‹ Biographie de Mme Anna de La Grange [microforme]Chapitre 13 sur 20 · PR, ; FU · texte numérisé non relu

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journaux de l’époque ont rapportée, urais ‘en adoptant des versions différentes. Je ne crois pas inutile d’enregistrer ici le fait, moins pour amuser mes lecteurs, que pour relever les erreurs qui ont circulé à ce propos. T’évènement, d’ailleurs, ne manque pas d’intérêt dramatique, et les détails m'ont eté racontés par un des principaux acteurs. ,

À la seconde représentation de l’opéra de Verdi, Mlle de la Grange, fut inondée-par une pluie de bouquets, après qu’elle eut chanté sa cavatine. Au nombre des bouquets, il s’en trouvait un, composé exclusivement de violettes, disposées avec une délicatesse exquise. Quand même Anua n’aurait pas eu pour ces fleurs une prédilection particulière, la coquetterie de leur arrangement lui eut fait distinguer le bouquet de tous les autres. Elle le prit, le fixa au corsage de sa robe, et 1: porta, pendant plusieurs heures, en respirant, de temps à autre, les arômes balsamiques qu’il exhalait.

Le jour suivant, à la fin de la cavatine, même ondée de fleurs, même bouquet de violettes, même préférence pour lui. Quatre fois de suite cette scène se renouvelle. Mais le sixème soir, le bouquet change de forme. JL

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est si touffu que la jeüne cantatrice renonce au désir de le placer sur son sein. Elle le donne à sa camériste, en lui recommandant d’en pren-

‘ dre soin, et continue son rôle.

Sur ces entrefaites, le médecin de Mlle de La Grange vient à passer dans le couloir du théâtre, couloir très obscur comme le. sont généralement ceux des salles d’opéras en Italie.

Il entend parler à côté de lui d’un ton mystérieux. 11 s’arrête : écoute.

— E bén ? demande une voix de femme.

—E ben, répond très bas, une voix d'homme, colgo'è fatto à mazzo à gettato !

Le docteur frémit. Il savait trop bien jusqu’où peut aller [a jalousie des femmes, et surtout des actrices, pour ne pas suspecter immédiatement qu’il se machinait un crime. Sans attendre la continuation du dialogue, il s° ‘élance sur la scène en criant :

—Le bouquet ? le bouquet ? où est le bo1quet ?

On cherche la femme de chambre ; on la trou-

ve évanouie dans la camerino (loge) de sa maî-

tresse. Près de cette fille, git un bouquet de violettes. * I1 est examiné avce précaution, et

l'on reinarque que le calice des fleurs est couvert d’une poudre blanche que le moindre souffle fait voltiger en l’air. C’est un toxique des plus subtils.

On avaic essayé d’empoisonner Mlle de La Grange par aspiration ! | : La police iut prévenue. Le médecin d’Anna fit lui-même. la déposition. L’auteur de ce hideux attentat ne tarda point à être découvert. C’était un étudiant à l’Université de Milan. On le disait fort épris de l’envieuse prima donna. Comme ce jeune homme appartenait à une puissante famille, la Justice se contenta de le renvoyer à ses parents, et de signifier à la rivale de Mille de La Grange de sortir de la ville. De cette façon l'affaire fut étouflée. |

Quelques partisans des coupables, furieux du mauvais résultat de leur trame, voulurent se venger, en brisant, à coups de pierres, les fenêtres de la maison où demeuraient les dames de La Grange. Mais les avtorités réussirent heureusement à réprimer ces désordres. Dail-

leurs, le succès d’Anna grandissait avec une telle rapidité , que les ennemis de la eantatrice,

eux-mêmes, finirent par rendre hommage à son zénie,

Elle donna quatre-vingt représentations consécutives. Puis, les prières d'engagement lui arrivèrent. de toutes parts. Alors, elle dut se félicitèr d’avoir eu foi-en sa bonne étoile et repoussé les propositions que, dans les mauvais jours, lui avait faites un impressario.

Cet homme, qui flairait le talent d’une lieue, avait, par hasard, entendu Anna un soir qu’elle chantait chez elle en s’accompagnant sur Île piano. Ayant pris des informations, il sut que Mlle de La Grange était dans lindigence.

Prévoyant que s’il pouvait lui faire signer un marché, elle serait pour lui une mine d'or, il s’introduit chez elle, fait des ouvertures. Anna les repousse. I] insiste. La jeuné fille lui rit au nez. Il se fait généreux, il parle de mille francs par mois, pour un contrat de six ans.

Mme de La Grange, mère, éblouie par cette offre, souhaiterait qu’Anna consentit.

—Non, ma bonne maman, répond-elle. J'ai mieux que cela en vue.

L'impressario piqué lui dit alors, avec cet accent douceâtre qui rappeile beaucoup celui des Juifs polonais:

—Ma cère dame, vous avè tort ; ze vous propose oune affaire ben avantazeuse, souperbe.

Pensez-y, avant de me refouser. Vous vous en repentirez ; ze vous le garantis. Ze souis connou dans le pays, et avant de vous engazer, on viendra demander mon.opinionè. . Si vous vouliez,ze ferais de vous oune Malibran. Au sourplous, ze reviendrai dans quelques zours.

Ilrevint en effet, mais en pure perte. Furieux d’être. éconduit, le trafiquant d’artistes menaça là jeune filie : |

—Ah! vous ne voulez pas de mon engazement! Eh ben! prenez garde! ze ferai tout pour vous nouire. |

Cette parole fut fidèlement tenne ; et, sans le marquis de Medicis, Anna, malgré son indomptable persévérance, aurait peut-être langui bien des années encore au sein de l'obscurité avant de pouvoir planer dans les lumineuses régions de la renommée.

Maintenant, la popularité lui a prêté des ailes ; elle prend son vol : suivons-la !

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