TROISIÈME INTERROGATOIRE
L'an 1852, le mardi 19 juin devant nous, etc., etc.
D. Vous nous avez dit, dans votre précédent interrogatoire, que c'était de concert avec des gens honorables que vous aviez pris la résolution de profiter de la circonstance qui vous appelait en Bretagne, pour
— lavoir la duchesse de Berri, et lui communiquer le point de vue politique sous lequel elle devait diriger sa conduite : voudriez-vous me dire s'il fut délibéré une note à cet égard, et si vous en étiez porteur ?
R. Je ne crois pas m'être servi de ces expressions , je n'ai point parlé de concert, ni de délibération. J'ai dit que des hommes honorables m'ayant manifesté une opinion conforme à la mienne, j'ai cru devoir appuyer mon avis de l'autorité du leur : je n'ai point parlé non plus de communications tendantes à diriger la conduite de madame la duchesse de Berri vers un tel ou tel poiut de vue politique. J'ai dit que je m'étais borné à soumettre à S. A. R. mon opinion personnelle partagée par quelques amis : quant à des notes ou lettres que j'aurais adressées ou remises à madame la duchesse de Berri, je ne crois pas devoir m'expliquer, quanta présent, à cet égard.
D. Vous nous parlez toujours de personnes honorables sans indication de noms ; pourriez-vous nous dire si ces personnes ne sont pas MM. de Chateaubriand, Fitz-James etHyde de Neuville?
R. Je persiste à refuser attcune indication sur les personnes dont il s'agit, avant qu'elles se fassent connaître elles-mêmes.
D. Etiez-vous en correspondance avec madame la duchesse de Berri, antérieurement à l'entrevue que vous reconnaissez avoir eue avec elle , et avez-vous continué de correspondre postérieurement?
R. Je n'étais point en correspondance avec madame la duchesse de Berri, antérieurement à l'époque dont il s'agit; quant à des lettres postérieures, j'ai dit plus haut tout ce quej'ai à dire en ce moment, soit quant à ces lettres que Madame m'aurait fait l'honneur de m'adresser, soit quant à celles que je lui aurais adressées moi-même.
D. Vous refusez donc, au moins pour le présent, de soumettre ces lettres à la justice ?
R. Je crois que les circonstances actuelles m'interdisent toute réponse sur l'existence de la correspondance que l'on suppose avoir eu lieu.
D. Pourriez-vous nous préciser l'usage que vous entendiez faire du passeport que vous aviez pris pour aller à Londres, en y faisant insérer votre iils , jeune homme de 19 ans, ou en d'autres termes, étaitce bien dans l'intention d'y conduire votre fils , et surtout de le ramener en France, ou bien de vous en servir pour ramener tout autre individu sous son nom ?
R. Lorsquej'ai pris ce passeport, le7 juinl851, jeme proposais de me rendre à Holyrood, pour les affaires privées de la famille royale , à cause de la proposition Baude, relative à l'aliénation des biens des princes français, proposition que je m'atteudais à voir reproduire à la session suivante. Je voulais profiter de cette occasion pour faire voii l'Angleterre à mon fils; je n'avais et ne pouvais avoir d'autre pensée. Mon projet de voyage fut alors public, et j'en parlai même au président du conseil des ministres.
D. Comment voyagiez-vous avec ce même passeport, lorsqu'il ne pouvait vous servir en Fiance? Vous proposiez- vous d'en faire quelque usage ?
R. Ce passeport était resté dans mon portefeuille depuis l'année dernière ; mon voyage alors n'ayant point eu lieu , j'aurais pu en faire usage depuis; mais je n'ai eu aucun projet arrêté à cet égard.
Lecture laite, etc.
Suivent les mêmes signatures.
Le jour même de la translation de M. Berryer à Blois , il fut conduit devant M. Louis Bergevin, président dutribunal civil de Blois et président de la Cour d'assises du département de Loir-et-Cher , pour la session extraordinaire qui allait s'ouvrir. Il eut à subir un nouvel interrogatoire que nous trouvons résumé en ces termes dans le compterendu du procès :
« Demandé s'il a quelque chose à ajouter à ses précé-
dens interrogatoires. — A répondu qu'il y persiste complètement.
Nous avons représenté à M. Berryer deux billets signés par madame la duchesse de Berri, en l'invitant , 1° à dire s'il les croit émanés de madame la duchesse de Berri; 2° s'ils ont été entre ses mains, et si c'est lui qui les a remis au colonel Tournier, ainsi que ce dernier le prétend.
R. Je ne saurais reconnaître ni méconnaître l'identité de l'écriture de ces deux billets ; je remarque cependant une différence notable entre les deux signatures ; en tout cas, ces billets n'ont jamais passé entre mes mains, et je n'ai fait à personne remise d'aucuns papiers.de la part de Son Aitesse royale.
D. Quelles ont été vos relations avec le colonel Tournier?
R. J'ai déclaré que je ne le connaissais point; en effet, son nom ne me rappelle aucun des individus qui sont venus chez moi ; je ne me rappelle pas que personne m'ait jamais été présenté sous ce nom; peut-être en voyant cet individu, irouverais-je en lui une des personnes qui entraient journellement , en si grand nombre chez moi, sans s'y faire annoncer.
Et à cet instant , avons représenté à M. Berryer les deux billets mentionnés ci-dessus, en l'invitant aies parapher avec nous ne var'telur...
M. Berryer nous a déclaré qu'il consentait à remplir cette formalité ; mais il a observé qu'il lui paraissait du moins étrange que ces deux billets, qui, d'après l'instruction , auraient élé remis par Tournier à M. Berihelin, juge au tribunal de la Seine, le 24 juillet dernier, n'aient été paraphés, ni par ce magistrat, ni par le témoin qui faisait le dépôt de ces pièces.
M. Berryer ajoute que cest aujourd'hui pour la première fuis que ces pièces lui sont représentées.
D. Maintenant , je vous représente divers papiers trouvés à votre domicile, à Paris, par suite d'une per-
3uisition faite par M. Vassal , commissaire de police e votre quartier : veuillez vous expliquer sur chacune de ces pièces, à mesure que nous allons vous les représenter.
Je vous présente, 1° une note par laquelle on vous
recommande un nommé Tissot, ouvrier bijoutier.
R. Je ne reconnais pas ce papier: en tout cas, il aurait pu s'en trouver un plus grand nombre de pareils »hez moi. J'ai eu occasion de prendre, à la tribune, la défense des pensionnaires de l'ancienne liste civile; j'ai fait grand nombre de démarches dans leurs intérêts, soit auprès des liquidateurs , soit auprès des ministres, et notamment de M. Casimir Périer. Plusieurs personnes s'étaient réunies pour faire quelques fonds de secours à ces malheureux. La plupart d'entre eux venaient habituellement chez moi; j'étais leur intermédiaire auprès des personnes charitables qui concouraient à leur donner du pain. Beaucoup dénotes, contenant des réclamations, m'ont été adressées.
D. Je vous représente une lettre dont la signature, la date et l'avant-dernière phrase ont été billees. Elle commence par ces mots : Monsieur, l'endroit que, etc., et se termine par ceux-ci : Mon profond respect. Pouvez-vous expliquer ce que c'est que cette lettre?
R. Je reconnais parfaitement celte lettre: sa date est fort ancienne , je fais remarquer que les ratures sont d'une encre tout à fait récente. Cette rature de la date me paraît une infamie. On a cru pouvoir abuser des initiales C. B. qui sont dans le corps de la lettre: la date en sera constatée par un procès-verbal du maire de Sèvres, qui était joint, dans mon cabinet, à la lettre saisie ; je ferai connaître aux débats l'objet de cette lettre.
D. Je vous représente une note relative à un emprunt de vingt-cinq millions.
R. Je reconnais parfaitement cette pièce; je m'étonne qu'aucun de ces papiers ne m'ait encore été représenté : on aurait dû saisir, en même temps, dans mon cabinet , trois pièces qui étaient jointes à cette note d'emprunt, et qui en faisaient connaître l'objet : je ferai venir toutes ces pièces de Paris , et je les représenterai aux débats.
D. Je vous représente deux lettres d'un sieur Gelot , l'une à votre adresse , l'autre en forme de supplique à madame la dauphine.
R. Je reconnais ces lettres; je ne connais point la personne qui lésa écrites; elles me sont arrivées vers la
lin de février , autant que je puis nie ie rappeler : n'ayant eu occasion de faire passer à madame la dauphine celle qui lui était adressée , elles sont malheureusement restées dans le tiroir de mon secrétaire. * Lecture faite, etc. #
Pour copie conforme :
Signé, LEROUX.
Le lendemain de cet interrogatoire , M. Berryer crut devoir interpeller, du fond de sa prison de Blois , le procureur du roi de Nantes, 1° sur son faux rapport du 4 juin; 2° sur les variations de ses conclusions.
« Je ne croirais pas convenable , lui écrivait-il , de faire citer comme témoin dans mon affaire, qui doit être jugée à Blois, le 9 octobre prochain, un magistrat qui a été appelé par ses fonctions à diriger la procédure suivie contre moi. Il est cependant deux faits qui ne peuvent être éclaircis que par vous.
« Au nombre des pièces de mon dossier , je trouve une lettre de M. de Ttlontalivet, qui parle d'une entrevue qui aurait eu lieu entre vous et moi dans votre cabinet, antérieurement à mon départ de Nantes, le 3 juin dernier. Vous savez, M. le procureur du roi , que j'ai eu l'honneur de vous voir pour la première fois de ma vie , le lendemain du jour où je fus incarcéré, c'est à dire le 11 juin.
« D'autre part , je ne trouve point dans ce dossier les conclusions que vous aviez d'abord remises au juge d'instruction, et qui tendaient à ce qu'il fut déclaré qu'il n'y avait lieu à suivre contre moi; vous vous rappellerez que vous les avez fait connaître à M. de Grandville, à M. de la Guibourgère et à moi, et qu'après les avoir lues à mon père , vous les avez datées et signées le 21 juillet 1832. J'ignore comment elles ont cessé de faire partie du dossjer.
« Vous seul pouvez éclaircir ces faits. Si vous croyez devoir venir à Blois , vous pourriez être entendu , en vertu du pouvoir discrétionnaire de M. le président; peut-être penserez-vous qu'il suffira que vous veuilliez bien m'écrire une lettre explicative sur ces deux points, etc. »
La réponse de M. Démangeât fut hypocrite , maladroite, et peu digne d'un magistrat honorable :
. « M. de (irandville me dit au nom de M, Berryer, répondit il, tout ce qui est appris par la lettre de M. le ministre. Je rendis compte de cet entretien, sans désigner le représentant de M Berryer , et comme s'il avait eu lieu avec M. Berryer lui-même... Au reste, peu importe que cet entretien ait eu lieu la première fois par intermédiaire, puisqu'il a été renouvelé et répété le 11, et que ce qui en fut l'objet est « peu près avoué dans l'interrogatoire de]M. Berryer... Quant à mon opinion exprimée sur une affaire incomplète , elle est insignifiante ; fût-elle même écrite , elle n'existe généralement parlant que lorsque l'instruction est achevée; on la trouvera dans mon réquisitoire pour faire rendre l'ordonnance de prise de corps, etc. »
Cependant le témoin Tournier, arrivé à Blois, comparut le 8 octobre devant M. le président Bergevin , et reconnut les deux brevets qui lui furent représentés par ce magistrat, mais refusa de les signer ne varietur. M. Berryer fut extrait de la maison de justice, et amené devant M. Bergevin pour êtreconfronté avecTournier, qui renouvela, en présence de l'accusé , toutes ses anciennes dépositions.'M. Berryer, interpellé s'il reconnaissait Tournier, et s'il convenait avoir remis les deux brevets , répondit : « Je ne « sais pas si la personne ici présente porte « le nom de Tournier; mais je me rappelle « fort bien avoir vu cette personne dans « mon cabinet , à Paris , deux fois peut-être; « je déclare formellement que je n'ai jamais « remis, ni à cette personne , ni à aucune « autre , les papiers qui m'ont été présentés, « pour la première fois , le 29 septembre « dernier par M. le président. »
Les débats commencèrent enfin le 16 octobre 1852. La salle d'audience était remplie d'une foule considérable ; on y remarquait le préfet et le général du département, toutes les autorités de Blois et les officiers de la garnison et de la garde nationale. Des dames élégamment parées, madame Berryer , le père de l'accusé et son jeune fils occupaient des bancs réservés : tous les rangs étaient pressés ; chacun voulait voir la ligure du célèbre député. Le jury se composait de MM. Aubert, Parrain, Courcelles, Godet-Briard, Barillon, Billaut, Robert jeune, Couvercliel, Godineau , Pillon-Marinet , Bailly , Quebault , Thierry.
Lorsque M. Berryer fut introduit , tout le barreau, les jurés et les personnes qui étaient dans l'enceinte se levèrent spontanément et le saluèrent. M. Berryer parut ému de ce public hommage. 11 s'assit sur un siège placé près du bureau. Me Fontaine et Me Flayol , ses défenseurs , prirent place à côté de lui. Me Delmas , avocat à la cour royale de Paris, et Me Maigreau , avocat du barreau de Blois, assistèrent la défense comme conseils. M. le président voyant que plusieurs avocats en robe s'étaient placés sur le banc des accusés , les invita à se retirer, parce que cette
place , dit-il , ne peut convenir à des avocats en robe. Mais l'un d'entre eux lui répondit en ces termes : « Le banc des accusés est si honoré aujourd'hui, que nous avions cru nous honorer nous-mêmes en y prenant place. » Ils se retirèrent.
M. le président fit subir à M. Berryer toutes les interrogations d'usage ; le greffier donna lecture de l'acte d'accusation; on procéda à l'appel des témoins ; deux étaient absent: MM. Jourdan et Tournier.
M. l'avocat-général allégua que M. Jourdan était absent de son domicile lorsque la citation avait été remise, et que M. Tournier, atteint d'une grave indisposition, demandait un délai de quelques heures pour comparaître devant la cour.
M. Berryer demanda à faire une observation. « 11 y a dans la loi , dit-il , une disposition fort importante , surtout pour la cause actuelle. Elle veut que les témoins soient renfermés dans une chambre, et ne puissent communiquer avec qui que ce soit. Relativement à M. Tournier, il est nécessaire qu'il ne puisse avoir aucune communication avec des personnes qui auraient entendu les explications que j'ai à donner. »
« M. le président allait faire droit à cette
observation, lorsqu'on annonça l'arrivée dé M» Tournier dans la salle des témoins. Alors commença l'interrogatoire de M. Berryer*
M. le Président. Depuis la révolution de juillet n'avez-vous pas été chargé des intérêts civils de la branche aînée des Bourbons?
R. Jamais, à aucune époque, je n'ai été chargé des intérêts pécuniaires de la maison de Bourbon ; mais il est vrai que, depuis les événemens de 1850, S. M. Charles X m'a fait l'honneur de me consulter sur plusieurs affaires d'intérêt privé. Il est vrai aussi que le conseil de famille de Mgr le duc de Bordeaux est venu souvent me soumettre des délibérations qui devaient être prises dans l'intérêt des biens particuliers de ce prince. Je n'ai jamais eu d'autres rapports que ceux d'avocat honoré de la confiance de S. M. Charles X.
D. Avez-vous eu des communications avec les habiteras d'Holyrood ?
R. Je n'ai jamais reçu directement qu'une seule lettre d'Holyrood. Les communications relatives aux affaires privées de la famille royale avaient lieu par des agens du conseil de famille ; c'étaient les membres de ce conseil qui venaient communiquer directement avec moi.
D. Avez-vous été à Ilolyrood ?
R. Je n'ai jamais été en Angleterre.
D. Vous avez, en 1851, pris un passeport pow l'Angleterre pour vous et pour votre fils ?
R. Oui, monsieur le président. Après la clôture de la session de 1850 à 1851, j'eus le projet de me rendre en Angleterre ; j'avais trouvé à Paris des personnes qui désiraient se rendre acquéreurs en masse de tous les biens appartenant à la famille royale, lesquels devaient être l'objet d'une espèce de confiscation, d'après la proposition Baude. M. Casimir Périer savait trèsbien quels étaient mes sentimens personnels : je le priai de me dispenser de me faire suivre par ses espions , et de donner à son ambassadeur des ordres pour qu'il me laissât voyager tranquillement. M. Casimir Périer
mc promit de foire ce que je lui demandais ; il nie parla môme h premier de l'objet de mon voyage : « Vous devriez bien, me dit-il, engager la famille royale à vendre d'elle-même ses propriétés ; cela nous débarrasserait de voir la proposition de M. Baude reproduite à la prochaine session. » Je ne m'expliquai point à ce sujet devant M. Casimir Périer. Lorsque mon passeport me fut délivré, je fis ajouter le nom de mon fils ; mais ayant connu peu après les résolutions de la famille royale, quant à ses propriétés immobilières en France, je renonçai à mon voyage en Angleterre, et je gardai mon passeport dans mon portefeuille.
D. Au mois d'avril dernier, n'avez-vous pas quitté Paris?
R. Lorsqu'on m'a interrogé à Nantes, au mois de juin dernier, on m'a fait cette question ; je n'y ai pas attaché une grande importance : j'ai vu depuis que ce prétendu voyage se rattachait à une combinaison de
{)olice, qui m'a été révélée dans ma confrontation avec e sieur Tournier. En effet, dans son dernier interrogatoire devant M. le président, ce témoin a déclaré que dans le courant d'avril j'avais quitté Paris pour aller chercher les soi-disant brevets, et que je les avais apportés moi-même. Il faut donc que je m'explique complètement.
Ici M. Berryer raconte qu'il a assisté, le 4 avril, aux obsèques de M. de Martignac ; que du 8 au 15 du même mois il fut malade et resta chez lui ; que le 17 il se rendit à la chambre des députés; que le 21 il assista à la clôture de la session ; enfin que le 25 il écrivit une lettre d'adhésion à la déclaration de la Gazette de France, et que cette lettre parut dans les journaux de ce jour; qu'il plaida devant la Cour d'assises de la Seine en faveur de M. Albert Berthier, dans les premiers jours du mois de mai, et prouve ainsi sa présence non interrompue dans la capitale, depuis le 4 avril jusqu'au 10 ou 11 mai inclusivement.
M. le Président. Les rapports faits au gouvernement s'expriment ainsi : « Fuen n'annonce qu'il se soit montré dans ces départemens (le Midi). Il serait important de le faire expliquer sur le lieu où il était le
10 avril ; cela établirait des faits qui ne sont pas encore bien éclairés. »
M. Berryer. Un fait particulier révélera les pratiques et les intelligences de la police dans tout ceci ; je tiens à la main un journal ministériel de l'un des départemens du Midi, et je lis à la date du 1er mai : « On remarque dans nos environs une foule d'individus signalés comme émissaires de la faction d'Holyrood. M. Berryer a paru dans nos murs, et, après un court séjour, il s'est dirigé vers Nice. » J'ai prouvé que je n'avais pas quitté Paris.
M. le Président. A quelle époque vous êtes-vous déterminé à faire votre voyage en Bretagne?
R. Je me déterminai dans la soirée du 19 mai ; cependant ma résolution ne fut complètement arrêtée que dans la matinée du dimanche 20, et je partis ce jour-là à cinq heures.
D. N'aviez-vous pas l'intention de vous rendre en Bretagne à l'occasion d'un procès qui devait s'y juger?
R. Je crois «l'être expliqué nettement à cet égard. Je devais en effet me rendre en Bretagne pour un procès ; voici à quelle occasion : Dans le mois de février, j'étais allé à Fontenay, où j'avais plaidé pour plusieurs accusés. Je fus dans cette cause complètement heureux : ils furent tous acquittés.
Ici M. Berryer raconte comment il s'était chargé de ta défense de M. Guillemot et comment la cause, ayant été renvoyée devant les assises de Rennes, ne devait être plaidée que trois mois plus tard. Voilà les faits, dit-il; après tout, je n'ai point dit que je fusse venu en Bretagne uniquement pour ce procès. Je m'y rendais dans un autre dessein, sur lequel nous allons sans doute nous expliquer tout à l'heure.
M. le Président. Puisque ce n'était pas seulement pour Guillemot que vous partiez , expliquez-nous pourquoi vous y alliez.
M. Berryer. J'avais appris que madame la duchesse de Berri était arrivée en Vendée. Je ne serais peutêtre parti que le 25 mai pour la Cour d'assises, où devait comparaître M. Guillemot. Celte nouvelle me détermina à partir le i20 ; j'avais l'intention de me rendre vers les lieux où se trouvait S. A. R. Madame.
D. En quittant Paris aviez-vous la certitude de la présence de madame la duchesse de Berri dans l'Ouest autrement que par les journaux?
R. J'ai expliqué pourquoi, après que le fait de la présence de S. A. R. Madame dans l'Ouest était attestée par tous les journaux, j'ai cru ne manquer à aucune convenance, en déclarant que j'espérais la rencontrer dans ce pays ; mais ce n'est pas par les papiers publics que je l'ai appris, c'est dans une conversation que j'eus avec un ami, le 10 au malin. Le fait de la présence de Madame dans la Vendée me fut positivement confirmée le 20 ; deux, de mes amis intimes m'annoncèrent qu'ils avaient reçu une lettre portant : Madame vient d'arriver dans ce pays.
D, Aviez-vous la certitude de voir madame la duchesse de Berri en vous rendant à Nantes?
R. Aucunement ; voici ce qui s'est passé : Lorsque la nouvelle de satprésence en France fut arrivée, j'allai voir un de mes amis pour lui demander s'il avait des détails. Nous cherchâmes à deviner vers quel point Madame s'était rendue et dans quelle compagnie elle pouvait voyager. Notre incertitude ne cessa que par la lettre qui annonçait positivement qu'elleétaitenVendée. Je pensais que ce que j'avais de mieux à foire pour aller la joindre était d'aller à Nantes, persuadé que là j'apprendrais le lieu où il me serait facile de la rencontrer.
D. En arrivant à Nantes, avez-vous immédiatement trouvé un guide pour vous conduire à madame la duchesse de Berri ?
R. J'arrivai à Nantes à huit heures du malin, et je trouvai un guide à onze heures.
D. Vous vous êtes donc abouché avec des personnes qui connaissaient le lieu où se trouvait madame ia duchesse de Berri?
R. 11 sera facile à la Cour de comprendre qu'avec mon opinion bien connue, mon caractère bien connu, me rendant à Nantes, m'adressant aux personnes avec lesquelles je sympathise d'opinions, de convictions et de vœux, leur disant quel était le but de mon voyage, il était impossible que qui que ce soit d'entre ces personnes se défiât de moi, et ne me secondât point dans mes recherches. Aussi, deux heures après que j'eus
manifesté mon désir, on me donna un guide. Je peux expliquer comment j'ai été conduit ; mais je ne donnerai aucune indication sur la route que j'ai suivie.
M. le Président. Je ne vous le demande pas.
M. Berryer. La Cour n'attend pas de moi que je joue ici le rôle de dénonciateur.
M. le Président. Je ne vous le demande pas.
31. Berryer. On me l'a demandé dans mes interrogatoires, et l'acte d'accusation me fait un reproche de mon silence à cet égard. Je partis avec mon guide, qui me conduisit dans une maison où sans doute il avait la confiance des habitans. Il dit simplement ces mots : Voici une ■personne qu'il faut conduire. On me donna alors un nouveau guide, qui me mena à trois ou quatre lieues de là. Un dernier guide me conduisit à quelques lieues plus loin, et j'eus l'honneur de saluer Son Altesse Boyale. Jfe
D. Pouvez-vous nous faire connaître les motifs qui vous ont déterminé à voir madame la duchesse de Berri ?
B. J'ai expliqué ces motifs dans mes précédens interrogatoires, et je suis prêt à les redire : ce sera d'ailleurs un objet de discussion. Je répéterai seulement à messieurs les jurés que, dévoué fermement à une opinion politique à laquelle je crois attaché le bien de mou pays , je me suis consacré tout entier à la servir par les voies et les moyens légaux que je crois propres à assurer son triomphé de la manière la plus utile à l'avenir de la France.
Au milieu des malheurs publics , au milieu des souffrances, des inquiétudes delà population , en présence des périls que nous prépare la politique du gouvernement à l'extérieur , c'était un événement considérable que celui de la présence de S. A. B. dans l'Ouest. Je crus important de présenter à Madame le tableau fidèle de la situation des affaires du royaume, et de lui développer mes pensées et mes vues dans l'intérêt de l'honneur , de la prospérité et des libertés delà France. J'eus l'orgueil de croire que ma voix devait être écoutée avec quelque confiance ; je me sentais fortifié dans mes convictions par l'assentiment de mes honorables
amis. Dire avec franchise toutes mes pensées, tel fut le motif et le but de mon voyage.
M. le Président. Pouvez-vous nous déclarer quel a été le sommaire de la conversation que vous avez eue avec madame la duchesse de Berri , à l'occasion des troubles qui allaient éclater ?
M. Berryer. Je puis vous assurer, messieurs, qu'il m'a fallu, depuis les premiers interrogatoires et dans tout le cours de ce procès, que je puis appeler odieux, beaucoup de force , de courage et de résignation pour comprendre que je devais avoir assez de foi dans la justice de mon pays , et pour être convaincu que le jour des explications arriverait. Vous me trouverez donc fort désireux d'expliquer complètement tout ce
Îui m'est personnel ; mais je ne peux aller au-delà, e ne dois aucun compte de ce que S. A. R. m'a pu dire; il ne m'appartient pas d'en parler sans son aveu. Comment pourrais-je rapporter une telle conversation? Voudrait-on me contraindre à m'accuser moi-même? ou bien , pour me défendre, consentirais-je à me montrer en opposition, qui? moi ! de système, d'idées, de volontés , avec une personne dont les malheurs , le courage, la grandeur, sont tels que les malheurs, le courage, la grandeur de madame la duchesse de Berri ? c'est ce que je ne puis et ce que je ne veux pas faire. Quelque péril qu'il y ait pour moi , je ne dirai pas ce qui s est passé dans cet entretien.
D. Pourriez-vous dire quel était le nombre des personnes qui accompagnaient madame la duchesse de Berri ?
R. Deux personnes furent présentes à notre conversation. Madame n'a jamais été seule , et je ne puis m'em pêcher de signaler un fait qui honore les sentimens et le caractère français. Depuis bientôt six mois que Madame est rentrée en France , elle a changé de résidence trois et quatre fois par semaine ; elle a habité les chaumières , les châteaux , les métairies ; en chaque lieu huit ou dix personnes peut-être ont connu sa présence , et il ne s'est pas rencontré un traître pour uenoucer son asile.
M. le Président. Il parait résulter de la procédure que l'objet de votre voyage en Vendée était de détour-
ner madame la duchesse de Berri de ses projets de guerre civile, du moins pour le moment.
AI. Berryer. C'est ici un moyen justificatif que me suggère votre impartiale bienveillance ; mais je ne l'accepte pas : jamais je ne l'ai invoqué. Il n'est pas exact de dire qu'à aucun point de l'instrucûon j aie dit que j'avais voulu contraindre, combattre, contrarier les opinions , les volontés de madame la duchesse de Berri ; je me suis contenté de répondre que je m'étais rendu près de Madame pour lui exprimer mes opinions , mais que je ne m'étais pas permis de l'interroger sur sa propre volonté.
Il est vrai qu'il existe un rapport où l'on me fait tenir un autre langage (mouvement d'attention ). Ce rapport est une des monstruosités les plus grandes, un des crimes les plus graves que jamais débats judiciaires aient présentés (l'attention redouble^. J'arrivai à Nantes, M. le président, le 10 juin, et je fus mis au secret. Le M juin un homme entre dans la chambre que j'occupais; je lui demande qui il est : — Je suis le procureur du roi>. — Que me voulez-vous? et il m'explique, lui que je voyais pour la première fois, que le ■i juin il a adresse à M. lo ministre de la justice un rapport dans lequel il m'attribuait une conversation qu il prétend aujourd'hui avoir eue avec AI. de Grandville ; et, supposant qu'il m'avait appelé dans son cabinet, il résumait dans ce rapport et ses questions et mes réponses (mouvement d'étonnement).
C'est là une vérité extraordinaire, messieurs ! Et les journaux du ministère, s'emparant des paroles qu'on m'avait ainsi prêtées, ont eu la hardiesse de dire, non seulement que j'avais subi un interrogatoire régulier, mais encore que j'avais fait des révélations !
Cependant le magistrat était là, près de moi qui étais au secret. Il me demanda s'il me conviendrait d'avouer qu'il m'avait vu le 5 juin? Je répondis à M. le procureur du roi de Nantes que je n'abuserais pas de sa démarche pour placer un magistrat dans une fausse position, et que s'il me montrait la copie de son rapport , je verrais si je pouvais en accepter les termes. AI. le procureur du roi m'en promit une copie ; mais l'avant attendue vainement, je lui déclarai que je
resterais dans mon droit. Alors il alla trouver M. de Grandville , mon ami , pour l'engager à dire que la conversation qu'il avait eue avec lui , avait eu lieu avec moi.
Ainsi , j'ai été accusé d'après un rapport officiel, émané delà plume d'un magistrat... et ce rapport est faux... jamais je n'avais vu M. le procureur du roi (vives marques de surprise).
Oui, messieurs , je le déclare encore, ce rapport est faux, complètement faux. C'est pourtant sur cette pièce fausse que j'ai été arrêté à Angouléme, à l'aide d'une dépêche télégraphique, accusé d'avoir trahi mon devoir, calomnié mes amis , insulté à l'honneur de madame la duchesse de Berry, à son courage de mère, à son héroïsme, et qu'enfin, depuis quatre mois, je suis privé de ma liberté. . i (L'agitation est au comble; la voix de M. Berryer, forte et retentissante, émeut puissamment tout l'auditoire).
-M. le Pressent. Le dossier contient une note qui fut remise par monsieur votre père à messieurs les conseillers composant la chambre des mises en accusation de la cour de Rennes. Avait-elle été remise par vous à madame la duchesse de Berri ? on pense que cette note indiquait le but de votre voyage.
M. Berryer. Je suis résolu à no repondre que sur les choses qui me sont personnelles. J'ai refusé toute explication , toute indication sur l'existence de notes, de lettres confiées par mesamis,etdestinéesàétre remises entre les mains de madame la duchesse de Berry.
M. Berryer ajoute que MM. de Chateaubriand et Fitz-James ont cru devoir le faire aSsez ouvertement.
ta pensé , dit-il , que la pièce dont il est question ivait être présentée à la justice comme une copie de la note rédigée par M. de Chateaubriand. C'est mon père qui l'a communiquée à MM. les conseillers de la Cour de Rennes , le 8 août; mon dossier arrivait à peine du parquet de Nantes, on allait rendre l'arrêt ; car si l'on a été très long à me juger, on a été très prompt à me mettre en accusation : quanta moi, je n'avais pas remis de note à mon père , ni en ces termes , ni en aucun autre terme : par une infidélité que je suis loin d'attribuer aux magistrats, et qui ne peut-