‹ Biographie de M. BerryerChapitre 12 sur 12 · HI · texte numérisé non relu

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être le fait que de quelque employé de greffe , cette note communiquée par mon père a été livrée aux journaux. Encore une lois, ce n'est pas moi qui l'avais remise à mon père : elle était venue d'une main étrangère , et il m est impossible de reconnaître dans cette note une copie exacte de celle dont M. de Chateaubriand a parlé. Enfin, quelque justificative que puisse être cette pièce pour moi, je la repousse comme n'appartenant pas au procès.

M. le Président. En parlant de Paris, n'étiez vous pas porteur d'une note rédigée d'après les avis de MM. Filz - James , Hyde de Neuville et Chateaubriand ?

R. Je ne devrais répondre que de mes faits personnels. Mais M. de Chateaubriand ayant réclamé pour une lettre, d'être mis en accusation , et de paraître à côté de moi sur le banc des assises, je crois pouvoir répondre sur ces faits. Oui , j'ai emporté une note de M. de Chateaubriand; oui, je l'ai remise à Madame; mais je ne reconnais pas la note insérée dans les journaux pour celle dont j'étais porteur.

D. Cette note était-elle signée?

R. Non, et je ne crois pas devoir, je ne veux pas m'expliquer sur son contenu.

M. le Président. Dans le cours de l'instruction, vous avez dit que cette lettre avait pour objet de détourner madame la duchesse de Berri de son projet de soulever la Vendée.

R. Je n'ai jamais dit cela. Je répète que toutes ces prétendues explications et réponses, viennent du taux rapport de M. le procureur du roi de Nantes.

D. Cependant, vous avez fait ces réponses dus l'instruction?

R. Je n'ai jamais parlé ainsi.

M. le président donne lecture d'un passage de l'interrogatoire.

M. Berryer. J'ai terminé l'interrogatoire qu'on me faisait subir, par ces mots : Je ne me sais point permis d' interroger ma< lame' la duchesse de Berri. La réponse que vous venez de dire est l'expression complète de mes opinions politiques , le fruit des études de toute ma vie. J'ai toujours eu le courage de dire la vérité à

mes ennemis, el le courage plus difficile de la dire à mes amis. J'ai développé mes opinions devant Madame. Je dois borner là ma réponse.

M. VlLNEAU , AVOCAT-GÉNÉRAL. De trois cllOSes

l'une : M. Berryer à donné à madame la duchesse de Berri le conseil , ou de renoncer à son entreprise, ou de la suspendre, ou de la continuer.

M. Berryer. Depuis quinze ans , soit comme avocat, soit comme député , en présence des événemens les plus graves, j'ai exprimé l'opinion d'un homme libre , indépendant , ami de son pays. Je suis légitimiste , toute la France le sait; je l'ai toujours dit au barreau comme à la tribune. Cette opinion, je l'ai défendue dans les circonstances les plus difficiles; je l'ai défendue surtout depuis deux ans que je siège à la chambre, seul représentant de toute une opinion. Je suis fermement attaché à mes convictions , dans lesquelles seules je vois l'intérêt du pays. J'ai exprimé mes opinions telles qu'elles sont, telles qu'elles me sont confirmées par le spectacle qui s'offre chaque jour devant moi. Je leur suis demeuré fidèle en celte occasion.

J'ai beau savoir que je suis devant une cour d'assises, menacé d'une peine capitale , je n'irai pas plus loin, et je répète que je me suis borné à exposer mes opinions à Madame ; je n'ai rien à ajouter à ce fait.

M. l'Avocat-Général. Cette réponse n'est pas concluante ; votre mission était-elle pacifique, ou bien devait-elle appeler de nouveaux malheurs? c'est oui ou non.

M. Berryer. J'ai dit tout ce que j'avais à dire, et je

f>rie M. l'avocat- général de ne pas aller au-delà des imites que je me suis imposées. Le dossier contient d'ailleurs des explications suffisantes.

M. le président lit la lettre de M. le duc de Fiiz- James , et s'adressantà M. Berryer : 31. de Fitz-James dit-il, oui ou non, la vérité ?

R. M. de Fitz-James est incapable de trahir la vérité, môme dans mon intérêt.

D. Pouvez-vous déclarer quel a été le résultat de votre mission ?

R. Je n'avais pas de mission.

D. Je dirai alors de votre démarche.

R. Je n'avais d'autre but que de dire ma pensée entière à S. A. R.; mon but a été rempli.

D. Il paraît que vos conseils n'ont pas été suivis. En quittant madame la duchesse de Berri, aviez-vous la conviction que vos conseils ne seraient pas écoutés?

R. Je n'ai rien à répondre. Vous montrez, Sf, le président, trop d'impartialité, trop de sagacité dans ce débat , pour ne pas comprendre ce qu'il y a de sacré clans mon silence.

M. le président demande à l'honorable accusé pourquoi il a séjourné huit jours à Nantes, et où il est allé en quittant cette ville.

M. Berryer répète ce que nos lecteurs ont déjà lu dans son interrogatoire. — On m'a prêté , ajoute-t-il, dans l'acte d'accusation, l'intention de rester à Nantes pour présider à la guerre civile et y prendre une large part en cas de succès. Pauvre reproche! pitoyable supposition ! non , je restai à Nantes , parce que fixé sur la situation politique de l'ouest , où de graves mécontentemens se manifestaient de tontes parts, où l'excès des impôts, les visites domiciliaires, l'occupation militaire dans chaque paroisse, chaque hameau, le specacle des mœurs du soldat, si contraires aux mœurs pures et paisibles de ces contrées, tout portait au comble l'exaspération dcshabilans, blessés d'ailleurs dans leurs opinions religieuses ou politiques , je prévoyais des malheurs, et qu'au milieu des malheurs je pouvais encore être utile. C'était là mon seul but. Au reste, l'état de Nantes pouvait être inquiétant pour l'autorité, mais non pour moi , qui paraissais publiquement partout, dans les rues, dans les promenades publiques.

Quant à son départ de Nantes, M. Berryer déclare que M. le préfet de la Loire-inférieure le laissa libre de tracer lui-même son itinéraire, et qu'il le ferait porter sur son passeport. — Je pris une carte, dit-il, et je traçai moi-même la route que je voulais suivre ; on a dit que j'avais eu soin do me munir d'un passeport pour l'étranger; certes, si j'avais voulu fuir, rien ne m'était plus facile ; j'étais à quelques lieues de la mer , dans quelques heures je pouvais être embarqué, et être ainsi à l'abri des poursuites de M. de Montalivet et

même de la justice; je traçai mon itinéraire comme un homme qui se promène.

D. Connaissez-vous le sieur Tournier, lieutenantcolonel ?

R. La première fois qu'on me fit cette question, je répondis négativement; vainement je consultais mes souvenirs , je ne pouvais deviner à qui se rattachait ce nom. Il ne me rappelait le souvenir d'aucune personne. Ce n'est que lorsque vous m'avez fait connaître, pour la première lois , les pièces de la procédure , et lorsque, quelques jours plus tard, j'ai été confronté avec cet individu , que je me suis rappelé l'avoir vu une ou deux fois dans mon cabinet ; car , c'est une chose remarquable, ce n'est que devant M. le président du tribunal de celte ville que j'ai enfin trouvé justice. C'est ce magistrat qui le premier m'a donné audience, et m'a lait connaître les pièces du procès qui pesait sur ma tête ; et sans l'arrêt de la Cour de cassation , qui dessaisit les tribunaux militaires , j'aurais été livré à un conseil de guerre , le 4 juillet, sans même avoir vu une seule des pièces de mon procès. ( Mouvement général de surprise. )

M. le président fait représenter à l'accusé les deux brevets signés de madame la duchesse de Berri , et lui demande s'il les reconnaît pour être écrits de la main de la princesse.

M. Berryer. après avoir examiné les deux pièces : j'ai peu vu l'écriture de madame la duchesse de Berri; cependant j'en ai vu, et je ne saurais trop dire si ce sont bien là des caractères tracés par elle. Je dois dire que je trouve quelque analogie entre l'écriture de la princesse et celle du brevet présumé être écrit en entier de sa main ; je remarque cependant une grande différence entre les deux signatures ; mais encore une fois, ma déclaration sur ce point est la plus incertaine du monde ; je n'entends ni en reconnaître, ni en désavouer l'identité; ce que je déclare, c'est que jamais ces pièces n'ont passé entre mes mains.

Et maintenant, comme je pense que ces débats ne sont pas destinés à être renfermés dans cette enceinte,

i'e crois devoir entrer dans quelques explications. iMus d'une réflexion s'est présentée à mon esprit de-

puis qu'on m'a montré ces pièces : j'ai été interrogé, à leur sujet, le 18 juin -1852; on m'en a lu alors le contexte; le 18 juin, le juge d'instruction était porteur d'une lettre écrite par M. de Monlalivet, il avait entre les mains les copiés et non les originaux de ces brevets ; j'ai reconnu dans ces copies une écriture de bureau, une écriture administrative qui a des caractères auxquels on ne peut se tromper; il est à remarquer que les brevets originaux n'ont été déposés par le sieur Tournier que le 24 juillet suivant ; comment a-t-il pu se foire que je fusse arrêté, accusé en vertu de deux pièces en copie, quand les originaux n'étaient pas à la disposition de l'autorité, n'ayant été déposés entre les mains de la justice que quarante jours plus tard?

M. l'Avocat-Général. Le fait n'est pas contesté ; il est fort possible que le témoin Tournier ait gardé par devers lui les originaux , après en avoir laissé prendre des copies.

M. Berryer. Sans doute, la chose n'en est pas moins fort surprenante. Au surplus, mes avocats en tireront telle induction qu'ils jugeront convenable , quand ils accompliront la tâche qu'ils ont entreprise; et je sais qu'ils s'en acquitteront bien.

Autre fait grave. L'état matériel des brevets prouve qu'ils ne sont pas arrivés par la poste. En voici deux raisons : d'abord, les brevets venant de Massa ont traversé les états sardes. Par suite des craintes que l'on éprouvait alors de l'invasion du choléra, on prenait à la frontière toutes les précautions possibles pour désinfecter les paquets venant du dehors ; en telle sorte que ces brevets devaient porter l'empreinte des préparations chimiques dont on les aurait maculés. Persuadé de ce fait, j'écrivis à M. le directeur-général des postes de Paris, pour savoir si un paquet, parti de Massa, traversant les états sardes , ne devait pas avoir conservé les traces d'une précaution sanitaire quelconque. M. le directeur-général, pour ne pas se compromettre sans doute, m'a répondu très poliment qu'il n'avait rien à me répondre à cet égard. ( On rit.)

Autre fait relatif au service des postes : il est fort important de déterminer à quelle époque ces pièces

pouvaient être arrivées à Paris ; j'ai encore écrit à cet égard à M. le directeur-général : il résulte de sa réponse que les lettres venant de Turin n'arrivent que trois fois par semaine, et mettent cent huit heures, e'est-ù-dire quatre jours et demi , à l'aire le trajet ; la lettre, datée du lundi 23 avril, si elle est partie cejour de Massa, a dû arriver seulement le jeudi 26 à Turin ; la même lettre n'a pu partir de Turin que le samedi suivant, et parvenir à Paris que le 5 mai 1832.Xetle date est importante à fixer, car, dès-lors, il était impossible que les brevets, partis de Massa le 25 avril, eussent été remis au témoin Tournier tiaus le courant du mois d'avril.

Telles étaient les deux raisons principales qui m'avaient frappé, mais j'avais écrit à Paris, le 29 septembre dernier, à M. le directeur-général des postes; la police avait ainsi eu connaissance des moyens de défense que je voulais employer, et alors on a imaginé un nouveau système d'accusation.

M. le Président , avec étonnement. Un nouveau système d'accusation.... Je ne comprends pas bien ces mots. La justice....

M. Bekryer, vivement. M. le président, je n'ai pas été compris. Ce que je dis ne s'applique qu au témoin Tournier et à son nouveau système de réponse, dans la comparution du 8 octobre. Je n'attaque et n'entends attaquer nullement la justice sur ce point. Elle connaîtra bientôt toutes les pièces du procès, et elle se montrera dans toute sa grandeur et son impartialité.

M. Berryer continuant: Le témoin Tournier a déclaré, dans sa première déposition, que j'avais écrit à Massa pour avoir les brevets ; et dans la seconde, que j'allais partir pour voir la duchesse et aller chercher les brevets. Voilà ce que j'appelle, encore une fois, un nouveau système d'accusation.

M. l'Avocat-général demande à M. Berryer quelles ont été ses relations avec Tournier?

M. Berryer. Il est nécessaire que MM. les jurés veuillent bien comprendre ce que sont les habitudes de ma vie et ma position à Paris. Avocat et député, honoré de la confiance de beaucoup de familles, placé seul sur les bancs de la Chambre pour défendre

toute une opinion en France , il faut qu'ils sachent que ma maison est ouverte à tout venant, qu'on ne se fait pas annoncer chez moi comme chez un grand seigneur.

Avocat, je suis toujours resté avocat.

Pendant quinze ans mes amis ont été au pouvoir, et, certes, j'aurais eu d'eux ce que j'aurais désiré; j'ai préféré garder mon indépendance : je suis resté avocat.

J )epuis la révolution de juillet, j'ai reçu toutes les personnes qui sont venues me consulter sur leurs intérêts, sur ceux du pays, sur les plaintes qu'ils avaient à foire , leS pétitions qu'ils avaient à adresser à la Chambre. Je reçois aussi des causeurs , et par dessus tout une nuée d'espions; je le sais, ce qui ne les empêche pas d'être bien accueillis. Je les reçois sans jamais les mettre à la porte, et en voici la raison : quand on a reconnu un espion, il vaut mieux laisser revenir celui-là; si on le chasse, il en reviendra un autre qu'on ne pourrait peut-être pas aussi facilement reconnaître. (On rit.)

J'ai dit souvent à ce sujet aux ministres, à M. de Montalivet lui-même, et à un de nos anciens collègues, M. Vivien, alors préfet de police : « Pourquoi m'en- « vovez-vous tant d'hommes de police? je les sens « d'une lieue, vos hommes. Que viennent-ils apprendre « chez moi ? que je suis légitimiste? Toute la France « le sait. Je le dis partout , à la tribune, au barreau, « dans tout ce que j'écris. On sait que je suis opposé « aux évenemens d'août 1850; j'ai déclaré que je n'é- « tais pas un homme de juillet. Il n'y a donc rien à « apprendre chez moi que ce que je déclare à tous ou- « vertement, que ce que je proclame à haute voix sur « la place publique. »

Messieurs, je devine les espions , mais je ne les devine pas tous. Il me vient encore des hommes à projets, des hommes qui ont des griefs, des mécontenlemens , des espérances , des hommes qui rêvent des conspirations, des hommes qui ont à leur service des armées de dix mille et de vingt mille hommes : c'est un de ces hommes qui est aujourd'hui cité comme témoin contre moi. Lorsqu'il s'est présenté chez moi,

il m'a dit, si j'ai bien recueilli mes souvenirs , qu'il était chargé d'organiser une légion Lafayette ; il m'a dit encore , je crois, qu'il avait vingt mille hommes sous ses ordres , et qu'il les mettait à ma disposition ; il a encore ajouté qu'à quelques jours de là trois cenlâ républicains devaient arrêter un grand parti; qu'il devait y avoir un grand banquet où on devait régler bien des choses, et il m'a demandé si je voulais qu'il vînt me rendre compte de ce qui se passerait. Je lui dis, je crois : Allez, et vous me raconterez tout cela. C'est là, autant que je puis me le rappeler, tout ce qui s'est passé entre nous.

L'audience ayant été suspendue pendant quelques instans, et, à la reprise des débats, M. l'avocat-général ayant constaté une erreur du procès-verbal relative à des chansons injurieuses pour Louis-Philippe , trouvées chez M. Berryer, et non chez son fils Arthur, M. l'avocat-général a raison, répondit M. Berryer, c'est une irrégularité du procès-verbal , et il y en a bien d'autres. On a pénétré chez moi et fouillé mes papiers les plus secrets, sans la présence d'un seul témoin et sans une seule garantie. Les pièces saisies, au lieu d'avoir été portées chez le magistrat instructeur , ont été déposées chez M. le préfet de police, où elles sont restées pendant vingt jours.

Au surplus, je consens qu'il soit dit au procès qu'on a saisi chez moi et dans mon cabinet des chansons ; et si une chose m'étonne, c'est qu'on n'en ait pas saisi un plus grand nombre dans un panier où je les jetais; car je reçois beaucoup d'écrits de ce genre, qu'on croit devoir me faire plaisir ; mais je ne les lis pas, parce que j'ai d'autres choses à faire que de lire des chansons.

D. On a trouvé chez vous une note non signée, où l'on vous prie de recommander au comité un sieur Tissot, en vous disant que c'est un brave homme, plein de zèle, et qu'il peut servir la cause ; la connaissez-vous celte note ?

R. Il est possible qu'on ait trouvé cet écyt chez moi; on aurait pu en trouver bien d'autres de ce genre. Toutefois, comme la pièce qu'on me représente n'est

revêtue d'aucun paraphe, d'aneun signe légal d'identité, il pourrait fort bien se faire que ce ne soit pas là la pièce saisie chez moi. Au surplus , et pour tout expliquer d'un mot, vous savez que les pensions accordées par Charles X , les faveurs qu'il distribuait pendant qu'il était sur le trône, s'élevaient à neuf millions. Vous sentez, en présence du peu que donne la nouvelle liste civile, combien de misères ont dû se produire, que d'infortunés ont dû élever la voix. Il faut que MM. les jurés sachent que j'ai été le patron, pendant deux ans, des malheureux pensionnaires de la liste civile ; j'ai eu nombre de fois à m'occuper de leur triste position ; j'ai vu, à cet égard , M. Casimir Périer, et j'ai imploré l'humanité du pouvoir pour ces infortunés , dont les arrérages sont soldes au moyen des suicides auxquels les pousse la misère. Il me sufiiradedire que, dans une semaine, quatre suicides ont eu lieu pour cette cause déplorable. Pour subvenir à tant de malheurs, on avait formé un comité à Paris, chargé de distribuer quelques secours aux plus nécessiteux. C'est sans doute à cette occasion qu'on me recommandait le malheureux Tissot.

M. le président lit la lettre dont la signature et la date sont biffées; on sait qu'elle est relative à une boîte de ferblanc contenant un dépôt.

M. Berryer. Je connais cette lettre; elle était dans mon cabinet, dans le tiroir de mon bureau. Je ne la reconnais pas dans l'état où on la présente à la justice. MM. les jurés et la cour remarqueront qu'elle est écrite sur un papier fort ancien; que l'écriture du corps de la lettre est fort ancienne, et que la signature et la date ont été raturées avec une encre fort récente. Il y a , dans le fait de ces ratures, un faux, un crime, un crime énorme dont les fastes judiciaires offrent peu d'exemples. Je vais le prouver : j'ai toujours été royaliste; en 1815 j'étais volontaire royal, et lorsqu'après 1815, les mêmes hommes qui sont aujourd'hui au pouvoir ont fait ces ordonnances qui renvoyaient quarante à cinquante personnes devant les tribunaux , j'ai défendu beaucoup de ces infortunés ; je l'ai fait dans un juste sentiment des vrais intérêts de la royauté, et

c'est comme royaliste que je combattais les mauvaises mesures des ministres qui gouvernaient alors.

En 1817, retenez la date, une personne m'écrivit qu'elle avait caché une cassette à Saint-Cloud, dans le parc de M. Coisliu. Cette personne me donnait l'indication des lieux et une espèce de plan. J'allai trouver le propriétaire du jardin , et j'obtins la permission de faire des fouilles à l'endroit indiqué ; un procès-verbal fut dressé en présence du maire de Sèvres et du propriétaire : il porte la date de 1817. Ce procès-verbal était joint à la lettre que vous avez iue. II indiquait parfcitement la date de la lettre et son objet. Que croyez-vous qu'on ail fait? On a détaché la lettre du procès- verbal, de manière à ce que la lettre n'eût pas l'air de remonter à 1817. On a biffé la date de la lettre, et on a espéré que les lettres C.B., présentant les initiales de Caroline de Berry , feraient une charge contre moi en 1852. On a commis un faux pour avoir mie charge contre moi. Aussitôt que je l'ai su, et je ne l'ai appris qu'à la fin de l'instruction , j'ai écrit à mon père, en l'invitant à ouvrir mon bureau, à y chercher et le procès-verbal explicatif, et le plan des lieux qui faisaient un seul et même dossier ; courrier par courrier, mon père m'a envoyé ces deux pièces, qu'il n'avait eu aucune peine à trouver ; les voici.

M. Berryer donne lecture de la lettre que nous avons citée "plus haut et du procès-verbal; il produit, en outre, le plan des lieux fait par lui-même, en 1817.

D. On a saisi chez vous un papier contenant des chiffres et relatif à un emprunt.

R. On a dit, dans l'acte d'accusation, que j'avais été chargé de négocier un emprunt pour la maison de Bourbon, et, avec cette noie, on a espéré faire croire à cette supposition. A cet égard, on a commis la même infamie que pour la lettre que je viens d'expliquer. Voici le fait: M. le marquis Torlonia, banquier de la cour de Rome , était à Paris pour négocier un emprunt. Des hommes d'affaires vinrent me proposer de le voir, pour procurer cet emprunt au beau-frère d'un riche banquier qu'il estinutile dénommer. Je vis M. Torlonia; un acte public de cet emprunt devait se passer : on me remit le traité, j'étais au coin du feu,

et, avec un crayon , car je n'aime pas beaucoup à écrire, je fis des changemens aux clauses du contrat. Ce traité était avec la note saisie , derrière la pendule de mon cabinet; il porte expressément que l'emprunt est fait pour le gouvernement romain. De plus, au traité était jointe une lettre du banquier Torlonia, lettre qui prouve que cet emprunt est le plus innocent du monde.

Qu';:-t-on fnit encore? on a laissé de côté le traité et la lettre justificative, et l'on a pris cette note insignifiante pour y trouver une accusation d'emprunt fait pour Holyrood.

D. Cet emprunt a-t-il été négocié?

R. Oui, plus lard, à la maison Rotschild ; ce fait est connu de tout Paris. J'ai écrit à mon père pour obtenir l'acte constatant le fait que je viens d'articuler. Je l'ai prié de regarder derrière la pendule; la pièce y était encore, elle m'a été envoyée, et je la représente. Cette pièce, ajoute l'accusé, a pris un caractère d'authenticité qu'on ne saurait nier, par la mort de M. Jeulin qui l'avait écrite de sa main.

D. N'avez- vous plus rien à ajouter à ce fait?

R. A cet égard , j'ai tout dit. Mais avant de terminer mon interrogatoire , je vous prierai de vouloir bien donner connaissance a MM. les jurés de ma lettre adressée à M. le procureur du roi de Nantes, et de sa réponse. Ce fait me paraissant avoir de la gravité, je désire qu'il soit connu avant l'ouverture des débats sur les dépositions des témoins.

M. le président en donne lecture lui-même, ainsi que de la réponse du procureur du roi de Nantes qui, excite de fréquens murmures dans l'auditoire.

M. Berryer. Il résulte ainsi de la lettre même du procureur du roi , que ce magistrat avait dit dans un rapport , constaté et signé , qu'il m'avait mandé à son parquet le 5 juin , qu'il avait eu avec moi un long entretien dans lequel je lui avais fait des révélations , quand il est constant que je n'ai vu ce magistrat que le 1 1 juin, c'est-à-dire , le lendemain du jour ou j'avais été mis au secret. Je déclare, au reste, que jamais M. de Grandville n'a tenu le langage que lui a prêté

M. le procureur du roi de Nantes. Voilà donc deux nouveaux mensonges.

Quant au second fait, le procureur du roi vint me voir en prison, et me dit : « Votre affaire est absurde ! « Je conclurai à ce que le tribunal déclare qu'il n'y a « pas lieu à suivre ; et si l'on persiste, je ne laisserai à « aucun de mes substituts l'honneur de porter la pair rôle , c'est moi qui vous défendrai. » A plusieurs reprises, 31. le procureur du roi Démangeât promit à mon ami 31. de Grandville et à mon père qu'il allait déposer des conclusions tendantes à ma mise en liberté. Ces conclusions se faisaient attendre. Pressé par les instances de mon père, 31. le procureur du roi les déposa ; toutefois elles n'étaient pas signées, elles le furent le 21 juillet , en présence de mon père ; mais une nouvelle entrave fut suscitée; le tribunal décida qu'il attendrait l'arrivée des pièces de Paris: et cependant ces conclusions signées et déposées par M. le procureur du roi ne sont plus au dossier; les seules conclusions qu'on y trouve sont celles qui tendent à ma mise en accusation sous cinq chefs qui entraîneraient la peine capitale.

On procède, après cet interrogatoire, à l'audition des témoins. Tournier, interrogé s'il connaît l'accusé, répond : Oui, je le connais pour l'avoir vu trois fois, et par ses discours à la chambre des députés.

11 répète ce qu'il a déjà dit dans son interrogatoire. Des lienriquinquistes l'engagèrent à aller chez 31. Berryer , ■premier ministre de la régence ; je m'y rendis, ajoute-t-il, j'attendis une demi-heure : M. Berryer parut, et me fit un accueil très poli. Il me fit part de son mécontentement du gouvernement, je lui parlai du mien, et nous fumes bientôt d'accord. Il me dit telle et telle chose... dont je n'ai pas le souvenir. H me parla des projets du parti, enfin du succès assuré des henriquinquistes. Il m'adressa aussi plusieurs questions. Il me demanda aussi si je connaissais d'autres officiers mécontens; il me pria de les lui indiquer. Je donnai des noms en l'air, des gens qui n'ont jamais existé. Je lui nommai Charrier, Michonnet; c'était pour faire mine...; car il fallait bien faire parler 31. Berryer.

Tournier , interrompu un instant par les murmures

de l'auditoire, se remet et poursuit en ces termes : Je quittai ainsi M. Berryer, et lui promis de revenir dans quelques jours. A notre seconde entrevue, M. Berryer me dit : « Vous avez des hommes à votre disposition? « — Oui, lui répondis-je. — Vous devez avoir des be- « soins? tenez, me dit-il , prenez ces deux billets de « 500 francs : dans peu de jours je vous en donnerai « davantage : cela servira aies faire patienter. » — Je reçus les deux billets.

Dans celte visite, il me parla aussi du brevet de colonei promis. M. Berryer me dit : « Je vais faire sous « peu de jours un voyage. Je dois voir madame la du- « chesse de Berri, et à mon retour, je vous remettrai « les brevets. »

La troisième fois, M. Berryer était de retour de son voyage; il alla chercher les brevets dans la chambre de son épouse; il m'en remit deux ; je n'eus pas l'air de lui demander les deux autres , je pris seulement celui qui était pour moi, et celui qui était pour Chartier. Il me dit alors : Je vous avertirai du jour ou l'on exécutera le projet de renverser le gouvernement ; on se portera sur les Tuileries et sur les ministères; on vous donnera de l'argent pour faire mouvoir tout votre monde. Faites en sorte qu'on ne voie pas vos brevets; si on les voyait , je dirais que ce n'est pas vrai, et que je ne vous les ai pas remis. — Soyez tranquille, lui répondis-je, on ne les verra pas. Quelque temps après, j'appris que M. Berryer avait été arrêté à Psantes; et, dans l'intérêt du pays, dans ma position, comme je ne voulais pas que Henri V revînt, j'en ai prévenu mes chefs. M. Berthelin, juge d'instruction, me fit venir, et j'ai déposé chez ce juge tout ce que je savais.

Il résulta en outre des aveux du témoin , qu'il ne touchait la solde ni du grade de lieutenant-colonel,

auoiqu'il en portât le titre et l'uniforme , ni du grade e chef de bataillon. Lorsqu'on lui prouva le désaccord qui régnait entre ses divers interrogatoires , il répondit, au milieu de l'hilarité générale : J'ai éprouvé mie forte maladie qui m'a fait perdre la mémoire.

M. Berryer prie M. le président de lui demander combien de* fois il est allé chez le juge d'instruction de Paris.

K. Deux fois.

M. le Président. Chose étonnante! la pièce constatant l'une des deux comparutions chez le juge.d'instruction manque au dossier.

M. Berryer. Je demande à présenter des observations. M. le président a sous les yeux le procèsverbal de la commission rogatoire envoyée par le procureur du roi de Nantes , pour interroger deux témoins, le sieur Tournier et le sieur Ghartier. Cette commission rogatoire est partie le 6 juillet :1e 9 juillet, M. le procureur du roi de Paris reçut la commission rogatoire de Nantes, et en requit l'exécution; le 10, M. le juge d'instruction rendit son ordonnance. Coinments'est-il faitque le juge d'instruction ait jugé à propos de n'assigner qu'un seul témoin, le sieur Tournier ?

Ce n'est pas tout, messieurs les jurés : le 10, on avait donné citation au témoin Tournier. Il était absent de son domicile. Alors M. le juge d'instruction lança, le 13, un mandat de comparution contre Tournier pour subir un interrogatoire le 17.

Pendant que ces choses se passaient à Paris, voici ce qui se passait à Nantes. Ennuyé des lenteurs de l'instruction , comptant sur la promesse positive de M. Démangeât de conclure pour ma mise en liberté, j'écrivis à M. le procureur du roi de Paris, pour qu'il voulût bien presser l'exécution de la commission rogatoire. Le 21 juillet , je reçus de M. Desmortiers une lettre datée du 19, portant que la commission rogatoire était exécutée. Les pièces, ajoutait M. le procureur du roi, partiront aujourd'hui ou demain.

Je devais dès lors penser, et tout le monde pensait comme moi , que l'interrogatoire de Tournier avait eu lieu le 17 ou le 18, au plus tard. Eh bien ! cette déclaration du 17 ou 18 n'est nulle part, et que m'opposel-on ? Une déclaration du 24 juillet, une déposition postérieure de cinq jours à la lettre de M. le procureur du roi de Paris. Il y a plus, il est constant que le témoin Tournier a été interrogé deux fois. Le dossier ne contient qu'une seule déposition ; l'autre déposition, on l'a soustraite ! et c'est avec la déposition unique du 24 juillet, postérieure à la lettre de M. Des-> mortiers, qu'on me traîne devant vous.

. . . Autre remarque facile à constater : les noms et prénoms sont restés en blanc sur l'original de l'interrogatoire du 24, ainsi que le nom de l'huissier et la date de la Citation.

M. le président vérifie les faits allégués par M. Berryer , et reconnaît que l'honorable député n'a prononcé que des allégations conformes à la vérité.

Après avoir subi plusieurs questions, auxquelles il répond : Je suis malade, M. le président, je ne me rappelle de rien en ce moment , ïournier se retire , et un deuxième témoin, M. Alexandre Vassal , commissaire de police, est alors introduit.

D. Pourquoi n'avez-vous pas paraphé les pièces saisies chez M Berner? Quand on saisit des pièces chez un voleur, on comprend qu'on ne les paraphe pas ; mais , dans un procès de cette importance , c'est un oubli qui ne peut s'expliquer.

M. Vassal. Ce n'est pas l'usage (1).

M. Berryer. Ainsi on s'introduit chez moi, homme public , ayant la confiance d'un grand nombre de familles, chez moi, député , ayant, à ce titre, une confiance encore plus étendue , et l'on dresse un procèsverbal irrégulier , qui ne porte aucune mention détaillée des pièces qu'on prétend saisir dans mon cabinet ! Pourquoi le commissaire de police ne s'est-il pas borné , suivant la demande qui lui en fut faite, à poser les scellés sur la porte de mon cabinet et sur la fenêtre ?

M. Vassal. Il existait des ordres dont je n'avais pas à apprécier le mérite (2).

(1) La déclaration de M. Vassal est conforme à la vérité. Nous pouvons déclarer que le journal la Tribune a subi cent quatorze saisies ; que nos papiers ont été vingt-sept fois soumis aux investigations de la police, et que jamais MM. les inquisiteurs n'ont pris la peine de parapher les pièces qu'ils ont cru devoir emporter. M. Desmortiers lui-m^me a non seulement dirigé, mais exécuté l'une de ces perquisitions dans les appartemens particuliers de M. Germain Sarrut, et ne s'est pas montré plus scrupuleux que les agens subalternes. C'est ainsi que des pièces de comptabilité nous ont été soustraites, et que toutes nos réclamations pour les ravoir ont été infructueuses.

(2) Nous croyons que M. Vassal fit une déposition conforme à la vérité, car nous devons dire que dans une visite domiciliaire, qui était personnelle à l'un de nous, un commissaire de police paraissait avoir mission de ne lire que les papiers de famille.

M. Berryer. Je ne veux pas vous accuser , sans doute ; mais n'est-il pas vrai que les pièces saisies ont été portées par vous, non à la justice, mais à M. Gisquet , et qu'elles sont restées entre ses mains pendant vingt jours, avantd'être déposées à l'autorité judiciaire?

M. Vassal. 11 est vrai que ces pièces ont été remises au cabinet de M le préfet de police.

M. Berryer. Je ne vous fais aucun reproche personnellement ; je ne veux constater ici que la position rigoureuse et extra-légale dans laquelle on place un citoyen dont on envahit le domicile, pour le traîner ensuite sur ces bancs avec un procès-verbal irrégulier.

M. le Président. Mais quel motif aviez-vous trouvé dans cette cette pièce que voilà ? Lisez tout haut.

M. Vassal, après avoir lu la lettre. Sans doute, si j'avais vu la date de 1817, il est présumante que je n'aurais pas saisi la pièce. J'y ai vu un sens mystérieux, et c'est, je pense, le motif qui me l'a fait saisir.

M. le Président. Mais la rature de la signature et de la date existait-elle le jour de la saisie ?

M. Vassal. Il y a apparence; au reste, je ne m'en souviens pas.

M. Berryer. Mais quand une pièce saisie porte une altération visible , une date changée, une encre nouvelle, il est difficile de croire qu'un commissaire de police ne le consigne pas sur son procès-verbal. Qu'est-ce qui peut donc constater l'identité d'une pièc^aisie? Au reste, il suffît d'un simple examen pour se convaincre du faux qui a été commis. Le papier et l'écriture de la lettre sont anciens, tandis que l'encre avec laquelle on a voulu couvrir la date et la signature est toute récente. Le crime est manifeste à tous les yeux.

A ce témoin succède M. Aristide de Grand ville qui, après avoir déposé des faits relatifs à l'arrivée et au séjour de M. Berryer à Nantes, etc., poursuit ainsi : « Le 40 juin, vers midi et demi, M. le procureur du roi vint à mon domicile , et, en mon absence, il parla à ma femme d'une proposition qu'il avait à me foire. Lorsque j'arrivai, il ne me cacka pas que M. Berryer avait été arrêté à Angoulême. Ce député , me dit-il , peut être dans une position grave , vos relations avec

lui peuvent vous compromettre : je viens vous demander que l'entrevue que j'ai eue avec vous , le 5 juin , soit censée avoir eu lieu avec M. Berryer. Je répondis alors que quelles que fussent les conséquences de cette position , que je fusse compromis ou non , il n'était pas dans mon caractère de trahir la vérité , de décharger ma responsabilité sur d'autres , et je refusai de me prêter à un mensonge qui ne pouvait convenir ni à lui ni à moi , et qui serait évidemment déshonorant pour tous deux. »

Sur l'invitation de M. Berryer, M. le président ayant lu la lettre de M. Montalivet , dans laquelle est relaté le rapport de M. le procureur du roi , M. Berryer ajoute : « Ainsi M. le procureur du roi de Nantes déclare que , dans une longue conversation qu'il a eue avec moi , je lui ai fait des révélations ; et c'est à la suite de ce rapport, qui est faux, qu'on m'a arrêté ; et aujourd'hui M. le procureur du roi avoue, dans sa lettre du 6 octobre , qu'il ne m'avait pas vu ! »

M. de Grandville termine sa déposition en affirmant que M. le procureur général de Nantes lui a répété souvent, sur sa parole d'honneur, que M. Berryer serait mis en liberté , et que ses conclusions lui seraient favorables.

A la suite de celte déposition l'audience fut remise au lendemain.

Le lendemain , 17 octobre, la foule fut encore plus considérable que la veille. Toutes les opinions s'^Érouvaient confondues pêle-mêle : Tournier ne répondit point à l'appel. Le 16 au soir, les officiers du premier régiment de ligne l'avaient traîné devant le général commandant le département. Là, on le somma de produire ses titres, mais il ne put exhiber un brevet qui lui attribuât un grade quelconque dans l'armée, et le général lui défendit de reparaître avec ses épaulettes et son uniforme. Cela 1 empêcha, sans doute, de venir à l'audience; il écrivit une lettre à M. le président dans laquelle il disait qu'il était malade et dans son lit. On en fit lecture, et M. l'avocat-général ayant, déclaré qu'il avait encore des interpellations à faire à ce témoin, la Cour ordonna que deux médecins, JIM. Beaussier père et fils/se transporteraient à l'hôtel d'An-

gleierre pour vérifier l'état du sieur Tournier. 11 demande, en outre, que l'identité de la signature de madame la duchesse de Berri soit constatée, et que pour terme de comparaison, l'on prenne la minute de l'acte de mariage du sieur Boursier , régisseur du domaine deChambord, déposée chez Me Pardessus, notaire; ce contrat, dit-il, est une pièce authentique, signée par la princesse , devant plus de cinq cents personnes. La Cour fait droit à cette demande , ordonne l'apport de la minute et commet deux experts assermentés ( MM. Dejairs et Blanchon) qui, après vérification, déclarent que la signature apposée aux brevets ne présente aucune espèce identité avec la signature apposée au contrat de mariage du sieur Boursier; il y a seulement, disent-ils, un traie qui est assez bien imité.

MM. les jurés examinent eux-mêmes les pièces, et M. le président s'adresse ainsi à M. Berryer : — Vous avez eu souvent, dans ces débats, l'occasion de vous expliquer avec une grande franchise. Vous connaissez l'écriture de madame la duchesse de Berri ; déclareznous si vous pensez que l'écriture de l'un des brevets et la signature des deux sont de la main de la princesse?

M. Berryer, après avoir examiné les brevets et la signature du contrat : — J'ai eu, je le répète, peu souvent l'heureuse occasion de voir l'écriture de Madame; mais autant que je puis rappeler mes souvenirs, je crois que l'écriture de madame la duchesse de Berri est plus longue que celle du contrat.

Certes, si j'avais à me défendre en contestant la sincérité des écritures, je pourrais tirer un grand avantage de la différence énorme qui existe entre la signature authentique apposée au contrat qui sert de pièce de comparaison, et celle apposée aux prétendus brevets , surtout le petit billet.... En vérité, je suis presque tenté de croire que c'est la signature du contrat qui est fausse. (Hilarité.) Je me trompe apparemment.

En ce moment, les deux médecins sont revenus et déclarent avoir trouvé Tournier dans son lit, et sans lièvre ; son courage est défaillant, ajoulenHls; il ne se

sent pas la force de rester plus d'une demi-heure à l'audience et demande qu'on remette à demain.

M. l'avocat-général renonce à faire entendre ce témoin, et la Cour ordonne qu'il soit passé aux débats.

M. l' Avocat-Général à la parole :

t Messieurs les jurés, dit-il, en acceptant la mission de venir accuser devant vous un député de la France, l'un des membres les plus distingués du barreau, un homme placé dans une haute position sociale, protégé par l'intérêt qui s'attache naturellement à un grand talent ; en acceptant cette mission, messieurs , nous avons moins consulté nos forces qu'obéi au sentiment du devoir, à l'amour du bien public. L'accusation nous présentait M. Berryer comme complice des ennemis qui conspirent contre la liberté et le gouvernement. Notre zèle n'a pu nous faire oublier le devoir qu'imposent aux magistrats la conscience et l'honneur; c'est un de ces devoirs sacrés que nous venons remplir en ce moment devant vous, en déclarant que nous ne pouvons pas soutenir l'accusation. (Longs applaudissemens. ) Pas d'applaudissemens , messieurs ; qui fait son devoir n'en demande pas. (Mouvement prononcé d'approbation.)

« Dès hier, à la fin de votre séance, nous avions pris déjà cette résolution. Dans le silence et le calme de la nuit, nous avons consulté et recueilli nos souvenirs; nous avons vu les charges de l'accusation fuir et disparaître. Le seul témoin de la cause, qui pouvait faire quelque impression sur votre esprit, n'a pas su donner à son langage cette force morale qui seule commande à la conscience des juges. L'accusation ne reste plus appuyée que sur les brevets arrivés de Massa, que sur le voyage de Bretagne et sur la facilité avec laquelle M. Berner est parvenu près de madame Ja duche>se deBerri. Nous livrons ces circonstances et l'accusation à votre sagesse. En agissant ainsi , nous croyons servir utilement le gouvernement auquel nous avons juré fidélité; nous croyons servir utilement la justice, et la venger des attaques, des imputations que, trop légèrement peut-être, on a hasardées contre elle, en montrant que les magistrats de juillet , fidèles

aux anciennes traditions , ne savent obéir qu'à leur conscience. »

M. Berryer. « Messieurs les jurés, aussitôt que je suis arrivé dans ce pays, je nie suis senti dans une sphère nouvelle; au lieu des machinations et des mensonges que je rencontrais sans cesse multipliés sous mes pas, j'ai trouvé dans le premier magistrat de cette ville un homme loyal, sincère, ami de ses devoirs. Je me suis senti protégé, moins encore par ces marques d'affection qui m'ont entouré depuis mon arrivée ici, que par l'amour de la justice développé dans une âme grande et noble.

« A cette audience je vois un magistrat chargé du ministère le plus sévère, mais aussi le plus nécessaire à la société , comprendre ses devoirs dans toute leur étendue.

« Il ne me suffit pas de sortir de celte enceinte avec un verdict d'acquittement, j'aurais besoin d'une justification complète. Peut-être devrais-je accuser à mon tour; peut-être faudrait-il que mes amis, appelés à parler en mon nom, vous fissent connaître les principes de ma vie. Mais je cède à l'impression qui vous anime; vos consciences françaises m'ont compris, et je ne veux pas retarder le moment où messieurs les jurés vont consacrer, par leur décision, ce qui vient de se passer dans cette audience. »

M. le Président donne la parole à la défense , mais les avocats de M. Berryer gardent le silence. (Sensation profonde.)

M. le Président. « Les débals sont terminés. Messieurs les Jurés, je ne ferai pas de résumé dans celle cause; je ne veux pas, par des paroles inutiles, retarder un résultat aussi équitable que désiré par tous les hommes amis de leur pays et de la justice. Nous nous en rapportons à vos consciences sur les questions qui vous sont posées. »

MM. les jurés, après quelques instans de délibération, prononcent négativement sur toutes les questions, et la Cour ordoffhe que M. Berryer soit immédiatement mis en liberté.

Après cet acquittement, les légitimistes firent frapper une médaille à l'efïigie de M. Berryer , avec cette inscription : Défense des droits légitimes et des franchises nationales , 1852. M. Berryer quitta momentanément la France , et se rendit en Suisse pour y rétablir sa santé.

Il ne tarda point à revenir prendre sa place au palais Bourbon, où il eut à donner à la chambre quelques explications sur son arrestation en Vendée ( 28 novembre 1852 ). Il le fit avec réserve et convenance ; mais, quelques jours plus tard, M. Jollivet ayant interpellé M. Berryer, en le sommant d'expliquer le serment qu'il avait fait dans son interrogatoire , le député de la Haute-Loire repoussa cette inconcevable interpellation, en déclarant qu'il n'accorderait jamais un mot de réponse à quiconque s'arrogerait le droit de l'interroger à cet égard.

Dans la séance du 5 janvier 1855, M. Berryer soutint les pétitions concernant l'arrestation et la captivité de madame la duchesse de Berri. Il se plaignit de l'arbitraire en vertu duquel la princesse était retenue prisonnière ; cet état extra-légal , cette constitution de prison d'état an sein même de la France , cette violation de la liberté indivi-

duelle , lui fournirent quelques-uns de ces mouvemens de chaleureuse éloquence qui lui sont familiers, lorsqu'il aborde les hautes questions d'un intérêt général.

Dans la discussion du projet de loi sur le 21 janvier , amendé à la fin de la session précédente par la Chambre des pairs, M. Berryer prononça un discours remarquable en faveur des souvenirs de la légitimité ; et , comme ce discours était , dès le début, accueillipar les murmures des centres: «La gra- « vite de la question , dit-il, loin de provo- « quer de telles interruptions, vous com- « mande le silence. » Et, reprenant tous les argumens qu'il avait développés dans la session précédente , il résuma logiquement la mort de Louis XVI en un événement politique, et fit ressortir l'absurdité de l'amendement adopté par la Chambre des pairs , qui, en abrogeant la loi du 19 janvier 1810, avait qualifié la journée du 21 janvier de fnneste et à jamais déplorable.

« Sans doute, dit M. Berryer, il y a quelque chose de solennel , de majestueux dans ces mots : jour funeste et à jamais déplorable.

« S'il ne s'agissait que de gémir sur des désastres individuels, je comprendrais qu'on crût manifester un juste sentiment avec les paroles éloquentes adoptées par la Chambre des pairs ; mais il y a autre chose, il y a plus que la mon d'un homme dans la catastrophe

du 21 janvier; il y a plus qu'un événement qui soulève la pitié, ce fut une déclaration de principes, une loi de gouvernement substituée à une loi de gouvernement. Et lorsque , il y a quarante ans aujourd'hui, dans les délibérations de la Convention, un homme est monté à la tribune et a demandé la tête de Louis XVI, en disant : « Tous ceux qui ont attenté et ceux qui attenteront par la suite à la souveraineté du peuple méritent la mort. Je vote pour la mort? Cet homme a fait autre chose que de disposer de la vie de son semblable ; il a fait autre chose que de s'abandonner à une inimitié personnelle, que de se livrer à une ambitieuse vengeance ; il a fait un acte politique; il a fait une terrible déclaration de principes; et quand les tribunes même de la Convention frémirent d'horreur en entendant tomber l'anathème d'une pareille bouche, les tribunes se méprirent : il y avait là plus qu'un vote meurtrier. Aussi la loi du If) janvier 1816 était-elle même et ne pouvait être qu'une loi de principe. La loi du 19 janvier 1816 consacra une opinion, elle sanctionna un principe politique. L'abrogation de cette loi, quoi que vous fassiez, à quelque subtilité qu'on s'abandonne, ne peut être que la consécration d'une autre opinion, qu'une autre déclaration de principes. Or, messieurs , les lois ne consacrent pas des opinions, ne sanctionnent pas des principes avec des phrases de sentiment : les lois consacrent les principes, soit en fondant, soit en détruisant des institutions, et non avec de vaines larmes, avec des gémissemens inutiles , qui peuvent trouver place dans le jugement que porte sur les grands événemens de ce monde, ou l'historien dans son cabinet, ou le professeur dans sa chaire, mais qui sont vides de sens et d'objet dans les décisions d'un corps législatif.

« Remarquez-le, en effet, messieurs : ici le principe de votre loi est en opposition avec le sentiment que le législateur essaie d'exprimer. N'est-il pas évident, pour tout homme de conscience et de bonne foi, 3u'ici la disposition de la loi est contraire à la pensée u législateur; n'est-il pas évident que ces mots jour

funeste et à jamais déplorable sont une protestation qui détruit la loi elle-même? •

« Il y a donc ici absurdité. »

Plusieurs voix a gauche. C'est le mot (1).

M. Berryer. « J'ai remarqué dans le discours de M. le ministre de la justice qu'il accusait la loi du 19 janvier 1816 d'être entachée d'hypocrisie. Je désirerais savoir où se trouve ce caractère dans la loi de 1816. Non, messieurs, cette loi n'était pas hypocrite ; elle était franche, elle défendait un principe, elle consacrait un principe par des institutions, par des dispositions.

« C'est à l'amendement que je combats qu'on peut adresser avec raison ce reproche d'hypocrisie, car il y a évidemment une scandaleuse opposition dans la loi telle qu'elle est présentée, entre le fait et les paroles.

« S'il y a foi et vérité dans les paroles , il y a lâcheté dans le fait. S'il y a volonté sincère dans le fait, il y a lâcheté dans les paroles,

« Tel est le caractère de cet amendement. Il ne s'agit donc plus de se plaindre de ce que la question est soulevée; il faut prendre parti, il faut se prononcer ici entre l'opinion de 181G et l'opinion de 1852.

« Je comprends parfaitement la rédaction que la Chambre avait d'abord adoptée sans discussion , et c'est parce que je la comprends dans toute sa portée que je la combats, que je la repousse, que je proteste de toute l'énergie de mon âme et de toute la puissance de mon intelligence, et ceux qui comprennent comme moi la catastrophe du 21 janvier, et la loi de 1816, et la loi actuelle, doivent ouvertement repousser comme moi toute la proposition.

« Mais faire une loi dont les paroles démentent la disposition, c'est un acte d'hypocrisie et de mensonge. La loi, telle que vous l'avez faite, seule, sans amendemens, au moins est franche et sans détours : elle convient, elle doit convenir à ceux qui ont le courage et la franchise de leurs opinions, et qui veulent résolument et avec intelligence l'abrogation de la loi de 1816. »

(l)Yoir la Tribune du 22 janvier 1853.

Le 6 novembre 1852, à six heures du soir, les autorités de Nantes étaient entrées dans la maison où madame la duchesse de Berri était cachée ; et le lendemain au matin , à neuf heures , elles conduisirent , en vainqueurs , la princesse au château de leur ville , séjour qu'elle devait quitter pour celui deBlaye. A Nantes, elle avait été livrée, par un traître, Deutz (voir sa Notice, 1. 1, lre partie) ; à Blaye , elle fut gardée par un général , M. Bugeaud (voir sa Notice , t. I , lrc partie) , alors presque inconnu , et qui , depuis, a acquis une sanglante et déplorable célébrité.

A quelques jours de là , les légitimistes attaquèrent, dans leurs journaux, avec beaucoup de violence , les convictions républicaines et les hommes agissant sous l'empire de ces convictions.

Le Corsaire répondit par un article de sarcasmes et de plaisanteries, dont quelques légitimistes demandèrent réparation , le considérant comme insultant pour madame la duchesse de Berri et pour ses partisans. Une première satisfaction fut accordée par l'auteur de l'article, M. Eugène Briffant, mais la guerre continua; quelques légitimistes, ayant voulu obtenir une nouvelle

satisfaction, le journal la Tribune, et plus tard le National intervinrent dans la querelle et prêtèrent leur appui au Corsaire. Pendant plusieurs jours les rédacteurs des feuilles républicaines et légitimistes, appuyés de leurs amis et de leurs coreligionnaires, échangèrent des provocations, ceuxci réclamant des satisfactions individuelles , la majorité des républicains, au contraire, exigeant que la querelle fût vidée de parti à parti.

Du sein de ce conflit menaçant sortirent deux citoyens également honorables, qui, par une conduite digne de leur caractère , mirent en quelque sorte fin à l'émotion qu'une imprudence passionnée avait un moment soulevée.

Nous croyons devoir reproduire la correspondance qui eut lieu à cette occasion entre ces deux députés. Elle complétera les détails que nous avons donnés à ce sujet dans la notice consacrée à M. Carrel (t. II, 2e partie). Cette correspondance fut rendue publique par la voie de la presse.

M. Gaknieu-Pagès a M. Berrter :

« Monsieur, « Ne vous ayant pas vu à la chambre et ne vous ayant pas trouvé chez vous lorsque je m'y suis présenté, accompagné de MM. de Laboissière et de Ludre, je prends le parti de vous écrire pour vous apprendre ce que je désire de vous.

« De« hommes qui appartiennent au parti qua vous représente! se sont rendus dans les bureaux des journaux dont je partage les opinions. Lors de leurs provocations ou dans le cours des relations auxquelles elles ont donné lieu, ces hommes ont déclaré qu'ils agissaient sous l'influence des notabilités de leur parti.

« S'il en est ainsi, ne connaissant que vous parmi les personnes que l'opinion publique désigne comme dirigeant les partisans de la dynastie déchue, c'est à vous que je demande de faire cesser toute effusion de sang, en invitant les hommes qui ont provoqué les patriotes à revenir sur leur démarche et à la désavouer.

« Dans le cas où vous ne pourriez ou ne voudriez point obtenir cela d'eux, vous voudrez bien m'indiquer l'heure et nie fixer \" lien où je devrais me rendre accompagné de MM Laboissière et de Ludre, car vous ne pouvez vouloir et je ne saurais souffrir que des personnes déléguées représentassent seules leur parti, tandis que ceux qui les auraient envoyées ne courraient aucun danger.

« Si vous n'êtes pour rien dans tout ce qui se passe , je vous demande formellement de désavouer, pour votre part, toute coopération à ce qui s'est fait au nom des notabilités légitimistes.

« J'attends de vous une réponse prompte, vous prévenant que, dans un intérêt général, je la rendrai publique, si elle contient le désavœu que je demande.

« J'ai l'honneur de vous saluer,

« Garmer-Pagès, a rue Sainte-Avoye, 57.

« 4 février 1833. »

M. Berryer répondit à M. Garnier-Pagès par la lettre qui suit :

« Monsieur,

« Je regrette de ne pas m'être trouvé chez moi hier, lorsque vous vous y êtes présenté avec MM. de Ludre et Laboissière ; je me serais empressé de vous donner la réponse que vous désirez et que je ne veux ni ne dois refuser à trois de mes collègues, surtout lorsqu'ils me la demandent dans un intérêt général.

« Je ne puis croire, monsieur, que les personnes qui ont provoqué des explications de la part des rédacteurs de journaux dont yous partagez les opinions aient déclaré qu'elles agissaient sous une autre influence que celle de leur propre mouvement.

« En lous cas, si, au milieu de ces tristes querelles, j'avais pu penser que, pour l'honneur de l'opinion politique à laquelle je suis attaché, de semblables provocations fussent utiles ou convenables, je n'aurais laissé à personne le soin de les faire. C'est assez vous dire que je ne suis pour rien dans ce qui se passe, et que je n'ai pris aucune part directe ou indirecte à ce qui s'est fait dans ces derniers jours.

« Vous rendez d'ailleurs justice, monsieur, a mon caractère et à mes principes, en m'invitant à user de la confiance que mes

amis politiques peuvent m'accorder, pour faire cesser tout acte de violence, tout recours à la force des armes entre les partisans de deux opinions qui ne peuvent triompher, l'une ou l'autre, que par la liberté et le respect des droits de tous.

« Votre lettre ne me permet pas de douter que vous ne soyez, de votre côté, dans les mêmes sentimens et les mêmes dispositions.

« J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre serviteur et collègue, « Berrter fils, député.

« 5 février 1833. 9

Par suite de l'échange de ces deux lettres, des explications eurent lieu entre MM. Garnier-Pagès et Berryer, en présence de MM. de Dreux-Brézé et Arthur de Labourdonnaye, ancien député, témoins de M. Berryer, et MM. de Laboissière et de Ludre, témoins de M. Garnier-Fagès. Ces explications furent, de part et d'autre, si loyales et si complètes , que les témoins déclarèrent que cette affaire ne présentait aucune question personnelle , et qu'entre ces deux honorables députés elle ne pouvait , de part ni d'autre, avoir le caractère d'une question départi.

Le 12 février, M. Berryer défendit M. de Montbel sur ses distributions d'argent faites à la garde royale pendant les journées de juillet , et , quelques jours plus tard (25) , il s'opposa vivement à la proposition de M. Portalis sur le mariage des prêtres.

« Avocat politique depuis 1850, M. Ber-

« ryer n'a pas toujours été heureux devant « le jury; chef de parti à la Chambre, il ne « pouvait se résoudre à abdiquer au barreau; « le changement de rôle était trop brusque ; « Sa position ne lui permettait plus de rester « neutre et de s'interposer, comme il l'au- « rait pu, entre ses cliens et leurs juges : on « ne voyait en lui que le personnage consi- « d érable, organe d'opinions hostiles etme- « naçantes : le député oubliait l'avocat et le « faisait oublier (1). » Il avait défendu , dans le courant de l'année 1852, la Gazette de Normandie, devant la cour d'assises de Rouen, et M. de La Rochefoucauld , devant celle de Paris , avec cette éloquence qui lui est personnelle, lorsque, le 27 février 1855, il plaida pour les gérans du Courrier de l'Europe , de la Quotidienne et de la Gazelle de France. Ce jour-là, toute la presse légitimiste de Paris était traduite en cour d'assises, et M. de Chateaubriand lui-même était assis, avec son demi-siècle de gloire, sur les bancs des accusés; car le procès avait été instruit à l'occasion de son Mémoire sur la captivité de madame la duchesse de Berri, auquel les journaux avaient emprunté ces paroles

f le Droit,<20 juin 1838.

célèbres : Madame , votre fils est bion roi. M. Berryer parla d'une voix émue en présence delà plus brillante société parisienne, qui s'était donné rendez-vous au Palais-de- Justice ; et des bravos éclatèrent de toutes parts, lorsqu'on entendit ces paroles éloquentes :

« Je vous le répète, nous ne sommes point idolâtres ; nous ne sommes inféodés à personne; nous sommes des hommes d'indépendance et de liberté; nous avons des opinions consciencieuses; nous les défendons, nous les soutenons, nous les propageons ; et pourquoi? Parce que nous sommes animés de vœux et d'espérances pour la prospérité de la France, de ce beau pays qui fut toujours amoureux de la liberté. Quant aux personnes, certes, nous savons les vénérer. Nous savons que si, de leur côté, on compte des faiblesses , de leur côté, du moins, on ne compte pas de crimes. »

L'argumentation de M. Berryer atteignit une telle hauteur d'éloquence et de raisonnement que l'acquittement fut complet...

« Il défendit M. de Chateaubriand comme « M. de Chateaubriand devait être défendu, « sans provocation et sans bravade, ren- « dant hommage, en son nom, à ces rois de « l'exil qu'avait adorés sa jeunesse, et que sa « vieillesse devait adorer. Tous ceux qui « l'ont entendu se souviennent de tout ce « qu'il eut de sublime et de véritablement « inspiré... 11 y a eu, à sa voix , une de ces

« impressions électriques et involontaires « qu'il n'est donné qu'au génie de pro- « duire (1). »

Le 4 et le 5 mars suivant, M. Berryer eut encore à défendre la Gazette de France et sa logique, et, le 50 mai, le Rénovateur, la Quotidienne , le Pkevenanl , dans un procès où ils étaient accusés d'avoir porté atteinte aux droits que Louis-Philippe tient du vœu national!1.!

Dans l'intervalle de la session de 1855 à 1854, 31. Berryer fit un voyage dans le midi de la France, et visita tour à tour Toulouse, Nîmes et 3Iontpellier, où ses coreligionnaires le fêtèrent par de brillantes ovations.

Dans la session de 1854 il prit part aux débats relatifs à l'adresse, et fit entendre d'éloquentes réclamations en faveur de la liberté de discussion ; il se mêla aux débats soulevés par l'inintelligente brutalité de 31. Bugeaud, qui n'avait pas craint d'appeler sur la sellette 3131. Voyer-d'Argenson et Audry de Puyraveau, en provoquant leurs explications sur le fait de savoir s'ils appartenaient à la société des Droits de l'Homme. 31. Berryer aborda franchement la question:

(1) Le Droit, 20 juin 1838.

« M. le ministre vous a présenté, dit-il, le gouvernement du 7 août comme un gouvernsment qui n'a eu d'autre base que la nécessité. (Soulèvement au centre, dénégation au banc des ministres.) Oh ! messieurs , ma mémoire est fidèle. (Adhésion prononcée aux extrémités.) La nécessité ! quelle ressource pour un gouvernement qui veut échapper aux conséquences d'un principe qui l'a fondé ! La nécessité ! c'est une loi toujours funeste à ceux qui l'invoquent. Je n'hésite pas à le dire ; s'il y a des associations secrètes où on professerait, non pas des crimes politiques, mais, comme l'a dit M. le garde des sceaux, des attentats à la morale publique ; si ces associations existent, c'est à la conduitedu ministère qu'il faut les attribuer. (Exclamation au centre.) Oui, messieurs, c'est à la manière dont le ministère s'est conduit, à celle dont il a envisagé le principe fondamental du gouvernement , aux efforts constans qu'il a faits pour dénier et repousser le principe de la souveraineté du peuple, qu'il faut attribuer leur existence. — Je ne reviens pas sur des faits incontestables ; en 1830, après les fatales ordonnances. (Oh! oh!) Je pourrais dire un autre mot...

« Voix nombreuses : Dites-le donc; faites aussi votre profession de fol !

« M. Berryer, avec expression : La tour de Ham m'empêche de dire tout ce que je pense...

« M. Dubois de la Loïre-hférieure et autres voix nombreuses : Très bien !

« M. Berryer. Embarrassés de ce principe (de la souveraineté du peuple), ils ont voulu (du moins les ministres), manier la constitution de manière à persuader la France qu'il n'y avait eu chez nous qu'une sorte de révolution de 1688, un simple changement de gouvernement, enfin un simple changement de dynastie, lorsqu'il y aurait eu un changement de principe; le changement subit du principe régulateur de tout le droit social, c'est-à-dire une révolulion pntière, une révolution immense dans la puissance actuelle, dans ses conséquences ultérieures; une révolution telle à mes yeux que, dans l'histoire du genre humain , je ne connais pas de grande nation, autre que la nôtre , chez qui un pareil événement se soit accompli.

« Mais, messieurs, et ceci rentre tout à fait dans la question, aussitôt que le ministère fut formé , je dirai mieux, en employant l'expression du général Lalayette, aussitôt que la combinaison du 7 août fut acceptée, les hommes de l'opposition anti-dynastique sous la Restauration; les hommes qui tenaient fortement, depuis quarante années, ou depuis moins, selon leur éducation, aux principes qui avaient triomphé en 1789 ; les hommes qui se disent encore de l'école américaine; enfin, tous ceux qui tiennent au principe de la souveraineté du peuple, et qui le considèrent comme un dogme protecteur de l'ordre des sociétés, tous ces hommes attendirent les conséquences de ce principe posé à côté de la Charte constitutionnelle.

« Ils ne doutèrent pas qu'ils ne parvinssent, malgré leurs nuances d'opinion , au résultat de leurs conceptions politiques par l'entière discussion des opinions, droit primitif, droit fondamental, et qui découle inévitablement de la souveraineté du peuple. Ces hommes peuvent seuls expliquer ces mots que, dans les premiers temps de la révolution de juillet, j'entendais prononcer par tout le monde, et qui depuis ne l'ont été que par un petit nombre, ces mots de promesses de juillet et de programme de lllôtel-de-Villc. Eh bien ! ces hommes du parti populaire , je pense qu'on peut les considérer comme étant très nombreux dans le pays. ( VioUns murmures au centre. )

« .... Les hommes du parti populaire se trouvaient en présence des hommes dévoués au principe monarchique. Ces derniers obéissant aussi à ce qu'on nomme l'électricité du bon sens , lorsqu'on a cru devoir appeler à la couronne le prince le plus près du trône , pensaient qu'on allait le chercher trop loin. [Profonde sensation.) Ces hommes, messieurs , je le répète encore une fois, protestèrent hautement contre la révolution qui s'opérait ; la révolution l'emporta , la loi fut faite. Eh b:en ! ces hommes , gens d'honneur, gens qui ne dissimulaient rien de leurs sentimens, c'est du moins un hommage que vous êtes disposés à rendre à celui d'entre eux qui est devant vous ( de toutes parts : oui! oui !); ces hommes, profondément convaincus qu'une révolution qui passe

sur !e territoire, ne détruit pas le droit inhérent à la condition de citoyen , de Français ; ces hommes n'ont pas conçu la pensée qu'ils pussent renoncer à l'exercice de leurs droits politiques , alors que la loi fondamentale du pays promettait de les étendre.

« Leur serment au roi des Français a été , à leurs yeux , l'engagement formel , l'engagement sacré de respecter les lois , non seulement par eux-mêmes, mais encore par leur influence auprès de leurs amis politiques, qui pourraient ne pas partager tous leurs sentimens, toutes leurs convictions, de repousser, dis-je , toute attaque , toute tentative d'attaque illégale contre l'ordre établi , contre les pouvoirs constitués ; ils ont considéré ''que ce serment au roi des Français les obligeait à la stricte et rigoureuse exécution des lois ; que ce serment les ferait regarder comme infâmes s'ils se jetaient dans une de ces conspirations que la loi punit de ses rigueurs. ( Cliuclioitemens clans plusieurs rangs de rassemblée. ) Ne souriez pas, messieurs , aux accens de ma voix ; si elle s'anime, c'est que mon cœur est profondément ému, comme mon esprit, est profondément occupé. 11 s'agit ici de mes convictions les plus profondes , de l'honneur de mon intelligence, de l'honneur de ma conscience , et je parle avec chaleur ; oui, sans doute.

« Ces hommes dont je vous parle ont cru aussi que ce serment à la Charte était pour eux une garantie sacrée du droit inviolable de manifestation libre , de proclamation franche de toutes leurs opinions politiques.

« C'est cependant cette question du droit de discussion , du droit de manifestation de toutes les opinions , alors même que des opinions , par leur émission , par les professions de foi qu'y s'y rattachent , peuvent et doivent tendre à changer le système du gouvernement établi ; c'est ce droit de discussion qui émane du principe en vertu duquel tout existe en forme aujourd'hui ; c'est ce droit de discussion qu'on veut disputer , dont on se plaint , et avec lequel M. le garde des sceaux disait qu'il n'y a pas de gouvernement possible... »

M. Guizot. «Oui, avec ce principe , il n'y a pas de gouvernement possible.

M. Berryer. « Et qui vous dit le contraire?

« Oui, sans doute, avec de telles formes il n'y a pas de gouvernement possible. Plus que vous je suis convaincu de la réalité de vos embarras : je comprends vos efforts , je le répète , je les ai prévus , et c'est pourquoi je protestais contre ce que vous faisiez et contre le principe que vous adoptiez. Mais il est adopté, ce principe , adopté pour être la loi du pays. Je vis sous cette, loi que vous m'avez faite ; et il serait étrange que vous vinssiez me disputer les conséquences les plus naturelles , les plus immédiates des lois que vous m'avez imposées. '

« Et ici, messieurs, je m'attends bien que lorsque j'aurai achevé mon discours, complété ma pensée, le sourire va naître sur les lèvres d'un grand nombre d'entre vous. (Mouvemens divers). Les têtes ministérielles vont s'agiter, et j'entendrai retentir à mon oreille le mot cI'alliance , d'alliance carlo-répu-

BLICALNE.

« Que je me rencontre sur quelques points d'accord avec les hommes dont je ne partage pas les opinions , puisque je repousse le principe qui est la base de tous leurs dogmes politiques, cela ne tient pas à une alliance,.... aune alliance monstrueuse, impossible, alliance qui serait criminelle si elle était concertée ; car il ne pourrait pas y avoir de bonne foi entre nous. (Bravos prolongés à gauche. ) Non, il n'y a point d'alliance; mais il y a concours , il y a communauté d'efforts, il y a lutte collective. »

Long-temps M. Berryer fut interrompu par les bruyantes exclamations des centres. MM. Bugeaud , Jacqueminot et autres, dévoués au ministère , jettent la Chambre dans une confusion impossible à décrire. L'orateur impassible lance, au milieu du

bruit , de vives apostrophes ; il signale ce juste-milieu demandant de la force contre l'existence des faits dont notre société se compose; ce pouvoir se fortifiant par les agens du pouvoir; et puis tout à coup , puisant dans le tumulte même un mouvement oratoire :

« Laissez-moi parler, s'écrie- t-il, c'est une pensée qui frappe mon esprit, et dont il ne peut se défaire. Le pouvoir, par sa nature, par ses principes, par son origine , par ses actes , par les lois qu'il a obtenues, le pouvoir féconde la république. {Mouvement.) Malgré lui il la féconde. Recueillez vos souvenirs , messieurs, et dites ce qu'ont laissé dans vos esprits les noms qui ont pu entrer d'abord dans les élémens du pouvoir , du cabinet, du gouvernement, les actes qui ont signalé les premiers jours de la monarchie nouvelle. Les chants que l'on faisait retentir, les armoiries de la royauté que l'on brisait à la voix du peuple , était-ce là marchera la royauté ou se jeter à la république? [Profond silence.) Et la loi pour récompenser les vainqueurs de la Bastille , et cette loi qui , par une destination nouvelle, a en quelque sorte recréé un monument profane consacré à la gloire de l'antiquité républicaine ; ces lois sont-elles destinées à fortifier la pensée, la doctrine, le sentiment monarchique? Et la loi qui a aboli la commémoration du 21 janvier, quel effet a-t-elle produit sur la masse du peuple? Et quand , il y a quelques jours encore, on saluait les survivans des gardes françaises, pour avoir violé le commandement de leurs chefs et s'être mêlé au peuple pour le seconder, favorisait-on, encore une fois, la monarchie ou la république? {Immobilité au centre.) Et vous demandez maintenant que l'on vous soutienne contre des réalités que vous avez faites !... Allez plus avant , interrogez la pensée de la société , et non vos agens, quinepeuventsuffireàce que vous exigez d'eux. Parlez donc à la société, et abjurez ce langage ; déchirez-la cette adresse , qui qualifie de passions insen-

sées les légitimes prétentions des partis. Considérez que dans tous les partis ii y a des hommes qui sont vos concitoyens, vos pareils en amour pour le pays; qu'il y a des hommes généreux , sincères, éclairés, qui sont blessés, qui sont irrités dans la sphère de liberté où vous les avez appelés à vivre , de l'anomalie qui les choque de toutes parts.

« On a beaucoup parlé de la centralisation , on ne la considère que sous le rapport des intérêts matériels ; mais ne comprenez-vous pas qu'un cœur généreux s'irrite contre une forme de gouvernement qui protège cette centralisation immorale , je ne peux lui donner d'autre nom, immorale par l'esprit de servilité, d'obséquiosité, d'intrigue qu'elle jette au milieu du pays, en promettant une pâture à toute incapacité ambitieuse, en formant , par cette quantité innombrable de places dont le pouvoir dispose, une pépinière de toutes les cupidités inertes et sottes. Un homme a mérité la mésestime, la déconsidération dans sa province, il vient à Paris, il sollicite auprès d'un commis, il traîne ses intrigues plus bas encore, obtient un emploi et vient l'exercer avec audace à l'extrémité du pays. Est-ce là un ordre de choses qui maintienne la dignité des caractères , qui fasse respecter l'ordre moral, qui consacre l'indépendance des individus ! »

Les centres restèrent anéantis , et M.

Thiers lui-même, malgré sa présomptueuse faconde, n'osa se charger de la réplique à une aussi chaleureuse harangue.

M. Berryer présenta quelques pétitions pour la réforme électorale , dans la séance du 8 février , et prit trois fois la parole dans la discussion du projet de loi contre les associations. Le ministre de l'instruction publique avait dit en le regardant qu'il y

avait quelque chose d'abject et de rebutant dans les doctrines soutenues chaque jour par les hommes du parti légitimiste. M. Berryer lui répondit en ces termes :

« L'insolence aristocratique, quelle que soit l'opinion politique à laquelle j'appartiens , ne me conviendrait guère , à moi né dans la classe moyenne , à moi fils du travail de mon père et de mes propres travaux. — S'il y avait quelque chose d'abject et de rebutant dans le parti politique auquel j'appartiens , ce serait après tout la crédulité ( mouvemens divers) qu'il a eue pour vous. (Aux extrémités : très bien ! très bien ! )

« Cette loi impolitique, ajouta-t-il en entrant dans la discussion, n'est autre chose que l'abandon presque complet de toutes les libertés du pays à la discrétion du ministère. Le droit d'association, messieurs, est un droit sacré ; c'est le droit primitif, c'est le droit générateur dans l'ordre sorial , c'est le principe sur lequel repose la société. — En 1797, lorsque l'Angleterre était attaquée sur tous les poinls de l'univers, et que plusieurs assemblées révolutionnaires avaient été formées à l'instigation des assemblées françaises , et en communication avec elles , Pitt vint avec dignité, mais aussi avec la douleur d'un bon citoyen, dans le parlement britannique , demander qu'il lui fût permis de voiler pendant trois ans la statue de la Liberté.»

Ce rapprochement historique , jeté au milieu d'une argumentation forte et élevée , produisit une profonde sensation dans l'assemblée.

M. Berryer remonta à la tribune une seconde fois et dans la même discussion, pour répondre à M. Barthe qui avait dit que la restauration avait pris une tache à jamais inef-

façable, en passant sur le champ de bataille de Waterloo. Le grand orateur veut parler , mais les murmures et les interruptions éclatent au centre.

« Je m'étonne, s'écrie-t-il alors, de vos acclamations irréfléchies, et je voulais n'inspirer qu'une simple réflexion au minisire imprudent qui a osé tenir ce langage ; je voulais lui demander s'il a oublié aujourd'hui l<>s noms de tous ceux qui ne sont entrés en France qu'à la suite des évéoemens qu'il a signalés.»

Ensuite l'orateur continua son discours sur l'amendement Bérenger, en s'adressant toujours à M. Barlhe , et termina ainsi :

« Et voilà l'état auquel vous nous avez réduits; et « cela ne prouve qu'une chose, c'est qu'il y a quelque « chose de plus déplorable, de plus dangereux que le « cynisme révolutionnaire, c'est le cynisme des apos-

« tàsies. »

Ces paroles , qui resteront pour caractériser l'époque actuelle, furent prononcées dans la séance du 17 mars.

On lisait, le lendemain , dans nos feuilles publiques : Il s'est fait un silence bien accusateur quand M. Berryer a demandé si l'on se souvenait bien de tous ceux qui accompagnaient la branche aînée (\). — Le (aient oratoire de M. Berryer lui a valu, aujourd'hui, un

(1) La Tribune.

grand succès personnel : on a vu des fronts se baisser quand il ajlétri, de sa voix puissante, le cynisme des apostasies (i). — M. Berryer, harcelé souvent par ses provocations (de M- Barthe) , l'a écrasé de la loute^puissance de son talent , et lui a prouvé qu'il y a , dans la conscience publique et dans la morale vulgaire , une voix qui parle plus haut que toutes les antipathies d'opinion (1). — Un ministère qui est réduit à entendre le discours de M. Berryer et à se taire est un ministère à jamais déconsidéré (7>). — Chaque fois qu'on entend M. Berryer, on est réduit à dire que son éloquence et sa puissante logique ne s'étaient jamais élevées aussi haut; mais aujourd'hui, vraiment, il nous a semblé qu'il était au dessus de lui-même. Ce n'est pas nous seulement , dont les opinions sympathisent avec les siennes , qui nous exprimons ainsi; nous avons vu le moment où les soties interruptions d'une partie des centres étaient couvertes par les murmures d'approbation involontaire du reste de la chambre. Le discours de M. Berryer est l'événement de la session; amis et adversaires en conviennent (A).

(1) Le National de 1834.

(2) Le Courrier Français.

(3) Le Temps.

(4) La Quotidienne.

Deux jours plus tard , séance du 20 mars, cette orageuse discussion durait encore.

M. Berryer avait pris la parole pour des faits personnels, et développait, a la tribune, de nouvelles vues larges et profondes, malgré les interruptions incessantes qui partaient du centre. M. Bugeaud , ce matamore de mauvais ton , dont l'appui est pour le ministère un embarras plutôt qu'un secours, M. Bugeaud apostropha M. Berryer en ces termes : vous ne devriez pas être ici , vous! Et lui, avec la froideur du mépris et la main tendue vers la place vide de l'infortuné Dulong (Voir la Notice Bugeaud, 1. 1, lre partie) : II ne s'agit pas ici du droit d'être dans la chambre , ni de la manière dont , selon vous, on peut en sortir (1); et, reprenant le cours de ses raisonnemens au milieu de la stupeur du duelliste et de ses amis , M. Berryer défendit avec courage et énergie la liberté d'association, sœur jumelle de la liberté de la presse.

M. Berryer combattit, à deux reprises , le projet de traité avec les Etats-Unis (51 mars, 1C1 avril). Répondant aux objec-

(1) Au moment où M. Berryer, descendu de la tribune, regagnait son banc, M. Teste l'aborda affectueusement, en lui disant : Vous avez été lugubrement sublime.

lions ministérielles et aux sinistres prédictions sur les troubles qu'occasionnerait , à l'intérieur, le rejet du traité, il dit, avec raison , qu'il ne savait pas comment la tranquillité de la France serait maintenue , par la raison que la France aurait payé vingtcinq millions aux Etats-Unis. Mais l'argument victorieux de M. Berryer, dans cette discussion , fut la présentation du traité entre l'Espagne et les Etats-Unis , par lequel il prouva clairement que, cette dernière puissance ayant déjà été indemnisée par la cession des Florides , la France ne pouvait •être redevable des sommes qu'on lui réclamait, à moins qu'on ne voulût les faire payer deux fois. Cette pièce essentielle, dont le ministre des affaires étrangères déclarait n'avoir qu'une connaissance imparfaite , contribua à ébranler la conviction de quelques membres de la majorité, pressés cette fois par l'évidence de la vérité. La dissolution du cabinet fut, comme on le sait, le résultat de cette opération manquée.

Les collèges électoraux ayant été convoqués à l'issue de cette session, M. Berryer fut élu dans quatre collèges différens, au nombre desquels était celui de Marseille. M. Berryer voulut visiter ses nouveaux com-

mettans. 11 arriva le 17 juillet à Aix , où il reçut une brillante ovation.

Cependant les autorités de Marseille annonçaient que l'arrivée de M. Berryer amènerait des catastrophes, et que des mesures terribles seraient prises par elles (1). Un ordre subit avait fait venir , à marches forcées, un bataillon du 55e, qui tenait garnison à'Aix, tandis que MM. Nègre, bâtonnier de l'ordre des avocats, H. Daniel et Dervieu, conseillers municipaux , étaient allés dans cette ville recevoir et complimenter M. Berryer, au nom des réformistes de Marseille.

« M. Berryer, retenu à Avignon plus qu'il » n'avait compté, n'arriva sur le Cours qu'ac près huit heures et demie ; il descendit « chez M. de Laboulie pour l'embrasser, et « repartit aussitôt pour Marseille. Au mo- « ment où il venait de prendre congé et rc- « montait en voiture, un agent de police se « présente et lui remet un pli : c'était une € invitation de se rendre sur-le-champ à la « sous-préfecture , pour y prendre connais- « sance d'une lettre de M. le maire de Marc seille , qui venait d'être apportée par € M. Fraissinet, conseiller municipal (2). »

(1) Gazette du Midi , 20 juillet 1834.

(2) la. Id.

L'administration municipale invitait M- Berryer à renoncer à son voyage , ou du moins à le différer jusqu'à ce que des mesures efficaces eussent été prises pour assurer la tranquillité publique (1).

J'aipromis, répondit M. Berryer à M. Fraissine t; ma résolution est irrévocable, il y aurait lâcheté à ne pas l'exécuter.

Nous avons reçu de Paris , dit M. Fraissinet, les ordres les plus sévères de réprimer toute ovation, et de dissiper à l'arme blanche et même à coups de fusil tout rassemblement de plus de dix personnes.

Puisque des ordres sont parvenus à l'autorité municipale , reprit M. Berryer, veuillez, monsieur, mettre par écrit, devant moi, ce que vous venez de me dire. M. Fraissinet refusa en disant que sa mission était toute officieuse : on voulait éviter une entrée solennelle.

L'entrée de M. Berryer à Marseille fut solennelle autant par les mesures de précaution prises par la police que par l'enthousiasme que déployèrent ses amis. La police mit sur pied toutes les forces militaires dont elle put disposer; les amis firent pleuvoir les fleurs sur le grand orateur qu'ils

(l) Gazette du, Midi , 20 juillet 1854, et pour les défila qui suivent.

vinrent complimenter dès son arrivée à l'hôtel, où un appartement lui était préparé.

« Un moment après , M. Berryer a paru « à la fenêtre ; un silence religieux a suc- « cédé à l'expression bruyante de la joie « publique. M. Berryer a remercié la foule « de la sympathie dont les Marseillais ve- « naient de lui donner des preuves si toute chantes ; puis il l'a exhortée à se séparer « et à ne laisser aucun prétexte aux craintes « de la police. La voix de M. Berryer, « douce et peu élevée dans la conversation, « était alors si forte et si sonore, que son a allocution a été entendue clairement de « la rue Pisançon , c'est-à-dire à cent pas « de là.

« Une députation de deux cents jeunes « gens est venue lui présenter ses homma- « ges ; M. de P. lui a adressé, au nom de la « jeune France, un discours plein d'âme et «ï de chaleur. La réponse de M. Berryer à « cette allocution, si peu attendue, a frappé n d'étonnement ceux qui l'entouraient...

a D'inconcevables transports d'enthousias-

* me ont attesté combien la jeunesse mar-

* seiilaise était fière de l'éloge brillant et « mérité dont le premier orateur de France

« récompensait sa généreuse ardeur et son « patriotique dévouement (1). »

M. Berryer visita quelques prisonniers politiques aux Visitandines.

Il reçut les hommages des dames de la Halle , et les ouvriers compagnons du port lui adressèrent ce discours :

« Monsieur, c'esf du fond de nos ateliers que la renommée de votre éloquence est parvenue jusqu'à nous; c'est au milieu de nos travaux de tous les jours que nous avons appris l'imposant et courageux appui que tous les jours vous donnez au malheur. Cruellement frappés par la mort d'un de nos plus chers camarades (Montescaut), nos cœurs ont tressailli en voyant, au moment où son sang innocent coulait sous le fer impitoyable d'un sergent de ville, la divine Providence amener au milieu de nous le grand orateur que quatre pays divers appellent à défendre, au sein de la législature, les droits éternels de la justice.

« Quel que soit le choix nominal que votre sagesse fera entre ces quatre pays, vous resterez toujours pour nous le député de Marseille, non pas à cause de l'admiration que nous inspire votre beau caractère, vous la retrouveriez partout la même, mais parce que nous avons des plaintes, hélas! trop fondées, à adresser à la Chambre des députés, et que votre place est toujours là où il y a des opprimés à défendre.

« Vous ne nous entendrez point proférer des cris de vengeance contre celui que réclame la justice. Elle prononcera sur son sort. Ce n'est point à nous à retourner le fer dans la plaie ; mais depuis trop long-temps une affreuse police verse le sang ; depuis trop long-temps ce qui doit protéger persécute , ce qui doit défendre tue.

« Nous avons contenu notre colère en présence d'un cadavre sanglant , et l'immense population qui vous entoure en ce moment même vous atteste que le calme règne parmi nous, quand une police tracassière ne s'oppose pas à la manifestation d'honorables sentimens. Vous direz à vos collègues ce que vous voyez, et nous avons la ferme

(1) Gazette du Midi, 29 juillet 1834.

conviction que la voix éloquente, dont l'autorité a conservé vingt-cinq millions à la France, saura préserver Marseille de l'ignoble présence des sergens de ville.»

M. Berryer fut fêté par les avocats de Marseille dans un banquet splendide : il y eut en outre une promenade sur mer , dont la Gazette du Midi (25 juillet) donna une brillante description ; enfin un banquet fut offert au nouvel élu par les réformistes de Marseille. Ce banquet eut lieu au château de la Moulte , le 22 juillet. M. Démosthènes Olivier, administrateur du Peuple souverain, qui en était le président , porta ce toast : A la réforme. M. Berryer lui répondit par un discours dont voici l'analyse :

C'est une époque grande et féconde que celle de 4854. L'alliance de deux partis opprimés doit être pour la France une puissante garantie de progrès. C'était de Marseille que ce grand exemple devait partir. Déjà tous les bons esprits sentaient la nécessiléde sacrihVr les rancunes et les préjugés de parti aux exigences de l'intérêt général ; la position du pays est devenue telle que nul ne pouvait y trouver sécurité. Dès les premiers jours de 1850 des paroles contradictoires avaient retenti dans tome la France : « Duc de Mortemarf, je me ferais plutôt hacher en pièces que de me laisser mettre la couronne sur la tête. —Dupont (de l'Eure) (1), je suis aussi républicain que vous...- » De telles parules dissipent bien des illusions , quand on les rapproche de tout ce que la France a vu et a souffert depuis quatre années. »

(1) Voir à ce sujet la notice que nous avons consacré* à M. Dppqht (de l'Eure), 1. 1, Jre partie,

M. Berryer rappela en quelques mots les déceptiorfs, l'oubli des promesses, les mesures violentes dirigées contre les Français, tous ces actes enfin, qui, en rendant les illusions impossibles, ont amené le mouvement réformateur :

« Les hommes des deux partis se sont entendus , dit-il ; mettant à l'écart ce qu'il y avait de trop particulier dans leurs doctrines , ils ont réuni tous leurs efforts dans un seul et même but , l'amélioration du pays.

« Depuis quarante années on a joué le peuple avec des promesses écrites sur le papier , décorées du nom de charte et de constitution , bientôt anéanties par l'intérêt particulier des gouvernans. Il est temps que les déceptions finissent et fassent place aux vieilles libertés. C'est l'affranchissement des communes qu'il faut à la France, c'est le retour au droit national et à cette pensée féconde que celui qui paie l'impôt doit délibérer sur le vote : pensée qui a conduit les citoyens à la réforme électorale. Le peuple s'est montré admirable dans sa dignité, dans sa modération. A un tel peuple on peut confier sans crainte l'administration de ses propres intérêts. »

L'orateur termina son discours par ce toast :

« A la réforme électorale ! A l'alliance de tous les hommes généreux! Au triomphe du droit ! »

L'année 1854 fut pour M. Berryer une époque de gloire enivrante. Après les succès de la tribune , les événemens de Marseille formeront la plus belle page de sa vie

parlementaire. Nous devons citer encore, entre autres plaidoyers qu'il fit dufant cette même année, celui qu'il prononça le 15 février, devant la Cour d'assises, pour la défense de M. le comte de Kergorlay'( voir sa notice, 1. 1, 2e part.) et de la Quotidienne. Dans cette circonstance l'avocat céda entièrement la place à l'orateur politique , dont la logique pressante et Jes chaleureuses apostrophes au pouvoir conquirent un verdict d'acquittement.

M. Berryer soutint devant la Cour d'assises de Lyon le procès du Réparateur, accusé d'altérer la discipline militaire, parce que cet organe de l'opinion légitimiste s'était élevé contre la distribution des récompenses militaires qui eut lieu , après les journées d'avril , dans les régimens qui s'étaient fait remarquer parleur dévouement dynastique, en mitraillant la population de la seconde ville de France. Enfin, le 11 octobre , il défendit encore la Quotidienne avec la même éloquence , mais avec moins de bonheur.

Les travaux parlementaires de M. Berryer, pendant la session de 1855, ne furent pas sans influence sur la chute d'un autre ministère. Il fit des interpellations sur les affaires du pays , au nom de la prérogative

parlementaire qui avait été violée par le cabinet (1); s'occupa des questions d'économie rurale , à plusieurs reprises différentes (2) ; s'éleva contre l'indemnité de 360,000 fr. demandée pour la construction d'une salle des audiences de la cour des pairs (3).

« S'il y a quelque chose de sacré au monde après le malheur , s'écria-t-il dans cette dernière circonstance, c'est un accusé quel qu'il soit ! il est sous la protection des lois , mais aussi sous celle du silence et du respect public , et vous les traitiez de brigands , ces hommes pour qui on demandait une amnistie. » (Les bravos des extrémités se mêlent aux applaudissemcns des tribunes et à l'agitation des centres.)

M. Bugeaud. Je l'ai dit et j'insiste.

M. Berryer. Tant pis pour vous !

M. Bugeaud. Je le répète: oui, ce sont des brigands.

M. Berryer. Assez, monsieur, assez; on ne vous a que trop entendu.

Les marques d'approbation des deux extrémités , et les applaudissemens des tribunes, dont M.Jaubert demanda l'évacuation, accueillirent cette méprisante apostrophe. Plus loin , M. Berryer , parlant des sociétés secrètes antérieures à 1830 , s'exprima en ces termes :

« Remontez à une date antérieure à 1830; quelles sociétés secrètes , quelles associations délibérantes

(1) Séance du 1er décembre 1834.

(2) Séances des 26 et 27 décembre 1834.

(3) Séance du 31 décembre.

étaient alors organisées? qui y a siégé, qui s'y est entouré de la jeunesse? qui a endoctriné cette jeunesse ardente et ce peuple toujours jeune dans ses passions , dans le mouvement de ses idées? qui lui parlait alors? Et que serait-ce , grand Dieu ! si , arrivant à un souvenir beaucoup plus grave que celui d'une affiliation à la socléié Aide-toi, le ciel t'aidery, ou à la société des Droits de l'homme, il se trouvait qu'un de ces accusés républicains, cherchant dans vos conseils, à la tête de votre justice, au milieu de vous, peut-être au milieu de ses juges, reconnût un homme et lui dît : Sur le même poignard nçus avons juré l'un et l'autre haine éternelle à la royauté! ! ! »

La gauche s'émut à ces paroles ; la lutte s'engagea entre MM. Thiers et Berryer : esprit, faconde d'une part; éloquence , vigueur et logique de l'autre. La victoire resta à M. Berryer, car M. Berryer était dans le vrai , M. Berryer était fort de sa position.

M. Berryer prit part à la discussion du traité avec les États-Unis dans les séances du 15 et du 16 avril; jamais peut-être il n'y avait eu unanimité aussi complète d'approbation donnée au courage du député consciencieux et d'admiration pour son éloquence. « M. Berryer , dit le journal la Tribune , « s'est élevé dans la question à une hauteur « qu'il n'avait jamais atteinte ; sa parole a « produit sur la chambre une impression « qu'il serait impossible de rendre. Entrâtes nant parfois les applaudisseraens des di-

« verses parties de la salle , et excitant tantôt « la consternation et tantôt les grognemens « sur les bancs des centres, M. Berryer a « été au dessus de tout ce que nous avons « entendu depuis l'ouverture de la session. « Le National croirait se montrer injuste et « méconnaître un des plus beaux succès de « tribune dont il ait jamais été témoin , s'il « ne déclarait qu'après avoir entendu cet « orateur , il ne peut plus rester un vote « honnête en faveur de cet indigne traité. « Le Courrier Français trouve que c'est une « chose inouïe que la sagacité avec laquelle « l'orateur a interrogé les documens que les « ministres ont communiqués à la chambre, « et dont il a fait si merveilleusement res- « sortir la portée et le véritable sens ; il n'y « a , ajoute ce journal , de comparable à la « sagacité qui a si bien choisi , qui a vu si « avant , que la puissance d'expression qui « a donné à ces résultats toute la valeur « qu'ils devaient avoir, d Le Temps a été plus loin encore : « L'admirable orateur , dit-il , « a su pendant trois heures exciter et réveil- « 1er sans cesse l'attention de l'assemblée , « rendre intelligible pour tout le monde « cette vaste et difficile question du traité « d'Amérique , en présenter toutes les par-

« ties sous un jour nouveau , dominer , sub- « juguer ses adversaires et la chambre par « la puissance de son argumentation et l'as- « cendant de son éloquence. Usant des im- « menses ressources d'une mémoire prodi- « gieuse , on l'a vu classer dans un ordre « lumineux toutes les questions subsidiaires, « de politique , d'histoire , de diplomatie , « de commerce , d'argent , qui se ratta- « chaient à cette grande discussion.

« De nombreux documens étaient entas- « ses autour de lui sur la tribune ; il les in- « terrogeait tour à tour , combinait , accu- « mulait les textes , rendait les chiffres « oratoires , et les notes diplomatiques élo- « quentes, mettait en émoi tous les ministres, « leur apprenait à lire dans les mémoires « et les tableaux qu'eux-mêmes avaient pute bliés , et confondait leurs interruptions « par ses répliques étincelantes d'esprit , « écrasantes de logique. » Le Bon Sens , le Constitutionnel, la Quotidienne , la Gazette firent chorus; le Journal des Débats lui-même ne put s'empêcher de rendre justice au talent de l'orateur qui avait en quelque sorte broyé ses patrons sous sa parole puissante.

Nous ne suivrons pas M. Berryer dans tous les détails de cette chaleureuse et sa-

vante improvisation ; mais nous dirons qu'elle restera comme l'acte d'accusation le plus péremptoire dressé contre un ministre (M. Thiers) qui , polluant la dignité nationale, faisait litière des trésors de la France , et contre une chambre dont la majorité complaisante ou servile votait par assis et levé, et en quelque sorte au doigt et à l'œil, selon les caprices de l'agiotage ministériel (1).

Après la clôture de la session, M. Berryer entreprit un voyage en Allemagne, pendant que les souverains du Nord étaient réunis à Kalish et à Tœplitz : il passa par Chambéry, où il rencontra la princesse de Beira; il traversa la Suisse et visita successivement Genève, Garlsruhe, le royaume de Wurtemberg, Stuttgard, où il eut une longue conférence avec le comte de Montfort (Jérôme Bonaparte). Pendant son absence, il fut fait chez lui une descente de police; ses papiers furent saisis; on espéra pouvoir

(1) Il est surtout un homme dont la conduite en cette circonstance doit être énergiquement flétrie, M. Persil; comme procureur-général , il avait peu de mois avant sollicité et obtenu une condamnation exorbitante contre le journal La Tribune , qui le premier avait soulevé le voile mal jeté sur toutes les turpitudes d'agiotage d'une créance que M. Persil niait alors ; comme député, il vota en faveur de la validité de la créance.

De pareils* faits n'ont besoin que d'être signalés ; ils portent avec eux leur flétrissure.

établir une conspiration : cette tentative fut sans résultat.

Le but du voyage de M. Berryer avait été atteint ; il avait eu une longue entrevue avec Charles X, et avait fait la conquête de la couronne de Henri V, sur les 'prérogatives jalouses de l 'ex-roi. (Rapport du juge d'instruction dans l'affaire suivie contre MM. Berryer , de Genoude , Nettement , de Walsh , etc. , etc. (Voir la Gazette des Tribunaux du 29 décembre 1857.)

Après avoir séjourné près d'un mois à Vienne, où il eut plusieurs entrevues avec M. de Metternich, M. Berryer fut rappelé en France par l'ouverture de la session législative ; il revint prendre part aux travaux de la chambre et prêta l'appui de son éloquente argumentation à la proposition Gouin, relative à la réduction de l'intérêt des rentes. La proposition de M. Gouin et le discours de M. Berryer furent la cause déterminante de la dissolution du ministère.

Le 2 juin, M. Berryer fit des interpellations au président du conseil , relativement à l'alliance anglaise, et termina la discussion du budget du ministre des affaires étrangères, en parlant de l'état d'humiliation que le gouvernement avait imposé à la France, vis-

à- vis des nations européennes. Un autre jour (14 juin), dans la discussion des dépenses du budget, il prouva, avec la toute-puissance de sa parole, que la chambre était appelée à voter un budget en déficit, et répliqua , dans la séance du lendemain , à MM. Thiers et d'Argout , qui ne purent détruire l'évidence de cette vérité, savoir : que les recettes n'atteignaient plus les dépenses régulières. Enfin, avant de quitter l'assemblée qui terminait ses travaux , l'orateur légitimiste reparut encore une lois à la tribune , et parla en faveur des invalides légionnaires qui ne recevaient pas le traitement que la loi accorde aux soldats et aux sous-officiers dont les services méritent des récompenses.

M. Berryer fut appelé plusieurs fois au barreau pour la défense des journaux légitimistes, il plaida en faveur de la Gazelle de France, le 8 juin et le 11 juillet; de la Quotidienne , le 5 avril et le b juin , et de la Mode , le 8 juin , devant la sixième chambre.

Mais un autre procès , d'une plus grande importance , préoccupait vivement M. Berryer depuis près d'une année «nous voulons parler de l'affaire Dehors , qui figurera dans nos annales judiciaires.

Dehors , victime d'inimitiés privées , était sous le poids d'une accusation capitale , et deux grandes plaidoiries de M. Berryer, prononcées devant les Cours d'assises d'Evreux et de Rouen , n'avaient pu vaincre la haine qui s'attachait à cet homme. Par suite de deux arrêts de la Cour de cassation, Dehors comparut une troisième fois devant le jury du département de la Seine. M. Berryer était profondément convaincu de son innocence; cette conviction se traduisit, à l'audience, par l'éloquence la plus entraînante et la plus chaleureuse : Dehors fut rendu à la liberté. Le premier usage qu'il en fit fut d'accourir avec sa fille et son fils chez M. Berryer, auquel il s'efforça de témoigner sa reconnaissance par l'offre d'une somme considérable , dont la privation compromettait l'avenir de ses enfans. M. Berryer le comprit, et s'adressant à Dehors : « Je suis fier « du service que je viens de vous rendre , et « permettez-moi de le compléter en donnant « une dot à votre fille, et à votre fils le moyen « de terminer son éducation. » En disant cela, M. Berryer partageait entre les deux enfans les billfets de banque déposés par Dehors sur une table, et qui étaient le fruit de plusieurs années d'économie.

Cependant la fortune de M. Berryer était gravement compromise par suite de son dévouement à la cause pour laquelle il a fait l'immense sacrifice de son temps, de sa clientelle et de tous les élémens de fortune que lui assurait l'exercice le plus brillant et le plus mérité de la profession d'avocat. « Tous ceux qui l'ont vu ainsi faire l'abanc don gratuit des ressources que son talent « avait rendues si fécondes regrettèrent « sa détermination, et les avoués d'alors « ne se consolaient pas de le voir se suicider i à la vie de palais (1). » Ces justes prévisions ne tardèrent pas à se réaliser, et la Gazette de France , du 6 août , annonça que le château d'Àugerville, principal titre de l'éligibilité de M. Berryer, était mis en vente. En même temps, des bruits étranges coururent de toutes parts; on disait que le grand orateur, abandonnant la scène politique , allait rentrer dans le barreau et dans la vie privée.

Le parti légitimiste s'émut. MM. de Chateaubriand, Fitz-James, de Latour-31aubourg , Amédée Jauge , Pardessus , proposèrent une souscription ayant pour but le rachat du château d'Àugerville, au profit

(1) Rtvm de Paris.

de M. Berryer. La souscription fut ouverte ; M. Berryer fut rais à même de conserver sa propriété; mais nous pensons que le chiffre total de la souscription fut inférieur à ce qu'avaient droit d'espérer les honorables amis de M. Berryer. L'opinion générale fut que la libération du domaine d'Aug^rville n'était point complète ; cependant la chambre ne perdit point son grand orateur.

Pendant que le parti légitimiste excitait par la voix de ses organes cette œuvre de reconnaissance à l'égard de son plus éloquent soutien, M. Berryer avait quitté la France ; il parcourait , avec son fils , M. Arthur Berryer, l'Allemagne centrale, et visitait Ratisbonne, Munich, Mayence et Coblentz. Il s'arrêta quelque temps à Vienne, d'où il se rendit à Goritz et à Gratz , auprès de la famille déchue.

M. Berryer avait quitté Charles X depuis quelques jours seulement, lorsque la mort vint frapper cet ancien roi de France, dont les cendres reposent sur la terre étrangère , dans un couvent de Franciscains. 11 importait à la majorité du parti légitimiste de conquérir la couronne de Henri V sur la prérogative du duc d'Angoulême (1) ; M. Berryer

(1) Nous répétons ici ce que nous avons déjà dit ; nous faisons

y parvint , et présenta un projet de rédaction pour fixer les termes d'une conciliation entre les journaux qui se disputaient le duc d'Àngoulême (Louis XIX) et le duc de Bordeaux (Henri V.) Le duc d'Angoulême remit à M. Berryer une déclaration touchant l'hérédité de la couronne , avec mission de promulguer cet acte dans les formes compatibles avec la situation de l'organisation du parti. « Le texte de cette déclaration a t échappé aux recherches de l'instruction , « mais elle est parvenue à s'en procurer le « commentaire le plus net et le plus précis « dans la minute d'une lettre individuelle , « ou circulaire, au domicile de M. Berryer, « écrite en entier de sa main. (Ptapport du « juge d'instruction, Gazette des Tribunaux, <r 29 décembre 1857) (1). »

L'importance et la concision de cette pièce permettent de la rapporter en entier ; en voici le texte.

de l'histoire et non de la politique. L'on sait assez ce que nous pensons de toutes ces déclarations royales ou quasi royales, et de ces droits à une couronne que le peuple a brisée de sa puissante main; mais écrivant l'histoire du représentant d'un parti, nous devons dire tous les actes qui se rattachent à sa position spéciale.

(1) Ce rapport fut suivi d'un arrêt de non-lieu. Le procès avait élé intenté à la suite de la publication de divers articles de polémique de la Quotidienne, de la Gazette de France et de la France.

« Vous ne pouvez , monsieur , vous méprendre sur le sens et les effets de la déclaration que je vous ai transmise. En quelques termes qu'elle ait été rédigée, dans une pensée de haute politique, et pour que les renonciations de Louis XIX ne puissent profiter qu'à la personne de son auguste neveu, selon sa constante volonté, elle renferme deux résolutions principales.

^ « Le roi Louis XIX déclare persister dans l'intention où il était à l'époque des événemens de juillet 1830.

« Le roi Louis XIX ajoute qu'il prend le titre de roi, bien résolu à ne faire usage du pouvoir qu'il lui donne que pendant la durée des malheurs de la France, et à remettre la couronne à son neveu, le duc de Bordeaux, le jour même où, par la grâce de Dieu, la monarchie légitime sera rétablie.

« Il ne peut évidemment naître de cette déclaration aucune incertitude sur les devoirs qui sont imposés aux royalistes , et sur les règles de conduite qu'ils ont à suivre.

« Dans les efforts de leur dévouement et de leur zèle pour le rétablissement de la monarchie légitime, les royalistes seront assurés qu'un tel événement ne doit , par la volonté même du roi, son oncle, se réaliser qu'en la personne de Henri V. C'est en invoquant le nom et l'intérêt de ce prince , dont le triomphe est l'unique but qu'ils doivent se proposer, que toute entreprise peut être suivie, que toute personne doit agir.

a II faut considérer tous les ordres qui, sous l'autorité du roj Louis XIX , seront transmis dans les provinces , comme donnés dans l'intérêt du jeune prince qui doit être proclamé dans le royaume roi de France et de JXavarre. »

La session de 1857 offrit à M. Berryer l'occasion d'attaquer un autre ministère. Il interpella d'abord les membres du cabinet au sujet de l'affaire Conseil, dont on demandait l'exclusion à la Suisse comme impliqué aux événemens d'avril , et complice deFieschi(l), et parla, dans la discussion

[V Séance «lu 13 janvier.

du projet d'adresse, sur l'intervention en Espagne (1). Son discours fit naître une longue agitation dans l'assemblée , car l'orateur venait de blesser les idées des souteneurs ministériels, en disant que le traité de la quadruple alliance, les articles additionnels et tous les actes diplomatiques de la même nature étaient indignes de la France, funestes à ses intérêts commerciaux et à la haute influence qu'elle devrait exercer sur toute l'Europe. Mais, pendant celte session , ce fut surtout dans la séance du 6 mars, lors de la discussion du projet de loi de disjonction , que M. Berryer se montra avec éclat.

« Quand vous appellerez une juridiction à porter témoignage contre une autre juridiction, s'écriait l'orateur dans celte circonstance solennelle, quand vous mettrez deux institutions du pays en opposition l'une avec l'autre, vous prétendez anéantir le désordre moral dont vous êtes travaillés ! Eh ! mon Dieu ! supposez un moment que vous l'aviez, cette loi; qu'elle était laite la veille de l'attentat commis à Strasbourg. Supposez que votre loi a été appliquée, que les deux instructions ont été faites; que se serait-il passé à Strasbourg? Vous voulez de l'ordre, dites-vous; maintenir la discipline militaire? Eh bien ! que serait-il arrivé si le jury avait été imbu dfs mêmes sentimens que vous redoutez; si le conseil de guerre avait été animé, au contraire, de l'esprit que vous attendez de lui, c'està-dire, si l'un avait prononcé un acquittement et l'au-

(1) Séance du 17 janvier.

tre une condamnation? Quoi! en même temps, dans la même ville, deux portes se seraient ouvertes ! Ici, la marche funèbre des condamnés à mort; là, l'ovation des acquittés et de leurs juges! Et vous auriez tenté de faire passer le convoi à travers les joies des triomphateurs de la justice! C'est là ce que votre loi aurait produit. »

De vifs applaudissemens éclatèrent dans les tribunes publiques et dans quelques parties de la salle , tant avait été électrique le sentiment profond inspiré par M. Berryer.

M. Berryer soutint, dans la séance du 16 juin, la poposition Mauguin (voir sa Notice ) , relative au traité de la Tafna. Il flétrit énergiquement les actes d'une administration dont le procès Brossard nous a révélé la honte et l'immoralité.

Lorsque les questions intérieures occupèrent la chambre, que la discussion sur l'établissement des chemins de fer fut ouverte, M. Berryer prit la parole, à sept reprises différentes (séances des 19, 24 et 26 juin 1857 ) , afin d'empêcher que l'agiotage n'intervînt , et n'amenât la ruine du crédit , en exagérant toutes ses espérances.

A l'issue de cette session (le 18 juillet), pendant que M. Berryer se reposait de ses travaux sous les ombrages d'Augerville , son domicile à Paris fut envahi par les agens

de la police. Les mêmes perquisitions furent faites à son château (1) ; ses papiers les plus intimes furent saisis , entre autres sa correspondance avec madame Berryer, pendant son voyage en Allemagne. Le 24 juillet, M. Berryer dut comparaître devant le juge d'instruction pour y subir un interrogatoire relativement à la circulaire dont nous avons parlé plus haut. Ainsi que nous l'avons dit , cette levée de boucliers de la police n'eut pas de suite.

Député du premier arrondissement des Bouches-du-Bhône , M. Berryer s'occupa activement , dans les premiers jours de la session de 1858 , de la vérification des pouvoirs. 11 combattit les conclusions des rapports sur les opérations du troisième collège de l'Hérault et sur l'élection de M. Alexis de Jussieu , qui ne fut pas admis comme député. Il prit part aux débats de l'adresse, à propos de l'incident relatif à M. de Sivry, et sur les affaires d'Espagne. Il parla sur la proposition de M. Passy (12 février 1858) , concernant l'esclavage. Tout son discours peut se résumer dans ces paroles :

(1) L'arrestation de M. Edouard de Walsh à Strasbourg et quelques lettres trouvées sur lui avaient été le prétexte de ces visites domiciliaires et de ce procès intenté à MM. Berryer, de Genoude, de Nettement, etc.

« C'est lorsque vous aurez médité sur les moyens de moraliser la race noire dans nos eolonies, de préparer l'instruction pour les émanciper, lorsque vous aurez donné des garanties de sécurité aux propriétaires et assuré des moyens de travail aux esclaves que vous voulez affranchir, que vous pourrez faire utilement acte d'émancipation ; mais, sans cela, vous ferez un acte de cruauté, d'inhumanité. Comprenezle bien, messieurs, la liberté sans les mœurs, sans le travail, mais c'est l'état sauvage, c'est cent ibis pire que l'esclavage. »

Après avoir parlé sur le projet de loi de concession du chemin de fer de Strasbourg à Bâle, M. Berryer, entrant dans les grandes questions financières, monta à la tribune et demanda la conversion des rentes cinq pour cent , afin de diminuer les charges du contribuable, combattit le projet de loi concernant les chemins fer (1) , montra toute son influence dans la discussion générale du budget, relativement aux crédits extraordinaires pour l'Afrique ; parla tour à tour sur les canaux de dérivation de la Durance à Marseille et à Aix, sur le chemin de fer de Paris à Rouen , au Havre et à Dieppe et de Paris à Orléans.

En quittant ces graves discussions parlementaires, dans lesquelles il avait revendiqué, pour les compagnies, la confection des

i) S'-ances des 9 et 10 mai 1838.

chemins de fer, M. Berryer fut appelé au Palais (1) pour défendre les actionnaires des mines de Saint-Bérain. Les événemens ont prouvé toute la justesse des paroles qu'il prononça dans cette circonstance : « M. Berryer avait raison de dire qu'il réclamait justice, non seulement au nom de l'intérêt de l'industrie, mais encore au nom de l'honneur du pays (2). »

Depuis l'ouverture des chambres, M. Berryer a reparu à la tribune, dans la séance du 16 janvier dernier ; il a parlé sur les affaires étrangères. Son discours est le résumé de toute sa vie parlementaire.

M. Berryer, s' adressant aux divers membres de la coalition , s'exprima en ces termes:

« J'ai cet avantage de position, que j'ai combattu tous les ministres aujourd'hui divisés. (On rit.) J'ai lutté contre tous les cabinets depuis huit ans, et je suis déridé , en cette grave matière , sur cette grande question des rapports de la France avec l'étranger, à in 'exprimer avec une entière franchise ; et ce n'est pas tout que la franchise, il faut une entière indépendance, indépendance à l'égard de mes amis politiques , comme indépendance entière à l'égard de tous mes adversaires ; cette indépendance , je l'aurai ; je vais parler , vous le reconnaîtrez , en faisant abnéga-

(1) Séance du 22 août.

(2) France et Europe . 25 août 1838.

tion complète de tout sentiment et de tout esprit de parti.

« En effet, messieurs, il n'en est pas, dans ma pensée du moins, il n'en doit jamais être des relations de la France avec l'étranger comme de toutes les questions, si profondes, si hautes qu'elles soient, qui peuvent nous diviser sur nos affaires intérieures. Quelque opinion, quelque système , quelque principe de législation qui triomphent dans le pays, quelque révolution qui se fasse, quelque gouvernement qui s'établisse, de quelque antipathie que l'on soit animé, on abdique sa nationalité si on ne conserve pas le même sentiment sur nos affaires avec l'étranger , la même jalousie des intérêts de la France , de sa dignité : si dans le fond de son cœur, ami ou ennemi, on n'approuve pas ce qui proiite à la dignité, à l'honneur, à la prépondérance de la France, on n'est plus citoyen, on n'est plus Français, on s'est abjuré soi-même.

« Je sépare donc complètement de toutes nos querelles , complètement au fond de mon cœur et toujours, car j'ai compris que c'était le devoir d'un bon citoyen, tout ce qui est relatif à la position de la France à l'égard de l'étranger En tout temps et sous tous les régimes , je crois que je n'aurais pas eu un autre sentiment, et pour me montrer à vous tel que Dieu m'a fait, si je disais ici toute ma pensée, je rappellerais une époque d'horreurs , de crimes, une assemblée vouée, pourses actes intérieurs, à l'exécration des gens de bien, dont le souvenir soulève encore tout cœur d'homme : eh bien ! je la remercie d'avoir sauvé alors l'intégrité du territoire !

a Je le répète, messieurs, tels sont les devoirs de chaque citoyen, en tout temps et sous tous les régimes ; mais aussi pour tout gouvernement qui peut advenir, il y a une mission immense, une responsabilité énorme, un devoir, un devoir sacré : c'est qu'il doit puiser dans son principe, dans les conditions de sa situation, toutes les forces qui leur sont propres pour en faire profiter la France , pour développer au dehors l'ascendant , la prépondérance et la dignité du

pays ; s'il ne le peut ou ne le veut, il se réprouve luimême.

« Ce devoir des gouvememens a-t-il été rempli pendant cette opposition de huit ans que j'ai laite ? J'examine la question :

« Ce fut, messieurs, un terrible événement que la révolution de juillet....

«Voix au centre : Un glorieux événement...

«M. Berryer. Eh ! messieurs, nedisputonspassurles mots : ce fut un terrible événement. Ce n'était pas simplement une commotion intérieure, ce n'était pas même seulement un trône tombé, une branche aînée envoyée en exil et une branche cadette appelée au trône : c'était plus que tout cela ; c'était tout un ordre politique, tout un système politique , toute une législation politique, triomphant de principes différens , d'une législation contraire et d'un système opposé. Voilà ce que c'était que la révolution de juillet. Son retentissement en Europe fut immense, il devait l'être. L'Europe a eu d'élranges, je me trompe, messieurs, l'expression dont je me sers ici est mauvaise, l'Europe a eu de glorieux contacts avec la France. A plus d'une époque, les peuples se sont souvenus de notre passage, et la France ne passe point sans laisser trace de ses pas: e'Ie ne passe point sans que son intelligence si vive , si puissante, ne s'imprime dans les esprits ; et une révolution, non pas seulement une révolution de palais, non pas seulement une révolution matérielle ou personnelle , mais une révolution intellectuelle en France, ne pouvait s'accomplir sans que les intelligences de l'Europe ne fussent émues dans toutes les contrées où la gloire françaisea marché. La Pologne, messieurs, la Pologne s'est émue : catholique , guerrière, ancienne royauiéélective, tous ses souvenirs, tous ses amours se sont réveillés au bruit du mouvement qui s'opérait en FÉhice. J'ai entendu dire ici qu'elle était l'avanl-garde de la Fraure, je vous ai entendus tous ici exciter son ardeur, son dévouement, sa confiance ! la Pologne n'est plus !....»

M. Berryer, arrivant à la question espa-

gnole, montre le juste-milieu à genoux tour à tour devant les cabinets qui sont dévoués à la cause de don Carlos , et devant ceux qui veulent peut-être déterminer un appui réel au parti d'Isabelle , et s'écrie :

« Promettant tour à tour aux uns et aux autres, où va votre politique? Si vos principes ne vous permettent pas de défendre au-delà des Pyrénées le droit salique, seule garantie forte des sécurités de la France du côté de l'Espagne, n'oserez-vous pas, du moins, y soutenir votre principe? Pour moi, Français, ce n'est pas un sentiment que j'exprime seulement aujourd'hui ; j'ai crié à cette tribune, j'ai crié : Honte ! toujours honte î ! ! il n'y a pas même d'intervention ! î ! je l'ai dit il y a deux ans, il y a. trois ans ; je le répète, vous immolez l'intérêt français. Oui, soutenez Carlos, ou soutenez Christine : mais ayez un parti pour vous en Espagne, quel que doive être le victorieux , faites en sorte qu'il ne soit pas nécessairement un ennemi de la France.

« Oui , encore une fois, Christine ou Carlos ! prenez un parti. Mais l'indifférence, la fiction du traité, le mensonge des secours, tout cela est contraire à la dignité et aux intérêts de la France

« Je me promène autour de la carte de France, et je demande à tous les points qui nous touchent quels sont leurs seniimens pour nous?

« Je vois au Midi, l'E pagne déchirée par deux partis qui, l'un ou l'autre, au jour de leur succès , seront vos ennemis. Au Nord, la Belgique que vous n'avez pas soutenue, que vous avez trahie même dans son mouvement de jujjjlet, la Belgique que nous ne pouvons protéger dans ses sentimens honnêtes ! La Suisse, l'avez-vous assez froissée ? L'Italie, s'il y a dans son sein des amis de votre système, de vos principes, de votre politique, croyez-vous qu'ils s'éveilleront maintenant pour vous? non ! Vous êtes abandonnés partout, vous êtes isolés, et voilà où en est ré-

diiite la France. Ma main se séchera avant de jeter dans celte urne une boule qui dirait qu'un tel ministère est jaloux de notre dignité, qu'une telle politique est conservatrice de notre dignité, de nos alliances: jamais ! jamais !

M. le Président du conseil. «] Nous savons que nous ne l'aurons jamais.»

M. Berryer. « Je ne veux pas descendre de cette tribune sans ajouter un mot. Dans ce long intervalle de huit années, deux actes ont élé faits. On ne me soupçonnera pas de partager les sentimens personnels du président du conseil du 22 lévrier. C'est contre lui que j'ai soutenu pendant plusieurs années, dans cette enceinte, les luttes les plus animées ; et, s'il revient au pouvoir, elles renaîtront , car l'un et l'autre, je n'en doute pas, nous garderons fidèlement nos convictions....

M. Thiers. « Oui ! »

M. Berryer. « Oui ! Eh bien ! nos luttes se renouvelleront sur toutes les questions intérieures de la France.

« Mais, conséquent avec vas principes, avec la révolution que vous avez faite, avec le système qui triomphait en France par la révolution de juillet, vous avez essayé de ses forces pour soutenir la dignité et les alliances de la France.... Vous avez voulu intervenir en Espagne pour être conséquent avec vous-même ; vous avez voulu conserver la position d'Ancône : vous avez fait deux actes honorables, Monsieur, et si vous revenez au pouvoir , quelque dissidence profonde qui doive naturellement subsister toujours entre nous deux, s'il vous est permis de faire pour la France quelque chose d'utile, d'honorable , de grand, je vous remercierai , parce qu'après tout je suis né en France, et je veux rester Français.»

Après cette rapide et brillante improvisation, incomplètement recueillie d'après les divers journaux , la séance resta quelques

instans suspendue. MM. Laffitte, Thiers, Royer-Collard , Jacqueminot et plusieurs autres députés de toutes les nuances d'opinion se groupèrent autour de M. Berryer, et lui serrèrent les mains. M. Laffitte lui adressa ces paroles : « Jusqu'ici , monsieur Berryer , « je vous admirais comme grand orateur; je < vous admire encore pour votre noble senti- « ment de nationalité :je n'ai jamais entendu « rien de plus national. »

A la fin de la séance, l'amendement proposé pour le ministère fut rejeté par 219 voix contre 210. Le lendemain, tous les journaux indépendans rendirent hommage à M. Berryer.

« Le ministère du 15 avril, disait le jocrn.yl général de France, a expié cruellement les foutes de sa politique en donnant à M. Berryer le droit d'adresser les reproches les plus accablans au gouvernement de juillet. M. Berryer, qui compte tant de succès oratoires, en a obtenu aujourd'hui un des plus magnifiques dont nmi- ayons été témoins. — Nous n'essaierons pas de décrire, ajoutait le constitutionnel, l'effet produit par cette improvisation dont la tribune française de\ra garder long-temps le souvenir. M. Berryer est un de ces orateurs qu'il faut entendre pour bien c imprendre la domination qu'ils exercent sur les assemblées; ce n'était pas le légitimiste, c'était le Français qui parlait, et les sympathies de la chambre , qui pouvaient , cette l'ois, se montrer à Taise, ont soutenu jusqu'au bout l'admirable orateur .»

Le Journal des Débals, s'adressant à la coalition , poursuivait :

« Et maintenant, applaudissez-vous de votre succès momentané! soyez-en bien fiers ! allez remercier M. Berryer! Il a cou-

rert d'outrages, non seulement la politique du ministère, niais toute la politique de ces huit années, mais la vôtre, monsieur Guizot, la vôtre , monsieur Thiers ; parlons plus clairement : la révolution et la monarchie de juillet ! »

Nous l'avons déjà dit , le discours de M. Berryer résume admirablement toute sa vie parlementaire : c'est la plus grand preuve de la persévérance de ses idées, de l'unité de ses vues et de son vrai dévouement aux sentimens nationaux et patriotiques.

Ici s'arrête la tâche difficile que nous avons entreprise(l) . Nous avons essayé de faire con-

(1) Nous n'avons cependant point tout dit sur M. Berryer; nous avons négligé de parler des nombreuses plaidoiries, dans lesquelles son talent se déploya toujours, pour ainsi dire, sous des formes nouvelles, et comme s'adaptant à la cause; mais il ne nous est point permis de passer sous silence le procès Lakoncière, dans lequel il sut appeler un si puissant intérêt sur la victime de ce frénétique. (Voir les Causes célèbres, par B. Saint-Edme.)

Nous devons aussi reporter nos souvenir sur une affaire politico-religieuse (l'affaire Lachalotais), dans laquelle M. Berryer fut accusé, par des critiques tout au moins superficiels, d'avoir faitdéfautà ses cliens. Nous devons rétablir la vérité; les héritiers avaient fait choix de deux avocats, MM. Berryer et Bernard de Rennes). Le premier devait piaider la question de savoir s'il était permis d'insulter à la mémoire d un défunt, en présence de ses descendans directs ; toute sa plaidoirie fut employée à discuter ce point de droit ; il n'eut donc pas à examiner le rapport religioso-politique de la question; il n'avait point accepté cette tâche qui resta en son entier à M. Bernard (de Rennes).

Nous devons aussi revenir sur un fait dont nous avons déjà parlé dans la notice consacrée à M. Hortensius Saint-Albin. Sous la Restauration, M. Berryer, plaidant pour la Quotidienne contre le Constitutionnel, passa en revue le passé des propriétaires-rédacteurs de ce journal. Nous avons dit comment il fut interrompu par M. Hortensius Saint-Albin ; nous ne reviendrons pas sur cette scène d'audience, qui fut suivie d'une scène bien autrement grave dans le foyer du Gymnase. M. Berryer s'y était rendu le soir même, pour assister à la représentation d'une pièce nouvelle; il se promenait, pendant un entr' acte, dans le foyer commun, lorsqu'il fut violemment provoqué par l'un des pro-

— ±24 naître le grand avocat et le député vraiment orateur ; nous avons dû reproduire , dans cette notice biographique l'admiration que toutes les opinions professent pour le talent et pour le caractère de M. Berryer. Nous avons montré sa persévérance dans le système politique dont il a été constamment le défenseur, et l'unité de ses vues qui tendent à mettre la démocratie enharmonie avec les institutions monarchiques.

Abandonnant une position brillante , enviée, lucrative , pour se mettre à la tête d'un parti vaincu , M. Berryer a donné à ce parti

priélaires du Constitutionnel, M. Dumoulin, qui s'oublia jusqu'à la menace matérielle d'un soufflet. M. Berryer repoussa l'agression qui, pour le moment, n'eut pas de suite; mais, le lendemain, M. Berryer, accompagné de MM. La Rose, ofticierd'état major, et de Lomé, rédacteur de la Quotidienne, demanda satisfaction à M. Dumoulin , qu'assistèrent MM. Année et Armand Carrel. Tous les six se rendirent à Montmartre, où, après l'échange de quelques bottes portées, ils furent empêchés par la gendarmerie; de la ils se rendirent à la Gare, où le combat fut interrompu de nouveau par la force armée. Afin de pouvoir trouver un lieu sur, ils se portèrent à .Saint-Ouen , derrière la maison 1 émaux. Le même événement eut lieu : le fer avait été croisé par trois fois; les témoins déclarèrent que l'honneur était satisfait ; un procès-verbal fut dressé tt signé par les quatre témoins, procès-verbal honorable pour les deux champions.

L'on comprendra que nous n'avons pas à nous occuper des attaques portées récemment contre M. Berryer par le journal la Presse ; cette affaire a été plaidée devant les juges consulaires, et M. Berryer a été mis hors de cause; toutefois, elle nous amène à parler, pour mémoire, d'un volume in-i° publié par M. Berryer fils, sous le titre de Leçons et Modèles d'éloquence judiciaire. Nous ne savons trop pourquoi le titre gravé porte : Paris, 1836, et le grand titre : Paris, J. L'Henry et comp. Paris, 1838. Nous signalons cette différence qui nous parait prouver que M. Berryer est resté réellement étranger à l'affaire de librairie.

tout ce qu'il y a de pénétrant et de vif, et l'a dirigé vers la sphère des intérêts matériels , des intérêts moraux et des droits politiques.

Tout le monde admirera la tactique savante de M. Berryer dans cette généreuse entreprise : il veut aujourd'hui ce qu'il voulait il y a vingt-cinq ans, lorsqu'il plaidait pour Cambronne. Son programme, pris au point de vue monarchique, est, nous ne craignons pas de le dire , aussi large qu'il peut l'être.

Né dans les classes plébéiennes * M. Berryer travaille au rétablissement du droit commun et des vieilles libertés françaises s il veut une représentation réelle et non fictive , s'autorisant de cette maxime de l'ancienne constitution monarchique : Aucun impôt ne peut être établi sans le consentement de ceux qui le paient; il réclame l'affranchissement des communes , les assemblées primaires , la liberté de l'enseignement et une égale tolérance pour tous les cultes. C'est pour arriver à ces résultats qu'il a fait une vigoureuse opposition contre le ministérialisme et le favoritisme sous la restauration ; qu'il défend chaque jour à la tribune les droits du peuple consacrés par la Charte ; qu'il s'oppose aux budgets monstrueux d'un

gouvernement à bon marché ; qu'il a détendu les associations politiques et la liberté de la presse , anéantie par la législation de septembre , et qu'enfin il déploie cette magnifique éloquence dont nous avons cité de nombreux iragmens, toutefois défigurés et tels que les sténographes nous les ont donnés , c'est-à-dire incomplets : car tout le monde le sait, ainsi que M. de Cormenin l'a écrit, les orateurs ont un ennemi dans chaque sténographe.

Un journal grave et spécial , le Droit (20 juin 1858), a consacré un article à M. Berryer ; nous en reproduisons avec plaisir le passage suivant , dont nous acceptons do grand cœur la solidarité,

« A ce geste empreint d'une autorité assurée et tranquille , à cette voix si belle quand elle s'émeut, à relie attitude, qui ne reconnaitrait à l'instant un de ces maîtres de la tribune? On devinerait , rien qu'à le voir, l'un de ces hommes forts auxquels a été octroyé par le Ciel le magnifique don de l'éloquence. Il porte pcrit sur son iront large et découvert le signe du génie et de l'inspiration oratoires. Yeut-il parler: chacun se tait, et les mille rivalités qui bourdonnent dans l'enceinte législative font silence devant lui. On ne citerait pas un second exemple , dans tout le cours do notre histoire parlementaire , d'un triomphe aussi complet. Ses amis l'ont vanté , ses adversaires l'ont vanté, les indifférens eux-mêmes l'ont vanté : son nom a servi de drapeau ; on lui a tenu compte de ce qu'il avait dit et de ce qu'il avait tu : ceux-ci l'ont aimé pour sa hardiesse ; ceux-là l'ont aimé pour sa

prudence : les autres, et c'était le plus grand nombre, n'ont voulu voir dans M. Berryer que le grand orateur et le grand artiste. Insoucieux de la renommée, il a vu la renommée venir à ses pieds lui îaire des avances. Il a été de bon goût de s'associer à ses succès, et la mode, dont il pouvait si bien se passer, qui fait et défait les réputations, a pris la sienne sous sa protection toute-puissante. Il n'est pas jusqu'aux partisans les plus sincères du pouvoir nouveau, si souvent blessés par lui, qui n'aient battu des mains à son courage, comme on aurait battu des mains jadis à l'un de ces paladins généreux et héroïques qui venaient seuls délier toute une armée. »

fis .

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