de l'opposition.
« Il questionne, il interpelle, il étourdit son adversaire, afin qu'il se découvre à l'improviste, et qu'il puisse le percer sur-le-champ au défaut de la cuirasse.
« Il ébranle sur sa base un fait, un document, mais il a soin de ne pas le renverser entièrement, et il lui suffit qu'il se soutienne mal, tout disjoint qu'il est. Ses doutes valent des affirmations, de lui à ses auditeurs ; mais, des ministres à lui, ils ne valent que comme des doutes, et il ôte ainsi, d'avance, une partie de ses avantages à leur réponse.
« Si quelque croupier des fonds secrets de police, si quelque familier des cuisines du château, se sent piqué au vif, il pourra bien laisser échapper de son œsophage un gémissement caverneux et sourd. Mais n'ayez garde qu'il interpelle l'orateur, de peur que M. Berryer, en se retournant pour voir qui se permet de lui répondre, ne l'écrase de sa massue.
« Mais si quelque ministre marmotte une interruption saisissable, M. Berryer se retire un peu en arrière de la tribune et le regarde s'enferrer; et puis, revenant tout à coup sur lui comme sur une proie, il le secoue, le soulève, et, le laissant retomber; il le cloue et l'aplatit sur son siège par une réplique foudroyante.
« Sa mémoire contient sans effort les dates les plus compliquées, et son doigt se pose sans hésitation sur les passages dispersés des nombreux documens qu'il analyse, et qui fortifient la trame de ses discours.
« Rien n'égale la variété de ses intonations, tantôt sim-
pies et familières, tantôt hardies, pompeuses, ornées, pénétrantes.
« Sa véhémence n'a rien d'amer, et ses personnalités rien d'injurieux.
« Il tire d'une cause tout ce qu'elle contient à la fois de spécieux et de solide, et il la hérisse d'argumens si captieux et si serrés qu'on ne sait plus par où l'aborder ni la prendre.
« Lorsqu'il a parcouru la série de ses preuves, il s'arrête un court moment ; puis, il les entasse les unes sur les autres, et il en fait un monceau sous lequel il accable ses adversaires.
« Il captive, il retient, il délasse l'attention de ses auditeurs pendant plusieurs heures de suite ; il les promène, sans les égarer, sous le péristyle et à travers les belles colonnades de son discours. Il les éblouit par le spectacle varié de son génie. Il les suspend au charme de sa magnifique parole.
« Homme du monde, homme de dissipation et de plaisir, et d'un caractère enjoué, M. Berryer n'est pas naturellement laborieux. Il est doué cependant d'une forte aptitude pour les affaires. Nul, quand il veut, n'approfondi mieux une question, n'en rassemble les détails avec une investigation plus curieuse, n'en compose un ensemble plus savant et mieux ordonné.
« Peut-être, au milieu de sa vaste diction, n'est-il pas quelquefois très correct; mais ce défaut, commun à tous les improvisateurs parlementaires, ne nuit pas à l'effet de ses discours. Nous avons déjà dit qu'il ne fallait ni analyser, ni lire nos orateurs; il faut les entendre. Leur renommée serait plus grande si la presse ne les reproduisait pas. Ils ont un ennemi dans chaque sténographe.
« Mais ce que chaque sténographe ne reproduira jamais, c'est la voix de M. Berryer, cette voix dont les cordes vont remuer la fibre des organisations nerveuses. Lorsqu'il les a mises physiquement en rapport avec lui, il lenr communique, comme par une sorte d'électricité, les rapides émotions de son âme. Il est musicien par l'organe, peintre par le regard, poète par l'expression.
« 11 faut le voir couvrir son adversaire, le saisir et s'en emparer; il le tient entre ses serres, et lorsqu' après l'avoir
meurtri et déchiré, il le rejette du haut de sa tribune, vous voyez le ministre confus, humilié, courbé sur son banc de douleur, cacher dans ses deux mains la rougeur de son front et le cynisme de ses apostasies !
« M. Berryer n'imite pas les députés de la restauration, sentimentalement niais, qui, pour toute réponse aux argumens de l'opposition, s'écriaient : J'aime mon Roi, ô mon Roi!
« M. Berryer n'en reste pas là, et s'il aime aussi son roi, ce que nous croyons, au moins il ne le fait pas trop voir. Il évite, en homme qui sait sa chambre, de marcher sur le terrain brûlant des personnalités dynastiques, et il aime mieux aborder de grandes thèses de nationalité où son talent s'élance, s'élève et se déploie. Il ne s'évertue pas à justifier, article par article, les bévues de la restauration. Il les avoue, et, dans la brillante accumulation de ses souvenirs historiques, il fait voir que les précédens gouvernemens, pour avoir manqué aux devoirs éternels de la justice, ont tous échoué sur les écueils et disparu dans la tempête. Cette manière est pleine de grandeur, car elle permet à M. Berryer de planer, avec toute l'étendue de ses ailes d'aigle, dans la haute région des principes. Elle est pleine aussi d'habileté, car, sans paraître s'occuper des ministres, elle laisse les auditeurs eux-mêmes leur faire l'application immédiate et, particulière des objections générales de l'orateur.
« M. Berryer ne demande pas grâce pour le dogme de la légitimité. Il ne défend point ce qui n'est pas, ce qui ne peut pas être mis en question dans la chambre ; mais il change d'attaque, et c'est sur le terrain même du principe dejuillet qu'il transporte le combat, et qu'il se prend corps à corps avec les ministres. II les presse, il les pousse, de conséquence en conséquence, jusqu'aux extrémités de l'argumentation parlementaire, et, la souveraineté du peuple à la main, il les accule dans la violation de la charte et dans le parjure de leurs sermens. »
(Etudes sur les orateurs parlementaires, par Timon.)
Nous ajouterons peu de mots à cette appréciation du grand orateur , par l'éloquent
publiciste dont le pseudonyme de Timon ne cache le vrai nom pour personne. M. de Cormenin s'est montré juste et impartial envers son collègue : nous l'imiterons ; comme lui , nous étudierons M. Berryer avec conscience ; et, allant plus loin que l'auteur des Éludes parlementaires , nous ferons connaître l'émule de Mirabeau , de Cazalès et de Barnave, par ses paroles et par ses actes.
Nous donnerons à cette biographie une extension inusitée : car ce n'est pas seulement une notice particulière que nous traçons, c'est encore en quelque sorte l'historique des événemens qui se rattachent à l'existence d'un parti , et sur lesquels l'opinion publique a été diversement édifiée jusqu'à ce jour.
Nous n'avons rien négligé pour nous entourer de documens positifs , authentiques , officiels. Nous avons consulté les écrits et les journaux du temps; il nous a même été permis de fouiller dans les cartons de mémorialistes qui veulent que leur passage au pouvoir ne soit pas perdu pour l'histoire , et qui ont entassé des matériaux pour leurs écrits d'outre - tombe : nous dirons tout ce que les convenances et les lois nous permettent de dire ; en un mot, nous ne craignons pas d'annoncer qu'on
trouvera dans cette esquisse biographique le prodrome d'un plus vaste travail.
Depuis huit ans M. Berryer est le chef du parti légitimiste ; sa parole puissante lui a créé cette haute position , que nul ne songe à lui contester. Ce ne sont pas ses coreligionnaires seuls qui proclament la supériorité de son talent , ses adversaires politiques la reconnaissent aussi; et pour les uns comme pour les autres il est le prince des orateurs.
L'on comprendra sans doute que nos sympathies pour le génie de l'orateur aient imposé souvent silence à nos sentimens politiques. Toutefois , hâtons-nous de le dire , nous regrettons qu'un aussi beau talent ne se soit pas voué à la défense d'une*opinion positivement nationale , et que les idées religieuses qui ont dominé toutes les pensées de M. Berryer aient donné à son esprit une direction contraire aux vrais principes de la morale évangélique , qui proclame la fraternité et l'égalité comme les deux grands principes dogmatiques du chrétien.
M. Berryer a droit aux éloges , à l'estime des hommes consciencieux : car sa vie s'est conservée pure au milieu de toutes les apostasies, qui ont donné un si triste caractère à
notre époque. Tel on le vit au commencement de sa carrière , soit dans le barreau , soit à la Chambre des députés , zélé défenseur de la liberté de la presse et des franchises nationales , tel nous le retrouvons encore aujourd'hui , après une longue résistance aux opinions dominantes. Rien n'a pu le faire dévier un seul instant de la route qu'il s'est tracée lui-même ; enfin nous disons avec les écrivains du journal le Monde (15 juillet 1857 ) : « M. Berryer est plus près « du radicalisme que du pouvoir absolu ; il « doit rendre grâce à Dieu de lui avoir don- « né la carrière de haute lutte dans laquelle « il mène si glorieusement la bataille ; car « son rôle lui permet d'emprunter aux pas- « sions populaires les vives couleurs dont sa « parole se revêt. »
M. Berryer (Pierre- Antoine) naquit à Paris le 4 janvier 1790. Sa première jeunesse s'écoula au sein de sa famille ; mais dès que les jours orageux de la tourmente révolutionnaire furent passés , il quitta la maison paternelle, et fut envoyé au collège de Juilly, qui partageait avec Pont-le- Voy, Sorèze et Vendôme, la gloire de conserver intacte à la France la tradition des bonnes études. Il n'avait que six ans lors-
qu'il fut confié à la vigilance paternelle des oratoriens, sous la direction desquels il resta jusqu'en 1806. Ses études ne furent ni fortes ni faibles ; mais dans toutes ses classes il conserva un rang honorable parmi ses condisciples ; il travaillait irrégulièrement et par boutades , et négligeait souvent les devoirs de sa classe pour se livrer à d'autres études ; mais dès qu'il suivait les leçous de ses professeurs avec quelque constance d'application , il faisait briller ce talent qu'il devait déployer plus tard avec une si grande supériorité (1).
M. Berryer reçut à Juilly une éducation religieuse. Cette éducation première a été si puissante sur son esprit que le matérialisme des affaires n'a jamais pu ébranler sa
(1) Les oratoriens de Juilly avaient adopté une méthode d'enseignement rigoureusement proscrite par les réglemens unhersilaires , et qui n'a point été sans influence sur le talent de M. Berryer. Les élè\es de seconde et de rhétorique étaient libres de faire le genre de devoir le plus à leur convenance, de traiter les sujets le plus en harmonie avec leur intelligence, de travailler enfin à leur guise, pourvu qu'ils travaillassent. On ne les astreignait pas à se livrer à des compositions à contre-cœur ; les oratoriens se ployaient aux dispositions de leurs élèves, et ne cherchaient pas à façonner forcément tous les écoliers au faire du professeur : « Là enGn, selon l'expression de Bossuèt 'oraison funèbre du P. Bourgouin), une sainte liberté faisait un saint engagement ; on obéissait sans dépendre, on gouvernait sans commander. Toute l'autorité était dans la douceur, et le respect s'entretenait sans le secours de la crainte. »
Cette facilité, laissée aux élèves, permit à M. Berryer de se livrer aux exercices d imagination par lesquels il préludait déjà avec bonheur à ses triomphes futurs.
foi catholique. « Les convictions religieuses « de M. Berryer , a dit un publiciste anglais, « sont très vraies et très arrêtées; c'est un « chrétien sincère , il n'hésite jamais à con- « fesser ouvertement sa ferme et invariable « croyance dans les livres saints. Il a été « souvent en butte aux railleries de ses ad- « versaires et de ses propres amis , et quel- « ques-uns ont affecté de penser qu'il avait « trop de talent pour avoir foi dans les princi- «r pes monarchiques et religieux. Mais M. Berce ryer n'a jamais voulu accepter cet hom- « mage fait aux dépens de la vérité , et il « s'est glorifié de dire hautement : Oui, je « suis chrétien, oui, je suis monarchiste. » ( Blackivoods Edinburgh Magazine , n° cclxi. July, 1857 ).
Cette éducation religieuse laissa des traces si fortes en lui , qu'au sortir du collège il avait pris la ferme résolution d'entrer dans un séminaire et d'enibrasser la carrière ecclésiastique. L'autorité de son père et les conseils d'un vénérable ecclésiastique le détournèrent de cette voie. Ses premières années , après sa sortie du collège, furent employées avec intelligence. Nous trouvons dans les mémoires que M. Berryer père vient de publier récemment le récit des travaux
auxquels il fut soumis ; nous leur en ferons l'emprunt :
« Ma première sollicitude a été, à sa sortie du collège, de lui faire revoir, sous un professeur émérite, M. de Guérie , tous les auteurs qui avaient dû remplir son cours d'humanité, afin qu'il se pénétrât mieux des beautés de leurs œuvres.
« Cette révision terminée , je veillai à ce qu'il fit son droit avec plus d'approfondissement qu'on ne le faisait aux écoles. Je lui donnai, pour répétiteur, un habile jurisconsulte ( M. Bonnemant), qui avait été membre de l'Assemblée constituante, ensuite juge du Tribunalcivil de Paris, avec lequel je concertai le plan des répétitions en mon domicile.
« Cette seconde filière parcourue , je voulus qu'il se résignât à une troisième, non moins nécessaire à l'avocat, l'étude de la procédure. Je le fis entrer chez M. Normand, avoué de première instance , praticien aussi probe qu'instruit, qui est décédé juge de paix à Paris.
« C'est ainsi que j'ai suppléé à l'impuissance où j'étais de faire moi-même l'éducation de palais de mon fils (1). »
(J) Souvenirs de M. Berryer, doyen des avocats de Paris , t. Ier, p. 358 et 359 ; chez Ambroise Dupont, éditeur.
M. Berryer étudia en outre la botanique sous M. Desfontaines , la minéralogie sous M. Haiïy, la physique, la mécanique , l'anatomie comparée ; il suivait aussi les cours de rhétorique et d'éloquence auxquels il lui était possible d'assister, et c'est ainsi qu'il apprit à la fois les sciences , la philosophie , la littérature et la poésie ; car il faisait des vers comme tous les jeunes gens de son âge, et tenta même quelques essais dramatiques qui n'ont jamais vu le jour. Enfin il se livra exclusivement à l'étude du droit et à la carrière du barreau (1).
Dès son entrée dans le monde , M. Berryer partagea l'enthousiasme général en faveur de Napoléon. 11 fut d'abord Bonapartiste ; il crut à la force , à la puissance de ce gouvernement établi sur la parole de la victoire, comme il Ta dit lui-même si éloquemment à la tribune. Mais bientôt ses idées changèrent (1811). M. Berryer fit la connaissance d'un proscrit milanais , qui gagna sa confiance , et ne tarda point à changer la direction de ses idées politiques. Cet homme, nommé Buonomi , persuada au jeune clerc
(1) A cette époque (1811), M. Berryer, à peine âgé de vingtun ans, épousa mademoiselle Gautier, fille de l'administrateur des vivres de la première division militaire.
d'avoué « qu'il n'y avait rien de stable dans « le gouvernement impérial ; que , l'empèse reur mort, rien ne pourrait plus subsister « après lui ; que le droit, la raison , la juste tice devaient être les élémens nécessai- « res , indispensables, d'un gouvernement « solide et puissant, et qu'aucun de ces ca- « ractères ne se retrouvait dans cet édi- « fice gigantesque que Napoléon avait fa- « çonné à grands coups de son épée. » Enfin, après d'assez longs entretiens, il a jouta qu'il existait encore au-delà des mers quelques rejetons de la famille des Bourbons , et qu'avec eux seulement , la France pourrait jouir un jour de tous les avantages que procurent aux grands peuples le droit, la raison et la justice réunis dans un même système politique. Dès ce moment, M. Berryer lut dévoué aux Bourbons.
M. Berryer était sous l'impression de ces sentimens, lorsqu'un matin (25 octobre 1812), on frappe brusquement à sa porte ; il ouvre lui-même ; un homme de sa connaissance , nommé Paban , venait lui demander un asile pour se soustraire aux recherches de la police. La conspiration Malle t, qui faillit renverser l'empire par ces deux mots : fuit imperator : l'empereur est mort !
venait d'éclater, etPaban avait fait partie de ce complot si rapidement conçu , si hardiment exécuté , et si promptement étouffé. ( Voir la notice consacrée à M. Pasquier, 1. 1, Ire série.)
Trois jours plus tard, M. Gautier, beaupère de M. Berryer, ouvrait son salon à ses amis. Le chef de la police, Desmarets, se rendit au milieu de cette réunion; dès qu'il parut, on fit cercle autour de lui , on lui parla de la conspiration , et on lui demanda s'il avait ajouté foi à la nouvelle qui était relative à la mort de l'empereur et au faux décret du sénat conservateur , qui proclamait la déchéance de la dynastie impériale : Oui, répondit le directeur général de la police de l'empire , je croyais l'empereur mort ; je croyais que Bernadolte l'avait fait assassiner ; et , si le sénat n'a pas décrété la déchéance de lajamille impériale, il est bien capable de le faire. À ces mots, M. Berryer l'interrompant avec chaleur : « Monte sieur, lui dit-il , une vingtaine d'officiers « vont passer devant un conseil de guerre « pour avoir partagé votre erreur. Puisque « vous-même vous avez pu ajouter foi à « toutes ces choses , est-il extraordinaire « que des officiers se soient laissé persua-
« der ? Sans doute , vous répéterez devant « le tribunal militaire la déclaration que « vous avez faite dans ce salon ; » et, comme Desmarets hésitait : « Eh bien , poursuivit « M. Berryer, je prends acte de vos paroles, « et j'irai moi-même répéter vos propres « expressions devant le tribunal militaire. » Les amis de M. Berryer et de M. Desmarets intervinrent dans cette discussion: elle n'eut pas de suite. Nous avons cru devoir la rapporter, car elle peint le caractère de M. Desmarets autant que celui de M. Berryer.
Les débuts de M. Berryer au barreau eurent lieu en novembre 1814 ; ils furent marqués par de beaux triomphes. Il se distingua surtout par son aptitude dans les causes commerciales , et par sa connaissance profonde des affaires, à la quelle il joignait une facilité peu commune pour la réplique, et une argumentation logique et nerveuse qui le placèrent au premier rang parmi ses collègues, dès ses premiers pas dans la carrière.
L'empire croulait ; M. Berryer, par condescendance pour son beau-père , s'éloigna avec son fils et sa femme , du théâtre de la guerre. Il se rendit à Rennes, où il parut un des premiers dans les rues avec une co-
carde blanche. Il dut quitter cette ville pour se soustraire aux poursuites du préfet (1). Il prit la route de [Nantes, où il ne parvint qu'après quelques dangers.
M. Berryer donna toutes ses sympathies au nouveau gouvernement , non au gouvernement établi par la force des baïonnettes étrangères , mais à celui qu'il supposait devoir nous rendre la liberté avec la monarchie : car, ainsi qu'il l'a dit en parlant de Napoléon, les principes ne meurent pas,
UN PRINCIPE N'EST PAS UN HOMME. « Cette
« alliance de la légitimité et de la liberté est « devenu le but constant de ses efforts et la foi « politique de toute sa vie (2). »
La place de M. Berryer était au barreau, il n'en voulut pas d'autre; cependant, lorsque le retour du proscrit-roi de l'île d'Elbe mit la monarchie des Bourbons en péril , M. Berryer s'arma et prit place dans les rangs des volontaires royaux .
A la deuxièmerentrée des Bourbons il se trouva en opposition avec les ministres proscri pleurs qui avaient écrit en tête de
(1) M. Berryer était surtout accusé d'avoir fait des copies de la proclamation, adressée par le duc d'Angouléme aux Bordelais le 12 mars, et qui avait été reçue à Rennes le 17.
(2) Opinions et Vie politique de M. Berryer, par M. Flayol.
leurs tablettes sanglantes les noms de Ney, Cambronne, Labédoyère, Debelle, et de tant d'autres généraux et officiers , qui furent arrêtés et traduits devant des conseils de guerre. Le métier d'un roi, disait M. Berryer , n'est pas de relever les blessés du champ de bataille pour les porter à l'échafaud.
« Aux yeux d'un homme qui entendait ainsi la royauté , dit M. Flayol (ouvrage déjà cité), la violence était une fâcheuse altération de l'essence même du pouvoir légitime , qui ne doit pas avoir un sentiment inquiet de ses droits et de sa force , et qui s'offrait à lui non comme une domination , mais comme une immense sécurité pour le pays. Aussi M. Berryer qui avait fait , en volontaire royal, ce voyage de Gand (1) que d'autres ont oublié depuis pour un voyage plus utile et moins long, ne voulut pas, après la victoire , de ces procédures criminelles qui ressemblaient trop à une vengeance ; il ne voulait pas que le vainqueur fit de la place de Grève un supplément au théâtre de tant de combats , et que le bourreau vînt glaner sur le champ de bataille. Entré vers cette époque dans la carrière où
(1) M. Flayol s'est trompé : M. Berryer n'a point été à Gand.
il devait rencontrer tant de gloire , M. Berryer lutta donc généreusement contre l'esprit réactionnaire qu'imprimaient à la seconde Restauration ces hommes qui exploitent et qui peudent tous les pouvoirs auxquels ils touchent ; hénéficiers inamovibles de tous les événemens , gens d'affaires dont l'habileté sauve toujours un portefeuille dans les naufrages politiques, et qui regardent sans pleurer la chute d'une dynastie , pourvu qu'ils lui survivent.
« Chose étrange ! les premiers cliens de M. Berryer étaient poursuivis en vertu des ordonnances de ce ministère de 1815, dont M. Berryer , accusé à son tour, a retrouvé les principaux membres au pouvoir (en octobre 1852) (1).
« 11 assista son père dans la défense du maréchal Ney, continue M. Fiayol : c'est ainsi qu'il commençait le patronage de tant d'infortunes. »
Nous le disons avec confiance, la conduite de M. Berryer en 1815 fut digne des plus grands éloges; et c'est avec orgueil qu'il put en invoquer le souvenir, au milieu de la Chambre des députés , le 27 septem-
(1) MM. TaUeyrand, Louis, Pasquier, Decazes, etc.
bre 1830, lorsqu'il combattit le projet d'accusation contre les ex -ministres de Charles X.
« J'exprime ici, messieurs, s'écria-t-il dans cette circonstance, une pensée profondément gravée en mon cœur, et, pardonnez-moi de le dire, j'ai quelque droit de l'exprimer avec confiance. En 1815, déjà pénétré des sentimens qui ne s'éteindront qu'avec ma vie; alors que les passions politiques étaient partout ardentes, et plus excitées en moi par la chaleur d'une extrême jeunesse, je me disais : un empoisonneur, un voleur public , un parricide sont toujours criminels, et doivent être condamnés en tout temps , en tout pays. Il n'en est pas de même des criminels d'état; donnez-leur seulement d'autres juges; que le temps calme les intérêts, modifie les passions, leur vie sera en sûreté et peut-être même en honneur.
« C'est dans cette pensée que je m'assis près de mon père dans la défense du maréchal Ney , et que je parvins à sauver les jours des généraux Debelle et Cambronne. »
M. Berryer vit souvent le maréchal pendant le cours de sa procédure. Ce héros malheureux , dont le nom avait été inscrit le premier par Fouché , sur ses fatales listes de proscription, devait être jugé par un conseil de guerre. En le livrant à la justice militaire, Louis XVI11 voulait peut-être le sauver (1) ,
(1) Après s'ëlre chargé de la cause du maréchal Ney, M. Berryer père crut devoir écrire à Louis XVIII une lettre de déférence pour protester de ses sentimens personnels. M. Berryer fils remit lui-même la lettre au monarque, qui, après l'avoir lue, lui répondit : «Dites à votre père de faire bien son devoir; qu'il « fasse bien son devoir et soit tranquille. »
malgré l'effervescence des partis et malgré toutes les clameurs de l'Europe qui demandait la tête de Ney , par cela seul qu'il avait été l'un des principaux instrumens de la gloire de Napoléon. Il confia à Moncey , le doyen des maréchaux, la présidence du conseil chargé de prononcer le jugement de ce brave; mais Ney invoqua obstinément et obtint de ce conseil une déclaration d'incompétence.
Louis XVIII saisit , dès-lors , la Cour des pairs de ce procès. Le maréchal manifesta un plaisir extrême d'un succès qu'il avait tant souhaité. Imprévoyant qu'il était !
Transporté de joie, lorsqu'il eut connaissance de l'ordonnance royale, il croyait que le retentissement des débals , le nombre et la qualité des juges devaient le rassurer. « Ces b là m'auraient tué comme un lapin, » disait-il en parlant des membres du conseil de guerre.
M. Berryer assista son père et Me Dupin dans ce procès dont l'histoire a si énergiquement qualifié l'issue ; il avait même d'abord été convenu qu'il répliquerait à M. Bellart.
M. Berryer défendit d'autres grandes causes politiques. 11 prit la défense du maréchal
de camp baron Debelle devant le deuxième conseil de guerre permanent de la première division militaire, le 22 mars 1816; mais c'est en vain qu'il présenta ce général devant ses juges entouré de tous les citoyens dont il avait sauvé les jours , persuadé qu'il était invulnérable au milieu de cette glorieuse escorte; c'est en vain qu'il leur disait encore: N'oubliez pas que le roi a pardonne, et que S. M., qui ne promet jamais en vain, a promis de n'excepter du pardon que les auteurs et les instigateurs de la révolte : Debelle fut condamné sur le réquisitoire de M. le baron de Salgues , remplissant les fonctions de procureur du roi , à la peine de mort, et à être dégradé de la Légion-d'Ilonneur.
31. Berryer espérait tout de la clémence royale ; il alla demander la grâce du général au duc d'Angoulènie qui lui répondit en ces termes : Je vous le promets , le roi lui fera grâce; oui , M. Berryer, il aura son pardon, car il n'a pas combattu contre la France , mais seulement contre moi. En effet , l'exécution du général Debelle n'eut pas lieu : cette peine fut commuée en une détention de dix ans.
Le procès du général Cambronne, qui fut instruit devant le conseil de guerre perma-
rient du département de la Seine, le 26 avril 1816, fournit à M. Berryer une occasion solennelle de faire éclater son éloquence ; il obtint Un magnifique succès dans cette grande affaire ; le conseil de guerre déchargea le général Cambronne des accusations qu'on,, avait soulevées contre lui , et ordonna sa mise en liberté vingt-quatre heures après te jugement, conformément au délai voulu par la loi. Ce jugement fut confirmé, le 4 mai suivant , par un nouveau conseil de guerre qui rejeta le pourvoi en révision du procureur du roi , après une chaleureuse improvisation de M. Berryer.
On le voit, l'illustre avocat était entré franchement dans l'opposition. 11 s'élevait contreles cours prévôtales et martiales , et contre le système d'intimidation que les ministres exerçaient au nom du roi ; il défendait la liberté individuelle ; il demandait la responsabilité des agens du gouvernement. C'est ainsi qu'il défendit M. Antoine Chedel, négociant, contre M. le comte Angles, préfet de police, suppôt de MM. Fouché et Decazes (1) , qui traitait la caisse de la police
(1) La Police sous MM. le duc Decazes, Angles fit Mounicr, par Robert ; avril 1821 ; page 18.
comme sa propriété (1), et dont les agens inspiraient de l'effroi à tous les citoyens (2).
« Les lois sont faites pour la protection de tons, disait-il; les invoquer lorsqu'on les viole est du devoir du dernier citoyen comme du premier ministre. C'est peu que le pacte social promette la liberté politique, il faut que toutes les institutions secondaires concourent à protéger cette liberté, et que toutes les parties de la législation garantissent à la fois le respect qui lui est dû et la vengeance des atteintes qui lui seraient portées....
« Nous devons nous attacher fortement à deux choses : la première est de ne point tolérer qu'on aille chercher, dans la législation des temps de persécution et de terreur, des entraves à la liberté que le roi nous a donnée, et qu'il ne soit point permis de recourir aux lois créées sous le despotisme , pour régir un peuple rendu à son gouvernement légitime. Les agens du pouvoir insulteraient à la France, si, lui montrai!! d'une main la Charte de ses libertés , proclamée par Louis XVIII , ils la menaçaient de l'autre de modérer ces libertés par les décrets et les sénatus-consultes de Bonaparte. Les Français qui attachent quelque prix aux lois de leur pays et aux institutions royales , doivent, surtout en ce temps où nous nous essayons à une sage liberté, revendiquer avec ardeur l'entière et franche exécution des lois; ils ne doivent pas souffrir qu'on introduise impunément, dans cette exécution, des abus qui de leur nature s'accroissent et se multiplient sans cesse : les ministres et les agens de l'autorité qui se rendraient ainsi coupables envers le gouvernement et les gouvernés, ne doivent point pouvoir échapper à la responsabilité légale qui pèse sur eux. Une responsabilité purement morale ne suffit pas; elle serait peu redoutable pour un ministre que la confiance de son maître consolerait de ne pas obtenir celle de la nation.»
(1) La Police sous MM. les ducs Decazes, Angles, etc., page 154.
(2) ldemf page i79.
Tout cela était dit , tout cela avait été imprimé le 14 septembre 1817, en faveur de M. Antoine Chedel, illégalement détenu dans la prison de la Force , en vertu d'un ordre du ministre de la police, M. Decazes, que M. Angles, préfet de police , s'était empressé d'exécuter.
C'était le prélude d'une lutte bien autrement vigoureuse que M. Berryer allait soutenir contre MM. Decazes, Pasquier, Talleyrand, etc., etc., et sur laquelle nous devrons nous appesantir un peu.
Dans cette lutte M. Berryer eut pour auxiliaire le journal le Conservateur fondé par MM. de Chateaubriand, de Bonald, de Lamennais, etc. , et dont il était l'un des collaborateurs; les accusations qu'il porta contre ces agens de l'autorité royale furent graves, accablantes; l'avenir a permis de supposer qu'elles étaient méritées , à voir la ponctualité avec laquelle tous ces agens se trouvèrent réunis et compactes après les trois journées, où le peuple, qui avait su briser et conquérir, ne sut pas organiser sa victoire.
Dès ce moment nous ne voulons plus être appréciateurs des faits; notre rôle n'est plus que celui d'historiens passifs des événemens
en ce qu'ils ont eu de rapport avec M. Berryer.
À la suite des événemens qui ensanglantèrent l'Isère , la conduite du général Canuel et du général Donnadieu fut déférée aux tribunaux. Ces deux militaires étaient accusés d'avoir formé un complot contre la personne du roi , et avaient été jetés , au commencement du moi de septembre 1818, ainsi que plusieursde leurs compagnons d'armes, dans les prisons de la Force et de la Conciergerie; M. Berryer les défendit avec dévouement, et signala, à son tour, l'existence d'une conjuration permanente contre les Bourbons. Le courageux avocat se demandait (1) comment depuis deux ans , les journaux anglais , notamment le Times et le Moming-Clironicle , étaient en possession de révéler, sur les affaires de France , ce que les journaux français ne pouvaient faire connaître, à cause de la censure? Pourquoi, disait M. Berryer, ces journaux étrangers ontils publié à l'avance , presque dans les marnes termes, les impostures débitées dans les gazettes de Paris? Et puis , M. Berryer répétait ces paroles accusatrices d'une autre feuille an-
(1) Voir la brochure intitulée Conspiration dit» Royaliste ; Dentu, 1818, première partie.
— 27 ~ glaise que nous croyons devoir citer à notre tour.
« Jamais on n'a imaginé un plus infâme système « d'impostures dictées par les traîtres de France! Les « personnes les plus recommandables de ce pays sont « bassement et odieusement calomniées par les agens « de la police française. Ils n'hésitent pas à porter des « accusations de trahison contre l'élite des gens de « bien et contre les plus fidèles serviteurs du roi. Ils « osent imputer aux plus loyaux Français le complot « d'assassiner le roi... Nous avions d'abord envisagé « avec mépris cette conspiration; mais aujourd'hui « nous voyons qu'elie fait partie de cet autre complot « bien constant qui a pour objet de dépouiller les suc- « cesseurs légitimes de leur droit à la couronne de « France. Toutes les personnes qu'on attaque sont « connues en France pour être les plus fermes soute tiens de la légitimité ; on ne les dégrade ainsi dans o l'opinion publique que pour les forcer à s'éloigner « et préparer la voie aux destructeurs de la dynastie « des Bourbons.... Ou il y a complot tramé par l'élite « des loyaux citoyens et dont l'objet était d'assassiner « leur souverain, ou bien il y a complot, dont l'objet « est de diffamer ces grandi personnages aux yeux « de l'Europe , pour les éloigner du trône qu'ils envi- « ronnent, et parvenir ainsi à renverser le trône lui- « même. » New-Times. Julv, 46. 1818.
Et plus loin, M. Berryer disait encore qu'il existait dans quelques journaux anglais une correspondance privée, fabriquée à Paris, et dont les auteurs bien connus appartenaient au ministère de la police générale ; qu'il en coûtait 500,000 francs par an à la France pour salarier les divers journa-
listes anglais, chargés d'imprimer cette correspondance et de la commenter.
M. Berryer poursuivit le ministère sans relâche, et signala le système de provocation qu'il l'accusait d'avoir adopté dans les affaires de Grenoble : il en accumula les détails dans le mémoire qu'il fit en faveur du général Donnadieu (1).
« Pendant que des ministres démissionnaires1^) autorisaient une députation de dix-sept agens provocateurs qui devaient parcourir les différens points de la France pour exciter à la révolte, et que Didier soulevait l'Isère, M. Decazes adressait, dit M. Berryer, par estafette , aux préfets de quinze départemens , une circulaire sur les mesures qu'ils devront prendre pour réprimer toute tentative de soulèvement. La plus grande vigueur et une rigueur égale doivent être déployées dès le principe, disait-il; I'hésitation seule serait coupable, parce que les suites seraient incalculables. En pareil cas , un pouvoir discrétionnaire est cou fié aux magistrats. ..jCoucertez-vous avec l'autorité mil /taire ; agissez à propos et avec célérité , tout ce que vous aurez fait d'accord aura l'approbation du roi.
« M. Decazes, poursuit M.Berryer(o),était entraîné, de jour en jour, dans toutes les conséquences du système sur lequel sa puissance était fondée. L'ordonnance du 5 septembre 1817 avait présenté à la France les membres de la majorité de 1815 , comme les plus dangereux ennemis du prince et de l'état. C'étaient des amis insensés. Plus loin, M. Berryer fait voir corn* ment il osait se servir du nom de son maître. Le Roi,
(1) Dentu, 1820.
(2) Lettre de M. Sainneviite, commissaire-général de police à Lyon, à M. Decazes ; 5 février 1816.
(3) Mémoire pour M. le général Donnadieu; chez Dentu.
disait M. Decazes, verra avec mécontentement siéger dans la chambre nouvelle ceux des députés qui se sont signalés dans la dernière session, par leur attachement à la majorité. 11 fallait , ajoute M. Berryer, déguiser l'existence et le caractère menaçant des complots révolutionnaires; raviver les passions populaires , jeter jusque sur les marches du trône la dissension et les soupçons impies : c'est ce qu'a fait M. Decazes jusqu'au jour où le sang de nos rois a coulé.
« Le 15 janvier 181 7, les députés demandent compte à M. Decazes de l'exécution des lois d'exception qu'il avait sollicitées et qui lui avaient été accordées en 1815; ils voulaient une explication sur la conjuration du 21 janvier, dans Lyon, et du 4 mai à Grenoble. M. Decazes monta à la tribune pour dire que l'administration avait bien mérité de ia patrie; que l'affaire de Grenoble n avait pas été imprévue ; que sans la. prévoyance du ministre, le mal eût été beaucoup plus grave; enfin que l'étal de Grenoble était connu depuis trois semaines. M. le général Donnadieu écrivit un mémoire, adressé au roi, pour rétablir la vérité des faits; M. Decazes lui écrivit alors au nom du Roi, pour lui faire connaître son mécontentement , parce qu'il s'était permis d'attaquer le ministre de la police générale.
« Cependant, un nouveau mouvement éclate à Lyon, le 8 juin 1817; M. Decazes destitue toutes les autorités de cette ville, qu'il savait être dévouées à Louis XVIII, et les accuse d'avoir provoqué l'insurrection (1). Tel était, pour M. Decazes , le besoin de persécuter et de calomnier les royalistes sans être aperçu, dit M. Berryer, qu'il a eu recours aux écrivains les plus accrédités de toute la presse libérale. Il en est qui ont été condamnés par les tribunaux du royaume, pour avoir publié des notes que le ministre du roi leur avait fait remettre..
Et plus loin encore :
11 n'est pas en Europe , un homme , quelque peu
(1) Mémoire pour M. le général Donnadieu.
instruit des affaires de son temps , qui ne sache que M. Decazes était le directeur de cette correspondance privée; officielle ou non, elle portait ce titre quelquefois, son origine ministérielle fut révélée en diverses circonstances (1). M. de Chateaubriand a porté le défi formel à M. Decazes, de nier qu'il fût l'auteur de la correspondance privée (2). »
Un autre écrivain , également cité dans le mémoire de M. Berryer, a suivi l'exemple de M. de Chateaubriand, dans une brochure imprimée à Londres, le 4 août 1820. « Atia- « quez-moi en calomnie, si vous i'osez, dit- « il en s'adressant à 31. Decazes ! je sais « quels sont les personnages à faire com- « paraître et à faire interroger sous ser- « ment; je connais le cabinet où ces gof- <r respondances étaient décachetées , des « personnes devant qui elles l'ont été : en- « core une fois , attaquez - moi , si vous « l'osez (5) ! »
(1) Mémoire pour 31. le général Donnadieu, page 77.
[•2 Conservateur, t. ni, p. :>Tï.
f3j M. Decazes tenait dans Londres M. Elysée Decazes, son neveu, aujourd'hui baron , el attaché à son ambassade pour plusieurs missions secrètes, cl même pour recevoir et porter sa correspondance privée au Times.
M. Elysée Decazes transmettait directement au Times la correspondance privée, qui arrivait quelquefois directement à son adresse, et souvent par l'intermédiaire de M. Descalonne, commissaire spécial de police à Calais.
Quand M. Decazes a voulu acheter la conscience des propriétaires du Aew-Times, il a emoyé à Londres M. Trigant-Delatour qui s'est fait accompagner par M. Descalonne. Ces deux suppléons se sont présentés chez M. Stottard, éditeur du Neic-Times, et ont reçu cette noble réponse que l'incorruptible
Après toutes ces graves accusations, M. Berryer dévoila l'existence de ces agens provocateurs qui voulaient allumer la guerre civile dans les départemens de l'Isère et du Rhône. Et tous ces agens, qui parcouraient à la fois les villes et les campagnes, sous les ordres de Didier , il les signala comme appartenant au lieutenant de police Sainneville.
écrivain a insérée dans l'un des numéros de sa feuille. Un refus net les a rais hors de son appartement.
Quant à M. de Brivazac, il recevait et remeltait au courrier la correspondance privée qui lui était destinée ; car chaque journal avait son paquet. C'est ce même M. de Brivazac qui a été mis en communication avec le rédacteur de V Anti-Gallican Monilor.
Ce rédacteur, M. Goldsmith, qui, aprèsavoir quitté la France, avait établi dans Londres ce journal, remarquable par ses philippiques contre Bonaparte, vint à Paris en 1816, fut reçu par M. Decazes, dans son cabinet, et retourna à Londres avec plus d'argent qu'il n'en avait lors de son arrivée.
On connaissait bien les écrivans du cabinet secret de M. Decazes qui fabriquaient les correspondances privées, tels que MM. Lingày, Lagarde, Mirbel (qui rédigeaient en même temps le Journal des maires, etc. ; mais on ignorait peut être queis étaient tous les courriers, messagers et pourvoyeurs de ces libelles diffamatoires contre des membres de la famille royale, les honorables députés de la chambre et les hommes de bien que M. Decazes abreuvait de calomnies dans les feuilles étrangères, tandis que M. Rosan les présentait dans les bulletins du matin, adressés au roi, comme des conspirateurs, comme des ennemis personnels.
Aussitôt que la correspondance de M. de Brivazac était parvenue à M. Decazes , ce minisire la revoyait, la changeait, et il s'empressait de se rendre chez le roi, pour le prévenir que les bonapartistes, qui intriguaient au-delà des mers, n'étaient que ses espions provocateurs , et qu'il n'y avaft rien à craindre.
Quand le ministre des affaires étrangères faisait à S. M. le rapport des renseignemens qui lui étaient donnés par la voie diplomatique , sur les menées des agens du gouvernement de Bonaparte, S. M. lui disait : Je les connais, elles ne sont pas dangereuses.
(La police sous MM. les duc Decazes, comte Angles et baron Mounier, par M. Robert, pages 27, 28, 29 et 31.)
Ce fonctionnaire, dit-il, partit pour Paris après les arrestations du capitaine Cormeau, de Granger, etc. , et différa leurs interrogatoires jusqu'à son retour. M. Decazes n'avait pu lui tracer un plan de conduite pour le diriger dans cette affaire. Il avait besoin sans doute d'avoir une conférence avec lui : autrement que serait-il venu faire à Paris , lorsque ses devoirs le retenaient à Lyon? Tout cela rejaillissait sur la tête du ministre de la police générale, qui avait adressé à M. le général Donnadieu cette trop fameuse dépêche télégraphique , datée du 12 mai 1816, à quatre heures du soir :
i Les vingt-un condamnés a mort doivent
« ÊTRE EXÉCUTÉS AINSI QUE DAVID. 0)1 prO-
« met vingt mille francs à ceux qui livrece ront Didier (1).
C'est ainsi qu'on livrait au bourreau les malheureux citoyens que les membres du gouvernement occulte , auquel , d'après M. Berryer, le ministère n'était pas étranger, avaient excités à la révolte pour la réalisation de leurs projets. Une de leurs proclamations annonçait pourtant que des frères invisibles
(1) Cette dépêche télégraphique est reproduite en entier dans la biographie que nous avons consacrée à M. Decazes. (Voir Je tome I. 1" partie, page 30.)
oo
veillaient au salut cl es patriotes. . . ; que leurs frères impénétrables balançaient et dirigeaient les pouvoirs (1). Ces mêmes expressions avaient reparu successivement dans les diverses proclamations de Didier, de Maubreuil, de Pleignier, etc. Enfin nous lisons plus loin , dans l'ouvrage cité : Un plan d'attaque fut dirigé contre MM. Cannel et Donnadieu , dont les écrits ont montré jusqu'à l'évidence la participation de M. Decazes aux insurrections de Grenoble et de Lyon (2). Ces brochures furent faites par M. Berryer avec une logique impitoyable.
Le scandale fui si grand que le comte de Saint-Aulaire, beau -père de M. Decazes, crut devoir répondre ; mais il n'était pas de taille à lutter avec M. Berryer , qui se retourna vers lui avec toute l'ardeur de son zèle et de son talent. Sa lettre , adressée à M. le comte de Saint-Aulaire, parut chez Dentu, le 11 octobre 1820. Nous croyons devoir en citer le passage suivant :
« "Vous dites que des écrivains feignent d'avoir à défendre le prince placé sur le premier degré du trône, comme s'ils avaient le droit de faire de sa cause la cause de leurs passions. — Oui, monsieur le comte,
(1) La pouce sors le duc Decazes , etc page 8t.
(2) id. id. page 101.
cette cause est la nôtre , c'est celle de la monarchie , c'est celle du roi , c'est celle de la France. Nous connaissons trop bien la perversité et les manœuvres de certains hommes. Quand, aux premiers temps de la révolution , on feignait encore d'environner d'hommages l'auguste chef de l'Etat , les artisans du crime livraient à la calomnie les membres de la famille royale, et le prince même qui nous gouverne ne fut point alors à l'abri des plus odieuses accusations. Le trône, i^olé, tomba. Cette terrible leçon ne sera point perdue pour nuire avenir!... j\*est-ce point là une grande et belle prévision (1)?»
(1) Une publication nouvelle (les Mémoires de Peuchel, archiviste de la police) a jeté un jour nouveau sur ces sanglantes turpitudes; l'on nous pardonnera la longue citation que nous allons leur emprunter; elle fait connaître l'une des déplorables victimes de ces sourdes conspirations qui minèrent le trône des Bourbons , et perpétuèrent, pendant dix ans, le malaise du pays. Cette citation nous paraît compléter ce que nous venons de raconter; toutefois, en la reproduisant, nous devons déclarer que nous renvoyons à qui de droit la responsabilité morale des assertions qui y sont contenues.
« Dès la fin de 1815, et aussitôt que M. Decazes eut été appelé au ministère dis finances, il commença d'exercer sur Louis XVIII son système de fascination. Ce fut par la peur qu'il s'empara de la confiance de son maître et dompta en quelque sorte l'esprit du roi. Cet empire absolu du favori s'écroula, comme on l'a vu, sous la réprobation universelle. Le sang de Mgr le duc de Berry força M. Decazes à changer de manteau. Le plan du nouveau ministre fut simple : rendre odieux Monsieur le comte d'Àr fois), représenter d'une part les vrais royalistes comme des conspirateurs tendant à provoquer l'abdication M. au profit de son auguste frère, et, de l'autre, ériger les républicains et les orléanistes cachés sous le nom de constitutionnels en seuls et vrais amis de Louis XVI îl et de la Charte.
« Cette trame coupable a tout compromis, a tout perdu; M. Decazes n'a jamais éclairé S. 31. sur les doubles menées des jacobins et des orléanistes: jamais il n'a voulu attirer l'attention du roi sur le foyer d'intrigues qui s'allumait au Palais-Royal, non que j'entende que S. A. R. Mgr le duc d'Orléans, aujourd'hui roi des Français, se soit aucunement mêlé à ce tripotage, mais parce que je sais que son nom et sa maison servirent de signe de ralliement et de rendez-vous aux coupables. Je suis convaincu, et il m'est prouvé que ses fidèles se cachaient de lui, et qu'au moment où le succès a couronné leur travail, il en a ressenti plus de douleur que de joie.
M. Decazes était tombé depuis huit mois ; ses pieds lui avaient glissé dans le sang,
« Ainsi, je le répète, ce ne sera pas lui que je mettrai en cause, lui que j'accuserai dans mes révélations précieuses, car il est entièrement étranger à tout ce qu'on a tenté sous son nom; mais je crois pomoir, sans crainte, écrire ce que tant de séides nous répètent chaque jour dans les salons et même dans les lieux publics.
« Qui n'a pas entendu parler de Didier, de cette âme de feu dans un corps de fer, de cet homme taillé sur des patrons antiques, et si peu en rapport avec son époque et surtout ses concitoyens? Je vais le montrer sous un autre jour qu'il n'a été vu jusqu'à ce moment, et je ferai prévaloir mon opinion au moyen des documens nombreux et certains qui l'instituent et la dégagent de tous les mensonges dont en vain on la voudrait entacher. Voici des faits inconnus et vrais :
« Paul Didier naquit à Upie, département de la Drôme en 1758. Né dans la classe bourgeoise, mais au dessus de sa position par la grandeur de son caractère, il étudia le droit, fut reçu avocat, plaida avec succès, et jeta dès ce moment, par son énergique éloquence et le déploiement de sa haute capacité, les fondemens de cette influence, qui depuis lui fit croire qu^pourrait lutter contre le pouvoir royal.
« Dès 1788, et pendant le ministère déplorable de Brienne , Paul Didier se signala parmi les agitateurs de la province. L'an d'après, il assista à la célèbre assemblée de Vieille , regardée par beaucoup comme le berceau de la révolution française, et cela non sans quelque raison ; il fut l'un des signataires des mesures anti-constitutionnelles qui furent adoptées à cette époque.
« Ami de Mounier, de Barnave, Didier partagea tout ensemble leurs illusions et leur désappointement. Détrompé comme eux par le spectacle des désastres que lui-même avait appelés sur la patrie, il revint ainsi que ces deux hommes d'état à de plus saines idées. Poursuivi par les jacobins, qui voulaient uniquement tles complices, il fut contraint d'émigrer en 1793 , ne reparut à Grenoble qu'après le 9 thermidor, mais alors pour poursuivre sans relâche et sans pitié les sans-culottes, ses ennemis. Didier ne savait rien faire à demi.
«U fut à cette époque investi des pouvoirs de commissaire royal ; il correspondit un instant avec le cabinet ambulant de Louis XVIII ; mais ces bons sentimens durèrent peu : la mobilité de son caractère se tourna vers le soleil levant. Après le 18 brumaire, il multiplia ses voyages à Paris. Portalis alors le protégeait, mais cependant cette protection était stérile. Didier, impatient de cette condition mixte, et dans l'espoir d'obtenir peutêtre, par des révélations, l'importance qu'on semblait dénier à sa personne, s'adressa sans intermédiaire à Bonaparte. Celui-ci fut satisfait apparemment, car, après une audience accordée à Didier, l'ancien avocat reçut sa nomination de professeur à l'Ecole de droit de Grenoble. Ceci eut lieu après qu'en 1802 il eut mis au jour une brochure qui fit beaucoup de bruit. Elle était
— 5(i — comme M. de Chateaubriand l'écrivit si éloquemment dans le Conservateur. L'assas-
intitulée Retour à la Religion. Des personnes qui se croient bien instruites prétendent que le ministère de la police donna le plan, et paya la forme de l'ouvrage.
« Pourquoi Didier fut-il destitué à l'époque de la création de l'université impériale? On n'en a jamais connu la cause. Les mêmes documens que j'ai cités plus haut veulent qu'à cette époque il reçut , pour la première fois , la visite d'un agent de la faction dite d'Orléans, qui, lié avec Didier dès son premier voyage à Paris , l'engagea à travailler dans les intérêts du cidevant duc de Chartres , devenu duc d'Orléans à la mort de son père.
« La police impériale eut vent de cette intrigue. Paul Didier fut dénoncé , et , sans vouloir trop l'inquiéter, on se contenta de lui enlever ses fonctions. Rentré dans la vie privée a\ee peu de ressources pécuniaires, il chercha la fortune en s'associant à des travaux de mines et desséchemens d'étangs qui ne lui réussirent pas. Il empira sa position , et en 1814 , il se préparait à faire un voyage à Palerme, espérant que le duc d'Orléans lui tiendrait une partie des ^omesses que l'on avait faites en se servant de son nom. ^
« Mais les événemens changèrent la face des choses. Didier , à la nouvelle de la chute de l'empereur , accourut à Paris , se targuant de sa destitution, s'en faisant un titre, exaltant son royalisme et en même temps se rapprochant de M)I.L..., V...,0..., D....B... etautresqui, dans cette époque, reconstituèrent le parti dit orléaniste. Didier, que la charge de maître des requêtes qu'on lui accorda et la promesse de la première place vacante à la cour de cassation ne satisût point, passa, vers la fin de l'année, dans les rangs naissans des libéraux. Je l'ai entendu se plaindre souvent du gouvernement royal et prétendre qu'on ne faisait rien pour lui; mais depuis que j'ai pu lire dans les archives de la police, l'audace de ses plaintes m'a bien étonné.
« Aux Cent-Jours , il afficha le bonapartisme exagéré : c'était un leurre. Ce nouveau masque lui procura la préfecture des Basses-Alpes. Didier cependant s'était rapproché de Fouché, chef alors des Orléanistes. Fouché , qui voulait donner la couronne au duc d'Orléans, chargea celui-là d'aller en traiter avec les alliés à Vienne avant l'entrée en campagne. Mais une barrière infranchissable retint ce messager en deçà des frontières de la France, qu'il ne put passer.
« On sait avec quelle rapidité le malheureux Napoléon alla du golfe Juan à Waterloo, et de là à Rochefort. La promptitude de sa chute déjoua toute combinaison. Fouché , pris au dépourvu , n'eut que le temps de se retourner vers Louis XVIII. Aussi parla-t-il comme un dévoué serviteur au roi lorsque Didier vint prendre ses ordres.
« Dieu s'en mêle, dit le jacobin émérite; pourquoi lutter plus long-temps? Nul de nous n'a le bras assez fort pour retarder d'un
sinai du duc de Berry venait d'avoir lieu, et la chambre haute préparait une
instant le rétablissement de l'ancienne dynastie. Pour moi, je me rallie sincèrement; je suis cette fois bien décidé.
« Didier, surpris de ce changement de scène, ne répondit pas, et Fouché poursuivit, quoiqu'en ayant l'air de rire :
« Or çà , mon cher , prenez-y garde; ne m'obligez pas à tirer sur mes vieux amis. Ne complotez pas; tenez-vous tranquille, je vous ferai donner quelque fiche de consolation. D'ailleurs, nous n'avons pas les destinées entre les mains; et si , de même qu'aujourd'hui le ciel se déclare pour l'un , plus tard il s'éclaircissait pour l'autre , eh bien ! nous verrions; dans tous les cas , attendez mes avis.
« Didier se témoigna vaincu par cette logique , et laissa Fouché persuadé de sa docilité à toute épreuve. Cependant il courut chez M. V..., auquel il conta ce qui venait de se passer.
— Ah ! le vieux renard, s'écria le lourd personnage; il nous.... plante là. Eh bien ! tâchons de nous passer de lui.
« Didier, à cette époque, proposa au comité orléaniste, composé deD...,de V..., de L...,deL... d'O..., de R... et de G.., un plan qui devait nécessairement enfanter une nouvelle révolution. II s'agissait de prêter la main aux imprudences des royalistes et d'alarmer les acquéreurs des biens nationaux , puis de soulever les restes de l'armée de la Loire au nom de Napoléon. Comme il était sérieusement impossible que celui-ci reparût , on parviendrait facilement à déterminer les officiers compromis dans cette tentative et sans espoir de grâce, à se tourner vers S. À. S. le duc d'Orléans. Les républicains, ne pouvant reconstituer leur forme chérie de gouvernement , consentiraient à reconnaître l'autorité du fils d'un des leurs; et les propriétaires des domaines d'église , des biens d'émigrés et de condamnés , ne seraient pas les derniers à se tourner vers un prince qui leur offrirait une garantie positive.
« Tout ce plan plus détaillé, et que je donne en extrait d'après l'original queje tiens en mes mains, obtint l'assentiment des chefs. Dans ces entrefaites le cabinet de Londres , s'apercevant que le roi de France penchait vers une alliance plus intime avec la Russie , imagina une autre fois de troubler la paix dont nous commencions à jouir. Un agent mystérieux vint à Paris et insinua que la Grande-Bretagne ne s'opposerait pas à un changement dans l'ordre de succession au trône; que l'Angleterre combattrait sans doute une restauration bonapartiste , mais n'interviendrait pas si la maison d'Orléans remplaçait celle des Bourbons.
« Cette ouverture , dont on a profité quinze ans plus tard, et dont la sincérité a reçu une éclatante manifestation , donna du courage aux orléanistes. Il fut décidé que l'on tenterait un coup de main ; mais pour l'entreprendre avec succès , il fallait, dès ce début, occuper une ville importante, une place de guerre dont la conservation fût un gage de sûreté.
« Dans cette occurrence , Paul Didier se mit en avant : et , ayant reçu les lettres-patentes de sa nomination à la charge de chancelier du royaume, dans le cas où la tentative réussirait, un
procédure criminelle. « Quand la commis- « sion de la Chambre des pairs était assem-
diplôme de duc et pair héréditaire , une concession de 200,000 fr. de rentes en biens fonds , de 200 autres mille en rentes 5 OjO , avec promesse d'un traitement annuel de 200,000 fr. et enfin le grand cordon de laLégion-d'Honneur, partit muni d'une très-forte somme en or et en billets de banque pour aller préparer les voies. « Les conspirateurs n'auraient pas été fâchés de reculer jusqu'en 1817 l'ouverture de leurs opérations, parce qu'à cette époque il y aurait eu moins de troupes étrangères en France ; mais aussitôt que le comité-chef eut connaissance du mariage prochain de S. A. R. monseigneur le duc de Berri , il ne balança plus , comprenant combien il était important d'empêcher la conclusion de cet hymen. En conséquence, M... et P..., les émissaires accoutumés, reçurent ordre de presser Didier. En effet, ils intimèrent une telle hâte, que beaucoup de ses démarches furent entachées d'imprévoyance, résultat inévitable de cette conduite d'affaires.
« Il fallait, par un coup de main hardi, s'emparer de Grenoble, dominer l'esprit des soldats, entraîner la population, et pour cela feindre un nouveau débarquement de Bonaparte qui , cette fois , serait supposé à Brest. Le Dauphiné soulevé, on marcherait rapidement sur Lyon, et là, dans cette seconde ville du royaume , on convoquerait les états-généraux. Ceux-ci créeraient un gouvernement provisoire composé du général Gérard , du duc de Ch'Mseul , du duc d'Otrante, de Dupont de l'Eure et de Didier. On continuerait la guerre si la révolution n'étaii pas spontanée, et après la première bataille gagnée , le duc d'Orléans serait déclaré lieutenant-général du royaume , et le marquis de Lafayette commandant de toutes les gardes naiionales.
Les fonds étaient faits en partie pour payer les premiers frais ; c'étaient les banquiers Q..., D... et L..., qui les fourniraient sur des mandats signés de Didier et d'O... Chaque lieutenant-général en activité qui passerait au parti recevrait une dotation de 30,000 livres de rentes, le titre de duc , le grand cordon de la Légiond'Honneur. On ferait marquis avec un majorât de 12,000 francs et la plaque de grand-officier de la Légion-d'Honneur , tout maréchal de camp dont la défection serait utile. Le titre de comte, 12,000 fr. de pension et pareillement la croix de commandeur seraient acquis à tout colonel qui passerait au nouveau gouvernement, en entraînant son régiment. Des récompenses inférieures seraient réservées aux moindres grades; enfin cette révolution, tramée par des hommes d'affaires qui connaissaient la valeur de l'or, aurait coûté une somme énorme à la France.
« Des renseignemens trompeurs, parvenus à Didier , dans la semaine même où eut lieu l'exécution du maréchal Ney, 16 décembre 1815, lui firent espérer de pouvoir plus facilement s'emparer de Lyon que de Grenoble. Il se transporta donc à Lyon en janvier 1816 , et faillit en effet s'en rendre maître. Un incident bizarre dévoila la conspiration.
« Parmi les nombreuses ouvrières en soie que Lyon renferme, il y avait alors une pauvre orpheline , candide , jolie et pieuse
« blée pour l'instruction du procès de Lou- « vel , un sieur Vincent fut appelé devant
extraordinairement. La dévotion de cette créature angélique lui avait fait repousser les offres de séduction d'une foule de jeunes élégans ou de vieillards riches et corrupteurs Les ouvriers , ses égaux, n'étaient pas mieux reçus dans leurs avances galantes, et l'insensibilité déjà jolie Lyonnaise la faisait désigner sous le double sobriquet de Paulette, et Vierge-et-Martyre.
« Cependant l'heure de la défaite de ce eheste cœur sonna. Un pauvre canut, maigre, pâle , souffreteux et visiblement attnqué de la poitrine, vint loger dans une chambre voisine do celle habitée par Paulette. L'air languissant , les formes réservées du jeune homme , l'intérêt qu'inspire une vie prête de s'éteindre lorsqu'à peine elle commence , émurent la ï'ierge-et-Martyrc. Elle s'attacha à celui qui la regardait avec des yeux si tendres , sans que ses propos ou ses actes alarmassent sa pudeur ; elle se mit ostensiblement à soigner le pauvre malade ; ces deux enfans se firent la mutuelle promesse de s'épouser. Infortunés qui ne voyaient pas la mort !
« André, de jour en jour, devenait plus amoureux de Paulelle; il était au nombre des insensés que Didier avait gagnés, et dont il devait se servir pour opérer un mouvement. Un soir qu'il s'était endormi , tandis que la jeune vierge travaillait près de lui , on frappa à la porte : Paulette, craignant d'être aperçue par des étrangers chez son amant , se jeta si prestement dans un étroit cabinet voisin , qu'André en se réveillant put se croire seul. On entra : c'était Didier. — Pour dérouter, dit-il à André, les limiers de la police, c'est chez vous que j'ai donné rendez-vous à un envoyé du comité de Paris.
« Didier et André causèrent librement, familièrement, comme gens qeu nul ne peut entendre. Le personnage attendu ani\ a, et Paulette ouït dims toute son étendue le plan d'une conspiration qui allait replonger la France dans les horreurs dont l'heureux retour de Louis XVIII, en juillet passé, l'avait si miracuculeusement préservée. Peut-être le fait politique aurait laissé Paulette indifférente; mais le Parisien, en digne fils de la grande ville, étala tant d'impiété, manifesta une telle haine des prêtres, insista tant pour que le calvinisme devint la religion dominante en France, que la pauvre fille , détestant cet infâme complot, jura devant Dieu de le révéler.
« Elle se tint tranquille, laissa partir les étrangers, et lorsque la respiration plus égale de son amant lui eut appris qu'il s'était rendormi, elle quitta doucement son asile, gagna la porte, sortit, et, parvenue dans sa chambre, tomba à genoux, promettant à Dieu, dont elle se reconnaissait l'instrument visible , de ne pas laisser arriver à bien cet attentat sacrilège. Le lendemain, elle courut à l'église de sa paroisse, se présenta au tribunal de la pénitence, et là, avant sa confession, déclara au prêtre tout ce qu'elle savait.
« Dans sa simplicité, Paulette avait cru qu'en sévissant contre les coupables, on lui laisserait son amant. Cruellement détrom-^
« elle pour donner quelques renseigne- « mens : M. Baslard de l'Étang, en la pré-
pée lorsqu'elle le vit enlever et conduire en prison, elle se livra à un désespoir si violent que, huit jours plus tard, elle était morte. André lui survécut peu ; le chagrin de l'avoir perdue hàla sa fin, déterminée d'ailleurs par les progrès rapides de la pulmonie.
« Didier aurait été arrêté, si le gendarme, chargé de le surveiller, n'eût pas été aussi de la conspiration ; mais comme cet homme était lui-même au nombre des conjurés, il dépêcha sa maîtresse, qui prévint Didier de son péril. Celui-ci. toujours prêt à la fuite, sortit de Lyon furtivement, courut à l'extrémité du faubourg de la Guillolière, du côté de la campagne, et là trouva un che\al harnaché, qui le conduisit à la frontière de la Savoie. On ne rencontra point Didier quand on vint le saisir.
«Ayant ainsi manqué le coup qui devait le rendre maître de Lyon, et qui éclata néanmoins sans succès le 21 janvier 181(5. Didier se replia sur le Dauphiné, et spécialement sur le département de l'Isère. Le préfet de ce département était le comte de Montlivaut, depuis préfet du Calvados, royaliste à toute épreuve, incapable de pactiser avec la révolte et l'usurpation. On devait croire qu'il leur ferait bonne guerre. Du reste, homme de sens, de cœur, administrateur intègre : on ne lui reprochait aucune odieuse concussion.
« Le général Donnadieu, protestant, et néanmoins bourbonnien de pied en cap, n'était pas non plus de ceux que l'on pouvait séduire. On lui a reproché, justement peut-être, un immense désir de se mettre en vue à tout prix, même au moyen d'une sévérité outrée ; mais il a plus parlé qu'agi. 11 n'en est pas de même du duc Decazes; celui-ci doit savoir quel est le véritable instigateur de l'épouvantable boucherie dont Grenoble fut le théâtre. Nul n'aurait osé parler au général Donnadieu en faveur de la conspiration ; dès qu'elle lui fut cfnnue, ii l'écrasa. C'était là son devoir; il le fit, et ne s'embarrassa point des interprétations qu'on tirerait de sa conduite.
« Donnadieu et Decazes! voilà donc les deux hommes que Didier avait a combattre : il ne les craignait pas ; tranquille dans sa retraite, il employait l'argent qu'on lui envoyait de Paris, et qu'il recevait par l'intermédiaire d'un banquier de Lyon cl d'un de Grenoble, à faire des approvisionnemens d'armes, de munitions de guerre et de bouche, a acheter des bateaux qui le rendraient maître du Rhône, à enrôler dans les montagnes du Dauphiné et du Vivarais d'anciens militaires grognards de l'empire, impatiens de combattre ; car ces mains, qui ont si longtemps porté le fusil, dédaignent la charrue et les travaux rustiques de la campagne.
« C'était par de telles mesures qu'il répondait à l'impatience de ses amis de Paris ; mais tant de démarches ne pouvaient longtemps demeurer secrètes. Un bruit sourd, dès le mois de janvier 181(5, se répandit dans le Dauphiné; cette inconsistante rumeur reposait sur des on dit les plus contradictoires : aussi
« sence de M. le premier président Séguier « et de M. le procureur-général, reconnut,
la proclamation de M. de Montlivaut, du 21 janvier, fut-elle une de ces pièces d'apparat dont l'autorité couvre son ignorance. Au reste, le préfet, en cas de tentative coupable, pouvait compter sur la garde nationale tant à pied qu'à cheval. Organisé par un royalisme éclairé et intelligent, ce corps ne renfermait que des hommes dévoués à la maison régnante, Les deux légions de troupe de iigne, celle de l'Isère et de l'Hérault, le régiment des dragons de la Seine, la gendarmerie, étaient animés également des meilleures dispositions pour la cause de S. M. Louis XVIIl. Certes, ce n'était pas sur l'appui ou la neutralité de ces forces que les rebelles devaient compter ; mais la demi-solde, les militaires de l'ancienne armée, les montagnards, le vieux levain de la république, le caput murluum des Grenoblois présentaient des chances que Didi°r s'empressa de saisir.
« Peu satisfait de son ouvrage, il courut au dehors chercher des secours et rançonner la famille Bonaparte. 11 sut persuader a quelques membres de cette famille qu'il ne travaillait que pour la cause napoléonienne ; il alla soit à Parme , soit à Milan, soit à Lausanne, où il se mit en rapport avec le général comte d'Erlon, celui-là aussi rangé sous les bannières de l'orléanisme, quoiqu'en apparence ne songeant qu'à Napoléon II. D'Erlon, peu auparavant, était venu à Grenoble, lorsqu'on avait cru à la possibilité du soulèvement de Lyon. Là, caché chez un ancien député, le sieur Perrin, il se préparait à se mettre à la tête des troupes insurgées; mais la ruine momentanée du complot lui avait fait prendre la fuite, et à Lausanne il promit de nouveau à Didier d'accourir au premier signal.
« A mesure que le moment décisif approchait, Didier parlait moins de Bonaparte, et prononçait plus souvent le nom du duc d'Orléans. Un de ses complices, M. Dussert, à qui il vanta par trop ce prince, lui répliqua : «Ne me vantez donc pas cet homme ! Bourbon pour Bourbon, autant vaut conserver celui qui règne. S il s'agit de la famille d'Egalité, je me retire ; je ne veux pas d'un ci-devant à demi italianisé. »
« Sur ces entrefaites , Didier répandit dans tout le Dauphiné et les départemens voisins une proclamation propre à égarer les esprits; il la fit suivre d'un journal allemand qui contenait une proclamation menteuse de l'empereur d'Autriche en faveur de Napoléon II, son petit-fils. Enfin deux derniers émissaires, partis de Paris, apportèrent dans leur voiture 200,000 francs en or, que Didier distribua avec une générosité digne d'une meilleure cause.
« Il ires! point dans mon intention de poursuivre le récit de faits trop connus. Je n'ai cherché qu'à fournir de nouveaux documeus à ceux qui écriront cet épisode de notre histoire moderne. Je dirai seulement que la levée des boucliers eut lieu le 4 elle 5 mai 1810; que les insurgés, reçus vigoureusement par des troupes dévouées, furent battus sur tous les points , et que la
« dans la personne de ce témoin , un agent « qu'à la fin de 1817 M. Decazes avait en-
conspiraiiqn fut pleinement déjouée. Certains chefs furent tués ; Didier prit la fuite Je revendrai bientôt à lui.
« Je ne peux concevoir comment on a laissé ce complot parvenir à sa maturité, lorsque je vois les archives de la simple préfecture de police regorger de renseignemens précis sur les conspirateurs, de dénonciations venues de cent endroits pour dévoiler ce qui se tramait dans le Dauphiné. Je sais que les lumières parvinrent de toutes parts au comte Decazes, et que le ministre ferma constamment les yeux. Avant 1830 cette conduite me paraissait inexpliquable ; depuis, j'ai eu le mot de l'énigme. M. Decazes eût pu prévenir de longue main ce coup d'éclat, et ménager le sang français, qui coula. Il savait tout, ou, s'il n'a rien mi, il faut que, par une fatalité singulière, ce qui était à la connaissance de l'universalité de la police se soit arrêté à la porte de l'hôtel du ministre.
« Didier, qui un sabre à la main, avait essayé sous le feu de la mousqueterie de rallier les insurgés, voyant leur pleine déroute, tenta de se sauver, et, après une suite d'aventures et d'alertes incroyables, il toucha le territoire piémonîJïis. .Mais, reconnu et arrêté par les carabiniers dit roi de Sardaigne. il fut livré à la justice prévotale du roi de France.
«Didier, ramené devant ses juges, essaya sans succès de se défendre; condamné à mort, il fut exécuté le 10 juin 18fe6.
« Dès ce moment, sa famille, qui se trouvait réduite au dernier degré du malheur, reçut des secours d'une main inconnue. La révolution de 1830 est venue en partie lever le voile qui pesait sur ce mystère. La conslatote faveur dont M. Didier fils n'a cessé de jouir, et qu'il mérite à tous égards d'ailleurs , les fonctions importantes qu'on lui a confiées successivement jusqu'à l'heure de sa mori, témoignent d'une manière éclatante quelle cause son père a suivie. Tels sont hs faits importuns que je signale, etc., etc.» 1)
Is'ous corroborerons Ces détails par la publication de la lettre suivante , dont 31. Donnadieu nous a autorisés à prendre copie, en nous écrivant :
(1) 11 est un autre fait, dont nous ne voulons tirer aucune conséquence, 'mais que nous affirmons. La femme B. vivait publiquement avec Louvel ; après la mort de cet homme, elle reçut des secours réguliers. Ils lui furent continués jusqu'en 1830; depuis lors elle a épousé le nommé T. qui occupe un rang supérieur dans l'une des polices secrètes, et a obtenu, pour ellemême, une place importante dan< la domesticité d'une grande maison, où du moins, par respect pour les convenances, elle n'aurait jamais dû être admise.
« voyé à Lyon pour y recueillir des décla- (l rations contre les anciennes autorités de
« .... Je souhaite que ce document vous serve pour faire connaître la vérité sur une des circonstances les plus importantes de notre époque, et surtout le rôle que chacun y a joué , la part que chacun a pu prendre DANS LE SANG QUI A ÉTÉ VERSÉ DANS CETTE TRÏSTE ET DOULOUREUSE CRISE. »
IS'ous nous sommes lait un devoir rigoureux de publier celte lettre, car nous avons été sévères envers le général Donnadieu dans l'article que nous lui avons consacré. (Tome II, seconde partie.)