CHAPITRE SUPPLÉMENTAIRE
Récit d’une ascension faite, à Montréal par MM. Wilfred Masson, Guillaume Lamothe, Louis Beaudry, dans l’aérostat le CANADA, sous la direction de M. EUGENE GoDARD. L'arrivée d’Eugène Godard, en Canada, au
commencement du mois de septembre 1856,
avait ému toutes les populations. Annoncé
par la presse, le célèbre aéronaute fût, à Montréal, l’objet d’un beau triomphe. Il se mit aussitôt à l’œuvre pour construire un nouveau ballon. Ce ballon fût baptisé le CANADA.
Ses proportions n’étaient pas eonsidérables,
mais il avait une structure magnifique et qui
causa l’admiration générale, quand il fût exposé dans la grand’salle de P'Hôtel-de-Ville. “ Le
Canada,disaient les journaux de Montréal, nou-
veau ballon construit par M. E. Godard, vient
d’être terminé. A notre sens, c’est un des chefs-d’œuvre de l’art aérostatique. Les personnes qui se sont quelque peu occupée de la navigation dans l'air, pourront s’assurer que
nous n’exagérons pas, si elles daignent visiter le Canada, maintenant exhibé dans la salle de concert du marché Bonsecours. Malgré la hauteur de cette salle, le ballon de M. Godard peut à peine y développer la moitié de son volume. Vu de la porte, il apparaît comme une moitié d’œuf monstrueux, dont la paroi supérieure toucherait le plafond. Si on le mesure, on trouvera qu’il a 42 pieds de diamètre, 134 de circonférence, 5,390 de surface. Il renfermera 36,860 pieds cubes de gaz. Ces chiffres
sont exacts, et les nombreuses personnes qui
déjà ont visité laérostat assurent n’en avoir jamais admiré d’aussi parfait dans le Nouveau- Monde. Outre M, E. Godard, qui n’a cessé d’y travailler avec cette haute habileté qu’on sait, trente et quarente ouvrières, sous la direction de Mme Godard, ont passé dix jours à confectionner les coutures. Toutes ces coutures sont doubles faites au piqué. Il y en a 44 longitudinales de 76 pieds, ce qui donne 6,688 pieds de coutures pour la longueur. En largeur leur nombre s'élève à 1,144 pieds. Le total offre 7,832 pieds. J/ouvrage entier est en toile d'Irlande. M, Godard à reconnu que le lin était préférable à la soie ei : en fai:
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R maintenant usage avec le plus grand succès. | Le spectacle de son ballon est vraiment magnifique. L'intérieur de cette planète d’étoffe offre un des plus ravissants coups d’œils qu’on puisse imaginer. Dans une salle voisine se trouve la nacelle, les ancres, les cordages, les appareïls de toute espèce, nécessaire au ballon et les différents diplômes que les académies scientifiques d'Europe et d'Amérique ont décernés à lhabile aéronaute. Sa première ascension aura lieu lundi 8 du courant. Plusieurs demandes d'accompagnement ont été faites à M. Godard, par des personnes de la meilleure société. Nous pensons que deux rédacteurs de Journaux seront de la partie. Est-il quelqu’un que ne séduise pas semblable voyage ? Comme on se sent léger à quelques mille pieds au-dessus de la surface
+ plane ! ” dx
La première ascension eût lieu le 8 septembre. Des milliers de spectateurs y assistèrent. M. Eugène Godard s’enleva avec trois passagers, MM. Kierkowski, D. Ramsay et Rambeau.
$ Le voyage dura vingt-cinq ou trente minutes et fût des plus heureux.
Re era rneEnent
Quelques jours après, une deuxième ascen-
—. 4 mn
sion füt publiée. Le 15 septembre avait été choisi pour son exécution. Trois personnes devaient form: l'équipage du Canada. C’6tait MM. Wilfred Masson, Guillaume Lamothe et Louis Beaudry. Dans l’après midi du jour fixé pour la pérér-ination aérienne, le temps s’assombrit. Au firmament s’étendit un voile grisâtre ; et, vers quatre heures du soir, de: nuages lourds, chargés de pluie sillonnaient péniblement l’atmosphère.
Eugène Godard était indécis. Seul, il n’aurait pas hésité une seconde à partir. Mais l’aspect du ciel lui inspirait des craintes pour ses compagnons. Heureusement, il avait affaire à des hommes aussi curieux que braves. Il leur fit part de ses inquiétudes. N’importe, répondirent-ils ; si vous êtes décidé, nous le sommes aussi. (C’est bien, dit Godard. Cinq heures sonnaient alors. Le gonflement fût ordonné.
En dix minutes le ballon eût épanoui sa vaste sphère sous les yeux d’un concours de peupie immense. Des cris ue joie se méêlaient aux applaudissements de la multitude. Mais le crépuscule allait bientôt pencher ses ombres sur la terre.
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— Embarquez! crie Godard aux matelots.
Ils s’élancent dans la nacelle.
Le capitaine grimpe sur la corde qui soutient le frêle esquif d’osier aux cordages de l’aérostat, et donne le commandement dernier :
Les apprêts ne sont pas terminés. Mais notre intrépide pilote est résolu à les achever en l’air. |
Le globe dépouillé des liens qui le retenaient, s’éleva avec une grande vitesse. D'abord, tout entiers à cette ivresse du cœur et des sens qui inonde les voyageurs éthéréens, ils s'intéressent peu au panorama qui déroule ses décors sous leurs pieds. Puis ils jettent les yeux par-dessus le bordage du canot. Montréal, ses maisons, aux toits rouges ; ses tours, aux blanches arètes ; ses dômes, ses flêches, aux couleurs d’étain, se massent, s’échancrent dans toute leur grandeur, et ils s’en vont diminuant comme les objets que lon regarde par la grosse lentille d’un télescope. Bientôt, maisons, tours, dômes, flêches, ne se dessinent plus.que comme dans une miniature. Les hommes ressemblent à des insectes, le St. Laurent n’est qu'un ruban de moire
argentée. Enfin, édifices, choses, êtres, tout cela se noie dans une brume épaisse.
Seuls, les aboiements d’un chien ou le cri d’un coq venaient à des intervalles inégaux apprendre aux nautonniers que la boule sublunaire roulait encore au-dessous d’eux.
Mais le vent fraîchissait. On pouvait appréhender une tourmente. Guidé par sa prudence habituelle, Godard se détermina à descendre.
Il ouvrit la soupape, et au bout d’un instant, la campagne remontra ses toits, ses demeures, ses routes et ses habitants.
Le vent fraichissait toujours et cominençait à souffler avec force. Les excursionnistes comprenaient que la situation devenait périlleuse. Mais ils ont du sang gaulois dans les veines : ils n’en continuèrent pas moins à rire et plaisanter jusqu’au moment où Godard, impassible à son accoutumance, leur dit :
— Attention !
L’ancre est jetée. Une corde longue de einq cents pieds en unit l’anneau, à la poupe de la nacelle. L’aérostat est encore à une élévation de trois cents mètres ; mais la pesanteur
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du cable et son frottement aux couche: atnosphériques doivent diminuer la célérité du ballon, qui baisse et baisse rapidement. Cn distingue une barrière ; les voyageurs se flattent que l’aocre mordra et qu’ils pourront prendre terre ; mais la dent enlève comme une allumette Ja traverse supérieure de la barrière, et l’aérostat file de plus belle, en suivant une marche horizontale.
Une autre clôture se dresse ; une troisième, une quatrième, dix se succèdent et elles volent en éclats, brisées, mises en pièces par les pointes de fer qui déchirent le sol, éraillent les rochers, renversent, ou meurtrissent tout ce qu’elles rencontrent.
Godard n’a point peur: La pur ctlui sont inconciliables. Seulement le lit de san équipage le préoccupe.
—Tenez-vous bien ! crie-t-il à MM. Masson, Lamothe et Beaudry.
Une dernière fois, la soupape est ouverte.
En même temps, l’intrépide argonaute, tire une corde perpendiculaire qui s’adapte à la calotte du ballon, s’arque par un quart de cercle sur cette calôtte et permet d’en opérer la déchi-
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rure à volonté. L'invention est due à Godard. Elle lui a sauvé la vie à la Havane. Et, comme, dans les circonstances dont nous parlons, une catastrophe est à redouter, notre capitaine recourt à un moyen suprême. Cependant l’aérostat avait été fait avec une étoffe si serrée dans son tissu ; les coutures étaient si parfaites que la scission n’eût lieu qu’à moitié.
La machine, loin de s'arrêter, continua de dévorer l’espace. Par bonheur, ni le chef ni les matelo’3 ne perdaient leur sang-froid. -
— Drôle de promenade, disait M. Lamothe.
— Une véritable course au clocher, ajoutait M. Beaudry. ‘
—Oh! bast, nous formerons un club de Steeple Chase aéronautique, ajoutait M. Masson.
—Gare à vous ! exclama Godard.
On louvoyait un bois. TL’ancre bondissait comme un boulet qui a une fois touché le sol.
Mais le ballon avait baissé. Godard, avec son coup d’œil d’aigle, examinait une barricade éloignée de quelques toises.
—Préparez-vous à vous cr:mponner aux
pieux de cette barricade, dit-il à ses passagers:
Ensuite, il saisit un cordeau, met un pied hors de l’embarcation, et quand le navire rase Ja barrière, il lance, comme un lazzo,, sa corde autour d’un piquet. Les trois voyageurs attrapent les perches plantées dans la terre ; ils s’y adhèrent avec l’énergie de gens qui sentent qu’il y va de leur vie ; mais, toutefois, sans abandonner le flegme qui est le cachet des esprits forts ; car comme M. Lamothe s’assied par mégarde, sur le chapeau de M. Masson, ce dernier lui dit imperturbablement +
— Mais prenez donc garde à mon castor !
Voilà un mot que n’eût pas désavoué cet officier français qui, montant à l’assaut de Constantine, mettait une paire de ganis blancs et pestait contre la modiste parisienne qui s’était trompé de numéro en les lui vendant.
La lutte des quatre navigateurs avec l’air fût courte, mais elle fût rude. Qu'ils manquassent de cœur ou d’habileté, et Dieu sait Île sort qui les attendait. Heureusement, ils ont l’un et l’autre développé au plus haut point. Leurs efforts obtinrent un plein succès. Îls finirent par amarrer le navire et soupèrent sur
l'herbe aussi gaîment que peuvent le faire des naufragés qui ont réussi à mettre le pied sur la terre ferme.
Et puis nos trois Mortréalais revinrent en ville, enchantés des péripéties de leur excursion et répétant à l’envi :
Un espace infini nous séparait des cieux, Mais grâce aux aérostats que le génie inspire, L'aigle de Jupiter a perdu son empire
Et le faible mortel peut approcher des Dieux.
Montréal, 20 septembre 1866.