A MONSIEUR LE GÉNÉRAL DONNADIEU
18 septembre 1837.
Monsieur le général ,
C'est seulement depuis hier que j'ai connaissance de la lettre que vous avez adressée au journal le Bon Sens, le 10 de ce mois: je respecte trop en vous une infortune que j'ai éprouvée moimême, pour rendre publique la réclamation que je vais avoir l'honneur de vous soumettre.
Je regrette que vos souvenirs vous aient mal servi dans le passage de cette lettre, où vous faites allusion à la part que j'ai prise à la déplorable insurrection de 1816, et où vous faites en quelque sorte un appel à mon témoignage. Ce n'est point dans une lettre que j'ai eu l'occasion de rappeler les tristes événemens qui viennent encore de donner lieu à une polémique d'autant plus malheureuse, qu'elle est exercée par des écrivains qui ignorent absolument les événemens dont ils s'occupent, mais a propos d'un compte-rendu de votre ouvrage, intitulé : De l'Homme et de l'Etat actuel de la société. Cet article a été inséré dans le Messager du 1S mars 1833. Je n'ai pu faire l'aveu, dans ce document, que j'étais un des principaux fauteurs de l'insurrection. J'avais alors dix-huit ans, et à cet âge on suit une impulsion bonne ou mauvaise, niais on ne la donne pas. Je n'y dis point non plus que j'ai été alors spécialement chargé de me défaire de vous; seulement je parle comme d'une circonstance possible d'un acte de violence de ma .part dirigé contre votas, en rappelant à mon souvenir le caractère dont vous étiez revêtu à mes yeux et la violente exaltation de mes idées. Le fait est que la pensée de frapper en vous le représentant d'un système exécré m'a souvent alors préoccupé, et je remercie Dieu de n'avoir pas imposé cette triste renommée à ma jeunesse.
Maintenant, monsieur le général, permettez-moi de revenir encore sur ces douloureux souvenirs , mais sous un point de vue qui n'est point du domaine polémique , dont je crois sur mon honneur et ma conscience que vous avez à vous plaindre. J'ai cru
« cette ville... Le sieur Vincent était agent « direct de M. Decazes. » (Affaire de Gre-
long-temps que le secret des événemens de 1816 vous était connu ; la position dans laquelle vous êtes aujourd'hui me prouve que je m'étais singulièrement trompé. Si parmi les hommes du pouvoir, à cette époque, il y a un coupable, évidemment ce n'est pas vous. Dépositaire d'un pouvoir presque absolu, vous avez agi, dans les limites de votre mandat, avec une rigueur que vous avez cru nécessaire. S'il y a là un motif de reproche, c'est, je crois, le seul qu'on puisse diriger contre vous.
Voici pourquoi : c'est que les débats publics du procès du malheureux Didier n'ont nullement présenté, sous leur véritable jour, l'événement désastreux dont il est mort victime. J'avais eu occasion de connaître ce personnage en 1815, à Paris, durant les Cent-Jours, et je lui servis alors de secrétaire. J'eus nécessairement des relations avec lui, en 1816, lorsqu'il vint dans nos contrées mettre à exécution un projet dont les principaux fauteurs ignoraient le véritable but. Ce que j'écris là, monsieur le général , c'est de l'histoire. Pour remuer nos patriotiques populations des montagnes, on fut obligé d'évoquer tour à tour les souvenirs de la république et ceux de Napoléon , alors encore si palpitans dans un pays qu'une année seulement auparavant, ce grand homme avait liaïersé en triomphateur. Mais il ne s'agissait ni de la république ni de Napoléon. Le caractère bien connu du monarchique Didier s'oppose à cette explication du complot.
Mais quelle est donc la vérité? il n'y a plus en France que trois hommes qui la connaissent, puisque vous n'êtes pas de ce nombre. Il y a un de ces hommes qui gardera ce secret aussi fidèlement que la tombe où repose Didier, et cet homme, c'est moi. Quant aux deux autres, je n'ai point à m'en occuper. Il m'importe peu qu'ils n'apprécient pas, dans la haute position où ils sont placés, une discrétion que je crois utile, ne fût-ce que pour prouver que l'ambition personnelle n'est pas toujours le seul mobile des hommes qui se jettent avec leur conscience dans les niouvemens révolutionnaires , et celui de 1816 en était un , grand, national, digne d'une issue plus glorieuse.
Je serai heureux, monsieur le général, que cette loyale déclarai ion qui m'est dictée par mon amour pour la vérité, adoucisse l'amertume du chagrin que doivent vous causer les accusations exagérées dont vous êtes l'objet. Cette déclaration ne peut être suspecte ni à vos yeux, ni à ceux de vos amis ; elle vient d'un homme entièrement dévoué a la dynastie régnante, parce qu'elle a été appelée par la Providence, à fermer réellement l'abime du passé et à harmonier dans la vie sociale de l'Europe le principe sacré de notre grande révolution. Je dois ajouter que mon dévouement à la royauté de juillet est entièrement consciencieux et libre, car je ne liens d'elle aucun de ces grands bienfaits, aucune de ces faveurs qui s'accumulent sur les fidélités d'apparat. Avant la révolution de juillet, j'étais pauvre et je vivais de mes travaux littéraires; aujourd'hui je suis encore plus pauvre, si cela est possible, car j'ai de moins l'espérance et l'énergie de ces bel-
noble, p. 48.) Ce fait assez étrange a pu l'aire croire que l'assassinat de Louvel n'était pas un crime isolé (1). M. Bellart partagea cette
les années que je ne me repenls pas, même au prix de mes infortunes, d'avoir consacrées à la sainte cause delà liberté. J'ai l'honneur d'être, etc. BARGINET (de Grenoble).
Certifié véritable signé et déposé pour minute à Me Druet, suivant acte reçu par son collègue et lui, notaires à Paris soussignés. Le neuf mars mil huit cent trente-huit. L'HUILIER DE L'ETANG (neveu du général Donnadieuj. DRUET , BERCEON.
(1) On sait que ce prince fut exposé au Louvre dans une chapelle ardente. M. le marquis de Moustier, ancien ambassadeur, se rendant à l'église de très grand matin (14 février) , aperçut ces apprêts funèbres, et s'avança vers les sentinelles pour leur en demander la cause. Dès qu'il eut appris l'assassinat de la veille, et que le cadavre du duc de Berri se trouvait déjà exposé , il entra dans la salle funèbre, contempla un moment les traits du prince et se mit à prier auprès de lui. dans l'embrasure d'une fenêtre. La porte s'ouvrit presque aussitôt, et deux hommes, enveloppés dans leurs manteaux, parurent. Ils levèrent le linceul qui couvrait le cadavre, le touchèrent de leur main, se parlèrent à l'oreille , et laissèrent entendre ces paroles : il est bien rnortl Ce fait nous a été raconté par madame la duchesse d'Abranlès qui le tenait de M. de Moustier lui même. M. Edouard d'Anglemont en a tiré parti de la manière suivante, dans un recueil de poésies, publié en 1835, sous le titre de Pèlerinages.
Il est un monument que je lègue à l'histoire,
Que ne détruira pas Philippe ; le voici :
C'était dans notre siècle, en sa vingtième année;
Par une pluvieuse et sombre matinée
Du mois de février , un vieil ambassadeur,
Qui des rois et de Dieu vénérait la grandeur,
Se rendait à l'église en traversant le Louvre.
Voilà qu'en cheminant, tout à coup il découvre,
En un coin du palais alors inhabité,
A travers les vitraux, une étrange clarté ;
Puis, tout auprès, il est salué par les armes
De deux gardes-du-corps, aux yeux mouillés de larmes ;
Et le noble vieillard, que tout cela surprend,
S'approche delà porte; il s'informe, il apprend
Qu'un prince jeune, à l'âme et guerrière et loyale,
Berry , dernier espoir de la tige royale,
Est mort assassiné, puis, qu'il est là, tout seuL
Couché sur une estrade, attendant un linceul.
Et le vieillard, couvert d'une sueur glacée,
Entre d'un pas tremblant et la tête baissée;
Il s'avance, et d'abord, debout, sans mouvement,
opinion dans son acte d'accusation. Quoi qu'il en soit, M. Berryer avait été choisi, par le conseil des avocats , en qualité de secrétaire , pour la défense de l'assassin ; mais quelques hommes puissans intervinrent pour que cette cause lui fût interdite. On craignait sans doute que celui qui avait poursuivi le ministérialisme et le favoritisme avec tant d'ardeur ne fît des révélations intempestives, et que l'éclat et le retentissement de sa parole ne servissent la cause de ceux qui demandaient la mise en accusation de M. Decazes. D'ailleurs, au milieu de tant d'indices, on ne savait pas où il s'arrêterait.
M. Berryer plaide si bien, et son éloquence est si entraînante , qu'il lui est souvent arrivé de gagner non seulement l'es-
D'un visage où se peint un morne abattement,
Il contemple des traits qu'il ne peut méconnaître,
Et va s'agenouiller aa pied d'une fenêtre.
Soudain la porte s'ouvre à deux hommes ; tous deux,
Couverts de longs manteaux , se parlent bas; l'un d'eux
A la taille élégante, une démarche aisée,
Une figure jeune, agréable et rusée ;
L'autre a le front étroit , de larges favoris,
La face d'un cocher et porte un chapeau gris;
Ils entrent, marchent droit à la funèbre couche ;
Près du corps, chacun d'eux le regarde, le touche;
Et le vieillard doutant ou s'il veille, ou s'il dort,
Entend l'un d'eux qui dit à l'autre : il est bien mort ! M. Edouard d'Anglemont a mis la note suivante après les mots un vieil ambassadeur : « Le vieux marquis de Moustier « décédé il y a peu d'années; il avait raconté à plusieurs per- « sonnes ce dont il avait été témoin; il le répéta à son lit de « mort. Je n'ai rien changé à son récit. »
time et l'amitié, mais encore la clientelle de sa partie adverse. Il plaidait en 1819 pour M. Seguin contre M. Ouvrard , quand ce dernier vint lui l'aire compliment et le prier de vouloir bien se charger de ses affaires.
« Maisje plaidecontre vous, dit M.Berryer.
— Oui , dans cette affaire , lui répondit M- Ouvrard ; mais j'en ai d'autres, et contre d'autres personnes que M. Seguin ; et ce sont celles-là que je veux vous confier aujourd'hui . C'est pour l'une de ces affaires-Ouvrard que M. Berryer a fait, sur la finance, ces études profondes qui l'ont rendu si fort pour cette partie, qui nous ont valu tant de beaux discours à la Chambre , et qui le font consulter encore tous les jours par les gens les plus versés en ces matières (1). »
Nous lisons enfin dans le journal le Droit : « On cite comme des modèles du genre ses plaidoiries à propos des marchés de la guerre d'Espagne (affaire Ouvrard). il y avait de tout dans cette affaire , du droit , de la politique, des chiffres, du scandale : la passion s'était glissée jusque dans Barème.»
Les préoccupations politiques n'enlevaient point M. Berryer aux causes civiles
(1) Histoire des châteaux de France, par Danielo.
du barreau. L'affaire du marquis de Vérac , pair de France et gouverneur du château de Versailles, lui fournit l'occasion de déployer toute la puissance de son talent. Cette grande cause fixa l'attention de tous les jurisconsultes, et remplit huit audiences de la première chambre de la Cour royale , en février 1821.
Il partagea aussi avec Me Roussel la pénible tâche de présenter la défense de Castaing (1), que son éloquence ne put arracher à l'échafaud.
M. Berryer, zélé partisan de la liberté de la presse , n'hésita pas à la défendre contre ses amis politiques , et prêta l'appui de sa parole à plusieurs écrivains et à divers journaux de cette époque , entre autres au Journal des Débats et au Drapeau blanc, coupables d'avoir parlé d'une politique tortueuse qui, par des moyens secrets, ménageait \et protégeait les traîtres. (Juillet 1825. )
« 11 faut surtout rappeler ce fameux procès où M. Berryer fit preuve de tant de franchise et d'indépendance. Dans les poursuites intentées à la Quotidienne il vit la liberté de la presse compromise par d'obs-
(1) Voir le tome XIII des Causes célèbres, par B. Saint-Edme.
cures intrigues. Devant un grand devoir i! nTiésila point entre la liberté menacée et des amis imprudens. On se souvient encore avec quelle courageuse audace il démasqua les puissans du jour, qui s'en allaient, la bourse à la main, solliciter et ébranler les consciences , gens qui savaient acheter des opinions et ne savaient pas les défendre ( paroles de M. Berryer dans son plaidoyer pour M. Michaud , affaire de la Quotidienne , 25 juin 1824). 11 leur renvoya comme un anathème ces mots : vendez-nous un procès , qui révélaient une tentative d'amortissement de la pensée publique.
« Tel , au reste , se montra dans toutes les occasions M. Berryer. Jamais il ne rabaissa la question de la royauté à ces questions de ministérialisme , dont la science s'est depuis tant perfectionnée. Jamais il ne fut esclave de ces transactions où les intérêts étroits des partis l'emportent sur le bien public , et lont taire la voix de la conscience , et il a pu se rendre celte justice qu'il a toujours eu le courage de dire la vérité à ses ennemis , et le courage plus difficile de la dire à ses amis (1). »
M. Berryer combattit aussi pour la liberté
(1) Opinions et Vie politique de M» Berryer, par M. Flayol.
religieuse. C'est ainsi qu'il vint s'asseoir sur les bancs de la police correctionnelle avec M. l'abbé de Lamennais, le 21 avril 1826, et qu'il défendit les convictions religieuses de son illustre ami : convictions que M. Berryer partageait lui-même, et que l'auteur de Y Essai sur l'Indifférence venait de publier dans un ouvrage intitulé : de la Religion , considérée dans ses rapports avec l'ordre politique et civil. L'on nous saura peut-être gré de reproduire la brillante péroraison de ce plaidoyer , qui fut traduit en italien par madame la comtesse Riccini ; elle expliquera la manière dont M. Berryer entendait le droit divin à cette époque.
« C'est à vous qu'il est donné , en ce moment, de protéger et d'unir les antiques libertés de l'Eglise et les nouvelles libertés de l'Etat ; ne respecterons-nous pas l'indépendance de cette sainte religion catholique, à qui seule est due la noble indépendance des nations européennes ? Pouvons-nous oublier , dans nos injustes défiances , que l'esclavage a disparu partout où elle a porté ses lois , et que l'Europe lui doit l'heureux tempérament de ces institutions monarchiques dont l'antiquité ne nous laissa point d'exemple ! A qui osera-t-on faire un crime de vénérer dans son cœur et dans ses paroles cette grande puissance spirituelle qui , toujours vigilante pour les rois et pour les peuples, leur fait sans cesse entendre ces nobles enseignemens , fondemens sacrés de tout ordre , de toute dignité , de toute liberté dans les états : peuple, obéis à ton roi, il est l'image de Dieu sur la terre ; roi, garde-toi d'oublier, dans les pompes de ta grandeur, que le dernier de tes sujets est ton frère... »
C'est M. Berryer qui, le premier, proposa l'extension de la législation électorale, pour obtenir une représentation véritable et non fictive de la nation. Sous le ministère de M. de Villèle il provoqua toute l'attention de ses amis , qui étaient alors au pouvoir, sur cette matière si importante. Le système électoral tel qu'il le comprenait, avait le double avantage d'anéantir le monopole qui réside entre les mains de quelques milliers d'électeurs , et de livrer la société à ses influences naturelles ; enfin , il voulait creuse?* plus avant pour trouver une élection sincère qui échappât à l'action des partis par son étendue même.
Mais la loi du 19 février 1819 n'ayant pas été rapportée , M. Berryer rentra aussitôt dans l'opposition. Il prit part à la fondation de la société des Bonnes Lettres , et créa lui-même la société des Bonnes Etudes , où il développa les plus hautes théories sociales devant une foule immense d'auditeurs. 11 y fit des leçons orales depuis l'année 1822 jusqu'en 1825.
Ces grands et féconds enseignemens , ces succès oratoires obtenus dans les diverses branches du savoir, dans l'histoire , la philosophie du droit , dans l'organisation administrative , firent naître en M. Berryer un
penchant irrésistible pour les discussions de la tribune. 11 s'était créé une position à part dans son parti , en restant étranger aux intrigues politiques, et en blâmant hautement tous les actes qui signalèrent le ministère Martignac.
Lorsque les ordonnances du 16 juin 1828, concernant diverses mesures relatives aux écoles secondaires ecclésiastiques et autres établissements d'instruction 'publique , eurent paru , il les combattit vivement au nom de la liberté religieuse , et devint l'un des fondateurs d'une association pour la défense de la religion catholique. Un conseil général fut organisé sous la présidence de M. le duc d'Havre , et M. Berryer qui en faisait partie, examina , dans un rapport imprimé , toutes les questions légales qui se rattachaient aux ordonnances du gouvernement. Ce rapport remarquable où M. Berryer disait « que la liberté de conscience, l'égale pro- « tection accordée à divers cultes , la libre « publication des opinions et des doctrines, « l'uniforme autorité des lois de police inté- « rieure , l'abolition des privilèges personne nels , l'égalité d'aptitude politique pour « tous les emplois ; que toute notre législa- « tion repoussait cette alliance bizarre en-
« tre les choses présentes et les lois d'un « temps qui n'est plus , » ce rapport , disons-nous , fut distribué à tous les membres de l'association.
Mais un plus vaste théâtre allait s'ouvrir devant M. Berryer. Les combats parlementaires venaient s'offrir à lui. M. de Labourdonnaye quittait la chambre élective pour entrer dans la pairie, et le grand collège du Puy était déjà convoqué pour élire un dépu té. Un électeur de ce département (Haute- Loire) se trouvait, par hasard, à Paris : il demanda à M. de Polignac si la candidature de M. Berryer ne contrarierait point ses vues. Le ministre en parla à Charles X, qui comprit l'influence qu'un aussi beau talent devait donner à la droite. M. Berryer fut aussitôt nommé président du collège électoral, et une forte majorité le proclama député. II n'avait atteint l'âge fixé par laloi constitutionnelle que depuis seize jours seulement.
Les chambres furent convoquées au mois de mars suivant. Il prit la parole , pour la première fois, dans la discussion de la fameuse adresse des 221, au milieu des cris et des interruptions de la gauche et des applaudissemens de la droite. C'était le 9 mars
1850 ; M. Berryer attaquait en ces termes l'amendement Lorgeril :
« Que m'importe, maintenant, quand les droits du roi sont blessés, quand la couronne est outragée, que votre adresse soit remplie de protestations de dévouement, de respect et d'amour? Que m'importe que vous disiez : les prérogatives du roi sont sacrées, si en même temps vous prétendez le contraindre dans l'usage qu'il doit en faire? Ce triste contraste n'a d'autre effet que de reporter la pensée vers des temps de funeste mémoire. Il rappelle par quel chemin un roi malheureux fut conduit , au milieu des sermens d'obéissance et des protestations d'amour , à changer contre la palme du martyre le sceptre qu'il laissa choir de ses mains.
« Je ne m'étonne pas que , dans leur pénible travail , les rédacteurs du projet aient dit qu'ils se sentaient condamnés à tenir au roi un pareil langage ; et moi aussi, plus occupé des soins de l'avenir que des ressentimens du passé , je sens que si j'adhérais à une telle adresse , mon vote pèserait à jamais sur ma conscience comme une désolante condamnation. »
Voilà un beau talent , dit un des collègues de M. Berryer, à l'issue de cette séance , en parlant du nouvel orateur. Dites donc une puissance, répliqua M. Royer-Collard.
L'éclat de cette séance fut tel que les organes de l'opinion crurent à l'élévation prochaine de M. Berryer au ministère ; les journaux étrangers annoncèrent même cette nouvelle d'une manière positive, tandis que lui refusait même d'accepter la croix de la Légion-d'Honneur. L'offre d'un portefeuille
lui fut adressée ; mais M. Berryer ne se crut point fait pour marcher aveuglément à la remorque des opinions de M. de Polignac ; et, comme le président du conseil ne sut point lui développer un plan réel de conduite politique, M. Berryer refusa de s'associer à son pouvoir, et quitta Paris, afin de se soustraire à de fatigantes obsessions.
M. Berryer devait être loin de supposer les projets de M. de Polignac ; car, pendant son séjour à Lyon, dans les premiers jours de juillet, il reçut une lettre du président du conseil, qui lui disait: Nous allons nous retrouver devant la chambre (1) ; et cependant un mois n'était pas encore écoulé que les ordonnances avaient paru, et qu'après l'énergique et immortelle résistance des trois jours, le peuple avait broyé le vieux trône des Bourbons.
Les députés s'assemblèrent, se proclamèrent constituais, bâclèrent une charte et firent un roi. M. Berryer accourut à son poste, arriva à Paris, et, dès la séance du 7 août, protesta contre ce pouvoir constituant que s'arrogeaient ses collègues. « Dans un autre « état des affaires du royaume , dit-il , j'au-
(1) M. Berryer avait été réélu en juin par le collège du Puy.
« rais fermement défendu , à cette tribune, « les droits de la couronne , et je les aurais « défendus de manière à ce qu'on ne doutât « jamais de mon attachement sincère aux lift bertés publiques, précisément parce que « j'aime ces libertés, et que j'ai passé ma « vie entière à l'étude et à la défense de tous « les droits. » Puis il déclara qu'il ne se reconnaissait point le droit de délibérer sur ces trois points : 1° la vacance du trône en fait et en droit ; 2° l'annulation des actes de l'autorité royale pendant le règne précédent ; 5° l'élection d'un roi et l'offre de la couronne au duc d'Orléans.
La royauté du 7 août fut proclamée; la légitimité était foulée aux pieds ; les droits de la démocratie n'étaient pas reconnus; M. Berryer crut, en vertu du principe de la souveraineté nationale placé en tête de la constitution, comme garantie donnée à chaque citoyen du droit d'exprimer son opinion, M. Berryer, disons-nous, crut ne pas devoir déserter son poste, puisqu'il pouvait y rester sans abdiquer ses affections et ses doctrines politiques. Mais , lorsque l'exigence du serment fut imposée, les légitimistes se réunirent; MM. Berryer, Martignae et Alexis de Noailles étaient d'avis de
se retirer en masse , mais, en adressant à la chambre et au pays une protestation noble et énergique, signée de tous les membres de la droite. Cette opinion n'ayant point prévalu , M. Berryer ne se crut point lié par sa position, et résolut de siéger sur ces bancs où la confiance de ses concitoyens l'avait appelé.
Ce fut dans la séance du 11 août , après l'appel nominal, que M. Berryer prêta serment: il déclara hautement, au milieu du profond silence qui régnait dans l'assemblé, comment et pourquoi il se soumettait.
« La force ne détruit pas le droit, dit-il; la « légitimité du pouvoir est un don plus prête cieux pour les peuples que pour les races « royales : mais , quand la force domine « dans un état , les particuliers ne doivent « que se soumettre, et les gens de bien doi- « vent encore à la société le tribut de leurs « efforts, pour la détourner des plus grands « maux.
« Dans cette seule pensée, je crois démon « devoir de rester uni aux hommes honora- « blés en qui je reconnais des intentions sa- « lutaires à mon pays , et je me soumets à « prêter le serment qui est exigé de nous. »
Dès ce moment, la position politique de M. Berryer fut toute faite : il n'avait pas à
rougir, comme tant d'autres qui se drapaient devant lui, des premiers actes de sa vie politique , puisqu'il n'avait accepté aucune fonction sous l'ancien gouvernement.
En effet, les libertés qu'il avait demandées à la Restauration, il venait les demander à l'ordre de choses qu'on élevait sur les pavois de la victoire populaire, dont on voulait déjà effacer les moindres traces. Il parla sur un amendement au projet de loi relatif au serment des fonctionnaires (19 août 1850) , sur l'enregistrement des actes de prêts sur dépôt de marchandises (26 août 1830), sur l'élection de M. deFlaujac, en prononçant cette belle exclamation : Que ceux qui violent des droits aussi sacrés que les droits électoraux soient flétris ! (50 août) et sur l'abrogation des articles 5 et 7 de la loi du 12 janvier 1816, relative aux proscrits (2 septembre). Il prit quatre fois la parole dans la fameuse discussion sur la mise en accusation des ministres de Charles X ( 1 8 septembre) ; il monta encore à la tribune pour motiver son opinion sur leprojetdeloiconcernantlesjuges-auditeurs.
La lin de son discours fut remarquable, surtout par une vive apostrophe contre l'inquisition exercée sur la conscience des députés indépendans (1er octobre); et, quelques jours
plus tard (le A octobre), il demanda l'application du jury aux délits de la presse, la diminution du droit de timbre , à propos de la proposition Bavoux (8 novembre).
Le discours de M. Berryer, relatif au projet de loi sur le fonds commun (17 novembre), est un des chapitres les plus remarquables de notre histoire parlementaire. Quelques citations le feront mieux connaître que notre propre jugement.
« Je ne veux pas ramener la question sur ce triste terrain où luttent de vieilles haines, des inimitiés infatigables, déplorable héritage qu'il est temps de répudier enfin. Eh quoi ! messieurs, le temps, qui moissonne si vite les hommes, n'éteindra-t-il pas les haines! Pour moi, je réclame le privilège heureux de mon âge, qui me fit étranger et à l'ancien régime, et à l'émigration, et à la république , et au système de l'empire...
« Voix à gauche : Il n'appartient donc à rien...
« Autre voix: Il est de la Restauration.
« Ma carrière a commencé au milieu du bruit des armes; je me suis, en quelque sorte, éveillé au monde aux cris de la gloire de l'empire, alors que ces vieilles querelles étaient étouffées. Je n'ai connu la liberté, l'ordre, les lois, la discussion des intérêts publics ou privés, que dans la France telle que la Restauration l'a faite. C'est alors que de nouveaux principes se sont développés parmi nous, que des droits se sont établis , que des intérêts sont nés ; et c'est au nom de ces intérêts de nos jours , c'est pour la paix présente, c'est pour la sécurité de l'avenir que je viens combattre la loi qui vous est présentée.
« Si, dans la chaleur de la discussion , nous nous traitons de parti qui a succombé et de parti victorieux, je le conçois; mais, au nom du chef de l'Etat, de la part du ministère (ceci s'adressait au ministre des finances), réduire un parti à jouer le rôle de vaincus ! Sont-ce là les promesses qu'on nous a faites? Est-ce que les vérités qui ont été jurées ne seraient que des déceptions? Tous , ne sommes-nous pas, en France, appelés à jouir de la même
liberté d'opinion, de discussion? Ne devons-nous pas tous marcher, avec une égale fierté, au milieu de nos villes? A quelle classe destine-t-on cette existence de vaincus? Elle serait intolérable, et je sens en moi une âme toute française qui ne se résigne pas à accepter une vie si humiliante. »
Dès leur arrivée à Vincennes, MM. de Polignac, de Peyronnet, de Guernon-Ran ville et de Cliantelauze furent soumis à un rigoureux secret, qui fut levé après les premiers préliminaires de l'instruction judiciaire; M. Berryer leur en porta la nouvelle et fut la première personne admise auprès d'eux ; il les réunit, et, dans celte réunion , il fut question de la défense à présenter devant la chambre des pairs; M. Berryer devait en être chargé ; mais il voulait qu'elle fût une ; les ministres, au contraire, paraissaient pencher pour une défense scindée ; la discussion se prolongea pendant plusieurs entrevues , et l'on était encore indécis, lorsque le Moniteur annonça que l'entrée de Vincennes était interdite à M. Berryer; dès-lors il crut, mu par un sentiment facile à apprécier , ne pas devoir insister davantage.
Deux mois plus tard, M. Berryer assistait aux funérailles de Benjamin Constant. 11 s'y trouva avec M. Dupont (de l'Eure), auquel il adressa, pour la première fois, la pa-
rôle, en lui demandant sous quelle impression avait agi le conseil des ministres, en lui retirant l'autorisation de visiter les prisonniers de Vincennes. Tout ce que je puis vous dire à cet égard, répondit M. Dupont (de l'Eure), cest qu'il n'en a jamais été question au conseil ; cette annonce est partie de plus haut.
Nous sera-t-il permis de supposer que l'on redoutait à la Cour des pairs, et ailleurs peut-être, les apostrophes éloquentes et courageuses de l'ex-défenseur des généraux Canuel etDonnadieu, et que certains juges se seraient trouvés mal à l'aise sous le poids d'accablantes récriminations ?
L'avenir éclaircira sans doute ce mystère. Ce fait appartient à l'histoire.
À peu près à la même époque, M. Berryer dut porter la parole devant la Cour des pairs. M. Florian de Kergorlay (voir sa notice, t. Ier 2e, partie) avait écrit une lettre au président de cette chambre, dans laquelle il disait que le royal enfant mineur, étranger aux actes de son aïeul, devenait, par le fait de la double abdication de S. M. Charles X et de son auguste fils , à cet instant même , 2 août 1850, le roi à qui sa fidélité était engagée. Cette lettre publiée par la Quotidienne (25
septembre 1850) et par la Gazette de France (27 septembre ), cette lettre fut incriminée, et M. de Kergorlay fut cité devant la noble cour. M. Berryer l'assista comme conseil ; il eut à combattre les argumens passionnés de M. Persil, dont la violence réquisitoriale n'avait point de bornes; il eut aussi à subir un avertissement de M. le président Pasquier, que nous aimons mieux reproduire que qualifier.
« Défenseur, dit M. Pasquier, je dois c vous renouveler dans ce moment Yaver- « tissemenl que je vous ai déjà donné de « parler avec décence et modération ».
« Je prie la Cour des pairs , répliqua le « spirituel avocat , de vouloir bien être per- « suadée qu'après un exercice déjà ancien , « et, je peux dife, honorable, de ma profes- « sion, l'itérative invitation qui vient dem'é- « tre faite était superflue. Je connais la hau- « leur de votre justice , et je sens que la granit deur de mon ministère s'élève au milieu « de vous. Je le remplirai avec dignité, mais « avec liberté; car je ne pourrais croire « que , par ces paroles , on eût voulu m'en « ôter la force. »
La défense de M. Kergorlay fut en effet présentée avec force et dignité ; mais que
peut l'éloquence des avocats dans les procès politiques, et en face d'une cour dont les membres cumulent les fonctions relatives à l'instruction et à l'accusation, et celles de jurés et de juges? M. Kergorlay fut condamné.
Athlète infatigable, M. Berryer montait à la tribune législative pour agiter toutes les grandes questions administratives ou politiques; c'est ainsi que la loi sur l'impôt de quotité, substitué à l'impôt de répartition, rencontra dans le député de la Haute-Loire un ardent adversaire. Son esprit logique et pénétrant lui avait fait pressentir les dangers d'une mesure tellement désastreuse , que le ministère fut contraint dans la session suivante de venir déclarer à la tribune l'urgence d'abandonner son système.
Dans la discussion de la loi municipale (2 février 1831 ) , M. Berryer élargit le cercle du pouvoir parlementaire , en défendant la prérogative de la chambre, au nom du droit d'initiative qui lui appartient désormais, sous une charte acceptée par le chef de l'Etat. Le lendemain, il demanda que les maires fussent exclusivement nommés par les hommes de la commune. « En France , « dit-il , le droit des communes de s'admi-
« nistrer avait précédé le régime féodal; « elles n'existent plus ces grandes libertés « de nos provinces ! Depuis quarante an- « nées nous avons vu tomber l'œuvre de « tant de siècles : mais ces provinces, tour- « mentées aujourd'hui par le souvenir d'ins- « titutions qu'elles chérissent et qu'elles « ont perdues, se demandent jusques à « quand elles seront abandonnées à des « commissaires du despostime de Paris. »
M. Berryer prit part à la discussion de tous les intérêts vraiment nationaux : c'est ainsi qu'il défendit le droit commun à propos de la réforme électorale (25fév. 1851).
« Je crois,dit— il, qu'il n'y a rien de plus insignifiant que la fixation du cens ; j'ai entendu dire qu'on voulait trouver .dans un cens déterminé une garantie de capacité incontestable. On a voulu encore y trouver une garantie matérielle, c'est à dire qu'on a voulu tracer une limite au-delà de laquelle la société ne trouverait pas de garanties suffisantes... La fixation du cens est une injustice monstrueuse.... {Mouvement en sens divers.) Quand on interroge pour savoir quelle sera la fixation du cens, il se fait un calcul pour savoir combien de gens on appellera à l'élection, et quel nombre de ses amis on fera participer à ce droit.... (Murmures au centre. ) Avec ce système, qui se prête à des calculs de telle ou telle opinion tour à tour triomphante , les partis font tour à tour leurs combinaisons, excluent telle ou telle opinion. Je ne vois là que la représentation des passions dans le moment où elles triomphent, et non pas la représentation véritable des intérêts personnels du pays. Tel a été, à mon avis, le vice de notre système représentatif pendant quinze années.... (Marques d'adhésion.) Je ne voudrais donc pas que la loi n'allât chercher que des individus, mais je voudrais que le système électoral se ressentît, en sens inverse , de la répartition des impôts. Je
m'explique, je voudrais que les communes, cette congrégation de familles politiques, pussent nommer des mandataires pour concourir à l'élection des députés. L'électeur est le mandataire d'intérêts communs ; vaut-il mieux qu'il soit nommé par la loi, ou qu'il le soit par la commune? Ce système, qui a été souvent combattu, est celui des assemblées primaires ; il vous a été signalé dans le rapport comme le système de l'élection à deux degrés; c'est parce que j'en suis partisan, que je m'oppose à ce cens électoral fixe. Je maintiens que pour être dans la vérité , il faudrait que les communes de France eussent le droit de se former en assemblées primaires ; j'entends, ces assemblées....
Interruptions, marques d'impatience..., Plusieurs voix: A la question ! à la question! M. Berryer ne conserve la parole qu'après beaucoup de difficultés, et termine alors son discours par cette péroraison pleine de nobles sentimens.
« Quand mes honorables amis et moi sommes entrés dans cette enceinte pour prendre part à vos délibérations, nous n'avons eu en vue que les intérêts, que les besoins de notre pays. M. le ministre des affaires étrangères vous disait dernièrement qu'il n'y avait pas d'homogénéité dans cette chambre ; cela est vrai : telle est notre position; nous ne sommes pas des hommes de juillet: mais nous avons tous protesté de nos principes et de notre amour pour le pays ; nous avons déclaré que nous venions défendre ici les intérêts toujours chers et sacrés de nos concitoyens. Messieurs, ces intérêts nous ne les discuterons jamais. Que l'on combatte, si l'on veut nos doctrines, mais que jamais on n'accuse nos intentions; qu'on ne nous représente pas comme des ennemis des besoins, des nécessités de notre pays, et que désormais d'injustes et d'outrageantes paroles ne retentissent plus contre nous dans cette enceinte. »
Dans la même session, M. Berryer aborda les questions financières avec la même élévation de pensées et le même talent oratoire (10 mars 1851). 11 s'agissait d'abandonner
au ministère un crédit provisoire de 200 millions.
<c Quel député, s'écria-t-il dans cette circonstance, croirait pouvoir, sans trahir ses devoirs envers ses commettans, accorder une telle confiance au ministère le plus ferme, le plus juste, le plus loyal et le plus éclairé? Or, je vous le demande, messieurs , les hommes à qui sont confiées aujourd'hui les destinées de la France, ont-ils ce caractère à vos yeux ?... Mais au moment où je les accuse, j'entends répéter autour de moi que dans la bouche des hommes qui appartiennent au côté de la chambre où j'ai l'honneur de siéger, les reproches sont insignifians et ne sont dictés que par une opposition systématique, par un dessein secret d'entraver la marche du gouvernement, de contrarier ses plans et de lui rendre toute administration impossible; que nous ne parlons du pouvoir que pour l'égarer et le perdre ; de la liberté, que pour l'exagérer et la flétrir! Si cette objection tant de fois reproduite, m'était adressée sérieusement , le ministère se rendrait mal compte , et de la situation dans laquelle il a mis nos affaires, et du jugement déjà porté sur lui par tous les colis de la chambre, et de notre caractère et des pensées qui règlent notre conduite. Je m'explique et pour moi et pour mes honorables amis. Certes, nous ne délaisserons jamais des opinions que nous avons adoptées avec conscience, des senlimens que nous avons toujours reconnus honorables et salutaires; jamais nous n'abjurerons un seul jour de notre vie.
b Mais dans les conjectures présentes, au milieu des calamités publiques et à la face des périls divers dont notre commune patrie est menacée, je prie la Chambre de croire à la sincérité de mon langage. Le système d'un parti ne saurait avoir aucune' estime dans mon esprit; et je détesterais quiconque pourrait obéir à quelque intérêt privé, à quelque passion particulière, quiconque se laisserait guider par une autre pensée que celle du besoin général et de l'avenir du pays. »
Ensuite M. Berryer interroge les ministres sur ce qu'ils ont fait pour la liberté, au moment où les chambres vont se séparer ; et rentrant dans la discussion sur le crédit
extraordinaire demandé pour la sûreté intérieure de l'Etat.
« Je ne veux pas en ce moment, examiner ce que le ministère aurait dû faire pour la paix ou pour la guerre , ditil, je ne viens pas me jeter dans la querelle des peuples et des rois; je ne prétends pas faire des Français les vengeurs des droits de toutes les nations ; on redirait encore que j'appartiens à un parti qui se cache derrière les baïonnettes étrangères (Interruption violente. Oui1, oui! c'est vrai! c'est vrai!) — Quoi! cela est vrai! poursuit M. Berryer,' eh! qui vous donne le droit de le dire? Si nous sommes partagés d'opinion, si nous jugeons diversement les besoins du pays, les remèdes à ses maux, les espérances de son avenir, ne sommes-nous pas nés sur cette même terre ? ne parlons-nous pas la même langue que vous ? n'est-ce pas le même sang qui coule clans nos veines? Ah! ne nous croyez pas moins sensibles que vous à tout ce qui intéresse la dignité et l'honneur de la France. »
M. Berryer prit en outre part à des discussions financières et termina ses travaux de la session en combattant la proposition d'un crédit de 15 millions destiné à des dépenses secrètes.
Nous n'avons pas voulu interrompre le développement logique des travaux parlementaires de M. Berryer, pour le suivre devant la Cour d'assises, où il défendit , à plusieurs reprises, la Gazette de France et la Quotidienne. Nous ne parlerons ici que du plaidoyer qu'il prononça le 12 novembre 1851 , pour la Gazette de France contre le Constitutionnel, où nous trouvons ce passage
remarquable qui servira à faire mieux apprécier ses opinions : car M. Berryer a toujours trouvé plus de liberté devant la Cour d'assises que dans l'enceinte législative.
§^« L'absolutisme et le droit divin, disait-il , étrange et criminel rapprochement des principes les plus op-
f)osés ! le droit divin ! mais c'est la liberté , c'est l'égaité entre les hommes , c'est l'éternelle loi qui les appelle à vivre en société , mais qui n'a point réglé les formes variables des sociétés politiques, dicté leurs constitutions , leurs lois intérieures ; qui n'a attribué à aucun homme une autorité propre ei personnelle sur ses semblables.
« Républiques ou monarchies, tous ces états, tant qu'a subsisté au fond des consciences une autorité plus grande que celle des lois mêmes , plus puissante que le pouvoir humain , ont pu mettre sous la sauvegarde de la religion les lois fondamentales, les lois sanctionnées par une longue expérience , par les suffrages des siècles : Que le Dieu Terme fût placé aux limites des champs, que la statue de la Concorde s'élevât sur les places publiques, qu'une cérémonie sainte ait consacré le prince appelé au trône par les lois antiques du pays, ces garanties sacrées des droits sociaux n'en étaient point le principe ». .
Ces paroles, si remarquables et si religieusement inspirées , renferment , en germe, toutes les opinions politiques de M. Berryer : l'alliance de la légitimité et de la liberté.
Dès que la session fut terminée , M. Berryer entreprit un voyage en Italie, où se trouvaient un grand nombre de légitimistes influens. Il parcourut tour à tour Nice, Tu-
rin, Alexandrie, et séjourna quelque temps à Gènes , où la police française s'attacha constamment à sa poursuite. Un grand nombre de Français étaient réunis dans le même hôtel ; ils avaient des passeports de toutes les nations. L'éveil en fut donné au consulat où pas un passeport n'avait été visé, et les agens du consul, ayant reconnu M. Berryer, épièrent ses démarches; aussi, toutes les fois qu'il voulait voir M. deBourmont, qui demeurait dans un des faubourgs de Nice, M. Berryer était-il obligé de faire une promenade de plusieurs heures sur la mer , et de tourner un petit cap, afin d'échapper à la surveillance des espions consulaires. M.
Berryer quitta Gènes pour se rendre à Nice, d'où il rentra en France pour venir reprendre sa place au Palais-Bourbon, où il représenta le collège de Monistrol (Haute-Loire). Le premier discours que M. Berryer prononça dans la session de 1831 fut relatif à la proposition renouvelée par M. de Briqueville, et relative au bannissement de Charles X. De vives rumeurs s'élevèrent, lorsque l'on entendit M. Berryer appeler du nom de famille royale les membres de la dynastie déchue, et une voix s'écria dans l'assemblée , en s'adressant à M. Berryer : Donnez voire
démission, si vous ne reconnaissez pas le gouvernement. L'amendement de l'orateur se traduisait par ces mots : Plus de lois de proscription ! (17 septembre 1831 .)
«En parlant de l'opposition consciencieuse « de M. Berryer,, il ne faut pas oublier le jour 4 où le ministère, harcelé de toutes parts, «i vint offrir aux répugnances démocratiques « l'holocauste de la pairie, qui, mutilée déjà « dans la nuit du 7 août, achevait de mourir « complice de son propre anéantissement. «. M. Berryer voulut en vain ranimer la iai- « blesse de ces hommes d'état qui, désertant « leurs propres convictions , présentaient « une loi dont le rejet était leur plus chère « espérance. Cette fois, du moins, le minis- « tère applaudit en secret à l'orateur de la « droite, et les paroles de M. Berryer reste- » ront comme une belle oraison funèbre delà « pairie héréditaire , et comme un monu- « ment de plus de son indépendance et de sa « franchise politique (1). »
Lorsque M. Berryer monta à la tribune (5 octobre 1851), il était déjà nuit ; la clarté des lustres donnait un aspect solennel à cette assemblée où la plupart des pairs
(I) Opinions et Vie politique de M. Berryer; par M. Flayol.
s'étaient rendus comme pour assister à leur propre ruine. Ils entendirent, avec frémissement, sans doute, ces paroles mémorables du député légitimiste. « Quoi ! nous verrions « les pairs de France marchander les débris « de leur virilité politique !... Je ne saurais « exprimer tout ce qu'il y a, selon moi , de « honteux, de pervers dans ces trafics; et « je crois moins redoutables , moins funes- « tes, pour l'avenir des sociétés , ces temps « hideux où le peuple jette ses magistrats en « exil ou les pousse à l'échafaud. » M. Berryer était plus logique , par cela même qu'il était plus sincère (1).
Dans la discussion du projet de loi relatif au secours demandé pour les pensionnaires de l'ancienne liste civile (9 novembre 1851), M. Berryer lutta contre M. Dupin aîné. Le 10 décembre suivant, il s'occupa des questions commerciales à propos du transit et des entrepôts.
Le projet de loi sur les douzièmes provisoires l'appela, durant deux séances (2), à la tribune, afin que les 560 millions demandés ne fussent pas donnés sans examen, et des
(1) National, du 6 octobre 1831.
(2) Séances du 11 et 12 décembre 1831.
yo
applaudissemens s'élevèrent des deux extrémités, lorsqu'il s'écria qu'il fallait enfin sortir de ce système de provisoire , à propos des questions financières (1). 11 parla contre les propositions qui concernaient le divorce (2) et l'abolition du deuil du 21 janvier (5).
« Je m'adresse à tous, dil-il dans cette dernière discussion, à vous qu'on a représentés hier comme voulant la constitution après la révolution de juillet, et à vous aussi qui avez pris le titre de révolutionnaires. Ecoulez-moi tous un moment ; à vous qui recommandez le respect du passé et des institutions établies , je vous demande si ce n'est pas une chose à maintenir que l'enseignement du 21 janvier? Je le demande à
(Ji La Société Aide-toi le ciel t'aidera, dans son compterendu de la session de 1831, s'exprime ainsi au sujet de ce «liscours : « M. Berryer a dans la chambre une position unique; à lui seul il est chargé de défendre la légitimité, dont il ne s'est jamais caché d'être le champion dévoué. Il ne fallait pas moins que M. Berner pour soutenir, après juillet, un si étrange personnage. 11 élail très certainement le seul qui pût venir défendre contre Ta chambre et le pays entier, avec quelque apparence de raison et de dignité, l'hérédité de la pairie. Les cinq ou six pauvres orateurs ministériels qui se dévouèrent à venir encenser la défunte firent devant sa tombe la plus triste et la moins noble-figure. M. Berryer seul, placé dans les conditions nécessaires, sortit de la lutte comme un guerrier qui sort d'une place forte, avec les honneurs de la guerre et les éloges des vainqueurs. Son discours avait élé énergique, éloquent, et par dessus tout, d'une singulière franchise. Il avait attaqué, il est vrai, en faisant plus d'une faute historique, la souveraineté du peuple, mais il avait flétri l'ignominie de ce ministère qui égorgeait la pairie tout en l'adorant : mais surtout il censura l'aristocratie ellemême, et lui reprocha ses fautes avec amertume. Il donna à la pairie un conseil qu'elle a lâchement refusé d'entendre ; c'était celui de la retraite. »
(2) Séance du 14 décembre 1831.
(3) Séance du -23 décembre 1831.
votre conscience , si , à cette époque , il ne s'est pas agi d'autre chose que d'un roi , si ce n'est pas la royauté que l'on frappait', Pour vous qui ne voulez pas livrer la société au hasard, qui voulez fonder un gouvernement, nouveau , mais enfin , un gouvernement , n'est-ce pas un devoir de maintenir la commémoration de cette calamité publique où le nœud social fut rompu, où la royauté fut frappée de mort? — Et vous, hommes de 89, ah! je vous le demande, à vous les amis de la liberté, qui l'aimez assez pour en flétrir les excès, je vous le demande, quel plus beau monument pour marquer la ligne sanglante qui sépare la liberté de ses excès , que le monument du 21 janvier ! Quel homme, quel prince, quel roi a plus fait pour la liberté que celui qu'elle a frappé , que Louis XVI ! (Murmures.) — Au jour du jugement, messieurs, il fut permis de parler des vertus de Louis XVI , je ne vois pas que la Convention ait interrompu les défenseurs du roi. ( Profond silence. )
« Louis XVI a rétabli l'ordre, la discipline ; il a convoqué les Etats-Généraux tombés en oubli depuis un siècle ; il a appelé dix millions de Français à concourir à la rédaction des cahiers où le peuple consignait sa volonté, ce qui devait amener les réformes nécessaires. Louis XVI a été le véritable restaurateur de la liberté française ; voilà , voilà l'auguste victime des excès de la liberté qu'il avait donnée. (Murmures).
« Soyez indifférens à toutes les formes de gouvernement, à la république, à la monarchie; vous l'avouerez cependant , rien de plus sacré que l'ordre établi , juré ! Là ou la royauté existe, elle ne peut tomber sans crimes , sans ouvrir un gouffre immense où vont tomber bien des têtes. (Sensation).
« Dites-moi si la tête des amis de la liberté n'alla pas rejoindre celle de Louis XVI? Où donc est tombée ceile deBailly , de Chapelier, de Thouret, de Lavoisier?.... dans le gouffre ouvert par la chute de la royauté.
« Voulez-vous maintenant abroger la loi du 21 janvier? »
Désireux de connaître la situation générale du trésor , M. Berryer demanda , dans la séance du 17 janvier 1852, la production des renseignemens nécessaires à la discussion du budget de 1852; et, quelques jours après (50 janvier), exprimant son étonnement sur le caractère étrange de l'affaire Kessner, il s'écrie :
« Jamais, dans aucun pays où il existe une morale et une foi politique, on n'a vïi un pareil concours d'éloges, de secours et d'approbation pour un vol aussi scandaleux. »
M. Thiers, président du conseil, se lève et dit avec vivacité : « accusez-nous, mais ne nous calomniez tas.»
M. Berryer reprend aussitôt :
« Ces paroles, messieurs, à qui peuvent-elles s'adresser? Comment se fait-il que je sois l'objet d'une telle interpellation , quand je viens ici remplir un devoir public, quand j'exprime à cette tribune des sentimens qu'il m'appartient et que je me glorifie d'avoir ! les paroles qu'on a prononcées, je ne croyais pas les avoir méritées, et je les repousse avec une juste indignation.
« Et après tout , quelle occasion , %[uel prétexte avais-je donnés à un pareil langage, à une apostrophe adressée de si près? Ai-je, en effet, jeté des insinuations, des accusations personnelles?...»
Ici, les centres s'agitent avec bruit, et M. Berryer les apostrophe en ces termes :
« Silence ! messieurs, il n'est rien de plus sacré que le droit qui m'appartient de répondre à l'apostrophe dont j'ai été l'objet. »
Cette éloquence vive et courageuse du
député de la Haute-Loire, devait déplaire aux courtisans; aussi chercha-t-on bientôt les moyens de le perdre, en le livrant aux commissions militaires qui désolaient quelques provinces mises en état de siège.
Mais, avant d'entrer dans ces tristes détails , nous croyons devoir reproduire une lettre que M. Berryer adressa à M. de Genoude, et par laquelle il adhérait à une déclaration que la Gazette de France avait publiée, et qui avait donné lieu à un débat d'opinion entre ce journal et le Courrier de l'Europe, rédigé alors par ses intimes amis. Cette lettre parut dans la Gazelle de France le 25 avril 1852, deux jours après la clôture de la session.
« Vous m'invitez , mon ami , à vous exprimer mon assentiment sur les principes d'ordre et de liberté dont la GazeUe de France est l'infatigable organe.
« Je ne crois pas qu'il soit utile que je vous adresse une adhésion que je m'efforce de proclamer chaque jour à la tribune et au barreau; mais vous me trouverez toujours prêt à manifester mon ardent désir d'une entière union des royalistes, et à cimenter entre nous cette communauté de convictions, d'intentions et de vœux, qui doit animer loas les hommes sincèrement dévoués à la liberté, à la gloire, à la prospérité de notre chère France.
« Oui, j'ai toujours pensé qu'un peuple qui n'est pas rassemblé d'hier, qui a traversé quatorze siècles en développant avec un immense succès ses lois, son administration, ses arts, ses sciences, son industrie, en faisant sentir sur les autres peuples la puissance de ses armes et la domination de son intelligence , n'en est pas réduit à cher-
cher sa constitution et à se créer des maximes de gouvernement et de liberté ; qu'il possède dans les monumens de son histoire et de sa législation tout ce qui lui est nécessaire pour assurer sa dignité au milieu des nations européennes, et chez lui-même sa force et sa liberté.
« C'est dans cette longue vie d'un peuple que se consacrent les principes immuables de sa constitution. C'est ainsi que la France a établi ses lois fondamentales, contre lesquelles toutes entreprises des factions sont vaines , parce qu'il ne saurait rien se faire contre elles qui ne fût nul de soi.
« Telle est la loi qui règle, en France , l'ordre de succession au trône , le droit royal qui est le premier des droits du peuple , parce qu'il est la garantie de tous les autres.
« Telle est la maxime , qu'aucun impôt ne peut être établi sans le consentement , au moins médiat , de ceux qui doivent le payer.
« Ainsi encore, la liberté des communes, la liberté de l'enseignement, l'indépendance de la religion et la liberté du culte , sont des lois fondamentales de la monarchie française.
« C'est par suite de mon attachement à ces lois , c'est avec une conviction profonde de leur autorité et de leur nécessité que j'ai protesté contre les actes du 7 août 1830, que j'ai combattu la centralisation administrative, le monopole des électeurs à 300 ou à 200 fr., et le privilège universitaire.
« J'ai consacre ma vie à défendre l'antique alliance de la royauté et de la liberté ; c'est dans cette pensée nationale que j'ai accepté la mission, si difficile aujourd'hui , de siéger à la Chambre des Députés , que je m'associe aux travaux des jeunes rédacteurs du Courrier de l'Europe , et que j'applaudis aux courageux efforts de la Gazelle de France.
« BERRYER fils. »
23 avril 1832.
Pendant que M. Berryer faisait ainsi, en présence de la France entière, une déclaration de principes , en dépouillant le dogme de la légitimité de sa vieille enveloppe , afin de le mettre en harmonie avec
les besoins de la société moderne , quelque chose d'inattendu se passait dans la Vendée ; madame la duchesse de Berri venait y planter son drapeau , et appelait à elle tous ceux qui étaient jaloux de rendre le trône de France à son fils. Une lettre qu'elle avait adressée aux légitimistes de Paris avait jeté un grand trouble dans l'esprit des membres les plus influens du parti. « Une longue note « en chiffres l'accompagnait ; mais Madame , « dans sa préoccupation , avait oublié d'en « donner la clé ; M. Berryer la trouva : c'é- « tait cette phrase substituée au vingt-qua- « tre lettres de l'alphabet , le gouvernement « provisoire (1). »
Les hommes ciairvoyans du parti royaliste qui habitaient Paris, conçurent de graves inquiétudes. Désirant faire triompher leurs doctrines par la voie parlementaire, ils ne virent dans cette prise d'armes, qui allait avoir lieu , qu'un moyen de plus offert au gouvernement pour centraliser entre ses mains toutes les forces de l'État. La plupart des légitimistes influens savaient que les républicains , d'une part, et les impérialistes, d'autre part, se prépa-
(1) La Vendée et Madame, par M. le général Dermoncourt, page 215.
raient à une levée de boucliers qui devait éclater pendant l'anniversaire des trois jours. La royauté du 7 août allait subir une triple épreuve , où elle aurait infailliblement trouvé sa ruine , sans la mort fatale du général Lamarque , qui fit éclater une insurrection un mois trop tôt , et qui sauva ainsi le trône du Palais-Royal.
Cette situation menaçante pour le pouvoir n'avait pas échappé aux gens habiles du parti légitimiste, qui espéraient bâter le triomphe de leur cause en faisant de la politique expectanle , si l'on peut ainsi parler. Ils se réunirent , le 19 mai au soir , pour prendre une résolution et aviser aux moyens de faire connaître à la duchesse la vérité sur la situation politique de la France.
« Il fut décidé en conséquence que l'un d'entre eux se rendrait en Vendée pour conférer avec la princesse ; la difficulté fut de savoir lequel. MM. de Cliàleaubriand et de Fitz-James étaient suivis dans tous leurs mouvemens par l'œil soupçonneux du gouvernement , et ne pouvaient faire un pas, surtout vers la Vendée , sans trahir le secret de la cause. M. Hyde de Neuville se trouvait dans la même position. Enfin M. Berryer, sous le prétexte d'un procès qui l'appelait , dans les premiers jours de juin , aux assises de Vannes , pouvait seul remplir ce message ; il proposa de s'en charger, exposa les moyens à l'aide desquels il espérait tromper la police : on les approuva. Une note rédigée par M. de Chateaubriand , mais qui n'était que le résumé des opinions de l'assemblée en masse , lui
lut remise ; pour le reste , on s'en rapporta à son dévouement et à son éloquence.
« M. Berryer partit de Paris le 20 au matin , et arriva le 22 à Nantes.
« A peine y fut-il arrivé qu'il apprit que M. de Bourmout y était depuis deux jours ; il alla le voir à l'instant. M. de Bourmont avait reçu l'ordre du K> mai relatif à la prise d'armes fixée au 2i ; mais il pensa comme M. Berryer , d'après ce qu'il avait vu et entendu dans son court séjour à Nantes , qu'il y avait peu d'espoir à fonder sur celle insurrection , qu'il regardait comme ne devant produire que des résultats fâcheux. Il prit même sur lui de faire parvenir un presque contre-ordre aux chefs vendéens , jusqu'à ce qu'il eût consulté la duchesse, et reçu ses ordres.
« Le jour même de son arrivée à Nantes, et après avoir vu M. de Bourmont , M. Berryer monta dans un cabriolet , à deux heures , pour se rendre auprès de la duchesse; et comme, en y montant , il demandait à la personne de confiance que la duchesse avait à Nantes quelle route il fallait prendre, et quel lieu elle habitait , cette personne lui montra du doigt un paysan qui se tenait au bout de la rue sur un cheval gris pommelé, et lui dit seulement : Vous voyez bien cet homme, vous n'avez qu'à le suivre.
« En effet, à peine l'homme au cheval gris vit-il la voiture de M. Berryer se mettre en marche , qu'il fit prendre à sa monture un trot qui permettait à M. Beiryer de le suivre sans le perdre de vue. lis traversèrent ainsi les ponts et entrèrent dans la campagne. Le paysan ne retournait même pas la tête, et paraissait s'inquiéter si peu de la voiture à laquelle il servait de. guide , qu'il y avait des momens où M. Berryer se croyait dupe d'une mystification. Quant au cocher, n'étant pas dans la même confidence , il ne pouvait donner aucun renseignement sur la route à suivre , et comme lorsqu'il avait demandé : Où allons-nous, notre maître ? le maître avait répondu : Suivez cet homme , il obéissait strictement à cette injonction , ne s'occupant dès-lors pas plus du guide que le guide ne s'occupait de lui.
« Après deux heures et demie de marche , qui ne furent pas pour M. Berryer sans inquiétude , on arriva à un petit bourg. L'homme au cheval gris s'arrêta devant l'auberge ; M. Berryer en fit autant. L'un descendit de son cheval , l'autre de sa voiture pour continuer la route à pied. M. Berryer dit à son cocher de l'attendre jusqu'au lendemain à six heures du soir , et suivit son bizarre conducteur.
« Au bout de cent pas, le guide entra dans une maison, et comme, pendant la route, M. Berryer avait gagné du chemin sur lui, il y entra presque en même temps. L'homme ouvrit la porte de la cuisine, où la maîtresse du logis était seule, et, lui montrant M. Berryer qui marchait 'derrière lui, il ne lui dit que ces mots :
« — Voilà un monsieur qu'il faut conduire.
« — On le conduira, répondit la maîtresse de la maison.
« A peine ces paroles furent-elles prononcées, que le guide ouvrit une porte, et sortit sans donner à M. Berryer le temps de le remercier, ni de paroles ni d'argent. La maîtresse de la maison lui fit signe de s'asseoir, continua, sans lui adresser un seul mot, de vaquer aux affaires du ménage, comme s'il n'y avait point là d'étranger.
« Un sileuce de trois quarts d'heure à peu près succéda à la marque de stricte politesse que venait de recevoir M. Berryer, et ne fut interrompu que par l'arrivée du maître. Il salua l'étranger sans manifester ni élonnement, ni curiosité ; seulement il chercha des yeux sa femme, qui lui répéta de la place où elle était, et sans interrompre ce qu'elle faisait, les mêmes mots que le guide lui avait dit :
« Voilà un monsieur qu'il faut conduire.
« Le maître de la maison jeta alors sur son hôte un de ces regards inquiets, fins et rapides, qui n'appartiennent qu'aux paysans vendéens; puis sa figure reprit aussitôt le caractère de physionomie qui lui était habituel, celui de la bonhomie et de la naïveté.
« 11 s'avança vers M. Berryer, le chapeau à la main :
« — Monsieur désire-t-il voyager dans notre pavs? dit-il.
« — Oui, je voudrais aller plus loin.
« — Mon^ir a des papiers, sans doute?
« — Oui.
« — En règle?
« — Parfaitement,
« — Et sous son véritable nom, je présume?
« — Sous mon véritable nom.
« — Si monsieur voulait mêles montrer, je lui dirais bien s'il peut voyager tranquille dans notre pays.
« — Les voici.
« Le paysan les prit, et les parcourut des yeux. Son regard ne se fut pas plutôt arrêté sur le nom de M. Berryer, qu'il les replia en disant :
« — Oh ! très bien ; monsieur peut aller partout avec ces papiers-là.
« — Et vous vous chargez de me faire conduire?
« — Oui, monsieur.
« — Je voudrais que ce fût le plus tôt possible.
« — Je vais faire seller les chevaux.
« A ces mots, le maître de la maison sortit ; dix minutes après, il rentra.
« — Les chevaux sont prêts.
« — Et le guide?
« — Attend monsieur.
« En effet, M. Berryer trouva à la porte un garçon de ferme, déjà en selle, et tenant un cheval de main ; à peine eut-il le pied dans l'étrier, que son nouveau conducteur se mit en route aussi silerTcieusemeLt que l'avait fait son prédécesseur.
« Après deux heures de marche, pendant lesquelles aucunes paroles ne furent échangées entre M. Berryer et son guide, on arriva, vers la tombée de la nuit, à la porte de l'une de ces métairies qu'on décore du nom de château : il était huit heures du soir; M. Berryer et son guide descendirent de cheval, et tous deux entrèrent.
« Le garçon de ferme s'adressa à un domestique et lui dit : — 11 faut que ce monsieur-là parle à monsieur. « Le maître était couché; 11 avait passé la nuit précédente à un rendez-vous, et la journée à cheval ; il était trop fatigué pour se lever : un de ses parens des-
eendit à sa place. Celui-ci reçut M. Berryer, et dès qu'il se fut nommé, et qu'il lui eut dit qy'il désirait se se rendre auprès de la duchesse, il donna ses ordres pour le départ; il se chargeait lui-même de servir de guide au voyageur.
« En effet, dix minutes après , ils partirent tous deux à cheval. Au bout d'un quart d'heure un cri retentit à cent pas devant eux; M. Berryer tressaillit, et demanda quel était ce cri.
« — C'est notre éclaireur, répondit tranquillement le chef vendéen, qui demande à sa manière si le chemin est libre. — Ecoutez , et vous allez entendre la réponse. — A ces mots , il étendit sa main, la posant sur le bras de M. Berryer et le forçant ainsi d arrêter son cheval.
« En effet, un second cri se fait entendre ; venant d'une distance beaucoup plus éloignée, il semblait l'écho du premier, tant il était pareil.
— Nous pouvons avancer , la route est libre, reprit le chef en remettant son cheval au pas.
— Nous sommes donc précédés d'un éclaireur ?
— Oui, nous avons un homme à deux cents pas devant nous, et un à deux cents pas derrière.
— - Mais quels sont ceux qui lui répondent?
— Les paysans dont les chaumières bordent la route. Faites attention lorsque vous passerez devant l'une d'elles, et vous verrez une petite lucarne s'ouvrir, une tête#d'homme s'y glisser, y demeurer un instant immobile, comme si elle était de pierre , et ne disparaiire que lorsque nous serons hors de vue. Si nous étions des soldats de quelque cantonnement environnant, l'homme qui nous aurait vu passer sortirait aussitôt par une porte de derrière ; puis, s'il y avait aux environs quelque rassemblement , il serait prévenu , un quart d'heure avant son arrivée, de l'approche de la colonne qui croirait le surprendre.
a En ce moment le chef vendéen s'interrompit.
— Ecoutez, murmura-t-il , en arrêtant son cheval?
— Qu'y a-t-il? dit M. Berryer : je n'ai entendu que le cri habituel de notre éclaireur.
— Oui, mais aucun cri n'y a répondu ; il y a des soldats aux environs.
« A ces mots, il mit son cheval au trot, M. Berryer en fit autant ; presque au même instant, l'homme qui formait l'arrière-garde les rejoignit au galop.
« Us trouvèrent, à l'embranchement des deux routes, leur guide immobile et indécis.
« Le chemin bifurquait , et comme on n'avait ni d'un côté , ni de l'autre * répondu à son cri, il ignorait lequel de ces deux sentiers il fallait prendre; tous deux, au reste , conduisaient les voyageurs à leur destination.
« Après un moment de délibération à voix basse entre le chef et le guide , celui-ci s'enfonça sous la voûte sombre qui était à droite ; cinq minutes après M. Berrw et le chef ^e mirent en marche par le même chemin, laissant immobile, à la place qu'ils quittaient, leur quatrième compagnon, qui, cinq minutes après, les suivit à son tour.
« A trois cents pas de là , M. Berryer et le chef trouvèrent leur éclaireur arrêté; il leur fit un signe de la main pour commander le silence et laissa tomber à voix basse ces paroles : Une patrouille !
« En effet , ils entendirent ce bruit régulier de pas que fait une troupe en marche : c'était une de mes colonnes mobiles qui faisait sa ronde de nuit.
« Bientôt le bruit se rapprocha d'eux , et ils virent se dessiner sur le ciel les baïonnettes des soldats qui, pour éviter l'eau qui coulait dans les chemins creux, n'avaient suivi ni l'une ni l'autre des deux rouies dont l'embranchement avait Causé l'hésitation .momentanée du guide, mais ils avaient gravi le talus et marchaient de l'autre côté de la haie, sur le terrain qui dominait les deux sentiers creux par lesquels il était encadré. Si un seul des quatre chevaux eût henni, la petite troupe était prisonnière ; mais, comme s'ils avaient compris la position de leurs maîtres, ils restèrent silencieux comme eux , et les soldats passèrent sans se douter qu'il y avait là quelqu'un. Quand le bruit des pas des soldats se fût perdu dans l'éloignement, les voyageurs se remirent en marche.
« A dix heures et demie, on se détourna de la route,
et l'on entra dans un petit bois. La petite troupe y mit pied à terre, on laissa les chevaux sous la garde de deux paysans , et M. Berryer et le chef continuèrent seuls leur route.
« On n'était plus très éloigné de la métairie où se trouvait Madame ; mais, comme on voulait entrer par une porte de derrière, il fallut faire un détour et passer à travers des marais , où les voyageurs enfoncèrent jusqu'aux genoux; enffn on aperçut la petite masse sombre que formait la métairie entourée d'arbres , et bientôt l'on fut arrivé à la porte ; le chef frappa d'une manière particulière.
« Des pas s'approchèrent , et une voix demandait : — qui est là ?
« Le chef répondit par un mot d'ordre commun , et la porte s'ouvrit. •
« C'était une vieille femme qui remplissait l'office de concierge; mais elle était accompagnée, pour plus de sûreté, d'un grand et robuste gaillard, armé d'un bâton qui, dans de pareilles mains, était aussi dangereux que quelque arme que ce fût.
— Nous voudrions voir M. Charles, dit le chef.
— Il dort, répondit la vieille, mais il a dit de l'avertir si quelqu'un venait : entrez dans la cuisine et je vais le réveiller.
— Dites-lui que c'est M. Berryer arrivant de Paris, ajouta celui-ci.
« La vieille les laissa dans la cuisine et sortit. Les voyageurs s'approchèrent de la cheminée immense où luisaient quelques braises, restes du feu de la journée. Une planche s'y enfonçait par l'une des extrémités, tandis que l'autre supportait une de ces chandelles de résine , qu'on emploie ordinairement dans les chaumières vendéennes.
« Au bout de dix minutes la vieille rentra, et avertit M. Berryer que M. Charles était prêt à le recevoir, et qu'elle venait le chercher pour le conduire auprès de lui : il la suivit donc, et montant derrière elle un mauvais escalier en dehors de la maison, qui semblait collé le long du mur, il arriva à une petite chambre située au premier , la seule, du reste, qui fut à peu près habitable dans cotte pauvre petite métairie.
« Celle chambre était celle de la duchesse de Berry. I^a vieille ouvrit la porte et, restant en dehors, la referma sur M. Berryer.
« Son attention se porta d'abord et toute entière sur Madame.
« Elle était couchée sur un mauvais lit de bois blanc, grossièrement équarri à coups de serpe , dans des draps de batiste très fins, et couverte d'un châle écossais à carreaux verts et rouges. Elle portait sur la tête une de ces coiffes de laine qui appartiennent aux femmes du pays, et dont les barbes retombent sur les épaules. Les murs étaient nus; une mauvaise cheminée en plâtre chauffait l'appartement, qui n'avait pour tous meubles qu'une table couverte de papiers, sur lesquels étaient posées deux paires de pistolets ; dans un coin de l'appartement, une chaise sur laquelle étaient jetés un costume complet de jeune paysan et une perruque brune (1). »
On le sait, l'entrevue de M. Berryer avec madame la duchesse de Berri avait pour but de déterminer cette princesse à quitter la France; il représentait auprès d'elle, ainsi que nous l'avons dit , les notabilités légitimistes de la capitale.
« M. Berryer, continue M. le général Dermoncourt dans sa brochure , M. Berryer plaida chaudement et avec son talent accoutumé ( c'est-à-dire parfaitement), la cause dont il s'était chargé; mais jamais , sûrement jamais , il n'avait rencontré un adversaire aussi difficile à convaincre, et dont la réplique fût aussi vive et aussi animée. — Mes amis de Paris, disait-elle, dont j'apprécie le dévoilement comme le vôtre, M. Berryer, ne connaissent pas l'état des choses ; ils n'en sont Infor-
(1) La Vendée et Madame, par M. le général Dermoncourt.
mes que par ceux qui se sont opposés au mouvement. A mon arrivée ici ils m'ont offert argent et vaisseaux pour m embarquer. Eh bien ! je leur ai répondu : oui, comme vous avez fait au duc de Bourbon en 4815. Si au lieu de partir il était resté dans le pays , quatre jours après il aurait été à la tête de toute laVendée , qui alors eût fait de grandes choses , les chefs ne pouvant plus être désunis. Il n'en sera pas ainsi de moi ; si je sortais d'ici, il faudrait donc quitter la France!
« A trois heures du matin , mais à trois heures seulement, la duchesse se rendit aux raisons dont M. Berryer s'était fait l'organe pour lui et son parti. Cependant , quoiqu'elle eût pu voir par elle-même qu'il y avait peu de chance de succès à attendre d'une insurrection armée, ce ne fut pas sans cris et sans désespoir qu'elle céda. — Eh bien! c'est décidé, disait-elle , je vais donc quitter la France ; mais je n'y reviendrai pas, faites-y attention ; car je ne veux pas revenir avec les étrangers. Ils n attendent qu'un instant, vous le savez, bien , et le moment arrivé ils viendront me demander mon fils , non pas qu'ils s'inquiètent beaucoup plus de lui qu'ils ne s occupaient île Louis XYI1I en 1815, mais ce sera un moyen pour eux d'avoir un parti à Paris. Eh bien! alois , ils ne l'auront pas, mon fils, Us ne l'auront pour rien au monde : je l'emporterai plutôt dans les montagnes de la Calabre. Voyez-vous , M. Berryer, s'il faut qu'il achète le trône de France par la cession d'une province, d'une ville , d'une forteresse , d'une maison, d'une chaumière comme celle dans laquelle je suis , je vous donne ma parole de régente et de mère qu'il ne sera jamais roi.
« A quatre heures du matin M. Berryer prit congé de la duchesse, la laissant vaincue, mais non rendue. Il lui dit : Si Madame sedécide à partir, je lui offre toujours mes services; je serai à Nantes jusqu'à tel jour, et ensuite à La Rochelle jusqu'à tel autre. M. Berryer s'arrêta à un endroit convenu pour y attendre sa réponse. Le lendemain il reçut une lettre dans laquelle la duchesse lui disait qu'elle avait enchaîné trop d'intérêts aux siens, entraîné trop d'existences à la suite de la sienne, pour se soustraire seule aux conséquences de sa descente en France , et les laisser peser sur les autres ;
qu'en conséquence elle était décidée à partager jusqu'au bout le sort de ceux quelle avait exposés : seulement la prise d'armes, d'abord fixée au 24 mai, était remise à la nuit du 5 au A juin.
M. Berryer partit aussitôt pour Nantes , l'âme navrée de douleur : car il prévoyait l'issue de cette .insurrection.
•Pendant que M. Berryer, consterné du mauvais résultat de son entrevue avec madame la duchesse de Berri , attendait à Nantes l'ouverture des assises de Vannes , où il devait défendre le commandant Guillemot , le gouvernement tenta de se défaire légalement et judiciairement de ce redoutable adversaire.
Sur un rapport du préfet de police ( M. Gisquet ) au ministre de l'intérieur (M. de Montalivet ), le foyer domestique de MM. de Chateaubriand , Bellune , Hyde de Neuville et Fitz- James fut l'objet des perquisitions des agens de police , qui envahirent également le domicile de M. Berryer, le 51 mai, à 5 heures du matin , c'est-à-dire huit jours après son départ.
Le commissaire de police se présenta d'abord au logement de M. Arthur Berryer fils , où il saisit un écrit intitulé Avis , et descendit dans l'appartement de son père. Ma-
dame Berryer, excipant de Ja qualité d'homme public de son mari , demanda que les scellés fussent seulement apposés sur les issues du cabinet jusqu'à son retour, afin que le dépouillement des papiers qu'il pouvait contenir eût lieu devant lui. « On « se rit de cette réclamation ; et les secrets « de la profession d'avocat , devant lesquels « la justice s'arrête avec respect , comme « devant un sanctuaire , sont profanés par « la police (1). » Un garçon serrurier fut appelé pour crocheter les serrures et les tiroirs de M. Berryer, et les agens de l'antorité dressèrent un procès-verbal dont nous croyons devoir reproduire l'extrait suivant :
« Perquisition faite dans l'appartement de M. Berryer , en présence de madame son épouse, nous avons examiné nombre de papiers se rattachant à la profession d'avocat et aux fonctions de député , et contenant diverses opinions de M. Berryer, émises dans le sens des principes qu'il est connu professer, mais ne portant aucun caractère de provocation contre le gouvernement.
« Nous avons trouvé et saisi :
a t° Septpièces qui nous ont parususcepliblesd'examen;
« 2° Deux pièces qui sont : lettres d'un nommé Gillot, adjudant sous-officier au 36- régiment de ligne.
« Sur lesquelles pièces ainsi saisies nous avons placé une étiquette indicative de la saisie que nous en opérions, signée de nous et de madame Berryer, après avoir apposé notre cachet.
(1) Exposé du procès de M. Berryer, page 10, ouvrage déjà cité.
« Nous avons alloué au sieur Vecacheux, garçon serrurier, demeurant rue d'Antin, n° 1 , la somme de trois francs, pour avoir procédé à l'ouverture du bureau de M. Berryer.
« Nous avons laissé copie du mandat ci-devant analysé, à madame Berryer.
« Lecture faite à madame Berryer, cette dame a cru devoir faire toutes réserves et protestations contre l'opération qui précède , et a signé le présent avec nous ; signé Caroline Berryer; Vassal.
« Nous, commissaire de police, susdit et soussigné, disons que le présent procès-verbal, le mandat qui y a donné lieu, et les pièces annoncées saisies , seront transmises à M. le conseiller d'état , préfet de police, à tels fins que de droit.
« Paris, ce 31 mai 1832.
« Signé VASSAL.
« Pour copie conforme :
« Le greffier en chef DBÉO. »
Quelles étaient les pièces que M. Vassal, commissaire de police , crut devoir saisir , comme susceptibles d'examen? 1° Une lettre mystérieuse se trouvait dans le bureau de M. Berryer, attachée à une liasse, et cette liasse renfermait aussi un procèsverbal et la description topographique d'un parc. La police détacha cette lettre des autres papiers qui l'enveloppaient , et s'en saisit à cause des initiales C.B. qui signifiaient, sans doute", Caroline de Berry.
Voici le texte de cette lettre :
« Monsieur, « L'endroit que vous m'indiquez est bien celui du dépôt : il a été fait entre le massif d'arbres et le tombeau.
plus près un peu du massif d'arbres ,* il y avait sur ce tombeau une pierre portant ces lettres : C. B.
« Votre lettre m'accable ; informez-vous, je vous prie, si quelque employé dans les jardins n'aurait pas disparu ; car j'éprouve des inquiétudes mortelles. Moi seul connaissais ce dépôt; le hasard l'aurait-il fait découvrir?.... je tremble d'y penser, car les titres que contient la boîte me sont très précieux pour régler mes affaires.
« La boîte est en ferblanc, fermée avec un petit cadenas d'acier et cuivre jaune ; elle a un pied environ de longueur sur 8 à 9 pouces de largeur ; elle était enveloppée dans de la toile cirée noire, et ficelée sur les quatre côtés.
« Comme j'ai fait ce dépôt la nuit, il serait bien de creuser en avant du tombeau et sur les côtés ; cependant je crois bien me rappeler que je l'ai placée entre le massif de bois et le susdit tombeau.
« Le plan des lieux me parait exact.
« Je crains bien de ne plus vous revoir. Dans tous les cas, je m'en repose sur vous, ayant la plus grande confiance dans tout ce que vous ferez. »
Nota. A cet endroit de la lettre se trouve une ligne et demie rayée avec une encre plus noire que celle du corps de la lettre. Les caractères paraissent encore sous les ratures.
Ensuite il est écrit :
« Recevez l'assurance de ma reconnaissance et de mon profond respect. »
On a biffé la signature de cette lettre , ainsi qu'une demi-ligne écrite à gauche de ladite signature : c'est sans doute la date de cette lettre qui a été rayée.
Entre la glace et la pendule placée sur la cheminée de son cabinet, M. Berryer
avait mis un dossier; sous son enveloppe étaient les pièces d'un projet d'emprunt romain, coté aujourd'hui à la Bourse : il y avait réunis ensemble, la correspondance du marquis de Torlonia, banquier de la cour de Rome , des notes diverses , puis le projet de soumission d'une compagnie, en un grand nombre d'articles; M. Berryer était consulté sur leur rédaction. Au milieu de toutes ces pièces s'en trouvait une contenant les principales conditions de l'emprunt, en ces termes :
« Capital nominal vingt-cinq millions de francs, intérêts à 5 (tyO l'an.
« Amortissement de un pour Ofi par an, prisàlOOjO.
« Paiement de deux à trois millions de francs lors de la remise des obligations.
« Tous les revenus de VEtat seront donnés en garantie du paiement des arrérages et de l'amortissement du capital.
« Commission de cinq Ofi effectifs sur la valeur nominale.
« Commission de banque de deux et demi OjO sur le paiement des arrérages et l'amortissement annuel. »
On le voit, cette note n'indiquait point en faveur de qui cet emprunt devait être fait : pour l'apprendre il fallait rapprocher diverses pièces qui composaient le dossier : mais la police avait un autre but ; elle s'empara de la note avec la pensée de s'appuyer sur elle pour prouver l'existence d'une conspiration, en disant que cet emprunt de
vingt-cinq millions était pour le compte de Henri V, et plaçait ainsi M. Berryer sous le poids d'une accusation capitale , comme coupable d'avoir soudoyé la guerre civile.
« Depuis son retour à Nantes , dit M. Fontaine , avocat (1), M. Berryer attendait chez M. Aristide de Grandville , son ami d'enfance, soit à sa maison de ville, soit à son château de Port-Saint-Père, l'arririvée du 12 juin, jour fixé pour le jugement de M. Guillemot, a Vannes. Sa vie n'avait ni secrets,, ni mystères : il parait même qu'elle était trop publique, car les journaux du pays instruisirent plusieurs fois leurs lecteurs des promenades qu'il faisait par la ville, à pied ou en voiture. C'est dans ces circonstances que M. le procureur du roi de Nantes se rendit le 2 juin chez une tante de M. de Grandville, pour la prier de faire dire, par son neveu, à M, Berryer, que sa présence inquiétait les esprits, et que M. "le préfet l'invitait à quitter ce pays. M. de Grandville, voulant éclaircir nettement le fait, va aussitôt chez M. le préfet, lequel proteste que la présence et la conduite de M. Berryer ne lui font concevoir aucune alarme, et qu'il n'a chargé d'aucun message AL le procureur du roi. Toutefois, ajoute-t-il, puisque ce magistrat paraît le désirer, j'engage M. Berryer, dans l'intérêt de sa tranquilité, à partir et à tracer lui-même l'itinéraire qu'il veut suivre : je le viserai sur son passeport. De chez M. le préfet , 31. de Grandville alla chez M. le procureur du roi Démangeât ; la conversation fiit extrêmement courte , elle ne porta que sur le fait du départ de M. Berryer. Comme M. Démangeai insistait toujours pour qu'il se fit promptement , M. de Grandville l'assura que dans la journée M. Berryer aurait quitté Nantes.
(1) Exposé du procès de .V. Berryer, par Me Fontaine, a\ot. Daee 14.
cat, page 14
« Précisément la Cour de cassation venait de renvoyer de la Cour d'assises de Vannes à celle de Rennes l'affaire de M. Guillemot. Le jugement se trouvant ainsi éloigné indéfiniment, M. Berryer résolut de profiter de sa liberté , pour exécÉter un peu plus tôt un projet de voyage réclamé depuis long-temps par sa santé. 11 indiqua à M. le préfet son intention d'aller aux eaux d'Aix , en Savoie , en passant par le département de la Haute-Loire , où il voulait rendre visite aux électeurs qui l'avaient nommé membre de la Chambre des députés.
« Voici la ligne exacte de sa %ute , telle qu'il la traça lui-même , pour être mise au dos de son passeport, et visée par M. deSt-Àignan : « aux eaux d'Aix, en Savoie, en passant par Bourbon-Vendée, Luçon, La Rochelle, Rocliefort, Saintes , Angoulême , Clcrmont , Montbrisson, le Puy, Lyon et Pont-de-Beauvoisin.
On a dit depuis que M. Berryer fuyait à l'étranger; mais n'anticipons pas sur les faits :
M. Berryer sortit de Nantes le 5 juin à quatre heures du soir. Le lendemain il était déjà à La Rochelle où il séjourna le 4 et le 5 pour visiter le port et les monumens publics de cette ville ; le 7 , à une heure du matin, il entrait dans Angoulême : plusieurs gendarmes l'attendaient au relais pour se saisir de sa personne. Voici le procès- verbal de son arrestation :
« L'an 1832, le 7 juin, vers une heure du matin;
« Nous, Martin (Edouard-Louis), brigadier, Calmus (Napoléon), Durand (Jean-Baptiste), et Jeannot (Joseph), gendarmes à cheval, en résidence à Angoulême (Charente), soussignés, certifions qu'eu vertu des ordres de nos chefs supérieurs, nous nous sommes transportés sur la route qui conduit de cette ville à celle de Cognac, pour rechercher et arrêter le nommé Berryer,
député ; l'ayant rencontré, nous nous sommes assurés de sa personne, l'avons conduit devant M. le préfet de la Charente, lequel nous a délivré un réquisitoire pour le conduire de brigade en brigade devant M. le préfet de là Loire-Inférieure, à Nantes. « Fait et clos a Angouléme, les jour, mois et an que dessus. « Signé CAL^JS, MARTIN et DURAND.
« Pour copie conforme,
« Signé VERTHELOT, greffier.
C'est ainsi que nos gouvernans savaient respecter la personne d'un député , et faire l'application du fameux décret d'inviolabilité voté par l'Assemblée constituante sur la proposition de Mirabeau.
M. Berryer ne protesta point contre la violation de ce décret , et se laissa amener à la préfecture où toutes les autorités civiles et militaires se trouvaient réunies , pendant qu'on visitait ses malles et qu'on saisissait un passeport pour l' Angleterre, délivré le 7 juin 1851, et une lettre de son ami M. lé marquis de Dreux-Brézé.On le conduisit à Nantes de brigade en brigade : le gouvernement lui faisait parcourir ces provinces où l'exaltation des partis était à son comble, comme pour le livrer à l'exaltation de la multitude (1); quatre gendarmes escortaient
(1) L'un de nous , M. Germain Sarrut, a pu se convaincre par lui-même de l'exaltation des paysans de ces contrées; arrêté arbitrairement au village dit La croix de Bléré vu compagnie de l'un des rédacteurs du journal la Tribune, M. Boussy, il lut conduit à Tours par Amboise; les deux prisonniers que l'on signalait comme légitimistes ne durent la vie à leur passage à Am-
sa voiture ; évidemment c'était un criminel d'État que tout le monde pouvait reconnaître. A Saint-Mathurin , la vie de M. Berryer courut un très grand danger ; tous les marins s'ameutèrent contre lui et voulurent l'égorger; un gendarme qui l'accompagnait, le brave Duvigneau , ne parvint à le sauver qu'en lui faisant un rempart de son corps , en éloignant les baïonnettes et la bouche des fusils qui étaient dirigées contre sa poitrine et en criant aux furieux : laissez-moi amener mon prisonnier , tuez-moi plutôt , tuez-moi ; mais laissez-moi mon prisonnier.
La crainte que les légitimistes de la Vendée ne vinssent enlever M. Berryer, fit qu'on doubla son escorte à Angers ; il fut conduit alors par un détachement de cavalerie et une brigade de gendarmerie. On lui permit cependant de prendre le bateau à vapeur à Ingrande, à condition qu'il ne communiquerait avec aucun voyageur ; un seul gendarme resta alors auprès de lui : c'était Duvigneau.
Arrivé à Nantes, M. Berryer se rendit chez le préfet; Duvigneau le suivait à dix pas de distance , afin d'éviter toute espèce
boise qu'à la bonne contenance des gendarmes: un officier de la garde nationale d'Amboise ne parlait de rien moins, en excitant le peuple, que de t.... ces coquins à la Loire. L'arrestation arbitraire fut maintenue , etc.
de rassemblement qui aurait pu être funeste à son prisonnier. Le préfet se rendit immédiatement chez le général Solignac qui avait un pouvoir discrétionnaire par suite de la mise en état de siège des provinces de l'Ouest. — J'ai ordre de vous traduire devant un tribunal militaire, dit à M. Berryer ce général.— Je protesterai: telle fut la réponse du député légitimiste. Quelques jours après un homme se présenta dans sa prison , c'était le capitaine -rapporteur qui devait procéder à son interrogatoire. M. Berryer refusa de lui répondre , en disant qu'il était bourgeois de Paris, et qu'il ne pouvait être jugé que par ses pairs.
31. Démangeât , procureur du roi de Nantes, avait adressé, le 5 juin, un long rapport au ministre de l'intérieur, et s'était vanté d'avoir fait appeler M. Berryer dans son parquet, et d'avoir eu avec lui une longue conversation. Il affirmait que M. Berryer était entré dans des confidences ; qu'il lui avait révélé le motif de son voyage à Nantes, qui était défaire différer la guerre civile pour le moment ; et qu'il avait le cœur navré de n'avoir pas réussi dans son dessein d'ajourner le signal (1).
(1) Exposé du procès (h .}/. Pçrrytr . pur V. Fontaine . page 18.
Ainsi il résultait de ce rapport que M. Berryer avait avoué à M. le procureur du roi qu'il Taisait partie d'un complot , et qu'il désirait la guerre civile, mais seulement pour une époque plus éloignée. Ce rapport de M. Démangeât était arrivé à Paris le 6 juin , et le jour même des dépêches télégraphiques avaient transmis l'ordred'arrêterM.Berryer.
Nous croyons devoir citer une lettre du Ministre de l'intérieur au préfet de Nantes : elle contient un extrait du rapport de M. Démangeât.
«Paris, ce 13 juin 1832.
« Monsieur le Préfet ,
« L'instruction , en ce qui concerne M. Berryer fils , est sans doute commencée à Nantes; on n'aura pas manqué «Je l'interroger sur l'entrevue qu'il a eue le 23 mai a\ec la duchesse de Béni, acte qui seul élève déjà de fortes préventions contre lui.
«Voici, au sujet de cette entrevue, un extrait d'un rapport de M. le lieutenant-général Solignac à M. le ministre de la guerre.
— « M. le procureur du roi vient de m'informer qu'ayant trouvé dans les pièces saisies chez M. Guibourg , des notes qui pourraient àlarigueur compromettre M. Berryer, sans qu'elles soient de nature à autoriser son arrestation, il a cru devoir le faire appeler au parquet du tribunal, pour lui faire quelques interpellations sur son séjour a Nantes ; dans une longue conversation, M- Berryer lui a dit être parti de Nantes, mardi dernier 22 mai , pour aller trouver madame la duchesse de Berri; qu'il était revenu ici le lendemain, ayant le cœur navré de douleur du voir que cette princesse avait obstinément refusé de se rendre à ses sages a\is qui étaient de renoncer , du moins pour le moment , à toute entreprise de soulèvement, et de chercher à s'embarquer pour l'Angleterre. M, Berryer prétend que la duchesse lui avait répondu qu'elle était bien résolue à ne pas abandonner la patrie , etc. »
« Cette entrevue ayee la duchesse a-t-elle été la seule? sur quel point a-t-ellc eu lieu? qui avait indiqué à M. Berryer les moyens d'aller la joindre aussi facilement ? y a-t-il eu des personnes présentes aux conversations qu'il a eues avec la princesse? quelles
«ont ces personnes? comment M. Berryer peut-il considérer comme sages les avis qu'il lui a donnés de renoncer , du moins pour le moment, à toute entreprise de soulèvement dans la Vendée?
« Ces questions posées , et bien d'autres encore, jointes aux investigations que vous aurez certainement prescrites, pourront jeter beaucoup de lumière sur les motifs qui ont appelé M. Berryer à Nantes et dont il doit aujourd'hui un compte rigoureux à la justice.
« A Paris , la conduite de M. Berryer était surveillée depuis longtemps , et la police eut maintes fois la conviction qu'il figurait dans toutes les menées légitimistes. Mais cette conviction n'était appuyée ni sur des pièces écrites , ni sur des témoignages de per&oiiii'js , et l'on dut se borner à continuer d'observer avec soin ses démarches.
« Dans le commencement d'avril, lorsque la duchesse de Berri méditait à Massa son entreprise criminelle sur le Midi de la France, la police fut avertie qu'elle avait envoyé, dans le département du Var, un émissaire qui devait s'aboucher avec M. Berryer, lequel devait arriver de Paris.
« Il paraît que M. Berryer quitta en effet son domicile vers le 10 avril. On se hâta d'en informer, par le télégraphe, les préfets du Var et des Bouches-du-Bhône , mais rien n'annonce qu'il se soit montré dans ces départemens.
« Il serait néanmoins important de faire expliquer M. Berryer sur son absence de Paris , vers le 10 avril , absence qui paraît avoir été fort courte , et dont les causes n'ont pu encore être éclaircies.
« Voici un fait particulier beaucoup plus grave sur lequel j'appelle, M. le préfet, toute votre attention.
« M. Tournicr, se qualifiant ancien lieutenant-colonel du 1er régiment des volontaires de la charte, formé après les journées de juillet, n'ayant pu être conservé sur les cadres de l'armée, ne tarda pas à exhaler des plaintes contre le gouvernement. Les carlistes se sont empressés de chercher à exploiter sa position de mécontent , ainsi que celle de beaucoup d'autres hommes de juillet placés dans la même catégorie.
« .M. Tournicr demeure à Paris , rue de Valois-Batave, no 1 ; après avoir été circonvenu par des gens habiles du parti , il a été présenté à M. Bi'rryer, député, à son domicile, rue Neuve des Petits-Champs, no 64. Tout annonce que la confiance s'est bienlot établie entre eux ; car , au commencement de mai dernier, M. Berfyer a remis à M. Tournier , au nom de la duchesse de Béni , deux brevets de colonel et de lieutenant-colonel, datés de Massa, les 21 et 23 avril , et signés Marie-Caroline. ( Copie de ces deux brevets est ci-contre.)
<( M. Berryer a accompagné la remise de ces deux brevets de plusieurs sommes assez fortes.
« Ce fait important est parvenu à la connaissance de l'autorité par la voie de personnes honorables , à qui M. Tournier en a fait la confidence, sous-le sceau du secret.
« M. Tournier a communiqué les deux brevets reçus par lui de M. Berryer, et il a été àpeu près constaté qu'ils étaient autographes, c'est à dire de l'écriture même de la duchesse de Berri.
« Ceci se passait le 8 mai; le même jour j'en écrivais à M. le préfet de police, qui me répondit à minuit par un rapport circonstancié, qui prouve qu'il était déjà informé de ces menées légitimistes. ( Ci-joint copie du rapport.)
« 11 ne s'agissait plus que d'amener M. Tournier à faire une déposition en bonne forme , et à remettre les deux brevets entre les mains de l'autorité; mais il s'y est refusé absolument, en rappelant qu'il avait été convenu que ces communications seraient purement confidentielles.
« Depuis ce moment , l'insurrection a éclaté sur divers points de la Vendée, et M. Berryer s'esi mis en route pour la Bretagne, sous prétexte de défendre des journaux poursuivis.
« Dans l'état présent des choses , la vérité doit éclater dans tout son jour , et tous moyens pour y parvenir doivent être employés. Je vous autorise à communiquer les détails dans lesquels je viens d'entrer à M. le procureur du roi de Nantes, pour qu'il en fasse tel usage qu'il jugera convenable.
« M. Tournier pourrait être appelé à Nantes , comme témoin , ou interrogé àParis, en vertu d'une commission rogatoire; veuillez à cet égard vous concerter avec l'autorité judiciaire et avec le lieutenant-général investi de pleins pouvoirs , d'après la mise en état de siège.
« Agréez, M. le préfet, l'assurance de ma considération distinguée,
Le pair de France, ministre de l'intérieur,