‹ Biographie de M. Eugène Godard [microforme]Chapitre 8 sur 9 · XX XIII · texte numérisé non relu

XX XIII

Eugène Godard se met bientôt en route pour Amiens. Il y fait une ascension, par un temps affreux, sombre sur le parapet d’un des cavaliers de la citadelle, et parvient à se cramponner au mur, tandis que le ballon et la nacelle s’abîment dans le fossé.

À peine remis de ses fatigues, il court à Lille.

Le mauvais temps continue.

Les jours, les semaines, fuient, et les intempéries font serment de constance.

Eugène voit la disette gratter à Ja porte de sa mansarde, |

Pour chasser l’horrible mégère, il essaie une ascension. Mais le destin Jui en veut, A Pheure indiquée, le vent et la pluie se conjurent contre le pauvre artiste. Néanmoins, il s’enlève, descend à Flers, dans un champ ensemencé. Les propriétaires prétendent qu’il a ruiné leur récolte. Ils demandent des dommages-intérêts. Eugène a fait treize francs de recette. Cela ne suffit pas. Le ballon reste en gage, et voilà nos malheureux aéronautes, Godard, père et fils, obligés de retourner, à pied et sans le sou, à Paris,

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Pour gagner du pain et un gîte, ils donnent des séances de prestidigitation, dans les villages qui bordent la grand’route de Lille à Paris.

L'art a des misères à nulle autre pareilles!

Maintenant, Godard ne s’imagine-t-il pas qu’il est dégoûté ? qu’avec son dernier ballon il a fait sa dernière ascension ?—-Dégouté, vous! Allons donc, Eugène ! vous plaisantez ! Est-ce que l’aigle se dégoute de l’air? Reprenez vos crayons, si tel est votre caprice; mais, croyezmoi, malgré les 150 francs, par mois, que vous alloue madame la baronne des Marchais, pour lui dresser des plans d’usine, vous répudierez bientôt le compas pour la boussole, votre étroit bureau pour le palais des oiseaux.

N'est-ce donc pas vous que j’aperçois, partant pour un voyage atmosphérique, dans le ballon que Dautremépuis avait laissé à Cambrai et que vous avez acheté? N'est-ce pas vous que nous retrouvons, planant, hier, au-dessus d'Orléans, aujourd’hui, au-dersus de Blois, demain, aux environs de Tours : Mais, n’en êtes-

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— 58 — + vous pas à votre vingt-sixième ascension, et | votre frère Louis, à sa première ?

Quoi ! déjà à Bordeaux ! je vous pensais en- | core à Nantes, où le nom d’Eugène Godard est sur toutes les lèvres! Et, c’est Louis qui, dirigé par vous, accomplit une descente en parachute. Comme le peuple applaudit ! Quelle harmonie pour vos oreilles dans ces clameurs de la multitude.

Chut ! Un échec!

Les deux frères Godard viennent d’opérer, à Bordeaux, leur neuvième ascension.

Louis a largué les cordes du parachute et

Ni

envoyé un joyeux ‘ au revoir ” à Eugène.

Mais une bourrasque terrible accourt des 4 portes du septentrion. Le parachute et son | passager sont précipités sur un arbre du T cimetière de la Chartreuse ; là, le parachute | fait la bascule. La foule pousse un cri d’hor-

reur !

L’infortuné ILouis est tombé sur une des D lances qui terminent les barreaux de la grille | À |

d'enceinte, On le croit empalé. On vole à son

aide, et l’on trouve mon hardi jeune homme qui, avec un flegme tout britannique, tranchait, avec un couteau, une partie de son habit, dans laquelle s'était fichée la pointe de fer.

— Etes-vous blessé ? lui demande-t-on.

—Oh ! répond-il, en souriant, il paraît que je suis encore trop maigre pour la broche !

Pendant ce temps, que faisait Eugène ?

Allez le demander aux matelots, qui, anrès lavoir retiré de la Gironde, mirent son ballon en pièces, en prétendant que c’était une œuvre du démon.

Partout, il y a des brutes ignorantes.

À cette époque, le célèbre aéronaute anglais, Green, vient à Bordeaux.

Godard et lui ont plusieurs entrevues. Ses ascensions inspirent à Godard l’idée de renoncer aux montgolfières et de construire des aérostats en coton. C’est pourquoi, un mois après, environ, nous assistons à l’enlèvement de la Wil/e-de-Bordeaux, premier bailon gonflé par le gaz, où doit manter Eugène. Le ciel

est sombre, pluvieux. Godard ne s’en soucic guère. Il embarque, fait quinze lieues en une heure et demie, et met pied à terre près de Bergerac !

Un autre jour, il s'élève à 12 mille pieds ; et, de cette hauteur, de ces plaines incommensurables, où jamais mortel ne s'était agité, il distingue nettement la chaîne des Pyrénées, jusqu’à Perpignan.

Quel plus grandiose panorama !

XXXVIT.

C’est à Toulouse que Godard commença à prendre des passagers à son bord !

Au printemps de 1850, il reparut à Paris, fit, à la fête du 4 mai, une ascension dont les apprèts lui coûtèrent mille peines, car il fut obligé de gonfler son ballon à l’usine à gaz de la barrière Courcelle et de le remorquer, captif, dans cet état, jusqu’à la place de la Concorde, distante d’une lieue et un quart environ !

Mais le succès fut fabuleux.

Eugène se transfère au Häâvre, fait deux ascensions : La première le conduit, en une

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demi-heure, tout près de Fécamp ; la deuxième le jette sur les côtes du Calvados!

Londres semble offrir des avantages. Godard fait voile pour la Grande-Bretagne, avec son père. Impossible de traiter. On rentre en France. Ascension à Amiens, laquelle mène à Beauvais, où notre aéronaute descend, à 10 heures du soir, dans le parc du préfet, et reçoit un accueil enthousiaste.

Le directeur de l’Hippodrome de Paris lui propose un engagement, Eugène signe, prend sa course dans les airs, dévore cinquante lieues en trois heures, et s’arrête à Cambrai.

Son ballon est usé ; il en construit un autre. On le baptise la ViZe-de- Paris, et le 6 octobre 1850, Godard quitte Paris avec son aérostat, et s’en va,e: compagnie de quelques amis, fort tranquillement, coucher à Gitz, en Belgique ! Qui n’a pas lu la spirituelle relation de ce voyage, par Julien Turgan, un des passagers de la Wille-de- Paris ? Et, qui de vous, mes bien chers lecteurs, n'aurait voulu être de la partie ?

Le capitaine Eugène Godard—ma foi, on me permettra bien de donner ce qualificatif au navigateur qni accomplit des centaines de lieues dans l’océan aérien—le capitaine Eugène Godard, donc, fait un tour eu Allemagne, et, toutà-coup, les journaux de Lyon publient son retour.

Toujours jalouse de Lyon, Marseille supplie Godard de lui accorder quelques ascensions.

Pourquoi non?

Eugène est déjà dans l’ancienne colonie phocéenne. On se dispute les quatre places de sa nacelle. Le sort décide : M. Louis Deschamps et sa femme, et MM. Langier et Crémieux, sont les élus.

Voici que le ballon prend son essor; les voyageurs éprouvent cette jouissance délicate, qui sont les compagnons des navigateurs aériens, Les rêves agréables voltigent autour d’eux, comme à l’heure du premier réveil ! Tci la réalité remplace illusion. L’admiration qu’inspire bientôt la nature se joint à ce premier sentiment. À mesure que l’horizon se développe,

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les rivières présentent à la fois toutes leurs sinuosités, les villes et les habitations de toute espèce se présentent en foule ; on compte les routes et les sentiers qui les lient entre elles, et cette moindre partie du spectacle n’est pas sans un grand intérêt. Les différentes productions de la terre se font remarquer d’une manière distincte, par la variété de leurs teintes et la diversité de leurs nuances. ... puis les propor- | tions de chaque objet diminuent d’ane façon |, très sensible : Les hommes ress:siblent déjà à des insectes, l’atmosphère st considér2blement refroidie ; alors, le silence causé, jusque-là, par l'admiration des premiers moments, cesse. On s'interroge, on se fait part des nouvelles sensations qu’on éprouve. Bientôt, la force d’ascension du ballon fait parvenir à 1000 mètres, avec un froid plus vif, on entend des bourdonnements dans les orcilles., .. .?

Il est temps de s’abaisser !

Le pilote l’a dit, et l’on s’abaisse.

4 Lair devient moins froid, et la terre qui ne paraissait plus que sous une forme grisâtre

déroule de nouveau et peu à peu ses productions. T'out parait éclore et se vivifier à sa

surface. Les arbres ressemblent à des plantes naissantes. Plus on approche et plus aussi les masses se débrouillent, offrent l’aspect d’une ville, d’une prairie. On distingue bientôt les hommes et les animaux et l’instant arrive où il faut de nouveau toucher de sol.”

| Godard a prononcé le mot:

| —T'erre !

| Madame Deschamps débarque.

| —AÀ vous, messieurs dit Godard en se tour- | 4. | nant vers ses voyageurs. | | Pas un ne bouge. T'ous veulent encore une | | ascension. Eugène hoche la tête.

| Le vent fraîchit, dit-il ; ce serait dangereux. — Ah bast! .

| —Vous y tenez? demande le capitaine.

| —Oui, oui!

| L’aérostat a repris son vol. Mais la voûte | céleste se marbre de nuages d’un rouge de eui- | vre; mais l’air repercute des vibrations étran- | ges ; mais la mer gronde furieusement ; mais les | volatiles fuient épouvantés à tire d’aile; et |

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puis un calme plat se fait soudain, et puis un sifflement fouette les couches atmosphériques, et puis, puis, tremblez, imprudents, c’est le mistral qui se rue, déchaîné, rageur, indomptable, des confins de l'horizon !

— Nous sommes perdus !

—N on, dit Godard, sans sourciller.

Il lâche la soupape, le gaz s'échappe avec violence. L’aérostat s’abat comme un hingot de plomb. Godard jette l’ancre : elle dérape ; la corde casse, et le ballon traïînant, et nacelle et équipage à sa remorque, court sur des herses de rochers, aux mille pointes acérées, aux mille arètes tranchantes, où il cahote, brise et mutile la frêle embarcation, en se lacérant luimême de toute part.

Par bonheur, nul des passagers ne fut grièvement blessé.

Ils purent regagner Marseille, tandis que les habitants de Cassy, aussi fanatiquement bêtes que les matelots du port de Bordeaux, brûlaient la carcasse de la machine aérostatique.

Mon esquisse, maintenant, touche à sa fin,

car il ne me reste plus que des triomphes à si-

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gnaler, ‘ Nous n’entreprendrons pas, dit Bécherelle, en terminant une notice biographique de mon héros, de décrire les nombreuses ascensions faites depuis, et, avec tant de succès par Godard: Un volume n'y suffirait pas.”

C'était en 1850, que Bécherelle traçait ees lignes ! À peine Godard avait-il fait soixante ascensions ! Que dirait l’auteur de l’Znstruction popularisée à présent que notre illustre aéronaute enregistre sa 309e.

Je vais donc me contenter de citer les villes où Godard fit les plus remarquables ascensions connues et je concluerai par quelques observations personnelles sur la desti::5e de Paéronau-

tique.

L’Aigle et l'Europe sortent bientôt des chantiers d'Eugène Godard. Avec le premier il franchit 152 lieues, de Paris à Spa, dans une nuit. Avec le second, il sillonne l’empire germanique : conquiert, à Berlin, des droits incontestables au sceptre de roi de l’aérostation, va, vient

Li en France, en Autriche; ajoute couronne à | couronne ; reçoit des médailles honorifiques, des admissions aux académies scientifiques du vieux monde ; assiste, dans ia ville de Gratz à la conflagration de l'Europe, incendié par une étincelle jaillie de la pipe d’un curieux ; est objet d’une souscription publique qui lui permet de réédifier un nouveau ballon ; inaugure ce ballon, le 14 juillet 1853 ; traverse l’Italie escorté par les ovations ; figure en 1854 au mariage de l’empereur François Joseph, (*) qui le nomme Aéronaute-en-chef des armées autrichiennes ; se remontre un instant à Paris, y éclipse Poitevin et ses confrères ; passe l’Atlantique, étonne New-York par huit ascensions consécutives ; s’élance vers le sud, fait flores à la Nouvelle-Orléans : exécute, en 8 heures, la plus vaste traversée aérienne qui ait jamais été mentionnée—quatre cent-vingt milles ; — brille à St. Louis, Cincinnati, Louisville ; étin- } celle une deuxième fois à la Nouvelle-Orléans, ; et ravit la Perle des Antilles !

/ (*) Dans cette ascension, Godard fit 30 lieues eu cinquaute-cinq minutes. C’est la plus grande vitesse “atteinte jusqu'à çe jour par un ballon,

su 68 —

Les succès d’Eugène Godard à la Havane et Matansas sont indescriptibles. Il faut être artiste et avoir visité cette magnifique contrée pour juger convenablement de son amour pour tout ce qui est beau, noble, digne d’impressionner les grandes natures.

J'ai, dans ma vie, bien connu des artistes, — musiciens, peintres, comédiens, littérateurs, wimporte—eh bien! il n’en est pas un qui, ayant planté,—ne fut-ce qu’une heure—sa tente à Cube, n'ait été enchanté de la touchante hospitalité de ses habitants ?

Eugène Godard s’arrache aux fêtes qu’on jonche, pour ainsi dire, sous ses pas. Il fuit incognito, car les Cubéens ont fait serment de le retenir encore ; il fuit, chargé de présents, ne voulant pas s’enivrer dans les délices de cette autre Capoue. Boston et Manchester ont l’honneur de le posséder un instant et le ‘voici à Montréai, dans la métropole du Caaada eù l’on ne jure plus que par lui!

Eugène Godard a vingt-neuf ans. Son activité n’est égalée que par son intrépidité. I est d’une taille moyenne, mais bien prise. À première vue, il attire par la franchise de sa physionomie .et l’aisance de ses manières. Il possède des connaissances solides en mécanique appliquée. Comme constructeur de ballon, il est sans rival ; comme directeur d’aérostat, ses trois cent neuf ascensions lui ont acquis un savoir-faire et une habileté, lesquels, joints à sa prudence et a son sangfroid, promettent à Eugène Godard une carrière heureuse, et peutêtre plus utile qu’il ne croit ; car il doute que la science soit assez avancée pour résoudre prochainement le grand problème de la locomotion aérienne, ou l’art de naviguer dans l'air comme on navigue «ur l’eau.

Pour moi, j’ai foi en Ja parole d’Ed. Marey Mouze:

& La di coherte de l’hytrogène est la loi qui régit les rapports de croissance, entre leg surfaces de révolution et leurs volumes sont deux faits providentiellement appelés à convier

l’humanité à de nouvelles destinées par la conquête de l’atmosphère.??

Et je ne crains pas de répéter un mot que j'ai très souvent entendu dire à mon savant arni. Pétin :

“La fonction de aéronautique sera de transporter les plus lourds fardeaux d’un point du globe à Pautre”

Sans se l’avouer, Eugèhe Godard s sera peutêtre le Fuiton de ce grand œuvre!

H. Emize Crevauer,

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